2 H 50

Je m’en veux d’être aussi lâche, lâche et honteux, bon je vais me lever, j’ai soif. Wagner a lu Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer en septembre 1854, juste au moment où il commence à imaginer Tristan et Isolde. Il y a un chapitre sur l’amour, dans Le Monde comme volonté et comme représentation. Schopenhauer n’a jamais aimé personne comme son chien Atma, chien sanskritique au nom d’âme. On raconte que Schopenhauer a désigné son chien comme légataire universel, je me demande si c’est vrai. Gruber va peut-être faire de même. Ce serait amusant. Gruber et son cabot doivent dormir, eux, on n’entend rien là-haut. Quelle malédiction que l’insomnie. Quelle heure est-il ? Je ne me rappelle plus très bien les théories de Schopenhauer sur l’amour. Je crois qu’il sépare l’amour comme illusion liée au désir sexuel d’une part et l’amour universel, la compassion, d’autre part. Je me demande ce qu’en pensait Wagner. Il doit y avoir des centaines de pages écrites sur Schopenhauer et Wagner et je n’en ai lu aucune. Parfois la vie est désespérante.

Philtre d’amour, Potion de mort, Mort d’amour.

Je vais aller me faire une petite infusion, tiens.

Adieu au sommeil.

Un jour je composerai un opéra qui s’intitulera Le Chien de Schopenhauer, où il sera question d’amour et de compassion, d’Inde védique, de bouddhisme et de gastronomie végétarienne. Le chien en question sera un labrador mélomane que son maître emmène à l’opéra, un chien wagnérien. Comment s’appellera ce chien ? Atma ? Günter. Voilà un beau nom, Günter. Le chien sera le témoin de la fin de l’Europe, de la ruine de la culture et du retour de la barbarie ; au dernier acte le fantôme de Schopenhauer surgira des flammes pour sauver le chien (le chien seulement) de la destruction. La deuxième partie aura pour titre Günter, chien allemand et racontera le voyage du chien à Ibiza et son émotion en découvrant la Méditerranée. Le chien parlera de Chopin, de George Sand et de Walter Benjamin, de tous les exilés qui ont trouvé l’amour ou la paix dans les Baléares ; Günter finira sa vie heureux, sous un olivier, en compagnie d’un poète auquel il inspirera de beaux sonnets sur la nature et l’amitié.

Voilà, je deviens fou. Je deviens complètement fou. Va te faire une infusion, un sachet de mousseline qui te rappellera les fleurs séchées de Damas et d’Alep, les roses d’Iran. Évidemment le rejet ce soir-là à l’hôtel Baron te brûle encore un peu des années après, malgré toutes les formes qu’elle y a mises, malgré tout ce qui a pu se produire par la suite, malgré Téhéran, les voyages ; bien sûr il a fallu affronter son regard le lendemain matin, sa gêne, ma gêne, tu es tombé des nues, tombé des nuages, elle avait prononcé le nom de Nadim, et le voile s’était déchiré. Égoïste, je lui ai battu froid pendant les mois et même les années suivantes — jaloux, jaloux, c’est triste à dire, l’orgueil écorné, quelle réaction stupide. Malgré ma vénération pour Nadim, malgré les soirées entières passées à l’entendre jouer, à l’écouter improviser et apprendre à reconnaître, péniblement, un à un, les modes, les rythmes et les phrases types de la musique traditionnelle, malgré toute l’amitié qui semblait naître entre nous, malgré la générosité de Nadim je me suis refermé autour de mon orgueil blessé, j’ai fait l’huître, comme Balzac. J’ai suivi mon chemin de Damas en solitaire et maintenant me voilà debout à chercher mes pantoufles, on cherche ses pantoufles en sifflant Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, les pieds sur la descente de lit, ce tapis de prière (sans boussole) du Khorassan acheté au bazar de Téhéran qui a appartenu à Sarah et qu’elle n’a jamais récupéré. On attrape sa robe de chambre, on s’emmêle dans les manches trop larges de ce manteau d’émir bédouin brodé d’or qui déclenche toujours les commentaires sarcastiques ou soupçonneux du facteur et des employés du gaz, on découvre ses mules sous le lit, on se dit qu’on est bien bête de s’énerver pour si peu, on marche jusqu’à sa bibliothèque, attiré par les tranches des livres tel le papillon par la bougie, on caresse (à défaut de corps, de peau à caresser) les œuvres poétiques de Fernando Pessoa sur leur lutrin, on les ouvre au hasard pour le plaisir de sentir glisser sous les doigts le papier bible, on tombe évidemment (à cause du signet) sur l’Opiarium d’Álvaro de Campos : “C’est avant l’opium que mon âme est souffrante. / Sentir la vie : convalescence, déclin / Alors je vais chercher dans l’opium qui console / Un Orient à l’orient de l’Orient.” Une des grandes odes de Campos, cette créature de Pessoa — un voyageur, Canal de Suez, à bord, mars 1914 : on pense que cette signature est antidatée, Pessoa a triché, il a voulu créer avec Álvaro de Campos un poète “à la française”, un Apollinaire, amant de l’Orient et des paquebots, un moderne. L’Opiarium est une copie magnifique, qui en devient plus authentique qu’un original : il fallait une “enfance” à Campos, des poèmes de jeunesse, de spleen, d’opium et de voyages. On pense à Henry Jean-Marie Levet, poète du spleen, de l’opium et des paquebots, on cherche dans sa bibliothèque (pas très loin, rayon “poètes français oubliés”, à côté de Louis Brauquier, poète maritime, employé des Messageries, autre “étoile” de Sarah) et on trouve ses Cartes postales, livre minuscule : les œuvres complètes de Levet tiennent dans la paume de la main, on y compte ses textes avec les doigts. Il est mort de la tuberculose à trente-deux ans en 1906, ce diplomate débutant, envoyé en mission en Inde et en Indochine, qui fut consul à Las Palmas et dont nous chantions les poèmes, à Téhéran : on se souvient d’avoir écrit quelques chansons sur ses vers, d’affreux airs de jazz pour amuser les camarades, on regrette qu’aucun vrai compositeur ne se soit penché sur ces textes, pas même Gabriel Fabre, l’ami des poètes, musicien encore plus oublié qu’Henry Levet lui-même — les deux hommes furent voisins, rue Lepic à Paris, et Levet lui dédia sa Carte postale de Port-Saïd :

On regarde briller les feux de Port-Saïd,

Comme les Juifs regardaient la Terre promise :

Car on ne peut débarquer ; c’est interdit

— Paraît-il — par la convention de Venise

À ceux du pavillon jaune de quarantaine.

On n’ira pas à terre calmer ses sens inquiets

Ni faire provision de photos obscènes

Et de cet excellent tabac de Latakieh…

Poète, on eût aimé, pendant la courte escale

Fouler une heure ou deux le sol des Pharaons

Au lieu d’écouter miss Florence Marshall

Chanter The Belle of New York, au salon.

On aimerait découvrir un jour, dans une malle oubliée, une partition de Fabre sur les vers de Levet — pauvre Gabriel Fabre, qui sombra dans la folie ; il passa ses dix dernières années abandonné de tous, à l’asile. Il avait mis en musique Mallarmé, Maeterlinck, Laforgue et même des poèmes chinois, de très anciens poèmes chinois, dont on aime à imaginer que c’était Henry Levet son voisin qui lui en avait offert la traduction. Des mises en musique sans génie, malheureusement, de pâles mélodies — voilà ce qui devait plaire aux poètes : les mots y avaient plus d’importance que le chant. (On peut d’ailleurs tout à fait imaginer que cette généreuse modestie coûta à Gabriel Fabre sa part de fortune posthume, trop occupé qu’il était à assurer celle des autres.)

Sarah chérit les Cartes postales comme un trésor aussi précieux que les œuvres de Pessoa — elle affirme d’ailleurs que le jeune Álvaro de Campos s’est inspiré d’Henry Levet, qu’il avait lu dans l’édition de Fargue et Larbaud. La figure de cet Henry dandy et voyageur, mort si jeune dans les bras de sa mère l’émeut — on comprend pourquoi. Elle racontait, à Téhéran, dans les profonds fauteuils en cuir havane de l’Institut français de recherche en Iran, comment, adolescente, à Paris, elle aimait les paquebots, la rêverie des paquebots, les Messageries maritimes et toutes les lignes coloniales. Faugier la taquinait en affirmant que c’était une passion de garçon, que les bateaux, comme les trains, avaient toujours été des jouets de garçon, et qu’il ne connaissait pas de fille digne de ce nom qui se soit passionnée pour de telles choses, la marine à vapeur, les transmetteurs d’ordres en cuivre, les manches à air, les bouées, les grosses boules d’or des compas, les casquettes brodées et les fières lignes d’étrave. Sarah admettait que l’aspect technique ne l’intéressait que moyennement (même si elle était capable, affirmait-elle, de se rappeler les caractéristiques des navires, telle taille, tant de tonneaux, tant de tirant d’eau, telle vitesse), elle aimait avant tout les noms des paquebots et surtout de leurs lignes : Marseille — Port-Saïd — Suez — Aden — Colombo — Singapour — Saigon — Hong Kong — Shanghai — Kobe — Yokohama en trente-cinq jours, deux fois par mois le dimanche, à bord du Tonkin, du Tourane ou du Cao-Bang, qui jaugeait 6 700 tonneaux au moment de son naufrage par temps de brouillard devant l’île de Poulo-Condore, atroce bagne dont il relevait les gardes-chiourmes, au large de Saigon. Elle rêvait ces lents itinéraires maritimes, la découverte des ports, les escales ; les salles à manger de luxe avec leurs boiseries d’acajou ; les fumoirs, les boudoirs, les cabines spacieuses, les menus de gala, qui devenaient de plus en plus exotiques au fur et à mesure des escales, et la mer, la mer, le liquide originel remué sans état d’âme par les astres, comme le barman secoue un shaker d’argent.

L’Armand-Béhic (des Messageries maritimes)

File quatorze nœuds sur l’océan Indien…

Le soleil se couche en des confitures de crimes,

Dans cette mer plate comme avec la main.

Car il y a un Orient au-delà de l’Orient, c’est le rêve des voyageurs d’autrefois, le songe de la vie coloniale, le rêve cosmopolite et bourgeois des wharfs et des steamers. On aime imaginer Sarah jeune fille, dans un appartement tout à fait terrien du 16e arrondissement de Paris, rêver, allongée un livre à la main, les yeux au plafond, rêver qu’elle embarque pour Saigon — que voyait-elle en ces heures étrangères, dans cette chambre où on aurait aimé entrer comme un vampire, pour se poser, mouette ou goéland, sur le bois du lit, bastingage d’un paquebot bercé par le soir, entre Aden et Ceylan ? Loti en Turquie, Rimbaud en Abyssinie, Segalen en Chine, ces lectures de fin d’enfance française, qui fabriquent des vocations d’orientalistes ou de rêveurs comme le Siddhartha de Hesse et Le Quatuor d’Alexandrie de Durrell — on a tous de mauvaises raisons pour faire les choses, nos destins, dans leur jeunesse, sont aussi facilement infléchis que le cap d’un bouchon muni d’une aiguille ; Sarah aimait la lecture, l’étude, le rêve et les voyages : que sait-on des voyages quand on a dix-sept ans, on en apprécie le son, les mots, les cartes et toute sa vie, ensuite, on cherche à retrouver, dans le réel, ses illusions d’enfant. Segalen le Breton, Levet de Montbrison ou Hesse du Wurtemberg rêvent et à leur tour fabriquent du rêve comme Rimbaud avant eux, Rimbaud ce démon voyageur dont on a l’impression que la vie, sa vie durant, cherche à l’entourer de chaînes pour l’empêcher de partir, jusqu’à l’amputer d’une jambe, pour être sûr qu’il ne bouge plus — mais même unijambiste il s’offrira un aller-retour infernal Marseille-Ardennes, avec un horrible moignon qui le fait atrocement souffrir, sur les cahots de ces chemins de France, autant de divines ornières où il a caché des poèmes qui explosent en souvenirs à chaque tour de roues, à chaque grincement du métal contre le métal, à chaque remugle enroué de la vapeur. Terrifiant été de douleur, dont le voyant à tête de forçat mourra — on ne lui refusera ni le secours de la morphine, ni celui de la religion ; le premier poète de France, l’homme des échappées folles, des collines du Nord jusqu’à Java la mystérieuse s’éteint le 10 novembre 1891 à l’hôpital de la Conception à Marseille, aux environs de 14 heures, avec une jambe en moins et une énorme tumeur à l’aine. Sarah plaignait cet enfant de trente-six ans (quatre ans de plus que Levet, des centaines de vers et de kilomètres de plus, dix ans passés en Orient) qui écrivait à sa sœur, depuis son lit d’hôpital : “Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? À présent l’existence de Cul-de-jatte !”

Il faudra ajouter un volume de plus à notre Grand Œuvre,

et établir le catalogue des affligés, des phtisiques, des syphilitiques, de ceux qui finirent par développer une atroce pathologie, un chancre, une couperose, des champignons pestilentiels, des bubons purulents, des crachats sanguinolents jusqu’à l’amputation ou l’asphyxie, comme Rimbaud ou Levet, ces martyres de l’Orient — et moi-même, malgré mon déni, je pourrais me consacrer un chapitre, voire deux, “Maladies mystérieuses” et “Maladies imaginaires” et m’accorder une mention au paragraphe “Diarrhées et courantes” qui, plus que tout autre affection, sont les vraies compagnes de l’orientaliste : aujourd’hui, sur indication du Dr Kraus, je suis condamné à boire du yaourt et manger des herbes, un foutiment d’herbes, depuis les épinards jusqu’aux sabzi iraniens, ce qui est aussi désagréable, mais moins spectaculaire qu’une attaque de tourista : Faugier, dans un autobus entre Téhéran et la mer Caspienne, la nuit, en pleine tempête de neige, fut contraint à palabrer rudement avec le chauffeur qui refusait de s’arrêter sur le bas-côté de cette route de montagne bordée de congères et lui enjoignait d’attendre la pause, prévue un peu plus tard — Marc, pâle comme un linge, tortillant des fesses, a agrippé le conducteur par le col, l’a menacé de se vider sur son plancher et l’a convaincu de stopper. Je revois distinctement Faugier courir ensuite dans la neige, puis disparaître (tomber) derrière un talus ; quelques secondes plus tard, dans la lumière des phares striée par les flocons, nous avons eu la surprise de voir s’élever un beau nuage de vapeur, comme les signaux de fumée dans les dessins animés, ce qui a fait éclater de rire le chauffeur. Une minute plus tard le pauvre Faugier remontait péniblement, grelottant de froid, blanchi, trempé, un pâle sourire soulagé sur le visage. Effectivement, quelques kilomètres plus loin, l’autocar s’arrêtait pour laisser descendre des passagers à un carrefour en pleine montagne — derrière nous, la grande épaule du massif du Damavand et ses six mille mètres de roche obscurcissaient un peu plus l’hiver ; devant nous, des forêts de chênes et de charmes, denses et abruptes, descendaient jusqu’à la plaine littorale. Le chauffeur insista pour que Faugier boive une tasse de thé de son thermos ; le thé guérit tout, disait-il ; deux sympathiques voyageuses offrirent au malade des cerises aigres confites, qu’il refusa avec une sainte horreur ; un vieux monsieur tenait absolument à lui donner une demi-banane, censée (c’est du moins ainsi que nous comprîmes l’expression persane) ralentir le ventre — Faugier courut se réfugier quelques minutes dans les toilettes de la station-service, avant d’aborder la descente vers Âmol, descente qu’il supporta bravement, raide comme la justice, la sueur au front, les dents serrées.

Plutôt qu’au thé, aux fruits confits ou aux bananes, il soigna sa chiasse à l’opium, ce qui finit par donner des résultats spectaculaires : il me rejoignit, quelques semaines plus tard, du côté obscur de la défécation, celui des constipés chroniques.

Nos maux d’orientalistes n’étaient bien sûr que de petits désagréments comparés à ceux de nos illustres prédécesseurs, aux bilharzioses, aux trachomes et autres ophtalmies de l’armée d’Égypte, à la malaria, à la peste et au choléra des temps anciens — l’ostéosarcome de Rimbaud n’a a priori rien d’exotique et aurait tout aussi bien pu l’affecter à Charleville, même si le poète aventurier l’attribue aux fatigues du climat, aux longues marches à pied et à cheval. La descente de Rimbaud malade vers Zeilah et le golfe d’Aden fut autrement plus pénible que celle de Faugier vers la Caspienne, “seize nègres porteurs” pour sa civière, trois cents kilomètres de désert des monts du Harar à la côte, dans d’horribles souffrances, en douze jours, douze jours de martyre qui le laissent complètement épuisé à son arrivée à Aden, à tel point que le médecin de l’Hôpital européen décide de lui couper immédiatement la jambe, avant de revenir sur sa décision et préférer qu’Arthur Rimbaud aille se faire amputer ailleurs : Rimbald le marin, comme le surnommait son ami Germain Nouveau, attrape un vapeur à destination de Marseille, l’Amazone, le 9 mai 1891. De l’explorateur du Harar et du Choa, cet “homme aux semelles de vent”, Sarah récitait des passages entiers –

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots

Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !

Et tous écoutaient, dans ces profonds fauteuils iraniens où Henry Corbin lui-même avait devisé avec d’autres sommités de la lumière orientale et de Sohrawardi ; on observait Sarah se transformer en Bateau, en pythie rimbaldienne –

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Ses yeux brillaient, son sourire devenait encore plus éclatant ; elle luisait, elle resplendissait de poésie, ce qui effrayait un peu les scientifiques présents. Faugier riait en disant qu’il fallait “museler la muse en elle” et la mettait gentiment en garde contre ces “assauts de romantisme”, ce qui la faisait à son tour rire aux éclats. Nombreux pourtant étaient les orientalistes européens dont la vocation devait beaucoup aux rêves de la vie coloniale : ventilateurs aux pales de bois exotiques, boissons fortes, passions autochtones et amours ancillaires. Ces douces illusions paraissent plus présentes chez les Français et les Anglais que chez les autres peuples de l’orientalisme ; les Allemands, dans l’ensemble, avaient des songes bibliques et archéologiques ; les Espagnols, des chimères ibériques, d’Andalousie musulmane et de Gitans célestes ; les Hollandais, des visions d’épices, de poivriers, de camphriers et de navires dans la tempête, au large du cap de Bonne-Espérance. Sarah et son maître et directeur de l’institut, Gilbert de Morgan, étaient en ce sens tout à fait français : ils se passionnaient non seulement pour les poètes persans, mais aussi pour ceux que l’Orient en général avait inspirés, les Byron, Nerval, Rimbaud, et ceux qui avaient cherché, comme Pessoa à travers Álvaro de Campos, un “Orient à l’orient de l’Orient”.

Un Orient extrême au-delà des flammes de l’Orient moyen, on se prend à penser qu’autrefois l’Empire ottoman était “l’homme malade de l’Europe” : aujourd’hui l’Europe est son propre homme malade, vieilli, un corps abandonné, pendu à son gibet, qui s’observe pourrir en croyant que Paris sera toujours Paris, dans une trentaine de langues différentes, y compris le portugais. “L’Europe est un gisant qui repose sur ses coudes”, écrit Fernando Pessoa dans Message, ces œuvres poétiques complètes sont un oracle, un sombre oracle de la mélancolie. En Iran on croise dans les rues des mendiants armés d’oiseaux, ils attendent le passant pour lui prédire l’avenir : contre un petit billet le volatile (perruche jaune ou verte, le plus rusé des oiseaux) désigne de son bec un papier plié ou roulé qu’on vous tend, un vers de Hafez y est inscrit, on nomme cette pratique fâl-e Hafez, l’oracle de Hafez : je vais essayer l’oracle de Pessoa, voir ce que me réserve le Portugais champion du monde de l’inquiétude.

Quelques pages après l’Opiarium, on laisse glisser le doigt au hasard en fermant les yeux, puis on les rouvre : “Grands sont les déserts et tout est désert”, ça alors, de nouveau le désert, au hasard page 428, au hasard toujours Álvaro de Campos, on se prend alors à rêver quelque temps que tout est effectivement lié, que chaque mot, chaque geste est relié à tous les mots et tous les gestes. Tous les déserts le désert, “J’allume une cigarette pour remettre à plus tard le voyage / Pour remettre à plus tard tous les voyages / Pour remettre à plus tard l’univers en entier”.

Il y a tout l’univers dans une bibliothèque, aucun besoin d’en sortir : à quoi bon quitter la Tour, disait Hölderlin, la fin du monde a déjà eu lieu, aucune raison d’aller en faire l’expérience soi-même ; on s’attarde, l’ongle entre deux pages (si douces, si crème) où Álvaro de Campos, le dandy ingénieur, devient plus vrai que Pessoa son double de chair. Grands sont les déserts et tout est désert. Il y a un Orient portugais comme chaque langue de l’Europe a un Orient, un Orient en elles et un Orient au-dehors — on aurait envie, comme on saute, en Iran, le dernier mercredi de l’année, par-dessus un feu de camp pour se porter bonheur, de sauter les flammes de Palestine, de Syrie et d’Irak, les flammes du Levant, pour atterrir à pieds joints dans le Golfe ou en Iran. L’Orient portugais commence à Socotra et à Hormuz, étapes sur la route des Indes, îles prises par Afonso de Albuquerque le Conquérant au début du XVIe siècle. On est toujours devant sa bibliothèque, son Pessoa à la main ; on est debout à la proue d’un navire assoiffé — un navire de regrets, assoiffé de naufrages, une fois le cap de Bonne-Espérance passé rien ne l’arrête plus : les vaisseaux de l’Europe remontent vers le nord, Portugais en tête. L’Arabie ! Le Golfe ! Le golfe Persique est la traînée de bave du crapaud mésopotamien, sueur chaude, lisse, à peine troublée sur ses bords par les mottes de pétrole, noires et collantes, les bouses des tankers, ces ruminants de la mer. On tangue ; on se rattrape à un livre épais, à un montant de bois, on s’est pris les pieds dans un cordage — non, dans sa robe de chambre, vieille cape de corsaire, emberlificotée autour du lutrin. On contemple ses trésors sur ses étagères, trésors oubliés, enfouis sous la poussière, un chameau de bois, un talisman d’argent syrien gravé de symboles antiques (on pense se rappeler que cette amulette illisible avait pour fonction de calmer, peut-être même de guérir, autrefois, les fous dangereux), une miniature sur bois, petit diptyque aux charnières de cuivre verdi, représentant un arbre, un faon et deux amants, sans que l’on sache exactement à quel roman d’amour appartient cette scène champêtre achetée chez un des antiquaires de l’avenue Manoutchehri de Téhéran. On s’imagine retourner à Darakeh ou à Darband, haut dans les montagnes au nord de la ville, excursion du vendredi, au bord d’un ruisseau à l’écart de la foule, en pleine nature, sous un arbre, avec une jeune femme au foulard gris, au manteau bleu, entourés de coquelicots, fleur du martyre qui aime ces pierriers, ces ravines et y ressème chaque printemps ses graines minuscules — le bruit de l’eau, le vent, les parfums d’épices, de charbon, un groupe de jeunes gens proches mais invisibles, en contrebas dans la combe, dont seuls parviennent les rires et les odeurs de repas ; on reste là, à l’ombre épineuse d’un grenadier géant, à jeter des cailloux dans l’eau, à manger des cerises et des prunes confites en espérant, en espérant quoi ? Un chevreuil, un ibex, un lynx, il n’en vient aucun ; personne ne passe à part un vieux derviche à l’étrange chapeau, tout droit sorti du Masnavi de Roumi, qui monte vers on ne sait quels sommets, quels refuges, sa flûte de roseau en bandoulière, son bâton à la main. On le salue en disant “Yâ Ali !” un peu effrayé par ce présage, l’irruption du spirituel dans une scène qu’on voudrait des plus temporelles au contraire, amoureuse. “Écoute la flûte, comme elle raconte des histoires, elle se plaint de la séparation, lorsqu’on l’a coupée, dans la roselière ; ses pleurs attristent hommes et femmes.” Existe-t-il une traduction complète du Masnavi de Roumi en allemand ? Ou en français ? Vingt-six mille rimes, treize mille vers. Un des monuments de la littérature universelle. Une somme de poésie et de sagesse mystique, des centaines d’anecdotes, de récits, de personnages. Rückert n’a malheureusement traduit que quelques ghazals, il ne s’est pas attaqué au Masnavi. Rückert est de toute façon si mal édité de nos jours. On trouve soit de grêles anthologies contemporaines bon marché, soit des éditions de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, sans notes, sans commentaires, bourrées de fautes ; l’édition scientifique est en cours, semble-t-il, “l’édition de Schweinfurt” (“Bel endroit, horrible nom”, disait le poète), lente, en dix ou douze volumes, introuvable, hors de prix — un luxe pour bibliothèques universitaires. Pourquoi n’y a-t-il pas de Pléiade en Allemagne ou en Autriche ? Voilà une invention que l’on pourrait envier à la France, ces doux recueils à la souple couverture de cuir si soigneusement édités, avec des introductions, des appendices, commentés par des savants, où l’on trouve l’ensemble de la littérature française et étrangère. Rien à voir avec les luxueux volumes du Deutscher Klassiker Verlag, beaucoup moins populaires, qu’on ne doit pas souvent offrir à Noël. Si Friedrich Rückert était français, il serait dans la Pléiade — il y a bien trois volumes de Gobineau, l’orientaliste racialiste spécialiste de l’Iran. La Pléiade est bien plus qu’une collection, c’est une affaire d’État. L’entrée d’un tel ou un tel sous la protection du rhodoïd et du cuir de couleur déchaîne les passions. Le comble pour un écrivain étant bien sûr d’y entrer de son vivant — profiter de son tombeau, faire l’expérience (qu’on suppose agréable) de la gloire posthume sans encore engraisser les pissenlits par la racine. Le pire (mais je ne pense pas que le cas soit attesté) serait, après y être entré, d’en être exclu de son vivant. Un bannissement ad vitam. Car on en sort, de cette divine collection, et à Téhéran, cela donna lieu à une scène digne de l’Épître sur les merveilles des professeurs de Jâhez : le directeur de l’Institut français de recherche en Iran, éminent orientaliste, fulminait dans son bureau au point de le quitter, d’arpenter le vestibule en hurlant “c’est un scandale !”, “une honte !” et provoquant immédiatement la panique chez ses employés : la douce secrétaire (que les sautes d’humeur de son patron effrayent grandement) se cache derrière ses dossiers, l’informaticien plonge sous une table un tournevis à la main, jusqu’au débonnaire secrétaire général qui se trouve une cousine ou une vieille tante à appeler urgemment et se répand en d’interminables formules de politesse, très fort, au téléphone.

SARAH (sur le seuil de son bureau, inquiète). Mais que se passe-t-il ? Gilbert, ça va ?

MORGAN (le foudre à la main). C’est un énorme scandale, Sarah, vous ne savez pas encore ? Accrochez-vous ! Quel affront pour la société savante ! Quelle déroute pour les lettres !

SARAH (vacillante, apeurée, la voix blanche). Mon Dieu je m’attends au pire.

MORGAN (heureux de pouvoir partager sa douleur). Vous n’allez pas y croire : ils viennent de virer Germain Nouveau de la Pléiade.

SARAH (ébahie, incrédule). Non ? Mais comment ça ? On ne peut pas virer quelqu’un de la Pléiade ! Pas Germain Nouveau !

MORGAN (atterré). Si. C’est fait. Exit Nouveau. Adieu. La réédition ne reprend que Lautréamont, tout seul, sans Germain Nouveau. C’est la débâcle.

SARAH (tire machinalement sur le crayon à papier qui retient son chignon ; ses cheveux tombent sur ses épaules, en vrac ; elle ressemble à une pleureuse antique). Il faut faire quelque chose, une pétition, mobiliser la communauté scientifique…

MORGAN (grave, résigné). C’est trop tard… Le Lautréamont est sorti hier. Et l’éditeur informe qu’il n’y a pas de Germain Nouveau seul prévu pour les années à venir.

SARAH (indignée). Quelle horreur. Pauvre Nouveau ! Pauvre Humilis !

FRANZ (observe la scène depuis la porte du bureau des chercheurs invités). Il se passe quelque chose de grave ? Je peux vous aider ?

SARAH (passant sa mauvaise humeur sur le pauvre étranger). Je ne vois pas en quoi l’Autriche ou même l’Allemagne pourrait nous être d’un quelconque secours en ce moment précis, merci.

MORGAN (idem, sans la moindre pointe d’ironie). Vous tombez en plein deuil national, Franz.

FRANZ (passablement vexé, en refermant la porte du bureau). Toutes mes condoléances, alors.

J’ignorais absolument qui pouvait bien être ce Germain Nouveau dont la déchéance précipitait la science dans la douleur et l’affliction : je l’appris assez tôt, par Sarah évidemment, qui m’asséna un séminaire complet sur le sujet, un séminaire et des remontrances, car de toute évidence je n’avais pas lu son article “Germain Nouveau au Liban et en Algérie” paru dans Lettres françaises, dont, à ma grande honte, le titre m’était pourtant vaguement familier. Une demi-heure après le deuil national elle m’invitait à prendre le thé funèbre “en haut”, dans le salon de l’appartement des hôtes, pour me morigéner : Germain Nouveau était un compagnon de route de Rimbaud (qu’il avait suivi à Londres) et de Verlaine (qu’il avait suivi dans l’ivrognerie et le catholicisme), compagnon certes sans la gloire ni de l’un, ni de l’autre, mais excellent poète et ayant lui aussi vécu une existence des plus singulières, n’ayant rien à envier aux deux précédents. Homme du Sud, il était arrivé très jeune à la capitale, très jeune mais assez âgé pour fréquenter les estaminets du Quartier latin et de Montmartre. Il voulait devenir poète.

Cette idée est tout à fait surprenante aujourd’hui, qu’on puisse quitter Marseille en 1872 et se rendre à Paris en espérant devenir poète, deux ou trois sonnets en poche, quelques francs-or, et le nom des cafés où se retrouve la bohème : chez Tabourey, chez Polidor… J’imagine un jeune homme d’Innsbruck ou de Klagenfurt se mettre en route de nos jours pour Vienne avec pour tout viatique une missive de son professeur d’allemand et ses poèmes dans son iPad, il aura bien du mal à trouver des confrères — de l’absinthe tchèque et des drogues de toutes sortes pour se dérégler les sens, très certainement, mais de la poésie, macache. Il est (fort heureusement pour la poésie) probable que je connaisse très mal ma ville, vu que je ne fréquente pas les cafés le soir, et encore moins les poètes, qui m’ont toujours paru des séducteurs suspects, surtout au début du XXIe siècle. Germain Nouveau était un vrai poète, il a cherché Dieu dans l’ascèse et la prière et est devenu fou, atteint de “délire mélancolique avec idées mystiques” selon ses médecins de Bicêtre où il a été interné pour la première fois pendant six mois. Comme le remarquait Sarah dans son article, la première crise de délire de Nouveau correspond exactement avec la descente du Harar de Rimbaud, et dure jusqu’à la mort de ce dernier ; Nouveau quitte l’asile quand Rimbaud meurt, en novembre 1891. Bien sûr Germain Nouveau ignorait le sort si triste de son ancien compagnon de route mais après l’échec de son installation au Liban et de longues errances en France, Germain tente de nouveau l’aventure orientale, à Alger ; il y écrit une missive à Arthur Rimbaud, adressée à Aden, pour lui confier son projet : devenir peintre décorateur, à Alexandrie ou à Aden, et lui demande, au nom de leur vieille amitié, des tuyaux. “Je n’ai pas vu Verlompe depuis bientôt deux ans”, écrit-il. Sarah trouvait très émouvante cette lettre à un disparu ; Verlompe-Verlaine aurait pu lui apprendre la mort de Rimbaud, survenue justement deux ans plus tôt. Un chuchotement dans la nuit. Il est agréable de penser qu’aujourd’hui encore, des chercheurs tentent de démontrer, avec acharnement à défaut de preuves, que c’est Germain Nouveau qui est l’auteur des Illuminations et non pas Rimbald le marin — on n’en saura vraisemblablement jamais rien.

Sarah avait patiemment retracé les aventures (les mésaventures, plutôt) de Germain Nouveau à Beyrouth et à Alger. Lui aussi avait rêvé d’Orient, au point de chercher à s’y établir comme enseignant dans un collège grec catholique de Beyrouth. Sarah avait parcouru toutes les institutions grecques catholiques du Liban pour essayer de retrouver, dans des archives dispersées par le temps et les guerres, les lettres d’engagements, et surtout la raison de son renvoi, quelques semaines après son arrivée, de son poste de professeur — sans succès. Seule subsiste une légende, qui veut que Germain ait eu une liaison avec la mère d’un de ses élèves. Mais au vu de ses états de service français et des nombreux rapports atterrés de ses supérieurs en France (“Cet homme est tout sauf un enseignant”, disait un proviseur) Sarah pense plutôt que c’est son incompétence qui valut la porte à Germain Nouveau. Il reste à Beyrouth, sans argent, sans emploi, jusqu’à l’automne, cherchant à se faire payer ses gages. On raconte qu’il tomba amoureux d’une jeune femme aveugle qu’il envoyait mendier pour deux à Bab Idriss ; c’est peut-être cette femme (aveugle ou pas) qu’il décrit dans un de ses sonnets du Liban, qui sont autant de peintures orientalistes :

Oh ! Peindre tes cheveux du bleu de la fumée,

Ta peau dorée et d’un ton tel qu’on croit voir presque

Une rose brûlée ! et ta chair embaumée,

Dans des grands linges d’ange, ainsi qu’en une fresque.

Il finit peut-être par obtenir gain de cause et quelque dédommagement, ou bien être rapatrié par le consulat de France vers Marseille, sur le paquebot Tigre des Messageries maritimes, qui fait escale à Jaffa — le très chrétien Germain Nouveau ne peut résister à la proximité des Lieux saints et se rend à pied à Jérusalem, puis à Alexandrie, en mendiant son pain ; il embarque à nouveau quelques semaines plus tard sur La Seyne qui rejoint Marseille et retrouve Verlaine, l’absinthe et les cafés parisiens au début de l’année 1885.

J’ouvre cette Pléiade qui rassemble Nouveau et Lautréamont, l’Orient de Germain avec l’Uruguay d’Isidore, cette Pléiade dans laquelle aujourd’hui Ducasse de Lautréamont trône seul, débarrassé de son rival accidentel — c’est le destin d’Humilis, selon le nom qu’il s’est choisi ; le poète mendiant, le fol en Christ n’a jamais souhaité rééditer le peu de son œuvre publiée, et aujourd’hui (c’est du moins la conclusion de Sarah) elle brille, Stella maris, comme une étoile cachée derrière les nuages de l’oubli.

C’est fou que je mourrai du reste,

Mais oui, Madame, j’en suis sûr,

Et d’abord… de ton moindre geste,

Fou… de ton passage céleste

Qui laisse un parfum de fruit mûr,

De ton allure alerte et franche,

Oui, fou d’amour, oui, fou d’amour,

Fou de ton sacré… coup de hanche,

Qui vous fiche au cœur la peur… blanche,

Mieux qu’un roulement de tambour.

Le pauvre il est effectivement mort fou, fou d’amour et fou du Christ, et Sarah pense, avec raison peut-être, que ses mois beyrouthins et son pèlerinage à Jérusalem ont été (tout comme la “rencontre” de saint Benoît Labre, son patron et celui de Verlaine) les débuts de ce trouble mélancolique qui conduisirent à la crise de 1891 : il traçait des signes de croix sur le sol avec la langue, marmonnait d’incessantes prières, se défaisait de ses vêtements. En proie à des hallucinations auditives, il ne répondait plus aux sollicitations extérieures. On l’interna. Et soit qu’il prît sur lui de dissimuler le mieux possible les marques de sa sainteté, soit que l’effet de l’absinthe passât, quelques mois plus tard on le relâcha — il attrapa alors son sac et son bâton et s’en fut à Rome à pied, comme saint Benoît Labre au XVIIIe siècle :

C’est Dieu qui conduisait à Rome,

Mettant un bourdon dans sa main,

Ce saint qui ne fut qu’un pauvre homme,

Hirondelle de grand chemin,

Qui laissa tout son coin de terre,

Sa cellule de solitaire,

Et la soupe du monastère,

Et son banc qui chauffe au soleil,

Sourd à son siècle, à ses oracles,

Accueilli des seuls tabernacles,

Mais vêtu du don des miracles

Et coiffé du nimbe vermeil.

La pratique de la misère : voilà comment Sarah appelle la règle de saint Germain le Nouveau. Les témoins racontent qu’au cours de ses dernières années à Paris, avant de partir pour le Sud, il vivait dans une mansarde, où il dormait sur un carton ; que plus d’une fois on le vit, armé d’un crochet, chercher sa nourriture dans les poubelles. Il enjoignit à ses amis de brûler ses œuvres, intenta des procès à ceux qui les publièrent malgré lui ; il passa les dix dernières années de son existence en prière, à jeûner plus que de raison, à se contenter du pain que lui donnait l’hospice : il finit par mourir d’inanition, d’un trop long carême, juste avant la Pâque, sur son grabat, avec les poux et les araignées pour seule compagnie. Sarah trouvait extraordinaire qu’on ne connût de son grand œuvre, La Doctrine de l’amour, uniquement ce qu’un admirateur et ami, le comte de Larmandie, en avait appris par cœur. Aucun manuscrit. Larmandie disait : Comme les explorateurs des villes mortes, j’ai dérobé et caché dans mon cœur, pour les restituer au soleil, les joyaux d’un roi disparu. Cette transmission, avec toutes les ombres d’incertitudes qu’elle projetait sur l’œuvre (Nouveau n’écrivit-il pas à Larmandie, lorsqu’il découvrit “son” recueil ainsi piraté : “Vous me faites dire n’importe quoi !”), rapprochait Nouveau des grands textes anciens, des mystiques des premiers temps et des poètes orientaux, dont les vers étaient retenus oralement avant d’être écrits, souvent des années plus tard. Sarah m’expliquait, dans ces fameux fauteuils, devant un thé, à l’étage, l’amour qu’elle portait à Nouveau, sans doute car elle avait le pressentiment qu’elle-même, un peu plus tard, allait à son tour choisir l’ascèse et la contemplation, même si la tragédie qui serait responsable de ce choix n’avait pas encore eu lieu. Elle s’intéressait déjà au bouddhisme, suivait des enseignements, pratiquait la méditation — ce que j’avais du mal à prendre au sérieux. Est-ce que j’ai quelque part le “Germain Nouveau au Liban et en Algérie” de Sarah, j’ai sorti hier soir la plupart des tirés à part de ses articles — centre de la bibliothèque, rayon de Sarah. Reposer le Pessoa sur son lutrin, ranger Nouveau à côté de Levet, les textes de Sarah sont placés au milieu de la critique musicale, pourquoi, je ne m’en souviens plus. Peut-être pour que ses œuvres soient derrière la boussole de Bonn, non c’est idiot, pour que Sarah soit au centre de la bibliothèque comme elle l’est de ma vie, c’est tout aussi idiot, à cause du format et des jolies couleurs des tranches de ses livres, c’est bien plus probable. On regarde au passage l’Orient portugais, la photo encadrée de l’île d’Hormuz, Franz Ritter bien plus jeune assis sur le fût du vieux canon ensablé, près du fort ; la boussole dans sa boîte, juste devant Orients féminins, premier livre de Sarah, Désorients, la version abrégée de sa thèse et Dévorations, son ouvrage sur le cœur mangé, le cœur révélateur et toutes sortes de saintes horreurs du cannibalisme symbolique. Un livre presque viennois, qui mériterait d’être traduit en allemand. Il est vrai qu’en français on parle d’une passion dévorante, ce qui est tout le propos du livre — entre passion et ingestion gloutonne. Le mystérieux article du Sarawak n’est d’ailleurs qu’un prolongement de ce bouquin, un peu plus avant dans l’atroce. Le vin des morts. Le jus de cadavre.

Cette photo de l’île d’Hormuz est vraiment belle. Sarah est douée pour la photographie. De nos jours c’est un art galvaudé, tout le monde photographie tout le monde, avec des téléphones, avec des ordinateurs, avec des tablettes — cela donne des millions d’images affligeantes, des flashs disgracieux qui écrasent les visages censés être mis en valeur, des flous très peu artistiques, des contre-jours navrants. À l’époque de l’argentique on avait plus de soin, me semble-t-il. Mais peut-être pleuré-je encore sur des ruines. Quel incurable nostalgique je suis. Il faut dire que je me trouve plutôt séduisant, sur ce cliché. À tel point que Maman en a encadré un agrandissement. La chemise bleue à carreaux, les cheveux courts, les lunettes de soleil, le menton bien appuyé sur le poing droit, un air de penseur face au bleu clair du golfe Persique et au cyan du ciel. Tout au fond, on aperçoit la côte et sans doute Bandar Abbas ; à ma droite, le rouge et ocre des murs effondrés de la forteresse portugaise. Et le canon. Dans mon souvenir il y avait un second canon qui n’apparaît pas sur le cliché. C’était l’hiver, et nous étions contents d’avoir quitté Téhéran — il avait neigé abondamment pendant quelques jours, et ensuite une vague de froid avait pris la ville dans la glace. Les djoub, ces canaux au bord des trottoirs, étaient invisibles, recouverts de neige, et faisaient d’excellents pièges à piétons, et même à voitures : on voyait çà et là des Paykan renversées, deux roues enfoncées dans ces petites rivières au détour d’un virage. Au nord de Vanak, les immenses platanes de l’avenue Vali-Asr se déchargeaient sur les passants de fruits douloureux de neige glacée, au gré du vent. À Shémiran régnait un silence calmé, dans des parfums de feu de bois et de charbon. Place Tadjrish, on se réfugiait dans le petit bazar pour échapper au courant d’air gelé qui semblait couler des montagnes par la vallée de Darband. Même Faugier avait renoncé à fréquenter les parcs ; toute la moitié nord de Téhéran, depuis l’avenue Enqelâb, était engourdie par la neige et le gel. L’agence de voyages se trouvait sur cette avenue, d’ailleurs, près de la place Ferdowsi ; Sarah avait pris les billets, avion direct pour Bandar Abbas par une nouvelle compagnie au nom chantant d’Aria Air, dans un magnifique Iliouchine de trente ans d’âge réformé par Aeroflot où tout était encore écrit en russe — je lui en ai voulu, quelle idée, des économies de bouts de chandelles, gagner quelques centaines de rials sur la différence de prix mais risquer sa peau, je me revois la sermonner dans l’aéroplane, de bouts de chandelles, tes économies, tu me la copieras, tu me copieras cent fois “Je ne voyagerai plus jamais dans des compagnies loufoques utilisant de la technologie soviétique”, elle riait, mes sueurs froides la faisaient rire, j’ai eu une trouille bleue au décollage, l’engin vibrait tout ce qu’il pouvait comme s’il allait se disloquer sur place. Mais non. Pendant les deux heures de vol j’ai été très attentif aux bruits ambiants. J’ai eu de nouveau une belle suée quand ce fer à repasser a fini par se poser, aussi légèrement qu’une dinde sur sa paille. Le steward a annoncé vingt-six degrés Celsius à l’arrivée. Le soleil cognait, et Sarah a vite commencé à pester contre son manteau islamique et son foulard noir — le golfe Persique était une masse de brume blanchâtre légèrement bleutée à la base ; Bandar Abbas une ville plate, qui se jetait sur une très longue plage, où un large môle en béton, très haut, s’enfonçait loin dans la mer. Nous sommes passés déposer nos bagages à l’hôtel, un bâtiment qui paraissait tout récent (ascenseur flambant neuf, peintures éclatantes) mais dont les chambres étaient, elles, totalement en ruine : vieilles armoires défoncées, tapis élimés, dessus-de-lit mouchetés de brûlures de cigarettes, tables de nuit branlantes et lampes de chevet cabossées. Nous eûmes un peu plus tard le fin mot de l’histoire : l’hôtel se trouvait certes dans un bâtiment neuf, mais son contenu (le chantier ayant dû consumer entièrement l’argent de son propriétaire) avait été tout simplement déplacé tel quel de l’établissement antérieur et, nous apprit le réceptionniste, le mobilier avait en plus quelque peu souffert du déménagement. Sarah y vit immédiatement une magnifique métaphore de l’Iran contemporain : nouvelles constructions, mêmes vieilleries. Moi j’aurais aimé un peu plus de confort, voire de beauté, cette dernière qualité semblant totalement absente du centre-ville de Bandar Abbas : il fallait beaucoup d’imagination (beaucoup) pour y retrouver le port antique où passa Alexandre le Grand en route pour le pays des Ichtyophages, l’ancien Porto Comorão des Portugais, le débarcadère des marchandises des Indes, la cité portuaire reprise avec l’aide des Anglais, nommée Port Abbas en hommage à Shah Abbas, le souverain qui reconquit pour la Perse cette porte sur le détroit d’Hormuz en même temps que l’île du même nom, mettant ainsi fin à la présence lusophone dans le golfe Persique. Les Portugais avaient appelé Bandar Abbas “le port de la crevette”, et une fois nos bagages déposés dans nos horribles chambres nous nous mîmes en quête d’un restaurant où déguster ces immenses crevettes blanches de l’océan Indien que nous voyions débarquer, toutes brillantes dans la glace, chez le poissonnier du bazar de Tadjrish à Téhéran. Le tchelow meygou, ragoût de ces décapodes nageurs, était effectivement délicieux — entretemps Sarah avait enfilé un manteau islamique plus léger, de coton crème, et caché ses cheveux sous un foulard fleuri. La promenade au bord de l’eau nous confirma qu’il n’y avait rien à voir à Bandar Abbas à part une enfilade d’immeubles plus ou moins modernes ; sur la plage, on apercevait çà et là des femmes en tenue traditionnelle, avec le masque de cuir décoré qui leur donnait un air assez inquiétant, monstrueux personnages d’un bal masqué morbide ou d’un roman d’Alexandre Dumas. Le bazar croulait sous les dattes de toutes sortes, de Bam ou de Kerman, des montagnes de dattes, séchées ou fraîches, noires ou claires qui alternaient avec les pyramides rouges, jaunes et brunes de piment, de curcuma et de cumin. Au milieu de la jetée se trouvait le port de passagers, un ponton qui s’avançait droit dans la mer sur une centaine de mètres — le fond était sableux et en pente très douce ; les embarcations les plus volumineuses ne pouvaient s’approcher du bord. Le plus curieux étant que des embarcations volumineuses, il n’y en avait pas, juste de petites vedettes, des canots automobiles assez étroits, équipés d’énormes moteurs hors-bord, le même genre d’esquifs que les Gardiens de la Révolution, me semblait-il, utilisaient pendant la guerre pour attaquer pétroliers et cargos. Pour embarquer, il fallait donc descendre une échelle de métal depuis le ponton jusqu’au canot en contrebas : le quai ne servait, en réalité, qu’à rassembler les passagers potentiels. Du moins pour ceux qui souhaitaient (et ils n’étaient pas nombreux) se rendre dans l’île d’Hormuz : les voyageurs pour Kish ou Qeshm, les deux grandes îles voisines, prenaient place sur des ferrys confortables, ce qui me fit lâchement insinuer à Sarah “tiens, pourquoi n’irions-nous pas plutôt à Qeshm ?” : elle ne prit même pas la peine de répondre et s’engagea, aidée par un marin, dans la descente de l’échelle vers la barcasse qui se balançait sur les flots trois mètres en contrebas. Pour me donner du courage je pensai au Lloyd autrichien, dont les fiers navires quittaient Trieste pour sillonner les mers du globe, et aussi aux dériveurs que j’avais, une fois ou deux, barrés sur le lac de Trauen. L’unique avantage de la vitesse démesurée de notre barcasse, dont seul l’axe du moteur et l’hélice touchaient l’eau, la proue pointant inutilement vers le ciel, fut de raccourcir le temps de la traversée, que je passais agrippé au plat-bord, en essayant de ne pas tomber ridiculement en arrière, puis en avant, chaque fois qu’une minuscule vague menaçait de nous transformer en une forme insolite d’hydravion. Il était certain que le capitaine et seul membre d’équipage avait autrefois piloté un engin suicide et que l’échec de sa mission (le suicide) le hantait encore vingt ans après la fin du conflit. Je n’ai aucun souvenir de notre atterrissage à Hormuz, preuve de mon émotion ; je revois le fort portugais, objet des convoitises de Sarah — une large tour presque carrée, au sommet effondré, des pierres rouges et noires, deux murets assez bas, des voûtes à arcs brisés et de vieux canons rouillés, face au détroit. L’île était un gros rocher sec, un roc qui paraissait désertique — il y avait pourtant un petit village, quelques chèvres et des Gardiens de la Révolution : contrairement à ce que nous redoutions, ces Pasdaran en tenue sable n’allaient pas nous accuser d’espionnage, ils étaient au contraire enchantés de pouvoir échanger quelques mots avec nous, et de nous indiquer le chemin qui permettait de contourner le fort. Imagine, disait Sarah, les marins portugais du XVIe siècle qui se retrouvaient ici, sur ce caillou, à garder le détroit. Ou en face, à Porto Comorão, d’où provenaient toutes les denrées nécessaires aux soldats et aux artisans, y compris l’eau. C’est sans doute ici qu’a été utilisé le mot nostalgie pour la première fois. Des semaines de mer pour se retrouver sur cet îlot, dans la canicule humide du Golfe. Quelle solitude…

Elle se représentait — bien mieux que moi il faut l’admettre — les tourments de ces aventuriers portugais qui avaient bravé le cap des Tempêtes et le géant Adamastor, “roi des vagues profondes” dans l’opéra de Meyerbeer, pour coloniser ce rocher tout rond, les perles du Golfe, les épices et les soieries de l’Inde. Afonso de Albuquerque était, m’apprit Sarah, l’artisan de la politique du roi du Portugal dom Manuel, politique bien plus ambitieuse que ne pouvait le laisser deviner la modestie de ses ruines : en s’établissant dans le Golfe, en prenant à revers les mamelouks d’Égypte dont ils avaient déjà défait la flotte de la mer Rouge, les Portugais souhaitaient non seulement établir un faisceau de ports de commerce de Malacca jusqu’en Égypte, mais aussi, dans une dernière croisade, libérer Jérusalem des infidèles. Ce rêve portugais était encore à demi méditerranéen ; il correspondait à ce mouvement de basculement où la Méditerranée cesse peu à peu d’être l’unique enjeu politique et économique des puissances maritimes. Les Portugais de la fin du XVe siècle rêvaient à la fois des Indes et du Levant, ils étaient (du moins dom Manuel et son aventurier Albuquerque) entre deux eaux, entre deux rêves et deux époques. Au début du XVIe, Hormuz était impossible à tenir sans un appui sur le continent, que ce soit côté perse comme aujourd’hui, ou côté omanais comme à l’époque de ce sultanat d’Hormuz auquel mit fin, avec ses canons et ses vingt-cinq navires, Afonso de Albuquerque gouverneur des Indes.

Je pensais quant à moi que la saudade est, comme son nom l’indique, un sentiment aussi très arabe et très iranien, et que ces jeunes Pasdars sur leur île, pour peu qu’ils soient originaires de Shiraz ou de Téhéran et ne rentrent pas chez eux tous les soirs, devaient se réciter des poèmes autour d’un feu de camp pour tromper leur tristesse — pas des vers de Camões, c’est certain, comme Sarah juchée sur le canon rouillé. Nous nous assîmes dans le sable à l’ombre d’un vieux muret, face à la mer, chacun dans sa saudade : moi saudade de Sarah, trop proche pour que je n’aie pas le désir de m’enfouir dans ses bras, et elle saudade de l’ombre triste de Badr Shakir Sayyab qui se reflétait sur le Golfe, loin vers le nord, entre Koweït et Bassora. Le poète à la longue figure était passé en Iran en 1952, sans doute à Abadan et Ahvaz, pour fuir la répression en Irak, sans que l’on ne sache quoi que ce soit de son parcours iranien. “Je crie vers le Golfe / Ô Golfe, tu offres la perle, la coquille et la mort / et l’écho revient, comme un sanglot / Tu offres la perle, la coquille et la mort”, ces vers que je ressasse moi aussi me reviennent comme un écho, le Chant de la pluie de l’Irakien chassé de l’enfance et du village de Jaykour par la mort de sa mère, lancé dans le monde et la douleur, un exil infini, comme cette île du golfe Persique jonchée de coquillages morts. Il y avait dans son œuvre des échos de T. S. Eliot, qu’il avait traduit en arabe ; il s’était rendu en Angleterre, où il avait terriblement souffert de la solitude, d’après ses lettres et ses textes — il avait fait l’expérience de l’Unreal City, était devenu une ombre parmi les ombres du London Bridge. “Here, said she, is your card, the drowned Phoenician Sailor. (Those are pearls that were his eyes, look !)” La naissance, la mort, la résurrection, la terre en jachère, aussi stérile que la plaine d’huile du Golfe. Sarah fredonnait mon lied sur les vers du Chant de la pluie, lent et grave, aussi funèbre que prétentieux, là où Sayyab avait été modeste jusqu’au bout. Heureusement que j’ai arrêté de composer des mélodies, il me manquait l’humilité de Gabriel Fabre, sa compassion. Sa passion, sans doute aussi.

Nous avons récité des vers de Sayyab et d’Eliot devant le vieux fort portugais jusqu’à ce que deux chèvres viennent nous tirer de notre contemplation, des chèvres au poil d’un brun-rouge, accompagnées d’une petite fille au regard brillant de curiosité ; les chèvres étaient douces, sentaient très fort, elles ont commencé à nous bousculer du museau, doucement mais fermement : cette attaque homérique mit fin à notre intimité, l’enfant et ses animaux ayant visiblement décidé de passer l’après-midi avec nous. Elles poussèrent l’obséquiosité jusqu’à nous raccompagner (sans rien dire, sans répondre à aucune de nos questions) à l’embarcadère d’où repartaient les canots pour Bandar Abbas : Sarah trouvait comique cette fillette qui ne se laissait pas approcher et, contrairement aux caprinés, fuyait dès qu’on tendait la main vers elle, mais revenait à un ou deux mètres de nous quelques secondes plus tard, moi plutôt effrayante, surtout pour son mutisme incompréhensible.

Les Pasdars de l’embarcadère n’ont pas eu l’air le moins du monde troublés par cette môme qui nous collait aux basques avec ses biquettes. Sarah s’est retournée pour saluer l’enfant de la main, sans déclencher aucune réaction de sa part, pas même un geste. Nous avons discuté longtemps pour comprendre la raison d’un comportement aussi sauvage ; je soutenais que la gosse (dix-douze ans tout au plus) devait être dérangée, ou sourde, peut-être ; Sarah la croyait juste timide : c’est sans doute la première fois qu’elle entend parler une langue étrangère, disait-elle, ce qui me paraissait improbable. Quoi qu’il en soit, cette étrange apparition fut, avec les militaires, les seuls habitants que nous aperçûmes de l’île d’Hormuz. Le pilote du retour n’était pas celui de l’aller, mais son embarcation et sa technique nautique étaient exactement les mêmes — à ceci près qu’il nous débarqua sur la plage, relevant son moteur et échouant son bateau sur le fond sableux, à quelques mètres du bord. Nous eûmes donc la chance de pouvoir tremper nos pieds dans l’eau du golfe Persique et vérifier deux choses : l’une, c’est que les Iraniens sont moins stricts qu’on pourrait le penser, et qu’aucun policier caché sous un galet ne se précipita sur Sarah pour lui ordonner de dissimuler ses chevilles (partie pourtant tout à fait érotique du corps féminin, d’après les censeurs) et baisser ses bas de pantalons ; l’autre, plus triste, est que si j’avais douté un seul instant de la présence d’hydrocarbures dans la région, je pouvais être tout à fait rassuré : j’avais la plante d’un pied maculée de taches épaisses et collantes qui malgré des soins acharnés dans la douche de l’hôtel me laissèrent longtemps une auréole marronnasse sur la peau et les orteils : je regrettai vivement les détergents spécialisés de Maman, les petits flacons du Doktor je ne sais quoi, dont j’imagine, à tort sans doute, que l’efficacité est due à des années d’expériences inavouables pour détacher des uniformes nazis, difficiles à ravoir, comme dit Maman des nappes blanches.

À propos de chèvres et de chiffons il faut absolument que je donne cette robe de chambre à raccourcir, je vais finir par me péter la gueule et m’assommer contre un coin de meuble, adieu Franz, adieu, finalement le Moyen-Orient aura eu raison de toi, mais pas du tout un terrifiant parasite, des vers qui dévorent les yeux de l’intérieur ou un empoisonnement par la peau des pieds, mais juste un manteau bédouin trop long, la revanche du désert — on devine l’entrefilet dans la presse, “Tué par son horrible goût vestimentaire : l’universitaire fou se déguisait en Omar Sharif dans Lawrence d’Arabie”. En Omar Sharif ou plutôt en Anthony Quinn, l’Auda Abou Tayya du film — Auda le fier Bédouin des Howeitats, tribu de guerriers courageux qui prirent Akaba aux Ottomans avec Lawrence en 1917, Auda l’homme farouche des plaisirs de la guerre, le guide obligé de tous les orientalistes au désert : il accompagna aussi bien Alois Musil le Morave que Lawrence l’Anglais ou le père Antonin Jaussen l’Ardéchois. Ce père dominicain formé à Jérusalem rencontra aussi les deux précédents, qui devinrent ainsi les trois mousquetaires de l’orientalisme, avec Auda Abou Tayya comme d’Artagnan. Deux prêtres, un aventurier et un combattant bédouin grand sabreur de Turcs — malheureusement les hasards de la politique internationale voulurent que Musil combattît dans le camp opposé à celui de Jaussen et Lawrence ; Auda, quant à lui, commença la Grande Guerre avec l’un et la termina allié aux deux autres, quand Faysal, fils du chérif Hussein de La Mecque, réussit à le convaincre de mettre ses valeureux cavaliers au service de la Révolte arabe.

Il n’est point douteux par ailleurs que Jaussen, si son pays lui avait demandé son avis, eût préféré se ranger du côté du prêtre explorateur autrichien, avec qui il aurait pris plaisir à deviser, au cours des longues expéditions à chameau dans le pierrier du Châm, de théologie et d’antiquités arabes, plutôt que du côté du Britannique efflanqué, dont l’étrange mystique exhalait d’affreux relents de paganisme et le gouvernement des remugles de sourde trahison. Antonin Jaussen et Alois Musil furent donc contraints par les événements (contraints relativement : tous deux, alors qu’ils étaient protégés des militaires par leurs bures, se portèrent volontaires) à s’affronter pour la domination de l’Orient arabe et plus précisément de ces tribus guerrières entre badiyé syrienne et Hedjaz familières des razzias et des guerres de clans. Auda alias Anthony Quinn n’en voulait ni à l’un, ni à l’autre ; c’était un homme pragmatique qui appréciait surtout les batailles, les armes et la poésie belliqueuse des temps anciens. On raconte que son corps était couvert des cicatrices de ses blessures, ce qui excitait la curiosité des femmes à son endroit ; d’après la légende il se maria une bonne vingtaine de fois, et eut de très nombreux enfants.

Tiens, j’ai oublié d’éteindre la chaîne hi-fi. Je ne me suis toujours pas acheté ce casque infrarouge qui permet d’écouter de la musique sans être attaché par un fil. Je pourrais me promener jusqu’à la cuisine avec Reza Shadjarian ou Franz Schubert dans les oreilles. Quand j’allume la bouilloire, l’ampoule du plafonnier vacille toujours un peu. Les choses sont liées. La bouilloire est en communication avec le plafonnier, même si, en théorie, les deux objets n’ont rien à voir. L’ordinateur portable bâille sur la table, à demi ouvert, comme une grenouille d’argent. Où ai-je donc rangé ces sachets d’infusion ? J’écouterais bien un peu de musique iranienne, du tar, du tar et du zarb. La radio, l’ami des insomniaques. Il n’y a que des insomniaques pour écouter Die Ö1 Klassiknacht dans leur cuisine. Schumann. Je mettrais ma main à couper que c’est Schumann, trio à cordes. Impossible de se tromper.

Ah, voilà. Samsara Chai ou Red Love — décidément, on n’en sort pas. Qu’est-ce qui m’a pris d’acheter ces trucs. Samsara Chai doit être du thé, en plus. Bon bon bon, un petit coup de Red Love. Pétales de roses, framboises séchées, fleurs d’hibiscus, d’après l’emballage. Pourquoi n’ai-je pas de camomille dans mes tiroirs ? Ou de verveine, voire de mélisse ? L’herboristerie du coin de la rue a fermé il y a cinq ou six ans, une dame très sympathique, elle m’appréciait beaucoup, j’étais son seul client semblait-il ; il faut dire que l’âge de sa boutique n’était pas assez vénérable pour inspirer confiance, c’était juste un horrible magasin des années 1970, sans aucun charme dans le délabrement ni rien de particulier sur les étagères en formica. Depuis je suis contraint à acheter Samsara Love ou Dieu sait quoi au supermarché.

Eh oui, Schumann, je le savais. Mon Dieu il est 3 heures du matin. Les informations sont toujours déprimantes, malgré la voix plutôt rassurante (grâce à sa mollesse) du locuteur. Un otage décapité en Syrie, dans le désert, par un bourreau à l’accent londonien. On imagine toute une mise en scène pour effrayer le spectateur occidental, le sacrificateur masqué de noir, l’otage agenouillé, la tête penchée — ces atroces vidéos d’égorgements sont à la mode depuis une dizaine d’années, depuis la mort de Daniel Pearl à Karachi en 2002, et même avant peut-être, en Bosnie et en Tchétchénie, combien ensuite ont été exécutés de la même manière, des dizaines, des centaines de personnes, en Irak et ailleurs : on se demande pourquoi ce mode d’exécution, l’égorgement jusqu’à décollation au couteau de cuisine, peut-être ignorent-ils la puissance du sabre ou de la hache. Au moins les Saoudiens, qui décapitent des myriades de pauvres diables chaque année, le font avec tout le poids de la tradition, pour ainsi dire — au sabre, qu’on imagine manié par un géant : l’exécuteur abat d’un seul coup l’arme sur la nuque du condamné, brisant immédiatement ses cervicales et (mais c’est finalement accessoire) séparant la tête des épaules, comme au temps des sultans. Les Mille et Une Nuits sont remplies de décapitations, selon le même modus operandi, le sabre sur la nuque ; dans les romans de chevalerie aussi, on décapite “à tour de bras”, comme disent les Français, à l’épée ou à la hache, la tête placée sur un billot ainsi Milady, la femme d’Athos dans Les Trois Mousquetaires, c’était me souvient-il un privilège de la noblesse, d’être décapité au lieu d’être écartelé, brûlé ou étranglé — la Révolution française mettra bon ordre à cela, en inventant la guillotine ; en Autriche nous avions notre gibet, proche du garrot espagnol, étranglement tout à fait manuel. Bien sûr il y avait un exemple de ce gibet au musée du Crime, Sarah avait pu découvrir son fonctionnement et la personnalité du bourreau le plus célèbre de l’histoire de l’Autriche, Josef Lang, grâce à cette extraordinaire photographie datant des années 1910 où on le voit, chapeau melon sur la tête, moustache, nœud papillon, un grand sourire aux lèvres, juché sur son escabeau derrière le cadavre d’un homme proprement exécuté, pendant, mort, bien étranglé, et autour de lui les assistants, tout aussi souriants. Sarah observa ce cliché et soupira “Le sourire du travailleur devant le travail bien fait”, montrant qu’elle avait parfaitement compris la psychologie de Josef Lang, pauvre type atrocement normal, bon père de famille qui se vantait de vous faire mourir en expert, “dans des sensations agréables”. “Quelle passion pour la mort, tout de même, que celle de tes concitoyens”, disait Sarah. Pour les souvenirs macabres. Et même les têtes des morts — il y a quelques années tous les journaux de Vienne parlaient de l’enterrement d’un crâne, le crâne de Kara Mustapha, rien de moins. Le grand vizir qui avait dirigé le second siège de Vienne en 1683 et perdu la bataille avait été étranglé, sur ordre du sultan, à Belgrade où il s’était replié — je me revois raconter à Sarah incrédule qu’après le cordon de soie Kara Mustapha fut décapité post mortem, que la peau de son visage fut ensuite ôtée pour être envoyée à Istanbul comme preuve de sa mort, et son crâne enterré (avec le reste de ses ossements, on suppose) à Belgrade. Où les Habsbourgeois le découvrirent, dans la tombe correspondante, cinq ans plus tard, en occupant la ville. Le crâne de Kara Mustapha, Mustapha le Noir, fut offert à je ne sais quel prélat viennois, qui l’offrit lui-même à l’Arsenal, puis au musée de la Ville, où il fut exposé des années durant, jusqu’à ce qu’un conservateur scrupuleux pensât que cette vieillerie morbide n’avait plus sa place parmi les illustres collections d’histoire de Vienne, et décidât de s’en défaire. Le crâne de Kara Mustapha, dont la tente était plantée à deux pas d’ici, à quelques centaines de mètres du glacis, vers le Danube, ne pouvant aller à la poubelle, on lui trouva une sépulture dans une niche anonyme. Est-ce que cette relique de Turc avait quelque chose à voir avec la mode des têtes de Turcs moustachus qui ornent les frontons de notre belle ville ? Voilà une question pour Sarah, je suis sûr qu’elle est incollable sur la décapitation, les Turcs, leurs têtes, les otages et même le poignard du bourreau — là-bas au Sarawak elle doit entendre les mêmes nouvelles que nous, le même journal parlé, ou peut-être pas, qui sait. Au Sarawak il est peut-être question des dernières décisions du sultan de Brunei et pas du tout des assassins masqués de l’Islam de farce macabre au drapeau noir. C’est une histoire si européenne, finalement. Des victimes européennes, des bourreaux à l’accent londonien. Un islam radical nouveau et violent, né en Europe et aux États-Unis, des bombes occidentales, et les seules victimes qui comptent sont en fin de compte des Européens. Pauvres Syriens. Leur destin intéresse bien peu nos médias, en réalité. Le terrifiant nationalisme des cadavres. Auda Abou Tayya le fier guerrier de Lawrence et Musil se battrait sans doute aujourd’hui avec l’État islamique, nouveau djihad mondial après bien d’autres — qui a eu l’idée le premier, Napoléon en Égypte ou Max von Oppenheim en 1914 ? Max von Oppenheim l’archéologue de Cologne est déjà âgé au moment du déclenchement des hostilités, il a déjà découvert Tell Halaf ; comme beaucoup d’orientalistes et d’arabisants de l’époque il rejoint la Nachrichtenstelle für Orient, office berlinois censé regrouper les renseignements d’intérêt militaire en provenance de l’Est. Oppenheim est un habitué des cercles du pouvoir ; c’est lui qui a convaincu Guillaume II d’effectuer son voyage officiel en Orient et le pèlerinage de Jérusalem ; il croit au pouvoir du panislamisme, dont il s’est entretenu avec Abdülhamid le Sultan Rouge soi-même. Cent ans après, les orientalistes allemands étaient plus au fait des réalités orientales que les arabisants de Bonaparte, qui tentèrent les premiers, sans grand succès, de faire passer le petit Corse pour le libérateur des Arabes du joug turc. La première expédition coloniale européenne au Proche-Orient fut un beau fiasco militaire. Napoléon Bonaparte ne connut pas le succès escompté comme sauveur de l’Islam et concéda une très cuisante défaite aux perfides Britanniques — décimés par la peste, la vermine et les boulets anglais, les derniers lambeaux de la glorieuse armée de Valmy durent être abandonnés sur place, les seules disciplines bénéficiant un tant soit peu de l’aventure étant, par ordre d’importance, la médecine militaire, l’égyptologie et la linguistique sémitique. Est-ce que les Allemands et les Autrichiens ont pensé à Napoléon en lançant leur appel au djihad global en 1914 ? L’idée (soumise par Oppenheim l’archéologue) était d’appeler à la désobéissance des musulmans du monde, des tabors marocains, des tirailleurs algériens et sénégalais, des musulmans indiens, des Caucasiens et des Turkmènes que la Triple Entente envoyait se battre sur le Front européen et de désorganiser par des émeutes ou des actions de guérilla les colonies musulmanes anglaises, françaises et russes. L’idée plut aux Autrichiens et aux Ottomans, et le djihad fut proclamé en arabe au nom du sultan-calife à Istanbul le 14 novembre 1914 dans la mosquée de Mehmet le Conquérant, sans doute pour donner tout le poids symbolique possible à cette fatwa du reste assez complexe, puisqu’elle n’appelait pas à la guerre sainte contre tous les infidèles et excluait des impies les Allemands, les Autrichiens et les représentants des pays neutres. Je vois se dessiner un troisième tome à l’ouvrage qui me vaudra la gloire :

Cet appel fut immédiatement suivi d’un défilé solennel jusqu’aux ambassades d’Allemagne et d’Autriche, puis d’une première action guerrière : après les discours, un policier turc vida son arme à bout portant sur une noble horloge anglaise dans le hall du Grand Hôtel Tokatliyan, coup de pistolet de départ du djihad, s’il faut en croire les souvenirs du drogman allemand Schabinger, un des artisans de cette proclamation solennelle qui précipita toutes les forces orientalistes dans la bataille. Alois Musil fut dépêché auprès de ses chères tribus bédouines et d’Auda Abou Tayya le belliqueux pour s’assurer de leur soutien. Les Britanniques et les Français ne furent pas en reste ; ils mobilisèrent leurs savants pour lancer un contre-djihad, les Lawrence, Jaussen, Massignon et compagnie, avec le succès que l’on sait : la grande cavalcade de Faysal et d’Auda Abou Tayya dans le désert. Le début de la légende de Lawrence d’Arabie qui, malheureusement pour les Arabes, se terminera dans les mandats français et anglais sur le Moyen-Orient. J’ai dans mon ordinateur l’article de Sarah sur les soldats coloniaux français et le djihad allemand, avec les images de ce camp modèle pour prisonniers de guerre musulmans près de Berlin où défilent tous les ethnologues et orientalistes de l’époque ; un article “de divulgation” pour une revue illustrée, L’Histoire ou Dieu sait quelle publication du même genre, voilà qui accompagnera à merveille la tisane et le journal parlé,

On ne connaît ces deux hommes que par les archives conservées dans les collections du ministère de la Défense, qui a patiemment digitalisé les quelque un million trois cent trente mille fiches du million trois cent et quelques mille morts pour la France entre 1914 et 1918. Ces fiches manuscrites, remplies d’une belle écriture de pleins et déliés, à l’encre noire, sont succinctes ; y sont inscrits les nom, prénoms, date et lieu de naissance du soldat décédé, le grade, le corps d’armée auquel il appartient, son matricule, et cette ligne terrifiante, qui ne connaît pas les euphémismes des civils : “Genre de mort”. Le genre de mort ne s’embarrasse pas de poésie ; le genre de mort est pourtant une poésie sourde, brutale, où les mots se déploient en images effrayantes de “tué à l’ennemi”, “blessures”, “maladie”, “torpillé et coulé” dans une infinité de variantes et de répétitions — de ratures, aussi ; la mention “blessure” peut être biffée, surchargée par “maladie” ; “disparu” peut être rayé par la suite, remplacé par “tué à l’ennemi”, ce qui signifie qu’on a retrouvé, plus tard, le corps de ce disparu qui ne reviendrait donc pas ; cette non-réapparition vivant lui vaut la mention “mort pour la France” et les honneurs qui en découlent. Ensuite, toujours sur la fiche, est inscrit le lieu où le genre de mort en question a fait son œuvre, c’est-à-dire mettre un terme définitif au parcours du soldat sur cette terre. On sait donc très peu de chose des deux combattants qui nous intéressent ici. Même leur état civil est partiel, comme souvent pour les soldats coloniaux. Juste une année de naissance. Des prénoms et un nom de famille inversés. Je suppose pourtant qu’ils sont frères. Frères d’armes, au moins. Ils sont originaires de la même ville de Niafounké au bord du fleuve Niger, au sud de Tombouctou, dans ce Soudan français de l’époque qu’on appelle aujourd’hui le Mali. Ils sont nés à deux ans d’intervalle, en 1890 et 1892. Ils sont bambaras, du clan des Tamboura. Ils s’appellent Baba et Moussa. Ils sont versés dans deux régiments différents. Ils sont volontaires, du moins c’est ainsi que l’on appelle les coloniaux raflés : les gouverneurs de chaque région sont tenus de fournir leur quota de soldats ; on est peu regardant, à Bamako ou à Dakar, sur la façon dont ils les obtiennent. On ignore tout autant ce que Baba et Moussa laissent en quittant le Mali, un métier, une mère, une femme, des enfants. On peut en revanche deviner leurs sentiments, au moment du départ, la fierté de l’uniforme, un peu ; la peur de l’inconnu, sans doute, et surtout cette grande déchirure vive qui signe le départ du pays natal. Baba a eu de la chance, et Moussa moins. Baba est d’abord versé dans un bataillon du génie, il échappe de peu à un départ pour la boucherie des Dardanelles et restera de longs mois cantonné en Afrique, aux Somalies.

Parvenu en France à Marseille au début 1916, Moussa sera formé au métier des armes au camp de Fréjus, avant d’être engagé au printemps 1916 à Verdun. On imagine la force de la découverte de l’Europe pour ces tirailleurs sénégalais. Les forêts d’arbres inconnus, les calmes rivières qui strient les plaines si vertes au printemps, les surprenantes vaches aux taches noires et blanches. Et soudain, après un détour par un camp à l’arrière et une marche interminable depuis Verdun, c’est l’enfer. Des tranchées, des barbelés, des obus, tellement d’obus que le silence devient un bien rare et inquiétant. Les coloniaux découvrent la mort en même temps que les biffins blancs à leurs côtés. Jamais l’expression “chair à canon” n’a été aussi justifiée. Les hommes se démontent comme des mannequins sous l’effet des explosifs, se déchirent comme du papier sous les shrapnels, hurlent, saignent, les remblais regorgent de débris humains broyés par le moulin à poivre de l’artillerie. 700 000 hommes tombent à Verdun, de part et d’autre de la Meuse. Ensevelis, brûlés vifs, déchiquetés par les mitrailleuses ou les millions d’obus qui labourent le terrain. Moussa, comme tous ses camarades, fait l’expérience de la peur, d’abord, puis de la très grande peur, puis de l’immense frayeur ; il trouve le courage au cœur de l’effroi, le courage de suivre un caporal pour monter à l’assaut d’une position trop bien défendue qu’il faudra renoncer à conquérir, après avoir vu ses frères d’armes tomber autour de soi, sans que l’on comprenne trop bien pour quelle étrange raison on est soi-même indemne. Le secteur a un nom de circonstance, le Mort-Homme ; on a peine à croire qu’il ait pu y avoir un village dans ce charnier que les pluies de printemps transforment en marécage où flottent, au lieu de plantes aquatiques, des doigts et des oreilles. Moussa Tamboura sera finalement capturé le 24 mai 1916, avec la majeure partie de son escouade, devant cette cote 304 que 10 000 soldats viennent de mourir pour défendre en vain.

À peu près au même moment, alors que Moussa, qui vient d’échapper de peu à la mort, se demande si son frère est toujours en vie, Baba plante sa tente aux environs de Djibouti. Son bataillon va être reformé, avec d’autres éléments coloniaux. Des soldats devraient arriver d’Indochine pour les rejoindre avant de se rendre en France.

Pour Moussa la captivité, pourquoi le nier, est un soulagement ; les Allemands réservent un traitement spécial aux soldats musulmans. Moussa Tamboura est envoyé dans un camp de prisonniers au sud de Berlin, à mille kilomètres du front. Pendant le voyage, il pense sans doute que les paysages allemands ressemblent à ce qu’il a pu voir du Nord de la France. Le camp où il est interné s’appelle le “camp du Croissant”, Halbmond-Lager, à Zossen près de Wünsdorf ; il est réservé aux prisonniers “mahométans”, ou présumés tels. On y trouve des Algériens, des Marocains, des Sénégalais, des Maliens, des Somalis, des Gurkhas de l’Himalaya, des sikhs et des musulmans indiens, des Comoriens, des Malais et, dans un camp voisin, des musulmans de l’Empire russe, Tatars, Ouzbeks, Tadjiks et Caucasiens. Le camp est conçu comme un petit village, avec une jolie mosquée en bois de style ottoman ; il s’agit de la première mosquée des environs de Berlin. Une mosquée de guerre.

Moussa devine que les combats sont terminés pour lui, que jamais les obus ne le rattraperont aussi loin, au fond de la Prusse ; il hésite à s’en réjouir. Certes, il ne risque plus l’horrible blessure, pire que la mort, mais la sensation de la défaite, de l’exil, l’éloignement sont d’autres douleurs plus insidieuses — sur le front, la tension constante, le combat quotidien contre les mines et les mitrailleuses occupaient l’esprit. Là, entre les baraquements et la mosquée, on se retrouve entre survivants ; on se raconte à l’infini les histoires du pays, en bambara, et la langue résonne étrangement ici, si loin du fleuve Niger, au milieu de toutes ces langues et de tous ces destins. Le ramadan commence le 2 juillet cette année-là ; le jeûne dans les jours interminables de l’été du Nord est un vrai supplice — à peine cinq heures de nuit noire. Moussa n’est plus de la chair à canon, mais de la chair à ethnologues, orientalistes et propagandistes : tous les savants de l’Empire visitent le camp et s’entretiennent avec les prisonniers, pour apprendre leurs mœurs, leurs coutumes ; ces hommes en blouses blanches les photographient, les décrivent, leur mesurent le crâne, leur font raconter des histoires de leurs pays, qu’ils enregistrent pour ensuite étudier leurs langues et dialectes. De ces enregistrements des camps de Zossen sortiront beaucoup d’études linguistiques comme celles, par exemple, de Friedrich Carl Andreas, le mari de Lou Andreas-Salomé, sur les langues iraniennes du Caucase.

La seule image que nous possédions de Moussa Tamboura a été prise dans ce camp. Il s’agit d’un film de propagande à l’usage du monde musulman, qui montre la fête de l’Aïd à la fin du ramadan, le 31 juillet 1916. Un noble prussien en est l’invité d’honneur, ainsi que l’ambassadeur turc à Berlin. On aperçoit Moussa Tamboura en compagnie de trois de ses camarades, en train de préparer un feu rituel. Tous les prisonniers musulmans sont assis ; tous les Allemands sont debout, avec de belles moustaches. La caméra s’attarde ensuite sur les Gurkhas, sur les beaux sikhs, sur les Marocains, les Algériens ; l’ambassadeur de la Porte a l’air absent, et le prince, plein de curiosité pour ces soldats ex-ennemis d’un genre nouveau, dont on aimerait beaucoup qu’ils désertent en masse ou se rebellent contre l’autorité coloniale : on cherche à montrer que l’Allemagne est l’amie de l’Islam, comme elle l’est de la Turquie. Un an auparavant, à Istanbul, tous les orientalistes de l’Empire allemand ont rédigé un texte en arabe classique appelant les musulmans du monde entier au djihad contre la Russie, la France et la Grande-Bretagne, dans l’espoir de soulever les troupes coloniales contre leurs maîtres. D’où la caméra, que Moussa Tamboura ne paraît pas remarquer, tout absorbé qu’il est par la construction du feu.

Dans le camp modèle de Zossen, on rédige et publie à quinze mille exemplaires un journal, sobrement intitulé Le Djihad, “journal pour les prisonniers de guerre mahométans” qui paraît simultanément en arabe, en tatar et en russe ; un second, Le Caucase, destiné aux Géorgiens et un troisième, Hindustan, en deux éditions, ourdou et hindi. Les traducteurs et les rédacteurs de ces publications sont des prisonniers, des orientalistes et des “indigènes” acquis à la politique de l’Allemagne, la plupart issus des provinces de l’Empire ottoman. Max von Oppenheim, le célèbre archéologue, fut un des responsables de la publication arabe. Le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Guerre espèrent être à même de “réutiliser” les soldats coloniaux, après leur “reconversion” tant espérée à la nouvelle guerre sainte.

On connaît mal les répercussions réelles du djihad allemand dans les territoires concernés ; elles furent sans doute presque nulles. On ne sait même pas si l’annonce en est parvenue jusqu’à Baba Tamboura à Djibouti, par exemple. Baba ignore que son frère participe malgré lui à l’entreprise allemande ; il l’imagine mort ou vif sur le front, dont les échos arrivent, à travers la censure, jusqu’aux confins de la mer Rouge : héroïsme, gloire et sacrifice, voilà ce que Baba se représente de la guerre. Il est certain que son frère est un héros, là-bas, en France, qu’il se bat avec valeur. Il est moins certain de ses propres sentiments, mélange confus de désir d’action et d’appréhension. Finalement, début décembre 1916, alors que l’hiver glacial de Berlin s’annonce pour Moussa, Baba apprend que son bataillon va enfin être envoyé, via Port-Saïd et le canal de Suez, sur le front en métropole. Ce sont 850 tirailleurs qui doivent s’embarquer, fin décembre, sur le paquebot Athos des Messageries maritimes, un beau navire presque neuf de 160 mètres de long et 13 000 tonneaux, en provenance de Hong Kong avec à son bord une cargaison de 950 coolies chinois qui occupent déjà les cales — finalement, le départ n’aura lieu que début février, alors que, à Berlin, Moussa est malade, toussant et grelottant de froid dans l’hiver prussien.

L’Athos quitte Port-Saïd le 14 février 1917 et, trois jours plus tard, quand les tirailleurs commencent tout juste à s’habituer à la sauvagerie de la mer, au fond de leurs cales de troisième classe, à quelques milles de l’île de Malte, l’Athos croise la route de l’U-Boot allemand no 65 qui lui expédie une torpille en plein travers bâbord. L’attaque fera 750 victimes parmi les passagers, dont Baba, qui n’aura vu de la guerre que sa fin subite, féroce, une explosion terrifiante suivie de cris de douleur et de panique, cris et corps vite noyés par l’eau qui envahit les cales, les entreponts, les poumons. Moussa n’apprendra jamais le décès de son frère, puisque lui-même, quelques jours plus tard, meurt de maladie en captivité à l’hôpital du camp de Zossen, s’il faut en croire le genre de mort de sa fiche de “mort pour la France”, aujourd’hui seule trace de cette douleur de l’exil au Camp du croissant.

Quelle folie que cette première guerre réellement mondiale. Mourir noyé dans l’obscurité d’une cale, quelle atrocité. Je me demande si cette mosquée djihadiste existe toujours, au sud de Berlin, dans ces plaines sablonneuses de la marche de Brandebourg découpées par les lacs, dentelées par les marécages. Il faudrait que je demande à Sarah — une des premières mosquées d’Europe du Nord, la guerre a bien des conséquences étranges. Ce djihad allemand fabrique les compagnons de lit les plus incongrus — les savants Oppenheim ou Frobenius, les militaires, les diplomates turcs et allemands, et jusqu’aux Algériens en exil ou aux Syriens pro-ottomans comme Chékib Arslan le druze. Comme aujourd’hui la guerre sainte est tout sauf spirituelle.

On raconte que les Mongols faisaient des pyramides de têtes coupées pour effrayer les habitants des contrées qu’ils envahissaient — finalement les djihadistes en Syrie utilisent la même méthode, l’horreur et l’effroi, en appliquant à des hommes une atroce technique de sacrifice réservée jusqu’ici aux moutons, la gorge tranchée puis le cou incisé avec peine jusqu’à séparation au nom de la guerre sainte. Encore une horrible chose construite en commun. Le djihad, l’idée à première vue la plus étrangère, extérieure, exogène qu’il soit, est un long et étrange cheminement collectif, la synthèse d’une histoire atroce et cosmopolite — Dieu nous préserve de la mort et Allah akbar, Red Love, décapitation et Mendelssohn-Bartholdy, Octuor à cordes.

Dieu merci les informations sont terminées, retour à la musique, Mendelssohn et Meyerbeer, les ennemis jurés de Wagner, surtout Meyerbeer, objet de toute la haine wagnérienne, terrifiante haine dont je me suis toujours demandé si elle était la cause ou la conséquence de son antisémitisme : Wagner devient peut-être antisémite parce qu’il est atrocement jaloux du succès et de l’argent de Meyerbeer. Wagner n’en est pas à une contradiction près : dans Le Judaïsme dans la musique il insulte Meyerbeer, ce même Meyerbeer auquel il a passé la brosse à reluire pendant des années, ce même Meyerbeer qu’il a rêvé d’imiter, ce même Meyerbeer qui l’a aidé à faire jouer Rienzi et Le Vaisseau fantôme. “Les gens se vengent des services qu’on leur rend”, disait Thomas Bernhard, voilà une phrase pour Wagner. Richard Wagner n’est pas à la hauteur de ses œuvres. Wagner est de mauvaise foi, comme tous les antisémites. Wagner se venge des services que lui a rendus Meyerbeer. Dans ses considérations ressenties, Wagner reproche à Meyerbeer et à Mendelssohn de pas avoir de langue maternelle et donc de baragouiner un idiome qui, des générations plus tard, reflète toujours “la prononciation sémite”. Cette absence de langage personnel les condamne à l’absence de style propre et au pillage. L’horrible cosmopolitisme de Mendelssohn et Meyerbeer les empêche d’atteindre l’art. Quelle extraordinaire imbécillité. Or Wagner n’est pas un imbécile, il est donc de mauvaise foi. Il a conscience que ses propos sont idiots. C’est sa haine qui parle. Il est aveuglé par sa haine, comme il le sera par sa femme Cosima Liszt lors de la réédition de son pamphlet, cette fois-ci sous son nom, vingt ans plus tard. Wagner est un criminel. Un criminel haineux. Si Wagner connaît Bach et cette harmonie dont il sait si magnifiquement faire usage pour révolutionner la musique, c’est à Mendelssohn qu’il le doit. Mendelssohn qui tire, à Leipzig, Bach de l’oubli relatif dans lequel il était tombé. Je revois cette photo atroce où un policier allemand très content de lui, avec casque à pointe et moustaches, pose devant la statue de Mendelssohn enchaînée à une grue, prête à être démolie, au milieu des années 1930. Ce policier, c’est Wagner. On dira ce qu’on voudra, mais même Nietzsche était dégoûté par la mauvaise foi de Wagner. Et peu importe si c’est pour des raisons personnelles, lui aussi, qu’il rejette le petit policier de Leipzig. Il a raison d’être dégoûté par Wagner l’anti-cosmopolite, perdu dans l’illusion de la Nation. Les seuls Wagner acceptables sont Mahler et Schönberg. La seule grande œuvre audible de Wagner, c’est Tristan et Isolde, car c’est la seule qui ne soit pas atrocement allemande ou chrétienne. Une légende celte ou d’origine iranienne, ou inventée par un auteur médiéval inconnu, qu’importe. Mais il y a Vis et Ramin dans Tristan et Iseult. Il y a la passion de Majnoun le Fou pour Leyla, la passion de Khosrow pour Shirin. Un berger et une flûte. Désolée et vide, la mer. L’abstraction de la mer et de la passion. Pas de Rhin, d’or, ni d’ondines nageant ridiculement sur scène. Ah les mises en scènes de Wagner lui-même à Bayreuth, ça devait être quelque chose, en termes de kitsch bourgeois et de prétention. Les lances, les casques ailés. Comment s’appelait la jument offerte par Louis II le Fou pour la scène ? Un nom ridicule que j’ai oublié. Il doit y avoir des images de cette carne illustre ; la pauvre, il fallait lui mettre du coton dans les oreilles et des œillères pour ne pas qu’elle prenne peur ni ne broute les voilages des ondines. Il est amusant de penser que le premier wagnérien d’Orient fut le sultan ottoman Abdülaziz, qui envoya à Wagner une grosse somme d’argent pour le théâtre du festival à Bayreuth — malheureusement il mourut avant de pouvoir profiter des lances, des casques, de la jument et de l’acoustique sans pareille du lieu qu’il avait contribué à ériger.

Le nazi iranien du musée Abguineh de Téhéran était peut-être wagnérien, qui sait — quelle surprise quand ce type rond et moustachu d’une trentaine d’années nous a abordés entre deux vases magnifiques dans cette salle presque déserte, le bras levé en gueulant “Heil Hitler !”. J’ai d’abord imaginé une blague de très mauvais goût, pensé que l’homme croyait que j’étais allemand et qu’il s’agissait d’une manière d’insulte, puis j’ai réalisé qu’avec Faugier nous parlions français. L’énergumène nous observait en souriant, toujours le bras levé, j’ai répondu qu’est-ce qui vous prend, ça ne va pas ? Faugier à mes côtés était hilare. L’homme a eu tout d’un coup l’air contrit, un air de chien battu, et a soufflé ce soupir de désespoir, “ah, vous n’êtes pas allemands, comme c’est triste”. Triste indeed, nous ne sommes ni allemands ni philonazis, malheureusement, rigola Faugier. Le bonhomme avait l’air particulièrement désolé, il se lança dans une longue diatribe hitlérienne, avec des accents pathétiques ; il insistait sur le fait que Hitler était “beau, très beau, Hitler qashang, kheyli qashang”, beuglait-il en serrant le poing sur un trésor invisible, le trésor des Aryens, sans doute. Il expliqua longuement que Hitler avait révélé au monde que les Allemands et les Iraniens formaient un seul peuple, que ce peuple était amené à présider aux destinées de la planète, et qu’il était selon lui bien triste, oui, bien triste que ces idées magnifiques ne se soient pas encore concrétisées. Cette vision de Hitler en héros iranien avait quelque chose d’effrayant et de comique à la fois, au milieu des coupes, des rhytons et des plats décorés. Faugier essaya de poursuivre plus avant la discussion, de savoir ce que le dernier nazi d’Orient (ou peut-être pas le dernier) “avait dans le ventre”, ce qu’il connaissait réellement des théories national-socialistes et surtout de leurs conséquences, mais abandonna bien vite, car les réponses du jeune illuminé se limitaient à de grands gestes autour de lui pour signifier sans doute “Regardez ! Regardez ! Voyez la grandeur de l’Iran !”, comme si ces vénérables verroteries étaient en elles-mêmes une émanation de la supériorité de la race aryenne. L’homme était très courtois ; malgré sa déception de ne pas être tombé sur deux Allemands nazis, il nous souhaita une excellente journée, un magnifique séjour en Iran, insista pour savoir si nous avions besoin de quoi que ce fût, lissa ses belles moustaches à la Guillaume II, claqua des talons et s’en alla, nous abandonnant, selon l’expression de Faugier, comme deux ronds de flan, abasourdis et désemparés. Cette évocation du vieil Adolf au cœur du petit palais néo-seldjoukide du musée Abguineh et de ses merveilles était si incongrue qu’elle nous laissait un drôle de goût dans la bouche — entre éclats de rire et consternation. Un peu plus tard, après notre retour à l’institut, je relatai cette rencontre à Sarah. Comme nous, elle commença par en rire ; puis elle s’interrogea sur le sens de ce rire — l’Iran nous paraissait si éloigné des questions européennes qu’un nazi iranien n’était qu’un original inoffensif, décalé ; là où en Europe cet homme aurait déclenché notre colère et notre indignation, ici, nous avions du mal à croire qu’il en saisisse le sens profond. Et les théories raciales liées à l’aryanité nous semblaient aujourd’hui aussi absurdes que les mesures du crâne pour découvrir la position de la bosse des langues. Pure illusion. Pourtant cette rencontre disait beaucoup, ajoutait Sarah, de la puissance de la propagande du Troisième Reich en Iran — comme pendant la Première Guerre mondiale, et souvent avec le même personnel (dont l’incontournable Max von Oppenheim), l’Allemagne nazie avait cherché à s’attirer les faveurs des musulmans pour prendre à revers, en Asie centrale soviétique, en Inde et au Moyen-Orient, les Anglais et les Russes et avait de nouveau appelé au djihad. Les sociétés savantes (des universités jusqu’à la Deutsche Morgenländische Gesellschaft) étaient à ce point nazifiées depuis les années 1930 qu’elles s’étaient prêtées au jeu : on consulta même les orientalistes islamologues pour savoir si le Coran prédisait d’une façon ou d’une autre l’avènement du Führer, ce à quoi, malgré toute leur bonne volonté, les savants ne purent répondre positivement. Ils proposèrent tout de même de rédiger des textes en arabe dans ce sens. Il fut même envisagé de diffuser en terre d’Islam un Portrait du Führer en commandeur des croyants tout à fait réjouissant, avec turban et décorations inspirées de la grande époque ottomane, propre à édifier les foules musulmanes. Goebbels, choqué par cette image horrible, mit un terme à l’opération. La mauvaise foi nazie était prête à utiliser des “sous-hommes” pour des fins militaires justifiées, mais pas au point de poser un turban ou un tarbouche sur la tête de son guide suprême. L’orientalisme SS, et notamment l’Obersturmbannführer Viktor Christian, éminent directeur de sa branche viennoise, dut se contenter d’essayer de “désémitiser” l’histoire ancienne et de démontrer, au prix de la supercherie, la supériorité historique des Aryens sur les Sémites en Mésopotamie et d’inaugurer une “école pour mollahs” à Dresde, où devaient être formés les imams SS chargés de l’édification des musulmans soviétiques : dans leurs approximations théoriques, les nazis eurent toutes les peines du monde à décider si cette institution devait former des imams ou des mollahs, et quel nom il convenait de donner à cette étrange entreprise.

Faugier rejoignit la conversation ; nous avions fait du thé ; le samovar frémissait doucement. Sarah attrapa un morceau de candi qu’elle laissa fondre dans sa bouche ; elle avait retiré ses chaussures et replié ses mollets sous ses cuisses dans le fauteuil en cuir. Un disque de setar meublait les silences — c’était l’automne, ou l’hiver, il faisait déjà sombre. Faugier tournait en rond, comme tous les jours au coucher du soleil. Il allait réussir à tenir encore une heure, puis l’angoisse se ferait trop forte et il serait obligé d’aller fumer sa pipe ou son joint d’opium, avant de s’en remettre à la nuit. Je me rappelais ses propres conseils d’expert, autrefois à Istanbul — apparemment il ne les avait pas suivis. Il était, huit ans plus tard, devenu opiomane ; il était terriblement inquiet à l’idée de rentrer en Europe, où sa drogue serait bien plus difficile à trouver. Il savait ce qui allait se produire ; il finirait par prendre de l’héroïne (qu’il fumait déjà un peu, rarement, à Téhéran) et connaîtrait la douleur de l’addiction ou l’agonie du sevrage. L’idée du retour, outre les difficultés matérielles qu’elle entraînait (fin de l’allocation de recherche, absence de perspectives immédiates d’emploi dans cette société secrète qu’est l’Université française, ce monastère laïque où le noviciat peut durer la vie entière), se doublait de cette terrifiante lucidité sur son état, sa peur panique de l’adieu à l’opium — qu’il compensait par une activité débordante, il multipliait les promenades (comme ce jour-là le musée Abguineh où il m’avait emmené), les rencontres, les expéditions louches, les nuits blanches, pour essayer d’agrandir le temps et oublier dans le plaisir et les stupéfiants que son séjour touchait à sa fin, augmentant ainsi de jour en jour son anxiété. Gilbert de Morgan, le directeur, n’était d’ailleurs pas mécontent de se débarrasser de lui — il faut dire que la noblesse surannée du vieil orientaliste s’accommodait assez mal de la verve, de la liberté et des étranges sujets d’étude de Faugier. Morgan était persuadé que c’était “le contemporain” qui lui valait tous ses ennuis non seulement avec les Iraniens, mais aussi avec l’ambassade de France. Les lettres (classiques, si possible), la philosophie et l’histoire ancienne, voilà tout ce qui trouvait grâce à ses yeux. Vous vous rendez compte, disait-il, on m’envoie encore un politicien. (C’est ainsi qu’il appelait les étudiants d’histoire contemporaine, de géographie ou de sociologie.) Ils sont fous à Paris. On se bat pour essayer d’obtenir des visas pour les chercheurs, et on se retrouve à présenter des dossiers dont on sait très bien qu’ils ne vont pas plaire du tout aux Iraniens. Du coup il faut mentir. Quelle folie.

La folie était en effet un élément clé de la recherche européenne en Iran. La haine, le travestissement des sentiments, la jalousie, la peur, la manipulation étaient les seuls liens que la communauté des savants, en tout cas dans leurs rapports aux institutions, arrivait à développer. Folie collective, dérives personnelles — il fallait que Sarah soit forte pour ne pas trop souffrir de cette ambiance. Morgan avait trouvé un nom simple pour sa politique de gestion : le knout. À l’ancienne. L’administration iranienne n’était-elle pas plurimillénaire ? Il fallait revenir à de sains principes d’organisation : le silence et le fouet. Bien sûr cette méthode infaillible avait l’inconvénient de ralentir (comme pour les pyramides, ou le palais de Persépolis) passablement les travaux. Elle augmentait aussi la pression sur les épaules de Morgan, qui du coup passait son temps à se plaindre ; il n’avait le temps de ne rien faire d’autre, disait-il, que de surveiller ses administrés. Les chercheurs étaient un peu épargnés. Sarah était épargnée. Faugier beaucoup moins. Les étrangers de passage, le Polonais, l’Italien ou moi comptions pour du beurre, comme disent les Français. Gilbert de Morgan nous méprisait respectueusement, nous ignorait avec égards, nous laissait profiter de toutes les facilités de son institut, et surtout du grand appartement au-dessus des bureaux, où Sarah sirotait son thé, où Faugier ne tenait pas en place, où nous parlions des théories du fou du musée Abguineh (nous avions fini par décider qu’il était fou), d’Adolf Hitler posant avec un tarbouche ou un turban sur le crâne et de son lointain inspirateur, le comte de Gobineau, l’inventeur de l’aryanité : l’auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines était aussi un orientaliste, premier secrétaire de la légation de France en Perse, puis ambassadeur, qui fit deux séjours en Iran au milieu du XIXe siècle — ses œuvres ont droit à trois beaux volumes dans cette fameuse collection de la Pléiade qui avait si injustement, d’après Morgan et Sarah, éjecté le pauvre Germain Nouveau. Le premier raciste de France, l’inspirateur de Houston Stewart Chamberlain, grand théoricien de la germanité haineuse qui le découvrit sur les conseils de Cosima Liszt et de Wagner, amis de Gobineau depuis novembre 1876 : Gobineau est aussi un wagnérien ; il écrira une cinquantaine de lettres à Wagner et à Cosima. Il ne pouvait mieux tomber, malheureusement, pour la postérité de la partie la plus noire de son œuvre ; c’est par le cercle de Bayreuth (Chamberlain principalement, qui épousera Eva Wagner) que ses théories aryennes sur l’évolution des races humaines suivent leur horrible chemin. Mais comme le faisait remarquer Sarah, Gobineau n’est pas antisémite, au contraire. Il considère la “race juive” comme étant une des plus nobles, savantes et industrieuses, des moins décadentes, des plus préservées du déclin général. L’antisémitisme, c’est Bayreuth, c’est Wagner, Cosima, Houston Chamberlain, Eva Wagner qui l’ajoutent. La liste effarante des disciples de Bayreuth, les terrifiants témoignages, Goebbels tenant la main de Chamberlain pendant son agonie, Hitler à son enterrement, Hitler ami intime de Winifred Wagner — quelle injustice quand on y pense, l’aviation alliée lance deux bombes incendiaires sur le Gewandhaus de Leipzig de ce pauvre Mendelssohn et pas une seule sur le théâtre du Festival de Bayreuth. Même les Alliés ont été malgré eux complices des mythes aryens — la destruction du théâtre de Bayreuth aurait été une grande perte pour la musique, certes. Qu’importe, on l’aurait reconstruit à l’identique, mais Winifred Wagner et son fils auraient connu un peu de cette destruction qu’ils avaient si bien déclenchée sur le monde, un peu de cette douleur de la perte en voyant partir en fumée l’héritage criminel de leur beau-père et grand-père. Si les bombes peuvent racheter le crime. Il est rageant de penser qu’un des liens qui unissent Wagner à l’Orient (au-delà des influences reçues à travers Schopenhauer, Nietzsche ou la lecture de l’Introduction à l’histoire du bouddhisme indien de Burnouf) soit l’admiration de Wagner pour l’ouvrage du comte de Gobineau Essai sur l’inégalité des races humaines — qui sait, Wagner a peut-être lu aussi Trois Ans en Asie ou les Nouvelles asiatiques. Cosima Wagner elle-même traduisit en allemand, pour les Bayreuther Blätter, une étude de Gobineau, Ce qui se passe en Asie ; Gobineau rendit souvent visite aux Wagner. Il les accompagne à Berlin pour la première triomphale du Ring, en 1881, cinq ans après la création à Bayreuth, deux ans avant la mort du maître à Venise, maître qui pense encore, dit-on, à la fin de sa vie, à l’écriture d’un opéra bouddhiste, Les Vainqueurs, dont le titre à l’air si peu bouddhiste faisait rire Sarah aux éclats — au moins autant que certaines remarques de ce pauvre Gobineau : elle était allée chercher ses œuvres complètes “à la cave”, c’est-à-dire dans la bibliothèque de l’institut, et je nous revois, alors que le second mouvement de l’Octuor de Mendelssohn commence, en train de lire à haute voix des fragments de Trois Ans en Asie. Même Faugier avait arrêté ses circonvolutions angoissées pour se pencher sur la prose du pauvre orientaliste.

Le personnage de Gobineau avait quelque chose de touchant — c’était un poète atroce et un romancier sans grand génie ; seuls ses récits de voyage et les nouvelles qu’il tira de ses souvenirs semblaient présenter un réel intérêt. Il était aussi sculpteur, et avait même exposé quelques bustes, dont une Valkyrie, une Sonata appassionata et une Reine Mab (Wagner, Beethoven, Berlioz : le bonhomme avait du goût), des marbres plutôt expressifs, d’une belle finesse, d’après les critiques. Il avait été assez fameux, dans les cercles du pouvoir ; il avait rencontré Napoléon III, sa femme et ses ministres ; il eut toute une carrière de diplomate, en poste en Allemagne, puis deux fois en Perse, en Grèce, au Brésil, en Suède et en Norvège ; il fréquenta Tocqueville, Renan, Liszt et de nombreux orientalistes de son temps, August Friedrich Pott le sanskritiste allemand ou Jules Mohl l’iranisant français, premier traducteur du Shah Namé. Julius Euting lui-même, grand savant oriental de la Strasbourg allemande, racheta entièrement et pour le compte du Reich l’ensemble de l’héritage Gobineau après sa mort : les sculptures, les manuscrits, les lettres, les tapis, tout ce qu’un orientaliste laisse derrière lui comme breloques : le hasard et la Première Guerre mondiale ont fait que cette collection est redevenue française en 1918 — il est étrange de penser que les millions de morts de cette guerre idiote n’avaient pour objectif, en dernière instance, que de priver l’Autriche des plages adriatiques et de récupérer les vieilleries de la succession Gobineau, bogartées par les Teutons. Malheureusement, tous ces gens sont morts pour rien : il y a des millions d’Autrichiens en vacances en Istrie et en Vénétie, et l’université de Strasbourg a renoncé depuis longtemps, dans son petit musée, à exposer les reliques de Gobineau, victime du racisme théorique de son siècle, qui brûlent les mains des conservateurs successifs de l’endroit.

Le comte de Gobineau avait la démocratie en horreur — “Je hais mortellement le pouvoir populaire”, disait-il. Il savait être d’une grande violence ironique envers la bêtise supposée des temps, celle d’un monde peuplé d’insectes, armés d’instruments de ruine, “attachés à jeter à terre ce que j’ai respecté, ce que j’ai aimé ; un monde qui brûle les villes, abat les cathédrales, ne veut plus de livres, ni de musique, ni de tableaux et substitue à tout la pomme de terre, le bœuf saignant et le vin bleu”, écrit-il dans son roman Les Pléiades, qui s’ouvre par cette longue diatribe contre les imbéciles qui n’est pas sans rappeler les discours des intellectuels d’extrême droite d’aujourd’hui. Le fondement des théories racistes de Gobineau était la déploration : le sentiment de la longue décadence de l’Occident, le ressentiment envers le vulgaire. Où est l’empire de Darius, où est la grandeur de Rome ? Mais contrairement à ses disciples postérieurs, il ne voyait pas dans “l’élément juif” le responsable de la déchéance de la race aryenne. Pour lui (et c’est évidemment un élément qui ne devait pas être du goût de Wagner ou de Chamberlain), le meilleur exemple de la pureté de la race aryenne est la noblesse française, ce qui est plutôt comique. Cette œuvre de jeunesse, Essai sur l’inégalité des races humaines, doit autant aux approximations linguistiques qu’aux balbutiements des sciences humaines — mais Gobineau verra, en Perse, au cours de ses deux missions comme représentant de la France impériale, la réalité de l’Iran ; il sera convaincu, en découvrant Persépolis ou Ispahan, d’avoir vu juste quant à la grandeur des Aryens. Le récit de son séjour est brillant, souvent drôle, jamais raciste au sens moderne du terme, du moins en ce qui concerne les Iraniens. Sarah nous lisait des passages qui faisaient rire même Faugier l’angoissé. Je me rappelle cette phrase : “J’avoue que, parmi les périls qui attendent un voyageur en Asie, je mets au premier rang, sans nulle contestation, et sans me soucier des prétentions blessées des tigres, des serpents et des maraudeurs, les dîners britanniques qu’on est obligé de subir.” Sentence absolument réjouissante. Gobineau en rajoutait, sur les mets “proprement sataniques” servis par les Anglais et chez qui, dit-il, on sort de table malade ou affamé, “martyrisé ou mort de faim”. Ses impressions d’Asie allient les descriptions les plus savantes aux considérations les plus comiques.

Cette tisane a un goût acidulé de bonbon, artificiel, un goût anglais, aurait dit Gobineau. Loin des fleurs d’Égypte ou d’Iran. Il va falloir que je révise mon jugement sur l’Octuor de Mendelssohn, c’est encore plus intéressant que je ne l’imaginais. Ö1 Klassiknacht, ma vie est tout de même assez sinistre, je pourrais être en train de lire au lieu de ressasser de vieux souvenirs iraniens en écoutant la radio. Le fou du musée Abguineh. Dieu que Téhéran était triste. Le deuil éternel, la grisaille, la pollution. Téhéran ou la peine capitale. Cette tristesse était renforcée, encadrée, par la moindre lumière ; les fêtes abracadabrantes de la jeunesse dorée du nord de la ville, si elles nous distrayaient sur le moment, me précipitaient ensuite, par leur contraste éclatant avec la mort de l’espace public, dans un spleen profond. Ces jeunes femmes magnifiques qui dansaient, dans des tenues et des poses très érotiques, en buvant des bières turques ou de la vodka, sur de la musique interdite en provenance de Los Angeles remettaient ensuite leurs foulards et leurs manteaux et se perdaient dans la foule de la bienséance islamique. Cette différence si iranienne entre le biroun et l’andaroun, l’intérieur et l’extérieur de la maison, le privé et le public, que remarque déjà Gobineau, était poussée à l’extrême par la République islamique. On entrait dans un appartement ou une villa du nord de Téhéran et on se retrouvait soudain au milieu d’une jeunesse en maillot de bain qui s’amusait, un verre à la main, autour d’une piscine, parlait parfaitement anglais, français ou allemand et oubliait, dans l’alcool de contrebande et le divertissement, le gris du dehors, l’absence de futur au sein de la société iranienne. Il y avait quelque chose de désespéré dans ces soirées ; un désespoir dont on sentait qu’il pouvait se transformer, pour les plus courageux ou les moins nantis, en cette énergie violente propre aux révolutionnaires. Les descentes de la milice des mœurs étaient, selon les périodes et les gouvernements, plus ou moins fréquentes ; on entendait des bruits, selon lesquels un tel aurait été arrêté, un tel passé à tabac, une telle humiliée par un examen gynécologique pour prouver qu’elle n’avait pas eu de relations sexuelles hors mariage. Ces récits, qui me rappelaient toujours l’atroce examen proctologique subi par Verlaine en Belgique après son algarade avec Rimbaud, faisaient partie du quotidien de la ville. Les intellectuels et les universitaires, pour beaucoup, n’avaient plus l’énergie de la jeunesse, ils se divisaient en plusieurs catégories : ceux qui avaient réussi, bon an, mal an, à se construire une existence plus ou moins confortable “en marge” de la vie publique ; ceux qui redoublaient d’hypocrisie pour profiter le plus possible des prébendes du régime et ceux qui, nombreux, souffraient d’une dépression chronique, d’une tristesse sauvage qu’ils soignaient plus ou moins bien en se réfugiant dans l’érudition, dans les voyages imaginaires ou les paradis artificiels. Je me demande ce que devient Parviz — le grand poète à barbe blanche ne m’a pas donné de ses nouvelles depuis des lustres, je pourrais lui écrire, il y a si longtemps que je ne l’ai pas fait. Quel prétexte trouver ? Je pourrais traduire en allemand un de ses poèmes, mais c’est une expérience terrifiante de traduire d’une langue qu’on ne connaît pas vraiment, on a l’impression de nager dans le noir — un lac calme ressemble à une mer démontée, un bassin d’agrément à une rivière profonde. À Téhéran c’était plus simple, il était là et pouvait m’expliquer, presque mot à mot, le sens de ses textes. Peut-être n’est-il même plus à Téhéran. Peut-être vit-il en Europe ou aux États-Unis. Mais j’en doute. La tristesse de Parviz (comme celle de Sadegh Hedayat) venait justement du double échec de ses brèves tentatives d’exil, en France et en Hollande : l’Iran lui manquait ; il était rentré au bout de deux mois. Évidemment, de retour à Téhéran, il avait suffi de quelques minutes pour qu’il déteste de nouveau ses concitoyens. Chez les femmes de la police des frontières en marnaé qui prennent votre passeport à l’aéroport de Mehrâbad, racontait-il, on ne reconnaît ni le bourreau, ni la victime ; elles portent la cagoule noire de l’exécuteur médiéval ; elles ne vous sourient pas ; elles sont flanquées de soudards en parka kaki armés de fusils d’assaut G3 made in the Islamic Republic of Iran, dont on ne sait s’ils sont là pour les protéger des étrangers qui débarquent de ces avions impurs ou les fusiller au cas où elles leur manifesteraient trop de sympathie. On ignore toujours (et Parviz soufflait cela avec une résignation ironique, un mélange tout à fait iranien de tristesse et d’humour) si les femmes de la Révolution iranienne sont les maîtresses ou les otages du pouvoir. Les fonctionnaires en tchador de la Fondation des déshérités sont parmi les femmes les plus riches et les plus puissantes d’Iran. Les fantômes sont mon pays, disait-il, ces ombres, ces corneilles du peuple auxquelles on attache solidement leur voile noir quand on les exécute par pendaison, pour éviter une indécence, parce que l’indécence ici n’est pas la mort, qui est partout, mais l’oiseau, l’envol, la couleur, surtout la couleur de la chair des femmes, si blanche, si blanche — elle ne voit jamais le soleil et risquerait d’aveugler les martyrs par sa pureté. Chez nous, les bourreaux en capuche noire de deuil sont aussi les victimes que l’on pend à loisir pour les punir de leur irréductible beauté, et on pend, et on pend, et on fouette, on bastonne à plaisir ce que l’on aime et trouve beau, et la beauté elle-même prend le fouet, à son tour la corde, la hache et accouche du coquelicot des martyrs, fleur sans parfum, pure couleur, pur hasard du talus, rouge, rouge, rouge — tout maquillage est interdit à nos fleurs du martyre, car elles sont la douleur même et meurent nues, elles, elles ont le droit de mourir rouges sans être revêtues de noir, les fleurs du martyre. Les lèvres sont toujours trop rouges pour l’État qui y voit une concurrence indécente — seuls les saints et les martyrs peuvent souffler la douceur rouge de leur sang sur l’Iran, cela est interdit aux femmes qui doivent par décence teinter leurs lèvres de noir, de noir, et faire preuve de discrétion quand nous les étranglons, regardez ! Regardez ! Nos jolis morts n’ont rien à envier à personne, ils se balancent noblement au haut des grues, décemment exécutés, ne venez pas nous reprocher notre manque de technologie, nous sommes un peuple de beauté. Nos chrétiens, par exemple, sont magnifiques. Ils célèbrent la mort sur la Croix et se souviennent de leurs martyrs tout comme nous. Nos zoroastriens sont magnifiques. Ils portent des masques de cuir où le feu reflète la grandeur de l’Iran, ils donnent leurs corps à pourrir et nourrissent les oiseaux de leur chair morte. Nos bouchers sont magnifiques. Ils égorgent les bêtes avec le plus grand respect comme au temps des prophètes et de la lumière de Dieu. Nous sommes grands comme Darius, plus grands, Anoushirvan, plus grands, Cyrus, plus grands, les prophètes ont prêché la ferveur révolutionnaire et la guerre, à la guerre nous avons respiré dans le sang comme dans les gaz de combat.

Nous avons su respirer dans le sang, emplir nos poumons de sang et profiter pleinement de la mort. Nous avons transmuté la mort en beauté des siècles durant, le sang en fleurs, en fontaines de sang, rempli les vitrines des musées d’uniformes maculés de sang et de lunettes brisées par le martyre et nous en sommes fiers, car chaque martyr est un coquelicot qui est rouge qui est un peu de beauté qui est ce monde. Nous avons fabriqué un peuple liquide et rouge, il vit dans la mort et est heureux en Paradis. Nous avons tendu une toile noire sur le Paradis pour le protéger du soleil. Nous avons lavé nos cadavres dans la rivière du Paradis. Paradis est un mot persan. Nous y donnons à boire aux passants l’eau de la mort sous les tentes noires du deuil. Paradis est le nom de notre pays, des cimetières où nous vivons, le nom du sacrifice.

Parviz ne savait pas parler en prose ; pas en français, en tout cas. En persan il gardait sa noirceur et son pessimisme pour ses poèmes, il était beaucoup moins grave, plein d’humour ; ceux qui, comme Faugier ou Sarah, connaissaient assez bien la langue pour en profiter riaient souvent aux éclats — il racontait avec plaisir des histoires drôles, salaces, dont on se serait étonné, partout ailleurs dans le monde, qu’un grand poète les connaisse. Parviz parlait aussi souvent de son enfance à Qom dans les années 1950. Son père était un religieux, un penseur, qu’il appelle toujours “l’homme en noir” dans ses textes, si ma mémoire est bonne. C’est grâce à “l’homme en noir” qu’il lit les philosophes de la tradition persane, depuis Avicenne jusqu’à Ali Shariati — et les poètes mystiques. Parviz connaissait par cœur un nombre extraordinaire de vers classiques, de Roumi, de Hafez, de Khadjou, de Nezami, de Bidel, et modernes, de Nima, de Shamlou, de Sepehri ou d’Akhavan-Sales. Une bibliothèque ambulante — Rilke, Essenine, Lorca, Char, il savait sur le bout des doigts (en persan et en version originale) des milliers de poèmes. Le jour de notre rencontre, en apprenant que j’étais viennois, il avait cherché dans sa mémoire, comme on parcourt une anthologie, et était revenu de ce bref voyage intérieur avec un poème de Lorca, en espagnol, “En Viena hay diez muchachas, un hombro donde solloza la muerte y un bosque de palomas disecadas”, auquel je ne comprenais goutte, évidemment, il a fallu qu’il traduise, “À Vienne il y a dix jeunes filles, une épaule sur laquelle la mort sanglote et une forêt de pigeons empaillés”, puis il m’a regardé très sérieusement et m’a demandé “c’est vrai ? Je n’y suis jamais allé.”

C’est Sarah qui est intervenue à ma place, “oh c’est vrai, oui, surtout pour les pigeons empaillés.

— Voilà qui est intéressant, une ville taxidermiste.”

Je n’étais pas sûr que la conversation aille dans un sens qui me fût très favorable, alors j’ai fait les gros yeux à Sarah, ce qui l’a immédiatement réjouie, voilà l’Autrichien qui se vexe, il n’y a rien qui ne la mette plus en joie que d’exposer publiquement mes défauts — l’appartement de Parviz était petit mais confortable, rempli de livres et de tapis ; étrangement, il se trouvait dans une avenue au nom de poète, Nezami ou Attâr, je ne sais plus. On oublie facilement les choses importantes. Il faut que j’arrête de penser à voix haute, si jamais on m’enregistrait, quelle honte. J’ai peur de passer pour fou. Pas un fou comme le fou du musée Abguineh ou comme l’ami Bigler mais un cinglé quand même. Le type qui parle à sa radio et son ordinateur portable. Qui discute avec Mendelssohn et sa tasse de Red Love acidulé. J’aurais pu rapporter moi aussi un samovar d’Iran, tiens. Je me demande ce que Sarah a fait du sien. Rapporter un samovar plutôt que des disques, des instruments de musique et les œuvres de poètes que je ne comprendrai jamais. Est-ce que je parlais tout seul, autrefois ? Est-ce que j’inventais des rôles, des voix, des personnages ? Mon vieux Mendelssohn, il faut que je t’avoue que je connais en fin de compte assez mal ton œuvre. Que veux-tu, on ne peut pas tout écouter, tu n’es pas fâché j’espère. Je connais ta maison, par contre, à Leipzig. Le petit buste de Goethe sur ton bureau. Goethe ton parrain, ton premier maître. Goethe qui entendit deux enfants prodiges, le petit Mozart et toi. J’ai vu tes aquarelles, tes beaux paysages suisses. Ton salon. Ta cuisine. J’ai vu le portrait de la femme que tu aimais et les souvenirs de tes voyages en Angleterre. Tes enfants. J’ai imaginé une visite de Clara et Robert Schumann, tu sortais précipitamment de ton cabinet de travail pour les accueillir. Clara était resplendissante ; elle portait une petite coiffe, ses cheveux attachés sur l’arrière, quelques anglaises tombaient sur ses tempes et encadraient son visage. Robert avait des partitions sous le bras et un peu d’encre sur sa manchette droite, tu as ri. Vous vous êtes tous assis au salon. Le matin même tu avais reçu une lettre d’Ignaz Moscheles de Londres t’annonçant son accord pour venir enseigner à Leipzig dans le tout nouveau conservatoire que tu venais de fonder. Moscheles ton professeur de piano. Tu annonces ces excellentes nouvelles à Schumann. Vous allez donc travailler tous ensemble. Si Schumann accepte, bien entendu. Et il accepte. Puis vous déjeunez. Puis vous sortez vous promener, je vous ai toujours imaginés grands marcheurs, Schumann et toi. Il te reste quatre ans à vivre. Dans quatre ans Moscheles et Schumann porteront ton cercueil.

Sept ans plus tard, ce sera Schumann qui plongera, à Düsseldorf, dans le Rhin et la démence.

Je me demande, mon vieux Mendel, ce qui me prendra d’abord, la mort ou la folie.

“Docteur Kraus ! Docteur Kraus ! Je vous enjoins de répondre à cette question. Il paraît, d’après les dernières investigations de ces légistes de l’âme que sont les psychiatres post mortem, que Schumann n’était pas plus aliéné que vous et moi. Qu’il était tout simplement triste, profondément triste des difficultés de sa relation amoureuse, de la fin de sa passion, tristesse qu’il oubliait dans l’alcool. Clara l’a laissé mourir abandonné pendant deux longues années au fond de son asile, voilà la vérité, docteur Kraus. La seule personne (avec Brahms, mais vous serez d’accord, Brahms ne compte pas) qui lui a rendu visite, Bettina von Arnim, la sœur de Brentano, le confirme d’ailleurs. D’après elle Schumann était enfermé injustement. Ce n’est pas Hölderlin dans sa tour. D’ailleurs le dernier grand cycle pour piano de Schumann, les Chants de l’aube, composé à peine six mois avant son internement, est inspiré par Hölderlin et dédié à Bettina Brentano von Arnim. Est-ce que Schumann pensait à la tour de Hölderlin au bord du Neckar, est-ce qu’il en avait peur, Kraus, qu’en pensez-vous ?

— L’amour peut nous dévaster, j’en ai la conviction profonde, docteur Ritter. Mais on ne peut jurer de rien. En tout cas je vous recommande de prendre ces médicaments pour vous reposer un peu, mon ami. Vous avez besoin de calme et de repos. Et non, je ne vous prescrirai pas d’opium pour ralentir votre métabolisme, comme vous dites. On n’éloigne pas l’instant de la mort en ralentissant son métabolisme, en étirant le temps, docteur Ritter, c’est une idée tout à fait enfantine.

— Mais enfin, cher Kraus, que donnait-on à Schumann pendant deux ans dans son asile à Bonn ? Du bouillon de poule ?

— Je l’ignore, docteur Ritter, je n’en sais foutre rien. Je sais juste que les médecins de l’époque ont diagnostiqué une melancholia psychotica qui a nécessité son internement.

— Ah les médecins sont terribles, jamais vous ne contrediriez un confrère ! Des charlatans, Kraus ! Des charlatans ! Des vendus ! Melancholia psychotica, my ass ! Il se portait comme un charme, c’est ce qu’affirme la Brentano ! Il a juste eu un petit coup de moins bien. Un petit coup de moins bien, le Rhin l’a réveillé, l’a même revivifié, en bon Allemand le Rhin l’a ressuscité, les ondines lui ont caressé les parties et hop ! Figurez-vous, Kraus, que déjà avant la visite de la Brentano il réclamait du papier à musique, une édition des Caprices de Paganini et un atlas. Un atlas, Kraus ! Schumann voulait voir le monde, quitter Endenich et son bourreau le Dr Richarz. Voir le monde ! Il n’y avait aucune raison pour l’enterrer dans cette maison de fous. C’est sa femme, la responsable de ses malheurs. Clara qui, malgré tous les rapports qu’elle recevait d’Endenich, n’est jamais allée le chercher. Clara qui a suivi à la lettre les recommandations criminelles de Richarz. C’était déjà Clara la responsable de cette crise que la médecine a transformée en un long enterrement. C’est la passion, la fin de la passion, l’angoisse de l’amour qui l’a rendu malade.

— Que voulez-vous dire par là, docteur Ritter, en finissant votre horrible philtre de pétales artificiels, croyez-vous que vous-même, peut-être, n’êtes pas si gravement atteint ? Que vous avez, vous aussi, juste « un petit coup de moins bien » dû à une question amoureuse et pas une longue et terrifiante maladie ?

— Docteur Kraus j’aimerais tellement que vous ayez raison. J’aimerais tellement avoir raison aussi pour Schumann. Les Chants de l’aube sont si… Si uniques. Hors du temps de Schumann, en dehors de son écriture. Schumann était hors de lui quand il a écrit les Chants de l’aube, quelques semaines avant la nuit fatale, juste avant les ultimes Variations des esprits qui m’ont toujours effrayé, composées autour du (pendant) le plongeon dans le Rhin. Mi bémol majeur. Un thème né d’une hallucination auditive, acouphène mélodique ou révélation divine, pauvre Schumann. Mi bémol majeur, la tonalité de la sonate des Adieux de Beethoven. Les fantômes et les adieux. L’aube, les adieux. Pauvre Eusebius. Pauvre Florestan, pauvres compagnons de David. Pauvres de nous.”

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