Étranges, les dialogues qui s’instaurent dans la géographie aléatoire des cimetières, pensais-je en me recueillant devant Heinrich Heine l’orientaliste (“Où sera le dernier repos du promeneur fatigué, sous les palmiers du Sud ou les tilleuls du Rhin ?” — rien de tout cela : sous les marronniers de Montmartre), une lyre, des roses, un papillon de marbre, un visage fin penché vers l’avant, entre une famille Marchand et une dame Beucher, deux tombes noires encadrant le blanc immaculé de Heine qui les surplombe en triste gardien. Un réseau souterrain relie les sépultures entre elles, Heine aux musiciens Hector Berlioz et Charles Valentin Alkan tout proches ou à Halévy le compositeur de La Juive, ils sont tous là, ils se tiennent compagnie, se serrent les coudes. Théophile Gautier l’ami du bon Henri Heine un peu plus loin, Maxime Du Camp qui accompagna Flaubert en Égypte et connut le plaisir avec Kutchuk Hanim ou Ernest Renan le très chrétien, il doit y avoir bien des débats secrets entre ces âmes, la nuit, des conversations animées transmises par les racines des érables et les feux follets, des concerts souterrains et silencieux auxquels assiste la foule assidue des défunts. Berlioz partageait son tombeau avec sa poor Ophelia, Heine était apparemment seul dans le sien, et cette pensée, pour si enfantine qu’elle fût, me provoqua une légère tristesse.
Sarah déambulait au hasard, se laissait guider par les noms du passé, sans consulter le plan obtenu gracieusement à l’accueil — ses pas nous menèrent tout naturellement à Marie du Plessis la Dame aux camélias et à Louise Colet qu’elle me présenta, si l’on peut dire. J’étais surpris par le nombre de chats qu’on trouve dans les cimetières parisiens, compagnons des poètes morts comme ils l’ont toujours été des vivants : un matou énorme, vert-de-gris, paressait sur un beau gisant inconnu, dont le noble drapé ne semblait se soucier ni des affronts des pigeons ni de la tendresse du mammifère.
Tous couchés ensemble, les chats, les bourgeois, les peintres et les chanteurs de variétés — le mausolée le plus fleuri, où se pressaient les touristes, était celui de la chanteuse Dalida, Italienne d’Alexandrie, tout près de l’entrée : une statue en pied de l’artiste, entourée de boules de buis, s’avançait, d’un pas, dans une robe transparente, vers les badauds ; derrière elle un soleil éclatant projetait ses rayons d’or sur une plaque de marbre noir, au centre d’un arc monumental d’un gris moiré : on aurait été bien en peine de deviner quelle déité vénérait la chanteuse de son vivant, à part peut-être Isis à Philae ou Cléopâtre à Alexandrie. Cette irruption du rêve oriental dans la résurrection des corps ne déplaisait sans doute pas à nombre de peintres jouissant de l’éternel repos au cimetière de Montmartre, dont Horace Vernet (son sarcophage était très sobre, une simple croix de pierre qui contrastait avec la peinture foisonnante de cet orientaliste martial) ou Théodore Chassériau, qui combine la précision érotique d’Ingres avec la fureur de Delacroix. Je l’imagine en grand conciliabule avec Gautier, son ami, de l’autre côté du cimetière — ils parlent de femmes, de corps de femmes, et discutent des mérites érotiques de la statue de la chanteuse alexandrine. Chassériau a fait le voyage d’Algérie, vécu un temps à Constantine, où il a posé son chevalet et peint, lui aussi, la chaste beauté mystérieuse des Algériennes. Je me demande si Halil Pasha possédait un tableau de Chassériau, sans doute : le diplomate ottoman ami de Sainte-Beuve et de Gautier, futur ministre des Affaires étrangères à Istanbul, possédait une collection magnifique de peintures orientalistes et de scènes érotiques : il acheta Le Bain turc d’Ingres, et il est plaisant de penser que ce Turc originaire d’Égypte, issu d’une grande famille de serviteurs de l’État, collectionnait de préférence les toiles orientalistes, les femmes d’Alger, les nus, les scènes de harem. Il y aurait un beau roman à écrire sur la vie de Halil Pasha d’Égypte, qui rejoint le corps diplomatique d’Istanbul plutôt que celui de son pays natal car, explique-t-il dans la lettre en français qu’il écrit au grand vizir, “il a des problèmes oculaires causés par la poussière du Caire”. Il commence sa brillante carrière à Paris, comme commissaire égyptien de l’Exposition internationale de 1855, puis participe l’année suivante au congrès mettant fin à la guerre de Crimée. Il aurait pu rencontrer Faris Chidiac le grand auteur arabe cher au cœur de Sarah, qui donne son immense roman à imprimer à Paris au même moment, dans l’imprimerie des frères Pilloy, sise 50, boulevard de Montmartre, à un jet de pierre de ces tombes que nous visitions si religieusement. Halil Pasha est enterré à Istanbul, je crois ; un jour j’aimerais aller fleurir la tombe de cet Ottoman des deux rives — j’ignore tout à fait qui il fréquenta ici à Vienne, entre 1870 et 1872, pendant que Paris vivait une guerre puis une révolution de plus, cette Commune qui allait contraindre son ami Gustave Courbet à l’exil. Halil Pasha rencontre Courbet lors de son second séjour parisien, et lui commande des toiles — d’abord le tendre Sommeil, acheté pour vingt mille francs, évocation de la luxure et de l’amour homosexuel, deux femmes endormies, nues, enlacées, une brune et une blonde, dont les chevelures et les carnations s’opposent merveilleusement. On donnerait cher pour avoir une transcription de la conversation qui donna lieu à cette commande, et plus cher encore pour avoir assisté à la suivante, celle de la commande de L’Origine du monde : le jeune Ottoman s’offre un sexe de femme en gros plan, peint par un des artistes les plus doués pour le réalisme de la chair, tableau absolument scandaleux, direct et sans détour qui restera dissimulé au grand public pendant des décennies. On imagine le plaisir de Halil Pasha à posséder un tel joyau secret, une vulve brune et deux seins, que le petit format rend facile à dissimuler, dans son cabinet de toilette, derrière un voile vert, s’il faut en croire Maxime Du Camp, qui déteste autant Courbet que les fantaisies et la richesse de l’Ottoman. L’identité de la propriétaire de cette toison pubienne si brune et de ces seins de marbre reste encore à déterminer ; Sarah aimerait beaucoup qu’il s’agisse du sexe de Marie-Anne Detourbay alias Jeanne de Tourbey, qui mourut comtesse de Loynes, fit rêver Gustave Flaubert et fut la maîtresse — la muse — d’une bonne partie de ce Tout-Paris littéraire des années 1860, y compris peut-être celle du fringant Halil Bey. La tombe de Jeanne de Tourbey se trouvait quelque part dans ce cimetière de Montmartre, pas très loin de celles de Renan ou Gautier qu’elle avait reçus dans son salon, à l’époque où on lui donnait le nom terrifiant de “demi-mondaine” ; nous ne l’avons pas trouvée, cette tombe, soit que la végétation la dissimulât, soit que les autorités, fâchées d’héberger des os pelviens si scandaleux, eussent décidé d’en soustraire le sarcophage au regard concupiscent des passants. Sarah aimait à imaginer, sous les marronniers de la grande avenue bordée de mausolées, que pour Halil Bey ce sexe doucement entrouvert était le souvenir d’une femme désirée, dont il avait demandé à Courbet de dissimuler le visage par discrétion ; il pouvait ainsi contempler son intimité sans risquer de compromettre la demoiselle.
Quelle que soit l’identité réelle du modèle, si on la découvre un jour, il n’en reste pas moins que nous devons à l’Empire ottoman et à un de ses plus éminents diplomates un des joyaux de la peinture érotique européenne. Les Turcs eux-mêmes n’étaient pas insensibles aux beautés des mirages orientalistes, loin de là, disait Sarah — témoins Halil Bey le diplomate collectionneur ou le premier peintre orientaliste d’Orient, l’archéologue Osman Hamdi, auquel nous devons la découverte des sarcophages de Saïda et de magnifiques tableaux de “scènes de genre” orientales.
Cette promenade dans le monde merveilleux du souvenir avait redonné de l’énergie à Sarah ; elle oubliait la rédaction de sa thèse pour voyager d’une tombe à l’autre, d’une époque à l’autre, et lorsque l’ombre noire du pont Caulaincourt (les sépultures qu’il surplombe sont dans l’obscurité éternelle) et de ses piliers de métal riveté commença à envahir la nécropole, il nous fallut à regret quitter le passé pour retrouver l’ébullition de la place de Clichy : j’avais dans la tête un bizarre mélange de pierres tombales et de sexes féminins, un camposanto tout à fait païen, dessinant en imagination une Origine du monde aussi rousse que la chevelure de Sarah descendant vers la grande place encombrée d’autobus de touristes.
Malgré tous mes efforts ce bureau est aussi encombré que le cimetière de Montmartre, un affreux bordel. J’ai beau ranger, ranger, ranger, rien n’y fait. Les livres et les papiers s’y accumulent avec la force d’une marée montante dont on attendrait vainement le jusant. Je déplace, j’ordonne, j’empile ; le monde s’obstine à déverser sur mon minuscule espace de travail ses tombereaux de merde. Pour poser l’ordinateur je dois chaque fois pousser ces déchets comme on balaye un tas de feuilles mortes. Publicités, factures, relevés de comptes qu’il faut trier, classer, archiver. Une cheminée, voilà la solution. Une cheminée ou une déchiqueteuse à papier, la guillotine du fonctionnaire. À Téhéran un vieux diplomate français nous avait raconté qu’autrefois, quand la prude République islamique interdisait l’importation d’alcool même aux ambassades, les scribes consulaires morfondus avaient transformé une vieille déchiqueteuse manuelle en pressoir et faisaient du vin dans leur cave, en collaboration avec les Italiens d’en face, pour se désennuyer ; ils commandaient des hectogrammes de bon raisin d’Oroumiyé, le pressaient, le vinifiaient dans des bassines de buanderie et le mettaient en bouteille. Ils avaient même imprimé de jolies étiquettes, avec un petit croquis de leur légation, Cuvée Neauphle-le-Château, du nouveau nom que l’Iran révolutionnaire avait imposé à l’ancienne avenue de France, avenue Neauphle-le-Château. Ces dignes descendants des moines de l’abbaye de Thélème s’offraient donc un peu de consolation dans leur cloître, et on raconte qu’à l’automne toute l’avenue sentait fort la vinasse, dont l’odeur acide s’échappait des soupiraux et narguait les policiers iraniens en faction devant les augustes édifices. Les crûs étaient bien sûr sujets aux aléas non seulement de la qualité du raisin, mais aussi de celle de la main-d’œuvre : les fonctionnaires étaient souvent renouvelés, et tel ou tel œnologue (par ailleurs comptable, agent d’état civil ou chiffreur) était parfois rappelé dans la mère patrie, provoquant le désespoir de la communauté si ce départ devait se produire avant la mise en bouteilles.
Je n’ai accordé foi à ces récits que lorsque le diplomate a exhumé à nos yeux ébaubis une de ces divines ampoules : malgré la poussière, l’étiquette était encore lisible ; le niveau de liquide avait baissé d’un bon quart et le bouchon, couvert de moisissures, à demi sorti du goulot, était un bubon renflé, verdâtre et strié de veines violettes qui ne donnait pas du tout envie de le retirer. Je me demande si la déchiqueteuse en question est toujours dans un sous-sol de l’ambassade de France à Téhéran. Sans doute. Un instrument de ce genre ferait merveille dans mon bureau — finie la paperasse, transformée en languettes de papier, en écheveau facile à mettre en pelote et à balancer. “Les étudiants dans la ligne de l’Imam” avaient patiemment reconstitué, à Téhéran, tous les câbles et rapports de l’ambassade américaine, des jours durant ; des garçons et des filles s’étaient attelés au gigantesque puzzle des corbeilles yankees, avaient sagement recollé les feuilles passées à la déchiqueteuse, prouvant ainsi qu’il valait bien mieux, en Iran, se servir de ces machines pour presser du raisin plutôt que pour détruire des documents secrets : tous les télégrammes confidentiels avaient été publiés par “Les étudiants dans la ligne de l’Imam” qui avaient pris d’assaut l’ambassade, “nid d’espions” ; une dizaine de volumes étaient parus, et les stries sur les pages montraient, si besoin était, les prodiges de patience dont il avait fallu faire preuve pour remettre bout à bout ces bandes de trois millimètres de large dans le seul but d’embarrasser l’oncle Sam en rendant publiques ses cachotteries. Je me demande si de nos jours les destructeurs de papier fonctionnent encore de la même façon ou si un ingénieur états-unien a été sommé de les améliorer pour éviter qu’une cohorte d’étudiants tiers-mondistes puisse déchiffrer, armé seulement de loupes, les secrets les mieux gardés du Département d’État. Après tout, WikiLeaks n’est que la version postmoderne des bâtons de colle des révolutionnaires iraniens.
Mon ordinateur est un ami fidèle, sa lumière bleutée un tableau mouvant dans la nuit — il faudrait que je change cette image, cette toile de Paul Klee est là depuis si longtemps qu’on ne la voit même plus, recouverte par les icônes du bureau qui s’accumulent comme des papiers virtuels. On a ses rituels, ouvrir le courrier, virer les indésirables, les promotions, les newsletters, aucun message, en réalité, parmi les quinze nouveaux, juste des scories, des résidus de l’avalanche perpétuelle de merde qu’est le monde d’aujourd’hui. J’espérais un mail de Sarah. Bon, il faut prendre l’initiative. Nouveau. À Sarah. Objet, de Vienne. Très chère j’ai reçu ce matin — non, hier matin, hop — ton tiré à part, j’ignorais qu’on en imprimait encore… Merci beaucoup, mais quelle horreur ce vin des morts ! Je suis préoccupé, du coup. Vas-tu bien ? Que fais-tu au Sarawak ? Ici c’est la routine. Le marché de Noël vient d’ouvrir au milieu de l’université. Atroces odeurs de vin chaud et de saucisses. Est-ce que tu comptes repasser en Europe bientôt ? Donne de tes nouvelles. Je t’embrasse fort. Envoyé sans réfléchir à 4 h 39. J’espère qu’elle ne va pas s’en rendre compte, c’est un peu pathétique d’envoyer des messages à 4 h 39 du matin. Elle sait que je me couche tôt, d’habitude. Elle va peut-être s’imaginer que je rentre d’une soirée. Je pourrais cliquer sur son nom et tous ses mails m’apparaîtraient d’un coup, triés par ordre chronologique. Ce serait trop triste. J’ai encore un dossier intitulé Téhéran, je ne jette rien. Je ferais un bon archiviste. Pourquoi est-ce que je lui ai parlé de vin chaud et de saucisses, quel imbécile. Bien trop décontracté pour être honnête, ce courrier. On ne peut pas rattraper un message une fois qu’il est jeté dans le Grand Mystère des flux électroniques. C’est dommage. Tiens, j’avais oublié ce texte écrit après mon retour de Téhéran. Pas son contenu glaçant. Je revois Gilbert de Morgan dans son jardin à Zafaraniyé. Cette étrange confession, quelques semaines avant que Sarah ne quitte l’Iran si précipitamment. Il n’y a pas de hasard, dirait-elle. Pourquoi ai-je tenu à faire le récit de cet après-midi-là ? Pour me débarrasser de ce souvenir poisseux, pour en discuter encore et encore avec Sarah, pour l’enjoliver de toutes mes connaissances sur la Révolution iranienne ou pour le plaisir, si rare, d’écrire en français ?
“Il n’est pas dans mes habitudes de parler d’amour, et encore moins de parler de moi, mais puisque vous vous intéressez à ces chercheurs en Orient perdus dans leur sujet d’étude il faut que je vous raconte une histoire tout à fait exceptionnelle et en bien des aspects terrifiante, qui me touche de près. Vous vous souvenez sans doute que je me trouvais ici, à Téhéran, entre 1977 et août 1981. J’ai assisté à la Révolution et au début de la guerre Iran-Irak, jusqu’à ce que les relations entre la France et l’Iran soient à ce point tendues qu’on nous évacue et que l’Institut français d’iranologie soit mis en sommeil.”
Gilbert de Morgan parlait d’une voix un peu gênée ; la fin d’après-midi était étouffante ; le sol était une dalle de four qui renvoyait la chaleur accumulée pendant la journée. La pollution glissait son voile rosâtre sur les montagnes encore enflammées par les derniers rayons du soleil ; même la treille dense au-dessus de nos têtes paraissait accuser la sécheresse de l’été. La gouvernante Nassim Khanom nous avait servi des rafraîchissements, une délicieuse eau de bergamote glacée à laquelle Morgan rajoutait de longues rasades de vodka arménienne : le niveau d’alcool, dans le joli carafon, baissait régulièrement et Sarah, qui avait déjà été témoin des penchants atrabilaires de son maître, l’observait d’un air légèrement inquiet, me semblait-il — mais peut-être s’agissait-il seulement d’une attention soutenue. La chevelure de Sarah luisait dans le soir. Nassim Khanom nous tournait autour pour apporter toutes sortes de douceurs, pâtisseries ou candi safrané et, au milieu des roses et des pétunias, on oubliait le bruit de la rue, les klaxons et même les effluves de gasoil des autobus qui passaient en trombe juste de l’autre côté du mur du jardin en faisant légèrement vibrer le sol et tinter les glaçons dans les verres. Gilbert de Morgan poursuivait son récit, sans prêter attention ni aux mouvements de Nassim Khanom, ni au vacarme de l’avenue Vali-Asr ; des marques de sueur grandissaient autour de ses aisselles et sur sa poitrine.
“Il faut que je vous raconte l’histoire de Frédéric Lyautey, poursuivait-il, un jeune homme originaire de Lyon, chercheur débutant lui aussi, spécialiste de poésie persane classique, qui fréquentait l’université de Téhéran au moment des premières manifestations contre le shah. Malgré nos mises en garde, il était de tous les cortèges ; il se passionnait pour la politique, pour les ouvrages d’Ali Shariati, pour les clercs en exil, pour les activistes de tout poil. À l’automne 1977, au cours des manifestations qui suivirent la mort de Shariati à Londres (on était certain, à l’époque, qu’il avait été assassiné), Lyautey a été arrêté une première fois par la Savak, la police secrète, puis remis en liberté presque immédiatement lorsqu’on s’aperçut qu’il était français ; remis en liberté après, tout de même, un léger passage à tabac, comme il disait, qui nous effraya tous : on l’a vu réapparaître à l’institut couvert de bleus, les yeux gonflés et surtout, plus terrifiant encore, deux ongles en moins à la main droite. Il ne paraissait pas affecté outre mesure par cette épreuve ; il en riait presque et ce courage apparent, au lieu de nous rassurer, nous inquiétait : même les plus forts auraient été ébranlés par la violence et la torture, mais Lyautey en tirait une énergie bravache, un sentiment de supériorité si bizarre qu’il nous faisait soupçonner que sa raison, au moins autant que son corps, avait été touchée par les tortionnaires. Il était scandalisé par la réaction de l’ambassade de France qui, racontait-il, lui avait signifié que, somme toute, c’était bien fait pour lui, qu’il n’avait pas à se mêler de ces manifestations qui ne le regardaient pas et qu’il se le tienne pour dit. Lyautey avait assiégé le bureau de l’ambassadeur Raoul Delaye pendant des jours, avec son bras encore en écharpe et sa main bandée, pour lui expliquer sa façon de penser, jusqu’à ce qu’il réussisse à l’apostropher à l’occasion d’une réception : nous étions tous présents, archéologues, chercheurs, diplomates et nous avons vu Lyautey, les pansements crasseux, le cheveu long et gras, perdu dans un jean trop grand, prendre à partie le si civil Delaye qui ignorait absolument qui il était — il faut dire à la décharge de l’ambassadeur que contrairement à aujourd’hui les chercheurs et étudiants français étaient nombreux à Téhéran. Je me souviens parfaitement de Lyautey, rouge et postillonnant, en train de cracher sa rancœur et ses messages révolutionnaires à la face de Delaye jusqu’à ce que deux gendarmes se jettent sur le forcené, qui se mit à déclamer des poèmes en persan, hurlant et gesticulant, des vers très violents que je ne connaissais pas. Un peu consternés, nous vîmes comment, dans un coin des jardins de l’ambassade, Lyautey dut faire état de sa qualité de membre de l’Institut d’iranologie pour que les gendarmes acceptent de le laisser partir sans le confier à la police iranienne.
Bien sûr, la plupart des présents l’avaient reconnu et de bonnes âmes s’empressèrent d’informer l’ambassadeur de l’identité de l’importun : blême de colère, Delaye promit de faire expulser d’Iran ce « fou furieux », mais, ému soit par les tortures que le jeune homme avait subies, soit par son patronyme et la relation qu’il pouvait avoir avec feu le maréchal du même nom, il n’en fit rien ; pas plus que les Iraniens, dont on peut supposer qu’ils avaient d’autres chats à fouetter que de s’occuper des révolutionnaires allogènes, ne le mirent dans le premier avion pour Paris, ce qu’ils durent sans doute regretter par la suite.
Toujours est-il qu’au sortir de cette réception, nous le trouvâmes tranquillement assis sur le trottoir, devant l’ambassade d’Italie, à quelques pas de la porte de la résidence, en train de fumer ; il semblait parler tout seul, ou continuer à marmonner ces vers inconnus, un illuminé ou un mendiant, et j’ai un peu honte d’avouer que si un camarade n’avait pas insisté pour que nous le ramenions chez lui, j’aurais enfilé l’avenue de France dans l’autre sens en abandonnant Lyautey à son sort.
« L’affaire Lyautey » fut évoquée dès le surlendemain par Charles-Henri de Fouchécour, alors directeur de notre institut, qui avait dû se faire remonter les bretelles par l’ambassade ; Fouchécour est un grand savant, aussi sut-il oublier presque immédiatement l’incident pour se replonger dans ses chers miroirs aux princes, et alors que nous aurions dû nous inquiéter de la santé de Lyautey, nous préférâmes, tous, amis, chercheurs, autorités, nous en désintéresser.”
Gilbert de Morgan marqua une pause dans son récit pour vider son verre en y faisant rouler des glaçons qui n’avaient pas eu le temps de fondre ; Sarah me jeta de nouveau un coup d’œil inquiet, même si rien dans le discours posé du maître ne laissait percevoir la moindre trace d’ébriété — je ne pouvais m’empêcher de penser que lui aussi, comme ce Lyautey dont il racontait l’histoire, portait un patronyme célèbre, du moins en Iran : Jacques de Morgan fut le fondateur, après Dieulafoy, de l’archéologie française en Perse. Est-ce que Gilbert avait un lien de parenté avec le pilleur de tombes officiel de la IIIe République française, je n’en sais rien. Le soir tombait sur Zafaraniyé et le soleil commençait enfin à disparaître dans le feuillage des platanes. L’avenue Vali-Asr devait être un gigantesque embouteillage à cette heure — tellement bouchée qu’il ne servait plus à rien de klaxonner, ce qui amenait un peu de calme dans le jardin de la minuscule villa où Morgan, après s’être resservi un verre, continuait à raconter son histoire :
“Nous n’avons plus rien su de Fred Lyautey pendant quelques semaines — il apparaissait de temps en temps à l’institut, prenait un thé avec nous sans rien dire de spécial et repartait. Son aspect physique était redevenu normal ; il ne participait pas à nos discussions sur l’agitation sociale et politique ; il nous regardait juste en souriant, avec un air vaguement supérieur, peut-être un rien méprisant, en tout cas tout à fait irritant, comme s’il était le seul à comprendre les événements en cours. La Révolution était en marche, même si, début 1978, dans les cercles que nous fréquentions, personne ne pouvait croire à la chute du shah — et pourtant, la dynastie Pahlavi n’avait plus qu’un an devant elle.
Vers la fin février (c’était peu de temps après le « soulèvement » de Tabriz) j’ai revu Lyautey au café Naderi, par hasard. Il était en compagnie d’une jeune femme magnifique, pour ne pas dire sublime, une étudiante en lettres françaises appelée Azra, que j’avais déjà vue une ou deux fois et, pourquoi le cacher, remarquée pour sa grande beauté. J’étais estomaqué de la retrouver en compagnie de Lyautey. À l’époque, il parlait si bien persan qu’il pouvait passer pour iranien. Même ses traits s’étaient légèrement transformés, son teint avait un peu foncé, me semblait-il, et je pense qu’il teignait ses cheveux, qu’il portait mi-longs, à l’iranienne. Il se faisait appeler Farid Lahouti, parce qu’il trouvait que cela ressemblait à Fred Lyautey.”
Sarah l’a interrompu : “Lahouti comme le poète ?
— Ou comme le marchand de tapis du bazar, allez savoir. Toujours est-il que les serveurs, qu’il connaissait tous, lui donnaient du Agha-ye Lahouti par-ci, Agha-ye Lahouti par-là, à tel point que je me demande s’il n’avait pas fini lui-même par croire que c’était son vrai nom de famille. C’était absolument ridicule et cela nous énervait au plus haut point, par jalousie sans doute, car son persan était vraiment parfait : il maîtrisait tous les registres, la langue parlée aussi bien que les méandres du persan classique. J’ai su plus tard qu’il avait même réussi à obtenir, Dieu sait comment, une carte d’étudiant au nom de Farid Lahouti, une carte avec sa photographie. Il faut que je l’avoue, j’étais choqué de le découvrir là, en compagnie d’Azra, au café Naderi — qui était un peu notre repaire. Pourquoi l’avait-il amenée précisément à cet endroit ? À l’époque il y avait beaucoup de cafés et de bars à Téhéran, rien à voir avec aujourd’hui. J’ai imaginé qu’il voulait qu’on la voie avec lui. Ou peut-être était-ce une simple coïncidence. Toujours est-il que je me suis assis avec eux, soupira Morgan, et qu’une heure après je n’étais plus le même.”
Il regardait son verre, concentré sur la vodka, sur ses souvenirs ; peut-être voyait-il un visage dans le liquide, un fantôme.
“J’étais ensorcelé par la beauté, la grâce, la finesse d’Azra.”
Sa voix avait baissé d’un ton. Il parlait tout seul. Sarah m’a jeté un coup d’œil du genre “il est complètement soûl”. J’avais envie d’en savoir plus, d’apprendre ce qui avait bien pu se produire ensuite, au café Naderi, en pleine révolution — j’y suis allé, dans ce café où Sadegh Hedayat avait ses habitudes, Sarah m’y a traîné ; comme tous les cafés du Téhéran postrévolutionnaire, l’endroit était un peu déprimant, non pas parce qu’on ne pouvait plus y boire d’alcool, mais parce que les jeunes qui y vidaient leurs faux Pepsi en se regardant dans les yeux ou les poètes qui y lisaient le journal une cigarette aux lèvres avaient tous l’air un peu tristes, abattus, écrasés par la République islamique ; le café Naderi était un vestige, une trace du jadis, une mémoire du centre-ville d’autrefois, ouvert et cosmopolite, et donc prompt à propulser ses clients dans une profonde nostalgie.
Sarah attendait que Gilbert de Morgan poursuive son histoire ou s’effondre, vaincu par la vodka arménienne, sur le gazon bien ras du petit jardin devant la terrasse ; je me demandais si nous ne ferions pas mieux de partir, de redescendre vers le bas de la ville, mais la perspective de nous retrouver dans un immense embouteillage par cette chaleur n’était pas très encourageante. Le métro était suffisamment éloigné de la petite villa de Zafaraniyé pour que, à pied, on soit sûr de l’atteindre trempés de sueur, surtout Sarah, sous son manteau islamique et son roupouch. Il valait mieux rester encore un peu dans ce jardin si iranien, à savourer les nougats d’Ispahan offerts par Nassim Khanom, voire à jouer une petite partie de croquet dans l’herbe tendre, restée verte grâce aux soins du locataire et à l’ombre des grands arbres, jusqu’à ce que la température baisse un peu, que les hautes montagnes semblent aspirer, autour du coucher du soleil, la chaleur des vallées.
Morgan marqua une longue pause un peu embarrassante pour l’auditoire. Il ne nous regardait plus ; il observait, dans son verre vide, les reflets des rayons du soleil transformer les glaçons en diamants fragiles. Il finit par relever la tête.
“Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout cela, excusez-moi.”
Sarah se retourna vers moi, comme pour chercher mon approbation — ou s’excuser de l’hypocrite platitude de sa phrase suivante :
“Vous ne nous ennuyez pas du tout, au contraire. La Révolution est une période passionnante.”
La Révolution tira immédiatement Morgan de sa rêverie.
“C’était un grondement qui enflait, chaque fois plus sourd, chaque fois plus puissant, tous les quarante jours. Fin mars, pour la commémoration des morts de Tabriz, il y eut des manifestations dans plusieurs grandes villes d’Iran. Puis d’autres encore le 10 mai, et ainsi de suite. Arbein. Le deuil des quarante jours. Le shah avait pourtant pris des mesures pour contenter l’opposition — remplacement des chefs les plus sanglants de la Savak, fin de la censure et liberté de la presse, libération de nombreux prisonniers politiques. À tel point qu’en mai la CIA transmettait à son gouvernement une note célèbre, dans laquelle ses agents en poste en Iran affirmaient que « la situation était en passe de redevenir normale et que l’Iran n’était pas dans une situation prérévolutionnaire, encore moins révolutionnaire ». Mais le grondement s’est encore amplifié. Sommé de lutter contre l’inflation, la principale revendication du peuple, le Premier ministre Djemshid Amouzegar avait appliqué une politique draconienne : il avait systématiquement refroidi l’activité, coupé net les investissements publics, arrêté les grands chantiers d’État, mis en place des systèmes d’amendes et d’humiliations contre les « profiteurs », principalement les commerçants du bazar qui répercutaient les hausses de prix. Cette politique rigoureuse avait été couronnée de succès : en deux ans, il avait organisé la crise économique, et magistralement réussi à remplacer l’inflation par un chômage massif, urbain, et à s’aliéner non seulement les classes moyennes et les ouvriers, mais aussi la bourgeoisie commerçante traditionnelle. C’est-à-dire qu’en fait, à part son immense famille qui dépensait ostensiblement les milliards du pétrole un peu partout dans le monde et quelques généraux corrompus paradant dans les conventions d’armement et les salons de l’ambassade des États-Unis, Reza Shah Pahlavi n’avait plus aucun soutien réel en 1978. Il flottait au-dessus de tous. Même ceux qui s’étaient enrichis grâce à lui, ceux qui avaient profité de l’éducation gratuite, ceux qui avaient appris à lire grâce à ses campagnes d’alphabétisation, bref tous ceux dont il pensait naïvement qu’ils auraient dû lui être reconnaissants souhaitaient son départ. Ses seuls partisans l’étaient par défaut.
Nous autres jeunes scientifiques français, nous suivions les événements de plus ou moins loin, avec nos camarades iraniens ; mais personne, je dis bien personne (à part peut-être nos services de renseignement à l’ambassade, mais j’en doute) ne pouvait imaginer ce qui nous attendait l’année suivante. Sauf Frédéric Lyautey, bien sûr, qui non seulement imaginait ce qui pouvait se produire, le renversement du shah, la Révolution, mais le souhaitait. Il était révolutionnaire. Nous le voyions de moins en moins. Je savais par Azra qu’il militait, comme elle, dans un groupuscule « islamiste » (le mot avait un autre sens à l’époque) progressiste qui voulait l’application des idées révolutionnaires d’Ali Shariati. J’ai demandé à Azra si Lyautey s’était converti — elle m’a regardé avec un air tout à fait surpris, sans comprendre. Pour elle, bien évidemment, Lahouti était tellement iranien que son chiisme allait de soi et que, s’il avait dû se convertir, c’était il y a bien longtemps. Bien sûr, et je tiens à insister là-dessus, des religieux plus ou moins illuminés il y en a toujours eu et il y en aura toujours dans l’iranologie et l’islamologie en général. Un jour je vous raconterai l’histoire de cette collègue française qui au moment du décès de Khomeiny en 1989 pleura toutes les larmes de son corps en criant « Emâm est mort ! Emâm est mort ! » et faillit mourir de chagrin à Béhesht-e Zahra, au milieu de la foule, aspergée d’eau de rose par les hélicoptères, le jour de l’enterrement. Elle avait découvert l’Iran quelques mois plus tôt. Ce n’était pas le cas de Lyautey. Ce n’était pas un dévot, je le sais. Il n’avait ni le zèle des convertis, ni cette force mystique que l’on ressent chez certains. C’est incroyable, mais il était simplement chiite comme n’importe quel Iranien, avec naturel et simplicité. Par empathie. Je ne suis même pas sûr qu’il fût réellement croyant. Mais les idées de Shariati sur le « chiisme rouge », le chiisme du martyre, de l’action révolutionnaire face au « chiisme noir » du deuil et de la passivité l’enflammaient. La possibilité que l’Islam soit une force de renouveau, que l’Iran puise en lui-même les concepts de sa propre révolution l’enthousiasmait. Tout comme Azra et des millions d’autres Iraniens. Ce que je trouvais amusant (et je n’étais pas le seul) c’est que Shariati avait été formé en France ; il avait suivi les cours de Massignon et de Berque ; Lazard avait dirigé sa thèse. Ali Shariati, le plus iranien ou du moins le plus chiite des penseurs de la Révolution, avait construit sa réflexion auprès des orientalistes français. Voilà qui devrait vous plaire, Sarah. Une pierre de plus pour votre concept cosmopolite de « construction commune ». Est-ce qu’Edward Saïd mentionne Shariati ?
— Euh, oui, je crois, dans Culture et impérialisme. Mais je ne me souviens plus en quels termes.”
Sarah s’était mordu la lèvre avant de répondre ; elle détestait être prise en défaut. Dès notre retour, elle allait se précipiter à la bibliothèque — et hurler si d’aventure les œuvres complètes de Saïd ne s’y trouvaient pas. Morgan profita de ce détour de la conversation pour se resservir un petit verre de vodka, Dieu merci sans insister pour que nous l’accompagnions. Deux oiseaux voletaient autour de nous et se posaient parfois sur la table pour essayer de picorer des graines. Leur poitrine était jaune, leur tête et leur queue, bleutées. Morgan faisait de grands gestes plutôt comiques pour les effrayer, comme s’il s’agissait de mouches ou de frelons. Il avait beaucoup changé depuis Damas et même depuis Paris et la soutenance de la thèse de Sarah où je l’avais vu avant d’arriver à Téhéran. C’est à cause de sa barbe, de ses cheveux collés par plaques, de ses vêtements d’un autre âge, de son cartable, en skaï bleu et noir, cadeau promotionnel d’Iran Air dans les années 1970, de son blouson couleur crème, noirci aux coudes et au long de la fermeture éclair ; c’est pour son haleine, chaque fois plus chargée, c’est pour tous ces détails fragiles accumulés sur son corps que nous pensions qu’il tombait, qu’il était en chute libre. L’aspect un peu négligé que présentent parfois certains universitaires, par nature savants et distraits, n’était pas ici en cause. Sarah imaginait qu’il avait contracté une de ces maladies de l’âme qui vous dévorent dans la solitude ; à Paris, disait-elle, il soignait cette affection au vin rouge, dans son petit deux-pièces, où les bouteilles s’alignaient devant la bibliothèque, sous les respectables divans des poètes classiques persans. Et ici, à Téhéran, à la vodka arménienne. Ce grand professeur était d’une prodigieuse amertume, alors que sa carrière me paraissait brillante, tout à fait enviable, même ; il était respecté internationalement ; il gagnait des sommes sans doute mirobolantes grâce à son nouveau poste à l’étranger et pourtant, il tombait. Il tombait, et cherchait à se rattraper dans sa chute, à se rattraper aux branches, surtout aux femmes, aux jeunes femmes, il cherchait à s’accrocher aux sourires, aux regards qui lui taraudaient l’âme blessée, des baumes douloureux sur une plaie à vif. Sarah le connaissait depuis plus de dix ans, et elle redoutait de se retrouver seule avec lui, surtout s’il avait bu : non pas que le vieux savant fût un redoutable tigre, mais elle voulait lui éviter une humiliation, et un sentiment de rejet qui n’aurait qu’accentué sa mélancolie si elle avait été obligée de le remettre à sa place. Je pensais quant à moi que l’éminent professeur, grand spécialiste de poésie lyrique persane et européenne, qui connaissait sur le bout des doigts aussi bien Hafez que Pétrarque, Nima Youshidj que Germain Nouveau présentait juste tous les symptômes du démon de midi, ou plutôt du démon de 3 heures, vu son âge ; ce climatère, chez un séducteur invétéré, un homme dont les ruines montraient qu’il avait été beau et charismatique, me semblait propre à déclencher une morosité certaine, morosité entrecoupée de phases maniaques désespérées, comme celle à laquelle nous assistions, au milieu des roses et des oiseaux, de la bergamote et du nougat, dans la chaleur qui pesait plus lourd sur Téhéran que tous les voiles de l’Islam.
“Après notre rencontre, nous nous sommes croisés régulièrement, avec Azra, au long de l’année 1978. Elle était officiellement la « fiancée » de Frédéric Lyautey, ou plutôt de Farid Lahouti, avec qui elle passait son temps à militer, à manifester, à discuter de l’avenir de l’Iran, de la possibilité puis de la réalité de la Révolution. Le shah fit pression, pendant l’été, sur le gouvernement irakien voisin pour qu’il expulse Khomeiny de Nadjaf, pensant ainsi le couper de l’opposition interne. Khomeiny se retrouva en banlieue parisienne à Neauphle-le-Château, avec toute la puissance des médias occidentaux dans les mains. Certes beaucoup plus loin de Téhéran, mais infiniment plus près des oreilles et des cœurs de ses compatriotes. Une fois encore, la mesure prise par le shah se retournait contre lui. Khomeiny appela à la grève générale et paralysa le pays, toutes les administrations, et surtout, plus grave pour le régime, l’industrie pétrolière. Farid et Azra participèrent à l’occupation du campus de l’université de Téhéran, puis aux affrontements avec l’armée qui allaient conduire aux émeutes du 4 novembre 1978 : la violence devenait générale, Téhéran était en flammes. L’ambassade de Grande-Bretagne brûla en partie ; des boutiques, des bars, des banques, des postes brûlèrent — tout ce qui représentait l’empire du shah ou l’influence occidentale fut attaqué. Le lendemain matin, le 5 novembre, j’étais avec Azra chez moi. Elle était passée sans prévenir vers 9 heures du matin, plus belle que jamais, malgré son air attristé. Elle était absolument irrésistible. Elle flottait dans le vent brûlant de liberté qui soufflait sur l’Iran. Elle avait un visage si harmonieux, sculpté d’ombres, fin, les lèvres couleur grains de grenade, le teint légèrement bistre ; elle exhalait le santal et le sucre tiède. Sa peau était un talisman de baume, qui faisait perdre la raison à tous ceux qu’elle effleurait. La douceur de sa voix était telle qu’elle aurait consolé un mort. Parler, échanger des paroles avec Azra était si hypnotique que très vite vous vous laissiez bercer sans répondre, vous deveniez un faune, assoupi par le souffle d’un archange. En ce milieu d’automne, la lumière était encore splendide ; j’ai préparé un thé, le soleil inondait mon minuscule balcon, qui donnait sur une petite koutché parallèle à l’avenue Hafez. Elle était venue une seule fois chez moi, avec une partie de la petite bande du Naderi, avant l’été. La plupart du temps, nous nous croisions dans des cafés. Je passais ma vie dehors. Je hantais ces bistrots dans l’espoir de la voir. Et voilà qu’elle débarquait chez moi, à 9 heures du matin, après avoir traversé à pied une ville livrée au chaos ! Elle s’était souvenue de l’adresse. La veille, me raconta-t-elle, elle avait été témoin des affrontements entre les étudiants et l’armée sur le campus. Les soldats avaient tiré, des jeunes étaient morts, elle était encore tremblante d’émotion. La confusion était si grande qu’elle avait mis des heures à quitter la fac et à rentrer chez ses parents, qui lui avaient formellement interdit de retourner à l’université — elle avait désobéi. Téhéran est en guerre, disait-elle. La ville sentait l’incendie ; un mélange de pneus et d’ordures brûlés. Le couvre-feu allait être déclaré. Couvrir le feu, voilà la politique du shah. Il annoncerait l’après-midi même la formation d’un gouvernement militaire en disant : « Peuple d’Iran, vous vous êtes soulevé contre l’oppression et la corruption. En tant que shah d’Iran et Iranien, je ne peux que saluer cette révolution de la Nation iranienne. J’ai entendu le message de votre révolution, peuple d’Iran. » J’avais vu moi aussi, de ma fenêtre, la fumée des émeutes, entendu les cris et les bruits de vitrines brisées sur l’avenue Hafez, vu des dizaines de jeunes hommes courir dans mon impasse — cherchaient-ils un bar ou un restaurant au nom occidental à attaquer ? Les consignes de l’ambassade étaient claires, il fallait rester chez soi. Attendre la fin de l’orage.
Azra était inquiète, elle ne tenait pas en place. Elle avait peur pour Lyautey. Elle l’avait perdu de vue au cours d’une manifestation trois jours plus tôt. Elle n’avait plus de nouvelles. Elle l’avait appelé mille fois, était passée chez lui, était allée à l’université de Téhéran malgré l’interdiction de ses parents pour le trouver. Sans succès. Elle était terriblement anxieuse et la seule personne qu’elle connaissait de ses « amis français », c’était moi.”
L’évocation d’Azra et de la Révolution donnait à Morgan un air un peu alarmant. Sa passion était devenue froide ; son visage restait impassible, immergé dans le souvenir ; il regardait son verre en parlant, il le serrait à deux mains, calice profane de la mémoire. Sarah montrait des signes de gêne, d’ennui peut-être, voire des deux. Elle croisait et décroisait les jambes, tapotait le bras de son fauteuil en osier, jouait machinalement avec une sucrerie avant de finir par la reposer, sans l’ingérer, dans sa sous-tasse de verre.
“C’était la première fois que nous parlions de Lyautey. D’habitude Azra évitait le sujet par pudeur ; moi par jalousie. Il faut que je le reconnaisse : je n’avais aucune envie de m’intéresser au sort de ce fou. Il m’avait volé l’objet de ma passion. Il pouvait bien se trouver au diable, ça m’était absolument égal. Azra était chez moi, cela suffisait à mon bonheur. Je comptais bien en profiter le plus longtemps possible. Je lui ai donc dit qu’il était fort probable que Lyautey appelle ou qu’il passe chez moi sans prévenir, comme à son habitude, ce qui était bien évidemment un mensonge.
Elle est restée une grande partie de la journée. Elle a rassuré ses parents par téléphone, leur disant qu’elle se trouvait en sécurité chez une amie. Nous regardions la télévision en écoutant la BBC en même temps. Nous entendions les cris, les sirènes dans la rue. Parfois il nous semblait percevoir des coups de feu. On voyait la fumée s’élever au-dessus de la ville. Assis tous les deux sur le sofa. Je me rappelle jusqu’aux couleurs de ce canapé. Ce moment me poursuit depuis des années. La violence de ce moment. La douceur de ce moment, le parfum d’Azra sur mes mains.”
Sarah en laissa tomber sa tasse ; l’objet rebondit, roula jusque dans l’herbe sans se briser. Elle se leva de sa chaise pour la ramasser. Morgan détailla longuement ses jambes, puis ses hanches, sans chercher à se dissimuler. Sarah ne se rasseyait pas ; elle restait debout dans le jardin à regarder l’étrange façade biscornue de la villa. Morgan chassa de nouveau les mésanges d’un revers de la main et se resservit, sans glace cette fois-ci. Il marmonna quelque chose en persan, des vers d’un poème sans doute, il me sembla percevoir une rime. Sarah s’était mise à arpenter la petite propriété ; elle observait chaque rosier, chaque grenadier, chaque cerisier du Japon. J’imaginais ses pensées, sa gêne, sa douleur même d’entendre la confession de son maître. Morgan ne parlait pour personne. La vodka faisait son effet, j’imaginai que d’ici peu il se mettrait à pleurer des larmes d’ivrogne, s’apitoyant définitivement sur son sort. Je n’étais pas sûr d’avoir envie de l’écouter jusqu’au bout, mais avant que Sarah ne revienne et ne me donne l’occasion de me lever à mon tour, Morgan reprit son histoire, d’une voix toujours plus profonde et essoufflée :
“Avouez que la tentation était trop forte. Être là à ses côtés, proche à la toucher… Je me souviens de sa surprise glacée lorsque je lui dévoilai ma passion. Par malchance elle était — comment dire — indisposée. Comme dans Vis et Ramin, le roman d’amour. Le souvenir de l’antique romance m’a réveillé. J’ai pris peur. J’ai fini par la raccompagner à la fin de l’après-midi. Il a fallu contourner le centre-ville ravagé, occupé par l’armée. Azra marchait en regardant par terre. Puis je suis rentré seul. Je n’oublierai jamais cette soirée. Je me sentais à la fois heureux et triste.
Lyautey a fini par réapparaître dans un hôpital militaire du nord de la ville. Il avait pris un mauvais coup sur le crâne, les autorités ont prévenu l’ambassade qui a appelé l’institut. J’ai immédiatement sauté dans une voiture pour me rendre à son chevet. Devant sa porte se trouvait un officier de l’armée ou de la police au poitrail couvert de médailles qui s’excusa, avec toute la politesse iranienne, de cette erreur. Mais vous savez, disait-il en souriant ironiquement, il n’est pas facile de distinguer un Iranien d’un Français au milieu d’une manifestation violente. Surtout un Français qui crie des slogans en persan. Lyautey était couvert de bandages. Il paraissait épuisé. Il commença par me dire que le shah n’en avait plus pour longtemps, j’ai acquiescé. Je lui ai ensuite expliqué qu’Azra le cherchait, qu’elle était morte d’inquiétude ; il m’a demandé de l’appeler pour la rassurer — je lui ai proposé de lui remettre une lettre en mains propres le soir même s’il le voulait. Il m’a chaudement remercié de cette attention. Il a rédigé un bref billet sous mes yeux en persan. Il devait rester encore trois jours en observation. Je suis allé ensuite à l’ambassade ; j’ai passé la fin de la journée à convaincre nos chers diplomates que, pour son bien, il fallait renvoyer Lyautey en France. Qu’il était fou. Qu’il se faisait appeler Farid Lahouti, qu’il usurpait une identité iranienne, qu’il militait, qu’il était dangereux pour lui-même. Puis je suis passé chez Azra pour lui remettre le mot de Fred. Elle ne m’a pas fait entrer, ne m’a pas octroyé un regard, elle est restée derrière la porte entrebâillée qu’elle a claquée sitôt le papier entre ses mains. Quatre jours plus tard, à sa sortie de la clinique, officiellement rapatrié pour raisons de santé, Fred Lyautey était dans l’avion pour Paris. En réalité, expulsé par les Iraniens sur intervention de l’ambassade, il avait interdiction de revenir en Iran.
J’avais donc Azra pour moi. Mais il fallait la convaincre de me pardonner mes élans, que je regrettais amèrement. Elle était très affectée par le départ de Lyautey, qui lui écrivait de Paris pour lui dire qu’il était victime d’un complot monarchiste et reviendrait « en même temps que la liberté en Iran ». Dans ces missives, il m’appelait « son seul ami français, le seul Français en qui il avait confiance à Téhéran ». À cause des grèves qui paralysaient la poste, il m’écrivait à moi par la valise diplomatique en me chargeant de transmettre. Une ou deux lettres par jour, que je recevais par paquets de huit ou dix chaque semaine. Je ne pouvais m’empêcher de les lire, ces lettres, et elles me rendaient fou de jalousie. De longs poèmes érotiques en persan, d’une beauté inouïe. Des chants d’amour désespérés, des odes sombres illuminées par le soleil d’hiver de l’amour que je devais apporter jusqu’à la boîte de l’intéressée. Porter moi-même ces lettres à Azra me déchirait chaque fois le cœur de rage impuissante. C’était une vraie torture — la vengeance inconsciente de Lyautey. Je ne faisais le facteur que dans l’espoir de croiser Azra au bas de son immeuble. Parfois la douleur était si forte que je brûlais quelques-unes de ces enveloppes après les avoir ouvertes — quand les poèmes étaient trop beaux, trop érotiques, trop susceptibles de renforcer l’amour d’Azra pour Lahouti, quand ils me faisaient trop souffrir, je les détruisais.
Au mois de décembre, la Révolution prit encore de l’ampleur. Le shah était reclus dans le palais de Niavaran, on avait l’impression qu’il n’en sortirait plus que les pieds devant. Le gouvernement militaire était bien évidemment incapable de réformer le pays et les administrations étaient toujours paralysées par les grèves. Malgré le couvre-feu et l’interdiction des manifestations, l’opposition continuait à s’organiser ; le rôle du clergé, en Iran comme en exil, devenait de plus en plus prépondérant. Le calendrier religieux n’aidait pas : décembre correspondait au mois de muharram. La célébration du martyre de l’imam Hossein promettait de donner lieu à des manifestations massives. Une fois de plus, c’est le shah lui-même qui précipita sa chute ; face à la pression des clercs, il autorisa les marches religieuses pacifiques du 10 muharram, Ashura. Des millions de personnes défilèrent dans tout le pays. Téhéran était prise par la foule. Étrangement, il n’y eut pas d’incident notoire. On sentait que l’opposition avait atteint une telle masse, une telle puissance que la violence était dorénavant inutile. L’avenue Reza-Shah était un grand fleuve humain qui se jetait dans la place Shahyad devenu un lac frémissant que surplombait, comme un rocher, le monument à la royauté dont on sentait qu’il changeait de sens, qu’il devenait un monument à la Révolution, à la liberté et à la puissance du peuple. Je pense que tous les étrangers présents à Téhéran ces jours-là se rappellent l’impression de force extraordinaire qui émanait de cette foule. Au nom de l’imam Hossein abandonné par les siens, au nom de la justice face à la tyrannie, l’Iran était debout. Nous avons tous su ce jour-là que le régime allait tomber. Nous avons tous cru ce jour-là que l’ère de la démocratie commençait.
En France, Frédéric Lyautey, avec sa folle détermination, avait proposé ses services à Khomeiny à Neauphle-le-Château comme interprète : il fut pendant quelques semaines l’un des nombreux secrétaires de l’imam ; il répondait pour lui aux courriers des admirateurs français. L’entourage du religieux se méfiait de lui, on pensait qu’il était un espion, ce qui le faisait terriblement souffrir — il me téléphonait souvent, avec un ton très amical, commentait les dernières nouvelles de la Révolution, me disait la chance que j’avais d’être sur place pendant ces moments « historiques ». Il ignorait apparemment mes manigances pour le faire expulser et ma passion pour Azra. Elle ne lui avait rien raconté. De fait c’est lui qui la poussa à revenir vers moi. Le père d’Azra fut arrêté à son domicile le 12 décembre et envoyé dans un lieu tenu secret, vraisemblablement à la prison d’Evin. On n’arrêtait pourtant presque plus personne, à cette période ; le shah cherchait à négocier avec l’opposition pour en finir avec le gouvernement militaire et, dans une dernière volonté de réforme, convoquer par la suite des élections libres. L’arrestation du père d’Azra, simple enseignant dans un lycée et récent militant du parti Toudeh, était un mystère. La Révolution paraissait inéluctable, mais la machine répressive continuait bizarrement à tourner dans l’ombre, d’une façon absurde — personne ne comprenait pourquoi cet homme avait été raflé, alors que la veille ou l’avant-veille, des millions d’autres criaient « mort au shah » ouvertement dans la rue. Le 14 décembre, il y eut une contre-manifestation en faveur du régime, quelques milliers de nervis et de soldats en civil défilèrent à leur tour en brandissant des portraits des Pahlavi. Nous ne pouvions évidemment pas prévoir les événements, pas deviner qu’un mois plus tard le shah serait contraint à quitter le pays. L’angoisse de la famille d’Azra était d’autant plus forte que la confusion et l’énergie révolutionnaire étaient au plus haut. C’est Lyautey qui, par téléphone, convainquit Azra de la nécessité de me contacter. Elle m’appela peu avant Noël ; je n’avais pas envie de rentrer en France pour les fêtes ; croyez-le ou non, je ne voulais pas m’éloigner d’elle. J’allais enfin la revoir. En un mois et demi, ma passion n’avait fait que croître. Je me haïssais et je désirais Azra à m’en taper la tête contre les murs.”
Sarah s’était rapprochée de la table de jardin ; elle était toujours debout, les mains sur le dossier de sa chaise, en observateur, en arbitre. Elle écoutait d’un air lointain, presque méprisant. J’esquissai un signe de tête dans sa direction, un signe qui pour moi signifiait “on s’en va ?” auquel elle ne répondit pas. J’étais (comme elle sans doute) partagé entre l’envie de connaître la fin de l’histoire et une certaine honte mêlée de pudeur qui me donnait envie de fuir cet érudit perdu dans ses souvenirs passionnés et révolutionnaires. Morgan ne paraissait pas se rendre compte de nos hésitations ; il semblait trouver tout à fait normal que Sarah reste debout ; il aurait sans doute poursuivi ses réminiscences seul si nous étions partis. Il ne s’interrompait que pour une gorgée de vodka ou un regard poisseux vers le corps de Sarah. La gouvernante n’avait pas reparu, elle s’était réfugiée à l’intérieur, elle avait sans doute mieux à faire qu’observer son patron s’enivrer.
“Azra me demandait de faire jouer mes relations pour obtenir des renseignements sur la détention de son père. Sa mère, m’apprit-elle, envisageait les possibilités les plus folles, que son père ait en réalité mené une double vie, qu’il soit un agent soviétique, etc. Lyautey m’avait vu, depuis son lit d’hôpital, en grande conversation avec un officier bardé de médailles ; sa folie en avait conclu que je connaissais personnellement tous les chefs de la Savak. Je n’ai pas détrompé Azra. Je lui ai demandé de venir chez moi pour en parler, ce qu’elle a refusé. Je lui ai proposé de nous retrouver au café Naderi, lui assurant qu’entretemps j’aurais enquêté sur la situation de son père. Elle a accepté. Ma joie était sans limites. Nous étions le premier jour du mois de dey, le solstice d’hiver ; je suis allé à une lecture de poésie : une jeune femme lisait Croyons au début de la saison froide, de Forough Farrokhzad, et notamment J’ai de la peine pour le jardin, dont le chagrin simple et profond me gela l’âme, je ne sais pas pourquoi — je le connais encore à moitié par cœur, ce poème, kasi be fekr-e golhâ nist, kasi be fekr-e mâhihâ nist, « il n’y a personne pour penser aux fleurs, personne pour penser aux poissons, personne ne veut croire que le jardin se meurt ». Je suppose que la perspective de revoir Azra m’avait rendu extrêmement sensible à toutes les sollicitations extérieures. La poésie de Forough m’emplissait d’une tristesse de neige ; ce jardin abandonné avec son bassin vide et ses mauvaises herbes était le portrait de ma déréliction. Après la lecture, tout le monde a bu un verre — contrairement à moi, la compagnie était plutôt joyeuse, vibrante d’espoir révolutionnaire : on ne parlait que de la fin du gouvernement militaire et de la possible nomination de Shahpur Bakhtiar, opposant modéré, au poste de Premier ministre. Certains allaient même jusqu’à prédire l’abdication rapide du shah. Beaucoup s’interrogeaient sur les réactions de l’armée — les généraux tenteraient-ils un coup d’État, soutenus par les Américains ? Cette hypothèse « chilienne » effrayait tout le monde. Le souvenir cuisant du renversement de Mossadegh en 1957 était plus présent que jamais. Je tournais en rond dans cette soirée. On me demanda à plusieurs reprises des nouvelles de Lahouti, j’éludai la question et changeai vite d’interlocuteur. La plupart des présents — étudiants, jeunes professeurs, écrivains débutants — connaissaient Azra. J’appris par un des convives que depuis le départ de Lyautey elle ne sortait plus.
Je posai quelques questions à un ami de l’ambassade à propos du père d’Azra — il m’envoya paître immédiatement. Si c’est un Iranien on ne peut rien faire. Un binational, encore, à la limite… En plus en ce moment c’est un vrai bordel dans l’administration, on ne saurait même pas à qui s’adresser. Il mentait sans doute. J’ai donc été moi-même contraint au mensonge. Azra s’assit en face de moi au café Naderi ; elle portait un épais pull en laine à chevrons, sur lequel brillaient ses cheveux noirs ; elle ne me regarda pas dans les yeux, ni ne me serra la main ; elle me salua d’une voix minuscule. J’ai commencé par m’excuser longuement de mes erreurs du mois précédent, de ma brusquerie, puis je lui ai parlé d’amour, de ma passion pour elle, avec toute la douceur dont j’étais capable. Ensuite j’ai évoqué mon enquête au sujet de son père ; je l’ai assurée que j’obtiendrais des résultats très vite, sans doute dès le lendemain. Je lui ai dit que la voir si inquiète et si abattue me rendait très triste, et que je ferais tout ce que je pouvais pourvu qu’elle me rende visite à nouveau. Je l’ai suppliée. Elle regardait toujours ailleurs, les serveurs, les clients, la nappe blanche, les chaises laquées. Ses yeux vibraient. Elle restait silencieuse. Je n’avais pas honte. Je n’ai toujours pas honte. Si vous n’avez jamais été bouleversé par la passion vous ne pouvez pas comprendre.”
Nous, nous avions honte — Morgan s’avachissait de plus en plus sur la table ; je voyais Sarah médusée, pétrifiée par la tournure de la confession ; j’imaginais la colère monter en elle. J’étais embarrassé ; je n’avais qu’une envie, c’était quitter ce jardin brûlant — il était tout juste 7 heures. Les oiseaux jouaient entre ombre et soleil couchant. Je me suis levé à mon tour.
J’ai moi aussi fait quelques pas dans le petit jardin. La villa de Morgan à Zafaraniyé était un endroit magique, une maison de poupée, sans doute construite pour le gardien d’une grande demeure disparue depuis, ce qui expliquerait son emplacement bizarre, presque au bord de l’avenue Vali-Asr. Morgan l’avait louée à un de ses amis iraniens. La première fois que j’y suis allé, à l’invitation du maître, en hiver, peu de temps avant notre voyage à Bandar Abbas, alors que la neige recouvrait tout, que les rosiers nus brillaient de givre, il y avait un feu dans la cheminée — cheminée orientale, dont le linteau arrondi et le manteau en pointe rappelaient celles du palais de Topkapi à Istanbul. Partout, des tapis précieux aux couleurs vives et pourtant nuancées, des violets, des bleus, des orangés ; aux murs, des faïences de l’époque qadjare et des miniatures de grand prix. Le salon était petit, bas de plafond, il convenait à l’hiver ; le professeur y récitait des poèmes de Hafez dont il tentait, depuis des années, d’apprendre l’ensemble du Divan par cœur, comme les savants d’autrefois : il affirmait qu’apprendre Hafez par cœur était la seule façon de comprendre intimement ce qu’il appelait l’espace du ghazal, l’enchaînement des vers, l’agencement des poèmes, le retour des personnages, des thèmes ; savoir Hafez, c’était faire l’expérience intime de l’amour. “J’ai peur que mes larmes trahissent mon chagrin et que ce mystère fasse le tour du monde. Hafez, toi qui tiens le musc de ses cheveux dans ta main, retiens ton souffle, sinon le zéphyr va éventer ton secret !” Pénétrer le mystère, ou les mystères — mystères phonétiques, mystères métriques, mystères de métaphores. Las, le poète du XIVe siècle rejetait le vieil orientaliste : malgré tous ses efforts, retenir l’ensemble des quatre cent quatre-vingts ghazals qui composent le Divan s’avérait impossible. Il mélangeait l’ordre des vers, en oubliait certains ; les règles esthétiques du recueil, et notamment l’unité de chacun des distiques, parfaits comme des perles enfilées une à une sur le fil de la métrique et de la rime pour produire le collier du ghazal, faisaient qu’il était facile d’en oublier. Sur les quatre mille vers que contient l’œuvre, se lamentait Morgan, j’en sais peut-être trois mille cinq cents. Il m’en manque toujours cinq cents. Toujours. Ce ne sont jamais les mêmes. Certains apparaissent, d’autres s’en vont. Ils composent un nuage de fragments qui s’interpose entre la Vérité et moi.
Ces considérations mystiques au coin du feu, nous les prenions pour l’expression d’une lubie littéraire, la dernière tocade d’un érudit — les révélations de l’été leur donneraient un tout autre sens. Le secret, l’amour, la culpabilité, nous entrevoyions leur source. Et si j’ai écrit ce texte grave et solennel en rentrant à Vienne c’est sans doute pour les consigner à mon tour, autant que pour retrouver, par la prose, la présence de Sarah partie, endeuillée, bouleversée, affronter la tristesse à Paris. Quelle sensation étrange de se relire. Un miroir vieillissant. Je suis attiré et repoussé par ce moi ancien comme par un autre. Un premier souvenir, intercalé entre le souvenir et moi. Une feuille de papier diaphane que la lumière traverse pour y dessiner d’autres images. Un vitrail. Je est dans la nuit. L’être est toujours dans cette distance, quelque part entre un soi insondable et l’autre en soi. Dans la sensation du temps. Dans l’amour, qui est l’impossibilité de la fusion entre soi et l’autre. Dans l’art, l’expérience de l’altérité.
Nous n’arrivions pas plus à partir que Morgan à achever son récit — il poursuivait sa confession, peut-être aussi surpris par sa capacité à parler que par la nôtre à l’écouter. Malgré tous mes signes, Sarah, quoique révoltée, restait accrochée à sa chaise de jardin de métal ajouré.
“Azra a finalement accepté de revenir chez moi. Et même plusieurs fois. Je lui racontais des mensonges sur son père. Le 16 janvier, suivant les conseils de son état-major, le shah quitta l’Iran, soi-disant « pour des vacances » et laissa le pouvoir à un gouvernement de transition dirigé par Shahpur Bakhtiar. Les premières mesures de Bakhtiar furent la dissolution de la Savak et la libération de tous les prisonniers politiques. Le père d’Azra n’a pas réapparu. Je crois que personne n’a jamais su ce qu’il était devenu. La Révolution semblait accomplie. Un Boeing d’Air France ramena l’ayatollah Khomeiny à Téhéran deux semaines plus tard, contre l’avis du gouvernement. Des centaines de milliers de personnes l’accueillirent comme le Mahdi. Je n’avais qu’une peur, c’est que Lyautey soit dans l’avion. Mais non. Il viendrait très bientôt, annonçait-il à Azra dans ces lettres que je lisais. Il s’inquiétait de la tristesse, du silence, de la froideur d’Azra. Il l’assurait de son amour ; plus que quelques jours, disait-il, et nous serons bientôt réunis, courage. Il ne comprenait pas cette douleur et cette honte dont elle lui parlait, disait-il, sans lui en donner les raisons.
Azra était si triste, lors de nos rencontres, que petit à petit je finissais par être dégoûté de moi-même. Je l’aimais passionnément et je la voulais heureuse, joyeuse, passionnée elle aussi. Mes caresses ne lui tiraient que des larmes froides. Je possédais peut-être sa beauté, mais elle m’échappait. L’hiver était interminable, glacial et sombre. Autour de nous, l’Iran basculait dans le chaos. Nous avions cru un instant la Révolution achevée, et elle ne faisait que commencer. Les religieux et les partisans de Khomeiny luttaient contre les démocrates modérés. Quelques jours après son retour en Iran, Khomeiny avait nommé son propre Premier ministre parallèle, Mehdi Bazargan. Bakhtiar était devenu un ennemi du peuple, le dernier représentant du shah. On commençait à entendre crier des slogans en faveur d’une « République islamique ». Dans chaque quartier, un comité révolutionnaire était organisé. Enfin organisé si l’on peut dire. Les armes fleurissaient. Les gourdins, les matraques, puis, après le ralliement d’une partie de l’armée, le 11 février, les fusils d’assaut : les partisans de Khomeiny occupèrent tous les bâtiments administratifs et même les palais de l’empereur. Bazargan devint le premier chef de gouvernement nommé non plus par le shah, mais par la Révolution — en réalité par Khomeiny. On avait la sensation d’un danger, d’une catastrophe imminente. Les forces révolutionnaires étaient si disparates qu’il était impossible de deviner quelle forme pourrait prendre un nouveau régime. Les communistes du parti Toudeh, les marxisto-musulmans, les Moudjahidin du Peuple, les religieux khomeynistes partisans du velâyat-e faqih, les libéraux pro-Bakhtiar et même les autonomistes kurdes s’affrontaient plus ou moins directement pour le pouvoir. La liberté d’expression était totale et on publiait à tour de bras, des journaux, des pamphlets, des recueils de poèmes. L’économie était dans un état catastrophique ; le pays était si désorganisé que les produits de base commençaient à manquer. L’opulence de Téhéran semblait avoir disparu en une nuit. Malgré tout, nous nous retrouvions entre camarades et nous mangions des boîtes et des boîtes de caviar de contrebande aux gros grains verdâtres, avec du pain sangak et de la vodka soviétique — nous achetions tout cela en dollars. Certains commençaient à avoir peur d’un effondrement total du pays et cherchaient des devises étrangères.
Je savais depuis peu pourquoi Lyautey ne rentrait pas en Iran : il était hospitalisé dans une clinique de la banlieue parisienne. Grave dépression, hallucinations, délire. Il ne parlait plus que persan et était persuadé de s’appeler réellement Farid Lahouti. Les médecins pensaient qu’il s’agissait d’un surmenage et d’un choc lié à la Révolution iranienne. Ses lettres à Azra devenaient encore plus nombreuses ; plus nombreuses et chaque fois plus sombres. Il ne lui parlait pas de son hospitalisation, uniquement des tourments de l’amour, de l’exil, de sa douleur. Des images revenaient souvent, la braise devenue anthracite, dure et friable, dans l’absence ; un arbre aux branches de glace tué par le soleil d’hiver ; un étranger face au mystère d’une fleur qui ne s’ouvre jamais. Comme lui-même ne le mentionnait pas, je n’ai pas révélé à Azra l’état de santé de Lyautey. Mon chantage et mes mensonges me pesaient. Je voulais qu’Azra soit à moi entièrement ; posséder son corps n’était qu’un avant-goût d’un plaisir plus complet encore. J’essayais d’être attentionné, de la séduire, et de ne plus la contraindre. Plus d’une fois j’ai été sur le point de lui révéler la vérité, toute la vérité, mon ignorance quant à la situation de son père, l’état de Lyautey à Paris, mes manigances pour le faire expulser. Mes mystifications étaient en réalité des preuves d’amour. Je n’avais menti que par passion, et j’espérais qu’elle comprendrait.
Azra se rendait compte que son père ne rentrerait vraisemblablement jamais. Tous les prisonniers du shah étaient déjà libérés, vite remplacés dans les prisons par les partisans et soldats de l’ancien régime. Le sang coulait — on exécutait à la hâte les militaires et les hauts fonctionnaires. Le Conseil révolutionnaire de Khomeiny voyait maintenant Mehdi Bazargan, son propre Premier ministre, comme un obstacle à l’instauration de la République islamique. Ces premiers affrontements, et plus tard la transformation des Comités en « Gardiens de la Révolution » et « Volontaires des Opprimés » préparaient le terrain pour la confiscation du pouvoir. Tout à l’exubérance révolutionnaire, les classes moyennes et les formations politiques les plus puissantes (parti Toudeh, Front démocratique, Moudjahidin du Peuple) paraissaient ne pas se rendre compte de la montée des périls. Le tribunal révolutionnaire itinérant dirigé par Sadegh Khalkhali dit le Boucher, à la fois juge et bourreau, était déjà en marche. Malgré tout cela, dès la fin mars, à la suite d’un référendum promu entre autres par les communistes et les moudjahidin, l’empire d’Iran devint la République islamique d’Iran, et se lança dans la rédaction de sa Constitution.
Azra avait apparemment abandonné les thèses de Shariati pour se rapprocher du Toudeh communiste. Elle continuait à militer, participait aux manifestations et publiait des articles féministes dans les journaux proches du Parti. Elle avait aussi rassemblé certains des poèmes de Farid Lahouti, les plus politiques, en un petit recueil qu’elle avait confié rien de moins qu’à Ahmad Shamlou lui-même — déjà le poète le plus en vue de l’époque, le plus novateur, le plus puissant, qui l’avait trouvé (alors qu’il n’était pas tendre pour la poésie de ses contemporains) magnifique : il fut abasourdi d’apprendre que ce Lahouti était en réalité un orientaliste français et fit publier quelques-uns de ces textes dans des revues influentes. Ce succès me rendit fou de jalousie. Même interné à des milliers de kilomètres, Lyautey s’arrangeait pour me rendre la vie impossible. J’aurais dû détruire toutes ces maudites lettres au lieu de me contenter d’en jeter seulement quelques-unes aux flammes. En mars, au moment où le printemps revenait, où le Nouvel An iranien consacrait l’an 1 de la Révolution, au moment où l’espoir de tout un peuple grandissait avec les roses, espoir qui brûlerait aussi sûrement que les roses, alors que je faisais des plans pour épouser l’objet de ma passion, ce stupide recueil, à cause de l’estime de quatre intellectuels, renforçait le lien entre Azra et Fred. Elle ne parlait plus que de cela. À quel point un tel avait apprécié ces poèmes. Comment l’acteur machin allait lire ces vers dans une soirée organisée par tel ou tel magazine à la mode. Ce triomphe donnait à Azra la force de me mépriser. Je sentais son mépris dans ses gestes, dans son regard. Sa culpabilité s’était transformée en une haine méprisante envers moi et tout ce que je représentais, la France, l’Université. J’étais en train d’intriguer pour lui obtenir une bourse de thèse, afin que, à la fin de mon séjour en Iran, nous puissions rentrer ensemble à Paris. Je voulais l’épouser. Elle envoyait tout promener avec mépris. Et pire encore : elle se refusait à moi. Elle venait jusqu’à mon appartement pour me narguer, pour me parler de ces poèmes, de la Révolution et me repoussait. Deux mois plus tôt je la tenais contre moi et à présent je n’étais plus qu’un déchet abject qu’elle rejetait avec horreur.”
Gilbert renversa son verre en chassant d’un geste trop ample les oiseaux qui s’étaient enhardis à picorer les miettes de sucreries jusque sur la table. Il se resservit aussitôt, et sécha son petit godet d’une lampée bien sentie. Il avait des larmes dans les yeux, des larmes qui ne paraissaient pas provenir de la violence de l’alcool. Sarah s’était rassise. Elle observait les deux oiseaux voleter jusqu’au couvert des arbustes. Je savais qu’elle balançait entre la compassion et la colère ; elle regardait ailleurs, mais ne partait pas. Morgan restait silencieux, comme si l’histoire était terminée. Nassim Khanom a soudain réapparu. Elle a retiré les tasses, les sous-tasses, les coupelles de candi. Elle portait un roupouch bleu foncé noué fort sous le menton, une blouse grise à motifs bruns ; elle n’a pas adressé un regard à son employeur. Sarah lui a souri ; elle lui a rendu son sourire, lui a proposé du thé ou de la limonade. Sarah l’a gentiment remerciée de ses efforts, à l’iranienne. J’ai réalisé que je mourais de soif, j’ai vaincu ma timidité pour demander à Nassim Khanom un peu plus de limonade : ma phonétique persane était si terrifiante qu’elle ne m’a pas compris. Sarah est venue à mon secours, comme d’habitude. J’ai eu l’impression, ô combien vexante, qu’elle répétait exactement ce que je venais de dire — mais cette fois-ci, Nassim Khanom comprit instantanément. J’imaginai sur-le-champ un complot, par lequel cette dame respectable me rangeait du côté des hommes, du côté de son terrifiant patron, qui restait toujours silencieux, les yeux rougis de vodka et de souvenir. Sarah perçoit mon désarroi vexé, l’interprète mal ; elle me fixe un moment, comme si elle me prenait la main pour nous extraire de la boue tiède de cette fin d’après-midi, et cette tendresse soudaine tend si fort les liens entre nous qu’un enfant pourrait jouer à l’élastique avec, au milieu de ce jardin sinistre, brûlé par l’été.
Morgan n’avait plus rien à ajouter. Il remuait son verre, encore et encore, les yeux dans le passé. Il est temps de partir. J’ai tiré sur ces fameuses cordes invisibles et Sarah s’est levée en même temps que moi.
Merci, Gilbert, pour ce magnifique après-midi. Merci. Merci.
J’engloutis le verre de limonade que Nassim Khanom vient d’apporter. Gilbert ne se lève pas, il marmonne des vers persans auxquels je n’entends goutte. Sarah est debout ; elle place son voile de soie violette sur ses cheveux. Je compte machinalement les taches de rousseur de son visage. Je pense Azra, Sarah, presque les mêmes sons, les mêmes lettres. La même passion. Morgan lui aussi regarde Sarah. Assis, il a les yeux fixés sur ses hanches dissimulées par le manteau islamique qu’elle vient d’enfiler malgré la chaleur.
“Qu’est devenue Azra ?” je pose la question pour détourner son regard du corps de Sarah, bêtement, jalousement, comme on rappelle à un homme le prénom de sa femme pour que ses phonèmes le fouettent, avec le bon Dieu et la Loi morale.
Morgan se tourne vers moi, un air de peine sur le visage :
“Je ne sais pas. On m’a raconté qu’elle avait été exécutée par le régime. C’est probable. Des milliers de militants ont disparu au début des années 1980. Hommes et femmes. La Patrie en danger. L’agression irakienne, au lieu d’affaiblir le régime comme prévu, l’a renforcé, lui a donné une excuse pour se débarrasser de toute l’opposition intérieure. Les jeunes Iraniens qui avaient vécu entre le shah et la République islamique, cette classe moyenne (horrible expression) qui avait crié, écrit, lutté en faveur de la démocratie, tous ont fini pendus dans une obscure prison, tués sur le front ou contraints à l’exil. J’ai quitté l’Iran peu après le début de la guerre ; j’y suis revenu huit ans plus tard, en 1989. Ce n’était plus le même pays. L’université était pleine d’anciens combattants incapables d’aligner deux mots devenus étudiants par la grâce du Bassij. Étudiants qui deviendraient professeurs. Professeurs ignares qui formeraient à leur tour des élèves destinés à la médiocrité. Tous les poètes, tous les musiciens, tous les savants étaient en exil intérieur, écrasés par la dictature du deuil. Tous à l’ombre des martyrs. À chaque mouvement de cil, on leur rappelait un martyr. Leurs rues, leurs impasses, leurs épiceries portaient des noms de martyrs. Des morts, du sang. De la poésie de mort, des chants de morts, des fleurs de mort. La lyrique devenait des noms d’offensives : Aurore I, Aurore II, Aurore III, Aurore IV, Aurore V, Kerbela I, Kerbela II, Kerbela III, Kerbela IV et ainsi de suite jusqu’à la parousie du Mahdi. J’ignore où et quand est morte Azra. Dans la prison d’Evin, sans doute. Je suis mort avec elle. Bien avant. En 1979, l’an 1 de la Révolution, l’année 1357 du calendrier hégirien solaire. Elle n’a plus souhaité me voir. C’est aussi simple que cela. Elle s’est dissoute dans sa honte. Alors que Khomeiny se débattait pour consolider son pouvoir, Azra, forte de son amour pour les poèmes de Lahouti, me quittait définitivement. Elle avait appris la vérité, disait-elle. Une vérité — de quelle façon j’avais intrigué pour éloigner son amant, comment j’avais menti à propos de son père — pas la vérité. La vérité, c’est mon amour pour elle, qu’elle avait pu constater à chaque instant où nous étions ensemble. C’est la seule vérité. Je n’ai jamais été entier qu’à ces moments où nous étions réunis. Je ne me suis jamais marié. Je n’ai jamais fait de promesse à quiconque. Je l’ai attendue toute ma vie.
Fred Lyautey n’a pas eu ma patience. Lahouti s’est pendu à un orme avec un drap, dans le parc de sa clinique, en décembre 1980. Azra ne l’avait pas revu depuis près de deux ans. Une bonne âme lui a appris sa mort. Pourtant Azra n’est pas venue à la soirée d’hommage que nous avons organisée pour Lyautey à l’institut. Aucun de ces fameux poètes qui soi-disant respectaient son œuvre n’est venu, d’ailleurs. Ce fut une belle soirée, recueillie, fervente, intime. Il m’avait désigné, avec sa grandiloquence habituelle, comme son « ayant droit pour ses affaires littéraires ». J’ai brûlé tous ses papiers dans un évier, avec les miens. Tous les souvenirs de cette période. Les photos se contorsionnaient, jaunes dans les flammes ; les cahiers se consumaient, lents comme des bûches.”
Nous sommes partis. Gilbert de Morgan récitait encore de mystérieux poèmes. Il nous fit un petit geste de la main quand nous passâmes le portillon dans le mur du jardin. Il restait seul avec sa gouvernante et cette famille d’oiseaux que l’on appelle Spechte en allemand, souvent coiffés de rouge, qui niche dans les troncs d’arbres.
Dans le taxi qui nous ramenait vers le centre de Téhéran, Sarah répétait “quel pauvre type, mon Dieu, pourquoi nous raconter ça, quelle ordure”, sur un ton incrédule, comme si, au bout du compte, elle ne parvenait pas à admettre la réalité du récit de Gilbert de Morgan, pas à se convaincre que cet homme, qu’elle fréquentait depuis plus de dix ans, qui avait tant compté dans sa vie professionnelle, était en réalité un autre, un Faust qui n’aurait pas eu besoin de Méphisto pour vendre son âme au Mal et posséder Azra, un personnage dont tout le savoir se construisait sur une imposture morale d’une envergure telle qu’elle en devenait invraisemblable. Sarah ne pouvait envisager la véracité de cette histoire pour la bonne et simple raison que c’était lui-même qui la racontait. Il ne pouvait être assez fou pour s’autodétruire, et donc — c’était du moins le raisonnement de Sarah, la façon de se protéger de Sarah — il mentait. Il affabulait. Il voulait qu’on le blâme pour Dieu sait quelle obscure raison. Il endossait peut-être les horreurs d’un autre. Si elle lui en voulait et le traitait de pourriture, c’était surtout pour nous avoir aspergés de ces bassesses et de ces trahisons. Il ne peut pas avouer aussi simplement qu’il a violé et fait chanter cette fille, quand même, il ne peut pas raconter ça aussi froidement, dans son jardin, en buvant de la vodka, et je sentais sa voix hésiter. Elle était au bord des larmes, dans ce taxi qui dévalait, pied au plancher, l’autoroute Modarres, appelée autrefois, aux temps d’Azra et de Farid, l’autoroute du Roi des Rois. Je n’étais pas persuadé que Morgan mentît. Au contraire, la scène à laquelle nous venions d’assister, ce règlement de comptes avec lui-même, me paraissait d’une honnêteté extraordinaire, jusque dans ses implications historiques.
L’air du crépuscule était tiède, sec, électrique ; il sentait l’herbe brûlée des platebandes et tous les mensonges de la nature.
Finalement je crois qu’il m’était plutôt sympathique, ce Gilbert de Morgan à la longue figure. Est-ce qu’il se savait déjà malade, le jour de cette confession ? C’est probable — deux semaines plus tard il quittait l’Iran définitivement pour raisons de santé. Je ne me rappelle pas avoir fait lire ce texte à Sarah ; je devrais le lui envoyer, dans une version expurgée des commentaires la concernant. Est-ce qu’elle serait intéressée ? Elle lirait sans doute ces pages d’une autre façon. L’histoire d’amour de Farid et Azra deviendrait une parabole de l’impérialisme et de la Révolution. Sarah opposerait les caractères de Lyautey et de Morgan ; elle en tirerait une réflexion sur la question de l’altérité : Fred Lyautey la niait totalement et plongeait dans autrui, croyait devenir l’autre, et y parvenait presque, dans la folie ; Morgan cherchait à la posséder, cette altérité, à la dominer, la tirer vers lui pour se l’approprier et en jouir. Il est tout à fait déprimant de penser que Sarah est incapable de lire une histoire d’amour pour ce qu’elle est, une histoire d’amour, c’est-à-dire l’abdication de la raison dans la passion ; c’est symptomatique, dirait le bon docteur. Elle résiste. Pour Sarah l’amour n’est qu’un faisceau de contingences, au mieux le potlatch universel, au pire un jeu de domination au miroir du désir. Quelle tristesse. Elle cherche à se protéger de la douleur des affects, c’est certain. Elle veut contrôler ce qui a la possibilité de l’atteindre ; elle se défend par avance des coups qu’on pourrait lui porter. Elle s’isole.
Tous les orientalistes, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, se posent cette question de la différence, du soi, de l’autre — peu de temps après le départ de Morgan, alors que mon idole le musicologue Jean During venait d’arriver à Téhéran, nous avons eu la visite de Gianroberto Scarcia, éminent spécialiste italien de littérature persane, élève de l’immense Bausani, le père de l’iranologie italienne. Scarcia était un homme extraordinairement brillant, érudit, drôle ; il s’était intéressé, entre autres, à la littérature persane d’Europe : cette expression, littérature persane d’Europe, fascinait Sarah. Qu’on ait pu composer des poèmes classiques en persan à quelques kilomètres de Vienne jusqu’à la fin du XIXe siècle la ravissait tout autant (plus encore, peut-être) que le souvenir des poètes arabes de Sicile, des Baléares ou de Valence. Scarcia soutenait même que le dernier poète persan d’Occident, comme il l’appelait, était un Albanais qui avait composé deux romans en vers et écrit des ghazals érotiques jusque dans les années 1950, entre Tirana et Belgrade. La langue de Hafez avait continué à irriguer le vieux continent après la guerre des Balkans et même la Seconde Guerre mondiale. Ce qui était fascinant, ajoutait Scarcia avec un sourire enfantin, c’est que ces textes poursuivaient la grande tradition de la poésie classique, mais en la nourrissant de modernité — tout comme Naïm Frashëri, le chantre de la nation albanaise, ce dernier poète persan d’Occident compose aussi en albanais et même en turc et en grec. Mais à un moment bien différent : au XXe siècle l’Albanie est indépendante, et la culture turco-persane est mourante dans les Balkans. “Quelle position étrange, disait Sarah captivée, que celle d’un poète qui écrit dans une langue que personne ou presque, dans son pays, ne comprend plus, ne veut plus comprendre !” Et Scarcia, avec une étincelle de malice dans son regard si clair, ajoutait qu’il faudrait écrire une histoire de la littérature arabo-persane d’Europe pour redécouvrir ce patrimoine oublié. L’autre en soi. Scarcia eut un air triste : “Malheureusement, une grande partie de ces trésors a été détruite avec les bibliothèques de Bosnie au début des années 1990. Ces traces d’une Europe différente dérangent. Mais il reste des livres et des manuscrits à Istanbul, en Bulgarie, en Albanie et à l’université de Bratislava. Comme vous dites, chère Sarah, l’orientalisme doit être un humanisme.” Sarah ouvrit de grands yeux — Scarcia avait donc lu son article sur Ignác Goldziher, Gershom Scholem et l’orientalisme juif. Scarcia avait tout lu. Du haut de ses quatre-vingts ans, il voyait le monde avec une curiosité jamais démentie.
La construction d’une identité européenne comme sympathique puzzle de nationalismes a effacé tout ce qui ne rentrait plus dans ses cases idéologiques. Adieu différence, adieu diversité.
Un humanisme basé sur quoi ? Quel universel ? Dieu, qui se fait bien discret dans le silence de la nuit ? Entre les égorgeurs, les affameurs, les pollueurs — l’unité de la condition humaine peut-elle encore fonder quelque chose, je n’en sais rien. Le savoir, peut-être. Le savoir et la planète comme nouvel horizon. L’homme en tant que mammifère. Résidu complexe d’une évolution carbonique. Un rot. Une punaise. Il n’y a pas plus de vie dans l’homme que dans une punaise. Autant. Plus de matière, mais autant de vie. Je me plains du Dr Kraus mais ma condition est assez enviable au regard de celle d’un insecte. L’espèce humaine ne fait pas de son mieux, ces temps-ci. On a envie de se réfugier dans ses livres, ses disques et ses souvenirs d’enfance. D’éteindre la radio. Ou de se noyer dans l’opium, comme Faugier. Il était là lui aussi lors de la visite de Gianroberto Scarcia. Il revenait d’une expédition dans les bas-fonds. Ce si joyeux spécialiste de la prostitution concoctait un lexique d’argot persan, un dictionnaire des horreurs — les termes techniques de la drogue, bien sûr, mais aussi les expressions des prostitués mâles et femelles qu’il fréquentait. Faugier marchait à voile et à vapeur, comme disent les Français ; il nous racontait ses excursions, dans son franc-parler de Gavroche et j’avais souvent envie de me boucher les oreilles. Si on n’écoutait que lui, on aurait pu imaginer que Téhéran était un gigantesque lupanar pour toxicomanes — image très exagérée mais pas tout à fait dépourvue de réalité. Un jour en descendant de la place Tadjrish en taxi, le chauffeur, très âgé et dont le volant paraissait dévissé pour ne pas être sensible à ses violents tremblements, m’avait posé la question très directement, presque de but en blanc : combien coûte une pute, en Europe ? Il avait fallu qu’il répète cette phrase plusieurs fois, tant le mot, djendé, me paraissait au moins aussi difficile à prononcer qu’à comprendre : je ne l’avais jamais entendu dans la bouche de personne. J’ai dû péniblement justifier mon ignorance ; le vieil homme se refusait à croire que je n’aie jamais fréquenté de prostituées. De guerre lasse, je finis par lâcher un chiffre au hasard, qui lui sembla rocambolesque ; il se mit à rire, et à dire ah, je comprends mieux pourquoi vous n’allez pas aux putes ! À ce prix-là, il vaut mieux se marier ! Il me raconta que pas plus tard que la veille, il avait grimpé une putain dans son taxi. “Après 8 heures du soir, disait-il, les femmes seules sont souvent des putains. Celle d’hier m’a proposé ses services.”
Il zigzaguait sur l’autoroute, pied au plancher, doublait par la droite, klaxonnait, tout en secouant son cerceau comme un damné ; il se tournait pour me regarder et la vieille Paykan profitait de sa distraction pour dériver dangereusement vers la gauche.
“Vous êtes musulman ?
— Non, chrétien.
— Moi je suis musulman, mais j’aime beaucoup les putes. Celle d’hier, elle voulait vingt dollars.
— Ah.
— Vous trouvez ça cher aussi ? Ici, elles sont putes parce qu’elles ont besoin d’argent. C’est triste. Ce n’est pas comme en Europe.
— En Europe ce n’est pas très gai non plus, remarquez.
— En Europe elles y prennent du plaisir. Ici non.”
Je l’ai lâchement laissé à ses certitudes. Le vieillard s’est interrompu un moment pour passer en contrebande entre un autobus et un énorme 4×4 japonais. Sur les plates-bandes, au bord de l’autoroute, des jardiniers taillaient les rosiers.
“Vingt dollars c’était trop cher. J’ai dit « Fais-moi un prix ! J’ai l’âge d’être ton grand-père ! »
— Ah.
— Je sais m’y prendre, avec les putes.”
En arrivant à l’institut j’ai raconté cette histoire extraordinaire à Sarah, qu’elle n’a pas fait rire du tout, et à Faugier, qui l’a trouvée hilarante. C’était peu de temps avant qu’il soit agressé par des Bassijis ; il avait pris quelques coups de trique, sans que le motif de l’algarade ne soit réellement clair — attentat politique visant la France ou “simple affaire de mœurs”, on n’en savait pas plus. Faugier soignait ses bleus par le rire et l’opium, et s’il se refusait à entrer dans les détails de l’affrontement, il répétait à qui voulait l’entendre que “la sociologie était vraiment un sport de combat”. Il me faisait penser au Lyautey du récit de Morgan — il refusait de prendre acte de la violence dont il avait été l’objet. Nous savions que l’Iran pouvait être un pays potentiellement dangereux, où les sbires du pouvoir, officiels ou occultes, s’embarrassaient de peu de gants, mais nous pensions tous être protégés par nos nationalités et nos statuts d’universitaires — nous nous trompions. Les remous internes au pouvoir iranien pouvaient bien nous atteindre, sans que l’on sache réellement pourquoi. Le principal intéressé ne s’y trompait pourtant pas : ses recherches étaient ses mœurs, ses mœurs participaient de ses recherches, et le danger était une des raisons pour lesquelles ces sujets l’attiraient. Il soutenait qu’on avait plus de chances de prendre un coup de couteau dans un bar louche à Istanbul qu’à Téhéran, et il avait sans doute raison. De toute façon son séjour en Iran touchait à sa fin (au grand soulagement de l’ambassade de France) ; cette trempe, cette raclée, disait-il, sonnait comme un sinistre chant de départ et ses ecchymoses un cadeau en souvenir de la République islamique. Les goûts de Faugier, sa passion du trouble, ne l’empêchaient pas d’être terriblement lucide sur sa condition — il était son propre objet d’études ; il admettait que, comme beaucoup d’orientalistes et de diplomates qui ne l’avouent pas facilement, s’il avait choisi l’Est, la Turquie et l’Iran, c’était par désir érotique du corps oriental, une image de lascivité, de permissivité qui le fascinait depuis l’adolescence. Il rêvait aux muscles d’hommes huilés dans les gymnases traditionnels, aux voiles de danseuses parfumées, aux regards — masculins et féminins — rehaussés de khôl, aux brumes de hammams où tous les phantasmes devenaient réalité. Il s’imaginait en explorateur du désir, et il l’était devenu. Cette image orientaliste de l’almée et de l’éphèbe, il en avait fouillé la réalité, et cette réalité l’avait passionné au point de se substituer à son songe initial ; il aimait ses vieilles danseuses prostituées, ses entraîneuses des cabarets sinistres d’Istanbul ; il aimait ses travestis iraniens outrageusement maquillés, ses rencontres furtives au fond d’un parc de Téhéran. Tant pis si les bains turcs étaient parfois sordides et crasseux, tant pis si les joues mal rasées des éphèbes grattaient comme des étrilles, il avait toujours la passion de l’exploration — de la jouissance et de l’exploration, ajoutait Sarah, à qui il avait fait lire son “journal de terrain”, comme il disait : l’idée que Sarah puisse se plonger dans une pareille lecture m’était bien évidemment odieuse, j’étais atrocement jaloux de cette relation étrange, par journal interposé. Même si je savais que Sarah n’avait aucune attirance pour Faugier, ni Marc pour elle, imaginer que Sarah puisse ainsi percevoir son intimité, les détails de sa vie scientifique qui en ce cas précis correspondaient à ceux de sa vie sexuelle m’était insupportable. Je voyais Sarah à la place de Louise Colet lisant le journal d’Égypte de Flaubert.
“Almées — ciel bleu — les femmes sont assises devant leurs portes — sur des nattes de palmier ou debout — les maquerelles sont avec elles — vêtements clairs, les uns par-dessus les autres qui flottent au vent chaud.”
Ou, bien pire.
“Je descends avec Sophia Zoughaira — très corrompue, remuant, jouissant, petite tigresse. Je macule le divan.
Second coup avec Kutchuk — je sentais en l’embrassant à l’épaule son collier rond sous mes dents — son con me polluait comme avec des bourrelets de velours — je me suis senti féroce.”
Et ainsi de suite, toute la perversion dont les orientalistes sont capables. Penser à Sarah en train de savourer la prose (infâme, cela va sans dire) de ce bellâtre érotomane dont j’étais certain qu’il était capable d’écrire une horreur du genre son con me polluait était une pure torture. Comment Flaubert a-t-il pu infliger ce supplice à Louise Colet, c’est incompréhensible ; il fallait que le styliste normand soit bien persuadé de son génie. Ou peut-être pensait-il, comme Faugier au fond, que ces notes étaient innocentes, que l’obscénité qui s’y mettait en scène n’était pas du domaine du réel, mais d’un autre ordre, de la science ou du voyage, une enquête qui éloignait ces considérations pornographiques de son être, de sa propre chair : lorsque Flaubert écrit “coup, recoup plein de tendresse”, ou “sa motte plus chaude que son ventre me chauffait comme avec un fer”, quand il raconte comment, une fois Kutchuk endormie dans ses bras, il joue à écraser des punaises sur le mur, punaises dont l’odeur se mêle au santal du parfum de la jeune femme (le sang noir des insectes dessine de jolis traits sur la chaux), Flaubert est persuadé que ces observations suscitent l’intérêt, et non le dégoût : il s’étonne que Louise Colet soit horrifiée par ce passage sur la ville d’Esna. Il cherche à se justifier dans une lettre au moins aussi atroce : “En entrant à Jaffa, raconte-t-il, je humais en même temps l’odeur des citronniers et celle des cadavres.” Pour lui, l’horreur est partout ; elle se mêle à la beauté ; la beauté et le plaisir ne seraient rien sans la laideur et la douleur, il faut les ressentir ensemble. (Louise Colet sera à ce point frappée par ce manuscrit qu’elle se rendra elle aussi en Égypte, dix-huit ans plus tard, en 1869, à l’occasion des cérémonies de l’inauguration du canal de Suez, alors que toute l’Europe se presse au bord du Nil — elle verra les almées et leurs danses, qu’elle trouvera vulgaires ; elle sera choquée par deux Allemands à ce point hypnotisés par les grelots de leurs colliers qu’ils disparaîtront, manqueront le bateau et réapparaîtront quelques jours après, “honteusement épuisés et souriants” ; elle s’arrêtera elle aussi à Esna, mais pour contempler les dégâts du temps sur le corps de cette pauvre Kutchuk Hanim : elle aura sa revanche.)
Le désir d’Orient est aussi un désir charnel, une domination par le corps, un effacement de l’autre dans la jouissance : nous ne savons rien de Kutchuk Hanim, cette danseuse prostituée du Nil, à part sa puissance érotique et le nom de la danse qu’elle exécute, L’Abeille ; à part ses vêtements, ses mouvements, la matière de son con, nous en ignorons tout, ni phrase, ni sentiment — elle était sans doute la plus célèbre des almées d’Esna, ou peut-être la seule. Nous possédons pourtant un second témoignage sur Kutchuk, d’un Américain celui-là, qui visite la ville deux ans avant Flaubert et publiera ses Nile Notes of a Howadji à New York — George William Curtis y consacre deux chapitres à Kutchuk ; deux chapitres poétiques, bouffis de références mythologiques et de métaphores voluptueuses (Ô Vénus !), le corps de la danseuse ployant comme le tuyau du narghilé et le serpent du péché originel, un corps “profond, oriental, intense et terrible”. Nous ne connaîtrons de Kutchuk que son pays d’origine, la Syrie nous dit Flaubert, la Palestine selon Curtis, et une seule parole, buono — d’après Curtis “one choice italian word she knew”. Buono, toute la sordide jouissance débarrassée des pesanteurs de la bienséance occidentale que Kutchuk a pu susciter, les pages de Salammbô et de La Tentation de saint Antoine qu’elle a inspirées, et rien de plus.
Marc Faugier s’intéresse, dans son “observation participative”, aux récits de vie, aux voix des almées et des khawals du XXIe siècle ; il interroge leurs itinéraires personnels, leurs souffrances, leurs joies ; en ce sens, il relie les passions orientalistes originelles aux aspirations des sciences sociales d’aujourd’hui, tout aussi fasciné que Flaubert par le mélange de beauté et d’horreur, par le sang de la punaise écrasée — et la douceur du corps qu’il possède.
Avant de pouvoir songer au beau, il fallait se plonger dans la plus profonde horreur et l’avoir parcourue tout entière, disait Sarah — Téhéran sentait de plus en plus la violence et la mort, entre l’agression de Faugier, la maladie de Morgan, les pendaisons et le deuil perpétuel de l’imam Hossein. Heureusement, il y avait la musique, la tradition, les instrumentistes iraniens que je rencontrais grâce à Jean During, digne successeur de la grande école orientaliste de Strasbourg — au sein de l’Islam rigoriste et puritain brillent encore les feux de la musique, des lettres et de la mystique, de l’humour et de la vie. Pour chaque pendu, mille concerts, mille poèmes ; pour chaque tête coupée mille séances de zikr et mille éclats de rire. Si seulement nos journalistes voulaient bien s’intéresser à autre chose qu’à la douleur et la mort — il est 5 h 30 du matin, c’est le silence de la nuit ; l’écran est un monde en soi, un monde où il n’y a plus ni temps, ni espace. Ishq, hawa, hubb, mahabba, les mots arabes de la passion, de l’amour des humains et de Dieu, qui est le même. Le cœur de Sarah, divin ; le corps de Sarah, divin ; les mots de Sarah, divins. Iseult, Tristan. Tristan, Iseult. Iseult, Tristan. Les philtres. L’Unité. Azra et Farid à la tragique fortune, les êtres écrasés sous la Roue du Destin. Où se trouve la lumière de Sohrawardi, quel Orient montrera la boussole, quel archange vêtu de pourpre viendra nous ouvrir le cœur sur l’amour ? Eros, philia ou agapé, quel ivrogne grec en sandales viendra de nouveau, accompagné d’une joueuse de flûte, le front ceint de violettes, nous rappeler la folie de l’amour ? Khomeiny a écrit des poèmes d’amour. Des poèmes où il est question de vin, d’ivresse, de l’Amant pleurant l’Aimé, de roses, de rossignols transmettant des messages d’amour. Pour lui le martyre était un message d’amour. La souffrance une douce brise. La mort un coquelicot. C’est dire. J’ai l’impression que de nos jours seul Khomeiny parle d’amour. Adieu la compassion, vive la mort.
J’étais jaloux de Faugier sans raison, je sais bien qu’il souffrait, qu’il souffrait le martyre, qu’il fuyait, qu’il avait fui, qu’il s’était fui lui-même depuis bien longtemps, jusqu’à finir à Téhéran sur un tapis, recroquevillé, les genoux sous le menton, convulsif ; ses tatouages, racontait Sarah, se mêlaient aux ecchymoses pour former des dessins mystérieux ; il était à demi nu, il respirait mal, disait-elle, il gardait les yeux ouverts et fixes, je l’ai bercé comme un enfant, ajoutait Sarah terrifiée, j’ai été obligée de le bercer comme un enfant, au milieu de la nuit sur le jardin de l’éternel printemps dont les fleurs rouges et bleues devenaient effrayantes dans la pénombre — Faugier se débattait entre l’angoisse et le manque, l’angoisse amplifiait le manque et le manque l’angoisse, et ces deux monstres l’assaillaient dans la nuit. Des géants, des créatures fantastiques le torturaient. La peur, la détresse dans la solitude absolue du corps. Sarah le consolait. Elle disait être restée jusqu’à l’aube auprès de lui ; au petit jour, il s’endormit, la main dans la sienne, toujours sur le tapis où la crise l’avait jeté. La dépendance de Faugier (à l’opium puis, plus tard, comme il l’avait prédit lui-même, à l’héroïne) se doublait d’une autre addiction, au moins aussi forte, à cet autre oubli qu’est le sexe, le plaisir charnel et le rêve oriental ; son chemin vers l’est s’arrêtait là, sur ce tapis, à Téhéran, dans sa propre impasse, dans cette aporie, entre soi et autre, qu’est l’identité.
“Le sommeil est bon, la mort meilleure”, dit Heinrich Heine dans son poème Morphine, “peut-être meilleur encore serait ne jamais être né”. Je me demande si quelqu’un tenait la main de Heine dans ses longs mois de souffrance, quelqu’un qui ne fût pas le frère Sommeil à la couronne de pavot, celui qui caresse doucement le front du malade et délivre son âme de toute douleur — et moi, vivrai-je mon agonie seul dans ma chambre ou à l’hôpital, il ne faut pas penser à cela, détournons le regard de la maladie et de la mort, comme Goethe, qui a toujours évité les agonisants, les cadavres et les enterrements : le voyageur de Weimar s’arrange chaque fois pour échapper au spectacle du décès, échapper à la contagion de la mort ; il s’imagine un ginkgo, cet arbre d’Extrême-Orient, immortel, l’ancêtre de tous les arbres, dont la feuille bilobée représente si magnifiquement l’Union dans l’amour qu’il en a envoyé une, séchée, à Marianne Willemer — “Ne sens-tu pas, à mes chants, que je suis Un et double ?” La jolie Viennoise (joues rebondies, formes généreuses) a trente ans, Goethe soixante-cinq. Pour Goethe, l’Orient est à l’opposé de la mort ; regarder vers l’est, c’est détourner les yeux de la Faux. Fuir. Dans la poésie de Saadi et de Hafez, dans le Coran, dans l’Inde lointaine ; le Wanderer marche vers la vie. Vers l’Orient, la jeunesse et Marianne, contre la vieillesse et son épouse Christiane. Goethe devient Hatem, et Marianne Suleika. Christiane mourra seule à Weimar, Goethe ne lui tiendra pas la main, Goethe n’assistera pas à son enterrement. Est-ce que je me détourne, moi aussi, de l’inévitable en m’obsédant pour Sarah, en fouillant dans la mémoire de cet ordinateur pour retrouver sa lettre de Weimar,
Très cher François-Joseph,
C’est assez étrange de se trouver en Allemagne, dans cette langue, si proche de toi, sans pour autant que tu sois là. Je ne sais pas si tu as déjà fait le voyage de Weimar ; je suppose que oui, Goethe, Liszt et même Wagner, j’imagine que ça a dû t’attirer. Je me rappelle que tu as étudié un an à Tübingen — pas très loin d’ici me semble-t-il. Je suis en Thuringe depuis deux jours : neige, neige, neige. Et froid glacial. Tu te demandes ce que je fais ici — un colloque, bien sûr. Un colloque comparatiste sur la littérature de voyage au XIXe siècle. Sommités. Rencontré Sarga Moussa, grand spécialiste des visions de l’Orient au XIXe. Magnifique contribution sur le voyage et la mémoire. Un peu jalouse de son savoir, d’autant plus qu’il parle parfaitement allemand, comme la plupart des invités. J’ai présenté pour la nième fois un papier sur les voyages de Faris Chidiac en Europe, dans une version différente, certes, mais j’ai toujours la sensation de rabâcher. La rançon de la gloire.
Nous avons bien sûr visité la maison de Goethe — on a l’impression que le maître va se lever de son fauteuil pour saluer, tellement l’endroit semble préservé. La maison d’un collectionneur — des objets partout. Des cabinets, des meubles classeurs pour les dessins, des tiroirs pour les minéraux, des squelettes d’oiseaux, des moulages grecs et romains. Sa chambre, minuscule, à côté de son grand bureau, sous les toits. Le fauteuil où il est mort. Le portrait de son fils August, qui est mort deux ans avant son père, à Rome. Le portrait de sa femme Christiane, qui est morte quinze ans avant lui. La chambre de Christiane, avec ses bibelots : un bel éventail, un jeu de cartes, quelques flacons, une tasse bleue avec en lettres dorées une inscription assez touchante, À la Fidèle. Une plume. Deux petits portraits, un jeune et un moins jeune. C’est une sensation étrange que de parcourir cette maison où, dit-on, tout est resté tel qu’en 1832. Un peu l’impression de visiter un tombeau, momies incluses.
Le plus surprenant, c’est la relation de Weimar à l’Orient — à travers Goethe, bien sûr, mais aussi Herder, Schiller et l’Inde ou bien Wieland et son Djinnistan. Sans parler des ginkgos (méconnaissables en cette saison) qui peuplent la ville depuis plus d’un siècle, à tel point qu’on leur a même consacré un musée. Mais j’imagine que tu sais tout cela — moi je l’ignorais. Le versant oriental du classicisme allemand. Une fois de plus, on se rend compte à quel point l’Europe est une construction cosmopolite… Herder, Wieland, Schiller, Goethe, Rudolf Steiner, Nietzsche… On a l’impression qu’il suffit de soulever une pierre à Weimar pour qu’un lien avec l’Est lointain apparaisse. Mais on reste bien en Europe — la destruction n’est jamais très loin. Le camp de concentration de Buchenwald se trouve à quelques kilomètres d’ici, il paraît que la visite est terrifiante. Je n’ai pas le courage d’y aller.
Weimar a été bombardée trois fois massivement en 1945. Tu imagines ? Bombarder une ville de soixante mille habitants sans enjeu militaire, alors que la guerre est presque gagnée ? Pure violence, pure vengeance. Bombarder le symbole de la première république parlementaire allemande, chercher à détruire la maison de Goethe, celle de Cranach, les archives de Nietzsche… avec des centaines de tonnes de bombes larguées par de jeunes aviateurs fraîchement débarqués de l’Iowa ou du Wyoming, qui mourront à leur tour brûlés vifs dans la carlingue de leurs avions, difficile d’y percevoir le moindre sens, je préfère me taire.
J’ai un souvenir pour toi ; tu te rappelles mon article sur Balzac et la langue arabe ? Eh bien je pourrais en écrire un de plus, regarde cette belle page, que tu dois connaître :
C’est celle de l’édition originale du Divan. Ici aussi il y a de l’arabe, ici aussi il y a des différences entre l’arabe et l’allemand, comme tu peux le voir : en arabe, c’est Le Divan oriental de l’écrivain occidental. Je trouve ce titre très intrigant, peut-être à cause de l’apparition du scripteur “occidental”. Ce n’est plus un objet mixte, comme dans l’original allemand, un divan “occidentoriental”, mais un recueil d’Orient composé par un homme d’Occident. Du côté arabe des choses, il ne s’agit pas de mélange, de fusion de l’un et de l’autre, mais d’un objet oriental séparé de son auteur. Qui a traduit ce titre pour Goethe ? Ses professeurs de Iéna ? Au musée Goethe, j’ai vu une page d’exercices d’arabe — le maître s’amusait apparemment à apprendre (avec une jolie calligraphie de débutant) des mots extraits du recueil de Heinrich von Diez, un des premiers orientalistes prussiens, Denkwürdigkeiten von Asien in Künsten und Wissenschaften. (Mon Dieu que l’allemand est une langue difficile, j’ai mis cinq minutes à recopier ce titre.)
Il y a toujours de l’autre en soi. Comme dans le plus grand roman du XIXe siècle, Les Jambes croisées ou la Vie et les aventures de Fariac de Faris Chidiac dont j’ai parlé cet après-midi, cet immense texte arabe imprimé à Paris en 1855 aux dépens de Raphaël Kahla, un exilé de Damas. Je ne résiste pas à t’en montrer la page de titre :
Vu d’ici, la mixité du titre de Chidiac répond à celle de Goethe ; on a l’impression que les cent cinquante ans suivants n’ont cherché qu’à découper patiemment ce que les deux grands hommes avaient rassemblé.
À Weimar on trouve aussi (en vrac) un retable de Cranach avec un magnifique démon difforme et verdâtre ; la maison de Schiller, celle de Liszt ; l’université du Bauhaus ; de jolis palais baroques ; un château ; le souvenir de la Constitution d’une république fragile ; un parc avec des hêtres centenaires ; une petite église en ruine qu’on dirait droit sortie (sous la neige) d’un tableau de Schinkel ; quelques néonazis ; des saucisses, des centaines de saucisses de Thuringe, sous toutes leurs formes, crues, séchées, grillées, et mon meilleur souvenir germanique,
Bien à toi,
pour oublier, en la relisant, que la mort me prendra sans doute avant l’âge de Goethe ou de Faris Chidiac le grand Libanais, au moins il y a peu de chances que je meure aux commandes d’un bombardier, touché par un obus de DCA ou descendu par un chasseur, ça c’est plus ou moins écarté, même si l’accident d’avion est toujours possible : par les temps qui courent on peut prendre un missile russe en plein vol ou être déchiqueté par un attentat terroriste, ce n’est pas rassurant. J’ai appris l’autre jour par le Standard qu’un djihadiste de quatorze ans avait été arrêté alors qu’il préparait un attentat dans une gare de Vienne, un bébé djihadiste de Sankt Pölten, repaire de terroristes, c’est bien connu, et cette nouvelle aurait de quoi faire sourire si elle n’était pas un signe des temps — bientôt des hordes de Styriens se précipiteront sur les mécréants viennois en hurlant “Jésus est grand !”, et déclencheront la guerre civile. Je ne me rappelle pas d’attentat à Vienne depuis l’aéroport de Schwechat et les Palestiniens d’Abou Nidal dans les années 1980, à Dieu ne plaise, à Dieu ne plaise, mais on ne peut pas dire que Dieu donne le meilleur de lui-même, ces temps-ci. Les orientalistes non plus — j’entendais un spécialiste du Moyen-Orient préconiser qu’on laisse partir tous les aspirants djihadistes en Syrie, qu’ils aillent se faire pendre ailleurs ; ils mourraient sous les bombes ou dans des escarmouches et on n’en entendrait plus parler. Il suffisait juste d’empêcher les survivants de revenir. Cette séduisante suggestion pose tout de même un problème moral, peut-on raisonnablement envoyer nos régiments de barbus se venger de l’Europe sur des populations civiles innocentes de Syrie et d’Irak ; c’est un peu comme balancer ses ordures dans le jardin du voisin, pas joli joli. Pratique, certes, mais pas très éthique.