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Parfois je me demande si je n’ai pas moi-même des hallucinations. Voilà que j’évoque les Adieux de Beethoven et que Die Ö1 Klassiknacht annonce la sonate opus 111 du même Beethoven. Peut-être est-ce qu’ils programment la musique à rebours, Schumann tardif, puis Mendelssohn, Beethoven ; il manque Schubert — si je reste assez longtemps à l’écoute je suis sûr qu’ils joueront une symphonie de Schubert, musique de chambre d’abord, piano ensuite, il ne manque que l’orchestre. J’ai pensé aux Adieux et c’est la trente-deuxième, que Thomas Mann appelle “l’adieu à la sonate” dans Le Docteur Faustus. Est-ce que le monde devient vraiment conforme à mes désirs ? C’est ce magicien de Mann qui apparaît maintenant dans ma cuisine ; quand je parle de ma jeunesse à Sarah, je mens toujours, je lui dis “ma vocation de musicologue vient du Docteur Faustus, c’est en lisant Le Docteur Faustus à quatorze ans que j’ai eu la révélation de la musique”, quel immense mensonge. Ma vocation de musicologue n’existe pas. Au mieux je suis Serenus Zeitblom, docteur, créature de pure invention ; au pire Franz Ritter, qui rêvait, enfant, d’être horloger. Vocation inavouable. Comment expliquer au monde, cher Thomas Mann, cher Magicien, que, enfant, ma passion allait aux montres et aux pendules ? On me prendra tout de suite pour un conservateur constipé (que je suis, par ailleurs), on ne verra pas en moi le rêveur, le créateur obsédé par le temps. Or, du temps à la musique il n’y a qu’un pas, mon cher Mann. C’est ce que je me dis quand je suis triste. Certes, tu n’as pas progressé dans le monde des merveilleuses mécaniques, des coucous et des clepsydres, mais tu as conquis le temps par la musique. La musique, c’est le temps domestiqué, le temps reproductible, le temps en forme. Et comme pour les montres et les horloges, on voudrait qu’il soit parfait, ce temps, qu’il ne dévie pas d’une microseconde, vous voyez où je veux en venir, docteur Mann, cher prix Nobel, phare des lettres européennes. Ma vocation d’horloger me vient de mon grand-père, qui m’apprenait, très tendrement, très doucement, l’amour des beaux mécanismes, des engrenages calés à la loupe, des justes ressorts (la difficulté du ressort circulaire, disait-il, contrairement au poids vertical, est qu’il déploie plus d’énergie au début qu’à la fin de la décontraction ; il faut donc compenser, par des limitations subtiles, son extension sans l’user outre mesure). Ma ferveur horlogère me prédestinait à l’étude de la musique, où il est aussi question de ressorts et de contrepoids, de ressorts archaïques, de pulsation et de cliquetis et donc, voilà le but ultime de cette digression, je ne mens pas à Sarah, pas vraiment, quand je lui dis que j’avais la vocation de la musicologie, qui est à la musique ce que l’horlogerie est au temps, mutatis mutandis. Ah docteur Mann je vous vois froncer les sourcils, vous n’avez jamais été poète. Vous avez écrit le roman de la musique, Faustus, tout le monde s’accorde là-dessus, sauf ce pauvre Schönberg, qui, d’après ce que l’on dit, en avait été fort jaloux. Ah, ces musiciens. Jamais contents. Des ego disproportionnés. Vous dites que Schönberg est Nietzsche plus Mahler, un génie inimitable, et il se plaint. Il se plaint que vous ne l’appeliez pas Arnold Schönberg, mais Adrian Leverkühn, sans doute. Peut-être aurait-il été très heureux que vous lui consacriez six cents pages de roman, quatre ans de votre génie, en l’appelant par son nom, Schönberg, même si en fin de compte ce n’était pas lui, mais un Nietzsche lecteur d’Adorno, père d’un enfant mort. Un Nietzsche syphilitique, bien sûr, comme Schubert, comme Hugo Wolf. Docteur Mann, sans vouloir vous vexer, cette histoire de bordel me semble un rien exagérée. Voyez mon cas, on peut attraper des affections tout à fait exotiques sans être obligé de tomber amoureux d’une prostituée déclassée à cause d’une maladie professionnelle. Quelle histoire terrifiante, cet homme qui suit l’objet de son amour au-delà du bordel et couche avec elle tout en sachant qu’il va contracter sa terrible bactérie. C’est peut-être pour cela que Schönberg vous en a voulu, d’ailleurs, cette façon de prétendre sans en avoir l’air qu’il était syphilitique. Imaginez sa vie sexuelle après la parution du Docteur Faustus, le pauvre. Les doutes de ses partenaires. Bien sûr j’exagère et personne n’a jamais pensé à cela. Pour vous la maladie s’opposait à la santé nazie. Revendiquer le corps et l’esprit malades, c’est affronter directement ceux qui ont décidé d’assassiner tous les aliénés dans les premières chambres à gaz. Vous avez raison. Vous auriez peut-être pu choisir une autre affection, la tuberculose, par exemple. Excusez-moi, pardon, évidemment c’était impossible. Et la tuberculose, même si vous n’aviez pas écrit La Montagne magique, suppose l’isolement de la société, le regroupement des malades entre eux dans de glorieux sanatoriums, alors que la syphilis est une malédiction que l’on garde pour soi, une de ces maladies de solitude qui vous rongent dans l’intimité. Des tuberculeux et des syphilitiques, voilà l’histoire de l’art en Europe — le public, le social, la tuberculose, ou l’intime, le honteux, la syphilis. Plutôt que dionysiaque ou apollinien, je propose ces deux catégories pour l’art européen. Rimbaud : tuberculeux. Nerval : syphilitique. Van Gogh ? Syphilitique. Gauguin ? Tuberculeux. Rückert ? Syphilitique. Goethe ? Un grand tuberculeux, voyons ! Michel-Ange ? Atrocement tuberculeux. Brahms ? Tuberculeux. Proust ? Syphilitique. Picasso ? Tuberculeux. Hesse ? Devient tuberculeux après des débuts syphilitiques. Roth ? Syphilitique. Les Autrichiens en général sont syphilitiques, sauf Zweig, qui est bien sûr le modèle du tuberculeux. Regardez Bernhard : absolument, terriblement syphilitique, malgré sa maladie des poumons. Musil : syphilitique. Beethoven ? Ah, Beethoven. On s’est demandé si la surdité de Beethoven n’était pas due à la syphilis, pauvre Beethoven, on lui a trouvé a posteriori tous les maux. Hépatite, cirrhose alcoolique, syphilis, la médecine s’acharne sur les grands hommes, c’est certain. Sur Schumann, sur Beethoven. Savez-vous ce qui l’a tué, monsieur Mann ? Ce que l’on sait aujourd’hui de source plus ou moins sûre ? Le plomb. Le saturnisme. Oui monsieur. Pas plus de syphilis que de beurre en broche, comme on dit en France. Et d’où venait ce plomb, je vous le donne en mille ? Des médecins. Ce sont les odieux traitements absurdes de ces charlatans qui ont tué Beethoven et qui l’ont sans doute aussi rendu sourd. Terrifiant, vous ne trouvez pas ? Je me suis rendu deux fois à Bonn. Une première fois quand j’étais étudiant en Allemagne, et une seconde fois plus récemment pour donner une conférence sur l’Orient de Beethoven et Les Ruines d’Athènes, à l’occasion de laquelle j’ai retrouvé le fantôme de mon ami Bilger. Mais c’est une autre histoire. Connaissez-vous les appareils acoustiques de Beethoven de la Beethovenhaus à Bonn ? Il n’y a rien de plus effrayant. De lourds marteaux, des boîtes de conserve emmanchées, on a l’impression qu’il faut deux mains pour les tenir. Ah voilà l’opus 111. Au début, nous sommes toujours dans la sonate. Pas encore d’Adieu. L’ensemble du premier mouvement est construit sur les surprises et les décalages : la majestueuse introduction, par exemple. On a l’impression de prendre un train en marche, d’avoir manqué quelque chose ; on entre dans un monde qui a déjà commencé à tourner avant notre naissance, un peu désorientés par la septième diminuée — les colonnes d’un temple antique, ces forti. Le portique d’un univers neuf, un portique de dix mesures, sous lequel nous passons au do mineur, ensemble la puissance et la fragilité. Courage, allégresse, grandiloquence. Les manuscrits de la trente-deuxième se trouvent-ils aussi dans les salles Bodmer à Bonn ? Docteur Mann, je sais que vous l’avez rencontré, le fameux Hans Conrad Bodmer. Le plus grand collectionneur beethovénien. Il a patiemment tout rassemblé, tout acheté, entre 1920 et 1950, les partitions, les lettres, les meubles, les objets les plus divers ; il en remplissait sa villa zurichoise, et montrait ces reliques aux grands interprètes de passage, les Backhaus, les Cortot, les Casals. À grands coups de francs suisses, Bodmer a reconstitué Beethoven comme on reconstitue un vase antique brisé. Recollé ce qui avait été éparpillé pendant près de cent ans. Vous savez quel est celui qui m’émeut le plus, parmi tous ces objets, docteur Mann ? Le bureau de Beethoven ? Celui que possédait Stefan Zweig, sur lequel il écrivit la plupart de ses livres, et qu’il a fini par vendre avec sa collection de manuscrits à son ami Bodmer ? Non. Son écritoire de voyage ? Ses sonotones ? Non plus. Sa boussole. Beethoven possédait une boussole. Une petite boussole de métal, en cuivre ou en laiton, qu’on voit dans une vitrine à côté de sa canne. Un compas de poche, rond, avec un couvercle, très proche des modèles d’aujourd’hui me semble-t-il. Un beau cadran en couleur avec une magnifique rose des vents. On sait que Beethoven était un grand marcheur. Mais il marchait autour de Vienne, en ville l’hiver, et dans la campagne l’été. Pas besoin de boussole pour quitter Grinzing ou trouver l’Augarten — est-ce qu’il emportait ce compas au cours de ses excursions dans la forêt viennoise, ou lorsqu’il traversait les vignes pour rejoindre le Danube à Klosterneuburg ? Avait-il envisagé un grand voyage ? L’Italie, peut-être ? La Grèce ? Est-ce que Hammer-Purgstall l’avait convaincu de voir l’Orient ? Hammer avait proposé à Beethoven de mettre en musique des textes “orientaux”, les siens, mais aussi des traductions. Apparemment le maître n’y a jamais consenti. Il n’y a pas de lieder “orientaux” de Beethoven en dehors des Ruines d’Athènes de l’horrible Kotzebue. Il y a juste la boussole. J’en possède une réplique — enfin un modèle approchant. Je n’ai pas souvent l’occasion de m’en servir. Je crois qu’elle n’est jamais sortie de cet appartement. Elle marque donc toujours la même direction, à l’infini, sur son étagère, le couvercle fermé. Assidûment tendue par le magnétisme, sur sa goutte d’eau, la double aiguille rouge et bleue marque l’est. Je me suis toujours demandé où Sarah avait trouvé cet artefact bizarre. Ma boussole de Beethoven montre l’est. Oh ce n’est pas juste le cadran, non non, dès que vous essayez de vous orienter, vous vous apercevez que cette boussole pointe vers l’est et non pas vers le nord. Une boussole de farces & attrapes. J’ai longtemps joué avec, incrédule, j’ai fait des dizaines d’essais, à la fenêtre de la cuisine, à la fenêtre du salon, à la fenêtre de la chambre et, effectivement, elle indique l’est. Sarah se tenait le ventre de rire, de me voir tourner cette foutue boussole dans tous les sens. Elle me disait “alors, tu t’y retrouves ?” Et il était absolument impossible de s’orienter avec cet instrument. Je pointais vers la Votivkirche, l’aiguille se stabilisait rapidement, bien immobile, je tournais la roue pour placer le N sous l’aiguille, mais alors l’azimut affirmait que la Votivkirche se trouvait à l’est au lieu d’être au sud. Elle est fausse, tout simplement, elle ne marche pas. Sarah pouffait, très heureuse de sa blague, tu ne sais même pas te servir d’une boussole ! Je te dis qu’elle indique l’est ! Et effectivement, miraculeusement, si on plaçait le E sous l’aiguille au lieu du N, alors tout, par enchantement, retrouvait sa place : le nord au nord, le sud au sud, la Votivkirche au bord du Ring. Je ne comprenais pas comment cela était possible, par quelle magie il pouvait exister une boussole qui indique l’est et non pas le nord. Le magnétisme terrestre s’insurge contre cette hérésie, cet objet possède une magie noire ! Sarah avait les larmes aux yeux tellement elle riait de me voir aussi déconcerté. Elle refusait de m’expliquer le truc ; j’étais terriblement vexé ; je tournai et retournai ce foutu cadran dans tous les sens. La sorcière responsable de l’enchantement (ou, du moins, de son achat : même les plus grands magiciens achètent leurs tours) finit par avoir pitié de mon manque d’imagination et me confier qu’en réalité il y avait deux aiguilles séparées par un carton ; l’aiguille aimantée se trouvait en dessous, invisible, et la seconde, assujettie à la première, faisait un angle de quatre-vingt-dix degrés avec l’aimant, indiquant donc toujours l’axe est-ouest. Quel intérêt ? À part avoir immédiatement sous les yeux la direction de Bratislava ou de Stalingrad sans faire de calculs, je ne voyais pas.

— Franz, tu manques de poésie. Tu possèdes à présent une des rares boussoles qui pointent vers l’orient, la boussole de l’Illumination, l’artefact sohrawardien. Un bâton de sourcier mystique.

Vous vous demandez, cher monsieur Mann, ce que Sohrawardi, grand philosophe persan du XIIe siècle décapité à Alep sur l’ordre de Saladin pouvait avoir comme relation avec la boussole de Beethoven (ou du moins sa version trafiquée par Sarah). Sohrawardi, natif de Sohraward dans le Nord-Ouest de l’Iran et découvert pour l’Europe (et aussi en grande partie pour les Iraniens) par Henry Corbin (vous ai-je déjà parlé des fauteuils en cuir de Corbin dans lesquels nous mangions des pistaches à Téhéran ?), le spécialiste de Heidegger passé à l’Islam, qui consacre à Sohrawardi et ses successeurs un volume entier de son grand œuvre, En Islam iranien. Henry Corbin est sans doute un des penseurs européens les plus influents en Iran, dont le long travail d’édition et d’exégèse a participé au renouveau, dans la tradition, de la pensée chiite. Et notamment au renouveau de l’exégèse de Sohrawardi, le fondateur de la “théosophie orientale”, de la sagesse des Lumières, héritier de Platon, de Plotin, d’Avicenne et de Zoroastre. Alors que la métaphysique musulmane s’éteignait, dans la ténèbre occidentale, avec la mort d’Averroès (et l’Europe latine s’en est tenue là) elle continuait à briller à l’est dans la théosophie mystique des disciples de Sohrawardi. C’est cette voie que montre ma boussole, d’après Sarah, le chemin de la Vérité, dans le soleil levant. Le premier orientaliste au sens strict, c’est ce décapité d’Alep, cheikh de l’illumination orientale, de l’Ishraq, les lumières de l’Est. Mon ami Parviz Baharlou le poète de Téhéran, l’érudit à la joyeuse tristesse, nous parlait souvent de Sohrawardi, de ce savoir de l’Ishraq et de son rapport avec la tradition mazdéenne de l’Iran antique, ce trait d’union souterrain qui unissait l’Iran chiite moderne avec la Perse ancienne. Pour lui, ce courant était bien plus intéressant et subversif que celui, initié par Ali Shariati, de relecture du chiisme comme arme de combat révolutionnaire, qu’il appelait “la rivière sèche”, car la tradition n’y coulait pas, le flux spirituel en était absent. Selon Parviz, les mollahs iraniens au pouvoir n’avaient malheureusement que faire ni de l’un, ni de l’autre : non seulement les idées révolutionnaires de Shariati n’avaient plus cours (Khomeiny déjà, au début de la Révolution, avait condamné sa pensée en tant qu’innovation blâmable) mais l’aspect théosophique et mystique était gommé de la religion du pouvoir au profit de la sécheresse du velayat-e faqih, le “gouvernement du juriste” : les clercs, jusqu’à la parousie du Mahdi, l’imam caché qui apportera la justice sur la terre, sont les responsables de l’administration terrestre, les intermédiaires non pas spirituels, mais temporels du Mahdi. Cette théorie avait provoqué, en son temps, les foudres de grands ayatollahs comme l’ayatollah Shariatmadari qui avait formé, à Qom, le père de Parviz. Parviz ajoutait d’ailleurs que le velayat-e faqih avait eu des conséquences gigantesques sur les vocations — le nombre d’aspirants mollahs s’était multiplié par cent, car un magistère temporel permettait de se remplir les poches bien plus aisément (et Dieu sait si elles sont profondes, les poches des mollahs) qu’un sacerdoce spirituel riche en récompenses dans l’au-delà mais assez peu rémunérateur pour ce bas monde : les turbans ont donc fleuri, en Iran, au moins autant que les fonctionnaires dans l’Empire austro-hongrois, c’est dire. À tel point que certains religieux se plaignent aujourd’hui que les clercs soient plus nombreux que les fidèles dans les mosquées, qu’on trouve trop de bergers et de moins en moins de moutons à tondre, à peu près comme il y avait, à la fin de la Vienne impériale, plus de commis que d’administrés. Parviz lui-même expliquait que vivant dans le Paradis de l’Islam sur terre, il ne voyait pas pour quelle raison il serait allé à la mosquée. Les seuls rassemblements religieux où il y ait foule, disait-il, sont les meetings politiques des uns et des autres : on affrète quantité d’autobus pour aller chercher les habitants du sud de la ville et ils y montent allègrement, heureux de cette promenade gratuite et du repas qu’on leur offre à la fin de la prière en commun.

Pourtant l’Iran philosophique et mystique était toujours là, et coulait comme une rivière souterraine sous les pieds de mollahs indifférents ; les tenants de l’erfân, la connaissance spirituelle, poursuivaient la tradition de la pratique et du commentaire. Les grands poètes persans participaient de cette prière du cœur, inaudible peut-être dans le fracas de Téhéran, mais dont le battement sourd était un des rythmes les plus intimes de la ville, du pays. À fréquenter les intellectuels et les musiciens, on en oubliait presque le masque noir du régime, ce drap de deuil tendu sur toutes choses à sa portée, on s’affranchissait presque du zahir, l’apparent, pour se rapprocher du bâtin, du ventre, du caché, des puissances de l’aube. Presque, car Téhéran savait aussi, par surprise, vous déchirer l’âme et vous renvoyer à la tristesse la plus superficielle, où il n’y avait ni extase ni musique — le fou néo-gobinien du musée Abguineh, par exemple, avec son salut hitlérien et sa moustache, ou bien ce mollah croisé à l’université, professeur de je-ne-sais-plus-quoi, qui nous prit à partie en nous expliquant que nous autres, chrétiens, avions trois dieux, prônions les sacrifices humains et buvions du sang : nous n’étions donc pas de simples mécréants, mais stricto sensu de terrifiants païens. C’était, à bien y penser, la première fois qu’on me faisait porter le nom de chrétien : la première fois que l’évidence de mon baptême était utilisée par autrui pour me désigner et (en la circonstance) me mépriser, tout comme, au musée Abguineh, c’était la première fois qu’on m’imposait le nom d’Allemand pour me propulser parmi les hitlériens. Cette violence de l’identité plaquée par l’autre et prononcée telle une condamnation, Sarah la ressentait bien plus fortement que moi. Le Nom qu’elle aurait pu porter devait, en Iran, rester secret : même si la République islamique protégeait officiellement les Juifs iraniens, la petite communauté présente à Téhéran depuis quatre millénaires était la proie des brimades et des suspicions ; les dernières miettes du judaïsme achéménide étaient parfois arrêtées, torturées et pendues après des procès retentissants qui relevaient plus de la sorcellerie médiévale que de la justice moderne, accusées — entre mille autres chefs d’accusation farfelus — d’avoir frelaté des médicaments et tenté d’empoisonner les musulmans d’Iran pour le compte, bien sûr, de l’État d’Israël, dont l’évocation, à Téhéran, avait la puissance des monstres et des loups dans les contes enfantins. Et même si Sarah n’était, en réalité, pas plus juive que catholique, il fallait se méfier (vu la facilité avec laquelle la police fabriquait des espions) et dissimuler les quelques liens qu’elle pouvait entretenir avec cette entité sioniste que les discours officiels iraniens désiraient si ardemment anéantir.

Il est étrange de penser qu’aujourd’hui en Europe on pose si facilement le nom de “musulman” sur tous ceux qui portent un patronyme d’origine arabe ou turc. La violence des identités imposées.

Oh, la deuxième exposition du thème. On doit l’entendre à la loupe. Tout s’efface. Tout fuit. On s’avance dans des terrains neufs. Tout fugue. Il faut reconnaître que vos pages sur la trente-deuxième sonate de Beethoven sont propres à provoquer la jalousie des musicologues, cher Thomas Mann. Ce conférencier bègue, Kretzschmar, qui joue du piano en beuglant ses commentaires pour surpasser ses propres fortissimi. Quel personnage. Un bègue pour parler d’un sourd. Pourquoi n’y a-t-il pas de troisième mouvement à l’opus 111 ? J’aimerais vous soumettre ma propre théorie. Ce fameux troisième mouvement est présent en creux. Par son absence. Il est dans les cieux, dans le silence, dans l’avenir. Puisqu’on l’attend, ce troisième mouvement, il brise la dualité de l’affrontement des deux premières parties. Ce serait un mouvement lent. Lent, si lent ou si rapide qu’il dure dans une tension infinie. C’est au fond la même question que celle de la résolution de l’accord de Tristan. Le double, l’ambigu, le trouble, le fuyant. La fugue. Ce faux cercle, cet impossible retour est inscrit par Beethoven lui-même au tout début de la partition, dans le maestoso que nous venons d’écouter. Cette septième diminuée. L’illusion de la tonalité attendue, la vanité des espérances humaines, si facilement trompées par le destin. Ce que nous croyons entendre, ce que nous croyons attendre. L’espoir majestueux de la résurrection, de l’amour, de la consolation n’est suivi que du silence. Il n’y a pas de troisième mouvement. C’est terrifiant, n’est-ce pas ? L’art et les joies, les plaisirs et les souffrances des hommes résonnent dans le vide. Toutes ces choses auxquelles nous tenons, la fugue, la sonate, tout cela est fragile, dissous par le temps. Écoutez cette fin de premier mouvement, le génie de cette coda qui se termine en l’air, suspendue après ce long chemin harmonique — même l’espace entre les deux mouvements est incertain. De la fugue à la variation, de la fuite à l’évolution. La petite aria poursuit, adagio molto, sur un rythme des plus surprenants, la marche vers la simplicité du rien. Illusion, encore, que l’Essence ; on ne la découvre pas plus dans la variation qu’on ne la cerne par la fugue. On croit être touché par la caresse de l’amour, et on se retrouve à dévaler un escalier cul par-dessus tête. Un escalier paradoxal qui ne mène qu’à son point de départ — ni au paradis, ni à l’enfer. Le génie de ces variations, vous en conviendrez sans doute, monsieur Mann, réside aussi dans leurs transitions. C’est là que se trouve la vie, la vie fragile, dans le lien entre toutes choses. La beauté c’est le passage, la transformation, toutes les manigances du vivant. Cette sonate est vivante, justement parce qu’elle passe de la fugue à la variation et débouche sur le rien. “Qu’est-ce qu’il y a dans l’amande ? Le rien. Il s’y tient et s’y tient.” Bien sûr vous ne pouvez pas connaître ces vers de Paul Celan, monsieur Mann, vous étiez mort au moment de leur parution.

Un rien

étions-nous, sommes-nous, resterons —

nous rien qui fleurit

la rose du rien, la rose de

personne.

Tout mène à ce fameux troisième mouvement, en silence majeur, une rose de rien, une rose de personne.

Mais je prêche un converti, cher Thomas Mann, je sais que vous êtes d’accord avec moi. Cela vous ennuie-t-il si j’éteins la radio ? Finalement Beethoven me rend triste. Surtout ce trille interminable juste avant la variation finale. Beethoven me renvoie au néant ; à la boussole d’Orient, au passé, à la maladie et à l’avenir.

Ici la vie s’achève à la tonique ; simplement, pianissimo, en do majeur, un accord tout blanc suivi d’un quart de soupir. Et le rien.


L’important est de ne pas perdre l’est. Franz, ne perds pas l’est. Éteins la radio, arrête cette conversation à haute voix avec le fantôme de Mann le magicien. Mann l’ami de Bruno Walter. Ami jusque dans l’exil, ami de trente-cinq ans. Thomas Mann, Bruno Walter et le cas Wagner. L’aporie Wagner, toujours. Bruno Walter le disciple de Mahler, que la bourgeoisie munichoise finira par chasser de son poste de chef d’orchestre car, sémite, il souillait la musique allemande. Il ne faisait pas assez reluire la statue wagnérienne. Il deviendra aux États-Unis un des plus grands chefs de tous les temps. Pourquoi suis-je si remonté contre Wagner ce soir ? C’est peut-être l’influence de la boussole de Beethoven, celle qui marque l’est. Wagner est le zahir, l’apparent, le sinistre Occident sec. Il barre les rivières souterraines. Wagner est un barrage, avec lui le ruisseau de la musique européenne déborde. Wagner ferme tout. Détruit l’opéra. Le noie. L’œuvre totale devient totalitaire. Qu’y a-t-il dans son amande ? Le Tout. L’illusion du Tout. Le chant, la musique, la poésie, le théâtre, la peinture avec nos décors, les corps avec nos acteurs et même la nature avec notre Rhin et nos chevaux. Wagner, c’est la République islamique. Malgré son intérêt pour le bouddhisme, malgré sa passion pour Schopenhauer, Wagner transforme toute cette altérité en soi chrétien. Les Vainqueurs, opéra bouddhiste, devient Parsifal, opéra chrétien. Nietzsche est le seul qui a su s’éloigner de cet aimant. Qui a su en percevoir le danger. Wagner : tuberculeux. Nietzsche : syphilitique. Nietzsche penseur, poète, musicien. Nietzsche voulait méditerraniser la musique. Il aimait les exotiques exubérances de Carmen, le son de l’orchestre de Bizet. Il aimait. Nietzsche voyait l’amour dans le soleil allé avec la mer à Rapallo, dans les lumières secrètes de la côte italienne, où les verts les plus denses souffrent dans le mercure. Nietzsche avait compris que la question de Wagner n’était pas tant les sommets qu’il avait pu atteindre que l’impossibilité de sa succession, la mort d’une tradition qui n’était plus vivifiée (dans le même) par l’altérité. L’horrible modernité wagnérienne. L’appartenance à Wagner, cela se paie cher. Wagner a voulu être un rocher isolé, il a précipité les barques de tous ses successeurs sur les récifs.

Pour Nietzsche, le christianisme retrouvé de Parsifal est insupportable. Le Graal de Perceval sonne presque comme une injure personnelle. L’enfermement dans le soi, dans l’illusion catholique.

Wagner est une calamité pour la musique, affirme Nietzsche. Une maladie, une névrose. Le remède, c’est Carmen, la Méditerranée et l’Orient espagnol. La bohémienne. Un mythe de l’amour bien différent de celui de Tristan. Il faut abâtardir la musique, Nietzsche ne dit rien d’autre. Nietzsche a assisté à une vingtaine de représentations de Carmen. Le sang, la violence, la mort, les taureaux ; l’amour comme coup du sort, comme cette fleur qu’on vous jette et qui vous condamne à la souffrance. Cette fleur qui sèche avec vous en prison sans perdre son parfum. Un amour païen. Tragique. Pour Bizet, l’Orient, c’est l’Italie — c’est en Sicile que le jeune Georges Bizet, prix de Rome, découvre les traces des Maures, les ciels brûlants de passion, les citronniers, les mosquées devenues des églises, les femmes vêtues de noir des nouvelles de Mérimée, ce Mérimée que Nietzsche adorait. Dans une lettre, le voyant moustachu (la lettre dite “du poisson volant”, où il déclare vivre “de manière étrange sur la crête des vagues”) explique que la cohérence tragique de Mérimée passe dans l’opéra de Bizet.

Bizet a épousé une Juive et inventé une Bohémienne. Bizet a épousé la fille d’Halévy le compositeur de La Juive, l’œuvre la plus jouée de l’Opéra de Paris, jusque dans les années 1930. On raconte que Bizet mourut en dirigeant Carmen, pendant le trio des Tarots, au moment même où les trois cartomanciennes gitanes prononçaient le mot la mort ! la mort ! en retournant la carte fatale. Je me demande si c’est vrai. Il y a tout un réseau de mortelles bohémiennes dans la littérature et la musique, depuis Mignon, l’androgyne du Wilhelm Meister de Goethe jusqu’à Carmen en passant par la sulfureuse Esméralda d’Hugo — jeune adolescent j’étais terriblement effrayé par Isabelle d’Égypte, le roman d’Achim von Arnim, le mari de Bettina Brentano ; je me rappelle encore le début du texte, si sombre, quand la vieille Gitane montre à la jeune Bella un point sur la colline en lui disant c’est un gibet, auprès d’un ruisseau ; c’est ton père qui est pendu là-haut. Ne pleure pas, lui dit-elle, cette nuit nous irons jeter son corps dans la rivière, pour qu’il soit ramené en Égypte ; prends ce plat de viande et ce verre de vin et va célébrer en son honneur le repas funèbre. Et j’imaginais, sous cette lune implacable, la jeune enfant contempler au loin la potence où se balançait le cadavre de son père ; je voyais Bella, seule, manger cette viande et boire ce vin en pensant au duc des Gitans, ce père dont elle allait devoir descendre de la potence le cadavre pour le confier au torrent, torrent si puissant qu’il avait le pouvoir de ramener les corps de l’autre côté de la Méditerranée, en Égypte, patrie des Morts et des Bohémiens, et dans mon imagination encore enfantine, toutes les péripéties terrifiantes de la suite des aventures de Bella, la fabrication de l’homuncule magique, la rencontre avec le jeune Charles Quint, tout cela n’était rien en comparaison avec cet horrible commencement, les restes du duc Michel grinçant dans la nuit au haut des bois de justice, l’enfant seule avec son repas funèbre. Ma Gitane à moi, c’est Bella, plus que Carmen : la première fois où je fus admis à accompagner mes parents à l’Opéra de Vienne, rite de passage de tout fils de bourgeois, c’était pour une représentation de Carmen que dirigeait Carlos Kleiber — j’avais été fasciné par l’orchestre, le son de l’orchestre, le nombre de ses musiciens ; par les robes froufroutantes des chanteuses et l’érotisme brûlant des danses, mais terriblement choqué par l’horrible phonétique française de ces déesses : las, au lieu d’un excitant accent espagnol, Carmen était russe, et Micaëla allemande, elle disait aux soldats “Non non, cheu refiendré”, ce qui me semblait (quel âge pouvais-je avoir, douze ans peut-être) absolument tordant. Je m’attendais à un opéra français situé dans l’Espagne sauvage, et je ne comprenais absolument rien ni aux dialogues parlés, ni aux arias, prononcés dans une sorte de sabir martien dont j’ignorais qu’il était, malheureusement, celui de l’opéra d’aujourd’hui. Sur scène, c’était un gigantesque tohu-bohu bondissant, des Gitanes, des militaires, des ânes, des chevaux, de la paille, des couteaux, on s’attendait à voir sortir des coulisses un vrai taureau qu’Escamillo (russe, lui aussi) aurait achevé sur place ; Kleiber bondissait à son pupitre pour essayer de faire jouer l’orchestre plus fort, plus fort, toujours plus fort, avec des accents si outrés que même les ânes, les chevaux, les cuisses sous les robes et les seins dans les décolletés paraissaient une sage parade de village — les triangles frappaient à s’en démettre l’épaule, les cuivres soufflaient si puissamment qu’ils faisaient voler les cheveux des violonistes et les jupons des cigarières, les cordes couvraient les voix des chanteurs, obligés de beugler comme des baudets ou des juments pour se faire entendre, perdant toute nuance ; seul le chœur des enfants, “Avec la garde montante”, etc., paraissait s’amuser de cette emphase, gueulant eux aussi à qui mieux mieux en brandissant leurs armes de bois. Il y avait tellement de monde sur scène qu’on se demandait comment on pouvait s’y mouvoir sans tomber dans la fosse d’orchestre, des chapeaux, des toques, des bonnets, des roses dans les coiffures, des ombrelles, des fusils, une masse, un magma de vie et de musique d’une confusion sans limite renforcée, dans ma mémoire (mais la mémoire exagère toujours), par la diction des acteurs, renvoyant le texte à des borborygmes — heureusement que ma mère, patiemment, m’avait raconté auparavant l’histoire funeste de l’amour de don José pour Carmen ; je me rappelle parfaitement ma question, mais pourquoi est-ce qu’il la tue ? Pourquoi tuer l’objet de son amour ? S’il l’aime, pourquoi la poignarder ? Et s’il ne l’aime plus, s’il a épousé Micaëla, alors comment peut-il ressentir encore suffisamment de haine pour la tuer ? Cette histoire me paraissait hautement improbable. Il me semblait très étrange que Micaëla, seule, réussisse à découvrir le repaire des contrebandiers dans la montagne, alors que la police n’y parvenait pas. Je ne comprenais pas non plus pourquoi, à la fin du premier acte, don José laissait Carmen échapper à la prison, alors qu’il la connaissait à peine. Elle avait balafré d’un coup de couteau une pauvre jeune fille, tout de même. Don José n’avait-il aucun sens de la justice ? Était-il déjà un assassin en puissance ? Ma mère soupirait que je ne comprenais rien à la force de l’amour. Heureusement, l’exubérance kleibérienne me permit d’oublier le récit et de me concentrer sur les corps de ces femmes dansant sur scène, sur leurs vêtements et leurs poses suggestives, sur la séduction lascive de leurs danses. Les bohémiennes sont une histoire de passion. Depuis La Petite Gitane de Cervantès, les Tsiganes ont représenté en Europe une altérité de désir et de violence, un mythe de liberté et de voyage — jusque dans la musique : par les personnages qu’ils fournissent aux opéras, mais aussi par les mélodies et les rythmes. Franz Liszt décrit, dans son Des bohémiens et de leurs musiques en Hongrie, après une sinistre introduction antisémite de quatre-vingt-dix pages consacrés aux Juifs dans l’art et la musique (toujours les absurdes arguments wagnériens : dissimulation, cosmopolitisme, absence de création, de génie, au profit de l’imitation et du talent : Bach et Beethoven, génies, contre Meyerbeer et Mendelssohn, talentueux imitateurs), la liberté comme caractéristique première de “cette étrange race” bohémienne. Le cerveau lisztien, rongé par le concept de race et l’antisémitisme, se débat pour sauver les Gitans — s’ils s’opposent aux Juifs, assène-t-il, c’est qu’ils ne cachent rien, qu’ils n’ont pas de Bible et de Testament propre ; ils sont voleurs, les Gitans, certes, car ils ne se plient à aucune norme, comme l’amour dans Carmen, “qui n’a jamais jamais connu de loi”. Les enfants de bohème courent après “l’électrique étincelle d’une sensation”. Ils sont prêts à tout pour sentir, à n’importe quel prix, dans la communion avec la nature. Le Tsigane n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il s’endort dans un bois de bouleaux, nous apprend Liszt, lorsqu’il hume les émanations de la nature par tous les pores. Liberté, nature, rêve, passion : les bohémiens de Liszt sont le peuple romantique par excellence. Mais là où Liszt est le plus profond, le plus amoureux, sans doute, c’est quand il oublie les frontières de la race qu’il vient de poser sur les Rommy et s’intéresse à leur contribution à la musique hongroise, aux motifs tsiganes qui nourrissent la musique hongroise — l’épopée bohémienne alimente la musique, Liszt va se faire le rhapsode de ces aventures musicales. Le mélange avec les éléments tatars (selon les origines, à l’époque, des Hongrois mystérieux) signe la naissance de la musique hongroise. Contrairement à l’Espagne, où les Zingari ne donnent rien de bon (une vieille guitare au chant de scie dans la paresse d’une grotte du Sacromonte ou des palais en ruine de l’Alhambra ne peut être considérée comme de la musique, dit-il), c’est dans les immenses plaines de Hongrie que le feu gitan va trouver selon lui sa plus belle expression — j’imagine Liszt en Espagne, dans la splendeur oubliée des restes almohades, ou dans la mosquée de Cordoue, chercher passionnément des Gitans pour entendre leur musique ; à Grenade, il a lu les Tales of the Alhambra de Washington Irving, il a entendu les têtes des Abencérages tomber sous le sabre des bourreaux, dans le bassin de la fontaine aux lions — Washington Irving l’Américain, l’ami de Mary Shelley et de Walter Scott, le premier écrivain à faire revivre la geste des musulmans d’Espagne, le premier à récrire la chronique de la conquête de Grenade et à vivre quelque temps dans l’Alhambra. Il est étrange que Liszt n’ait pas entendu, dans les chants autour de cette mauvaise guitare, comme il dit, autre chose que des banalités : il reconnaît néanmoins qu’il a joué de malchance. Le chanceux, c’est Domenico Scarlatti, qui a sans doute, lors de son long séjour en Andalousie, à la petite cour de Séville, écouté bien des traces des musiques maures perdues, transportées par les Gitans dans le flamenco naissant ; cet air vivifie la musique baroque et participe, à travers l’originalité de Scarlatti, à l’évolution de la musique européenne. La passion gitane, par les marges, dans les paysages hongrois et les collines andalouses, transmet son énergie à la musique dite “occidentale” — une pierre de plus à l’idée de Sarah de la “construction commune”. C’est d’ailleurs la contradiction de Liszt : en isolant dans la “race” gobinienne l’apport gitan, il l’éloigne, le neutralise ; cet apport qu’il reconnaît, il ne peut le concevoir que comme un flux ancien, qui coula, de “ce peuple étranger comme les Juifs”, dans la musique hongroise des premiers temps : ses rhapsodies s’intitulent Rhapsodies hongroises, et non pas Rhapsodies gitanes… Ce grand mouvement d’exclusion “nationale”, la construction historique de la musique “allemande”, “italienne”, “hongroise” comme étant l’expression de la nation homonyme, en parfaite adéquation avec elle, est immédiatement contredit, en réalité, par ses théoriciens même. Les envolées modales de quelques sonates de Scarlatti, les altérations de la gamme gitane (Liszt parle de “chatoiements très bizarres et d’un éclat offusquant”) sont autant de coups de couteau dans l’harmonie classique, le coup de couteau de Carmen, lorsqu’elle balafre d’une croix de Saint-André le visage d’une des cigarières. Je pourrais suggérer à Sarah de se pencher sur les Gitans d’Orient, si peu étudiés, les Cingânés turcs, les Nawars syriens, les Loulis iraniens — nomades ou sédentaires que l’on retrouve de l’Inde au Maghreb en passant par l’Asie centrale depuis l’époque sassanide et le roi Bahrâm Gour. Dans la poésie persane classique, les Gitans sont libres, joyeux, musiciens ; ils ont la beauté de la lune, ils dansent et séduisent — ce sont des objets d’amour et de désir. Je ne sais rien de leur musique, est-elle différente de celle de l’Iran ou, au contraire, est-elle le substrat sur lequel poussent les modes iraniens ? Entre l’Inde et les plaines d’Europe de l’Ouest bat le sang libre de leurs langues mystérieuses, de tout ce qu’ils ont transporté avec eux dans leurs déplacements — en dessinant une autre carte, secrète, celle d’un immense pays qui va de la vallée de l’Indus jusqu’au Guadalquivir.

Je tourne autour de l’amour. Je remue ma petite cuiller dans la tasse vide. Est-ce que j’ai envie d’une autre infusion ? Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas sommeil. Que cherche à me dire le Destin, cette nuit ? Je pourrais me tirer les cartes, si j’avais la moindre compétence en la matière je me jetterais sur les Tarots. Madame Sosostris, famous clairvoyante, is known to be the wisest woman in Europe, with a wicked pack of cards. Voilà ma carte, Le Marin Phénicien Noyé. Le pendu oriental aquatique, en somme. Craignez la mort par noyade. Ou, chez Bizet :

Mais si tu dois mourir,

Si le mot redoutable

Est écrit par le sort,

Recommence vingt fois,

La carte impitoyable

Répétera : la mort !

Encore ! Encore !

Toujours la mort !

Encore ! Le désespoir !

Toujours la mort !

Mourir de la main de Carmen ou de Mme Sosostris, c’est du pareil au même, kifkif bourricot, disent les Français. L’annonce de la mort prochaine, comme dans la belle sobriété du post-scriptum d’une des dernières lettres de Nietzsche, le géant aux moustaches d’argile,

P.-S. : Cet hiver, je reste à Nice. Mon adresse estivale est : Sils-Maria, Haute-Engadine, Suisse. J’ai cessé d’enseigner à l’université. Je suis aux trois quarts aveugle.

qui résonne comme une épitaphe. On a du mal à imaginer qu’il y ait une dernière nuit, qu’on soit déjà aux trois quarts aveugle. Sils en Engadine compte parmi les plus beaux paysages de montagne d’Europe, dit-on. Le lac de Sils et le lac de Silvaplana dont Nietzsche allait faire le tour à pied. Nietzsche le Perse, Nietzsche le lecteur de l’Avesta, dernier ou premier zoroastrien d’Europe, aveuglé par la lumière du feu d’Ahura Mazda la Grande Clarté. Toujours on se croise et se recroise ; Nietzsche amoureux de Lou Salomé, cette même Lou qui épousera un orientaliste, Friedrich Carl Andreas, spécialiste des langues iraniennes, orientaliste qui manquera de se tuer à coups de couteau, car elle lui refusait son corps, jusqu’à le rendre fou de désir ; Nietzsche croise Annemarie Schwarzenbach à Sils-Maria, où les Schwarzenbach possédaient un somptueux chalet ; Annemarie Schwarzenbach croise le fantôme de Nietzsche à Téhéran, où elle séjourne à plusieurs reprises ; Annemarie Schwarzenbach croise Thomas Mann et Bruno Walter à travers Erika et Klaus Mann, auxquels elle adresse ces lettres éperdues de Syrie et d’Iran. Annemarie Schwarzenbach croise Arthur de Gobineau sans le savoir dans la vallée du Lahr, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Téhéran. La boussole marque toujours l’est. En Iran, Sarah m’emmène visiter ces endroits, les uns après les autres : la villa de Farmaniyé où Annemarie résida avec son époux le jeune diplomate français Claude Clarac, belle maison aux colonnades néo-perses, avec un magnifique jardin, aujourd’hui résidence de l’ambassadeur d’Italie, homme affable, enchanté de nous faire les honneurs de sa demeure et d’apprendre que la Suissesse mélancolique y a vécu quelque temps — Sarah brille dans l’ombre des arbres, ses cheveux sont ces poissons dorés chatoyant dans l’eau brune ; son bonheur de découvrir cette maison se transforme en un interminable sourire ; je suis si heureux moi-même de son plaisir enfantin que je me sens empli d’une jubilation printanière, puissante comme le parfum des innombrables roses de Téhéran. La villa est somptueuse — les faïences qadjares sur les murs racontent les histoires des héros persans ; le mobilier, pour beaucoup d’époque, oscille entre vieille Europe et Iran immortel. Le bâtiment a été modifié et agrandi dans les années 1940, inextricable mélange entre architecture néogothique italienne et XIXe siècle persan, plutôt harmonieux. La ville autour de nous, si âpre souvent, s’adoucit dans cette vision de Sarah agenouillée sur une margelle et de sa main blanche, déformée par l’eau d’un bassin couvert de nénuphars. Je la retrouve en Iran quelques mois après Paris et la soutenance de sa thèse, de longs mois après son mariage et ma jalousie, après Damas, Alep et la porte refermée de la chambre de l’hôtel Baron, claquée contre mon visage — la douleur s’efface peu à peu, toutes les douleurs s’effacent, la honte est un sentiment qui imagine l’autre en soi, qui prend en charge la vision d’autrui, un dédoublement, et maintenant, en traînant mes savates vers le salon et mon bureau, en me cognant comme d’habitude au porte-parapluie de porcelaine invisible dans le noir, je me dis que j’ai été bien pitoyable de lui battre froid ainsi, et d’intriguer en même temps de toutes les façons possibles et imaginables afin de la retrouver en Iran, cherchant des sujets de recherche, des bourses, des invitations pour me rendre à Téhéran, complètement aveuglé par cette idée fixe, au point de bouleverser mes chers plans universitaires ; tout le monde me demandait, à Vienne, pourquoi Téhéran, pourquoi la Perse ? Istanbul et Damas, passe encore, mais l’Iran ? et il me fallait inventer des raisonnements biscornus, des interrogations sur “le sens de la tradition musicale”, sur la poésie persane classique et ses échos dans la musique européenne ou asséner un très péremptoire : “je dois revenir aux sources”, qui avait l’avantage de faire taire immédiatement les curieux, certains que j’avais été touché par la grâce ou, plus fréquemment, par le vent de la folie.

Tiens j’ai machinalement réveillé mon ordinateur, Franz, je sais ce que tu vas faire, tu vas fouiller dans de vieilles histoires, dans tes carnets de Téhéran, relire les courriers de Sarah et tu sais que ce n’est pas une bonne idée, tu ferais mieux de reprendre une infusion et d’aller te recoucher. Ou alors corrige, corrige ce mémoire infernal sur les opéras orientalistes de Gluck.

Une bouffée d’opium iranien, une bouffée de mémoire, c’est un genre d’oubli, d’oubli de la nuit qui avance, de la maladie qui gagne, de la cécité qui nous envahit. C’est peut-être ce qui manquait à Sadegh Hedayat lorsqu’il ouvrit le gaz en grand à Paris en avril 1951, une pipe d’opium et de mémoire, une compagnie : le plus grand prosateur iranien du XXe siècle, le plus sombre, le plus drôle, le plus méchant finit par s’abandonner à la mort par épuisement ; il se laisse aller, il ne résiste plus, sa vie ne lui semble pas digne d’être poursuivie, ici ou là-bas — la perspective de rentrer à Téhéran lui est aussi insupportable que celle de rester à Paris, il flotte, il flotte dans ce studio qu’il a eu tant de mal à obtenir, rue Championnet à Paris, Ville Lumière, dans laquelle il en voit si peu. À Paris, il aime les brasseries, le cognac et les œufs durs, car il est végétarien depuis fort longtemps, depuis ses voyages en Inde ; à Paris il aime le souvenir de la ville qu’il a connue dans les années 1920, et cette tension entre le Paris de sa jeunesse et celui de 1951 — entre sa jeunesse et 1951 — est une douleur quotidienne, dans ses promenades au Quartier latin, dans ses longues flâneries en banlieue. Il fréquente (c’est beaucoup dire) quelques Iraniens, exilés comme lui ; ces Iraniens le trouvent un peu hautain, un rien méprisant, ce qui est vraisemblablement le cas. Il n’écrit plus beaucoup. “Je n’écris que pour mon ombre, projetée par la lampe sur le mur ; il faut que je me fasse connaître d’elle.” Il brûlera ses derniers textes. Personne n’a autant aimé et haï l’Iran que Hedayat, racontait Sarah. Personne n’a été aussi attentif à la langue de la rue, aux personnages de la rue, aux bigots, aux humbles, aux puissants. Personne n’a su construire une critique à la fois aussi sauvage et un éloge aussi immense de l’Iran que Hedayat. C’était peut-être un homme triste, surtout à la fin de sa vie, à la fois acide et amer, mais ce n’est pas un écrivain triste, loin de là.

Comme Hedayat, Paris m’a toujours intimidé ; l’étrange violence qu’on y ressent, l’odeur d’arachide tiède du métropolitain, l’habitude qu’ont ses habitants de courir au lieu de marcher, les yeux vers le bas, prêts à tout renverser sur leur passage pour parvenir à destination ; la crasse, qui paraît s’accumuler dans la ville sans discontinuer au moins depuis Napoléon ; le fleuve si noble et si contraint dans ses berges pavées, parsemées de monuments altiers et disparates ; le tout, sous l’œil mou et laiteux du Sacré-Cœur, me semble toujours d’une beauté baudelairienne, monstrueuse. Paris capitale du XIXe siècle et de la France. Je n’ai jamais pu me défaire, à Paris, de mes hésitations de touriste et mon français, même si je mets un point d’honneur à ce qu’il soit châtié, sobre, parfait, y est toujours en exil — j’ai l’impression de comprendre un mot sur deux, et pis encore, comble de l’humiliation, on me fait souvent répéter mes phrases : depuis Villon et la fin du Moyen Âge, à Paris on ne parle que le jargon. Et j’ignore si ces traits de caractère font paraître Vienne ou Berlin douces et provinciales ou si, au contraire, c’est Paris qui reste enfoncée dans sa province, isolée au cœur de cette Île-de-France dont le nom est peut-être à l’origine de la singularité de la ville et de ses habitants. Sarah est une vraie Parisienne, si cet adjectif a réellement un sens — en tout cas elle y est née, y a grandi et, pour elle, “il n’est bon bec que de Paris”. Et pour moi aussi — il me faut admettre que Sarah, même amaigrie par le surmenage, les yeux légèrement cernés, les cheveux plus courts qu’à l’accoutumée, comme si elle était entrée au monastère ou en prison, les mains pâles et presque osseuses, son alliance devenue trop grande bringuebalant à son doigt, restait l’idéal de la beauté féminine. Quel prétexte avais-je trouvé pour ce bref séjour parisien, je ne m’en souviens plus ; je logeais dans un petit hôtel tout près de la place Saint-Georges, une de ces places aux proportions miraculeuses transformées en enfer par l’invention de l’automobile — ce que j’ignorais, c’est qu’“à deux pas de la place Saint-Georges” (disait la brochure de l’hôtel que j’avais dû choisir, inconsciemment, à cause des consonances amicales du nom de ce saint, beaucoup plus familier que, mettons, Notre-Dame-de-Lorette ou Saint-Germain-l’Auxerrois) signifiait aussi malheureusement à deux pas de la place Pigalle, monument gris élevé à toutes sortes d’atrocités visuelles où les rabatteurs des bars à entraîneuses vous attrapaient par le bras pour vous proposer de boire un verre et ne vous lâchaient qu’après vous avoir copieusement traité, certains du sursaut de virilité que déclencheraient ces invectives, de pédale ou d’impuissant. Curieusement, cette place Pigalle (et les rues adjacentes) se trouvait entre Sarah et moi. L’appartement de Sarah et Nadim était situé un peu plus haut, place des Abbesses, à mi-chemin de l’ascension qui vous mène (ô Paris !) des putains de Pigalle aux moinillons du Sacré-Cœur et, au-delà de la Butte où les communards roulaient leurs canons, vers la dernière demeure de Sadegh Hedayat. Nadim était en Syrie au moment de ma visite, ce qui arrangeait bien mes affaires. Plus je grimpais pour rejoindre Sarah, dans ces ruelles qui passent sans prévenir du sordide au touristique, puis du touristique au bourgeois, plus je me rendais compte que j’avais encore de l’espoir, un fol espoir qui refusait de dire son nom, et ensuite, en descendant le grand escalier de la rue du Mont-Cenis, après m’être un peu perdu et avoir croisé un surprenant vignoble coincé entre deux maisons dont les vieux ceps m’ont rappelé Vienne et Nussdorf, marche après marche vers la mairie du 18e arrondissement, vers la pauvreté et la simplicité des faubourgs qui succèdent à l’ostentation montmartroise, cet espoir se dilua dans le gris qui paraissait attrister même les arbres de la rue Custine, engoncés dans leurs grilles de fonte, cette limitation si parisienne à l’acharnement végétal (rien ne représente plus l’esprit moderne que cette étrange idée, la grille d’arbre. On a beau vous persuader que ces imposants morceaux de ferraille sont là pour protéger le marronnier ou le platane, pour leur bien, pour éviter qu’on ne nuise à leurs racines, il n’existe pas, je crois, de représentation plus terrible de la lutte à mort entre la ville et la nature, ni de signe plus éloquent de la victoire de la première sur la seconde) et lorsque je parvins enfin, après quelques hésitations, une mairie, une église et un bruyant rond-point à la rue Championnet, Paris avait eu raison de mon espérance. L’endroit aurait pu être agréable, charmant même ; certains immeubles étaient élégants, avec leurs cinq étages et attique sous des toitures de zinc, mais la plupart des boutiques paraissaient abandonnées ; la rue était déserte, raide, interminable. En face de chez Hedayat se trouvait un curieux ensemble, une maison basse et ancienne, du XVIIIe siècle sans doute, accolée à un gros bâtiment en briques marquant l’entrée d’un parking pour autobus parisiens. En attendant Sarah, j’eus tout le temps d’observer les fenêtres du 37 bis, là où Sadegh Hedayat avait décidé d’en finir avec l’existence, ce qui, sous le ciel atone, d’un gris pâle, n’incitait pas particulièrement à la gaieté. Je pensais à cet homme de quarante-huit ans colmatant la porte de sa cuisine avec des torchons avant d’ouvrir le gaz, de s’allonger par terre sur une couverture et de s’endormir à jamais. L’orientaliste Roger Lescot avait plus ou moins achevé sa traduction de La Chouette aveugle, mais les éditions Grasset n’en voulaient plus ou n’avaient plus les moyens de la publier. José Corti, libraire et éditeur des surréalistes, sera fasciné par le texte qui sortira deux ans après la disparition de l’auteur. La Chouette aveugle est un rêve de mort. Un livre violent, d’un érotisme sauvage, où le temps est un abîme dont le contenu reflue en vomissure mortelle. Un livre d’opium.

Sarah arrivait. Elle marchait vite, son cartable en bandoulière, la tête légèrement penchée ; elle ne m’avait pas aperçu. Je l’ai reconnue, malgré la distance, à la couleur de sa chevelure, à l’espoir qui s’insinuait de nouveau dans mon cœur en un serrement angoissé. Elle est devant moi, jupe longue, bottines, immense écharpe terre de Sienne. Elle me tend les mains, sourit, dit qu’elle est très heureuse de me revoir. Bien sûr je n’aurais pas dû lui faire remarquer immédiatement qu’elle avait beaucoup maigri, qu’elle était pâle, les yeux cernés, ce n’était pas très malin ; mais j’étais tellement surpris par ces transformations physiques, tellement poussé à la futilité par l’angoisse, que je n’ai pas pu m’en empêcher, et la journée, cette journée que j’avais provoquée, travaillée, attendue, imaginée s’engagea sur un chemin lamentable. Sarah était vexée — elle essaya de ne rien en montrer, et une fois notre visite à l’appartement de Hedayat terminée (enfin surtout la visite de la cage d’escalier, le locataire actuel du studio ayant refusé de nous ouvrir : il était, d’après Sarah qui l’avait eu la veille au téléphone, très superstitieux et terrorisé à l’idée qu’un mystérieux étranger ait pu mettre fin à ses jours sur le linoléum de sa cuisine), alors que nous remontions la rue Championnet vers l’ouest, puis la rue Damrémont en direction du cimetière de Montmartre, avant de nous arrêter pour déjeuner dans ce restaurant turc, elle gardait un silence poisseux, je m’enfonçai dans un bavardage hystérique — les noyés se débattent, secouent bras et jambes ; j’essayais de la dérider, ou du moins de l’intéresser ; je lui racontai les dernières nouvelles de Vienne, pour autant qu’il y ait des nouvelles à Vienne, j’enchaînai sur les lieder orientaux de Schubert, ma passion de l’époque, puis sur Berlioz, dont nous allions voir la tombe, et ma lecture très personnelle des Troyens — jusqu’à ce qu’elle s’arrête au beau milieu du trottoir et me regarde avec un demi-sourire :

— Franz, tu me soûles. C’est incroyable. Tu parles sans interruption depuis deux kilomètres. Mon Dieu ce que tu peux être bavard !

J’étais très fier de l’avoir enivrée de mes belles paroles et n’entendais pas m’arrêter en si bonne voie :

— Tu as raison, je cause, je cause et je ne te laisse pas en placer une. Alors dis-moi, cette thèse, ça avance ? Tu termines bientôt ?

Ce qui eut un effet inattendu à défaut d’inespéré : Sarah souffla un grand soupir, là, sur le trottoir de la rue Damrémont, se prit le visage dans les mains, puis secoua la tête, leva les bras au ciel et poussa un long hurlement. Un cri exaspéré, un appel aux dieux, une supplique pleine de rage qui me laissa sans voix, surpris, blessé, les yeux ronds. Puis elle se tut, se tourna vers moi et soupira à nouveau :

— Allez viens, on va déjeuner.

Il y avait un restaurant sur le trottoir d’en face ; un restaurant au décor exotisant, des tentures, des coussins, des objets de toutes sortes, des vieilleries aussi poussiéreuses que la vitrine, opaque de crasse, sans clients à part nous, car il était tout juste midi et les Parisiens, se targuant sans doute d’influences plus méridionales, d’une liberté plus grande que le reste de leurs concitoyens, déjeunent tard. Si d’aventure ils déjeunaient dans cet endroit. Il m’apparut que nous étions les seuls clients de la semaine, et peut-être du mois, tant le patron (avachi à une table, essayant de battre son record personnel de Tetris) avait l’air surpris de nous voir. Patron dont le physique pâlot, l’accent, la mauvaise humeur et les tarifs prouvaient qu’il était tout à fait parisien : foin de douceur orientale, nous étions tombés sur le seul restaurant turc tenu par un autochtone, qui ne daigna abandonner son ordinateur pour nous accueillir qu’en soupirant et après avoir terminé sa partie.

C’était à mon tour de me taire, mortellement touché par le hurlement ridicule de Sarah. Mais pour qui se prenait-elle donc ? Je m’intéresse à elle et qu’obtiens-je ? Des cris d’orfraie. Des simagrées de chouette. Après quelques minutes de ce silence vengeur, ma moue dissimulée derrière la carte de l’estaminet, elle consentit à s’excuser.

— Franz, pardon, pardonne-moi, je regrette, je ne sais pas ce qui m’a pris. Mais on ne peut pas dire que tu facilites les choses.

(Mortellement vexé, avec des accents pathétiques) — Ce n’est rien, n’en parlons plus. Voyons plutôt ce qu’il y a de mangeable dans cette somptueuse auberge où tu nous as amenés.

— On peut aller ailleurs si tu préfères.

(Définitif, avec une pointe d’hypocrisie) — On ne peut pas quitter un restaurant après s’être assis et avoir lu la carte. Ça ne se fait pas. Comme vous dites en France : quand le vin est tiré, il faut le boire.

— Je peux prétexter un malaise. Si tu ne changes pas d’attitude, je vais avoir un malaise.

(Sournois, toujours dissimulé derrière le menu) — Tu es indisposée ? Ça expliquerait tes sautes d’humeur.

— Franz, tu vas réussir à me mettre vraiment hors de moi. Si tu continues, je m’en vais, je retourne travailler.

(Lâche, effrayé, confus, reposant soudain la carte) — Non, non, ne pars pas, je disais cela pour t’embêter, je suis sûr que c’est très bon ici. Délicieux, même.


Elle se mit à rire. Je ne me rappelle plus ce que nous avons mangé, je me souviens juste du petit ding du four à micro-ondes qui résonnait dans le restaurant désert juste avant l’arrivée des plats. Sarah me parla de sa thèse, de Hedayat, de Schwarzenbach, de ses chers personnages ; de ces miroirs entre Orient et Occident qu’elle voulait briser, disait-elle, par la continuité de la promenade. Mettre au jour les rhizomes de cette construction commune de la modernité. Montrer que les “Orientaux” n’en étaient pas exclus, mais que, bien au contraire, ils en étaient souvent les inspirateurs, les initiateurs, les participants actifs ; montrer, au bout du compte, que les théories de Saïd étaient devenues malgré elles un des instruments de domination les plus subtils qui soient : la question n’était pas que Saïd ait raison ou tort, dans sa vision de l’orientalisme ; le problème c’était la brèche, la fissure ontologique que ses lecteurs avaient admise entre un Occident dominateur et un Orient dominé, brèche qui, en s’ouvrant bien au-delà de la science coloniale, contribuait à la réalisation du modèle ainsi créé, achevait a posteriori le scénario de domination contre lequel la pensée de Saïd souhaitait lutter. Alors que l’histoire pouvait être lue d’une tout autre façon, disait-elle, écrite d’une tout autre façon, dans le partage et la continuité. Elle parla longuement de la sainte trinité postcoloniale, Saïd, Bhabha, Spivak ; de la question de l’impérialisme, de la différence, du XXIe siècle où, face à la violence, nous avions plus que jamais besoin de nous défaire de cette idée absurde de l’altérité absolue de l’Islam et d’admettre non seulement la terrifiante violence du colonialisme, mais aussi tout ce que l’Europe devait à l’Orient — l’impossibilité de les séparer l’un l’autre, la nécessité de changer de perspective. Il fallait trouver, disait-elle, au-delà de la bête repentance des uns ou de la nostalgie coloniale des autres, une nouvelle vision qui inclue l’autre en soi. Des deux côtés.

Le décor était de circonstance : les faux tissus anatoliens associés aux bibelots made in China et aux mœurs très parisiennes du tenancier paraissaient le meilleur exemple pour accréditer sa thèse.

L’Orient est une construction imaginale, un ensemble de représentations dans lequel chacun, où qu’il se trouve, puise à l’envi. Il est naïf de croire, poursuivait Sarah à haute voix, que ce coffre d’images orientales est aujourd’hui spécifique à l’Europe. Non. Ces images, cette malle au trésor, sont accessibles à tous et tous y ajoutent, au gré des productions culturelles, de nouvelles vignettes, de nouveaux portraits, de nouvelles musiques. Des Algériens, des Syriens, des Libanais, des Iraniens, des Indiens, des Chinois puisent à leur tour dans ce bahut de voyage, dans cet imaginaire. Je vais prendre un exemple très actuel et frappant : les princesses voilées et les tapis volants des studios Disney peuvent être vus comme “orientalistes” ou “orientalisants” ; ils correspondent en réalité à la dernière expression de cette construction récente d’un imaginaire. Ce n’est pas pour rien que ces films sont non seulement autorisés en Arabie Saoudite, mais même omniprésents. Tous les courts métrages didactiques (pour apprendre à prier, à jeûner, à vivre en bon musulman) les copient. La prude société saoudienne contemporaine est un film de Walt Disney. Le wahhabisme est un film de Disney. Ce faisant, les cinéastes qui travaillent pour l’Arabie Saoudite rajoutent des images dans le fonds commun. Autre exemple, très choquant : la décapitation en public, celle du sabre recourbé et du bourreau en blanc, ou encore plus effrayante, de l’égorgement jusqu’à décollation. C’est aussi le produit d’une construction commune à partir de sources musulmanes transformées par toutes les images de la modernité. Ces atrocités prennent leur place dans ce monde imaginal ; elles poursuivent la construction commune. Nous, Européens, les voyons avec l’horreur de l’altérité ; mais cette altérité est tout aussi effrayante pour un Irakien ou un Yéménite. Même ce que nous rejetons, ce que nous haïssons ressortit à ce monde imaginal commun. Ce que nous identifions dans ces atroces décapitations comme “autre”, “différent”, “oriental”, est tout aussi “autre”, “différent” et “oriental” pour un Arabe, un Turc ou un Iranien.

Je l’écoutais d’une oreille distraite, absorbé dans sa contemplation : malgré les cernes et la maigreur, son visage était puissant, déterminé et tendre à la fois. Son regard brûlait du feu de ses idées ; sa poitrine paraissait plus menue que quelques mois auparavant ; le décolleté de son pull en cachemire noir dévoilait des festons de la même couleur, limite d’un corsage dont une ligne fine, sous la laine, au milieu de l’épaule, laissait deviner la bretelle. Les taches de rousseur de son sternum suivaient la limite de la dentelle et remontaient jusqu’à la clavicule ; j’apercevais la naissance de l’os au-dessus duquel pendaient des boucles d’oreilles, deux pièces héraldiques imaginaires gravées de blasons inconnus. Ses cheveux étaient attachés haut, retenus par un petit peigne d’argent. Ses mains claires aux longues veines bleutées brassaient l’air au gré de son discours. Elle avait à peine touché au contenu de son assiette. Je repensais à Palmyre, au contact de son corps, j’aurais voulu me blottir contre elle jusqu’à disparaître. Elle était passée à un tout autre sujet, ses difficultés avec Gilbert de Morgan, son directeur de thèse que j’avais, me rappelait-elle, croisé à Damas ; elle était inquiète de ses sautes d’humeur, de ses crises d’alcoolisme et de désespoir — et surtout de sa propension malheureuse à chercher le salut dans le sourire des étudiantes de première et deuxième année. Il s’y frottait comme si la jeunesse était contagieuse. Et elles n’étaient pas toutes d’accord pour se laisser vampiriser. Cette évocation m’inspira un sourire salace et un petit ricanement qui me valut une belle engueulade, Franz, ce n’est pas drôle, tu es aussi machiste que lui. Les femmes ne sont pas des objets, etc. Se rendait-elle compte de mon désir à moi, tout maquillé qu’il fût, tout déguisé de prévenance et de respect ? Elle changea encore de sujet. Sa relation avec Nadim était de plus en plus compliquée. Ils s’étaient mariés, me confiait-elle, pour faciliter la venue de Nadim en Europe. Après quelques mois à Paris, la Syrie lui manquait ; à Damas ou à Alep, c’était un concertiste réputé ; en France, un migrant de plus. Sarah était si absorbée par son travail de thèse qu’elle n’avait malheureusement eu que peu de temps à lui consacrer ; Nadim prenait en grippe son pays d’accueil, voyait partout des racistes, des islamophobes ; il rêvait de rentrer en Syrie, ce que la récente obtention d’un titre de séjour définitif venait enfin de lui permettre. Ils étaient plus ou moins séparés, dit-elle. Elle se sentait coupable. Elle était manifestement épuisée ; des larmes brillèrent soudain dans ses yeux. Elle ne réalisait pas les espoirs égoïstes que ces révélations suscitaient en moi. Elle s’est excusée, j’ai essayé de la rassurer maladroitement, après la thèse tout ira mieux. Après la thèse elle se retrouverait sans poste, sans argent, sans projets, dit-elle. Je crevais d’envie de lui hurler que je l’aimais passionnément. Cette phrase s’est transformée dans ma bouche, est devenue une proposition bizarre, tu pourrais t’installer à Vienne quelque temps. D’abord interloquée elle a ensuite souri, merci, c’est très gentil. C’est gentil de te préoccuper pour moi. Très. Et la magie étant un phénomène rare et passager, cet instant a vite été interrompu par le patron : il nous a balancé une addition que nous n’avions pas demandée dans une affreuse coupelle en bambou ornée d’un oiseau peint. “Bolboli khoun djegar khorad o goli hâsel kard, un rossignol peiné qui perdait son sang a donné naissance à une rose”, pensai-je. J’ai juste dit “pauvre Hafez”, Sarah a immédiatement compris à quoi je faisais allusion, et elle a ri.

Puis nous nous sommes mis en route vers le cimetière de Montmartre et la compagnie rassurante des tombes.

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