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Je préfère être dans mon lit les yeux dans le noir allongé sur le dos la nuque contre un oreiller moelleux qu’au désert, même en compagnie de Félicien David, même en compagnie de Sarah, le désert est un endroit extraordinairement inconfortable, et je ne parle même pas du désert de sable, où l’on bouffe de la silice à longueur de journée, à longueur de nuit, on en a dans tous les orifices, les oreilles, les narines et même le nombril, mais du désert de pierres à la syrienne, des cailloux, des rocailles, des montagnes rocheuses, des tas, des cairns, des collines avec, de-ci, de-là, des oasis où l’on ne sait comment affleure une terre rougeoyante, et la badiyé s’y couvre alors de champs, de blé d’hiver ou de dattiers. En Syrie il faut dire que “désert” était un nom tout à fait usurpé, il y avait du monde jusque dans les régions les plus reculées, des nomades ou des soldats, et il suffisait qu’une femme s’arrête pour uriner derrière une butte au bord de la route pour qu’aussitôt un Bédouin pointe son nez et observe d’un air blasé l’arrière-train laiteux de l’Occidentale ahurie, Sarah en l’occurrence, que nous avons vue courir vers la bagnole, débraillée, retenant son pantalon d’une main, comme si elle avait aperçu une goule : Bilger et moi avons d’abord cru qu’un chacal, voire un serpent ou un scorpion s’en était pris à ses fesses mais, remise de sa frayeur, elle nous a expliqué en riant aux éclats qu’un keffieh rouge et blanc était apparu derrière une pierre, et que sous le keffieh se tenait un nomade hâlé, debout, les bras croisés, le visage inexpressif, observant en silence ce qui pour lui aussi devait être une apparition étrange, une femme inconnue à croupetons dans son désert. Un vrai personnage de dessin animé, disait Sarah hilare en se reculottant sur la banquette arrière, quelle trouille j’ai eue, et Bilger d’ajouter avec superbe : “Cette région est habitée depuis le troisième millénaire avant Jésus-Christ, tu viens d’en avoir la preuve”.

Autour de nous on ne distinguait pourtant que des kilomètres de poussière mate sous le ciel laiteux — nous étions entre Palmyre et Deir ez-Zor, sur l’interminable route qui relie la cité antique la plus fameuse de Syrie à l’Euphrate aux roseaux impénétrables, en pleine expédition sur les traces d’Annemarie Schwarzenbach et de Marga d’Andurain, la troublante reine de Palmyre qui avait dirigé, aux temps du mandat français sur la Syrie, l’hôtel Zénobie, situé au bord des ruines de la cité caravanière, à la lisière des champs de colonnes brisées et de temples dont la pierre douce se teignait d’ocre avec le soleil du soir. Palmyre surplombée d’une montagne rocheuse couronnée par une vieille forteresse arabe du XVIe siècle, Qalat Fakhr ed-Din Ibn Maan : la vue sur le site, la palmeraie et les tours funéraires y est si époustouflante que nous avions décidé, avec une bande d’orientalistes en herbe de Damas, d’y camper. Comme des soldats, des colons ou des archéologues de jadis, sans nous embarrasser ni des règlements, ni du confort, nous avions résolu (poussés en cela par Sarah et Bilger : tous deux, pour des raisons bien différentes, étaient absolument enthousiastes à l’idée de cette expédition) de passer la nuit dans la vieille citadelle ou sur son parvis, quoi que puissent en penser ses gardiens. Ce château ramassé sur lui-même, compact, bloc de Lego sombres sans ouverture à part ses meurtrières, invisibles de loin, semble en équilibre instable au sommet de la pente caillouteuse ; depuis le bas du site archéologique, on pourrait croire qu’il penche et menace, au gré d’une tempête plus puissante qu’à l’accoutumée, de glisser sur les graviers jusqu’en ville, comme un enfant sur une luge — mais plus l’on s’approchait, plus la route déroulait ses lacets sur l’arrière de la montagne, plus l’édifice prenait, dans les yeux des voyageurs, sa masse réelle, sa vraie taille : celle d’un donjon abrupt bien protégé à l’est par un fossé profond, celle d’un bâtiment solide, aux saillants mortels, qui ne donnait pas du tout envie d’être un soldat ayant pour mission d’en venir à bout. Le prince druze du Liban Fakhr ed-Din qui l’avait fait édifier en connaissait un rayon en architecture militaire — la chose paraissait imprenable autrement que par la faim et la soif : on imaginait ses gardiens assiégés désespérer de Dieu, sur leur tas de cailloux, en contemplant la fraîcheur de l’oasis, dont les palmiers dessinaient un profond lac vert au-delà des ruines de la ville antique.

La vue y était magique — au lever et au coucher du soleil, la lumière rasante embrasait tour à tour le temple de Baal, le camp de Dioclétien, l’agora, le tétrapyle, les murs du théâtre et on imaginait sans peine l’émerveillement de ces Anglais du XVIIIe siècle qui découvrirent l’oasis et rapportèrent les premières vues de Palmyre, la Fiancée du Désert : ces dessins allaient faire le tour de l’Europe, aussitôt gravés à Londres et diffusés sur tout le continent. Bilger racontait même que ces reproductions étaient à l’origine de nombreuses façades et colonnades néoclassiques dans l’architecture européenne : nos capitales devaient beaucoup aux chapiteaux palmyréens, un peu du désert de Syrie vivait dans la clandestinité à Londres, à Paris ou à Vienne. J’imagine qu’aujourd’hui les pillards s’en donnent à cœur joie et démontent les bas-reliefs des tombes, les inscriptions, les statues pour les revendre à des amateurs sans scrupules et Bilger lui-même, n’eût été sa folie, se serait sans doute porté acquéreur de ces miettes arrachées au désert — dans le désastre syrien les obus et les tractopelles ont remplacé les pinceaux des archéologues ; on raconte que les mosaïques sont démontées au marteau-piqueur, que les Villes mortes ou les sites de l’Euphrate sont fouillés au bulldozer et les pièces intéressantes revendues en Turquie ou au Liban, les vestiges sont une richesse du sous-sol, une ressource naturelle, comme le pétrole, ils ont de tout temps été exploités. En Iran dans la montagne près de Shiraz un jeune homme un peu perdu nous proposa d’acheter une momie, une momie du Luristan complète avec ses bijoux en bronze, ses pectoraux, ses armes — nous avons mis du temps à comprendre ce qu’il nous offrait, tant le mot “momie” paraissait absolument incongru dans ce village montagnard, qu’est-ce que vous voulez que nous fassions d’une momie, lui répondis-je, “eh bien c’est joli, c’est utile et on peut la revendre si on a besoin d’argent” : le gamin (il ne devait pas avoir plus de vingt ans) se proposait de nous livrer la momie en question en Turquie, et comme la conversation s’éternisait c’est Sarah qui a trouvé une façon très intelligente de nous débarrasser de l’importun : nous pensons que les antiquités iraniennes doivent rester en Iran, l’Iran est un grand pays qui a besoin de toutes ses antiquités, nous ne souhaitons rien faire qui puisse nuire à l’Iran, et cette douche nationale a paru refroidir l’ardeur de l’archéologue amateur, obligé d’acquiescer, même si, intérieurement, il était peu convaincu par la soudaine ferveur nationaliste de ces deux étrangers. En regardant le jeune homme quitter le petit parc où il nous avait abordés, j’ai imaginé un moment la momie, vénérable cadavre, traverser le Zagros et les montagnes du Kurdistan à dos d’âne pour rejoindre la Turquie puis l’Europe ou les États-Unis, passager clandestin âgé de deux mille ans empruntant la même route dangereuse que les armées d’Alexandre ou les Iraniens qui fuyaient le régime.

Les pilleurs de tombes de Syrie ne proposent pas de momies, que je sache, mais des animaux en bronze, des sceaux-cylindres, des lampes à huile byzantines, des croix, des monnaies, des statues, des bas-reliefs et même des entablements ou des chapiteaux sculptés — à Palmyre les vieilles pierres étaient si nombreuses que le mobilier de jardin de l’hôtel Zénobie en était entièrement constitué : chapiteaux pour les tables, fûts de colonne pour les bancs, moellons pour les plates-bandes, la terrasse empruntait largement aux ruines qu’elle jouxtait. L’hôtel, de plain-pied, avait été construit par un grand architecte oublié, Fernando de Aranda, fils de Fernando de Aranda musicien à la cour d’Abdulhamid à Istanbul, successeur de Donizetti comme chef de l’orchestre et des fanfares militaires impériales : à Palmyre j’étais donc un peu chez moi, le désert retentissait des accents lointains de la musique de la capitale ottomane. Fernando de Aranda fils avait fait toute sa carrière en Syrie, où il était mort dans les années 1960, et avait construit plusieurs bâtiments importants à Damas, dans un style qu’on aurait pu qualifier d’art nouveau orientalisant, dont la gare du Hedjaz, l’université, nombre de grandes demeures et l’hôtel Zénobie de Palmyre, qui ne s’appelait pas encore Zénobie, mais Kattané, du nom de la société d’investissement qui l’avait commandité à l’étoile montante de l’architecture moderne syrienne, en prévision de l’ouverture de la région aux voyageurs — le bâtiment fut abandonné avant même d’être terminé, laissé aux soins de la garnison française de Palmyre (méharistes, aviateurs, petits officiers sans avenir) qui veillait sur les affaires bédouines et l’immense territoire désertique jusqu’à l’Irak et la Jordanie, où sévissaient les Britanniques. L’œuvre de Fernando de Aranda, déjà de dimensions modestes, s’était vue amputée d’une aile, ce qui donnait à sa façade un air plutôt biscornu : le fronton au-dessus de la porte d’entrée, avec ses deux pilastres et ses palmettes, ne régentait plus une noble symétrie, mais le début d’un renfoncement où se tenait la terrasse de l’hôtel et ce déséquilibre donnait à l’ensemble un air claudicant, susceptible de provoquer, selon les sentiments que vous inspirent les boiteux, la tendresse ou le mépris. Tendresse ou mépris encouragés d’ailleurs par l’intérieur de la bâtisse, aux étranges vieilles chaises en paille dans le lobby, aux chambres minuscules et étouffantes, aujourd’hui rénovées, mais qui, à l’époque, arboraient des images jaunies du ministère du Tourisme syrien et des bédouineries poussiéreuses. Sarah et moi penchions plutôt pour la tendresse, elle à cause d’Annemarie Schwarzenbach et de Marga d’Andurain, moi heureux de voir les fruits insoupçonnés que le maître de musique ottoman avait, par l’intermédiaire de son fils, offerts au désert de Syrie.

L’emplacement de l’hôtel Zénobie était extraordinaire : sur le côté de la ville antique, on avait sous les yeux, à quelques dizaines de mètres à peine, le temple de Baal et si on était assez chanceux pour obtenir une des chambres qui donnaient sur la façade avant, on dormait pour ainsi dire au milieu des ruines, la tête dans les étoiles et les rêves anciens, bercé par les conversations de Baalshamin, dieu du soleil et de la rosée, avec Ishtar la déesse au lion. Ici régnait Tammuz, l’Adonis des Grecs, que chantait Badr Shakir Sayyab l’Irakien dans ses poèmes ; on s’attendait à voir l’oasis se couvrir d’anémones rouges, nées du sang de ce mortel dont le seul crime fut de trop passionner les déesses.

Ce jour-là il n’était pas question d’hôtel, puisque nous avions eu l’étrange idée de dormir dans la citadelle de Fakhr ed-Din pour profiter, au coucher du soleil et à son lever, de la beauté de la ville. Bien sûr nous ne possédions aucun matériel de camping ; Bilger et moi avions entassé dans son 4×4 cinq ou six couvertures qui nous tiendraient lieu de matelas et de sacs de couchage, des oreillers, des assiettes, des couverts, des verres, des bouteilles de vin libanais et d’arak et même le petit barbecue en métal de sa terrasse. Qui participait à cette expédition à part Sarah, je revois une historienne française souriante, brune aux cheveux longs, et son compagnon, tout aussi brun et souriant — je crois qu’aujourd’hui il est journaliste et arpente le Moyen-Orient pour nombre de médias français : à l’époque il rêvait d’un poste prestigieux dans une université américaine, je crois que Sarah est restée en contact avec ce couple attachant qui alliait la beauté à l’intelligence. C’est bizarre tout de même que je n’aie pas conservé d’amis de Damas à part Sarah et Bilger le Fou, ni Syriens, ni orientalistes, je me rends compte à quel point je devais être insupportable d’exigence et de prétention, heureusement j’ai fait beaucoup de progrès depuis, sans que cela ne se traduise, en termes d’amitiés nouvelles, par une vie sociale démesurée, il faut bien le reconnaître. Si Bilger n’était pas devenu dément, si Sarah n’était pas si inatteignable, ils constitueraient sans doute le lien avec tout ce passé qui frappe à ma porte dans la nuit, comment s’appelaient donc ce couple d’historiens français, Jeanne peut-être, non, Julie et lui François-Marie, je revois sa figure maigre, sa barbe sombre et, mystère de l’harmonie d’un visage, son humour et son regard malicieux qui compensaient la dureté de l’ensemble, la mémoire est la seule chose qui ne me fasse pas défaut, qui ne vacille pas comme le reste de mon corps — en fin de matinée nous avions acheté de la viande chez un boucher de la ville moderne de Palmyre : le sang d’un agneau fraîchement abattu tachait le trottoir devant la vitrine où pendaient, à un crochet de fer, les poumons, la trachée et le cœur de l’animal ; en Syrie nul ne pouvait oublier que la chair tendre des brochettes provenait d’un mammifère égorgé, un mammifère laineux et bêlant dont les viscères ornaient toutes les devantures.

Dieu est le grand ennemi des moutons ; on se demande pour quelle horrible raison Il choisit de remplacer, au moment du sacrifice, le fils d’Abraham par un bélier plutôt que par une fourmi ou une rose, condamnant ainsi les pauvres ovins à l’hécatombe pour les siècles des siècles. C’est bien sûr Sarah (amusante coïncidence biblique) qui fut chargée des emplettes, non seulement car la vue du sang et des abats tièdes ne la gênait pas, mais surtout parce que sa connaissance du dialecte et sa grande beauté assuraient toujours la qualité de la marchandise et un prix plus que raisonnable, quand on la laissait payer : il n’était pas rare que les boutiquiers hypnotisés par l’éclat de cet ange auburn au sourire carmin cherchent à le retenir le plus longtemps possible dans leur échoppe en refusant notamment de percevoir le prix de leurs denrées. La ville moderne de Palmyre, au nord de l’oasis, était un quadrilatère bien ordonné de maisons basses en pauvre béton, limité au nord et au nord-est par un aéroport et une sinistre prison, la plus célèbre de toute la Syrie, une prison noir et rouge sang, couleurs prémonitoires du drapeau syrien que la dynastie Assad s’était acharnée à déployer sur tout le territoire : dans ses geôles, les tortures les plus atroces étaient quotidiennes, les supplices médiévaux systématiques, une routine sans autre but que l’effroi général, l’épandage de la peur sur tout le pays comme du fumier.

Ce qui intéressait surtout Sarah à Palmyre, au-delà de l’éblouissante beauté des ruines et les monstruosités du régime Assad, c’étaient les traces du séjour d’Annemarie Schwarzenbach et son étrange logeuse Marga d’Andurain, patronne de l’hôtel Zénobie au début des années 1930 — autour du feu, devant la citadelle de Fakhr ed-Din, nous avons passé grande partie de la nuit à raconter des histoires, tour à tour, une vraie Séance, une Maqâma, genre noble de la littérature arabe où les personnages se passent la parole pour explorer, chacun à son tour, un sujet donné : nous avons écrit, cette nuit-là, la Maqâma tadmoriyya, la Séance de Palmyre.

Le gardien du fort était un vieil homme sec en keffieh armé d’un fusil de chasse ; sa mission consistait à fermer, avec une chaîne et un cadenas impressionnants, la grille d’accès au château — il était tout à fait surpris par notre délégation. Nous avions laissé les arabisantes négocier avec lui et observions, Bilger, François-Marie et moi, en retrait, le déroulement des palabres : le garde champêtre était inflexible, la grille devait être fermée le soir au couchant et rouverte à l’aube, c’était sa mission et il entendait l’accomplir, même si cela ne convenait pas aux touristes ; notre projet tombait à l’eau et nous nous demandions comment nous avions imaginé une seconde qu’il pût en être autrement, par prétention colonialiste sans doute. Sarah ne baissait pas les bras ; elle continuait à argumenter face au Palmyréen qui jouait machinalement avec la bretelle de son arme tout en nous jetant, par moments, des regards inquiets : il devait se demander pourquoi nous le laissions aux prises avec cette jeune femme alors que nous, trois hommes, nous tenions là, à deux mètres, à observer placidement le conciliabule. Julie vint nous mettre au courant de l’avancée des négociations ; le gardien était tenu d’accomplir son devoir, l’ouverture et la fermeture. En revanche nous pouvions rester à l’intérieur de la citadelle, donc enfermés jusqu’à l’aube, cela ne dérangeait point sa mission. Sarah avait accepté, comme base de départ, ces conditions — elle essayait, en sus, d’obtenir la clé du cadenas, ce qui nous permettrait de quitter le noble donjon en cas d’urgence sans avoir à attendre la délivrance de l’aurore comme dans un conte de fées. Il faut bien avouer que la perspective d’être enfermés à l’intérieur d’une forteresse inexpugnable, à quelques kilomètres de la prison la plus sinistre de Syrie, me faisait un peu frémir — le bâtiment n’était qu’un tas de cailloux, sans commodité aucune, des pièces vides autour d’un bref cortile encombré d’éboulis, des escaliers sans garde-corps montant jusqu’aux terrasses plus ou moins crénelées où tournoyaient les chauves-souris. Fort heureusement, le gardien était à bout de patience ; après nous avoir une dernière fois proposé d’entrer, et comme nous hésitions toujours à nous reclure volontairement (avions-nous réellement tout ce dont nous avions besoin ? Des allumettes, du papier journal, de l’eau ?), il finit par fermer sa grille sans plus attendre, pressé de rentrer chez lui ; Sarah lui posa une dernière question, à laquelle il sembla répondre par l’affirmative, avant de nous tourner le dos pour descendre vers la vallée des tombes, droit dans la pente.

— Il nous a officiellement permis de nous installer ici.

Ici signifiait le bref parvis rocheux situé entre l’ancien pont-levis et l’arche du portail. Le soleil avait disparu derrière notre colline ; ses derniers rayons éclaboussaient d’or les colonnades, irisaient les palmes ; la légère brise transportait un parfum de pierres chaudes mêlé, par instants, de caoutchouc et d’ordures ménagères brûlés ; en contrebas, un homme minuscule promenait un chameau sur la piste ovale du grand stade de poussière où s’organisaient les courses de dromadaires qui attiraient les nomades de toute la contrée, ces Bédouins que Marga d’Andurain aimait tant.

Notre campement était bien plus spartiate que ceux des explorateurs d’autrefois : on raconte que Lady Hester Stanhope, première reine de Tadmor, fière aventurière anglaise aux mœurs d’acier, dont l’Orient suçota la fortune et la santé jusqu’à sa mort en 1839 dans un village des montagnes libanaises, avait besoin de sept chameaux pour transporter son équipage et que la tente où elle reçut les émirs de la contrée était de loin la plus somptueuse de toute la Syrie ; la légende veut que, outre son pot de chambre, seul accessoire indispensable au désert, disait-elle, la nièce de William Pitt transportât un dîner de gala à Palmyre, un dîner royal où les vaisselles et les mets les plus raffinés furent sortis des malles, à la plus grande surprise des commensaux ; tous les cheikhs et les émirs de la contrée furent éblouis par Lady Hester Stanhope, dit-on. Notre repas à nous se composait exclusivement d’agneau grillé, foin de sauce anglaise et d’ortolans, juste quelques brochettes, les premières brûlées, les secondes crues, au gré de notre feu capricieux dans le manqal de Bilger. De la viande que nous enroulions dans ce pain azyme délicieux, cette galette de blé cuite sur un dôme de métal qui au Moyen-Orient sert à la fois de féculent, d’assiette et de fourchette. Nos flammes devaient se voir à des kilomètres à la ronde, comme un phare, et nous nous attendions à ce que la police syrienne vienne nous déloger, mais Eshmoun veillait sur les orientalistes, et personne ne nous dérangea avant l’aube, à part la bise glaciale : il faisait un froid de gueux.

Serrés autour du petit barbecue dont la chaleur était aussi illusoire que celle des millions d’étoiles autour de nous, emmitouflés dans les couvertures en laine bleu ciel de Bilger, un verre à la main, nous écoutions Sarah raconter des histoires ; la petite cavité rocheuse résonnait légèrement et donnait du relief à sa voix, de la profondeur à son timbre — même Bilger qui ne comprenait pourtant qu’assez mal le français avait renoncé à ses péroraisons pour l’entendre expliquer les aventures de Lady Stanhope, qui nous avait précédés sur ce rocher, femme au destin exceptionnel disait-elle et je peux comprendre sa passion pour cette dame dont les motivations étaient aussi mystérieuses que le désert lui-même : qu’est-ce qui poussa Lady Hester Stanhope, riche et puissante, nièce d’un des hommes politiques les plus brillants de l’époque, à tout quitter pour s’installer dans le Levant ottoman, où elle n’eut de cesse de gouverner, de régenter le petit domaine qu’elle s’y était taillé, dans le Chouf, entre druzes et chrétiens, comme une ferme du Surrey ? Sarah raconta une anecdote sur la façon dont elle administrait ses villageois : “Ses gens la respectaient singulièrement, disait Sarah, bien que sa justice orientale se trompât parfois. Elle savait l’importance que les Arabes attachent au respect des femmes, et punissait sans pitié toute infraction à la sévère continence qu’elle exigeait de ses serviteurs. Son interprète et son secrétaire, fils d’un Anglais et d’une Syrienne, et qu’elle aimait beaucoup, vint lui dire un jour qu’un autre de ses gens, nommé Michel Toutounji, avait séduit une jeune Syrienne du village, et qu’il les avait vus l’un et l’autre assis sous un cèdre du Liban. Toutounji soutenait que c’était faux. Lady Hester convoqua tout le village sur la pelouse devant le château, elle s’assit sur des coussins, ayant à sa droite son gouverneur, à sa gauche Toutounji, enveloppés de leurs manteaux comme nous de ces couvertures, dans une attitude respectueuse. Les paysans formaient un cercle ; « Toutounji, dit-elle en écartant de ses lèvres le long tuyau d’ambre de cette pipe qu’on la voit toujours fumer sur les gravures, vous êtes accusé d’une liaison criminelle avec Fattoum Aisha, fille syrienne, qui est là devant moi. Vous le niez. Vous autres, continua-t-elle en s’adressant aux paysans, si vous savez quelque chose à ce sujet, dites-le. Je veux faire justice. Parlez. » Tous les villageois répondirent qu’ils n’avaient aucune connaissance de ce fait. Alors elle se retourna vers son secrétaire, qui, les mains croisées sur la poitrine, attendait la sentence. « Vous imputez à ce jeune homme qui entre dans le monde, et qui n’a que sa réputation pour fortune, des choses abominables. Appelez vos témoins : où sont-ils ? — Je n’en ai pas, répondit-il humblement, mais je l’ai vu. — Votre parole est sans valeur devant le témoignage de tous les gens du village et la bonne renommée du jeune homme » ; puis, prenant le ton sévère d’un juge, elle se tourna vers l’accusé Michel Toutounji : « Si vos yeux et vos lèvres ont commis le crime, si vous avez regardé cette femme, si vous l’avez séduite et embrassée, alors votre œil et vos lèvres en porteront le châtiment. Qu’on le saisisse et qu’on le tienne ! Et toi, barbier, rase le sourcil gauche et la moustache droite du jeune homme. » Ce qui fut dit fut fait « sam’an wa tâ’atan, j’écoute et j’obéis », comme dans les contes. Quatre ans plus tard, Lady Stanhope, qui se félicitait d’une justice si peu nuisible au condamné, reçut une lettre où Toutounji s’amusait à lui raconter que l’histoire de la séduction était bien vraie, et que sa moustache et son sourcil se portaient bien.”

Cette parodie orientaliste de jugement à la Haroun el-Rachid fascinait Sarah ; qu’elle fût avérée ou non (et, au vu des mœurs de la dame, il était probable qu’elle le soit) importait moins que de montrer à quel point l’Anglaise avait intégré les mœurs supposées de ces druzes et chrétiens libanais de la montagne où elle résidait et comment sa légende avait colporté ces attitudes ; elle nous décrivait avec passion la gravure où on la voit, âgée déjà, assise dans une posture noble, hiératique, celle d’un prophète ou d’un juge, sa longue pipe à la main, loin, très loin des images alanguies des femmes dans les harems ; Sarah nous expliquait son refus de porter le voile et son choix de s’habiller certes “à la turque”, mais en homme. Elle racontait la passion que Lady Hester inspira à Lamartine, le poète orateur, l’ami de Liszt et de Hammer-Purgstall, avec lequel il partage une histoire de l’Empire ottoman : pour les Français un poète sans égal, mais aussi un prosateur de génie — comme Nerval, mais dans une moindre mesure, Lamartine se révélait dans son voyage en Orient, sortait de ses gonds parisiens, ouvrait sa phrase ; le politicien s’affranchissait, face à la beauté de l’inconnu, de ses effets de manches et de son lyrisme toussotant. Peut-être, et c’est bien triste, fallut-il la perte de sa fille Julia, morte de tuberculose à Beyrouth, pour que le Levant cristallise en lui la douleur et la mort ; il fallut, comme la Révélation pour d’autres, la pire blessure, la souffrance ultime afin que ses yeux, sans le népenthès d’Hélène de Troie, encombrés de larmes, dessinent le portrait magnifique, de beauté sombre, d’un Levant originel : une source magique qui à peine découverte se met à cracher la mort. Lamartine venait en Orient pour voir le chœur d’une église qui s’est révélé muré, visiter la cella d’un temple qu’on a condamné ; il se tenait droit face à l’autel, sans s’apercevoir que les rayons du couchant inondaient le transept derrière lui. Lady Stanhope le fascine car elle est au-delà de ses interrogations ; elle est dans les étoiles, disait Sarah ; elle lit le destin des hommes dans les astres — à peine arrivé, elle propose à Lamartine de lui révéler son avenir ; celle qu’il appelle “la Circé des déserts” lui explique ensuite, entre deux pipes parfumées, son syncrétisme messianique. Lady Stanhope lui révèle que l’Orient est sa patrie véritable, la patrie de ses pères et qu’il y reviendra, elle le devine à ses pieds : “Voyez, dit-elle, le cou-de-pied est très élevé, il y a entre votre talon et vos doigts, quand votre pied est à terre, un espace suffisant pour que l’eau y passe sans vous mouiller — c’est le pied de l’Arabe ; c’est le pied de l’Orient ; vous êtes un fils de ces climats et nous approchons du jour où chacun rentrera dans la terre de ses pères. Nous nous reverrons.”

Cette anecdote podologique nous avait beaucoup fait rire ; François-Marie n’avait pas pu s’empêcher d’enlever ses godasses pour vérifier s’il était appelé à revenir en Orient ou non — à son grand désespoir il avait, disait-il, “le pied bordelais”, et il retournerait, à la fin des temps, non pas au désert, mais dans une bastide de l’Entre-Deux-Mers, du côté de chez Montaigne, ce qui, tout bien pesé, était aussi enviable.

Maintenant que j’y pense, les pieds de Sarah ont un pont parfait, sous lequel coulerait aisément une petite rivière ; elle parlait dans la nuit et c’était notre magicienne du désert, ses récits enchantaient le scintillant métal des pierres et des étoiles — les aventurières de l’Orient n’avaient pas toutes connu l’évolution mystique de Mme Stanhope, la recluse anglaise du mont Liban, son trajet vers le dépouillement de ses biens, son abandon progressif de ses oripeaux occidentaux, la construction graduelle de son propre monastère, monastère d’orgueil ou d’humilité ; toutes les voyageuses n’avaient pas reçu l’illumination tragique de Lady Hester ou d’Isabelle Eberhardt au désert, loin de là — c’est François-Marie qui reprit la parole, malgré une interruption de Bilger non seulement pour servir à boire, mais surtout pour essayer de raconter lui aussi une histoire, une partie des aventures d’Alois Musil, dit Lawrence de Moravie ou Alois d’Arabie, orientaliste et espion des Habsbourg que les Français ne connaissaient pas — surtout une tentative pour redevenir le centre de l’attention : désastreuse tentative, qui aurait précipité bien des commensaux dans le sommeil, tant son français était incompréhensible ; par suffisance ou présomption, il refusait de parler anglais. Fort heureusement, et alors que je commençais à avoir honte pour lui et pour Alois Musil, il fut habilement interrompu par François-Marie. Ce spécialiste de l’histoire du mandat français au Levant s’appuya sur Lady Hester et Lawrence de Moravie pour ramener diplomatiquement la conversation à Palmyre. La destinée de Marguerite d’Andurain dite Marga représentait pour lui l’antithèse de celle de Stanhope, d’Eberhardt ou de Schwarzenbach, leur double noir, leur ombre. Nous nous réchauffions grâce à l’accent de François-Marie et surtout au vin libanais qu’avait débouché Bilger ; les longues boucles rousses de ma voisine rougeoyaient au gré des dernières braises qui modelaient son visage de demi-teintes graves. La vie de Marga d’Andurain était pour François-Marie l’histoire d’un échec tragique — la belle aventurière était née à la toute fin du XIXe siècle au sein d’une bonne famille de Bayonne (ce détail fut évidemment mis en relief par l’historien gascon ; il avait remis ses chaussures pour protéger ses arpions du froid), puis mariée jeune à son cousin, petit noble basque promis à un grand avenir, mais qui se révéla plutôt mou et velléitaire, passionné presque exclusivement de chevaux. Marga était, elle, au contraire, d’une force, d’une vitalité et d’une débrouillardise exceptionnelles. Après une brève tentative d’élevage d’équidés en Argentine avant-guerre, le couple débarque à Alexandrie en novembre 1925 et s’installe au Caire, en face du salon de thé Groppi, place Soliman-Pacha, centre de la ville “européenne”. Marga avait le projet d’y ouvrir un institut de beauté et un commerce de perles artificielles. Très vite, elle fréquente la belle société cairote, et notamment les aristocrates britanniques du Gezira Sporting Club sur l’île de Zamalek. C’est de cette époque que date l’adjonction du titre de “comtesse” à son nom de famille : elle s’anoblit pour ainsi dire par contagion. Deux ans plus tard, elle décide d’accompagner une amie anglaise dans un voyage en Palestine et en Syrie, voyage dont le guide serait le major Sinclair, responsable du service de renseignement des armées à Haïfa. C’est en sa compagnie que Marga parvient pour la première fois à Palmyre, après une épuisante route depuis Damas où, fatiguée et jalouse, l’amie britannique a préféré les attendre. Les relations tendues entre la France et la Grande-Bretagne au Levant, la récente rébellion syrienne et sa répression sanglante font que les militaires français sont assez soupçonneux quant aux activités des étrangers sur le territoire de leur mandat — la garnison de Palmyre va donc s’intéresser de près au couple qui s’installe à l’hôtel construit par Fernando de Aranda. Il est fort probable que Sinclair et Marga y devinrent amants ; leur liaison alimenta les rapports des officiers français désœuvrés, rapports qui parvinrent jusqu’au colonel Catroux, alors en charge du renseignement à Beyrouth.

L’aventure palmyréenne de l’élégante comtesse d’Andurain commençait par une accusation d’espionnage qui empoisonnait déjà ses relations avec les autorités françaises du Levant — cette réputation d’espionne devait ressurgir tout au long de sa vie, chaque fois que la presse ou l’administration s’intéresseraient à elle.

Quelques mois plus tard, Sinclair mourait, suicidé par amour, selon la rumeur. Entretemps, Marga d’Andurain s’était installée à Palmyre avec son mari. Elle était tombée amoureuse — non plus d’un major anglais, mais du site, des Bédouins et du désert ; elle avait acquis quelques terrains où elle pensait se consacrer (comme en Argentine) à l’élevage. Elle raconte dans ses Mémoires ses chasses à la gazelle en compagnie des nomades, ses nuits sous la tente, la tendresse filiale qu’elle éprouve pour le cheikh qui commande cette tribu. Très vite, le couple d’Andurain renonce à l’agriculture pour se voir confier par les autorités mandataires la gestion de l’hôtel (alors le seul de la ville) de Palmyre, en déshérence, hôtel qu’on lui permettra même (apparemment, ajoutait François-Marie ; il y a souvent, comme pour tout témoignage, une légère différence entre ce que Marga raconte et le reste des sources) d’acheter quelque temps plus tard : elle décide d’appeler l’établissement l’hôtel Zénobie, en hommage à la reine du IIIe siècle après J.-C. vaincue par Aurélien. Tous les touristes de l’époque passent donc chez les d’Andurain ; Marga s’occupe de l’hôtel pendant que son mari se distrait comme il peut, montant à cheval ou fréquentant les officiers de la garnison palmyréenne qui veillent sur le terrain d’aviation et commandent une petite troupe de méharistes, restes de la Seconde Armée d’Orient, décimée par le conflit mondial et la révolte syrienne.

Cinq ans plus tard, Marga d’Andurain s’ennuie. Ses enfants ont grandi ; la reine de Palmyre se rend compte que son royaume n’est qu’un tas de cailloux et de poussière, certes romantique, mais sans aventure ni gloire. C’est alors qu’elle conçoit un projet fou, inspiré par les personnages féminins qui peuplent son imaginaire, Lady Stanhope, Jane Digby l’amoureuse, Lady Anne Blunt la petite-fille de Byron ou Gertrude Bell, qui est morte quelques années plus tôt et dont elle a appris l’incroyable histoire auprès de Sinclair et de ses amis britanniques. Elle rêve d’aller plus loin que tous ces modèles et d’être la première femme européenne à se rendre en pèlerinage à La Mecque, puis de traverser le Hedjaz et le Nejd pour parvenir au golfe Persique et pêcher (ou tout simplement acheter) des perles. Au début 1933, Marga trouve un moyen de mener à bien son voyage : contracter un mariage blanc avec Suleyman Dikmari, un méhariste de Palmyre originaire d’Oneiza dans le Nejd, de la tribu des Mutayrs, qui souhaite rentrer chez lui, mais n’en a pas les moyens financiers. C’est un homme simple, illettré ; il n’a jamais quitté le désert. Il accepte, moyennant une forte somme qui lui sera payée au retour, d’accompagner la soi-disant comtesse en Arabie, à La Mecque et Médine, puis sur la côte à Bahreïn et de la ramener en Syrie. Avant de partir elle lui fait bien sûr jurer devant témoins qu’il ne cherchera pas à consommer le mariage et qu’il lui obéira en tout. À l’époque (et j’ai à ce moment l’impression que François-Marie, très en verve, ne nous donne ces précisions que pour le plaisir de faire montre de ses connaissances historiques) le Nejd et le Hedjaz viennent d’être unifiés par le prince Ibn Séoud, qui a défait et chassé les Hachémites de son territoire — il ne reste aux descendants des chérifs de La Mecque que l’Irak et la Jordanie, où ils sont soutenus par les Britanniques. L’Arabie Saoudite naît juste au moment où Marga d’Andurain décide d’entreprendre son pèlerinage. Le pays se distingue par son identité bédouine et majoritairement wahhabite, puritaine et intransigeante. Le royaume est interdit aux non-musulmans ; bien évidemment, Ibn Séoud se méfie de possibles interventions britanniques ou françaises dans son pays à peine unifié. Toutes les légations sont confinées à Djeddah, port de La Mecque, sur la mer Rouge, un trou entre deux rochers, sans eau douce, infesté de requins et de cancrelats, où l’on a le choix entre mourir de soif, d’insolation ou d’ennui — sauf au moment du pèlerinage : point d’arrivée dans la péninsule des musulmans de l’océan Indien et de l’Afrique, la petite ville voit transiter des dizaines de bateaux transportant des milliers de pèlerins, avec tous les risques (policiers, sanitaires, moraux) que cela comporte. C’est dans ce décor qu’accostent Marga d’Andurain et son “mari-passeport”, comme elle l’appelle, au début du pèlerinage, après une conversion officielle à l’islam et un mariage (compliqué) en Palestine. Elle s’appelle à présent Zeynab (en hommage, toujours, à la reine de Palmyre Zénobie). Malheureusement pour elle, les choses tournent vite très mal : le médecin responsable de l’immigration lui apprend que la loi du Hedjaz requiert un délai de deux ans entre la conversion et l’admission au pèlerinage. Suleyman le Bédouin est donc envoyé à La Mecque solliciter un permis exceptionnel au roi Abdelaziz. Marga-Zeynab ne peut pas l’accompagner, mais ne peut pas non plus, par décence, se loger seule à l’hôtel — elle est donc confiée à la garde du harem du gouverneur de Djeddah, où elle restera recluse quelques jours, essuyant toutes les humiliations, mais réussissant à se faire accepter par les épouses et les filles du gouverneur. Elle nous livre d’ailleurs, disait François-Marie, un intéressant témoignage sur la vie dans un harem de province, un des rares que nous possédions pour cette région et cette période. Finalement, Suleyman rentre de La Mecque sans avoir obtenu de permis exceptionnel pour sa femme ; il doit donc l’emmener dans sa famille, près d’Oneiza. Entretemps, Zeynab est redevenue Marga : elle fréquente Jacques Roger Maigret, consul de France (il représente d’ailleurs la France à Djeddah pendant dix-sept ans, dix-sept longues années, sans se plaindre outre mesure, jusqu’en 1945 ; j’espère, disait François-Marie, qu’on l’a au moins fait chevalier ou commandeur de quelque ordre républicain pour ce règne interminable), et surtout son fils, auquel elle offre ses premiers émois érotiques : pour le tout jeune homme, l’arrivée de la belle Marga dans le royaume du puritanisme wahhabite est un rayon de soleil — malgré la différence d’âge, il l’emmène se baigner secrètement en dehors de la ville ; il promène Zeynab, dans son long voile noir, à travers les ruelles de Djeddah. Marga pousse la provocation jusqu’à introduire clandestinement son jeune amant dans la chambre d’hôtel que le pouvoir du consul (bien qu’elle ne soit légalement plus française) a réussi à lui dégotter pour la tirer du harem. Suleyman insiste pour poursuivre un voyage que la comtesse n’a plus du tout envie de mener à bien : elle craint d’être retenue prisonnière, loin dans le désert, là où l’influence de Maigret ne pourrait plus la tirer d’affaire.

Une nuit, on frappe à sa porte : la police royale. Elle cache son amant sous le lit, comme dans une comédie de boulevard, croyant qu’il s’agit d’une affaire de mœurs — mais la chose est autrement plus grave : son mari-passeport a expiré. Suleyman est mort, empoisonné, et a accusé sa femme Zeynab de lui avoir donné un remède mortel pour se débarrasser de lui. Marga d’Andurain est jetée en prison, dans un cachot atroce, qui concentre toutes les horreurs de Djeddah : chaleur, humidité, cafards volants, puces, crasse, excréments.

Elle va y passer deux mois.

Elle risque la peine de mort pour meurtre et adultère.

Son sort est entre les mains du qadi de La Mecque.

Le consul Maigret ne donne pas cher de sa peau.

Le 30 mai, L’Orient-Le Jour, quotidien de Beyrouth, annonce sa mort par pendaison.

François-Marie marque une pause — je ne peux m’empêcher de jeter un coup d’œil sur l’hôtel Zénobie, dont on aperçoit la masse sombre loin en contrebas, puis sur le visage de Sarah, qui sourit de l’effet ménagé par le conteur. Marga d’Andurain n’est effectivement pas morte pendue au Hedjaz, mais vingt ans plus tard, assassinée de la plus sordide façon sur son voilier à Tanger alors qu’elle se préparait à se lancer dans la contrebande d’or depuis la zone internationale. Suleyman Dikmari n’est que le second cadavre sur sa route marquée par la mort violente. Le dernier sera le sien, abandonné à la mer lesté d’un plot en béton, dans la baie de Malabata.

François-Marie poursuit son récit ; il explique que Marga a été aperçue donnant à son mari, le matin de son décès, lors de leur dernière entrevue, un cachet blanc. Elle allègue qu’il s’agit d’un cachet de Kalmine, remède inoffensif dont elle fait un usage constant : on a retrouvé dans ses bagages quelque dix boîtes de ce médicament, contenant principalement de la quinine et de la codéine. Un échantillon est envoyé au Caire pour analyse. Entretemps, sans qu’elle le sache, la presse orientale relate ses aventures. On décrit l’espionne franco-britannique, la Mata Hari du désert, prisonnière des geôles d’Abdelaziz ; on l’exécute une fois, on la ressuscite le lendemain ; on imagine une conspiration selon laquelle les services d’Ibn Séoud auraient liquidé le pauvre Bédouin pour contraindre Marga d’Andurain à rentrer chez elle.

Finalement, puisqu’aucune autopsie n’a été pratiquée, conformément à la stricte loi religieuse du royaume, et que l’analyse de la Kalmine réalisée au Caire a démontré que la poudre des cachets est sans danger, elle est acquittée faute de preuves après deux mois de détention.

François-Marie regardait l’assistance avec un petit sourire ironique ; on sentait qu’il avait quelque chose à ajouter. Je pensais à la Kalmine, dont le nom m’avait frappé ; je me suis rappelé ces boîtes en métal bleues qui décoraient la salle de bains de ma grand-mère à Saint-Benoît-la-Forêt, et où était inscrit “malaise, fatigue, fièvre, insomnie, douleurs” ; je me suis souvenu que c’était les laboratoires Métadier qui fabriquaient cette panacée et que Paul Métadier, premier balzacien de Touraine, avait transformé le château de Saché en musée Balzac. Tout est lié. Balzac, après l’affaire Jane Digby — Lady Ell’, avait un lien de plus avec Palmyre. Marga d’Andurain ignorait certainement, lorsqu’elle reçut en cadeau par la poste, après la publication de sa version des faits dans L’Intransigeant, cent cachets de Kalmine envoyés directement par le laboratoire pour la remercier de cette publicité gratuite, que la fortune de la Kalmine à laquelle elle avait participé permettrait de rendre hommage, dans ce château qu’il appréciait, au grand homme de lettres. Paul Métadier n’aurait certainement pas envoyé ces remèdes promotionnels s’il avait soupçonné qu’en réalité c’était bien un cachet estampillé “Laboratoires Métadier — Tours” qui avait empoisonné Suleyman Dikmari le guerrier de la tribu des Mutayrs ; François-Marie tenait cette information des souvenirs inédits de Jacques d’Andurain, fils cadet de la comtesse. Jacques d’Andurain racontait comment, à Beyrouth, au moment du départ de sa mère vers La Mecque, celle-ci lui avait confié ses doutes vis-à-vis de Suleyman, selon elle le seul véritable “maillon faible” de son voyage ; Suleyman, le désir de Suleyman, la virilité de Suleyman étaient les obstacles les plus incontrôlables de l’équipée. Elle serait à sa merci, à La Mecque, au Nejd ; son “mari-passeport” aurait droit (ou ainsi l’imaginait-elle) de vie et de mort sur elle : il était logique qu’elle eût, elle aussi, la possibilité de le tuer. Elle demanda donc à son fils d’acquérir pour son compte, à Beyrouth, du poison, sous prétexte de tuer un chien, un gros chien, un très gros chien, vite et sans douleur. Elle conserva cette substance dans un cachet de Kalmine, débarrassé de son contenu originel.

On n’en sait pas plus.

François-Marie nous regardait, content de son petit effet. Sarah reprit la parole ; elle s’était levée pour se réchauffer les mains un instant aux braises mourantes.

— Il y a une coïncidence amusante, Annemarie Schwarzenbach passe à Palmyre au cours de son deuxième voyage au Levant, de Beyrouth à Téhéran, en compagnie de son mari Claude Clarac, secrétaire d’ambassade en Iran. Elle raconte son séjour au Zénobie et sa rencontre avec Marga d’Andurain dans une nouvelle intitulée Beni Zaïnab. Elle pense qu’il est fort possible qu’elle ait effectivement empoisonné son mari… Ou du moins, qu’elle en a le caractère. Pas d’une empoisonneuse, mais d’une femme si décidée qu’elle est prête à balayer tous les obstacles entre elle et le but qu’elle s’est fixé.

Julie et François-Marie avaient l’air d’accord.

— C’est une existence entièrement marquée par la violence, une métaphore de la violence coloniale, une parabole. Peu de temps après son retour à Palmyre, une fois ses ennuis administratifs plus ou moins terminés, son mari Pierre d’Andurain est assassiné sauvagement à coups de couteau. On conclut à une vengeance de la famille de Suleyman, même si Marga et son fils soupçonnent (et dénoncent) un complot d’officiers français qui tireraient les ficelles. Elle rentre en France avant la guerre ; elle passe l’Occupation entre Paris et Nice, vivant de trafics divers, bijoux, opium ; en 1945 son fils aîné se suicide. En décembre 1946 elle est arrêtée et placée en garde à vue pour l’empoisonnement de son filleul, Raymond Clérisse, par ailleurs agent du renseignement de la Résistance : c’est à ce moment que la presse se déchaîne. On lui attribue pas moins de quinze meurtres, des affaires d’espionnage, une collaboration avec la bande de Bonny et Lafont, les truands gestapistes parisiens et Dieu sait combien d’autres forfaits. Tous ces articles en disent long sur les fantasmes français à la Libération — entre imaginaire colonial, espionite de guerre, souvenirs de Mata Hari et des crimes du Dr Petiot, le médecin aux soixante-trois cadavres, qui vient d’être guillotiné. Elle est finalement relâchée faute de preuves quelques jours plus tard. Là aussi, elle avoue à mots couverts à son fils, peu de temps avant sa propre mort, sa responsabilité dans l’affaire — c’est plus ou moins tout ce que l’on sait du sombre destin de la reine de Palmyre.

Sarah fit remarquer à quel point l’association sexualité-Orient-violence avait du succès dans l’opinion publique, jusqu’à aujourd’hui ; un roman sensationnaliste, à défaut d’être sensationnel, reprenait les aventures de la comtesse d’Andurain, Marga, comtesse de Palmyre. D’après elle, ce livre, sans s’embarrasser de vraisemblance ni respecter les faits, insistait lourdement sur les aspects les plus “orientaux” de l’affaire : la luxure, la drogue, l’espionnage et la cruauté. Pour Sarah, ce qui rendait le personnage de Marga si intéressant était sa passion de la liberté — liberté si extrême qu’elle s’étendait au-delà de la vie même d’autrui. Marga d’Andurain avait aimé les Bédouins, le désert et le Levant pour cette liberté, peut-être tout à fait mythique, sûrement exagérée, dans laquelle elle pensait pouvoir s’épanouir ; elle n’avait pas été à la hauteur de ses rêves, ou plutôt si, elle s’y était entêtée, à tel point que cette belle liberté s’était corrompue en un orgueil criminel qui finit par lui être fatal. Le miracle de sa vie étant d’ailleurs qu’elle n’ait pas rencontré plus tôt la hache du bourreau ou le poignard de la vengeance, courant la vie en faisant des pieds de nez au Destin et à la loi pendant des années.

Bilger s’était levé à son tour pour se réchauffer un peu — l’air était de plus en plus glacial, limpide ; en bas de notre colline, les lumières de la ville s’éteignaient peu à peu, il devait être aux environs de minuit. L’hôtel Zénobie était toujours illuminé, je me demandais si le personnel actuel de l’établissement se souvenait de cette fausse comtesse véritable assassine et de son mari mort au milieu de ce désert gris acier qui n’était pas du tout, dans la nuit froide, un endroit agréable, ni même (je m’en serais voulu d’avouer cette pensée à mes compagnons) paré de l’irrésistible beauté que certains lui prêtaient.

L’indulgence de Sarah envers les criminelles, les traîtresses et les empoisonneuses est toujours un mystère ; ce penchant pour les bas-fonds de l’âme n’est pas sans rappeler la passion de Faugier pour ceux des villes — que je sache Sarah n’a jamais été espionne et n’a tué personne, Dieu merci, mais elle a toujours eu un intérêt pour l’horreur, pour les monstres, le crime et les entrailles : quand j’ai eu abandonné, ici à Vienne, mon Standard dont la couleur cul de singe sied si bien au teint des lecteurs, dans ce café Maximilien près de la Votivkirche, après avoir écarté l’expédition dans le mouroir de Kafka, elle m’a contraint (en maugréant tout ce que je pouvais, quel idiot, drôle de façon de se rendre aimable, parfois je fais — nous faisons — exactement le contraire de ce que le cœur commanderait) à visiter le musée du Crime : au rez-de-chaussée et au sous-sol d’une jolie maison du XVIIIe siècle à Leopoldstadt, nous avons donc visité le musée de la Police de Vienne, un musée officiel, pour ainsi dire estampillé viennois, le musée des assassins et des assassinés, avec crânes défoncés ou percés de balles, armes des crimes, pièces à conviction, photographies, atroces photographies de corps mutilés, de cadavres découpés pour être dissimulés dans des paniers d’osier et abandonnés aux ordures. Sarah observait ces horreurs avec un calme intérêt, le même, imaginais-je, que celui de Sherlock Holmes ou d’Hercule Poirot, le héros d’Agatha Christie que l’on croisait partout en Orient, d’Istanbul à Palmyre en passant par Alep — son époux était archéologue, et les archéologues furent les premiers parasites qui sautèrent sur le râble oriental, depuis Vivant Denon et l’expédition d’Égypte : la conjonction de l’intérêt romantique pour la ruine et du renouveau de la science historique poussa des dizaines d’archéologues vers l’est, origine de la civilisation, de la religion et accessoirement producteur d’objets monnayables en prestige ou en espèces sonnantes et trébuchantes ; la mode égyptienne, puis nabatéenne, assyrienne, babylonienne, perse encombrait les musées et les antiquaires de débris de toutes sortes, comme les antiquités romaines à la Renaissance — les ancêtres de Bilger parcouraient l’Empire ottoman de Bithynie jusqu’en Élam, emmenant souvent leurs femmes avec eux, femmes qui devinrent, comme Jeanne Dieulafoy ou Agatha Christie, écrivaines, quand elles ne s’adonnaient pas elles-mêmes, telles Gertrude Bell ou Annemarie Schwarzenbach, aux joies archéologiques. L’archéologie était, avec la mystique, une des formes d’exploration les plus fécondes du Proche et Moyen-Orient et Bilger en convenait, cette nuit-là à Palmyre, quand, réchauffé par le vin libanais il daigna participer, en anglais cette fois-ci, à notre Séance, cette Maqâma tadmoriyya, avec toute l’éloquence britannique qu’il avait rapportée de son séjour à Oxford, d’où étaient sortis tant de distingués orientalistes — il était resté debout ; sa figure ronde était entièrement dans l’ombre et on n’en distinguait que la limite blonde des cheveux courts, une auréole. La bouteille à la main, selon son habitude, il apporta sa contribution au désert, comme il disait, en nous parlant des archéologues et des botanistes qui avaient contribué à l’exploration de l’Arabie mystérieuse : Bilger, pourtant si urbain, avait lui aussi rêvé du désert, et pas uniquement en suivant les aventures de Kara Ben Nemsi à la télévision ; avant de devenir un spécialiste de la période hellénistique, il avait essayé sans succès de “faire son trou” dans l’archéologie de l’Arabie préislamique — la geste des explorateurs de la péninsule n’avait pas de secrets pour lui. Il commença par balayer l’intérêt de personnages comme cette Marga d’Andurain qu’il venait de découvrir. En termes de violence, de folie et d’excentricités, les voyageurs au Nejd, au Hedjaz ou dans le Djebel Chammar offraient des récits bien plus extraordinaires — et même, ajoutait-il avec grandiloquence, de vrais chefs-d’œuvre littéraires. Il se lança ensuite dans une histoire compliquée de l’exploration de l’Arabie dont je n’ai pas retenu grand-chose, mis à part les noms du Suisse Burckhardt, des Anglais Doughty et Palgrave, du Français Huber et de l’Allemand Euting — sans oublier les incontournables du désert, Richard Burton l’homme aux mille vies et les époux Blunt, incorrigibles hippophiles qui sillonnèrent les sables à la recherche des plus beaux chevaux dont ils cultivèrent ensuite la lignée, le noble stud arabe, dans leur haras du Sussex — Anne Blunt m’était d’ailleurs la plus sympathique de tout ce tas d’explorateurs, car elle était violoniste et ne possédait rien de moins qu’un Stradivarius pour instrument. Un Stradivarius au désert.

Il y aurait peut-être une apostille à rajouter à mon ouvrage, une coda, voire un codicille,

qui rendrait compte de la passion de mes confrères d’autrefois pour le déguisement et les costumes locaux — beaucoup de ces explorateurs politiques ou scientifiques se crurent obligés de se travestir, autant pour le confort que pour passer inaperçus : Burton en pèlerin dans la caravane de La Mecque ; le sympathique orientaliste hongrois Armin Vambery, l’ami du comte de Gobineau, en vagabond mystique (crâne rasé, robe de Boukhara) pour explorer la Transoxiane depuis Téhéran ; Arthur Conolly, premier joueur du Grand Jeu, qui finira démasqué et décapité à Boukhara, en marchand persan ; Julius Euting en Bédouin, T. E. Lawrence (qui avait bien lu son Kipling) en guerrier des Howeitats — tous racontent le plaisir un peu enfantin qu’il y a (quand on aime le danger) à se faire passer pour ce qu’on n’est pas, la palme revenant aux explorateurs du Sud du Sahara et du Sahel, René Caillié le conquérant de Tombouctou se travestissant en Égyptien et surtout Michel Vieuchange, jeune amoureux du désert dont il ignorait tout ou presque, qui se déguise d’abord en femme puis en outre à sel pour entrevoir un quart d’heure la ville de Smara, certes mythique mais ruinée et abandonnée depuis longtemps par ses habitants, avant de retrouver son grand sac de jute, malade, ballotté au gré des pas des chameaux pendant des jours, sans lumière dans une chaleur de four : il finit par expirer d’épuisement et de dysenterie à Agadir, âgé seulement de vingt-six ans. Sarah préfère la simplicité de quelques âmes plus sincères ou moins folles, certaines au destin malheureusement tout aussi tragique, comme Isabelle Eberhardt, amoureuse de l’Algérie et de la mystique musulmane — Isabelle s’habillait certes en cavalier arabe et se faisait appeler Si Mahmoud, mais sa passion pour l’Islam et sa foi étaient on ne peut plus profondes ; elle finit tragiquement noyée par une inondation subite, à Aïn Sefra, dans ce Sud oranais qu’elle aimait tant. Sarah rappelait souvent, à son propos, qu’elle avait même conquis le général Lyautey, pourtant d’ordinaire peu passionné par les excentricités, à tel point qu’il passa des jours, désespéré, à la recherche de son corps d’abord et de ses journaux ensuite — il finit par les trouver, ces carnets, dans les ruines du gourbi d’Isabelle, et le manuscrit complet de Sud oranais fut arraché à la boue par les militaires avec une patience de philatélistes décollant des timbres.

La vraie question de Bilger à Palmyre, qui ne se souciait guère de mystique et de déguisements, mis à part les anecdotes divertissantes sur les affabulateurs de tout poil qui peuplaient ces contrées (les plus drôles concernaient bien évidemment les aventures du Français Charles Huber et de l’Allemand Julius Euting, véritables Laurel et Hardy d’Arabie), était celle du rapport entre archéologie et espionnage, entre science militaire et science tout court. Comment rassurer aujourd’hui les Syriens sur nos activités, râlait Bilger, si nos prédécesseurs les plus fameux ont joué un rôle politique, secret ou public, au Moyen-Orient ? Il était désespéré par ce constat : les archéologues célèbres avaient tous, à un moment ou un autre, trempé dans des affaires d’État. Il fallut le rassurer : heureusement ou malheureusement, les archéologues n’avaient pas été les seuls à servir les militaires, bien au contraire ; à peu près toutes les branches de la science (linguistes, spécialistes de science religieuse, historiens, géographes, littérateurs, ethnologues) avaient eu des rapports avec leurs gouvernements d’origine en temps de guerre. Bien sûr tous n’avaient pas nécessairement porté les armes comme T. E. Lawrence ou mon compatriote Alois Musil Lawrence de Moravie mais beaucoup (femmes comprises, comme Gertrude Bell, ajoutait Sarah) avaient, à un moment ou un autre, mis leurs connaissances au service de la nation européenne dont ils étaient les ressortissants. Certains par conviction nationaliste, d’autres pour le gain, financier ou académique, qu’ils pouvaient en retirer ; d’autres enfin malgré eux — c’étaient leurs travaux, leurs livres, les récits de leurs explorations qui étaient utilisés par les soldats. On savait que les cartes ne servaient qu’à faire la guerre, disait François-Marie, eh bien les récits de voyage aussi. Depuis que Bonaparte en Égypte en 1798 avait mis à contribution les savants pour rédiger sa proclamation aux Égyptiens et essayer de passer pour leur libérateur, les scientifiques, les artistes et leurs travaux s’étaient retrouvés à participer, bon gré mal gré, aux enjeux politiques et économiques de l’époque. Il n’était néanmoins pas possible, soutenait Sarah, de condamner tout ce petit monde en bloc ; autant reprocher à la chimie la poudre et la balistique à la physique : il fallait ramener les choses à l’individu et s’abstenir de fabriquer un discours général qui devenait à son tour une construction idéologique, un objet sans autre portée que sa propre justification.

Le débat est devenu houleux ; Sarah avait lâché le Grand Nom, le loup était apparu au milieu du troupeau, dans le désert glacial : Edward Saïd. C’était comme invoquer le Diable dans un couvent de carmélites ; Bilger, épouvanté à l’idée qu’on puisse l’associer à un quelconque orientalisme, commença immédiatement une autocritique embarrassée, en reniant père et mère ; François-Marie et Julie étaient plus nuancés sur la question, tout en reconnaissant que Saïd avait posé une question brûlante mais pertinente, celle des rapports entre savoir et pouvoir en Orient — je n’avais pas d’opinion, et je n’en ai toujours pas, je crois ; Edward Saïd était un excellent pianiste, il a écrit sur la musique et créé avec Daniel Barenboïm l’orchestre West-östlicher Divan, géré par une fondation basée en Andalousie, où l’on s’attache à la beauté dans le partage et la diversité.

Les voix commençaient à être vaincues par le vin, le froid et la fatigue ; nous avons installé nos lits de fortune à même le rocher du parvis. Julie et François-Marie d’un côté, Sarah et moi de l’autre — Bilger et sa bouteille avaient préféré (sans doute plus malins que nous) se réfugier dans la voiture, garée quelques mètres en contrebas ; nous les avons retrouvés au petit matin, Bilger assis sur le siège du conducteur, le visage écrasé contre la vitre couverte de buée, et la bouteille vide coincée dans le volant, pointant son goulot accusateur vers la figure de l’archéologue endormi.

Deux couvertures dessous, deux dessus, voilà notre couche palmyréenne ; Sarah s’était roulée en boule contre moi, le dos près de mon ventre. Elle m’avait demandé gentiment si cela ne me dérangeait pas : j’avais essayé de ne pas laisser paraître mon enthousiasme, non bien sûr, nullement, et je bénissais la vie nomade — ses cheveux sentaient l’ambre et le feu de bois ; je n’osais pas bouger, de peur de troubler sa respiration, dont le rythme m’envahissait ; j’essayais d’inspirer comme elle, adagio d’abord, puis largo ; j’avais auprès de ma poitrine la longue courbure de son dos, barrée par le soutien-gorge, dont je sentais l’agrafe contre mon bras replié ; elle avait froid aux jambes et les avait un peu entortillées dans les miennes — le nylon était doux et électrique à la fois contre mes mollets. Mes genoux dans le creux des siens, il ne fallait pas que je pense trop à cette proximité, ce qui était bien sûr impossible : un désir immense, que je réussissais à étouffer, me consumait malgré tout, en silence. L’intimité de cette position était à la fois chaste et érotique, à l’image de l’Orient lui-même, et avant d’enfouir pour quelques heures mes paupières dans ses boucles, j’ai jeté un dernier regard, au-delà de la laine bleue, vers le ciel de Palmyre, pour le remercier d’être si inhospitalier.

Le réveil fut cocasse ; les voix des premiers touristes nous secouèrent juste avant l’aube — ils étaient souabes et leur dialecte chantant n’avait rien à faire à Palmyre. Avant de repousser la couverture sous laquelle nous grelottions, enlacés comme des perdus, je rêvais que je m’éveillais dans une auberge près de Stuttgart : totalement désorienté, j’ouvris les yeux sur un groupe de chaussures de randonnée, de grosses chaussettes, de jambes, certaines velues, d’autres non, surmontées de shorts couleur sable. Je suppose que ces bonnes gens devaient être aussi embarrassés que nous ; ils voulaient profiter du lever de soleil sur les ruines et tombaient au milieu d’un campement d’orientalistes. J’ai été pris d’une honte terrible ; j’ai rabattu immédiatement le tissu sur nos têtes, dans un réflexe idiot, ce qui était encore plus ridicule. Sarah s’était réveillée elle aussi et pouffait de rire ; arrête, chuchotait-elle, ils vont s’imaginer qu’on est nus là-dessous — les Allemands devaient deviner nos corps sous les couvertures et entendre nos messes basses ; il est hors de question que je sorte d’ici, j’ai murmuré. Sortir était une expression toute relative, puisque nous étions dehors, mais comme les enfants se cachent dans une grotte imaginaire, au fond de leurs draps, il était exclu que je retrouve le monde extérieur avant le départ de ces envahisseurs. Sarah se prêtait au jeu de bon gré, en riant ; elle avait ménagé un courant d’air qui nous permettait de ne pas étouffer complètement ; elle espionnait par un repli la position des guerriers ennemis autour de nous, qui paraissaient ne pas vouloir quitter le parvis. Je respirais son haleine, l’odeur de son corps au réveil. Elle était tout contre moi, allongée sur le ventre — j’ai osé passer mon bras autour de ses épaules, dans un geste, pensais-je, qui pouvait sembler fraternel. Elle a tourné le visage et m’a souri ; j’ai prié pour qu’Aphrodite ou Ishtar transforme notre abri en rochers, nous rende invisibles et nous laisse là pour l’éternité, dans ce recoin de bonheur que j’avais fabriqué sans le vouloir, grâce à ces chevaliers croisés souabes envoyés par un dieu inspiré : elle me regardait, immobile et souriante, les lèvres à quelques centimètres des miennes. J’avais la bouche sèche, j’ai détourné le regard, j’ai grogné je ne sais quelle absurdité et à peu près au même moment nous avons entendu la voix de François-Marie retentir : “Good morning ladies and gentlemen, welcome to Fakhr ed-Din’s Castle” ; nous avons risqué un coup d’œil hors de notre tente improvisée et éclaté de rire, ensemble, en voyant que le Français était sorti de son sac de couchage, la tignasse en bataille, juste vêtu d’un caleçon aussi noir que les poils qui couvraient son torse, pour saluer les visiteurs de l’aube — ce djinn réussit presque immédiatement à les mettre en fuite, mais je ne fis pas un geste pour relever le voile qui nous recouvrait, et Sarah non plus : elle restait là, si proche de moi. La lumière naissante parsemait de taches claires l’intérieur de notre caverne. Je me suis retourné, sans savoir pourquoi ; je me suis mis en boule, j’avais froid, elle m’a serré contre elle, je sentais son souffle dans mon cou, ses seins sur mon dos, son cœur avec le mien, et j’ai fait semblant de me rendormir, ma main dans la sienne, alors que le soleil de Baal allait réchauffer doucement ce qui n’en avait plus besoin.

Notre première nuit dans le même lit (elle dirait plus tard qu’on ne pouvait raisonnablement parler d’un même lit) me laissait un souvenir impérissable, des os endoloris et un catarrhe peu glorieux : je terminai notre expédition la goutte au nez, rougissant de ces sécrétions pourtant anodines, comme si mon tarin révélait au monde extérieur, d’une façon symbolique, ce que mon inconscient avait secrètement ourdi la nuit entière.

Les touristes avaient fini par nous déloger, ou du moins par nous contraindre à nous lever et à rompre nos faisceaux, la bataille étant perdue d’avance — patiemment, en brûlant des brindilles, nous avons réussi à faire bouillir de l’eau pour préparer un café turc ; je me revois assis sur le rocher, à contempler la palmeraie, loin au-delà des temples, une tasse à la main. Je comprenais le vers jusque-là énigmatique de Badr Shakir Sayyab, “Tes yeux sont une forêt de palmiers à l’aurore / ou un balcon, avec la lune loin au-dehors” qui ouvre Le Chant de la pluie ; Sarah était heureuse que j’évoque le pauvre poète de Bassora, perdu dans la mélancolie et la maladie. Cette nuit, ce matin, cette couverture avait créé entre nous une intimité, nos corps s’étaient apprivoisés, et ils ne souhaitaient plus se quitter — ils continuaient à se serrer, à se blottir l’un contre l’autre dans une familiarité que le froid ne justifiait plus.

Est-ce à ce moment-là que l’idée m’est venue de mettre ce poème en musique, sans doute ; est-ce la douceur glaciale de cette nuit au désert, les yeux de Sarah, le matin de Palmyre, les mythes flottant sur les ruines qui ont fait naître ce projet, c’est du moins ainsi que j’aime l’imaginer — peut-être y avait-il aussi un jeu du destin, c’est à mon tour d’être seul, malade et mélancolique dans Vienne endormie, comme Sayyab l’Irakien, Sayyab dont le sort me touchait tant à Damas. Il ne faut pas que je pense à l’avenir terrifiant que les livres de médecine me prédisent comme des pythies, à qui pourrais-je confier ces craintes, à qui pourrais-je révéler que j’ai peur de dégénérer, de pourrir comme Sayyab, peur que mes muscles et ma cervelle petit à petit se liquéfient, peur de tout perdre, de me défaire de tout, de mon corps et de mon esprit, par morceaux, par bribes, par squames, jusqu’à ne plus être capable de me souvenir, de parler ou de me mouvoir, est-ce que ce trajet a déjà commencé, c’est cela le plus terrible, est-ce que déjà en ce moment je suis moins que ce que j’étais hier, incapable de m’apercevoir de ma déchéance — bien sûr je m’en rends compte dans mes muscles, dans mes mains crispées, dans les crampes, les douleurs, les crises de fatigue extrême qui peuvent me clouer au lit, ou au contraire l’insomnie, l’hyperactivité, l’impossibilité de s’arrêter de penser ou de parler seul. Je ne veux pas me plonger dans ces noms de maladie, les toubibs ou les astronomes aiment à donner leurs propres noms à leurs découvertes, les botanistes, ceux de leurs femmes — on peut à la limite comprendre la passion de certains pour parrainer des astéroïdes, mais pourquoi ces grands docteurs ont-ils laissé leurs patronymes à des affections terrifiantes et surtout incurables, leur nom est synonyme aujourd’hui d’échec, d’échec et d’impuissance, les Charcot, Creutzfeldt, Pick, Huntington, autant de toubibs qui sont (dans un étrange mouvement métonymique, le guérisseur pour l’inguérissable) devenus la maladie elle-même et si le nom de la mienne est bientôt confirmé (le médecin est un obsédé du diagnostic ; des symptômes épars doivent être regroupés et prendre sens dans un ensemble : le bon Dr Kraus sera soulagé de me savoir mortellement atteint, enfin un syndrome connu, nommé comme par Adam lui-même) ce sera après des mois d’examens, d’errance de service en service, d’hôpital en hôpital — il y a deux ans, Kraus m’a envoyé consulter un Esculape spécialiste des maladies infectieuses et tropicales, persuadé que j’avais rapporté un parasite d’un de mes voyages, et j’eus beau lui expliquer que l’Iran ne regorge pas de vibrions agressifs ni d’infusoires exotiques (et surtout que je n’avais pas quitté l’Europe depuis des années), en bon Viennois, pour qui le vaste monde commence de l’autre côté du Danube, Kraus prit son air entendu et rusé, typique des savants lorsqu’ils souhaitent dissimuler leur ignorance, pour me gratifier d’un “on ne sait jamais”, phrase à laquelle son orgueil de Diafoirus souhaitait faire dire “moi, je sais, j’ai ma pensée de derrière”. Je me suis donc retrouvé face à un professionnel des infections allogènes, avec mes pauvres symptômes (migraines ophtalmiques, insomnies, crampes, douleurs très handicapantes dans le bras gauche), d’autant plus ennuyé de patienter dans un couloir d’hôpital que (bien évidemment) Sarah était à Vienne à ce moment-là, que nous avions d’urgentes et horribles visites touristiques sur le feu. Il avait fallu que je lui explique mon rendez-vous au centre hospitalier, mais sans avouer pourquoi : j’avais trop peur qu’elle ne m’imagine contagieux, ne s’inquiète de sa propre santé et ne me mette en quarantaine — il serait peut-être temps que je lui raconte mes difficultés, je n’ai pas encore osé, mais si demain la maladie me transforme en animal priapique et baveux ou en chrysalide desséchée dans sa chaise percée alors je ne pourrai plus rien lui dire, il sera trop tard. (Quoi qu’il en soit, perdue comme elle l’est apparemment au Sarawak, comment lui expliquer, quelle lettre écrire, et surtout pourquoi lui écrire à elle, que représente-t-elle pour moi, ou plutôt, encore plus mystérieux, que représenté-je pour elle ?) Je n’ai pas le courage non plus de parler à Maman, comment annoncer à une mère qu’elle va se retrouver, à près de soixante-quinze ans, à torcher son fils, à le nourrir à la cuiller jusqu’à ce qu’il s’éteigne, assez rabougri pour pouvoir retourner dans sa matrice, c’est une atrocité que je ne peux pas commettre, Dieu nous préserve, je préfère encore crever seul avec Kraus. Ce n’est pas le mauvais bougre, Kraus, je le déteste mais c’est mon seul allié, contrairement aux médecins de l’hôpital, qui sont des singes, malins et imprévisibles. Ce spécialiste des maladies tropicales portait une blouse blanche ouverte sur un pantalon de toile bleue ; il était un peu gras, avec une grosse figure ronde et un accent de Berlin. Comme c’est comique, j’ai pensé, il faut bien évidemment qu’un spécialiste des infections exotiques soit allemand, nous notre empire a toujours été européen, pas d’îles Samoa et de Togoland où étudier les fièvres pestilentielles. Sarah m’a posé la question, alors ce rendez-vous, tout va bien ? Je lui ai répondu tout va bien, le praticien ressemblait à Gottfried Benn, ce qui l’a immédiatement fait éclater de rire, comment ça, à Gottfried Benn, mais Benn ressemblait à M. Tout-le-Monde — exactement, Gottfried Benn ne ressemble à rien de particulier, donc ce docteur est son portrait craché. Pendant toute la consultation je m’étais imaginé dans un lazaret sur le front belge en 1914 ou dans une horrible clinique pour maladies vénériennes de la république de Weimar, Gottfried Benn observait ma peau à la recherche de traces de parasitose ou de “Dieu sait quoi d’autre”, persuadé que l’humanité était toujours infectée par le Mal. Je n’ai d’ailleurs jamais donné suite aux absurdes demandes d’examens du Dr Benn, déféquer dans une boîte en plastique étant absolument au-dessus de mes forces, ce que je n’ai bien évidemment pas avoué à Sarah — il faut dire, à ma décharge, qu’être ausculté par l’auteur de Morgue ou de Chair ne vous met pas en confiance. Pour noyer le poisson devant Sarah, je me suis alors lancé dans une comparaison embarrassée entre Benn et Georg Trakl, qu’il faut à la fois rapprocher et opposer ; Trakl le subtil homme secret dont la poésie obscurcissait le réel pour l’enchanter, Trakl le sensible Salzbourgeois dont le lyrisme dissimule, cache le moi dans une complexe forêt symbolique, Trakl le maudit, drogué, amoureux fou de sa sœur et du suc du pavot, dont l’œuvre est parcourue de lune et de sang, sang du sacrifice, sang menstruel, sang de la défloration, rivière souterraine coulant jusqu’aux charniers de la bataille de Grodek en 1914 et aux mourants des premiers combats de Galicie — Trakl, peut-être, sauvé par son décès si prématuré des horribles choix politiques de Benn, c’est Sarah qui m’opposa cette atroce sentence, mourir jeune préserve parfois des terrifiantes erreurs de l’âge mûr ; imagine que Gottfried Benn soit mort en 1931, disait-elle, est-ce que tu le jugerais de la même façon s’il n’avait pas écrit L’État nouveau et les intellectuels, et tenu des propos aussi horribles contre les écrivains antifascistes ?

Cet argument était selon moi spécieux ; beaucoup n’étaient pas morts en 1931 sans pour autant exalter “la victoire de nouveaux États autoritaires” comme Benn ; chez Benn le corps n’est pas la coupole de l’âme, il n’est qu’un misérable instrument qu’il faut améliorer par la génétique, pour obtenir une race meilleure, plus performante. Que les médecins soient ensuite horrifiés par les conséquences de leurs propres théories ne les absout pas. Que Benn s’éloigne finalement des nazis peu de temps après leur arrivée au pouvoir ne l’absout pas. Les Benn ont participé à l’illusion nazie. Leur effroi postérieur face à leur Golem ne les excuse en rien.

Voilà que reviennent la tachycardie et la sensation d’étouffement. Les images de mort, les ossements fracassés dans la mélancolie de Trakl, la lune, l’ombre du frêne à l’automne, où soupirent les esprits des massacrés ; sommeil et mort, aigles sinistres — “Sœur à la mélancolie d’orage, regarde, une barque s’enfonce sous les étoiles, vers le visage muet de la nuit” —, la plainte sauvage des bouches brisées. Je voudrais retourner au désert, ou dans les poèmes de Sayyab, l’Irakien au visage si pauvre, les oreilles démesurées et décollées, mort dans la misère, la solitude et la douleur à Koweït, où il hurlait au golfe Persique : “Ô Golfe, toi qui offres la perle, la coquille et la mort”, sans autre réponse que l’écho, porté par la brise d’Orient, “toi qui offres la perle, la coquille et la mort”, et voilà l’agonie, le silence bruissant où résonnent seules mes propres paroles, je me noie dans ma propre respiration, dans la panique, je suis un poisson hors de l’eau. Vite sortir la tête de l’oreiller, ce profond marais d’angoisse, allumer la lampe, respirer dans la lumière.

Je respire encore dans la lumière.

Mes livres sont tous face à moi et me regardent, horizon calme, mur de prison. Le luth d’Alep est un animal à panse rebondie et courte jambe fine, une gazelle boiteuse, comme celles que chassaient les princes omeyyades ou Marga d’Andurain dans le désert syrien. La gravure de Ferdinand-Max Bredt lui ressemble ; Les Deux Gazelles, la jeune fille aux yeux noirs, en pantalon bouffant qui nourrit le bel animal de sa main.

J’ai soif. Combien de temps me reste-t-il à vivre ? Qu’est-ce que j’ai raté pour me retrouver seul dans la nuit éveillé le cœur battant les muscles tremblants les yeux brûlants, je pourrais me lever, mettre mon casque sur mes oreilles et écouter de la musique, chercher la consolation dans la musique, dans l’oud de Nadim, par exemple, ou dans un quatuor de Beethoven, un des derniers — quelle heure est-il au Sarawak, si j’avais osé embrasser Sarah ce matin-là à Palmyre au lieu de lâchement me retourner tout aurait peut-être été différent ; parfois un baiser change une vie entière, le destin s’infléchit, se courbe, fait un détour. Déjà en rentrant à Tübingen après le colloque de Hainfeld, lorsque je retrouvai mon amoureuse du moment (Sigrid est-elle devenue la brillante traductrice qu’elle rêvait d’être, je n’en sais rien), je réalisai à quel point notre lien pourtant profond et quotidien paraissait fade à côté de ce que j’avais entrevu auprès de Sarah : je passai les mois suivants à penser à elle et à lui écrire, plus ou moins régulièrement mais toujours en cachette, comme si j’avais la certitude que dans ces lettres pourtant innocentes était à l’œuvre une force si puissante qu’elle mettait en danger ma relation avec Sigrid. Si ma vie sentimentale (regardons les choses en face) est un tel échec, c’est sans doute parce que j’y ai toujours, consciemment ou non, conservé une place pour Sarah et que cette attente m’a empêché, jusqu’ici, d’être entier dans une histoire d’amour. Tout est sa faute, le vent d’un jupon balaye un homme plus sûrement qu’un typhon, c’est bien connu ; si elle n’avait pas soigneusement entretenu l’ambiguïté, si elle avait été claire, nous n’en serions pas là, assis au milieu de la nuit à fixer la bibliothèque la main encore sur l’olive en bakélite (objet agréable, au demeurant) de l’interrupteur de la lampe de chevet. Un jour viendra où je ne pourrai même plus accomplir ce geste pourtant simple, manœuvrer l’interrupteur, mes doigts seront si gourds, si raides que je peinerai à mettre de la lumière dans ma nuit.

Je devrais me lever pour boire mais si je quitte mon lit je ne me recoucherai pas avant l’aube, il faudrait toujours avoir une bouteille d’eau à portée de main, une outre de peau, comme au désert, une outre qui donne aux liquides son parfum caractéristique de chèvre et de goudron : le pétrole et l’animal, voilà le goût de l’Arabie — Leopold Weiss aurait été d’accord, lui qui passa des mois à dos de chameau entre Médine et Riyad ou entre Ta’ef et Ha’il dans les années 1930, Leopold Weiss de son nom musulman Muhammad Asad, le plus brillant correspondant au Moyen-Orient de son époque, pour le Frankfurter Zeitung et la plupart des grands journaux de la république de Weimar, Leopold Weiss, Juif originaire de Galicie éduqué à Vienne pas très loin d’ici : voilà l’homme ou plutôt le livre responsable de mon départ pour Damas après mon séjour à Istanbul. Je me revois, dans mes dernières semaines à Tübingen, alors que Sigrid prenait un chemin qui s’éloignait, au fil des jours, inexorablement du mien, éloignement que mon voyage en Turquie avait encore accentué, je me revois, entre deux lettres à cette étoile distante qu’était Sarah, découvrir émerveillé les souvenirs spirituels de Muhammad Asad, cet extraordinaire Chemin de La Mecque que je lisais comme le Coran soi-même, assis sur un banc face au Neckar, sous un saule, en pensant “si Dieu a besoin d’intermédiaires alors Leopold Weiss est un saint”, tant son témoignage parvenait à mettre des mots sur l’inquiétude qui me tenait depuis mon expérience stambouliote — je me rappelle précisément de phrases qui m’avaient serré la poitrine et mis des larmes dans les yeux : “Cet ensemble sonore et solennel est différent de tous les autres chants humains. Alors que mon cœur bondit dans un amour ardent de cette ville et de ses voix, je commence à ressentir que toutes mes randonnées n’ont jamais eu qu’une signification : chercher à saisir le sens de cet appel…” Le sens de l’appel à la prière, de cet Allah akbar modulé au sommet de tous les minarets du monde depuis l’âge du Prophète, le sens de cette mélodie unique qui m’avait moi aussi bouleversé quand je l’avais entendue pour la première fois à Istanbul, ville où pourtant cet adhan est des plus discrets, noyé dans le vacarme de la modernité. Assis sur mon banc à Tübingen, dans un décor pourtant bien éloigné de l’Arabie, je ne pouvais lever les yeux de ces mots, chercher à saisir le sens de cet appel, comme si j’avais face à moi la Révélation, alors qu’à mes oreilles retentissait cette voix du muezzin, plus claire que jamais, cette voix, ce chant qui avait fasciné Félicien David ou ce Leopold Weiss mon compatriote jusqu’à transformer leur vie — moi aussi je voulais chercher à saisir le sens de ce cri, le suivre, encore tout empli du souvenir de la mosquée de Suleyman ; il fallait que je parte, il fallait que je découvre ce qu’il y avait derrière ce voile, l’origine de ce chant. On peut dire que ma vie spirituelle a été le même désastre que ma vie sentimentale. Je me retrouve aujourd’hui aussi désemparé qu’autrefois, sans la consolation de la foi — je ne fais sans doute pas partie des élus ; peut-être manqué-je de la volonté de l’ascète ou de l’imagination créatrice du mystique ; peut-être la musique, finalement, était-elle ma seule vraie passion. Le désert s’est révélé (c’est le cas de le dire) un tas de cailloux ; les mosquées sont restées pour moi aussi vides que les églises ; les vies des saints, des poètes, leurs textes, dont je percevais pourtant la beauté, brillaient tels des prismes sans que la lumière, la lumière avicennienne, l’essence, ne me parvienne jamais — je suis condamné au matérialisme utopique d’Ernst Bloch, qui dans mon cas est une résignation, le “paradoxe de Tübingen”. À Tübingen, j’entrevoyais trois chemins possibles : la religion, comme pour Leopold Weiss alias Muhammad Asad ; l’utopie, comme dans L’Esprit de l’utopie et Le Principe Espérance de Bloch ; la folie et la réclusion de Hölderlin, dont la tour projetait une ombre inquiétante, entre les saules pleureurs et les barques de bois du Neckar, sur toute la ville. Pourquoi diantre avais-je choisi de profiter des largesses relatives de la Communauté européenne envers les étudiants en me rendant à Tübingen, et pas à Paris, à Rome ou à Barcelone comme tous mes camarades, je ne m’en souviens plus exactement ; sans doute la perspective de joindre la poésie de Hölderlin, l’orientalisme d’Enno Littmann et la philosophie de la musique d’Ernst Bloch me paraissait un beau programme. J’avais dévoré les milliers de pages de la traduction de Littmann des Mille et Une Nuits et commencé à apprendre l’arabe auprès de ses successeurs. Il était étrange d’imaginer que cent ans auparavant Tübingen et même Strasbourg (où officiaient entre autres Theodor Nöldeke et Euting) avaient été, jusqu’à ce que la Première Guerre mondiale bouscule les savants, les villes les plus orientales de l’Empire allemand. Dans ce grand réseau orientaliste, Enno Littmann était un des nœuds allemands les plus importants ; c’est lui qui édita par exemple les journaux de voyage de ce fameux Euting dont les aventures en Arabie, racontées par Bilger, nous avaient tant fait rire à Palmyre ; épigraphe, spécialiste de langues sémitiques, Littmann parcourt le Sud de la Syrie dès 1900 à la recherche d’inscriptions nabatéennes ; il décrit, dans une lettre à Eduard Meyer, spécialiste de l’Orient ancien, une campagne de fouilles dans le Hauran en hiver — aux prises avec le froid, le vent et les orages de neige, il relate sa rencontre avec un Bédouin qui se fait appeler Kelb Allah, “le chien de Dieu” : ce surnom si humble lui est une révélation. Comme chez Leopold Weiss, l’humilité de la vie nomade est une des images les plus fortes de l’Islam, le grand renoncement, le dépouillement des oripeaux mondains dans la nudité du désert — c’est cette pureté, cette solitude qui m’attirait moi aussi. Je voulais rencontrer ce Dieu si présent, si naturel que ses humbles créatures, dans le dénuement complet, s’appellent les chiens de Dieu. Deux visions s’opposaient vaguement dans mon esprit : d’un côté, le monde des Mille et Une Nuits, urbain, merveilleux, foisonnant, érotique et de l’autre celui du Chemin de La Mecque, du vide et de la transcendance ; Istanbul avait signifié ma découverte d’une version contemporaine de la première forme — j’espérais que la Syrie me permette non seulement de retrouver, dans les ruelles de Damas et d’Alep aux noms enchantés, la rêverie et la douceur sensuelle des Nuits, mais aussi d’entrevoir, au désert cette fois-ci, la lumière avicennienne du Tout. Car, alliée à Muhammad Asad, ma fréquentation d’Ernst Bloch, de Traces et de son petit texte sur Avicenne avait (au grand désespoir de Sigrid, à qui je lisais à voix haute, la pauvre, des extraits interminables de ces ouvrages) induit dans mon esprit un désordre fertile mais confus, où le matérialiste utopique prenait par la main le mystique musulman, conciliait Hegel avec Ibn Arabi, le tout en musique ; des heures durant, assis en tailleur dans le profond fauteuil défoncé qui me tenait lieu de cellule, face à notre lit, un casque sur les oreilles, sans me laisser distraire par les allées et venues de Sigrid (jambes blanches, ventre musclé, seins hauts et durs) je fréquentais les penseurs : René Guénon, devenu au Caire le cheikh Abd el-Wahid Yahya, qui passa trente ans à suivre la boussole infaillible de la Tradition, depuis la Chine jusqu’à l’Islam, en passant par l’hindouisme, le bouddhisme et le christianisme, sans quitter l’Égypte, et dont les travaux sur l’initiation et la transmission de la Vérité me fascinaient. Je n’étais pas le seul ; nombre de mes camarades, surtout les Français, avaient lu les livres de Guénon, et ces lectures avaient déclenché pour beaucoup la quête de l’étincelle mystique, certains chez les musulmans sunnites ou chiites, d’autres chez les chrétiens orthodoxes et les Églises d’Orient, d’autres encore, comme Sarah, chez les bouddhistes. Dans mon cas, je dois bien avouer que les travaux de Guénon ne firent qu’ajouter à ma confusion.

Fort heureusement, le réel vous remet les idées en place ; un formalisme stérile me paraissait régner chez toutes les confessions en Syrie et mon élan spirituel se brisa bien vite contre les simagrées de mes condisciples qui allaient se rouler par terre la bave aux lèvres dans des séances de zikr deux fois par semaine comme on va au gymnase, un gymnase où les transes me semblaient venir un peu trop vite pour être honnêtes : répéter à l’infini “la ilâha illâ Allah, il n’y a de dieu qu’Allah” en secouant la tête dans un couvent de derviches était sans doute de nature à vous mettre dans des états bizarres, mais cela relevait plus de l’illusion psychologique que du miracle de la foi, du moins telle que la décrivait, dans sa belle sobriété, le compatriote Leopold Weiss. Partager mes interrogations avec Sigrid n’était pas chose facile : mes pensées étaient si confuses qu’elle n’y comprenait rien, ce qui n’était pas étonnant ; son monde à elle, les langues slaves, était bien loin du mien. Nous nous retrouvions autour de la musique russe ou polonaise, autour de Rimski, de Borodine, de Szymanowski, certes, mais moi c’était Schéhérazade ou Le Chant du muezzin amoureux, l’Orient en eux, et pas les rives de la Volga ou de la Vistule qui me passionnaient — la découverte du Muezzin amoureux de Karol Szymanowski, de ses “Allah akbar” au beau milieu des vers en polonais, de cet amour insensé (“Si je ne t’aimais pas, serais-je le fou qui chante ? Et mes chaudes prières qui s’envolent vers Allah, n’est-ce pas pour te dire que je t’aime ?”) diffusé par les mélismes et la colorature me paraissait une belle variation européenne sur un thème oriental : Szymanowski avait été très impressionné par son voyage en Algérie et en Tunisie en 1914, par les fêtes des nuits de ramadan, passionné même, et c’était cette passion qui affleurait dans ce Chant du muezzin amoureux, chant par ailleurs assez peu arabe : Szymanowski se contentait d’y reprendre les secondes augmentées et les mineures typiques des imitations de la musique arabe, sans se soucier des quarts de ton introduits par Félicien David — mais ce n’était pas son propos ; Szymanowski n’avait pas besoin, dans cette évocation, de se défaire de l’harmonie, d’y briser la tonalité. Mais ces quarts de ton, il les avait entendus ; il les utilisera dans Mythes, et je suis persuadé qu’à l’origine de ces pièces qui transformèrent radicalement le répertoire pour violon du XXe siècle se trouve la musique arabe. Une musique arabe digérée, cette fois-ci, non plus un élément exogène mis en œuvre pour obtenir un effet exotique, mais bel et bien une possibilité de renouvellement : une force d’évolution, pas une révolution, comme il l’affirmait si justement lui-même. Je ne me souviens plus si à Tübingen je connaissais déjà les poèmes de Hafez et Le Chant de la nuit sur des vers de Roumi, le chef-d’œuvre de Szymanowski — je ne crois pas.

Il m’était difficile de partager mes nouvelles passions avec Sigrid ; Karol Szymanowski réalisait pour elle une partie de l’âme polonaise, rien d’oriental ; elle préférait les Mazurkas au Muezzin, les danses des Tatras à celles de l’Atlas. Sa vision était elle aussi tout à fait justifiée.

Peut-être libérés des correspondances de l’âme, nos corps s’en donnaient à cœur joie : je ne sortais de mon fauteuil dogmatique que pour bondir sur le lit et rejoindre le torse, les jambes et les lèvres qui s’y trouvaient. Les images de la nudité de Sigrid m’excitent encore aujourd’hui, elles n’ont rien perdu de leur puissance, sa maigre blancheur, allongée sur le ventre, les jambes légèrement disjointes, quand seul un trait rose, entouré de carmin et de blondeur, naissait des draps clairs, je revois parfaitement ses fessiers durs, deux courts plateaux, rejoindre les hanches, et la crémaillère des vertèbres culminer au-dessus du repli où se rejoignent les pages du livre entrouvert des cuisses dont la peau, jamais exposée aux rayons du jour, est un sorbet parfait qui glisse sous la langue, quand ma main s’attarde à descendre la pente duveteuse du mollet avant de jouer dans les sillons parallèles de l’intérieur du genou, ça me donne envie d’éteindre à nouveau la lumière, de préciser ces visions sous ma couette, de retrouver en imagination les nuages de Tübingen, si propices à l’exploration de la féminité, il y a plus de vingt ans : aujourd’hui la perspective de devoir m’habituer à la présence d’un corps, qu’on s’habitue au mien, m’épuise d’avance — une immense paresse, une flemme proche du désespoir ; il faudrait séduire, oublier la honte de mon physique tout disgracieux, tout maigre, marqué par l’angoisse et la maladie, oublier l’humiliation de la mise à nu, oublier la honte et l’âge qui vous rend lent et gourd et cela me semble impossible, cet oubli, sauf avec Sarah, bien sûr, dont le nom s’invite toujours au creux de mes pensées les plus secrètes, son nom, son visage, sa bouche, sa poitrine, ses mains et avec cette charge d’érotisme allez vous rendormir maintenant, dans ces tourbillons féminins au-dessus de moi, des anges, des anges de luxure et de beauté — il y a quoi, deux semaines de ce dîner avec Katharina Fuchs, je ne l’ai évidemment pas rappelée, ni croisée à l’université, elle va penser que je l’évite, et c’est juste, je l’évite, malgré le charme indéniable de sa conversation, son charme indéniable, je ne vais pas la rappeler, soyons sincères, plus le dîner approchait de sa fin plus j’étais effrayé de la tournure que pouvaient prendre les événements, Dieu sait pourtant que je m’étais efforcé d’être beau, que j’avais noué sur ma chemise blanche ce petit foulard de soie lie-de-vin qui me donne un air artiste tout à fait chic, je m’étais peigné, aspergé d’eau de Cologne, j’espérais donc quelque chose de ce dîner en tête à tête, bien sûr, j’espérais coucher avec Katharina Fuchs, mais je ne pouvais m’empêcher de regarder fondre la bougie dans son candélabre en étain comme l’annonce d’une catastrophe, Katharina Fuchs est une excellente collègue, une collègue précieuse, c’est sûr qu’il valait mieux dîner avec elle que lutiner des étudiantes comme certains. Katharina Fuchs est une femme de mon âge et de ma condition, une Viennoise drôle et cultivée qui mange proprement et ne fait pas de scandales en public. Katharina Fuchs est spécialiste de la relation entre musique et cinéma, elle peut parler pendant des heures de La Symphonie des brigands et des films de Robert Wiene ; Katharina Fuchs a un visage agréable, des pommettes rouges, des yeux clairs, des lunettes très discrètes, des cheveux châtains et de longues mains aux ongles soignés ; Katharina Fuchs porte deux bagues ornées de diamants — qu’est-ce qui m’a pris de manigancer ce dîner avec elle, et même de rêver dormir avec elle, la solitude et la mélancolie, sans doute, quelle détresse. Dans ce restaurant italien élégant Katharina Fuchs m’a posé des questions sur la Syrie, sur l’Iran, elle s’est intéressée à mes travaux, la bougie se consumait en jetant une ombre orange sur la nappe blanche, de petites couilles de cire pendaient du rebord du chandelier gris : je n’ai jamais vu La Symphonie des brigands — tu devrais, disait-elle, je suis sûre que ce film te passionnerait, j’imaginais me déshabiller devant Katharina Fuchs, oh je suis sûr que c’est un chef-d’œuvre, et qu’elle se mette nue devant moi dans ces sous-vêtements de dentelle rouge dont j’apercevais une bretelle de soutien-gorge, je peux te le prêter si tu veux, je l’ai en DVD, elle avait des seins intéressants et d’une taille respectable, ici le tiramisu est excellent, et moi-même, quel caleçon portais-je ? Le rose à carreaux qui tombe à cause de son élastique foutu ? Pauvres de nous, pauvres de nous, quelle misère que le corps, il est hors de question que je me déshabille devant qui que ce soit aujourd’hui, pas avec cette loque lamentable sur les hanches, ah oui, un tiramisu, c’est un peu — comment dirais-je — mou, oui, c’est le mot, le tiramisu est souvent trop mou pour moi, non merci.

Est-ce qu’elle a pris un dessert finalement ? Il me fallait fuir mon incapacité à trouver le courage de l’intimité, fuir et oublier, quelle humiliation j’ai fait subir à Katharina Fuchs, elle doit me haïr aujourd’hui, en plus j’ai dû sans le vouloir l’empêcher de déguster son tiramisu si mou — il faut être italien pour avoir l’idée de ramollir dans du café des biscuits à la cuiller, tout le monde sait qu’il est impossible de les tremper dans quoi que ce soit, ils ont l’air durs mais aussitôt qu’on les trempe ils commencent à pendre lamentablement, pendre et tomber dans la tasse. Quelle idée de fabriquer du mou. Katharina Fuchs m’en veut c’est sûr, elle n’avait aucune envie de coucher avec moi, elle m’en veut de l’avoir plantée là à la sortie du restaurant comme si j’étais pressé de la quitter, comme si sa compagnie m’avait horriblement ennuyé, bonsoir bonsoir, un taxi qui passe, je le prends bonsoir, quel affront, j’imagine que Sarah rigolerait beaucoup si je lui racontais cette histoire, jamais je n’oserai lui raconter cette histoire, le type qui file à l’anglaise parce qu’il a peur d’avoir mis le matin son caleçon rose et blanc à l’élastique lâché.

Sarah m’a toujours trouvé drôle. C’était un peu vexant au début qu’elle rie dès que je lui confie mes pensées intimes. Si j’avais osé l’embrasser sous cette tente palmyréenne improvisée au lieu de me retourner pris par la trouille tout aurait été différent, tout aurait été différent, ou pas, en tout cas nous n’aurions pas évité la catastrophe de l’hôtel Baron ni celle de Téhéran, l’Orient des passions me fait faire de drôles de choses, de drôles de choses, aujourd’hui nous sommes comme un vieux couple, Sarah et moi. Le rêve de tout à l’heure flotte encore dans l’air, Sarah alanguie dans cette crypte mystérieuse. Sarawak, Sarawak. C’est à elle que je devrais m’intéresser, vieil égoïste que je suis, vieux lâche, elle souffre elle aussi. Cet article reçu ce matin ressemble à une bouteille à la mer, un terrifiant signe d’angoisse. Je réalise qu’il y a le nom de Sarah dans Sarawak. Encore une coïncidence. Un signe du destin, du karma, dirait-elle. C’est sans doute moi qui délire. Son obsession de la mort et de la perversion, crime, supplice, suicide, anthropophagie, tabous, tout cela n’est qu’un intérêt scientifique. Comme l’intérêt de Faugier pour la prostitution et les bas-fonds. Comme mon intérêt pour la musique iranienne et pour les opéras orientalistes. Quelle maladie de désespoir avons-nous pu contracter ? Sarah malgré ses années de bouddhisme, de méditation, de sagesse et de voyages. Finalement Kraus a sans doute eu raison de m’envoyer chez un spécialiste des maladies exotiques, Dieu sait quelle pourriture de l’âme j’ai pu attraper dans ces terres lointaines. Comme les croisés, premiers orientalistes, revenaient dans leurs sombres villages de l’Ouest chargés d’or, de bacilles et de chagrin, conscients d’avoir, au nom du Christ, détruit les plus grandes merveilles qu’ils aient jamais vues. Pillé les églises de Constantinople, brûlé Antioche et Jérusalem. Quelle vérité nous a brûlés, nous, quelle beauté avons-nous entrevue avant qu’elle nous élude, quelle douleur, comme Lamartine au Liban, nous a secrètement ravagés, douleur de la vision de l’Origine ou de la Fin je n’en sais rien, la réponse n’était pas dans le désert, pas pour moi en tout cas, mon Chemin de La Mecque était d’une autre nature — contrairement à Muhammad Asad alias Leopold Weiss, la badyié syrienne m’était plus érotique que spirituelle : après notre nuit palmyréenne, sortis de notre couverture nous nous séparâmes de Julie et François-Marie pour poursuivre notre expédition avec Bilger le Fou, vers le nord-est et l’Euphrate, via un vieux château omeyyade perdu dans le temps et les cailloux et une ville byzantine fantôme, Rasafé aux hautes murailles, où siège peut-être aujourd’hui le nouveau commandeur des croyants, Ombre de Dieu sur terre, calife des égorgeurs et des pillards de l’État islamique en Irak et en Syrie, que Dieu le protège car il ne doit pas être facile d’être calife de nos jours, surtout calife d’une bande de soudards digne des lansquenets de Charles mettant Rome à sac. Il est possible qu’ils mettent un jour La Mecque et Médine à sac, qui sait, avec leurs noirs étendards dignes des drapeaux de la révolution abbasside au VIIIe siècle, voilà qui serait un changement dans l’équilibre géopolitique de la région, que le royaume d’Ibn Séoud l’ami de Leopold Weiss se disloque sous les coups de sabre des barbus grands égorgeurs d’infidèles. Si j’avais la force, j’aimerais écrire un long article sur Julien Jalaleddin Weiss homonyme de Leopold, tout aussi converti, qui vient de mourir d’un cancer, un cancer qui coïncide tellement avec la destruction d’Alep et de la Syrie qu’on peut se demander si les deux événements ne sont pas liés — Weiss vivait entre les mondes ; il était devenu le plus grand joueur de qanoun d’Orient et d’Occident, un immense savant, aussi. L’ensemble Al-Kindi qu’il avait fondé a accompagné les plus grands chanteurs du monde arabe, Sabri Mudallal, Hamzi Shakkour, ou Lotfi Bouchnaq. Sarah me l’avait présenté à Alep, elle l’avait rencontré grâce à Nadim, qui jouait parfois avec lui — il vivait dans un palais mamelouk perdu dans le dédale de la vieille ville, à deux pas des piles de savons et de têtes de moutons des souks, une austère façade de pierre derrière laquelle s’ouvrait une cour enchanteresse ; les pièces d’hiver débordaient d’instruments de musique, des luths, des cithares, des flûtes de roseau, des percussions. Ce bel homme blond me fut immédiatement antipathique — je n’aimai ni sa prétention, ni son savoir, ni ses grands airs de sultan oriental ni, surtout, l’admiration enfantine que lui portaient Nadim et Sarah, et cette mauvaise foi jalouse me fit longtemps ignorer la beauté de cette œuvre placée sous le signe de la rencontre, de l’échange et de l’interrogation de la tradition, de la transmission de la musique savante, principalement religieuse. Peut-être fallut-il mon séjour en Iran et mes travaux avec During pour que ce questionnement prenne tout son sens en moi. Il faudrait écrire sur l’hommage que Weiss et Al-Kindi rendent à Oussama Ibn Mounqidh, prince de Shaizar, ville-forteresse au bord de l’Oronte en Syrie, combattant, chasseur et homme de lettres témoin et acteur, au cours de sa très longue vie qui coïncide presque entièrement avec notre XIIe siècle, des croisades et de l’établissement des royaumes francs au Levant. J’imagine ce prince amoureux des lances et des faucons, des arcs et des chevaux, des poèmes et des chanteurs face aux lourdes armes franques, à la violente sobriété de ces ennemis venus de si loin qu’il fallut bien du temps et des batailles pour les domestiquer, pour poncer un peu la couche de barbarie sur leurs armures — les Francs finirent par apprendre l’arabe, par goûter les abricots et le jasmin, et par nourrir un certain respect envers ces contrées qu’ils venaient délivrer des infidèles ; le prince de Shaizar, après une vie de batailles et de chasses aux lions, connut l’exil — c’est dans cet exil, dans la forteresse de Hosn Kayfa, au bord du Tigre, loin des combats, âgé de près de quatre-vingts ans, qu’il composa des traités aussi divers et magnifiques qu’un Éloge des femmes, une Épître des bâtons consacrée aux bâtons miraculeux, depuis le bâton de Moïse jusqu’à la canne que le prince Oussama utilisait lui-même dans ses vieux jours et qui prend, dit-il, en pliant sous son poids, la forme de l’arc puissant de sa jeunesse farouche ; un Traité du sommeil et des songes et cette autobiographie extraordinaire, Le Livre de l’instruction par l’exemple, qui est à la fois un manuel d’histoire, un traité de cynégétique et un bréviaire de littérature. Oussama Ibn Mounqidh trouva aussi le temps de rassembler son œuvre poétique, dont l’ensemble Al-Kindi mit des extraits en musique.

Aujourd’hui le caravansérail de Jalaleddin Weiss à Alep a brûlé, et lui-même est mort, mort peut-être de voir ce qu’il avait construit (un monde d’extase partagée, de possibilité de passages, de participation à l’altérité) jeté aux flammes de la guerre ; il a rejoint Oussama sur les rives d’un autre fleuve, le grand combattant qui disait de la guerre :

La valeur est certes une épée plus solide que toutes les armures

Mais elle ne protège pas plus le lion de la flèche

Qu’elle ne console le vaincu de la honte et de la ruine.

Je me demande ce que penserait Oussama Ibn Mounqidh le brave de ces images hilarantes de combattants du djihad d’aujourd’hui photographiés en train de brûler des instruments de musique, car non islamiques : des instruments provenant sans doute d’anciennes fanfares militaires libyennes, des tambours, des tambours et des trompettes arrosés d’essence et enflammés devant une troupe respectueuse de barbus, aussi contents que s’ils brûlaient Satan soi-même. Les mêmes tambours et trompettes, à peu de chose près, que les Francs ont copiés à la musique militaire ottomane des siècles plus tôt, les mêmes tambours et trompettes que les Européens décrivaient avec terreur, car ils signifiaient l’approche des janissaires turcs invincibles, accompagnés des mehter, et aucune image ne représente mieux la terrifiante bataille que les djihadistes livrent en réalité contre l’histoire de l’Islam que ces pauvres types en treillis, dans leur bout de désert, en train de s’acharner sur de tristes instruments martiaux dont ils ignorent la provenance.

Il n’y avait pas un seul guerrier médiéval ni égorgeur déguenillé sur la jolie piste asphaltée entre Palmyre et Rasafé, juste une guérite plantée au bord de la route désolée où somnolaient, à l’ombre d’une pauvre tôle, des appelés syriens dans leur uniforme d’hiver marron foncé malgré la chaleur, préposés à l’ouverture d’une chaîne qui barrait le passage et que Bilger n’a vue qu’au dernier moment, obligé de freiner à mort à en faire hurler les pneus du 4×4 sur le bitume surchauffé : qui s’attend à un barrage non signalé en plein désert ? Les deux appelés, suants, le crâne presque rasé, la veste blousante mal coupée couleur excrément de chameau couverte de poussière ont ouvert de grands yeux, attrapé leurs armes, se sont approchés du Range Rover blanc, ont observé les trois étrangers à l’intérieur, ont hésité, ont esquissé une question qu’ils n’ont finalement pas osé poser ; l’un a baissé la chaîne, l’autre a mouliné un grand signe du bras, et Bilger a remis les gaz.

Sarah a soupiré, Bilger avait avalé sa langue. Pour quelques secondes du moins.

LE CONDUCTEUR (bravache). J’ai quand même failli me prendre cette putain de chaîne à cent vingt à l’heure.

LE PASSAGER (devant, respectueusement effrayé). Tu pourrais essayer de rouler un peu moins vite et d’être plus attentif.

LA PASSAGÈRE (à l’arrière, en français avec une pointe d’angoisse). Vous croyez que leurs fusils étaient chargés ?

LE CONDUCTEUR (incrédule). Une saloperie de barrage au milieu du désert, ce n’est pas courant.

LA PASSAGÈRE (toujours en français, inquiétude mêlée de curiosité scientifique). Franz, il y avait un panneau, mais je n’ai pas eu le temps de le lire.

LE PASSAGER (dans la même langue). Je n’ai pas fait attention, désolé.

LE CONDUCTEUR (sûr de lui et en allemand). Il doit y avoir une base militaire pas loin d’ici.

LE PASSAGER (nonchalant). Oui, d’ailleurs j’aperçois un char de combat tout là-bas à droite.

LA PASSAGÈRE (en anglais à l’adresse du conducteur, inquiète). Il y a deux types avec une mitrailleuse dans le fossé, ralentis, ralentis !

LE CONDUCTEUR (vulgaire et soudain énervé). Qu’est-ce que ces f… de p… foutent sur ma route ?

LE PASSAGER (flegmatique). Je crois qu’il s’agit d’un bataillon d’infanterie en manœuvres.

LA PASSAGÈRE (de plus en plus inquiète et de nouveau en français). Mais regarde, bon sang, regarde, il y a des canons sur la colline, là-bas ! Et d’autres mitrailleuses à gauche ! Faites demi-tour, faites demi-tour !

LE CONDUCTEUR (très germaniquement sûr de lui, à l’adresse du passager). S’ils nous ont laissés passer, c’est qu’on a le droit de passer. Je vais juste ralentir un peu.

LE PASSAGER (moins sûr de lui, en français). Euh oui. Il faut juste être prudent.

LA PASSAGÈRE (vexée). C’est dingue quand même, regarde tous ces soldats qui courent là-bas à droite. Et ces nuages de poussière, c’est le vent, peut-être ?

LE PASSAGER (soudain inquiet). Je crois que ce sont plutôt des véhicules qui foncent à travers le désert. Des chars, vraisemblablement.

LE MÊME (au conducteur). Tu es sûr qu’on est sur la bonne route ? D’après ta boussole on va plutôt nord-ouest que nord. Direction Homs.

LE CONDUCTEUR (vexé). J’ai pris cette route des centaines de fois. À moins qu’ils n’aient asphalté une deuxième piste récemment, c’est la bonne.

LE PASSAGER (l’air de ne pas y toucher). C’est vrai qu’elle a l’air toute neuve, cette route.

LA PASSAGÈRE (enfonçant le clou). Ce bitume est trop lisse pour être honnête.

LE CONDUCTEUR (franchement en colère). C’est bon, bande de lâches, je vais faire demi-tour. Quels pieds tendres vous faites !

Bilger avait fini par faire machine arrière, doublement enragé, de s’être trompé de chemin d’abord, et d’avoir été arrêté par une armée en manœuvres ensuite — de retour au checkpoint les deux planqués poussiéreux nous ont baissé la lourde chaîne avec le même flegme qu’à l’aller ; nous avons eu le temps de déchiffrer, avec Sarah, l’écriteau de bois mal écrit qui disait “Terrain militaire — Danger — Défense d’entrer”. Il est étrange de penser que ces chars et ces mitrailleuses que nous avions vus manœuvrer servent aujourd’hui à lutter contre la rébellion, à écraser des villes entières et en massacrer les habitants. Nous nous moquions si souvent des soldats syriens déguenillés, assis à l’ombre de leurs jeeps ex-soviétiques en panne au bord de la route, le capot ouvert, qui attendaient une improbable dépanneuse. Comme si cette armée n’avait pour nous aucun pouvoir de destruction, aucune force de combat ; le régime Assad et ses chars nous paraissaient des jouets de carton-pâte, des marionnettes, des effigies vides de sens sur les murs des villes et des villages ; nous ne voyions pas, au-delà du délabrement apparent de l’armée et des dirigeants, la réalité de la peur, de la mort et de la torture poindre derrière les affiches, la possibilité de la destruction et de la violence extrême derrière l’omniprésence des soldats, tout mal habillés qu’ils fussent.

Bilger avait brillé, ce jour-là : vexé comme un pou par sa propre erreur, il avait boudé une grande partie de la journée et une fois revenus presque au point de départ, à quelques kilomètres de Palmyre où se trouvait effectivement un embranchement que nous avions raté et une autre route, en bien moins bon état (ce qui expliquait que nous l’ayons manquée) qui s’enfonçait plein nord à travers les collines de cailloux, il avait insisté pour se racheter et nous faire découvrir un endroit magique, le fameux Qasr el-Heyr, vieux palais omeyyade datant de la fin du VIIe siècle, un palais de plaisirs, un rendez-vous de chasse où les califes de Damas venaient chasser les gazelles, entendre de la musique et boire, boire avec leurs compagnons le vin si épais, si épicé, si fort qu’il fallait le couper avec de l’eau — les poètes de l’époque décrivaient ce mélange, racontait Sarah ; la rencontre du nectar et de l’eau était explosive, des étincelles surgissaient ; dans la coupe, le mélange était rouge comme l’œil du coq. Il y avait eu à Qasr el-Heyr, expliquait Bilger, de magnifiques fresques de scènes de chasse et de beuveries — de chasse et de beuveries, mais aussi de musique : sur une des plus célèbres, on voit un musicien avec un luth accompagner une chanteuse, et même si, bien évidemment, ces fresques avaient été déplacées, l’idée de voir ce fameux château nous excitait au plus haut point. Bien sûr j’ignorais que c’était Alois Musil qui avait redécouvert et décrit ce château pour la première fois au cours de sa seconde expédition. Pour y parvenir, il fallait suivre la petite route asphaltée plein nord pendant une vingtaine de kilomètres, puis virer à l’est sur le dédale de pistes qui s’enfonçaient dans le désert ; notre carte était très succincte, mais Bilger se faisait fort de trouver le château en question, où il était déjà allé et qui, disait-il, se voyait de très loin, comme une forteresse.

Le soleil de l’après-midi se reflétait blanc sur les pierriers ; çà et là, au milieu de la monotonie, poussait on ne sait comment un buisson d’épineux pelés ; de loin en loin on apercevait un petit groupe de tentes noires. Cette partie de la badiyé n’était pas plate, loin de là, mais les reliefs ne possédant aucune végétation particulière, ni aucune ombre, on avait le plus grand mal à les appréhender : une tente aperçue une seconde plus tôt disparaissait soudain derrière une hauteur invisible, comme par magie, ce qui rendait l’orientation encore plus compliquée ; parfois on descendait dans de larges dépressions, des cirques où on aurait pu cacher sans difficulté tout un régiment de méharistes. Le 4×4 bringuebalait sur les cailloux et commençait à faire des bonds spectaculaires dès que Bilger dépassait les trente à l’heure ; il fallait qu’il parvienne à soixante afin que, volant pour ainsi dire sur les pierres, la machine vibre beaucoup moins et que les passagers ne soient pas secoués comme dans un fauteuil de massage infernal — mais cette vitesse demandait une grande concentration : une bosse soudaine, un trou ou un gros caillou envoyaient valdinguer la bagnole ; le crâne de ses occupants heurtait alors violemment le plafond et la mécanique grinçait affreusement. Bilger était donc accroché des deux mains à son cerceau, les dents serrées, les yeux fixés sur la piste ; les muscles de ses avant-bras saillaient, les tendons du poignet apparents — il me faisait penser à un film de guerre de mon enfance, où un soldat de l’Afrikakorps conduisait une jeep à tombeau ouvert quelque part en Libye, non pas sur du sable comme de coutume, mais sur des pierres aiguës et coupantes, et le soldait suait, les doigts blanchis par la pression sur le volant, comme Bilger. Sarah ne paraissait pas se rendre compte de la difficulté de l’exercice ; elle nous lisait en français et à haute voix la nouvelle d’Annemarie Schwarzenbach des Beni Zaïnab, la rencontre à Palmyre avec Marga d’Andurain dont il avait tant été question la veille : nous lui demandions régulièrement si lire dans des circonstances pareilles ne lui donnait pas mal au cœur, mais non, malheureusement, à part les sursauts du livre devant ses yeux au gré des cahots, rien ne paraissait la gêner. Bilger ne se privait pas de faire des remarques ironiques, en allemand bien sûr : “Tu as bien fait d’apporter un livre audio, c’est agréable pendant les longs voyages. Ça me permet d’améliorer mon français.” J’aurais tant aimé être près d’elle sur le siège arrière ; j’espérais sans trop y croire que la nuit prochaine nous partagerions de nouveau la même couverture et que cette fois-ci je trouverais le courage de me jeter à l’eau, ou plutôt à la bouche — Bilger disait que nous serions sans doute obligés de bivouaquer à Qasr el-Heyr : impossible de rouler dans le désert la nuit, ce qui arrangeait bien mes affaires.

J’allais être exaucé, pas exactement dans le sens de mes espérances, mais néanmoins exaucé : nous dormirions dans le désert. Trois heures plus tard, nous roulions toujours plus ou moins vers l’est à une vitesse oscillant entre cinq et soixante à l’heure. Comme aucun de nous n’avait pensé à regarder le compteur kilométrique au moment de l’embranchement, nous ne savions pas réellement la distance que nous avions parcourue ; la carte n’était d’aucun secours : pour elle, il n’y avait qu’une seule piste est-ouest dans le secteur, alors que, sur le terrain, des dizaines de chemins se croisaient et se recroisaient sans cesse ; seuls la petite boussole du tableau de bord de Bilger et le soleil nous indiquaient plus ou moins le nord.

Bilger commençait à s’énerver. Il jurait tout ce qu’il pouvait, tapait sur son volant ; il disait que c’était impossible, que nous aurions déjà dû croiser l’autoroute Palmyre — Deir ez-Zor, regarde la carte, criait-il, c’est impossible, c’est complètement impossible, c’est ABSOLUMENT IMPOSSIBLE, mais il fallait se rendre à l’évidence : nous étions perdus. Enfin, pas perdus, mais égarés. Je crois me rappeler que c’était Sarah qui avait introduit cette nuance pour ménager l’orgueil de Bilger, nuance que j’avais eu toutes les peines du monde à rendre en allemand : cela n’avait que très moyennement consolé Bilger qui pestait à mi-voix, un enfant auquel son jouet résiste. Nous avons fait une longue pause pour gravir à pied un tertre rocheux d’où la vue panoramique nous offrirait peut-être un amer — la grand-route de Deir ez-Zor ou le fameux château omeyyade lui-même. Mais ce qui nous semblait être un promontoire se révéla plus ou moins au même niveau que les environs, il n’y avait rien à voir, c’était juste notre voiture qui se trouvait un peu plus bas que le niveau général du désert. Cette tache verte loin vers le nord (était-ce réellement le nord ?) était un champ de blé de printemps ou un carré d’herbe, ces points noirs des groupes de tentes. Nous ne risquions pas grand-chose, si ce n’est de ne pas voir Qasr el-Heyr aujourd’hui. L’après-midi était bien avancé — le soleil commençait à descendre derrière nous, au grand désespoir de Bilger ; je pensais à Alois Musil, grand découvreur de châteaux omeyyades, et à ses missions d’exploration : en 1898, après avoir étudié tous les documents occidentaux sur la région de Maan et les relations des voyageurs à la bibliothèque de l’université Saint-Joseph des jésuites de Beyrouth, il s’était lancé, à dos de chameau, en compagnie de quelques gendarmes ottomans “prêtés” par le kaimmakam d’Akaba, dans le désert pour localiser le fameux château d’agrément de Qasr Tuba, dont personne n’avait plus entendu parler depuis des siècles, sauf les Bédouins. Quel courage, quelle foi ou quelle folie animait le petit prêtre catholique de Bohême pour qu’il s’enfonce ainsi dans le vide, l’arme à l’épaule, au milieu de tribus de nomades toutes plus ou moins hostiles au pouvoir ottoman et qui se livraient régulièrement au pillage ou à la guerre ? Avait-il ressenti, lui aussi, l’effroi du désert, cette angoisse solitaire qui serre la poitrine dans l’immensité, la grande violence de l’immensité qu’on imagine recéler bien des dangers et des douleurs — peines et périls de l’âme et du corps mêlés, la soif, la faim, certes, mais aussi la solitude, l’abandon, le désespoir ; il était amusant de penser, du haut de ce petit amas de cailloux sans importance, que les cousins Musil, Alois et Robert, avaient, chacun et d’une façon très différente, fait l’expérience du délaissement, de la déréliction : Robert dans les débris de la Vienne impériale, Alois à des milliers de kilomètres de là, parmi les nomades ; tous deux avaient arpenté des ruines. Je me rappelais le début de L’Homme sans qualités (est-ce réellement le début ?), lorsqu’Ulrich croise des rôdeurs armés de matraques plombées qui le laissent pour mort sur le trottoir viennois ; il est secouru par une jeune femme très belle qui le prend dans sa voiture et il disserte ironiquement, au cours du trajet, sur les similitudes entre l’expérience de la violence et celle de la mystique : pour Alois le cousin, le désert était très certainement, pensais-je en observant Sarah peiner dans les graviers sur la pente du petit tertre comme Ulrich venait de rencontrer sa Bona Dea sous les coups de matraque, le désert était très certainement le lieu de l’illumination comme de la déréliction, où Dieu se montrait aussi par son absence, par ses contours, contradiction qu’Ulrich, dans le roman de Robert Musil, pointait du doigt : “Les deux ailes d’un grand oiseau multicolore et muet. Il avait mis l’accent sur les ailes et sur l’oiseau muet multicolore, pensée de peu de sens, mais chargée de cette énorme sensualité grâce à laquelle la vie apaise d’un seul coup, dans son corps sans limites, toutes les contradictions rivales ; il s’aperçut que sa voisine n’avait rien compris ; néanmoins, la douce chute de neige qu’elle répandait dans la voiture n’avait fait que s’épaissir encore.” Sarah est cette chute de neige sur le désert, pensais-je alors qu’elle m’avait presque rejoint au haut de ce promontoire d’où il n’y avait rien à observer.

Je crois que je suis en train de m’assoupir, que je m’endors doucement, la face caressée par une brise du désert, dans le 9e arrondissement de cette Nouvelle Vienne qu’aucun des deux Musil n’a connue, sous ma couette sur mon oreiller qui sont une tente de nomade intérieure, aussi profonde et spacieuse que celle qui nous accueillit cette nuit-là, la nuit au désert : ainsi les guides d’Alois Musil, un camion-benne bringuebalant s’était soudain arrêté près de nous, nous croyant en détresse ; ses occupants (figures hâlées et ridées enveloppées dans des keffiehs rouges, moustaches raides coupant en deux les visages) nous avaient expliqué que le château que nous cherchions se trouvait encore loin vers le nord-est, à trois bonnes heures de piste et que nous ne l’atteindrions jamais avant la nuit : ils nous avaient invités à dormir sous leur tente noire, dans la plus grande tradition bédouine. Nous n’étions pas les seuls invités : installé dans le “salon” se trouvait déjà un étrange colporteur, marchand ambulant du désert qui vendait, dans d’immenses sacs de nylon gris, comme des outres démesurées, des centaines d’objets en plastique moulé, timbales, passoires, seaux, claquettes, jouets d’enfants, ou en fer-blanc, théières, cafetières, plats, couverts : ses gigantesques besaces devant la tente ressemblaient à deux grosses larves avachies ou aux haricots dégénérés d’une plante infernale. Ce colporteur était originaire du Nord de la Syrie et n’avait pas de véhicule : il parcourait la badiyé au gré des camions et des tracteurs des nomades, de tente en tente, jusqu’à ce qu’il ait tout vendu, et s’en retournait alors à Alep refaire ses stocks dans le dédale des souks. Il reprenait sa tournée une fois son fourbi à nouveau rassemblé, descendait l’Euphrate en autobus, puis sillonnait tout le territoire compris entre le fleuve, Palmyre et la frontière irakienne, profitant (abusant, aurait pensé un Occidental) de l’hospitalité des nomades, qui étaient autant ses clients que ses logeurs. Ce T. E. Lawrence de la casserole devait sans doute être un peu espion et renseigner les autorités sur les faits et gestes de ces tribus qui entretenaient des liens étroits avec l’Irak, la Jordanie, l’Arabie Saoudite et même le Koweït : j’étais très surpris d’apprendre que je me trouvais dans une maison (ainsi nomme-t-on, en arabe, la tente) du clan des Mutayrs, fameuse tribu guerrière qui s’allia avec Ibn Séoud au début des années 1920 et permit son accession au pouvoir, avant de se rebeller contre lui. La tribu du mari-passeport de Marga. Muhammad Asad le Juif d’Arabie raconte comment il participa lui-même à une opération d’espionnage au Koweït pour le compte d’Ibn Séoud, contre les Mutayrs de Faysal Dawish. Ces grands guerriers paraissaient (du moins dans leur version syrienne) des plus pacifiques : ils étaient éleveurs de moutons et de chèvres, possédaient un camion et quelques poules. Par pudeur, Sarah s’était attaché les cheveux comme elle avait pu dans la voiture alors que nous suivions le camion des Bédouins jusqu’à leur tente : le soleil couchant, lorsqu’elle quitta le véhicule, embrasa sa chevelure juste avant qu’elle ne pénètre l’ombre portée de la toile noire ; pas de seconde nuit à la belle étoile, tout contre Sarah, quelle malchance, pensais-je, quelle foutue malchance que de ne pas avoir réussi à rejoindre ce château perdu. L’intérieur de la maison en peau était sombre et accueillant ; une paroi de roseaux entremêlés de tissages rouges et verts divisait la tente en deux, un côté pour les hommes, un autre pour les femmes. Le chef de cette demeure, le patriarche, était un très vieil homme au sourire doré par les prothèses, bavard comme une pie : il parlait trois mots de français, qu’il avait appris avec l’armée du Levant dans laquelle il avait servi aux temps du mandat français sur la Syrie : “Debout ! Couché ! Marchez !”, ordres qu’il criait deux par deux avec une joie intense, “deboutcouché ! couchémarchez !”, heureux non seulement du simple plaisir de la réminiscence, mais aussi de la présence d’un auditoire francophone censé goûter ces injonctions martiales — notre arabe était trop limité (surtout celui de Bilger, restreint à “creusez, pelle, pioche”, autre version du “deboutcouchémarchez”) pour bien comprendre les nombreux récits de ce chef de clan octogénaire, mais Sarah réussissait, autant par empathie que grâce à ses connaissances linguistiques, à suivre les histoires du vieil homme et, plus ou moins, à nous en traduire le sens général quand il nous échappait. Bien sûr, la première question de Sarah au Mathusalem local concerna Marga d’Andurain la comtesse de Palmyre — l’avait-il connue ? Le cheikh se gratta la barbe et secoua la tête, non, il en avait entendu parler, de cette comta palmyréenne, mais rien de plus — pas de contact avec la légende, Sarah devait être déçue. Nous buvions une décoction d’écorce de cannelle, douce et parfumée, assis en tailleur sur les tapis de laine posés à même la terre ; un chien noir avait hurlé à notre approche, le gardien du bétail, qui protégeait les bêtes des chacals, voire des hyènes : les histoires de hyènes que nous racontaient le grand-père, ses fils et le colporteur faisaient dresser les cheveux sur la tête. Sarah était aux anges, immédiatement remise de sa déception de ne pas avoir rencontré un des derniers témoins du règne de Marga d’Andurain l’empoisonneuse du désert ; elle se retournait souvent vers moi avec un sourire complice, et je savais qu’elle retrouvait dans ces récits magiques les contes de goules et autres animaux fantastiques qu’elle avait étudiés : la hyène, presque disparue de ces contrées, rassemblait sur elle les légendes les plus extraordinaires. Le vieux cheikh était un conteur de premier ordre, un grand comédien ; il faisait taire, d’un bref geste de la main, ses fils ou le colporteur pour avoir le plaisir de raconter lui-même une histoire qu’il connaissait — la hyène, disait-il, hypnotise les hommes qui ont le malheur de croiser son regard ; ils sont alors contraints à la suivre à travers le désert jusqu’à sa grotte, où elle les tourmente et finit par les dévorer. Elle poursuit dans leurs rêves ceux qui réussissent à lui échapper ; son contact fait naître d’horribles pustules — pas étonnant que ces pauvres bestioles aient été copieusement massacrées, pensai-je. Le chacal quant à lui était méprisable mais inoffensif ; son long cri perçait la nuit — je trouvais ces gémissements particulièrement sinistres, mais ils n’avaient rien à voir, soutenaient les Bédouins, avec l’atroce appel de la hyène, qui avait le pouvoir de vous figer sur place, de vous glacer de terreur : tous ceux qui avaient entendu ce feulement rauque s’en souvenaient leur vie entière.

Après ces considérations de zoologie surnaturelle nous essayâmes, Sarah et moi (comme Alois Musil, imaginais-je, avec ses propres nomades), d’obtenir des informations sur les sites archéologiques des environs, les temples, les châteaux, les villes oubliées que seuls les Bédouins pouvaient connaître — cette démarche énervait le roi Bilger, certain que des générations d’orientalistes avaient “épuisé le désert” ; les Grabar, Ettinghausen ou Hillenbrand s’étaient employés des années durant à décrire les ruines islamiques pendant que leurs confrères spécialistes de l’Antiquité relevaient les forts et villages romains ou byzantins : plus rien à découvrir, pensait-il — effectivement, nos hôtes nous parlèrent de Qasr el-Heyr et de Rasafé, non sans y ajouter des histoires de trésors cachés qui amusèrent moyennement Bilger, encore légèrement vexé par son erreur d’orientation. Il m’expliqua, en allemand, que les autochtones observaient les excavations des archéologues et creusaient à leur tour dès que ceux-ci avaient tourné casaque : ces corneilles de l’archéologie étaient une plaie bien connue des chantiers, dont les abords finissaient, exagérait Bilger, encombrés de trous et de monticules de terre, comme ravagés par des taupes démesurées.

Les femmes, dans leurs longues robes sombres rehaussées de broderies, ont apporté le dîner ; du pain rond sans levain, du miel, du thym sauvage sec mêlé de sumac et de sésame, du fromage, du lait, du yaourt — n’eût été son terrible goût de brûlé, on aurait pu confondre le fromage avec du savon, sec et salé. Tous les laitages avaient d’ailleurs ce même goût de brûlé, qui est resté pour moi le goût du désert, pays du lait, du miel et de l’incendie. Le vieil homme mangeait peu, insistait beaucoup pour que nous reprenions de ceci ou de cela ; Sarah avait engagé la conversation avec une des femmes, une des plus jeunes, me semblait-il — par une pudeur peut-être exagérée, j’essayais d’éviter de trop les regarder. Nous parlions toujours de mystères et de découvertes. Le colporteur se leva et sortit, sans doute pour satisfaire un besoin naturel (je réalisai que contrairement aux campings du Salzkammergut, cette tente n’avait pas de sanitaires à proximité : Maman n’aurait pas du tout apprécié ; elle m’aurait aussi mis en garde contre la nourriture, même si le puissant arôme de roussi semblait indiquer que le lait avait été bouilli) et le cheikh profita de son absence (ce qui confirmait que le colporteur était suspecté d’être un informateur) pour nous confier, à voix basse, qu’il y avait effectivement des ruines oubliées et mystérieuses, loin au sud-ouest, à la frontière du désert et de la montagne basaltique qui sépare la badiyé de la plaine du Hauran, une cité entière, disait le vieil homme, couverte d’ossements ; j’avais eu le plus grand mal à comprendre ce mot, os, ossements et j’avais dû interroger Sarah, que signifie ‘adhm ? D’après le cheikh, il s’agissait des ruines d’une des cités détruites par la colère de Dieu, comme il était écrit dans le Coran — il en parlait avec effroi, disait que l’endroit était maudit et que jamais, au grand jamais, les Bédouins ne campaient à proximité : ils se contentaient de contempler les montagnes d’ossements et de décombres, de se recueillir et de passer leur chemin. Bilger levait les yeux au ciel d’un air exaspéré et tout à fait discourtois pour notre hôte : elle est facile à trouver, cette cité, se moquait-il, d’après la Bible il suffit de prendre à droite au carrefour de la femme pétrifiée. J’essayais d’en savoir plus, s’agissait-il d’os d’animaux ? Un cimetière de chameaux, peut-être ? Une éruption volcanique ? Mes questions faisaient rire le vieil homme, non, les dromadaires ne se cachent pas pour mourir dans un endroit secret, ils crèvent là où ils se trouvent, s’allongent et meurent comme tout le monde. Bilger m’assura que les volcans étaient éteints en Syrie depuis des dizaines de milliers d’années, ce qui rendait peu probable la thèse de l’éruption ; il semblait considérer tout cela comme des calembredaines issues de l’imagination superstitieuse des autochtones. J’imaginais, sur les pentes d’un cratère de basalte lunaire, les restes d’une ancienne forteresse et d’une ville disparue, recouverts des ossements de leurs habitants, morts dans Dieu sait quelle catastrophe — vision de cauchemar, noire, sélène. Le colporteur regagna la tente, je m’absentai à mon tour ; il faisait nuit ; le froid paraissait monter des pierres droit vers le ciel, glacé d’étoiles. Je me suis éloigné de la tente pour uriner, le chien m’a accompagné un moment avant de m’abandonner pour aller flairer plus loin l’obscurité. Au-dessus de moi, alors que nous ne l’avions pas aperçue la veille, haute dans le ciel, montrant l’ouest, la Palestine et la Méditerranée brillait, soudaine révélation, une comète à longue chevelure de poussière luisante.

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