CHAPITRE III

Mina a été la première personne que j’ai regardée en pénétrant au Flore.

Elle se tenait au fond de la salle, sur l’angle de la banquette et elle regardait autour d’elle d’un air patient et pas tellement curieux. Une bouteille de bière, posée devant elle, m’a un peu surpris. Les femmes qui boivent de la bière sont rares. C’est un breuvage masculin. Je n’osais pas regarder cette femme et, bêtement, je consacrai toute mon attention à l’étiquette dorée de la bouteille.

Je savais que je ne me trompais pas. J’avais compris ça en entrant dans le café. Elle occupait une position stratégique qui lui permettait de surveiller les entrées. Et puis il y avait dans toute sa personne quelque chose d’un peu crispé qui sautait aux yeux.

Je me suis incliné devant sa table.

Puis je l’ai fixée. Elle ne correspondait pas du tout à l’être que naturellement j’avais essayé d’imaginer. J’avais cru rencontrer une femme sèche, un peu hommasse avec — pourquoi grand Dieu ! — un nez fort et un menton proéminent. Au lieu de ce portrait peu flatteur, je trouvais une jeune femme aux cheveux gris, au visage fin et intelligent. Elle portait des lunettes sans monture et n’avait pas la moindre trace de fard sur le visage. Malgré ses cheveux précocement gris et ses lunettes, elle faisait jeune. Sa figure ne comportait pas la moindre ride. Il y avait dans toute sa personne un je ne sais quoi de frénétique mal contenu, qui semblait insolite chez cette personne au maintien strict. Elle possédait des formes bien marquées, presque opulentes, mais qu’elle ne cherchait pas à mettre en valeur… Elle était vêtue d’un tailleur gris sombre, d’un chemisier de soie blanche et d’un petit chapeau noir de bon ton. Si elle l’avait désiré, elle aurait pu se rajeunir avec une teinture et un maquillage approprié, mais je lui sus gré d’avoir eu le courage de son âge. Elle était venue à moi en jouant cartes sur table. Cette preuve de franchise me plaisait.

— Vous permettez ? ai-je demandé en prenant un siège.

Elle semblait plus surprise que moi et me détaillait posément.

— Eh bien, voilà, ai-je soupiré, c’est moi… Et vous… c’est vous… Excusez-moi, je dois vous sembler gauche, mais je n’ai guère l’habitude de ce genre de situation.

Elle a ôté ses lunettes. Son visage s’est rajeuni, éclairé même.

— Mais vous êtes tout jeune ! a-t-elle soupiré…

— J’ai trente-six ans…

— Vous disiez…

— Sur l’annonce j’ai préféré avouer mon âge moral… De ce côté-ci je puis même vous avouer que j’étais en dessous de la vérité…

— Vraiment ?

— Oui.

— Vous vous trompez sûrement, un homme vieux de caractère ne s’en aperçoit pas ; il est aveugle sur son cas, c’est le principal élément de sa maturité.

— Bigre, déjà en pleine philosophie ?

— Je suis plus âgée que vous, a-t-elle murmuré…

— Je peux demander de combien ?

— De six ans…

— Quarante-deux ?

— Oui.

— C’est incroyable… On vous donnerait…

— Qu’importe ce qu’on me donnerait, c’est ce que j’ai qui compte. Un écart de six ans entre mari et femme est normal lorsque c’est l’époux le plus âgé… Là il est… Il est un peu indécent.

— Ce n’est pas vrai !

J’avais lancé cette exclamation avec une telle fougue qu’elle a souri tristement.

— Ce n’est pas vrai. Vous avez l’air encore plus jeune que moi. J’estime au contraire que cette différence rétablit en partie l’équilibre.

— Quel équilibre ?

— Vous n’avez jamais lu dans votre hebdomadaire favori que la longévité est plus forte chez la femme que chez l’homme.

Ça a paru l’amuser pour de bon.

— Nous n’en sommes pas encore là !

— Non, heureusement… Mais je tenais à anéantir vos scrupules mal fondés.

Plus je la regardais, plus elle me plaisait. Cette femme dégageait un charme très opérant. Elle me troublait. J’avais envie de tout savoir sur elle, et j’avais un peu peur de l’apprendre.

Nous nous sommes racontés l’un à l’autre, sans fioritures, le plus succinctement possible, comme on résume une histoire. Pour la première fois je me suis aperçu à quel point la mienne était vide et inintéressante : une enfance douillette, des études secondaires, des parents décédés dans un accident d’auto, le régiment en qualité de lieutenant dans une base d’Afrique du Nord, l’envie de descendre plus bas… Un poste d’administration en Oubangui après ma démobilisation… Et puis l’avis d’un toubib de là-bas qui, ayant jeté un coup d’œil à une radio de mon foie, m’avait préconisé de rentrer…

Elle m’a écouté avec attention, comme si chaque mot que je proférais appartenait au mode d’emploi d’un appareil délicat.

J’aimais son regard bleu-mauve, sa bouche aux lèvres charnues crispées par l’attention. J’aimais ses cheveux gris. J’étais sensible à la discrète mélancolie dont il parait ce visage encore si jeune.

— Voilà, ai-je murmuré, en conclusion. Rien que de très banal, vous voyez ?

Elle m’a souri d’un air indulgent.

— Tout le monde ne peut pas avoir la vie de Marco Polo ! La mienne est encore plus schématique : j’ai été élevée par une tante, mes parents, comme les vôtres, étaient morts jeunes. Je me suis mariée à dix-huit ans pour fuir le mauvais caractère de la tante, mais mon mari en avait un plus détestable encore et nous nous sommes séparés deux ans après la naissance de mon fils.

Sa dernière phrase m’est tombée dessus comme un seau d’eau. Un fils ! Moi qui avais une sainte horreur des enfants… Moi qui m’étais résolu à épouser une femme mûre pour justement ne pas en avoir !

Elle a vu ma déception. Comment ne l’aurait-elle pas vue, mon Dieu ! Je suis incapable de dissimuler mes sentiments.

— Rêveur ? a-t-elle prononcé d’une petite voix qui se voulait ironique mais qui, secrètement, traduisait une intense déception.

— Excusez-moi, je n’ai pas les fibres paternelles développées…

— Mon fils a vingt-trois ans…

— Hein ?

— Je l’ai eu un an après mon mariage. Alors, faites le compte : dix-huit et un dix-neuf. Dix-neuf et vingt-trois quarante-deux…

Ça n’a rien arrangé.

« Voyons, mon petit Paul, me suis-je dit, à trente-six ans tu ne vas tout de même pas épouser une femme qui sera grand-mère d’un moment à l’autre ? »

C’était ridicule et même, — elle avait eu raison —, indécent.

— Je crois que vous avez fait un voyage pour rien, n’est-ce pas ? a-t-elle murmuré. Vous devriez aller voir une bonne pièce de théâtre ce soir afin que ce séjour à Paris ne soit pas tout à fait perdu !

J’ai haussé les épaules. J’aurais pu faire le galantin, déclarer que tout ça n’avait pas d’importance et filer sur la pointe des pieds, mais ça n’est pas mon genre.

— Évidemment, ai-je déclaré, je n’avais pas songé à cette éventualité… Il faut que je réfléchisse…

— C’est ça, réfléchissez…

Elle semblait amère, un peu furieuse aussi. Non pas à cause de ma réaction défensive, elle la comprenait, mais parce que je venais de lâcher une grosse muflerie en disant que « j’allais réfléchir ». Car enfin ma décision ne représentait que cinquante pour cent dans cette « affaire » matrimoniale.

J’ai essayé de repêcher ma bourde.

— … En ce qui me concerne, ai-je ajouté. Car évidemment rien ne me permet de croire que vous seriez disposée à m’épouser et à venir vous enterrer dans un bled de Sologne…

Elle n’a pas répondu. Le silence nous engourdissait. Et cependant il nous était nécessaire à l’un et à l’autre…

Il y avait peu de consommateurs à l’intérieur. Les clients avaient envahi la terrasse pour profiter d’un ultime beau soleil.

— « Il » est marié ?

Je me suis entendu dire ça avec surprise. C’était ma pensée qui m’échappait.

— Non… Il fait les Beaux-Arts…

— Et…

J’avais peur d’accentuer ma rudesse en formulant cette seconde question.

Mais cette femme était aussi intuitive qu’intelligente.

— Oui, a-t-elle soupiré, il habite avec moi… C’est précisément parce que je prévois le moment où je vais devenir belle-mère que je tiens à m’effacer. Je ne suis pas du genre « brave vieille maman qui s’accroche »…

Elle a porté son verre à ses lèvres et elle a bu avec précaution, comme font les femmes qui veulent préserver leur rouge à lèvres. Pourtant elle n’en avait pas.

— Eh bien, a-t-elle dit, en reposant sa consommation, je pense que je dois maintenant vous dire adieu… Au fond, je ne regrette pas notre rencontre ; que nous le voulions ou non, c’est une petite aventure et une femme apprécie toujours une aventure, même manquée.

Elle s’est levée. Moi, je restais assis comme un imbécile, la regardant avec des yeux de poisson exotique.

— Hé ! me suis-je écrié, attendez un peu…

Elle s’est immobilisée contre la table. La jupe de son tailleur moulait des hanches bien rondes, une taille impeccable… Elle était plutôt grande. Je me suis levé précipitamment. Je savais que si elle partait je ne la reverrais plus jamais et, vous me croirez si vous voulez cette idée m’était brusquement insupportable.

Je pensais à elle depuis près d’une semaine, sans la connaître autrement qu’à travers son écriture élégante. Et maintenant…

Maintenant, elle était là, étrange et belle… À la fois calme et passionnée, rassurante et inquiétante. Malgré ses cheveux gris, son grand fils, sa mise sobre, c’était bien la femme… La femme paradoxale toute en ombre et en lumière, la femme faite pour calmer, pour troubler…

Je me demandais ce que j’éprouverais si je la prenais dans mes bras. Son corps avait des volumes, une chaleur que j’avais soif de connaître.

— Ne partez pas !…

— Mais…

— Asseyez-vous !

Elle s’est assise et a attendu la suite. Il fallait que je dise quelque chose, que je prenne l’initiative des opérations.

— Vous ne savez pas… Ce soir, nous allons dîner ensemble avec… avec LUI. Je pense qu’il est nécessaire que nous nous connaissions ?

— Comme vous voudrez.

— Vous lui avez dit que…

— Je lui ai dit que j’avais reçu une lettre d’un ami qui était parti aux colonies, jadis…

Elle avait préparé le terrain, quoi. Je lui ai épargné d’autres explications.

— Sortons…

— Pour aller où ?

— Je ne sais pas, ailleurs… Nous n’avons encore jamais marché l’un à côté de l’autre dans une rue…

— Vous avez raison, a-t-elle murmuré, c’est grave, deux pas, c’est plus difficile à accorder que… que bien d’autres choses.

J’ai réglé nos consommations, et nous sommes sortis sur le boulevard Saint-Germain.

Ça faisait un bout de temps que je n’y avais pas déambulé. La dernière fois que j’étais venu à ce carrefour, il y avait moins de nègres, moins d’agitation, moins d’autos… Cette foule grondante me faisait un peu peur. Il me semblait impossible que les journaux du soir n’annoncent point des catastrophes au milieu de ce tohu-bohu.

Nous avons parcouru une centaine de mètres en direction de Saint-Michel.

— Ça n’a pas l’air d’aller trop mal, a-t-elle déclaré.

Je me suis arrêté.

— Quel est votre prénom ?

— Officiellement, je m’appelle Anne-Marie, mais officieusement on m’appelle Mina.

Le « on » m’a déplu. Je crois bien que j’étais déjà un peu jaloux. Mina ! Ç’aurait pu être ridicule, et pourtant j’ai trouvé que ça lui allait bien.

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