2 H 20

Je suis allongé avec Sarah nue à mes côtés ; ses longues tresses forment un ruisseau, ralenti par les rochers des vertèbres. Je suis tourmenté par le remords ; je l’observe et je suis empli de remords. Le bateau nous emmène vers Beyrouth : le dernier voyage de la Lloyd autrichienne, Trieste — Alexandrie — Jaffa — Beyrouth. Je sens confusément que Sarah ne va pas se réveiller avant l’arrivée demain à Beyrouth, où Nadim nous attend pour le mariage. Tant mieux. Je détaille son corps svelte, musclé, presque maigre ; elle ne bronche pas quand je joue un moment avec son sexe, elle dort profondément. Je sais que je ne devrais pas être là. La culpabilité m’étouffe. Par le hublot, je vois la mer déployer son infinité verdâtre, hivernale, striée d’écume au sommet des vagues ; je quitte la cabine, les longs couloirs sont tapissés de velours rouge, éclairés par des appliques de bronze, j’erre dans la chaleur moite du bateau, c’est énervant de se perdre ainsi dans des corridors étouffants alors que je suis en retard ; sur les portes des cabines, des plaques ovales indiquent le nom des occupants, leurs dates de naissance et de mort — j’hésite à frapper à celle de Kathleen Ferrier, puis de Lou Andreas-Salomé, mais je n’ose pas les déranger, j’ai trop honte de m’être perdu, honte d’avoir été obligé d’uriner dans le couloir, dans un magnifique porte-parapluie, avant que l’hôtesse (robe de soirée transparente, j’observe longuement ses sous-vêtements) ne me prenne par le bras, “Franz, on vous attend en haut, venez, nous allons passer par les coulisses. Stefan Zweig est furieux, il veut vous déshonorer, vous provoquer en duel ; il sait que vous n’aurez pas le courage de l’affronter et que vous serez exclu de la Burschenschaft.”

J’essaye de l’embrasser sur la bouche, elle se laisse faire, sa langue est douce et tiède, je passe une main sous sa robe, main qu’elle retire affectueusement, en murmurant “nein, nein, nein, Liebchen”, je suis vexé mais je comprends. Il y a foule dans le grand foyer autour de nous, le Dr Kraus fait un triomphe, nous applaudissons à tout rompre la fin des Geistervariationen de Schumann. J’essaye d’en profiter pour soulever de nouveau la robe de l’hôtesse, elle me repousse toujours aussi tendrement. J’ai hâte que les choses sérieuses commencent. Le colonel est en grande conversation avec le Dr Kraus ; il m’explique que Kraus ne supporte pas que sa femme joue mieux du piano que lui, et je suis d’accord, Lili Kraus est une immense pianiste, rien à voir avec vous, cher docteur. Je renverse mon verre de lait sur le grand uniforme du colonel, tous les aigles sont constellés, heureusement, le lait ne tache pas les uniformes, contrairement aux robes de soirée, que l’hôtesse est contrainte de retirer : elle la roule en boule avant de la dissimuler dans un placard.

— Qu’allons-nous devenir ? Ce pays est si petit et si vieux, colonel, qu’il ne sert à rien de le défendre. Il vaut mieux en changer.

— C’est effectivement la solution au problème syrien, dit-il.

Dehors la guerre fait toujours rage ; on ne peut pas sortir, nous allons devoir rester enfermés sous cet escalier.

— Ce n’est pas là que tu as caché ta robe de mariée ? Celle que j’ai tachée sans le vouloir ?

Restons calmes, restons calmes. Nous sommes étroitement enlacés dans le noir, mais l’hôtesse ne s’intéresse pas à moi, je sais qu’elle n’a d’yeux que pour Sarah. Il faut faire quelque chose, mais quoi ? La mer d’Irlande est déchaînée, vous n’arriverez certainement pas avant deux ou trois jours. Deux ou trois jours ! Monsieur Ritter, dit doucement Kraus, je pense que nous pouvons changer de maladie, maintenant. Il est temps, vous avez raison. Il est temps. Franz, regardez comme cette jeune femme se caresse ! Mettez votre visage entre ses jambes, ça vous changera.

Kraus continue à débiter ses absurdités, j’ai froid, il faut à tout prix que je retrouve ma cabine et Sarah endormie, j’abandonne l’hôtesse à sa masturbation, le cœur serré. C’est bientôt à vous, monsieur Ritter. C’est bientôt à vous. La mer est effectivement démontée, aujourd’hui. Jouez-nous donc quelque chose, pour passer le temps ! Ce luth n’est pas à moi, mais je devrais pouvoir improviser un morceau. Quel mode préférez-vous ? Nahawand ? Hedjazi ? Hedjazi ! Voilà qui sied tout à fait aux circonstances. Allez, cher Franz, jouez-nous donc notre valse, vous vous rappelez ? Oh oui La Valse de mort, bien sûr que je m’en souviens, fa, fa-la, fa-la#-si, si, si. Mes mains courent sur le manche de l’oud au son de violon. Le bar de ce bateau, le foyer de l’opéra, est ouvert sur la mer et les embruns éclaboussent les musiciens et leurs instruments. Impossible de jouer dans ces conditions, cher public. Quelle déception ! Nous qui voulions tant entendre La Valse de mort ! Den Todeswalzer ! Nous allons droit vers le naufrage, réjouissez-vous. Je me réjouis, cher public, chers amis. Chers amis, le Dr Zweig a une allocution à faire (encore ce vieux Zweig à la longue figure, quel ennui). Je quitte la scène avec mon luth pour lui laisser la place, il y a une grosse flaque d’eau sous la chaise. Zweig me gronde, me passe la main dans les cheveux et me dit d’aller m’asseoir. Mesdames, messieurs, crie-t-il, c’est la guerre ! Montjoie ! Saint-Denis ! C’est la guerre ! Qu’on se réjouisse !

Tous applaudissent, les militaires, les marins, les femmes, le couple Kraus et même Sarah, je suis bien surpris qu’elle soit là, je me précipite vers elle, tu es réveillée ? Tu es réveillée ? Je cache le luth derrière mon dos, pour qu’elle ne voie pas que je l’ai volé à Nadim — je l’ai volé ? Je sais que la police me recherche pour ce crime affreux que j’ai commis jadis. Arrive-t-on bientôt ? C’est la guerre, dis-je. Ils se réjouissent tous de mourir au combat. Vienne va devenir la nouvelle capitale de la Syrie. On parlera arabe sur le Graben.

Il ne faut surtout pas que Sarah apprenne, pour le meurtre et le corps. Docteur Kraus ! Docteur Kraus ! Vos iris ont encore poussé sur nos cadavres ! Quel horrible printemps, avec cette pluie interminable, on ne se croirait pas en Orient. Tout pourrit. Tout moisit. Les os n’en finissent pas de se décomposer. Nous aurons une belle vendange, cette année, le vin des morts sera abondant. Chut, murmure Sarah, ne mentionne pas le vin des morts, c’est un secret. Un philtre ? Peut-être. D’amour ou de mort ? Tu verras.

Un marin chante, au loin, “vers l’est s’en va le navire, frais souffle le vent vers notre pays, mon enfant d’Irlande, vers où va ta vie ?”

Ce qui fait bien rire Sarah. Elle ressemble à Molly Bloom, pensé-je, celle qui pousse son chariot dans les rues étroites, pour vendre des coquillages. Dieu que la mer est vaste !

Combien d’enfants aurons-nous, docteur Kraus ?

Combien ?

Il serait impensable que je me livre à ce genre de prédictions, je suis un médecin sérieux, monsieur Ritter. Ne partagez pas cette seringue, vous allez vous contaminer l’un l’autre.

Franz, tu as de belles veines, tu sais ?

Monsieur Ritter, je vous aurai mis en garde.

Franz, tu as de très belles veines, répète Sarah.

Sueur, sueur, sueur.


Horreur. Quelle horreur, mon Dieu. La lumière est encore allumée, je tiens toujours l’interrupteur. Cette image de Sarah une seringue à la main, heureusement que je me réveille avant l’irréparable, Sarah m’injectant un liquide nauséabond, son vin des morts sous le regard vicieux du Dr Kraus, quelle atrocité, dire que certaines personnes trouvent plaisant de rêver. Respirons, respirons. C’est très pénible cette sensation de manquer d’air comme si on se noyait dans son sommeil. Heureusement que je ne me rappelle pas mes rêves à part les dernières secondes, ils s’effacent presque immédiatement de ma mémoire, heureusement. J’échappe à la culpabilité de l’inconscient, à la sauvagerie du désir. Cet étrange sentiment m’étreint souvent en rêve. À croire que j’ai réellement commis un crime atroce qui menace d’être découvert. Le vin des morts. L’article de Sarah m’obsède, quelle idée de m’envoyer ce texte depuis le Sarawak, à moi qui suis malade et si fragile en ce moment. Je réalise à quel point elle me manque. À quel point je l’ai manquée. À quel point elle est peut-être malade et fragile elle aussi, dans sa jungle verdoyante, avec ses ex-coupeurs de têtes grands vendangeurs de cadavres. Quel voyage. Voilà du travail pour le charlatan de la Berggasse, le voisin de Mme Kafka. Finalement on en revient toujours au même. Je crois me souvenir que Jung, premier orientaliste inconscient, avait découvert qu’une de ses patientes rêvait le Livre des morts tibétain dont elle n’avait jamais entendu parler, ce qui mit la puce à l’oreille du disciple et le lança sur la piste de l’inconscient collectif et des archétypes. Moi je rêve non pas le Livre des morts tibétain ou égyptien mais les recoins du cerveau de Sarah. Tristan et Iseult. Les philtres d’amour et de mort. Dik el-Jinn le Fou. Le vieux poète de Homs fou de jalousie au point de tuer celle qu’il aimait. Mais ce n’est rien, disait Sarah, Dik el-Jinn était si passionné, déchiré de douleur d’avoir détruit l’objet de sa passion qu’avec les cendres du cadavre de sa bien-aimée mêlées d’argile il modela une coupe, une coupe mortelle, magique et mortelle, dans laquelle il buvait du vin, premier vin de Mort, qui lui inspirait de sublimes poèmes d’amour. Il buvait dans le corps de son aimée, il buvait le corps de son amour, et cette folie dionysiaque devenait apollinienne par le jeu des vers, de la métrique classée et réglée où s’ordonnait l’énergie de sa passion nécrophage pour celle qu’il avait tuée par jalousie, cédant aux rumeurs et à la haine : “Je t’ai rendue à la nudité la plus complète, chantait-il, j’ai mélangé ton visage à la terre et même, si j’avais pu supporter de te voir pourrir, j’aurais laissé ta figure morte au grand soleil.”

On comprend qu’il s’imbibe, ce poète de Homs qui vécut près de soixante-dix ans, s’enivrait-il encore dans sa coupe mortelle au soir de sa vie, c’est possible, c’est probable. Pourquoi Sarah s’intéresse-t-elle à ces atrocités, nécrophagie, magie noire, passions dévorantes ? Je la revois au musée du Crime de Vienne, déambulant le sourire aux lèvres dans cette cave de Leopoldstadt, au milieu des crânes percés de balles et des matraques d’assassins de tous calibres, politiques, crapuleux, amoureux, jusqu’à l’acmé sordide de l’exposition, un vieux panier en osier poussiéreux dans lequel on retrouva, au début du XXe siècle, un corps de femme, bras et jambes coupés, une femme-tronc dont on ne nous épargnait pas les photographies d’époque, nue et mutilée, pubis aussi noir que les épaules et les cuisses où avaient saigné les membres absents. Un peu plus loin se trouvait aussi une femme éventrée, violée avant ou après son éviscération. “Vous êtes drôles, vous autres Autrichiens, disait Sarah, vous pouvez montrer des images de femmes torturées à mort, mais vous censurez la seule représentation de plaisir de tout ce musée.” Il s’agissait d’une peinture, dans la partie de l’exposition consacrée aux bordels viennois, montrant, dans un décor orientalisant, une odalisque se caressant, les jambes écartées ; un censeur contemporain avait placé un grand carré noir sur sa main et ses parties intimes. La légende disait sobrement “Tableau décoratif provenant d’une maison close”. J’avais honte bien évidemment de me retrouver avec Sarah à commenter une telle image ; je regardai ailleurs en rougissant, ce qu’elle prit pour un aveu : la reconnaissance de la perversion viennoise — les femmes torturées à la cave, l’érotisme censuré et la plus prude chasteté au-dehors.

Je me demande bien pourquoi je pense à cela maintenant, une traînée d’onirisme peut-être, une chevelure de comète, une rémanence sensuelle contaminant la mémoire de la puissance du désir, je devrais accepter que la nuit est morte, me lever et passer à autre chose, corriger ce mémoire sur Gluck ou relire mon article sur Mârouf, savetier du Caire, l’opéra tiré de la traduction des Mille et Une Nuits de Charles Mardrus ; j’aimerais beaucoup le faire parvenir à Sarah, ce serait ma réponse à son opus sur le vin des morts au Sarawak mystérieux. Je pourrais lui envoyer un mail, mais je sais que si je lui écris je vais passer les prochains jours vissé à l’ordinateur comme un benêt à attendre sa réponse. Finalement on était bien au musée du Crime, au moins elle était là, je serais même allé au musée des Pompes funèbres ou à la Narrenturm contempler une fois de plus, dans l’ancienne tour des Fous, d’horribles anomalies génétiques et des pathologies terrifiantes, si elle avait souhaité s’y rendre.

Il ne manque pas grand-chose à cet article sur Mârouf, savetier du Caire, juste une touche de je-ne-sais-quoi, tiens je pourrais directement demander conseil à Sarah, pas juste le lui expédier, ce serait une manœuvre tout à fait intelligente pour prendre contact avec elle, au lieu de lui avouer tout de go tu me manques ou lui rappeler subtilement la femme nue du musée du Crime (te souviens-tu, chère Sarah, de l’émoi qui m’étreignit quand nous contemplâmes ensemble une image pornographique dans une cave sanglante ?), elle aussi a étudié l’œuvre du Dr Mardrus et surtout de son épouse Lucie, premier personnage de sa collection de femmes d’orientalistes, avec Lou Andreas-Salomé et Jane Dieulafoy. Mardrus le Caucasien des lettres, dont le grand-père avait combattu les Russes dans les rangs de l’imam Schamyl, voilà un homme que j’aurais aimé rencontrer, Mardrus, dans ce Paris si mondain des années 1890 ; il fréquenta Mallarmé, puis Apollinaire ; sitôt débarqué du paquebot des Messageries maritimes où il officiait comme médecin du bord il devint, grâce à son charme et son érudition, la coqueluche des salons parisiens — c’est ce qu’il me faudrait, pour rédiger mon grand œuvre, un séjour de quelques années dans une cabine de navire, entre Marseille et Saigon. Mardrus traduit en mer les milliers de feuillets des Mille et Une Nuits ; il a grandi au Caire, étudié la médecine à Beyrouth, l’arabe est pour ainsi dire sa langue maternelle, voilà le grand avantage qu’il a sur nous, orientalistes non orientaux, le gain de temps dans l’apprentissage de la langue. La redécouverte des Nuits par la traduction de Mardrus provoque une vague d’adaptations, d’imitations, de prolongations du chef-d’œuvre, comme cinquante ans plus tôt Les Orientales d’Hugo, les poèmes de Rückert ou le Divan de Goethe. Cette fois-ci on pense que c’est l’Orient lui-même qui insuffle directement sa force, son érotisme, sa puissance exotique dans l’art du tournant du siècle ; on aime la sensualité, la violence, le plaisir, les aventures, les monstres et les génies, on les copie, on les commente, les multiplie ; on croit voir enfin, sans intermédiaire, le vrai visage de l’Orient éternel et mystérieux : mais c’est l’Orient de Mardrus, toujours un reflet, encore un Tiers-Orient ; c’est l’Orient, en fin de compte, de Mallarmé et de La Revue blanche, l’érotisme de Pierre Louÿs, une représentation, une interprétation. Comme dans le Conte de la Mille Deuxième Nuit de Joseph Roth ou la Schéhérazade de Hofmannsthal, les motifs des Nuits sont utilisés pour suggérer, créer une tension dans un contexte européen ; le désir du shah, dans le roman de Roth, de coucher avec la comtesse W. déclenche une intrigue tout à fait viennoise, comme les ballets de la Schéhérazade de Rimski ou les danses de Mata Hari servent à émoustiller le bourgeois parisien : finalement, peu importe leur rapport avec un soi-disant Orient réel. Nous-mêmes, au désert, sous la tente des Bédouins, pourtant face à la réalité la plus tangible de la vie nomade, nous nous heurtions à nos propres représentations qui parasitaient, par leurs attentes, la possibilité de l’expérience de cette vie qui n’était pas la nôtre ; la pauvreté de ces femmes et de ces hommes nous paraissait emplie de la poésie des anciens, leur dénuement nous rappelait celui des ermites et des illuminés, leurs superstitions nous faisaient voyager dans le temps, l’exotisme de leur condition nous empêchait de comprendre, certainement, leur vision de l’existence de la même façon qu’eux nous voyaient, avec notre femme en cheveux, notre 4×4 et notre arabe rudimentaire, comme des idiots originaux, dont ils enviaient peut-être l’argent, voire la voiture, mais certainement pas le savoir ou l’intelligence, ni même la technique : le vieux cheikh nous avait raconté que les derniers Occidentaux qu’il avait recueillis, européens sans aucun doute, étaient venus en camping-car et que l’horrible ronronnement de leur générateur (pour le frigo, on suppose) l’avait empêché de dormir toute la nuit. Seul le colporteur, pensai-je en urinant sous la comète de Halley, en scrutant l’obscurité pour vérifier que le chien ne s’apprêtait pas à me bouffer les choses, partage réellement la vie de cette tribu, puisqu’il y participe ; huit mois par an, il renonce à tout pour fourguer ses babioles. Nous autres restons des voyageurs, enfermés dans le soi, susceptibles, qui sait, de se transformer eux-mêmes au contact de l’altérité, mais certainement pas d’en faire l’expérience profonde. Nous sommes des espions, nous avons le contact rapide et furtif des espions. Chateaubriand, lorsqu’il invente la littérature de voyage avec Itinéraire de Paris à Jérusalem, en 1811, longtemps avant Stendhal et ses Mémoires d’un touriste, plus ou moins au moment de la parution du Voyage en Italie de Goethe, Chateaubriand espionne au profit de l’art ; il n’est certes plus l’explorateur qui espionne pour la science, ou pour l’armée : il espionne principalement pour la littérature. L’art a ses espions, au même titre que l’histoire ou les sciences naturelles ont les leurs. L’archéologie est une forme d’espionnage, la botanique, la poésie aussi ; les ethnomusicologues sont les espions de la musique. Les espions sont des voyageurs, les voyageurs sont des espions. “Méfie-toi des histoires des voyageurs”, dit Saadi dans le Golestân. Ils ne voient rien. Ils croient voir, mais n’observent que des reflets. Nous sommes prisonniers des images, des représentations, dirait Sarah, et seuls ceux qui, comme elle ou comme le colporteur, font le choix de se défaire de leur vie (si une telle chose est réellement possible) peuvent parvenir à autrui. Je me rappelle le bruit de mon urine tombant sur les pierres dans le silence enivrant du désert ; je me rappelle mes petites pensées, bien futiles au regard de l’infinité des êtres ; je n’avais pas conscience des fourmis et des araignées que je noyais dans l’urée. Nous sommes condamnés, comme dit Montaigne dans son dernier Essai, à penser comme on pisse, en chemin, vite et furtivement, en espions. Seul l’amour, pensai-je en regagnant la tente, en frémissant de froid et de désir au souvenir de la nuit précédente, nous ouvre vers autrui ; l’amour comme renoncement, comme fusion — rien d’étonnant à ce que ces deux absolus, le désert et l’amour, se soient rencontrés pour donner un des monuments les plus importants de la littérature universelle, la folie de Majnoun qui hurla sa passion pour Leyla aux cailloux et aux vipères à cornes, Leyla qu’il aima, aux environs de l’an 750, dans une tente toute pareille. La paroi en peau de chèvre était refermée ; la lumière de la lampe à gaz filtrait par une petite porte, il fallait se baisser pour entrer. Bilger était à moitié allongé sur un matelas de laine, un verre d’infusion de cannelle à la main ; Sarah avait disparu. Elle avait été invitée à passer du côté des femmes, dans la deuxième pièce de la tente, tandis que nous restions, Bilger et moi, avec les hommes. On me déroula une couche recouverte d’un édredon qui sentait bon le feu de bois et l’animal. Le vieil homme s’était allongé, le colporteur s’était enroulé dans un grand manteau noir, une position de prophète. Je suis au désert, comme Qays le Fou de Leyla, si amoureux qu’il a renoncé à son être pour vivre avec les gazelles au milieu de la steppe. À moi aussi, on m’a enlevé Sarah, me privant de ma seconde nuit contre elle, chaste nuit d’amour pur, et j’aurais pu crier à la lune ou à la comète des vers désespérés chantant la beauté de ma bien-aimée, que les conventions sociales venaient d’arracher à mes soins. Je pensais aux longues courses de Qays Majnoun dans le désert, pour pleurer de désespoir sur les traces du campement de la famille de Leyla, en me grattant furieusement, persuadé que la laine ou le coton de mon matelas débordait de puces et autres bestioles enragées promptes à me dévorer les guiboles.

J’entendais Bilger ronfler en sourdine ; dehors un mât ou une drisse cliquetait dans la brise, on aurait pu se croire dans un voilier au mouillage — j’ai fini par m’endormir. C’est une lune ronde, au ras du sol, peu avant l’aurore, qui m’a réveillé, alors qu’on ouvrait la tente sur l’immensité doucement bleutée : l’ombre d’une femme soulevait le pan de tissu et le parfum du désert (terre sèche, cendre, animaux) tourbillonnait autour de moi, dans le caquètement encore discret des poules qui glanaient, horribles monstres furtifs dans la pénombre, les miettes de pain de notre dîner ou les insectes nocturnes que notre chaleur avait attirés — puis l’aurore a passé ses doigts de rose au travers de la brume, bousculant la lune, et tout a paru s’animer de concert : le coq a chanté, le vieux cheikh a chassé les gallinacés trop aventureux d’un revers de couverture, le colporteur s’est levé, a passé le manteau dans lequel il s’était enroulé le soir autour de ses épaules et est sorti — seul Bilger dormait toujours ; j’ai jeté un coup d’œil à ma montre, il était 5 heures du matin. Je me suis levé à mon tour ; les femmes s’affairaient devant la tente, elles m’ont adressé un petit signe de la main. Le colporteur faisait ses ablutions parcimonieusement, avec une aiguière en plastique bleu : un des objets qu’il vendait, imaginai-je. À part les légers rougeoiements du ciel à l’est, la nuit était toujours profonde et glacée ; le chien dormait encore, en boule contre la paroi extérieure. Je me demandais si j’allais apercevoir Sarah sortir elle aussi, elle dormait peut-être, comme le chien, comme Bilger. Je suis resté là, à regarder le ciel s’ouvrir, avec dans la tête l’oratorio de Félicien David, le premier à avoir rendu en musique la simplicité terrifiante du désert.

S’il était déjà 5 heures je pourrais me lever, épuisé comme chaque matin, vaincu par la nuit ; impossible d’échapper à ces souvenirs de Sarah, je me demande s’il vaut mieux les chasser ou m’abandonner tout à fait au désir et à la réminiscence. Je suis paralysé assis dans mon lit, depuis combien de temps fixé-je la bibliothèque, immobile, la tête ailleurs, la main toujours accrochée à l’interrupteur, un marmot qui serre son hochet ? Quelle heure est-il ? Le réveil est la canne de l’insomniaque, je devrais m’acheter un réveil-mosquée comme ceux de Bilger à Damas, mosquée de Médine ou de Jérusalem, en plastique doré, avec une petite boussole incorporée pour la direction de la prière — voilà la supériorité du musulman sur le chrétien : en Allemagne on vous impose les Évangiles au creux du tiroir de la table de nuit, dans les hôtels musulmans on vous colle une petite boussole contre le bois du lit, ou on vous dessine une rose des vents marquant la direction de La Mecque sur le bureau, boussole et rose des vents qui peuvent servir certes à localiser la péninsule arabique, mais aussi, si le cœur vous en dit, Rome, Vienne ou Moscou : on n’est jamais perdu dans ces contrées. J’ai même vu des tapis de prière avec une petite boussole intégrée au tissage, tapis qu’on avait immédiatement envie de faire voler, puisqu’ils étaient ainsi préparés pour la navigation aérienne : un jardin dans les nuages, avec, comme le tapis de Salomon de la légende juive, un dais de colombes pour se protéger du soleil — il y aurait beaucoup à écrire sur le tapis volant, sur ces belles illustrations, promptes à susciter la rêverie, de princes et de princesses assis en tailleur, dans des costumes somptueux, au beau milieu d’un ciel de légende, rougeoyant à l’occident, tapis qui doivent sans doute plus aux contes de Wilhelm Hauff qu’aux Mille et Une Nuits proprement dites, plus aux costumes et aux décors de la Schéhérazade des ballets russes qu’aux textes des auteurs arabes ou persans — une fois encore, une construction conjointe, un travail complexe du temps où l’imaginaire se superpose à l’imaginaire, la création à la création, entre l’Europe et le Dar el-Islam. Les Turcs et les Persans connaissent des Nuits les versions d’Antoine Galland et de Richard Burton, et ne les traduisent que rarement de l’arabe ; ils imaginent, à leur tour, sur ce qu’ont traduit d’autres avant eux : la Schéhérazade qui retrouve l’Iran au XXe siècle a beaucoup voyagé, elle s’est chargée de la France de Louis XIV, de l’Angleterre victorienne, de la Russie tsariste ; son visage même provient d’un mélange entre les miniatures safavides, les costumes de Paul Poiret, les élégantes de Georges Lepape et les femmes iraniennes d’aujourd’hui. “Du destin cosmopolite des objets magiques”, voilà un titre pour Sarah : il y serait question, pêle-mêle, de lampes à génies, de tapis volants et de babouches mirifiques ; elle y montrerait comment ces objets sont le fait d’efforts successifs communs, et comment ce que l’on considère comme purement “oriental” est en fait, bien souvent, la reprise d’un élément “occidental” modifiant lui-même un autre élément “oriental” antérieur, et ainsi de suite ; elle en conclurait que l’Orient et l’Occident n’apparaissent jamais séparément, qu’ils sont toujours mêlés, présents l’un dans l’autre et que ces mots — Orient, Occident — n’ont pas plus de valeur heuristique que les directions inatteignables qu’ils désignent. J’imagine qu’elle parachèverait le tout par une projection politique sur le cosmopolitisme comme seul point de vue possible sur la question. Moi aussi, si j’étais plus — plus quoi ? Plus brillant, moins malade, moins velléitaire je pourrais développer cet article dérisoire sur Mârouf, savetier du Caire, Henri Rabaud et Charles Mardrus et construire une vraie synthèse sur ce fameux Tiers-Orient dans la musique française, autour des élèves de Massenet peut-être, Rabaud lui-même, mais aussi Florent Schmitt, Reynaldo Hahn, Ernest Chausson et surtout Georges Enesco, voilà un cas intéressant, un “Oriental” qui revient à l’“Orient” en passant par la France. Tous les élèves de Massenet ont composé des mélodies de désert ou de caravanes sur des poèmes orientalistes, depuis La Caravane de Gautier (“La caravane humaine au Sahara du monde…”) aux Petites Orientales de Jules Lemaître —, je me suis toujours demandé qui était ce Jules Lemaître — sans doute bien différents de la caravane d’“À travers le désert”, air du deuxième acte de Mârouf, quand Mârouf, pour tromper les marchands et le sultan, s’invente une riche caravane de milliers de chameaux et de mules qui devrait arriver d’un jour à l’autre et décrit en détail son chargement précieux, à grand renfort d’orientalisme, ce qui est assez vertigineux : il y a un rêve d’Orient dans les récits arabes eux-mêmes, rêve de pierreries, de soieries, de beauté, d’amour et ce rêve qui, pour nous, est un songe oriental est en fait une rêverie biblique et coranique ; il ressemble aux descriptions du Paradis du Coran, où l’on nous présentera des vases d’or et des coupes remplies de tout ce que notre goût pourra désirer, et tout ce qui charmera nos yeux, où nous aurons des fruits en abondance, dans des jardins et des sources, où nous porterons des vêtements de soie fine et de brocart, où nous aurons pour épouses des houris aux beaux yeux, où l’on nous servira à boire un nectar cacheté de musc. La caravane de Mârouf — celle des Mille et Une Nuits — utilise ironiquement ces éléments : bien sûr, sa description est exagérée, outrée ; c’est un mensonge, un mensonge fait pour séduire l’assistance, un catalogue merveilleux, de rêve. On trouverait dans les Nuits beaucoup d’exemples de ce second degré, de cet orientalisme dans l’Orient. L’air de la caravane d’Henri Rabaud rajoute un mouvement à cette construction : la traduction de Mardrus du conte L’Histoire du gâteau échevelé au miel d’abeille est adaptée sous le titre de Mârouf, savetier du Caire par un librettiste, Lucien Népoty, puis mise en musique par Rabaud, avec une orchestration brillante : là encore, Massenet est dans l’ombre, caché derrière une dune de ce désert imaginaire à travers lequel cheminent, en sol mineur bien sûr, dans les trilles des cordes et les glissandos des vents, les chameaux et les mules de cette extraordinaire caravane d’étoffes, de rubis et de saphirs gardée par mille mamelouks beaux comme des lunes. Très ironiquement, la musique exagère, force le trait : on entend le bâton des muletiers frapper les ânes à chaque mesure, figuralisme ma foi assez ridicule s’il n’était justement pas drôle, exagéré, fait pour duper les marchands et le sultan : il faut qu’on l’entende, cette caravane, pour qu’ils y croient ! Et, miracle de la musique autant que de la parole, ils y croient !

Je suppose que Reynaldo Hahn avait lu, tout comme son ami Marcel Proust, les Nuits dans la nouvelle traduction de Mardrus ; tous deux étaient à la première de Mârouf en 1914, en tout cas. Hahn salue la partition de son ancien camarade du Conservatoire dans une importante revue spécialisée ; il note la qualité de la musique, dont la hardiesse n’altère jamais la pureté ; il en remarque la finesse, la fantaisie, l’intelligence et surtout l’absence de vulgarité dans la “justesse du sens oriental”. Il salue en fait l’apparition d’un orientalisme “à la française” qui soit plus proche de Debussy que des débauches de violence et de sensualité des Russes — autant de cultures musicales, autant d’Orients, autant d’exotismes.

Je me demande d’ailleurs s’il faut que j’étende l’article, avec tous ces Orients superposés, à une couche de plus, celle de Roberto Alagna au Maroc. Après tout, cela donnerait un côté un peu “magazine” à une contribution ma foi plutôt sérieuse, et puis cela ferait rire Sarah, cette image du sémillant ténor européen en Orient au XXIe siècle — cette vidéo est vraiment impayable. Dans un festival à Fez, une version arabe, avec oud et qanoun, d’“À travers le désert”, l’air de la caravane de Rabaud : on imagine d’ici les bonnes intentions des organisateurs, la parodie désamorcée, la caravane retrouvant le vrai désert de l’authentique, des instruments et du décor authentiques — et, l’enfer étant, comme on sait, pavé de bonnes intentions, tout tombe à plat. L’oud ne sert à rien, le qanoun, peu à l’aise dans la progression harmonique de Rabaud, lâche juste des virgules convenues dans les silences de la voix ; Alagna, en djellaba blanche, chante comme sur la scène de l’Opéra-Comique, mais un micro à la main ; les percussions (cymbales frottées et clés entrechoquées) essayent de meubler par tous les moyens le grand, l’immense vide découvert par cette mascarade ; le joueur de qanoun semble souffrir le martyre en entendant une si mauvaise musique : seul Alagna le Magnifique paraît ne s’apercevoir de rien, tout à ses grands gestes et ses chameliers, quelle rigolade, mon Dieu, si Rabaud entendait ça il mourrait une seconde fois. C’est peut-être la punition, d’ailleurs, de Rabaud — le destin le punit pour son comportement pendant la Seconde Guerre mondiale, son philonazisme, son empressement à dénoncer les professeurs juifs du Conservatoire de musique dont il était le directeur. Heureusement son successeur, en 1943, sera plus éclairé, plus courageux et essayera de sauver ses élèves plutôt que de les remettre à l’occupant. Henri Rabaud rejoint la longue liste des orientalistes (artistes ou scientifiques) qui ont collaboré directement ou indirectement avec le régime nazi — me faut-il insister sur ce moment de sa vie, épisode bien plus tardif que la composition de Mârouf en 1914, je n’en sais rien. Tout de même, le compositeur dirigera lui-même, à l’Opéra, la centième de Mârouf, savetier du Caire le 4 avril 1943 (jour d’un terrifiant bombardement qui détruisit les usines Renault et fit plusieurs centaines de morts dans l’Ouest parisien) devant un parterre d’uniformes allemands et de vichystes notoires. Au printemps 1943, alors qu’on se battait encore en Tunisie mais qu’on savait que l’Afrikakorps et Rommel étaient vaincus, que les espoirs nazis de conquérir l’Égypte étaient bien loin, est-ce que Mârouf, savetier du Caire prenait un sens spécial, un pied de nez à l’occupant allemand, sans doute pas. Juste un moment de cette bonne humeur que tout le monde s’accorde à trouver dans l’œuvre, bonne humeur pour oublier la guerre, bonne humeur dont je me demande si, en de telles circonstances, elle n’avait pas quelque chose de criminel : on chantait “À travers le désert, mille chameaux chargés d’étoffes marchent sous le bâton de mes caravaniers”, alors que six jours plus tôt, à quelques kilomètres de là, partait un convoi (le cinquante-troisième) de mille Juifs français du camp de Drancy vers la Pologne et l’extermination. Cela intéressait beaucoup moins les Parisiens et leurs hôtes allemands que les défaites de Rommel en Afrique, beaucoup moins que les aventures de Mârouf le Savetier, de sa femme Fattouma la Calamiteuse et la caravane imaginaire. Et sans doute le vieil Henri Rabaud, à la baguette trente ans après la première de Mârouf, se contrefout-il de ces convois atroces. J’ignore si Charles Mardrus est dans la salle — c’est possible mais, âgé de soixante-quinze ans, il vit depuis le début des hostilités reclus à Saint-Germain-des-Prés, sort très peu, laisse passer la guerre comme d’autres la pluie. On raconte qu’il quitte son appartement uniquement pour se rendre aux Deux-Magots ou dans un restaurant iranien dont on se demande comment, en pleine occupation, il parvient à trouver du riz, du safran et de la viande d’agneau. Je sais en revanche que Lucie Delarue-Mardrus n’est pas à la centième de Mârouf ; elle est chez elle en Normandie, où elle ressasse des souvenirs d’Orient — elle est en train de rédiger ce qui sera son dernier livre, El Arab, l’Orient que j’ai connu ; elle y raconte ses voyages entre 1904 et 1914 en compagnie de Mardrus son mari. Elle mourra peu de temps après la parution de ces derniers Mémoires, en 1945 : ce livre et son auteure fascinaient Sarah ; c’est sans doute en ce sens que je pourrais solliciter son concours pour l’article — une fois de plus, nos intérêts se croisent ; moi Mardrus et les adaptations musicales de sa traduction par Rabaud ou Honegger, elle Lucie Delarue, poétesse et romancière prolixe, mystérieuse, qui vécut dans les années 1920 une passion avec Natalie Barney, pour qui elle écrit ses poèmes les plus célèbres, Nos secrètes amours, aussi à l’aise dans la poésie érotique homosexuelle que dans les odes normandes et les poèmes pour enfants. Ses souvenirs de voyages avec J.-C. Mardrus sont époustouflants, Sarah les cite dans son livre sur les femmes et l’Orient. C’est à Lucie Delarue-Mardrus que nous devons cette phrase extraordinaire : “Les Orientaux n’ont aucun sens de l’Orient. Le sens de l’Orient, c’est nous autres les Occidentaux, nous autres les roumis qui l’avons. (J’entends les roumis, assez nombreux tout de même, qui ne sont pas des mufles.)” Pour Sarah, ce passage résume à lui seul l’orientalisme, l’orientalisme en tant que rêverie, l’orientalisme comme déploration, comme exploration toujours déçue. Effectivement, les roumis se sont approprié le territoire du rêve, ce sont eux qui, après les conteurs arabes classiques, l’exploitent et le parcourent, et tous les voyages sont une confrontation avec ce songe. Il y a même un courant fertile qui se construit sur ce rêve, sans avoir besoin de voyager, dont le représentant le plus illustre est sans doute Marcel Proust et sa Recherche du temps perdu, cœur symbolique du roman européen : Proust fait des Mille et Une Nuits un de ses modèles — le livre de la nuit, le livre de la lutte contre la mort. Comme Schéhérazade se bat chaque soir, après l’amour, contre la sentence qui pèse sur elle en racontant une histoire au sultan Shahryâr, Marcel Proust prend toutes les nuits la plume, beaucoup de nuits, dit-il, “peut-être cent, peut-être mille”, pour lutter contre le temps. Plus de deux cents fois au cours de sa Recherche, Proust fait allusion à l’Orient et aux Nuits, qu’il connaît dans les traductions de Galland (celle de la chasteté de l’enfance, celle de Combray) et de Mardrus (celle, plus trouble, plus érotique, de l’âge adulte) — il tisse le fil d’or du merveilleux arabe tout au long de son immense roman ; Swann entend un violon comme un génie hors d’une lampe, une symphonie révèle “toutes les pierreries des Mille et Une Nuits”. Sans l’Orient (ce songe en arabe, en persan et en turc, apatride, qu’on appelle l’Orient) pas de Proust, pas de Recherche du temps perdu.

Avec mon tapis volant et sa boussole incorporée, vers où mettrais-je le cap ? L’aube de Vienne en décembre n’aura rien à voir avec celle du désert : l’aurore aux doigts de suie maculant le grésil, voilà l’épithète de l’Homère du Danube. Un temps à ne pas mettre un orientaliste dehors. Décidément je suis un savant de cabinet, rien à voir avec Bilger, Faugier ou Sarah qui n’étaient heureux qu’au volant de leurs 4×4, dans les bas-fonds les plus, comment dire, exaltants ou tout simplement “sur le terrain”, comme disent les ethnologues — je reste un espion, un mauvais espion, j’aurais sans doute produit le même savoir si je n’avais jamais quitté Vienne pour ces contrées lointaines et inhospitalières où l’on vous accueille avec des pendus et des scorpions, j’aurais fait la même carrière médiocre si je n’avais jamais voyagé — mon article le plus cité s’intitule “Le premier opéra orientaliste oriental : Majnoun et Leyla de Hadjibeyov”, et il est bien évident que je n’ai jamais mis les pieds en Azerbaïdjan, où l’on patauge, me semble-t-il, dans le pétrole et le nationalisme ; à Téhéran, nous n’étions pas très loin de Bakou, et lors de nos excursions au bord de la Caspienne, nous nous trempions les pieds dans la même eau que les rivages azéris quelques dizaines de kilomètres plus au nord, bref, il est assez déprimant de penser que le monde universitaire se souviendra de moi pour mon analyse des rapports entre Rossini, Verdi et Hadjibeyov. Ce décompte informatique des citations et des indexations conduit l’Université à sa perte, personne ne se lancera plus aujourd’hui dans de longs travaux difficiles et coûteux, mieux vaut publier des notules bien choisies que de vastes ouvrages d’érudition — je ne me fais pas d’illusions quant à la qualité réelle de l’article Hadjibeyov, il est repris dans toutes les publications qui traitent du compositeur, machinalement, comme une des rares contributions européennes aux études sur Hadjibeyov l’Azéri, et tout l’intérêt que je voyais dans ce travail, l’émergence d’un orientalisme oriental, passe bien évidemment à la trappe. Pas la peine d’aller à Bakou pour ça. Il faut pourtant que je sois juste : si je n’étais pas allé en Syrie, si je n’avais pas eu une minuscule expérience fortuite du désert (et une déconvenue amoureuse, reconnaissons-le) je ne me serais jamais passionné pour Majnoun le Fou de Leyla au point de commander, chose compliquée à l’époque, une partition du Majnoun et Leyla de Hadjibeyov ; je n’aurais même jamais su que l’amoureux qui hurle sa passion aux gazelles et aux rochers avait inspiré foule de romans en vers, en persan ou en turc, dont celui de Fouzouli qu’adapte Hadjibeyov — moi je criais ma passion à Sarah, non pas ma passion pour elle, mais pour Majnoun, tous les Majnoun, et mon enthousiasme lui paraissait du plus haut comique : je nous revois dans les fauteuils en cuir de l’Institut français de recherche en Iran où, sans penser à mal (sans penser à mal ?), elle me demandait des nouvelles de ma “collection”, comme elle l’appelait, quand elle me voyait rentrer de la librairie un paquet sous le bras, alors, demandait-elle, toujours fou de Leyla ? Et il fallait bien que j’acquiesce, un fou de Leyla, ou un Khosrow et Shirin, ou un Vis et Ramin, bref un roman d’amour classique, une passion empêchée qui se dénouait dans la mort. Perverse, elle me lançait “Et la musique, dans tout cela ?” avec un faux air de reproche, et j’avais trouvé une réponse : Je prépare le texte définitif et universel sur l’amour en musique, depuis les troubadours jusqu’à Hadjibeyov en passant par Schubert et Wagner, et je disais cela en la regardant dans les yeux, et elle éclatait de rire, un rire monstrueux, de djinn ou de fée, de péri, un rire coupable, voilà que je reviens à Sarah, rien à faire. Quel philtre avons-nous bu, s’agit-il du vin de Styrie à Hainfeld, du vin libanais de Palmyre, de l’arak de l’hôtel Baron à Alep, ou du vin des morts, drôle de philtre, qui ne fonctionne a priori que dans un sens — non, à l’hôtel Baron d’Alep le mal était déjà fait, quelle honte, mon Dieu quelle honte, j’avais réussi à me débarrasser de Bilger resté sur l’Euphrate, dans l’horrible Raqqa à la sinistre horloge, et à emmener (encore vibrant de la nuit de Palmyre) Sarah jusqu’aux délices d’Alep, où elle retrouvait, pleine d’émotion, Annemarie Schwarzenbach, les lettres à Klaus Mann, et toute la mélancolie de la Suissesse androgyne. La description qu’Ella Maillart donne d’Annemarie dans La Voie cruelle n’est pourtant pas propre à susciter la passion : une droguée geignarde, jamais contente, d’une maigreur maladive dans des jupes-culottes ou des pantalons bouffants, accrochée au volant de sa Ford, cherchant dans le voyage, dans la souffrance du long voyage entre Zurich et Kaboul, une bonne excuse à sa douleur : triste portrait. On avait du mal à apercevoir, au-delà de la description de cette loque au visage d’ange, l’antifasciste convaincue, la combattante, l’écrivain cultivée et pleine de charme dont tombèrent amoureuses Erika Mann ou Carson McCullers — peut-être parce que la sobre Ella Maillart, la nonne gyrovague, n’était pas du tout la personne indiquée pour la décrire ; peut-être parce qu’en 1939, Annemarie était à l’image de l’Europe, pantelante, effrayée, en fuite. Nous parlions d’elle dans ce restaurant caché au creux d’une ruelle de pierre, ce Sissi House aux serveurs en costume noir et chemise blanche ; Sarah me racontait la vie brève et tragique de la Suissesse, la redécouverte récente de ses textes, morcelés, éparpillés, et de sa personnalité, elle aussi morcelée entre la morphine, l’écriture et une probable homosexualité bien difficile à vivre dans ce milieu si conservateur des bords du lac de Zurich.

Le temps se refermait sur nous ; ce restaurant aux chaises de paille, cette nourriture délicieuse et intemporelle, ottomane, arménienne, dans ces petites assiettes de céramique glaçurée, le souvenir si récent des Bédouins et des rives désolées de l’Euphrate aux citadelles ruinées, tout cela nous calfeutrait dans une étrange intimité, aussi accueillante, enveloppante et solitaire que les rues étroites, sombres, ceintes des hauts murs des palais. J’observais Sarah à la chevelure de cuivre, au regard brillant, au visage illuminé, au sourire de corail et de nacre, et ce parfait bonheur, à peine écorné par l’évocation de la mélancolie sous les traits d’Annemarie, appartenait autant aux années 1930 qu’aux années 1990, autant au XVIe siècle ottoman qu’au monde composite — sans lieu ni temps — des Mille et Une Nuits. Tout, autour de nous, participait de ce décor, depuis les insolites napperons de dentelle jusqu’aux vieux objets (candélabres Biedermeier, aiguières arabes de métal) posés sur les appuis des fenêtres en ogive donnant sur le patio couvert et au coin des marches de l’escalier si raide, aux belles balustrades de fer forgé, menant vers des moucharabiehs encadrés de pierres noires et blanches ; j’écoutais Sarah parler syrien avec le maître d’hôtel et les dames alépines de la table d’à côté, et j’avais de la chance, me semblait-il, d’être entré dans cette bulle, dans le cercle magique de sa présence qui allait devenir ma vie quotidienne puisqu’il était absolument clair pour moi, après la nuit de Tadmor et la bataille contre les chevaliers souabes, que nous étions devenus — quoi ? Un couple ? Des amants ?

Mon pauvre Franz, tu te berces toujours d’illusions, aurait dit Maman dans son français si doux, tu as toujours été comme ça, un rêveur, mon pauvre petit. Pourtant tu as lu Tristan et Iseult, Vis et Ramin, Majnoun et Leyla, il y a des forces à vaincre, et la vie est très longue, parfois, la vie est très longue, aussi longue que l’ombre sur Alep, l’ombre de la destruction. Le temps a repris ses droits sur le Sissi House ; l’hôtel Baron est encore debout, ses volets fermés dans un profond sommeil, en attendant que les égorgeurs de cet État islamique y établissent leur quartier général, le transforment en prison, en coffre-fort ou finissent par le dynamiter : ils dynamiteront ma honte et son souvenir toujours brûlant, avec la mémoire de tant de voyageurs, la poussière retombera sur Annemarie, sur T. E. Lawrence, sur Agatha Christie, sur la chambre de Sarah, sur le large couloir (carrelage aux motifs géométriques, murs laqués crème) ; les plafonds si hauts s’effondreront sur le palier où gisaient deux grandes maies en cèdre, cercueils de nostalgie avec leurs plaques funéraires, “London — Baghdad in 8 days by Simplon Orient Express and Taurus Express”, les débris engloutiront l’escalier d’apparat gravi sur un coup de tête un quart d’heure après que Sarah eut décidé d’aller se coucher aux environs de minuit : je me revois frapper à sa porte, deux battants de bois à la peinture jaunie, les phalanges tout près des trois chiffres de métal, avec l’angoisse, la détermination, l’espoir, l’aveuglement, le serrement de poitrine de celui qui se lance, qui veut retrouver dans un lit l’être deviné sous une couverture à Palmyre et poursuivre, s’accrocher, s’enfouir dans l’oubli, dans la saturation des sens, afin que la tendresse chasse la mélancolie, que l’exploration avide d’autrui ouvre les remparts du soi.

Aucun des mots ne me revient, aucune parole, tout est heureusement effacé ; ne me restent que son visage un peu grave et la montée de la douleur, la sensation de redevenir soudain un objet dans le temps, écrasé par le poing de la honte et propulsé vers la disparition.

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