23 H 10

Sarah à demi nue dans une chambre au Sarawak, à peine vêtue d’un débardeur et d’un short en coton ; un peu de sueur entre les omoplates et au creux des genoux, un drap repoussé, en bouchon, à la moitié des mollets. Quelques insectes s’accrochent encore à la moustiquaire, attirés par le battement du sang de la dormeuse, malgré le soleil qui perce déjà à travers les arbres. La long house s’éveille, les femmes sont dehors, sous le porche, sur la terrasse de bois ; elles préparent le repas ; Sarah perçoit vaguement les bruits d’écuelles, sourds comme des simandres, et les voix étrangères.

Il est sept heures de plus en Malaisie, le jour s’y lève.

J’ai tenu quoi, dix minutes sans presque penser à rien ?

Sarah dans la jungle des Brooke, les rajas blancs du Sarawak, la dynastie de ceux qui voulaient être rois en Orient et le sont devenus, tenant le pays pendant près d’un siècle, parmi les pirates et les coupeurs de têtes.

Le temps a passé.

Depuis le château de Hainfeld, les promenades viennoises, Istanbul, Damas, Téhéran, nous sommes allongés chacun de notre côté séparés par le monde. Mon cœur bat trop vite, je le sens ; je respire trop souvent ; la fièvre peut provoquer cette légère tachycardie, a dit le médecin. Je vais me lever. Ou prendre un livre. Oublier. Ne pas penser à ces saloperies d’examens, à la maladie, à la solitude.

Je pourrais lui écrire une lettre, tiens ; voilà qui m’occuperait — “Très chère Sarah, merci pour l’article, mais j’avoue que son contenu m’inquiète : vas-tu bien ? Que fais-tu au Sarawak ?” Non, trop anodin. “Chère Sarah, il faut que tu saches que je suis mourant.” Un peu prématuré. “Chère Sarah, tu me manques”, trop direct. “Très chère Sarah, est-ce que les douleurs anciennes ne pourraient pas un jour redevenir joies ?” C’est beau ça, les douleurs anciennes. Est-ce que j’avais pompé des poètes, dans mes lettres d’Istanbul ? J’espère qu’elle ne les a pas conservées — un monument à la forfanterie.

La vie est une symphonie de Mahler, elle ne revient jamais en arrière, ne retombe jamais sur ses pieds. Dans ce sentiment du temps qui est la définition de la mélancolie, la conscience de la finitude, pas de refuge, à part l’opium et l’oubli ; la thèse de Sarah peut se lire (j’y pense seulement maintenant) comme un catalogue de mélancoliques, le plus étrange des catalogues d’aventuriers de la mélancolie, de genres et pays différents, Sadegh Hedayat, Annemarie Schwarzenbach, Fernando Pessoa, pour ne citer que ses préférés — qui sont aussi ceux auxquels elle consacre le moins de pages, contrainte qu’elle est par la Science et l’Université à coller à son sujet, aux Visions de l’autre entre Orient et Occident. Je me demande si ce qu’elle a cherché, au cours de cette vie scientifique qui recouvre totalement la sienne, sa quête, n’était pas sa propre guérison — vaincre la bile noire par le voyage, d’abord, puis par le savoir, et par la mystique ensuite et sans doute moi aussi, moi aussi, si l’on considère que la musique est le temps raisonné, le temps circonscrit et transformé en sons, si je me débats aujourd’hui dans ces draps, il y a gros à parier que je suis moi aussi atteint de ce Haut Mal que la psychiatrie moderne, dégoûtée de l’art et de la philosophie, appelle dépression structurelle, même si les médecins ne s’intéressent, dans mon cas, qu’aux aspects physiques de mes maux, sans doute tout à fait réels, mais dont j’aimerais tellement qu’ils soient imaginaires — je vais mourir, je vais mourir, voilà le message que je devrais envoyer à Sarah, respirons, respirons, allumons la lumière, ne nous laissons pas emporter sur cette pente-là. Je vais me débattre.

Où sont mes lunettes ? Cette lampe de chevet est vraiment indigente, il faut absolument que je la change. Combien de soirs l’ai-je allumée puis éteinte en me disant cela ? Quel laisser-aller. Il y a des livres partout. Des objets, des images, des instruments de musique dont je ne saurai jamais jouer. Où sont ces lunettes ? Impossible de remettre la main sur les actes du colloque de Hainfeld où se trouve son texte sur les goules, les djinns et autres monstres à côté de mon intervention sur Farabi. Je ne jette rien, et pourtant je perds tout. Le temps me dépouille. Je me suis rendu compte qu’il manquait deux volumes à mes œuvres complètes de Karl May. Qu’à cela ne tienne, je ne les relirai sans doute jamais, je mourrai sans les avoir relues, c’est atroce de penser cela, qu’un jour on sera trop mort pour relire Les Déserts et les Harems. Que mon Panorama d’Istanbul depuis la tour de Galata finira chez un antiquaire viennois qui le vendra en expliquant qu’il provient de la collection d’un orientaliste mort récemment. À quoi bon changer la lampe de chevet, du coup ? Panorama d’Istanbul… ou ce dessin de David Roberts lithographié par Louis Hague et colorisé soigneusement à la main pour la Souscription royale, représentant l’entrée de la mosquée du sultan Hassan au Caire, il ne faudra pas qu’il la brade, l’antiquaire, j’ai payé cette gravure une fortune. Ce qui est fascinant chez Sarah, c’est qu’elle ne possède rien. Ses livres et ses images sont dans sa tête ; dans sa tête, dans ses innombrables carnets. Moi les objets me rassurent. Surtout les livres et les partitions. Ou m’angoissent. Peut-être m’angoissent-ils autant qu’ils me rassurent. J’imagine tout à fait sa valise pour le Sarawak : sept culottes trois soutiens-gorges autant de tee-shirts, de shorts et de jeans, une foultitude de carnets à moitié remplis et point. Lorsque j’étais parti pour Istanbul la première fois Maman m’avait forcé à emporter du savon, de la lessive, une trousse de secours et un parapluie. Ma malle pesait trente-six kilos ce qui m’avait valu des ennuis à l’aéroport de Schwechat ; il avait fallu que j’en abandonne une partie à Maman, elle avait eu le bon goût de m’accompagner : je lui avais laissé à contrecœur la correspondance de Liszt et les articles de Heine (ils m’ont manqué par la suite), impossible de lui refiler le paquet de lessive, le chausse-pied ou mes chaussures de montagne, elle me disait “mais c’est indispensable, tu ne vas pas partir sans chausse-pied ! En plus ça ne pèse rien”, pourquoi pas un tire-botte tant que j’y étais, j’emportais déjà tout un assortiment de cravates et de vestes “au cas où je serais invité chez des gens bien”. Pour un peu elle m’aurait contraint à prendre un fer à repasser de voyage, mais j’avais réussi à la convaincre que, s’il était effectivement douteux que l’on trouvât de la bonne lessive autrichienne dans ces terres lointaines, les appareils électroménagers y étaient nombreux, y pullulaient même, étant donné la proximité de la Chine et de ses usines, ce qui ne l’avait que très moyennement rassurée. Cette valise est donc devenue ma croix, trente kilos de croix traînés douloureusement (les roulettes surchargées ont évidemment explosé au premier cahot) de logement en logement dans les rues aux pentes terrifiantes d’Istanbul, de Yeniköy à Taksim, et m’ont valu bien des sarcasmes de mes cothurnes, surtout pour la lessive et la pharmacie. Je voulais donner l’image d’un aventurier, un explorateur, un condottiere, et je n’étais qu’un fils à maman chargé de médicaments contre la diarrhée, de boutons et de fil à coudre au cas où. C’est un peu déprimant d’admettre que je n’ai pas changé, que les voyages n’ont pas fait de moi un homme intrépide, courageux et bronzé, mais un pâle monstre à lunettes qui tremble aujourd’hui à l’idée de traverser son quartier pour se rendre au lazaret.

Tiens les reflets de la lampe soulignent la poussière sur le Panorama d’Istanbul depuis la tour de Galata, on ne voit presque plus les bateaux, il faudrait que je la nettoie et surtout que je remette la main sur ces foutues lunettes. J’ai acheté cette photochromie dans une boutique derrière Istiqlal Caddesi, beaucoup de la crasse doit provenir d’Istanbul elle-même, saleté d’origine, en compagnie de Bilger l’archéologue — aux dernières nouvelles il est toujours aussi fou et alterne les séjours à l’hôpital avec des périodes d’une exaltation terrifiante où il découvre des tombeaux de Toutankhamon dans les jardins publics de Bonn, avant de retomber, vaincu par les drogues et la dépression, et on se demande dans laquelle de ces phases il est le plus inquiétant. Il faut l’entendre crier en gesticulant qu’il est victime de la malédiction du pharaon et décrire la conspiration scientifique qui l’écarte des postes importants pour se rendre compte à quel point il est atteint. La dernière fois, invité pour une conférence à la Beethovenhaus, j’ai cherché à l’éviter, mais par malchance il n’était pas à la clinique, il se tenait dans le public, au premier rang s’il vous plaît, et a évidemment posé une question interminable et incompréhensible sur une conspiration anti-Beethoven dans la Vienne impériale, où tout se mélangeait, le ressentiment, la paranoïa et la certitude d’être un génie incompris — l’assistance le regardait (à défaut de l’écouter) avec un air absolument consterné et l’organisatrice me lançait des regards terrifiés. Dieu sait pourtant si nous étions proches, autrefois — il était “promis à un grand avenir” et avait même dirigé, par intérim pendant quelques mois, l’antenne du prestigieux Deutsches Archäologisches Institut à Damas. Il gagnait beaucoup d’argent, arpentait la Syrie dans un 4×4 blanc impressionnant, passait de chantiers de fouilles internationaux à la prospection de sites hellénistiques inviolés, déjeunait avec le directeur des Antiquités nationales syriennes et fréquentait de nombreux diplomates de haut rang. Nous l’avions accompagné, une fois, sur l’Euphrate, dans une visite d’inspection au milieu du désert derrière l’atroce ville de Raqqa, et c’était merveille de voir tous ces Européens suer sang et eau au milieu des sables pour diriger des commandos d’ouvriers syriens, véritables artistes de la pelle, et leur indiquer où et comment ils devaient creuser le sable pour en faire renaître les vestiges du passé. Dès l’aube glacée, pour éviter la chaleur de la mi-journée, des indigènes en keffiehs grattaient la terre sous les ordres de savants français, allemands, espagnols ou italiens dont beaucoup n’avaient pas trente ans et venaient, gratuitement le plus souvent, profiter d’une expérience de terrain sur un des tells du désert syrien. Chaque nation avait ses sites, tout au long du fleuve et jusque dans les terres mornes de Jéziré aux confins de l’Irak : les Allemands Tell Halaf et Tell Bi’a, qui recouvrait une cité mésopotamienne répondant au doux nom de Tuttul ; les Français Doura Europos et Mari ; les Espagnols Halabiya et Tell Haloula et ainsi de suite, ils se battaient pour les concessions syriennes comme des compagnies pétrolières pour des champs pétrolifères, et étaient aussi peu enclins à partager leurs cailloux que des enfants leurs billes, sauf quand il fallait profiter de l’argent de Bruxelles et donc s’allier, car tous se mettaient d’accord quand il s’agissait de gratter, non plus la terre, mais les coffres de la Commission européenne. Bilger était dans ce milieu comme un poisson dans l’eau ; il nous semblait être le Sargon de ces foules besogneuses ; il commentait les chantiers, les trouvailles, les plans ; il appelait les ouvriers par leurs petits noms, Abou Hassan, Abou Mohammed : ces terrassiers “locaux” gagnaient une misère, mais une misère bien supérieure à ce qu’un chantier de construction du cru leur aurait rapporté, sans compter le divertissement de travailler pour ces Francs en sahariennes et foulards couleur crème. C’était le gros avantage des campagnes de fouilles “orientales” : là où en Europe ils étaient contraints par leurs budgets à creuser eux-mêmes, les archéologues en Syrie, à l’image de leurs glorieux prédécesseurs, pouvaient déléguer les basses besognes. Comme disait Bilger, citant Le Bon, la brute et le truand : “Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un revolver, et ceux qui creusent.” Les archéologues européens avaient donc acquis un vocabulaire arabe tout à fait particulier et technique : creuser ici, dégager là, à la pelle, à la pioche, à la petite pioche, à la truelle — le pinceau était l’apanage des Occidentaux. Creuser doucement, dégager vite, et il n’était pas rare d’assister au dialogue suivant :

— Descendre ici un mètre.

— Oui chef. À la pelle de chantier ?

— Euh, grosse pelle… Grosse pelle non. Plutôt pioche.

— À la grosse pioche ?

— Grosse pioche non. Petite pioche.

— Donc on creuse un mètre à la petite pioche ?

Na’am na’am. Chouïa chouïa, hein, n’allez pas me défoncer toute la muraille pour terminer plus vite, OK ?

— D’accord chef.

Dans ces circonstances, il y avait bien évidemment des malentendus qui donnaient lieu à des pertes irréparables pour la science : nombre de murs et de stylobates sont tombés victimes de l’alliance perverse de la linguistique et du capitalisme, mais dans l’ensemble les archéologues étaient contents de leur personnel, qu’ils formaient, pour ainsi dire, saison après saison : certains étaient terrassiers archéologiques de père en fils depuis plusieurs générations, avaient connu les grands ancêtres de l’archéologie orientale et figuraient sur les photos de fouilles depuis les années 1930. Il est étrange de se demander, d’ailleurs, quelle pouvait être leur relation à ce passé qu’ils contribuaient à restituer ; bien évidemment Sarah avait posé la question :

— Je suis curieuse de savoir ce que représentent ces excavations, pour ces ouvriers. Est-ce qu’ils ont la sensation qu’on les dépouille de leur histoire, que l’Européen leur vole, une fois de plus, quelque chose ?

Bilger avait une théorie, il soutenait que pour ces terrassiers tout ce qui est antérieur à l’Islam ne leur appartient pas, est d’un autre ordre, d’un autre monde, qu’ils relèguent dans le qadim jiddan, le “très ancien” ; Bilger affirmait que pour un Syrien, l’histoire du Monde se divise en trois périodes : jadid, récent ; qadim, ancien ; qadim jiddan, très ancien, sans que l’on sache très bien si ce n’était pas, tout simplement, son propre niveau d’arabe qui était la cause d’une telle simplification : quand bien même ses ouvriers l’auraient-ils entretenu de la succession des dynasties mésopotamiennes, ils auraient été obligés de s’en remettre, à défaut d’une langue commune et pour qu’il comprenne, au qadim jiddan.

L’Europe a sapé l’Antiquité sous les Syriens, les Irakiens, les Égyptiens ; nos glorieuses nations se sont approprié l’universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d’un passé qui, du coup, est facilement vécu comme allogène : les démolisseurs écervelés islamistes manient d’autant plus facilement la pelleteuse dans les cités antiques qu’ils allient leur profonde bêtise inculte au sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine est une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère.

Raqqa est aujourd’hui une des villes administrées directement par l’État islamique d’Irak et de Syrie, ce qui ne doit pas la rendre beaucoup plus accueillante, les égorgeurs barbus s’en donnent à cœur joie, tranchent des carotides par-ci, des mains par-là, brûlent des églises et violent des infidèles à loisir, des mœurs qadim jiddan, la démence semble avoir pris la région, peut-être tout aussi incurable que celle de Bilger.

Je me suis souvent interrogé sur les signes avant-coureurs de la folie de Bilger et, contrairement à la folie de la Syrie elle-même, à part son extraordinaire énergie, son entregent et sa mégalomanie, j’en vois peu, ce qui est peut-être déjà beaucoup. Il semblait tout à fait équilibré et responsable ; lors de notre rencontre à Istanbul, avant son départ pour Damas, il était passionné et efficace — c’est lui qui m’avait présenté Faugier : il cherchait un colocataire, alors que je parcourais en vain toutes les institutions germanophones afin de trouver un logement pour les deux mois qui me restaient à passer sur le Bosphore, ayant épuisé la gentillesse du Kulturforum au palais de Yeniköy, magnifique siège de l’ambassade puis du consulat général d’Autriche, tout là-haut après Roumeli Hisar, à deux pas de la maison de Büyükdere où était logé mon éminent compatriote von Hammer-Purgstall. Ce palais était un endroit sublime qui avait pour seul inconvénient d’être, dans cette ville rongée par les embouteillages, extraordinairement difficile d’accès : ma valise et moi étions donc bien heureux de trouver une chambre à louer dans l’appartement d’un jeune chercheur français, scientifique social, qui s’intéressait à la prostitution à la fin de l’Empire ottoman et au début de la République turque, sujet que j’ai évidemment caché à Maman, de peur qu’elle ne m’imagine habitant dans un bordel. Un appartement central, qui me rapprochait de mes recherches musicales et de l’ex-Société chorale italienne dont le siège se trouvait à quelques centaines de mètres. Faugier s’intéressait certes à la prostitution, mais à Istanbul il était “en exil” : son véritable terrain, c’était l’Iran, et il avait été recueilli par l’Institut français d’études anatoliennes en attendant d’obtenir un visa pour se rendre à Téhéran, où je le retrouverais d’ailleurs des années plus tard : il n’y a pas de hasard dans le monde des études orientales, aurait dit Sarah. Il faisait profiter son institut d’adoption de ses compétences et préparait un article sur “La régulation de la prostitution à Istanbul au début de la République”, dont il me parlait jour et nuit — c’était un étrange érotomane ; un voyou parisien, plutôt élégant, de bonne famille mais affublé d’un horrible franc-parler, qui n’avait rien à voir avec la subtile ironie de Bilger. Comment et pourquoi espérait-il obtenir un visa pour l’Iran, c’était un mystère pour tout le monde ; quand on lui posait la question, il se contentait d’un “ah ah ah, Téhéran est une ville très intéressante, pour les bas-fonds, il y a de tout là-bas”, sans vouloir comprendre que notre étonnement provenait non pas des ressources de la ville quant à une telle recherche, mais de la sympathie que pouvait accorder la République islamique à cette branche plutôt olé olé de la science. (Mon Dieu je pense comme ma mère, olé olé, personne n’utilise plus cette expression depuis 1975, c’est Sarah qui a raison, je suis prude et vieux jeu, indécrottable, il n’y a rien à faire.) Contrairement à ce qu’on aurait pu imaginer, il était extraordinairement respecté dans son domaine et écrivait de temps en temps des chroniques dans les grands journaux français — c’est amusant qu’il s’invite dans mes rêves, spécialiste du coït arabe, ça ne lui aurait pas déplu, même si, que je sache, il n’a aucune relation avec le Monde arabe, uniquement avec la Turquie et l’Iran, mais allez savoir. Nos rêves sont peut-être plus savants que nous.

Ce fou de Bilger riait beaucoup de m’avoir “mis en ménage” avec un tel individu. À l’époque il profitait d’une de ses innombrables bourses, se liait d’amitié avec tous les Prominenten possibles et imaginables — il m’avait même utilisé pour s’introduire auprès des Autrichiens, et était devenu très vite bien plus proche que moi de nos diplomates.

Je correspondais régulièrement avec Sarah, cartes postales de Sainte-Sophie, vues de la Corne d’Or : comme disait Grillparzer dans son journal de voyage, “le monde entier n’offre peut-être rien de comparable”. Il décrit, subjugué, cette succession de monuments, de palais, de villages, la puissance de ce site qui me frappait moi aussi en plein et me remplissait d’énergie, tant cette ville est ouverte, une plaie marine, une faille où la beauté s’engouffre ; se promener dans Istanbul était, quel que soit le but de l’expédition, un déchirement de beauté dans la frontière — que l’on voie Constantinople comme la ville la plus à l’est de l’Europe ou la plus à l’ouest de l’Asie, comme une fin ou un commencement, comme une passerelle ou une lisière, cette mixité est fracturée par la nature, et le lieu y pèse sur l’histoire comme l’histoire elle-même sur les hommes. Pour moi, c’était la limite de la musique européenne, la destination la plus orientale de l’infatigable Liszt, qui en avait fabriqué les contours ; pour Sarah c’était le début du territoire où s’étaient égarés ses voyageurs, dans un sens comme dans l’autre.

Il était extraordinaire, en arpentant les pages du Journal de Constantinople — Écho de l’Orient à la bibliothèque, de se rendre compte à quel point la ville avait de tout temps attiré (grâce, entre autres, aux largesses d’un sultan pourtant, dans la seconde moitié du XIXe siècle, largement ruiné) tout ce que l’Europe comptait de peintres, de musiciens, d’hommes de lettres et d’aventuriers — découvrir que, depuis Michel-Ange et Vinci, tous avaient rêvé du Bosphore était absolument merveilleux. Ce qui m’intéressait à Istanbul, pour reprendre les termes de Sarah, c’était une variation du “soi”, les visites et voyages des Européens dans la capitale ottomane, plus que réellement l’“altérité” turque ; à part le personnel local des différents instituts et quelques amis de Faugier ou de Bilger, je n’en fréquentais pas : une fois de plus la langue était un obstacle insurmontable, et malheureusement j’étais bien loin d’être comme Hammer-Purgstall qui pouvait, dit-il, “traduire du turc ou de l’arabe en français, en anglais ou en italien, et parler le turc aussi bien que l’allemand” ; peut-être me manquait-il de jolies Grecques ou Arméniennes avec qui, comme lui, me promener chaque après-midi au bord du Détroit pour pratiquer la langue. Sarah gardait à ce propos un souvenir horrifié de son premier cours d’arabe à Paris : une sommité, un orientaliste de renom, Gilbert Delanoue, avait asséné, du haut de sa chaire, la vérité suivante : “Pour bien savoir l’arabe, il faut vingt ans. Cette durée peut être ramenée à la moitié avec l’aide d’un bon dictionnaire en peau de fesses.” “Un bon dictionnaire en peau de fesses”, voilà ce que semblait avoir Hammer, et même plusieurs ; il ne cache pas que ce qu’il sait de grec moderne, il le doit aux jeunes filles de Constantinople à qui il contait fleurette au bord de l’eau. C’était ainsi que j’imaginais la “méthode Faugier” ; il parlait le persan et le turc couramment, un turc des bas-fonds et un vrai persan de bazar, appris dans les bordels d’Istanbul et les parcs de Téhéran, sur le tas. Sa mémoire auditive était prodigieuse ; il était capable de se rappeler et de réutiliser des conversations entières, mais il manquait curieusement d’oreille : toutes les langues, dans sa bouche, ressemblaient à un obscur dialecte parisien, à tel point qu’on pouvait se demander s’il ne le faisait pas exprès, persuadé de la supériorité de l’accent français sur la phonétique indigène. Les Stambouliotes ou les Téhéranais, peut-être parce qu’ils n’avaient jamais eu la chance d’entendre Jean-Paul Belmondo baragouiner leur idiome, étaient envoûtés par l’étrange mélange de raffinement et de vulgarité qui naissait de cette monstrueuse association, celle de leurs pires endroits de perdition et d’un savant européen à l’élégance de diplomate. Il était d’une grossièreté constante dans toutes les langues, même en anglais. La vérité, c’était que j’étais terriblement jaloux de sa prestance, de son savoir, de son franc-parler comme de sa connaissance de la ville — peut-être aussi de son succès auprès des femmes. Non, surtout de son succès auprès des femmes : dans ce cinquième étage perdu au fond d’une ruelle de Cihangir que nous partagions, dont la vue ressemblait à celle du Panorama, il y avait très souvent des soirées, organisées par lui, où accouraient grand nombre de jeunes personnes tout à fait désirables ; j’ai même dansé (quelle honte) un soir, sur un tube de Sezen Aksu ou d’Ibrahim Tatlıses, je ne sais plus, en compagnie d’une jolie Turque (cheveux mi-longs, pull moulant en coton rouge vif assorti au rouge à lèvres, maquillage bleu autour d’yeux de houri) qui s’était ensuite assise à côté de moi sur le canapé, nous discutions en anglais ; autour de nous, d’autres danseurs, des bières à la main ; derrière elle s’étalaient les lumières de la rive asiatique du Bosphore jusqu’à la gare de Haydar Pasha ; elles encadraient son visage aux pommettes saillantes. Les questions étaient banales, que fais-tu dans la vie, que fais-tu à Istanbul, et comme d’habitude j’étais dans l’embarras :

— I’m interested in the history of music.

— Are you a musician ?

(Embarras) — No. I… I study musicology. I’m a… a musicologist.

(Étonnement, intérêt) — How great, which instrument do you play ?

(Vif embarras) — I… I don’t play any instrument. I just study. I listen and write, if you prefer.

(Déception, étonnement désappointé) — You don’t play ? But you can read music ?

(Soulagement) — Yes, of course, that’s part of my job.

(Surprise, suspicion) — You read, but you don’t play ?

(Mensonge éhonté) — Actually I can play several instruments, but poorly.

Ensuite je me lançai dans une longue explication de mes recherches, après un détour pédagogique par les arts plastiques (tous les historiens et critiques d’art ne sont pas peintres). Il m’a fallu admettre que je ne m’intéressais pas trop à la musique “moderne” (enfin, scientifiquement parlant, j’avais dû mentir et m’inventer une passion pour la pop turque, tel que je me connais) au profit de la musique du XIXe siècle, occidentale et orientale ; le nom de Franz Liszt lui était familier, celui de Haci Emin Effendi ne lui disait absolument rien, sans doute parce que je le prononçais affreusement. J’avais dû faire le malin en lui parlant de mon enquête (que je trouvais passionnante, haletante, même) à propos du piano de Liszt, ce fameux piano “à queue, grand modèle la, mi, la, à sept octaves et trois cordes, mécanique à double échappement Érard, avec tous les perfectionnements, en acajou, etc.” sur lequel il avait joué devant le sultan en 1847.

Entretemps les autres convives s’étaient assis à leur tour, avaient repris des bières et Faugier, alors qu’il avait jusqu’ici prêté plutôt attention à une autre, a jeté son dévolu sur la jeune femme à qui je racontais péniblement, en anglais (ce qui est toujours laborieux, comment dit-on acajou, par exemple, Mahagoni comme en allemand ?), mes grandes petites affaires : en un clin d’œil et en turc, il l’a fait rire aux éclats, à mes dépens je suppose ; puis, toujours dans la même langue, ils ont parlé musique, enfin je crois, je comprenais Guns N’ Roses, Pixies, Nirvana, puis ils sont partis danser ; j’ai contemplé un long moment le Bosphore qui brillait à la fenêtre, et le cul de la fille turque qui ondulait presque sous mes yeux, alors qu’elle se déhanchait face à ce bellâtre content de lui de Faugier — il vaut mieux en rire, mais j’avais été plutôt vexé, à l’époque.

Bien évidemment j’ignorais la réalité de la faille, de la fêlure de Faugier qui allait devenir faille — il a fallu attendre Téhéran des années plus tard pour que je découvre ce qui se cachait derrière cette façade de séducteur, la tristesse et la sombre folie solitaire de cet arpenteur de bas-fonds.

C’est bien sûr à Faugier que je dois d’avoir fumé ma première pipe d’opium — passion et technique qu’il avait rapportées de son premier séjour en Iran. Fumer de l’opium à Istanbul me paraissait d’un autre âge, une lubie d’orientaliste, et précisément pour cette raison, moi qui n’ai jamais touché à aucune drogue illégale ni eu aucun vice, je me laissai tenter par la thébaïque : très ému, effrayé même, mais d’une peur de jouissance, celle des enfants face à l’interdit, pas celle des adultes devant la mort. L’opium était, dans notre imaginaire, tellement associé à l’Extrême-Orient, à des chromos de Chinois allongés dans des fumeries qu’on en oubliait presque qu’il était originaire de Turquie et d’Inde et qu’on l’avait fumé de Thèbes à Téhéran en passant par Damas, ce qui, dans mon esprit, aidait aussi à éloigner l’appréhension : fumer à Istanbul ou à Téhéran c’était retrouver un peu l’esprit du lieu, participer d’une tradition que nous connaissions mal et remettre au jour une réalité locale que les clichés coloniaux avaient déplacée ailleurs. L’opium est encore traditionnel en Iran, où les teriyaki se comptent par milliers ; on voit des grands-pères amaigris, vindicatifs et gesticulants, fous, jusqu’à ce qu’ils fument leur première pipe ou dissolvent dans leur thé un peu du résidu brûlé la veille et redeviennent doux et sages, enveloppés dans leur épais manteau, à se réchauffer auprès d’un brasero dont ils utiliseront les charbons pour allumer leur bâfour et soulager leur âme et leurs vieux os. Faugier me racontait tout cela, pendant les semaines qui précédaient mon initiation, qui allait me rapprocher de Théophile Gautier, de Baudelaire, et même du pauvre Heinrich Heine, qui trouva dans le laudanum et surtout dans la morphine un remède à ses maux, une consolation dans son interminable agonie. Faugier avait utilisé ses contacts parmi les tenanciers de bordels et les gardiens de boîtes de nuit pour obtenir quelques rondelles de cette résine noire qui laissait sur les doigts une odeur très particulière, un parfum inconnu qui rappelait l’encens, mais comme caramélisé, sucré et bizarrement amer à la fois — un goût qui vous hante longtemps, qui revient par moments dans les sinus et dans l’arrière-gorge, au hasard des jours ; si je le convoque maintenant, ce goût, je le retrouve en avalant ma salive, en fermant les yeux, comme je suppose qu’un fumeur doit pouvoir le faire avec l’horrible relent de goudron brûlé du tabac, bien différent, car contrairement à ce que je croyais avant d’en faire l’expérience, l’opium ne brûle pas, mais bout, fond et dégage une vapeur épaisse au contact de la chaleur. C’est sans doute la complexité de la préparation qui préserve les foules européennes de devenir des teriyaki à l’iranienne ; fumer de l’opium est un savoir-faire traditionnel, un art, disent certains, qui est bien plus lent et complexe que l’injection — d’ailleurs dans Rohstoff, son roman autobiographique, Jörg Fauser, le Burroughs allemand, décrit les hippies des années 1970 à Istanbul, occupés toute la sainte journée à s’injecter, sur les lits crasseux des innombrables pensions de Küçükayasofia Caddesi, de l’opium brut qu’ils dissolvaient à la va-vite dans tous les liquides possibles, incapables de le fumer efficacement.

Dans notre cas, la préparation était à l’iranienne, selon Faugier ; j’ai pu vérifier par la suite, en comparant ses gestes à ceux des Iraniens, à quel point il maîtrisait le rituel, ce qui était assez mystérieux : il ne semblait pas opiomane, ou du moins n’avait aucun des symptômes que l’on associe communément aux drogués, lenteur, maigreur, irascibilité, difficultés de concentration et pourtant il était passé maître dans la préparation des pipes, selon la qualité de la substance qu’il avait sous la main, opium brut ou fermenté, et le matériel dont il disposait, dans notre cas un bâfour iranien, dont la grosse tête en terre cuite réchauffait doucement dans un petit brasero ; les rideaux soigneusement tirés, comme à présent mes lourds rideaux en tissu d’Alep, rouge et or, aux motifs orientaux épuisés par des années de pauvre lumière viennoise — à Istanbul il fallait se résoudre à cacher le Détroit de nos stores pour ne pas être vus des voisins, mais les risques étaient limités ; à Téhéran on risquait bien plus gros : le régime avait déclaré la guerre contre la drogue, les Gardiens de la Révolution affrontaient dans de véritables batailles rangées les contrebandiers à l’est du pays et pour ceux qui auraient douté de la réalité de ce combat, l’avant-veille de Now-Rouz, le Nouvel An iranien, en 2001, alors que je venais d’arriver, les juges de la République islamique ont organisé un spectacle d’une cruauté extraordinaire, et diffusé les images à travers la planète entière : l’exécution publique de cinq trafiquants dont une jeune femme de trente ans, pendus à des camions-grues, les yeux bandés, doucement soulevés dans les airs, la corde au cou, les jambes battant jusqu’à ce que mort s’ensuive et que leurs pauvres corps pendouillent au bout des bras télescopiques ; la fille s’appelait Fariba, elle était vêtue d’un tchador noir ; son vêtement gonflé par la brise faisait d’elle un oiseau terrifiant, un corbeau malheureux qui maudissait les spectateurs de ses ailes et on avait plaisir à imaginer que la foule de brutes (des hommes, des femmes, des enfants) qui criait des slogans en regardant s’élever ces pauvres diables vers la mort allait être frappée par sa malédiction et connaître les souffrances les plus atroces. Ces images m’ont hanté longtemps : elles avaient au moins le mérite de nous rappeler que, malgré tous les charmes de l’Iran, nous nous trouvions dans un pays maudit, territoire de la douleur et de la mort, où tout, jusqu’aux coquelicots, fleurs du martyre, était rouge de sang. On s’empressait d’essayer d’oublier tout cela dans la musique et la poésie, parce qu’il faut bien vivre, comme les Iraniens qui sont passés maîtres dans l’art de l’oubli — les jeunes fumaient de l’opium qu’ils mélangeaient avec du tabac, ou prenaient de l’héroïne ; les drogues étaient extraordinairement bon marché, même en monnaie locale : malgré les efforts des mollahs et les exécutions spectaculaires, le désœuvrement de la jeunesse était tel que rien ne pouvait les empêcher de chercher la consolation dans la drogue, la fête et la fornication, comme le dit Sarah dans l’introduction de sa thèse.

Faugier examinait tout ce désespoir en spécialiste, en entomologiste de l’accablement, se livrant lui aussi aux excès les plus formidables, dans une sorte de contagion de son objet d’étude, rongé par une tristesse galopante, une tuberculose de l’âme qu’il soignait, comme le professeur Laennec ses poumons, par des quantités formidables de stupéfiants.

Ma première pipe d’opium me rapprochait de Novalis, de Berlioz, de Nietzsche, de Trakl — j’entrais dans le cercle fermé de ceux qui avaient goûté au fabuleux nectar que servit Hélène à Télémaque, pour qu’il oublie un moment sa tristesse : “Alors Hélène, fille de Zeus, eut une autre pensée, et, aussitôt, elle versa dans le vin qu’ils buvaient un baume, le népenthès, qui donne l’oubli des maux. Celui qui aurait bu ce mélange ne pourrait plus répandre des larmes de tout un jour, même si sa mère et son père étaient morts, même si on tuait devant lui par l’airain son frère ou son fils bien-aimé, et s’il le voyait de ses yeux. Et la fille de Zeus possédait cette liqueur excellente que lui avait donnée Polydamna, femme de Thôs, en Égypte, terre fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les autres mortels. Là tous les médecins sont les plus habiles d’entre les hommes, ils sont de la race de Paièôn”, et il est bien vrai que l’opium chassait tout chagrin, toute peine, morale ou physique et guérissait, temporairement, les maux les plus secrets, jusqu’au sentiment même du temps : l’opium induit un flottement, ouvre une parenthèse dans la conscience, parenthèse intérieure où l’on a l’impression de toucher à l’éternité, d’avoir vaincu la finitude de l’être et la mélancolie. Télémaque profite de deux ivresses, celle que lui provoque la contemplation du visage d’Hélène, et la puissance du népenthès et moi-même, une fois, en Iran, en fumant seul avec Sarah, alors qu’elle n’avait aucune passion pour les drogues douces ou dures, j’ai eu la chance d’être caressé par sa beauté lorsque la fumée grise vidait mon esprit de tout désir de possession, de toute angoisse, de toute solitude : je la voyais réellement, et elle resplendissait de lune — l’opium ne déréglait pas les sens, il les rendait objectifs ; il faisait disparaître le sujet, et ce n’est pas la moindre des contradictions de ce stupéfiant mystique que de, tout en exacerbant la conscience et les sensations, nous tirer de nous-mêmes et nous projeter dans le grand calme de l’universel.

Faugier m’avait prévenu qu’un des nombreux alcaloïdes qui composent l’opium possède un pouvoir vomitif, et que les premières expériences opiacées peuvent s’accompagner de violentes nausées, ce qui ne fut pas mon cas — le seul effet secondaire, à part d’étranges rêves érotiques dans des harems de légende, fut une saine constipation : autre avantage du pavot pour le voyageur, toujours sujet à des dérèglements intestinaux plus ou moins chroniques et qui comptent, avec les vers et autres amibes, parmi les compagnons de route de ceux qui parcourent l’Orient éternel, même s’ils en font rarement état dans leurs souvenirs.

Pourquoi l’opium a-t-il aujourd’hui disparu de la pharmacopée européenne, je l’ignore ; j’ai bien fait rire mon médecin quand je lui ai demandé de m’en prescrire — il sait pourtant que je suis un malade sérieux, un bon patient, et que je n’en abuserais pas, si tant est que l’on puisse (et c’est le danger, bien évidemment) ne pas abuser de cette panacée, mais Faugier m’assurait, pour dissiper mes dernières craintes, qu’on ne développait pas de dépendance en fumant une ou deux pipes par semaine. Je revois ses gestes, alors qu’il préparait le bâfour, dont le fourneau de terre cuite avait été chauffé au milieu des braises ; il découpait la pâte noire et durcie en petits morceaux qu’il ramollissait en les approchant de la chaleur du foyer, avant de se saisir de la pipe tiède — le bois ciré cerclé de laiton rappelait un peu une douçaine ou une bombarde sans anche ni trous, mais pourvue d’un bec doré que Faugier embouchait ; puis il prenait délicatement un des charbons brûlants à l’aide d’une pince et l’appuyait contre la partie supérieure du foyer ; l’air qu’il aspirait rougissait la braise, son visage se couvrait de reflets couleur bronze ; il fermait les yeux, l’opium fondait en produisant un infime grésillement et il recrachait, quelques secondes plus tard, un léger nuage, le trop-plein que ses poumons n’avaient pas réussi à conserver, un souffle de plaisir ; c’était un flûtiste antique jouant dans la pénombre, et le parfum de l’opium brûlé (épicé, âpre et sucré) emplissait le soir.

J’ai le cœur battant en attendant mon tour ; je me demande quel effet va produire le latex noir ; j’ai peur, je n’ai jamais fumé, à part un joint d’herbe au lycée ; je me demande si je ne vais pas tousser, vomir, m’évanouir. Faugier profère une de ses horribles phrases, “bordel à queues, c’est pas dégueu”, il me tend la pipe sans la lâcher, je la soutiens de la main gauche et je me penche, l’embout de métal est tiède, je découvre le goût de l’opium, d’abord lointain, puis, quand j’aspire alors que Faugier rapproche du fourneau un charbon incandescent dont je perçois la chaleur contre ma joue, soudain puissant, plus puissant, si puissant que je n’en sens plus mes poumons — je suis surpris par la douceur presque aqueuse de cette fumée, surpris par la facilité avec laquelle elle s’avale, même si, à ma grande honte, je ne ressens rien d’autre que la disparition de mon appareil respiratoire, une grisaille de l’intérieur, on m’a noirci la poitrine au crayon à papier. Je souffle. Faugier m’observe, il a un sourire figé sur le visage, il s’inquiète — Alors ? Je prends une moue inspirée, j’attends, j’écoute. Je m’écoute, je cherche en moi des rythmes et des accents nouveaux, j’essaye de suivre ma propre transformation, je suis très attentif, je suis tenté de fermer les yeux, je suis tenté de sourire, je souris, je pourrais même rire, mais je suis heureux de sourire car je sens Istanbul autour de moi, je l’entends sans la voir, c’est un bonheur très simple, très complet qui s’installe, ici et maintenant, sans rien attendre d’autre qu’une perfection absolue de l’instant suspendu, dilaté, et je suppose, à cet instant, que l’effet est là.

J’observe Faugier gratter avec une aiguille le résidu d’opium.

Le brasero devient gris ; petit à petit les charbons refroidissent et se couvrent de cendres ; bientôt il faudra souffler dessus pour les débarrasser de cette peau morte et retrouver, s’il n’est pas trop tard, la flamme qui reste en eux. J’écoute un instrument de musique imaginaire, un souvenir de ma journée ; c’est le piano de Liszt ; il joue devant le sultan. Si j’osais, je demanderais à Faugier : d’après toi, qu’est-ce que Liszt a bien pu jouer au palais de Çiragan, en 1847, devant la cour et tous les étrangers importants que comptait la capitale ottomane ? Est-ce que le sultan Abdülmecit était aussi mélomane que le sera son frère Abdülaziz, premier wagnérien d’Orient ? Des Mélodies hongroises, très certainement, et très certainement aussi le Grand galop chromatique qu’il a joué si souvent dans l’Europe entière et jusqu’en Russie. Peut-être, comme ailleurs, des Improvisations sur un thème local mêlé aux Mélodies hongroises. Est-ce que Liszt a pris de l’opium ? Berlioz en tout cas, oui.

Faugier modèle une nouvelle boulette de pâte noire dans le fourneau de la pipe.

J’entends paisiblement cette mélodie lointaine, je regarde, de haut, tous ces hommes, toutes ces âmes qui se promènent encore autour de nous : qui a été Liszt, qui a été Berlioz, qui a été Wagner et tous ceux qu’ils ont connus, Musset, Lamartine, Nerval, un immense réseau de textes, de notes et d’images, net, précis, un chemin visible de moi seul qui relie le vieux von Hammer-Purgstall à tout un monde de voyageurs, de musiciens, de poètes, qui relie Beethoven à Balzac, à James Morier, à Hofmannsthal, à Strauss, à Mahler et aux douces fumées d’Istanbul et de Téhéran, est-il possible que l’opium m’accompagne encore après toutes ces années, qu’on puisse convoquer ses effets comme Dieu dans la prière — rêvais-je de Sarah dans le pavot, longuement, comme ce soir, un long et profond désir, un désir parfait, car il ne nécessite aucune satisfaction, aucun achèvement ; un désir éternel, une interminable érection sans but, voilà ce que provoque l’opium.

Il nous guide dans les ténèbres.

Franz Liszt le beau gosse parvient à Constantinople en provenance de Jassi, ville des sanglants pogroms, via Galatz sur la mer Noire à la fin du mois de mai 1847. Il arrive d’une longue tournée, Lemberg, Czernowitz, Odessa, tout ce que l’Est de l’Europe compte de salles, grandes ou petites, et de notables, grands ou petits. C’est une étoile, un monstre, un génie ; il fait pleurer les hommes, s’évanouir les femmes et on peine à croire, aujourd’hui, ce qu’il raconte de son succès : cinq cents étudiants l’accompagnent, à cheval, jusqu’au premier relais de poste lorsqu’il quitte Berlin ; une foule de jeunes filles l’arrose de pétales de fleurs à son départ d’Ukraine. Il n’y a pas d’artiste qui connaisse aussi bien l’Europe, jusque dans ses frontières les plus reculées, ouest ou est, de Brest à Kiev. Partout il déclenche des rumeurs, des bruits qui le précèdent dans la ville suivante : il a été arrêté, il s’est marié, est tombé malade ; partout on l’attend et, le plus extraordinaire, c’est que partout il arrive, annoncé par l’apparition de son piano Érard, au moins aussi infatigable que lui, que le fabricant parisien fait dépêcher en bateau ou en voiture, dès qu’il sait la destination de son meilleur représentant ; le Journal de Constantinople publie donc, le 11 mai 1847, une lettre reçue de Paris, du facteur Sébastien Pierre Érard lui-même, qui annonce l’arrivée imminente d’un piano grand modèle, en acajou, avec tous les perfectionnements possibles, envoyé de Marseille le 5 avril. Liszt va donc venir ! Liszt vient ! J’ai beau chercher, je ne découvre que peu de détails sur son séjour à Istanbul, à part peut-être le nom de celle qui devait l’y accompagner :

Et cette pauvre Mariette Duplessis qui est morte… C’est la première femme dont j’ai été amoureux, qui se trouve dans je ne sais quel cimetière, livrée aux vers du sépulcre ! Elle me le disait bien il y a quinze mois : “Je ne vivrai pas ; je suis une singulière fille et je ne pourrai y tenir à cette vie que je ne sais pas mener et que je ne pourrai pas non plus supporter. Prends-moi, emmène-moi où tu voudras ; je ne te gênerai pas, je dors toute la journée, le soir tu me laisseras aller au spectacle et la nuit tu feras de moi ce que tu voudras.” Je lui avais dit que je l’emmènerais à Constantinople, car c’était là le seul voyage sensément possible que je pouvais lui faire faire. Maintenant la voilà morte…

Sarah trouvait cette phrase extraordinaire, “Prends-moi, emmène-moi où tu voudras ; je ne te gênerai pas, je dors toute la journée, le soir tu me laisseras aller au spectacle et la nuit tu feras de moi ce que tu voudras”, une déclaration d’une beauté et d’un désespoir absolus, une totale nudité — contrairement à Liszt je sais dans quel cimetière elle est enterrée, le cimetière de Montmartre, que Sarah m’a fait découvrir. Le destin du modèle n’a rien à envier à celui de la Dame aux camélias, le fils Dumas a même, si l’on en juge par cette phrase, un peu terni son personnage : l’adaptation de Verdi de la vie de Marie Duplessis est quant à elle certes musicale, mais un peu outrée dans le drame. La Traviata fut créée à Venise en 1853, les choses allaient vite à l’époque ; sept ans après sa mort, la petite courtisane Marie Duplessis alias Marguerite Gautier alias Violetta Valéry est célèbre, avec Dumas fils et Verdi, dans l’Europe entière. Liszt confie tristement :

Si par hasard je m’étais trouvé à Paris lors de la maladie de la Duplessis, j’aurais tâché de la sauver à tout prix car c’était vraiment une ravissante nature, et que l’habitude de ce qu’on nomme (et de ce qui est peut-être) corrupteur n’atteignit jamais au cœur. Croiriez-vous que je m’étais pris pour elle d’un attachement sombre et élégiaque, lequel, bien à mon insu, m’avait remis en veine de poésie et de musique. C’est la dernière et la seule secousse que j’aie éprouvée depuis des années. Il faut renoncer à expliquer ces contradictions, et le cœur humain est une étrange chose !

Le cœur humain est certes une étrange chose, ce cœur d’artichaut de Franz Liszt n’a cessé de tomber amoureux, même de Dieu — dans ces réminiscences d’opium, alors que j’entends rouler comme les tambours du supplice les virtuosités de Liszt qui m’occupaient tant à Constantinople, m’apparaît aussi une singulière fille, là-bas dans son Sarawak, même si Sarah n’a rien à voir avec la Duplessis ni avec Harriet Smithson (“Voyez-vous cette grosse Anglaise assise à l’avant-scène”, raconte Heinrich Heine dans son compte rendu), la comédienne qui inspira la Symphonie fantastique. Pauvre Berlioz, perdu dans sa passion pour l’actrice de la “poor Ophelia” : “Pauvre grand génie, aux prises avec les trois quarts de l’impossible !”, comme l’écrit Liszt dans une de ses lettres.

Il faudrait une Sarah pour s’intéresser à tous ces destins tragiques de femmes oubliées — quel spectacle, tout de même, que celui de Berlioz, fou d’amour, jouant les timbales dans sa propre Marche au supplice dans la grande salle du Conservatoire. Ce quatrième mouvement est une pure folie, un rêve d’opium, d’empoisonnement, de torture ironique et grinçante, une marche vers la Mort, écrite en une nuit, une nuit de pavot, et Berlioz, raconte Heinrich Heine, Berlioz depuis sa timbale regardait Harriet Smithson, il la fixait, et chaque fois que ses yeux croisaient les siens, il frappait plus fort sur son instrument, comme un possédé. (Heine note par ailleurs que la timbale, ou les percussions en général, était un instrument qui seyait à Berlioz. Berlioz n’a jamais voyagé en Orient, mais était, depuis ses vingt-cinq ans, fasciné par Les Orientales d’Hugo. Il y aurait donc un Orient second, celui de Goethe ou d’Hugo, qui ne connaissent ni les langues orientales, ni les pays où on les parle, mais s’appuient sur les travaux des orientalistes et voyageurs comme Hammer-Purgstall, et même un Orient troisième, un Tiers-Orient, celui de Berlioz ou de Wagner, qui se nourrit de ces œuvres elles-mêmes indirectes. Le Tiers-Orient, voilà une notion à développer. Comme quoi, il y a plus de choses qu’on ne croit dans une timbale.) Toujours est-il que cette pauvre Ophélie de Harriet Smithson, contrairement aux troupes britanniques, succomba aux percussions françaises et épousa l’artiste. Ce mariage forcé par l’art se termina en désastre, parfois la musique ne peut pas tout, et Heine remarque, quelques années plus tard, alors que l’on rejoue la Symphonie fantastique au Conservatoire, que “Berlioz est de nouveau assis derrière l’orchestre, aux percussions, que la grosse Anglaise est toujours à l’avant-scène, que leurs regards se croisent de nouveau… mais qu’il ne frappe plus si fort sur sa timbale”.

Il faut être Heine pour dessiner ainsi, en dix lignes, le roman d’un amour défunt ; le bon et spirituel Henri Heine, comme l’appelle Théophile Gautier, Heine qui lui pose la question, alors que le haschischin est sur le point de partir pour Constantinople, à Paris au concert de Liszt, avec son accent allemand plein d’humour et de malice : “Comment ferez-vous pour parler d’Orient quand vous y serez allé ?” Question qu’on aurait pu poser à tous les voyageurs à Istanbul, tant le voyage diffuse son objet, le dissémine et le multiplie dans les reflets et les détails jusqu’à lui faire perdre sa réalité.

Franz Liszt raconte d’ailleurs bien peu de chose sur cette visite en Turquie qu’une plaque commémorative, dans la ruelle qui descend vers le palais de France à Beyoglu, rappelle brièvement aux passants. On sait qu’il fut reçu, dès sa descente de bateau, par le maître de musique Donizetti et l’ambassadeur d’Autriche que le sultan avait mandés à sa rencontre ; qu’il logea au palais de Chagatay, quelques jours, invité du Grand Seigneur, et qu’il y donna un concert sur ce fameux piano Érard ; qu’il passa ensuite un temps au palais d’Autriche puis au palais de France où il fut l’hôte de l’ambassadeur François-Adolphe de Bourqueney et donna un second concert, toujours sur le même instrument qui le suivait décidément partout ; qu’il rencontra l’ambassadeur lui-même à la fin de son séjour, car la femme de celui-ci était auparavant souffrante ; qu’il donna un troisième concert à Péra et retrouva deux vieilles connaissances, un Français et un Polonais, avec lesquels il fit une excursion en Asie ; qu’il remercia par courrier Lamartine, grand spécialiste de l’Empire ottoman, qui lui avait envoyé une lettre d’introduction pour le ministre des Affaires étrangères Rechid Pasha : c’est à peu près tout ce que l’on peut dire de source sûre.

Je revois mes promenades entre deux séances d’archives et de journaux d’époque ; mes visites aux spécialistes susceptibles de me renseigner, toujours des historiens plutôt bougons, effrayés, comme souvent dans l’Académie, par la possibilité qu’un jeune homme puisse en savoir plus qu’eux ou les mettre en défaut, surtout si ce jeune homme n’était pas turc, mais autrichien, et encore, à demi, et que son sujet de recherche tombait dans un vide scientifique, un trou, entre histoire de la musique turque et européenne : parfois, ce qui était un peu déprimant, j’avais l’impression que mes considérations étaient comme le Bosphore — un bel endroit entre deux rives, certes, mais qui, au fond, n’était que de l’eau, pour ne pas dire du vent. J’avais beau me rassurer en me disant que le colosse de Rhodes ou Hercule avaient eu eux aussi en leur temps un pied sur chaque rive, les regards moqueurs et les remarques acerbes des spécialistes réussissaient souvent à me décourager.

Heureusement il y avait Istanbul, et Bilger, et Faugier, et l’opium qui nous ouvrait les portes de la perception — ma théorie sur l’illumination de Liszt à Constantinople surgissait des Harmonies poétiques et religieuses, et principalement de la “Bénédiction de Dieu dans la solitude”, qu’il compose peu de temps après son séjour stambouliote, à Woronince ; “l’adaptation” musicale du poème de Lamartine répondait à la question des premiers vers, “D’où me vient, ô mon Dieu ! cette paix qui m’inonde ? / D’où me vient cette foi dont mon cœur surabonde ?” et j’étais intimement persuadé qu’elle avait trait à la rencontre de la lumière orientale et non pas, comme le décrivaient souvent les commentateurs, à un souvenir amoureux de Marie d’Agoult “remâché” pour la princesse Carolyne de Sayn-Wittgenstein.

Après sa visite à Istanbul, Liszt renonce à sa vie de musicien errant, renonce au succès des années brillantes et entame, depuis Weimar, un long trajet vers la contemplation, nouveau voyage qui s’ouvre — même si certains de ces morceaux avaient été effectivement ébauchés avant — par les Harmonies poétiques et religieuses. La “Bénédiction” a beau être massacrée par tous les pianistes novices, elle n’en reste pas moins non seulement la mélodie la plus belle de Liszt, mais encore l’accompagnement le plus simplement complexe du compositeur, accompagnement (et c’était, à mes oreilles débutantes, ce qui rapprochait cette pièce d’une illumination) qu’il fallait faire sonner comme la foi surabondante, là où la mélodie représentait la paix divine. Cela me paraît aujourd’hui une lecture un peu “téléologique” et simpliste (la musique étant rarement réductible aux causes de sa composition), et être surtout lié à ma propre expérience d’Istanbul — par une matinée d’un bleu intense, à l’air encore croustillant de froid, quand les îles aux Princes se détachent dans la lumière rasante après la pointe du Sérail et que les minarets du vieux Stamboul strient le ciel de leurs lances, de leurs crayons à papier pour écrire le centième nom de Dieu au creux de la pureté des nuées, il y a encore peu de touristes ou de passants dans la ruelle étrange (hauts murs en pierre aveugles, anciens caravansérails et bibliothèques fermées) qui mène à l’arrière de la mosquée Süleymaniye, construite par Sinan le Divin pour Soliman le Magnifique. Je passe le péristyle de marbre coloré ; quelques mouettes volettent entre les colonnes de porphyre ; le dallage luit comme s’il avait plu. Je suis déjà entré dans plusieurs mosquées, Sainte-Sophie, la Mosquée bleue, et j’en verrai d’autres, à Damas, à Alep, à Ispahan même, mais aucune n’aura sur moi cet effet immédiat, une fois laissées mes chaussures dans un casier de bois et pénétrée la salle de prière, un serrement de poitrine, une perte de repères, j’essaye vainement de marcher et je me laisse tomber là où je me trouve, sur le tapis rouge à fleurs bleues, en essayant de reprendre mes esprits. Je découvre que je suis seul dans le monument, seul entouré de lumière, seul dans cet espace aux proportions déroutantes ; le cercle de l’immense coupole est accueillant et les centaines de fenêtres m’enveloppent — je m’assois en tailleur. Je suis ému à pleurer mais je ne pleure pas, je me sens soulevé de terre et je parcours des yeux les inscriptions des faïences d’Izmit, le décor peint, tout scintille, puis c’est un grand calme qui me prend, un calme déchirant, un sommet entrevu, mais bien vite la beauté m’élude et me rejette — petit à petit je retrouve mes sens ; ce que mes yeux perçoivent maintenant me paraît certes magnifique, mais n’a rien à voir avec la sensation que je viens d’en avoir. Une grande tristesse m’étreint, soudain, une perte, une sinistre vision de la réalité du monde et de toute son imperfection, sa douleur, tristesse accentuée par la perfection du bâtiment et une phrase me vient, seule les proportions sont divines, le reste appartient aux hommes. Alors qu’un groupe de touristes entre dans la mosquée j’essaye de me mettre debout et mes jambes ankylosées par les deux heures passées assis me font tituber et quitter la Süleymaniye comme un homme ivre, un homme qui hésite entre la joie et les larmes, et fuit, j’ai fui plus que je ne suis sorti de la mosquée ; le grand vent d’Istanbul a achevé de m’éveiller, et surtout le froid du marbre de la cour, j’avais oublié mes chaussures, tout désorienté, en me rendant compte que j’avais passé deux heures immobile ou presque, deux heures en allées, inexistantes, rappelées uniquement par ma montre : je découvre soudain que je suis en chaussettes au milieu de la cour et que mes pompes ont disparu du casier où je les avais laissées, voilà qui vous ramène instantanément aux supplices du Monde — j’ai volé à mon tour une paire de grosses sandales en plastique bleu, après quelques essais infructueux de palabres avec un concierge moustachu qui se frappait les bras contre le corps en signe d’impuissance, “no shoes, no shoes”, mais m’a laissé m’approprier ces claquettes de maître nageur qui traînaient par là, avec lesquelles j’ai traversé Istanbul comme un derviche, l’âme en peine.

Et la mémoire est une chose bien triste, car je me rappelle plus clairement ma honte à marcher dans la ville en chaussettes dans mes savates fatiguées en latex bleu roi que l’émotion qui m’avait pris et les heures disparues dans la Süleymaniye, premier émoi spirituel que je n’éprouve pas par la musique — quelques années plus tard, racontant cette histoire à Sarah, qu’elle appelait Le Satori de la godasse, je me suis souvenu de ce quatrain de Khayyam :

Je suis allé à la mosquée, j’y ai volé un tapis.

Bien plus tard, je me suis repenti,

Je suis retourné à la mosquée : le tapis était usé,

Il fallait le changer.

Contrairement au vieil Omar Khayyam je n’ai jamais osé retourner à la Süleymaniye, la dernière fois que je suis passé par Istanbul je suis resté dans le jardin, pour voir la tombe de cet architecte, Sinan, qui était, comme peu d’hommes, un intermédiaire entre nous et Dieu ; je lui ai adressé une courte prière, et j’ai repensé aux galoches infâmes dont j’avais hérité ce jour-là et que j’avais perdues ou jetées depuis sans vérifier, homme de peu de foi que j’étais, qu’elles n’étaient pas miraculeuses.

Syndrome de Stendhal ou réelle expérience mystique, je n’en sais rien, mais j’imaginais que Liszt le Gitan céleste avait pu trouver là, lui aussi, un déclencheur, une force, dans ces paysages et ces bâtiments ; que peut-être un peu de cette lumière d’Orient qu’il portait en lui s’était ravivée lors de son séjour à Constantinople. C’était sans doute une intuition intéressante sur le plan personnel mais pour la science, eu égard au peu de commentaires que nous avons de Liszt lui-même à propos de son passage sur le Bosphore, une ambition totalement démesurée.

Ce que je réussis en revanche à reconstituer, c’est une description à peu près plausible du premier ensemble ottoman, l’orchestre privé d’Abdülaziz, qui jouait assis par terre sur les tapis du sérail ; on sait que le sultan s’énervait des tics “orientaux” de ses violonistes quand ils interprétaient des œuvres italiennes et allemandes et qu’il avait organisé un chœur pour des versions de concert privées d’opéras, notamment Les Noces de Figaro : le grand homme se mettait en rage car ses chanteurs peinaient à chanter autrement qu’à l’unisson et que les duos, trios, quatuors, octuors virtuoses des Noces devenaient une bouillie sonore qui arrachait des larmes d’impuissance au monarque mélomane, et ce malgré tous les efforts des eunuques aux voix d’anges et les conseils avisés du maître de musique italien. Istanbul avait pourtant déjà donné naissance, en 1830, à un grand compositeur oublié, August von Adelburg Abramović, dont j’avais patiemment retracé l’existence : après une enfance sur le Bosphore, Adelburg se rendit célèbre à Budapest par un opéra “national”, Zrinyi, où il essayait de démontrer que, contrairement à ce qu’affirmait Liszt, la musique hongroise n’était pas d’origine tzigane — il y a là quelque chose de fascinant, que ce soit précisément un Levantin qui se fasse le chantre du nationalisme hongrois par l’intermédiaire de son héros Miklós Zrinyi, grand pourfendeur de Turcs ; c’est sans doute cette contradiction intime et profonde qui le poussera vers la folie, folie si grave qu’elle conduira à son internement et à sa mort, à l’âge de quarante-trois ans. Adelburg, premier musicien européen d’importance né dans l’Empire ottoman, termine sa vie dans la démence, dans la faille de l’altérité ; comme si, malgré tous les ponts, tous les liens tendus par le temps, la mixité s’avérait impossible face à la pathologie nationaliste qui envahit petit à petit le XIXe siècle et détruit, doucement, les passerelles fragiles construites auparavant pour ne laisser la place qu’aux rapports de domination.

Mes lunettes étaient sous la pile de livres et de revues, évidemment, je suis d’un distrait. En même temps, pour contempler les ruines de ma chambre à coucher (ruines d’Istanbul, ruines de Damas, ruines de Téhéran, ruines de moi-même) je n’ai pas besoin d’y voir, je connais tous ces objets par cœur. Les photochromies et gravures orientalistes jaunies. Les œuvres poétiques de Pessoa sur un lutrin en bois sculpté censé recevoir le Coran. Mon tarbouche d’Istanbul, mon lourd manteau d’intérieur en laine du souk de Damas, mon luth d’Alep acheté avec Nadim. Ces volumes blancs, un profil noir à la mèche rebelle sur la tranche, ce sont les journaux de Grillparzer — bien sûr ça avait fait marrer tout le monde à Istanbul, qu’un Autrichien se promène avec son Grillparzer. De la lessive passe encore, mais Grillparzer ! Les Allemands sont jaloux, voilà tout. Je sais d’où vient la querelle : les Allemands ne peuvent supporter l’idée (ce n’est pas moi qui l’invente, c’est Hugo von Hofmannsthal qui l’affirme dans un article fameux, “Nous Autrichiens et l’Allemagne”) que Beethoven soit parti pour Vienne et n’ait jamais voulu retourner à Bonn. Hofmannsthal le plus grand librettiste de tous les temps a par ailleurs écrit un étrange dialogue théâtral entre von Hammer-Purgstall l’éternel orientaliste et Balzac l’infatigable, que Sarah cite abondamment dans son article sur Balzac et l’Orient ; j’avoue que je ne me souviens plus très bien de quoi il s’agit, j’ai ressorti l’article hier, il est là, tiens il y a un petit morceau de papier conservé à l’intérieur, un mot, une vieille lettre écrite sur une page déchirée, avec des marges tracées en rouge et des lignes bleues, un demi-feuillet de cahier d’écolier :

Très cher Franz,


Alors voici enfin la publication qui m’a occupée ces derniers mois. Je suis un peu loin de mes chers monstres et autres horreurs, comme tu dis, mais ce n’est que temporaire. Le colloque de Hainfeld s’est révélé plutôt fructueux, tu peux en juger par toi-même… Et pas seulement en termes universitaires !

Je ne te remercierai jamais assez pour l’image du château et tes traductions.

Je suppose que tu es sur le point de quitter Istanbul, j’espère que ton séjour t’a été profitable. Un immense merci pour la “commission” et les photos ! Elles sont magnifiques ! Ma mère est ravie. Tu as vraiment de la chance, quel rêve, découvrir Constantinople… Rentreras-tu à Vienne ou à Tübingen ? Surtout n’oublie pas de me faire signe la prochaine fois que tu passes par Paris,

À bientôt j’espère, je t’embrasse,

Sarah

P.-S. : Je suis curieuse de savoir ce que tu vas penser de cet article “viennois” — du bien j’espère !

C’est agréable de retrouver par surprise cette chère écriture, à l’encre, un peu pressée, un peu difficile à lire mais tendre et élégante — aujourd’hui que les ordinateurs ont pris le dessus, on voit rarement la calligraphie de nos contemporains, peut-être la cursive manuscrite va-t-elle devenir une forme de nudité, une manifestation intime et cachée, dissimulée à tous sauf aux amants, aux notaires et aux banquiers.

Voilà, je n’ai plus sommeil. Le sommeil n’a jamais vraiment envie de moi, il m’abandonne très vite, aux alentours de minuit, après m’avoir harcelé toute la soirée. Le sommeil est un monstre d’égoïsme qui n’en fait qu’à sa tête. Le Dr Kraus est un piètre médecin, je devrais en changer. Le renvoyer. Je pourrais m’offrir le luxe de renvoyer mon médecin, de le mettre à la porte, un médecin qui vous parle de repos à chaque visite mais est incapable de vous faire dormir ne mérite pas le nom de médecin. Il faut reconnaître, à sa décharge, que je n’ai jamais avalé les cochonneries qu’il me prescrit. Mais un médecin qui ne devine pas que vous n’allez pas prendre les cochonneries qu’il vous prescrit n’est pas un bon médecin, c’est pour cette raison qu’il faut que j’en change. Kraus a pourtant l’air d’un homme intelligent, je sais qu’il aime la musique, non, j’exagère, je sais qu’il va au concert, ce qui ne prouve rien. Pas plus tard qu’hier il m’a dit “Je suis allé entendre Liszt au Musikverein”, je lui ai répondu qu’il avait eu de la chance, qu’il y avait bien longtemps que Liszt n’avait pas joué à Vienne. Il a ri, bien sûr, en disant “Ah docteur Ritter vous me faites mourir de rire”, ce qui est tout de même une phrase étrange, de la part d’un médecin. Je ne lui pardonne toujours pas d’avoir ri aussi quand je lui ai demandé de me prescrire de l’opium. “Ah ah ah, je peux vous rédiger l’ordonnance, mais ensuite il va vous falloir trouver une pharmacie du XIXe siècle.” Je sais qu’il ment, j’ai vérifié dans le Journal officiel, un médecin autrichien a le droit de prescrire jusqu’à 2 g d’opium par jour et 20 g de laudanum, on doit donc en trouver. Ce qui est saugrenu, c’est qu’un vétérinaire de la même nationalité peut, lui, prescrire jusqu’à 15 g d’opium et 150 g de teinture, ça donne envie d’être un chien malade. Je pourrais peut-être supplier le clebs de Gruber de me vendre un peu de ses médicaments à l’insu de son maître, voilà qui donnerait enfin une utilité à ce cabot.

Je me demande pourquoi je m’obsède aujourd’hui avec cette question, je n’ai jamais été attiré par l’ivresse et j’ai fumé en tout et pour tout cinq ou six pipes dans ma vie — il y a des années. Sans doute à cause du texte de Balzac que cite Sarah dans cet article jauni, aux agrafes rouillées, dont la poussière colle aux doigts :

Ils demandaient à l’opium de leur faire voir les coupoles dorées de Constantinople, et de les rouler sur les divans du sérail, au milieu des femmes de Mahmoud : et là, ils craignaient, enivrés de plaisir, soit le froid du poignard, soit le sifflement du lacet de soie ; et, tout en proie aux délices de l’amour, ils pressentaient le pal… L’opium leur livrait l’univers entier !..

Et, pour trois francs vingt-cinq centimes, ils se transportaient à Cadix ou à Séville, grimpaient sur des murs, y restaient couchés sous une jalousie, occupés à voir deux yeux de flamme — une Andalouse abritée par un store de soie rouge, dont les reflets communiquaient à cette femme la chaleur, le fini, la poésie des figures, objets fantastiques de nos jeunes rêves… Puis, tout à coup, en se retournant ils se trouvaient face à face avec le terrible visage d’un Espagnol armé d’un tromblon bien chargé !..

Parfois ils essayaient la planche roulante de la guillotine et se réveillaient du fond des fosses, à Clamart, pour se plonger dans toutes les douceurs de la vie domestique : un foyer, une soirée d’hiver, une jeune femme, des enfants pleins de grâce, qui, agenouillés, priaient Dieu, sous la dictée d’une vieille bonne… Tout cela pour trois francs d’opium. Oui, pour trois francs d’opium, ils rebâtissaient même les conceptions gigantesques de l’Antiquité grecque, asiatique et romaine !.. Ils se procuraient les anoplothérions regrettés et retrouvés çà et là par M. Cuvier. Ils reconstruisaient les écuries de Salomon, le temple de Jérusalem, les merveilles de Babylone et tout le Moyen Âge avec ses tournois, ses châteaux, ses chevaliers et ses monastères !..

Pour trois francs d’opium ! Balzac se moque, c’est certain, mais quand même, trois francs, qu’est-ce que cela peut représenter en schillings ? Non, pardon, en couronnes, à l’époque. J’ai toujours été mauvais pour les conversions. Il faut reconnaître à Sarah qu’elle a le chic pour tomber sur les histoires les plus incroyables et oubliées. Balzac, qui en théorie ne s’est passionné que pour les Français et leurs mœurs, écrire un texte sur l’opium, un de ses premiers textes publiés, qui plus est. Balzac, le premier romancier français à inclure un texte en arabe dans un de ses romans ! Balzac le Tourangeau qui devient ami avec Hammer-Purgstall le grand orientaliste autrichien, au point de lui dédicacer un de ses ouvrages, Le Cabinet des Antiques. Voilà un article qui aurait pu faire sensation — mais rien ne fait sensation, dans l’Université, du moins en sciences humaines ; les articles sont des fruits isolés et perdus que personne ou presque ne croque, j’en sais quelque chose. Pourtant, le lecteur qui ouvrait sa réédition de La Peau de chagrin en 1837 trouvait ceci, d’après Sarah :

Alors que dans l’édition originale de 1831, on trouvait seulement le texte suivant :


Abstract

Parmi les nombreuses relations des auteurs et artistes européens de la première moitié du XIXe siècle avec l’Orient, beaucoup ont déjà été explorées. On connaît assez précisément, par exemple, les modalités de cette rencontre chez Goethe ou Hugo. En revanche, un des rapports entre orientalisme scientifique et littérature les plus surprenants est celui qu’entretiennent Honoré de Balzac et l’orientaliste autrichien Joseph von Hammer-Purgstall (1774–1852) et qui non seulement conduit à la première inclusion d’un texte directement en langue arabe dans un ouvrage destiné au grand public français mais explique aussi très certainement le sens, jusqu’ici obscur, du dialogue où Hugo von Hofmannsthal met en scène les deux hommes à Vienne en 1842 (sic), Sur les personnages du roman et du drame (1902). On assiste ici à la formation d’un réseau artistique qui irrigue depuis Hammer-Purgstall l’orientaliste toute l’Europe de l’Ouest, de Goethe à Hofmannsthal, en passant par Hugo, Rückert et Balzac lui-même.

Ce résumé est impeccable, j’avais complètement oublié cet article, il est bien viennois, comme elle dit — elle m’avait demandé de retrouver la gravure du château de Hainfeld que Hammer envoie à Balzac dans une lettre peu après son séjour. Sarah ajoute une pierre française à la théorie (d’ailleurs défendue par Hofmannsthal) selon laquelle l’Autriche est la terre des rencontres, une terre de frontière bien plus riche en contacts et mélanges que l’Allemagne proprement dite qui, au contraire, cherche à extirper l’autre de sa culture, à se plonger au fond du soi, en termes sarahïens, même si cette quête doit déboucher sur la plus grande violence. Cette idée mériterait d’être creusée — j’avais dû recevoir cet article à Istanbul, donc, si j’en crois le petit mot qui me demande “si je rentrerai à Vienne ou à Tübingen” ; elle me remercie pour les photos qu’elle m’avait commandées, mais c’est moi qui aurais dû la remercier : elle m’avait donné l’occasion de visiter un magnifique quartier d’Istanbul dans lequel je ne me serais jamais rendu sinon, loin des touristes et de l’image habituelle de la capitale ottomane, Hasköy l’inaccessible au fond de la Corne d’Or — en cherchant bien je devrais pouvoir retrouver la lettre où elle me demandait d’aller photographier pour elle (aujourd’hui internet rend sans doute ce genre d’excursions inutiles) le lycée de l’Alliance israélite universelle où avait été scolarisé son arrière-grand-père maternel dans les années 1890, et il y avait quelque chose de très émouvant à aller, sans elle, découvrir ces lieux d’où elle provenait, pour ainsi dire, mais qu’elle n’avait jamais vus et sa mère non plus. Comment un Juif de Turquie s’était-il retrouvé en Algérie française avant la Première Guerre mondiale, je n’en sais absolument rien, et Sarah n’est pas sûre de le savoir elle-même — un des nombreux mystères du XXe siècle, qui souvent cachent violence et douleur.

Il pleuvait sur Hasköy, une de ces pluies d’Istanbul qui tournoient dans le vent et, bien qu’elles ne soient qu’un fin crachin, peuvent vous tremper jusqu’aux os en une seconde au détour d’une ruelle ; j’abritais soigneusement mon appareil photo dans mon imperméable, j’avais deux films de trente-six poses, 400 ASA couleur, une véritable archéologie ces mots aujourd’hui — est-ce que les négatifs se trouvent encore dans ma boîte à photos, c’est fort probable. J’avais aussi un plan de la ville, dont je savais d’expérience qu’il était très incomplet quant aux noms des rues et un parapluie à crosse de bois tout à fait viennois. Parvenir jusqu’à Hasköy était en soi tout un programme : il fallait faire le tour par le nord via Shishli, ou alors longer la Corne d’Or à travers Kasimpasha, trois quarts d’heure de marche depuis Cihangir sur les pentes de Beyoglu. J’ai maudit Sarah lorsqu’une voiture a repeint de boue mes bas de pantalons en me dépassant en trombe, et failli remettre aux calendes cette expédition qui s’annonçait sous les plus noirs augures, déjà conchié, l’imper maculé, les pieds trempés, dix minutes après être sorti de la maison où Faugier, observant les nuages obscurcir le Bosphore, cuvant son raki de la veille un thé à la main, m’avait pourtant gentiment prévenu : c’est un jour à ne pas mettre un orientaliste dehors. Je me suis décidé à prendre un taxi, ce que je souhaitais éviter, évidemment pas par radinerie, mais tout simplement parce que je ne savais pas lui expliquer où j’allais : je me contentai de Hasköy eskelesi, lütfen, et après une bonne demi-heure d’embouteillages je me suis retrouvé au bord de l’eau, sur la Corne d’Or, devant un petit port tout à fait charmant ; derrière moi, une de ces collines colorées à la pente bien raide dont Istanbul a le secret, une rue escarpée au bitume recouvert d’une fine couche de flotte, un ruisseau transparent qui profitait gentiment de la déclivité pour rejoindre la mer — cette étrange ascension aquatique me rappelait nos divertissements au bord des torrents de montagne en Autriche ; je sautais d’un côté à l’autre de la venelle au gré des caprices de cette rivière urbaine, sans trop savoir où aller ; l’inconvénient d’avoir les chaussures mouillées était largement compensé par le plaisir du jeu. J’imagine que les passants devaient penser qu’un touriste cinglé affligé d’aquaphilie se prenait pour une truite dans leur quartier. Après quelques centaines de mètres et un essai infructueux pour déplier mon plan sous mon parapluie un homme d’un certain âge avec une courte barbe blanche s’est approché de moi, il m’a observé de la tête aux pieds avant de me poser cette question :

— Are you a Jew ?

Qu’évidemment je n’ai pas comprise, j’ai répondu What ? ou Comment ? avant qu’il ne précise, en souriant, sa demande :

— I can make a good Jewish Tour for you.

J’avais été abordé par un prophète qui venait me sauver des eaux — Ilya Virano était un des piliers de la communauté juive de Hasköy, il m’avait vu perdu et avait deviné (comme il le reconnaissait lui-même, les touristes n’étaient pas légion dans le coin) que je cherchais vraisemblablement quelque chose qui avait trait à l’histoire juive du quartier, dans lequel il nous a promenés, mon appareil photo et moi, le reste de la journée. M. Virano parlait un français parfait, appris dans un lycée bilingue d’Istanbul ; sa langue maternelle était le ladino, dont j’apprenais l’existence : les Juifs chassés d’Espagne et installés dans l’Empire y avaient apporté leur langue, et cet espagnol de la Renaissance avait évolué avec eux dans leur exil. Les Juifs d’Istanbul étaient soit byzantins, soit séfarades, soit ashkénazes, soit karaïtes, par ordre d’arrivée dans la capitale (les mystérieux karaïtes étaient plus ou moins les derniers venus, la majorité d’entre eux s’étant installés après la guerre de Crimée) et c’était absolument miraculeux d’entendre Ilya Virano raconter les grandes heures de cette diversité, au gré des bâtiments du district : la synagogue karaïte était la plus impressionnante, presque fortifiée, entourée de murailles aveugles enfermant de petites maisons de bois et de pierre dont certaines étaient habitées et d’autres menaçaient ruine — ma naïveté a fait sourire Ilya Virano lorsque je lui ai demandé si leurs occupants étaient toujours karaïtes : il y a bien longtemps qu’il n’y en a plus par ici.

La plupart des familles juives d’Istanbul se sont réinstallées ailleurs, dans des quartiers plus modernes, à Shishli ou de l’autre côté du Bosphore, quand elles n’ont pas émigré en Israël ou aux États-Unis. Ilya Virano expliquait tout cela sans nostalgie, très simplement, de la même façon qu’il m’initiait aux différences théologiques et rituelles entre les nombreuses branches du judaïsme au gré des visites, marchant d’un pas alerte dans les rues si pentues, presque respectueux de mon ignorance ; il m’a demandé le nom de famille de cet aïeul sur les traces duquel je me trouvais : c’est dommage que vous ne sachiez pas, m’a-t-il dit, peut-être a-t-il encore des cousins par ici.

M. Virano devait avoir environ soixante-cinq ans, il était grand, plutôt élégant, avec un côté athlétique ; son costume, sa courte barbe et ses cheveux gominés en arrière lui donnaient un peu l’air d’un jeune premier allant chercher une fille chez ses parents pour l’emmener au bal du lycée, en un peu blanchi bien sûr. Il parlait beaucoup, heureux, me disait-il, que je comprenne le français : la plupart des touristes des Jewish Tours sont des Américains ou des Israéliens, et il avait peu l’occasion, disait-il, de pratiquer cette belle langue.

L’ancien temple des Juifs expulsés de Majorque, la synagogue Major, était occupé par un petit atelier de mécanique ; elle avait conservé sa coupole de bois, ses colonnes et ses inscriptions en hébreu ; ses dépendances servaient d’entrepôts.

J’avais terminé ma première pellicule, et nous n’étions pas encore arrivés à l’ancien lycée de l’Alliance israélite universelle, il avait cessé de pleuvoir et, contrairement à mon hôte, je me sentais pris d’un léger spleen, une vague tristesse inexplicable — tous ces lieux étaient fermés, paraissaient abandonnés ; l’unique synagogue encore en fonction, avec ses pilastres de marbre byzantin en façade, ne servait qu’exceptionnellement ; le grand cimetière avait été rogné d’un quart par la construction d’une autoroute et était envahi de graminées. Le seul mausolée d’importance, d’une grande famille, m’expliquait Virano, une si grande famille qu’elle possédait un palais sur la Corne d’Or, un palais où se trouve aujourd’hui je ne sais quelle institution militaire, ressemblait à un vieux temple romain, à un lieu de prière oublié, dont les seules couleurs étaient les tags rouges et bleus qui l’ornaient ; un temple des morts qui dominait la colline d’où l’on surplombait la fin de la Corne d’Or, quand elle cesse d’être un estuaire pour redevenir une simple rivière, au milieu des bagnoles, des cheminées d’usine et des grands ensembles d’immeubles. Les pierres tombales paraissaient jetées çà et là dans la pente (couchées, comme le veut la coutume, m’expliquait mon guide), parfois brisées, souvent illisibles — il me déchiffrait pourtant les noms de famille : l’hébreu résiste mieux au temps que les caractères latins, disait-il, et j’avais du mal à comprendre cette théorie, mais le fait est qu’il parvenait à prononcer les noms de ces disparus et parfois à leur trouver des descendants ou des liens de parenté, sans aucune émotion apparente ; il montait souvent jusqu’ici, disait-il ; depuis qu’il y a l’autoroute il n’y a plus de chèvres, plus de chèvres donc moins de crottes de chèvre mais de l’herbe à foison, disait-il. Les mains dans les poches, déambulant entre les tombes, je cherchais quelque chose à dire ; il y avait des graffitis, de-ci, de-là, j’ai dit antisémitisme ? il m’a répondu non non non, amour, comment ça de l’amour, oui, un jeune qui a écrit le nom de son amoureuse, À Hülya pour la vie, ou quelque chose du genre, et j’ai compris qu’il n’y avait rien à profaner ici que le temps et la ville n’eussent déjà profané, et que sans doute bientôt les tombes, leurs dépouilles et leurs dalles seraient déplacées et empilées ailleurs pour laisser la place aux pelleteuses ; j’ai pensé à Sarah, je n’ai pas pris de photo du cimetière, pas osé sortir mon appareil, même si elle n’avait rien à voir avec tout cela, même si personne n’avait à voir avec ce désastre qui était le nôtre à tous, et j’ai demandé à Ilya Virano de bien vouloir m’indiquer où se trouvait l’école de l’Alliance israélite, alors qu’un beau soleil commençait à se refléter sur les Eaux-Douces d’Europe et à illuminer Istanbul jusqu’au Bosphore.

La façade néoclassique du lycée était d’un gris foncé, rythmé de demi-colonnes blanches, il n’y avait pas d’inscription sur le fronton triangulaire. Ce n’est plus une école depuis bien longtemps, m’a expliqué Ilya Virano ; c’est aujourd’hui une maison de repos — j’ai consciencieusement photographié l’entrée et la cour ; quelques pensionnaires très âgés prenaient le frais sur un banc sous un porche ; j’ai pensé, alors que M. Virano allait les saluer, qu’ils avaient sans doute commencé leur vie dans ces murs, qu’ils avaient étudié ici l’hébreu, le turc, le français, qu’ils avaient joué dans ce patio, qu’ils y avaient aimé, recopié des poèmes et s’y étaient battus pour d’insurmontables peccadilles et que maintenant, la boucle bouclée, dans le même bâtiment un peu austère au carrelage immaculé, ils finissaient doucement leurs jours, en regardant par les fenêtres, du haut de leur colline, Istanbul avancer à grands pas dans la modernité.

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