10

La même nuit. Plymouth Rock.

J’avais mis un vieux disque de Count Basie. Personnel inconnu, inconnu tout au moins pour moi. Oh ! ça ne faisait pas beaucoup de bruit non plus. C’était un concert live et le Count annonçait chaque titre d’une voix lointaine, grave et assourdie. Grand pianiste, Basie… Solide, inventif. Une rythmique vigoureuse et précise. Guitare électrique, basse et batterie supercarrées. L’ensemble tournait comme un gros V8 sur un filet de gaz. Par là-dessus, la section de trompettes était nette, sans grandes ambitions, mais propre sur elle et assez éclatante. L’un des deux saxos ténors avait un phrasé simpliste, un timbre primitif et franc à la Red Prysock, mais ça n’était pas en soi une raison suffisante pour le haïr. Au pif, le saxe, j’aurais dit Billy Mitchell.

Je me serais sans doute trompé.

Je me suis étiré. J’ai pensé que j’étais stocké à la nuit comme un type dans sa cellule de pénitencier, sauf que moi j’avais la clef dans ma poche de veste. J’avais toutes les clefs : la clef de mon bouclard, celle du coffre, celle de l’entrée des artistes qui donnait dans le parking souterrain et permettait de quitter la Douze sans attirer l’attention, par un cheminement discret et à couvert que nous étions peu à connaître et à pratiquer. En se débrouillant bien, d’un niveau à l’autre, on pouvait ressortir à pied à deux blocs de là, à proximité immédiate d’une bouche de métro.

À toutes mes clefs s’ajoutait le trousseau Key West. Rien ne m’empêchait de m’enfuir tout de suite. C’est même pas sûr qu’on m’aurait réellement cherché. Je m’attribuais peut-être bien plus d’importance que je n’en présentais réellement. C’est toujours comme ça, quand on plonge.

À une heure, j’ai eu besoin de bouger. La nuit, dehors, m’attirait comme une grosse masse magnétique sombre, glaciale et menaçante. Il ne pleuvait plus. Il faisait froid. Très froid brusquement, ou c’était l’effet des amphètes. Je suis passé chez Muppet prendre les clefs d’une des voitures mises à la disposition de la Nuit. Il y avait une poubelle de commissariat, celle que mon O.P.J.-cadavre avait amenée avec lui, une Clito cinq portes, sans gyro, sans deux-tons ni radio de bord. Il y avait le petit sous-marin de la Douze, une Express équipée pour les planques et que tous les voyous du district et des circonscriptions limitrophes connaissaient sur le bout du doigt. Plus conscients et organisés qu’on ne le pensait, les voyous. Presque plus d’essence dedans, m’a prévenu Muppet. Il y avait aussi une des voitures du Groupe criminel, une 309 gris perle entièrement équipée. Muppet a ricané :

— Le choix entre Byzance et Capoue.

— Entre la peste et le choléra.

— Clint a laissé sa caisse. Il s’est fait ramener par Gu.

— Va pour Clint. Je reste en veille radio. J’en ai pour une heure.

J’en aurais eu pour un siècle que la réponse eût été pareille. Muppet s’était contenté d’un bref hochement de tête, puis il s’était remis à gratter sur la main courante. Lui aussi m’en voulait, et je ne pouvais pas lui donner tort. Il comprenait très bien qu’un petit monde était en train de mourir et que j’allais le laisser sur le carreau. Je suis sorti.

Une heure dix. J’ai roulé sans but, comme on chasse dans le brouillard au petit matin. Bien réglée, la voiture de Clint eût fait une splendide voiture de poursuite — sauf que je n’avais plus personne à suivre. Les rues étaient à peu près vides. J’ai croisé des calèches de police-secours qui chassaient elles aussi dans le vague. Rien à se mettre sous la dent. Dans l’habitacle, la radio grésillait, signe que j’étais encore relié à quelque chose et à quelqu’un.

J’ai fait les alentours de la gare de Lyon, puis j’ai ratissé plus large, sans toutefois passer la Seine ni déborder au-delà de Bastille. J’étais très soucieux du respect des compétences territoriales, des miennes comme de celles des autres. J’ai un peu fait les chandelles du cours de Vincennes. Elles me connaissaient presque toutes et ne me redoutaient pas. Je ne me faisais jamais tailler une lance en douce, je ne leur prenais pas de blé, je ne rançonnais pas les dealers qui les ravitaillaient. Comme prince de la Street, je me trouvais assez seigneur. Même du temps de ma grandeur, pas une seule d’entre elles ne m’avait servi de cousine. Je ne leur demandais rien, et parfois quand elles me donnaient quelque chose, c’était toujours dans leur propre intérêt. Je voyais ce que je pouvais faire.

Je faisais toujours ce que je pouvais.

En poussant l’avantage, j’aurais pourtant pu me faire un joli pécule, dans le temps. Je n’en avais pas vu la nécessité. Pour la plupart, même dans la pénombre, elles étaient parfaitement incomestibles. Elles étaient prises en ciseaux entre les clients, leurs julots, la dope et les flics. Rien que des épaves, au fond, tristes à pleurer, et dont on n’avait pas à être fiers. À la vue de la voiture qui roulait lentement en veilleuses, plusieurs se sont aventurées dans la lumière de la rue. Plusieurs fois, je me suis arrêté, je suis descendu en restant à portée de ma radio. À chaque fois, on s’est parlé. À chaque fois, je les ai senties déçues. Ça donnait :

— Ah ! c’est vous…

— C’est moi.

C’était seulement moi.

— Vous avez changé de bagnole. C’est la vôtre ? Vous avez pris du galon ?

— Non aux deux questions. C’est un prêt. Je ne prendrai jamais plus de galon. Si j’avais voulu le faire, je m’y serais pris autrement. Secteur calme ?

— Ouais. Sauf que les affaires, c’est pas ça.

— La crise, partout.

— Vous pouvez pas imaginer le nombre de tordus que je suis obligé de jeter.

— Jeter ?

— Ils veulent baiser sans capote. Vous vous rendez compte ? Avec le sida. J’ai beau leur dire que je suis plombée, ils veulent pas le croire. Dément, non ?

— Tu es plombée ?

— Ouais, qu’est-ce que vous croyez ?

Je ne croyais rien. Je fumais la moitié d’une cigarette, je remontais en voiture. L’habitacle tiède, ouaté. La zique. À cette allure, on n’entendait pas beaucoup le moteur et tout juste le chuintement des pneus sur l’asphalte. Il y avait un autoradio dans la voiture. Alex m’avait prêté une cassette. Symphonie en ré majeur de Mahler. J’avais beau m’appliquer, je ne comprenais pas grand-chose. N’empêche, ça me donnait malgré tout l’impression d’être vaguement intelligent, amer, et riche de sentiments humains — même si ce n’était ni des sentiments d’une folle gaieté ni tout à fait les miens.

Je me suis rappelé Alex. À la campagne, elle m’avait montré des photos d’elle prises dans l’océan Indien. Debout à la coupée d’un voilier, elle ne portait que le bas d’un maillot en Nylon noir roulé sur les hanches et ses cheveux lui flottaient librement jusqu’à la taille. Dans son visage brûlé de soleil, les yeux paraissaient phosphorescents. Ses iris verdâtres luisaient de la placide cruauté du félin. Ses lèvres arboraient un sourire absent, comme décalé par rapport à l’axe du visage. On aurait dit une arme braquée au hasard sur un ennemi inconnu. Derrière elle, l’eau couleur de jade était pourtant lisse et vide jusqu’au fin fond de l’horizon.

Cette nuit-là, à me rappeler Alex presque tout le temps, j’avais envie de rire et de pleurer. C’était souvent l’effet que me faisaient les saletés dont je me gavais. Elles provoquaient chez moi une grande instabilité émotionnelle. Nation. Château de Vincennes. Cette nuit-là, tout était, je m’en souviens, éclairé comme a giorno pour des raisons que j’ignorais. Des oriflammes pendaient partout aux tourelles. Il devait se donner une fête dispendieuse, certainement pour des raisons futiles et limitées. Républicaines.

J’ai coupé à travers le Bois. Par endroits, on pouvait s’y croire dans la forêt — une forêt bien policée, certes, mais dans une vraie forêt, avec de vrais arbres, de vraies branches à présent assez dépeuplées, et de vraies feuilles par terre, pourrissantes. Je roulais et j’écoutais Mahler. Mahler devrait être interdit d’antenne. Il confère des illusions de densité personnelle parfaitement tragiques, inconcevables pour un homme de ma condition.

Je me suis embossé à cul dans l’entrée d’une allée cavalière, le museau de la voiture vers la route, naturellement. On ne change pas tout d’un coup à mon âge. On garde, à défaut de ces certitudes dont on commence à manquer de plus en plus, de simples réflexes professionnels qui eux ne s’effacent jamais. J’ai baissé l’ampli et réglé le son de Radio-Cité de manière à intercepter immédiatement tout appel. Je me suis appuyé de la nuque au repose-tête, j’ai allumé une cigarette en baissant un peu la vitre. J’ai fermé les yeux.

Pas tout à fait dix minutes après, Muppet m’a appelé. De manière neutre, d’une voix anonyme, il a déclaré :

— Diamant Nuit, faire retour à la Douze pour affaire vous concernant.

J’ai accusé réception de façon tout aussi laconique. Avant de retourner à la Division, comme c’était sur le chemin, j’ai eu l’idée de passer par chez moi.


J’ai rangé la 309 en bas et je suis descendu. J’ai tapé le code d’entrée. Plus de Mahler, plus de bruit, sauf le grondement lointain, assourdi, lourd et monotone, d’un train de service. Gâche électrique. J’ai pénétré dans le long couloir obscur qui menait à la cage d’escalier. Elle se tenait tout au fond dans la clarté laiteuse des voies. Contre le mur de gauche, les boîtes aux lettres semblaient disposées à la manière d’urnes funéraires. Je n’avais plus beaucoup de certitudes formelles, à présent, mais seulement des habitudes et un instinct de survie bien plus prononcé que je ne me plaisais à le croire.

Je n’avais pas l’intention de me couvrir de ridicule, mais j’ai tout de même relevé mon pan de veste sur la hanche avant d’allumer, dégageant ainsi la crosse du .45. Naturellement, personne n’est apparu dans la lumière. J’ai ouvert ma boîte aux lettres. Elle regorgeait de publicités dépourvues de tout attrait, de revues que je ne lisais plus et dont j’avais cessé depuis longtemps de payer l’abonnement. Il y avait deux relevés de compte, une facture et une carte postale qu’on avait postée en Floride. J’ai flanqué publicités et revues dans la corbeille fixée au mur et j’ai empoché le reste. Machinalement, j’ai ouvert la boîte destinée aux plis encombrants et aux petits paquets. Il y avait quelque chose. Un paquet de Kellog’s entamé, et qui ne semblait destiné à personne.

Sans faire de bruit, je suis monté marche par marche. Dans le temps, dès le premier étage, j’aurais entendu Yellow Dog miauler et s’agiter derrière ma porte. Dans le temps, je ne serais jamais resté si longtemps absent. J’ai ouvert en effaçant le torse de l’embrasure et j’ai tout de suite donné de la lumière, les doigts autour de la crosse de mon arme. Personne. J’ai refermé derrière moi d’un coup de talon, j’ai poussé le verrou. Je suis resté adossé au mur, la valeur d’une bonne douzaine de mesures sur un tempo lent. Je me suis tenu immobile jusqu’à ce que j’entende battre mon cœur et que je perçoive distinctement le bruit de mon propre souffle.

Ensuite, j’ai traversé ma petite cuisine. Même un lapin nain aurait eu toutes les peines du monde à y emménager avec toute sa petite famille. J’ai contrôlé le cabinet de toilette. Je me suis avancé dans la pièce principale, puis dans la seconde, qui ne servait à rien sauf parfois de chambre d’amis lorsque l’un de mes fils venait tirer un coup avec une de ses relations féminines — autant dire pas plus de deux ou trois fois par siècle.

Tout était vide, immobile et parfaitement glacial. J’ai laissé retomber la main droite le long de la cuisse en ricanant à mon reflet dans la vitre. Je me faisais l’effet d’un bel idiot, avec mon gros flingue et mes nerfs qui partaient en quenouille. Tout en grinçant des dents, je me suis avancé jusqu’à mon vieux bureau. Il provenait d’une vente des domaines. Avant d’habiter chez moi, l’ancien avait servi toute sa vie dans les douanes. Sam Spade l’aurait adoré. Les huissiers de justice n’en avaient pas voulu. Je m’y tenais souvent le dos tourné aux voies, à me balancer dans mon fauteuil, à attendre que la nuit revienne et mon chagrin avec. Il n’y avait rien dessus, à part mon sous-main de cuir fatigué et, dans un pot en grès, un bouquet d’immortelles poussiéreuses. Elles avaient longtemps arboré des tons pourpre, bleu ardoise, jaune citron et sable, à présent bien éteints. J’ai fourré mon courrier dans le premier tiroir venu.

Par terre, près de la fenêtre, il y avait une bouteille de bourbon aux trois quarts pleine. Je l’ai ramassée et j’ai bu au goulot. L’alcool m’a brûlé la gorge au passage sans me faire ensuite aucun bien. Je me suis laissé tomber dans mon fauteuil. J’ai regardé un peu partout, avec des larmes dans les yeux à cause du bourbon. C’était une bien petite chambre, au fond, même pour un homme seul. Elle était tenue avec plus de soin que de chaleur. Si tel n’avait pas été le cas, la chose m’aurait échappé. Brusquement, je me suis levé, les yeux fixés sur le mur de droite. Du sol au plafond, les étagères y sont bondées de livres. Je me suis approché, mais sans rien toucher, et avec de vilaines aigreurs d’estomac. Milton n’était pas tout à fait à sa place. Les deux volumes du Paradise Lost ne se tenaient plus exactement là où ils auraient dû se trouver. C’était une ancienne version bilingue Aubier-Montaigne — deux vieux bouquins brochés, aux dos défraîchis et aux pages grises et usées. À la marque laissée dans la poussière, on voyait qu’ils n’avaient pas été déplacés de plus d’un ou deux millimètres. On avait bougé Milton.

Toujours sans toucher à quoi que ce soit, j’ai examiné le reste. Les étagères comptaient deux ou trois mille bouquins. Excepté la bible, un peu le Voyage et Chamfort, je ne lisais plus rien. Il y avait également du courrier entre mes livres, des photos, ma vieille chaîne stéréo et des disques — aussi bien des vinyles que des compacts. Rien que des choses sans valeur. Tout avait été fouillé de manière précise et minutieuse.


— Y a un gugusse pour toi, en bas, m’a prévenu la petite fille des délégations judiciaires.

Elle était dans le hall d’entrée, juste après le sas. Elle se tenait à l’accueil, assise de travers derrière le bureau de l’hôtesse. Elle avait étendu les jambes sur un fauteuil. Elle fumait tout en sirotant un gobelet de café. Subitement, elle m’a paru très lasse et étrangement démunie. J’ai remué les épaules. Elle m’a adressé une toute petite grimace sceptique, étriquée. Il ne faisait pas très clair. Ma montre indiquait trois heures vingt. Je me suis passé la main sur la figure.

— Quel genre de gugusse ?

— Je le vois bien grossiste.

— Grossiste en quoi ?

Elle a peu réfléchi. Elle m’a souri vaguement.

— En viande. En produits laitiers. Grossiste en vins. Quelque chose qui a trait au négoce. Concessionnaire Opel.

— Pourquoi Opel ?

— J’ai eu deux Corsa. J’ai jamais été emmerdée avec.

Elle était gentille, Sue-Helen. Son môme aussi. Je ne la voyais pas rouler en Corsa. Aux délégations judiciaires, elle s’occupait de piratage informatique. C’était peut-être ça qui lui avait abîmé les yeux. Je ne voyais pas non plus de commerçant dans mes relations. J’ai hésité une fraction de seconde, puis je me suis dit que ça pourrait me divertir un petit moment.

— Où il est, gugusse ?

— Muppet l’a stocké dans ton bouclard. C’est vrai que tu as quelqu’un, en ce moment ?

— C’est peut-être vrai.

Elle a levé les yeux, elle a souri au plafond, puis m’a souri à moi.

— Alors, je te souhaite rien que des bonnes choses.

— Merci à toi, Sue-Helen.

— J’ai arrêté de picoler, tu sais ?

— Merveilleux.

Elle a fini son gobelet de café et lui a adressé un regard de haine. C’était le café du distributeur. Tout le monde le haïssait, et en particulier les agents d’entretien qui l’accusaient de trouer le lino autour de la machine. Elle a réfléchi avant de jeter son gobelet vide à la poubelle. Elle a observé :

— Merveilleux, je sais pas. (Elle m’a expliqué :) L’an dernier, je m’étais collée avec un mâle. Un homme dans tes âges. Retraité de l’armée. Le genre de type qui présente bien. Solide. Costaud. Lieutenant-colonel. Une bonne pension et pas d’autre bouche à nourrir. Au bout de deux mois, Musclor s’est déboutonné. Il s’est mis à passer son temps à tutoyer les éléphants dans mon salon et à me foutre sur la gueule. Regarde.

Elle m’a montré les dents. C’était de jolies petites choses menues, très blanches et parfaitement ajustées les unes aux autres. Pour ma part, je ne trouvais rien à y redire. Elle a soupiré avec lassitude :

— C’est une connerie qui m’a coûté cinq plaques. J’ai viré Rambo, je me suis fait refaire les crochets et j’ai arrêté de picoler.

Je lui ai souhaité sincèrement :

— Rien que des bonnes choses à toi aussi.

Elle a eu de nouveau sa petite mimique lasse et désabusée. Je l’ai laissée à remâcher des souvenirs et peut-être même des espoirs. Moi aussi, dans ma vie, je m’étais souvent arrêté de boire. J’avais même passé quatre ans sans toucher à une cigarette. Moi aussi, je m’étais raconté des tas d’histoires. Ça ne m’avait pas empêché de replonger un jour ou l’autre. Avant de regagner mon bureau, je suis allé aux toilettes. J’ai retiré ma veste et remonté mes manches de chemise. Tout en évitant mon regard, je me suis lavé la figure et les mains au robinet.

Abruti d’insomnie et de fatigue, j’ai fait passer deux gélules avec une gorgée d’eau froide. Dans les trente secondes qui ont suivi, mon cœur s’est mis à cogner à la façon d’un moteur en surrégime. Ma vision latérale s’est réduite et le froid m’a pénétré jusqu’à la moelle des os. Je me suis agrippé des deux mains au rebord du lavabo. C’était ça ou m’écraser au sol. J’avais encore une nuit et demie à faire. Ensuite, j’aurais quatre jours avant le prochain tour d’opérations. Il suffisait de tenir. Pour cela, je trouvais mon courage là où je pouvais. Toxico, qu’est-ce que ça voulait dire, toxico ?

J’ai mis un bon moment à m’apercevoir que l’étrange face blême, décharnée, qui grimaçait dans la glace, en face de moi, c’était la mienne. J’ai alors cessé de me ricaner à la figure. J’ai aussi arrêté de remuer la tête comme un idiot. J’ai ramassé ma veste en cuir sur le radiateur et je l’ai renfilée. Le temps d’aller jusqu’à mon bureau, je me suis forcé à allumer une cigarette. J’étais toujours frigorifié, mais au moins mes doigts ne tremblaient plus.


Je fumais. Je le fixais dans les yeux et je ne réprimais qu’à grand-peine une formidable envie de rire. J’avais aussi envie de lui écraser la figure à coups de poing. Il se tenait dans le fauteuil en face de moi, assis le dos très droit, les genoux écartés. Il portait un complet gris chiffonné et sa cravate était de travers. Ses mains ne cessaient de s’agiter, ses pieds aussi. Gérard Rouvières. J’ai réfléchi et murmuré :

— De tous les enculés que j’ai connus, tu es bien le dernier que je m’attendais à voir ici. Où est le lézard, mon gros ?

— Pas de lézard.

— Qui t’envoie ?

— Personne ne m’envoie.

— Tu t’es mis à ton compte ?

— Plus ou moins.

Il a souri avec gêne. Je ne le voyais pas à son compte, et il le savait bien. Il voulait faire ami-ami. Avec moi, je n’en voyais pas la nécessité. Si peu que ce fut, il était devenu quelqu’un et moi j’avais cessé d’être qui que ce soit. Il a sorti un paquet de Gitanes et en a allumé une — des Gitanes comme lorsque nous servions dans la même unité aéroportée. Il avait eu un beau visage à la mâchoire carrée, aux traits fermes et décidés, et un certain mépris de la vie et des choses. Nous avions été amis. Puis, au fur et à mesure que son visage s’épaississait, que son corps s’alourdissait, il s’était fait fuyant, incertain, de moins en moins fiable. Il avait dû cesser progressivement de croire en lui. Je ne lui en voulais pas. Il m’a dit :

— Je sais ce que tu penses.

— Je ne pense rien, ami.

— Tu penses qu’il ne faut jamais dîner avec le diable, même avec une longue cuillère.

— Foutaises. C’est curieux : quelqu’un t’a pris à l’instant pour un vendeur de voitures. C’est dire que tu peux inspirer confiance. Je me fiche avec qui tu dînes ou pas. Qui t’envoie, et pourquoi ?

Il s’est penché et m’a déclaré en confidence :

— On ne voudrait pas qu’il t’arrive des ennuis.

Il avait l’air parfaitement franc. Je suppose qu’il devait sembler tout aussi sincère lorsqu’il prenait la parole à l’Assemblée, devant la presse ou pour commander à son chauffeur de faire le plein d’essence. C’était un homme de convictions, dommage qu’il en eût trop et qu’elles fussent toutes à peu près inconciliables les unes avec les autres. J’ai écouté grésiller ma radio, puis j’ai remarqué :

— Mes ennuis ne concernent que moi. J’ai cessé de croire à la bienveillance.

— Tu as tort.

— Sans doute. Toute ma vie, tout le temps que j’ai été en haut, je me suis demandé comment c’était en bas.

— C’est une question qu’on se pose tous.

— Je ne crois pas. Maintenant, je sais. Motif de ta visite ?

Il a écrasé sa cigarette. Il a rassemblé les pans de son manteau et m’a considéré de loin. Son regard s’était fait froid et spéculatif. Il a dit d’un ton de regret :

— Mallet a fait une très grosse connerie. C’est juste qu’on était en train de le pousser dehors, mais il a mal joué sa partie.

— Mallet est mort.

— Oui. Il a été inhumé hier dans le caveau de famille, près de Cahors. On l’a porté en terre, entouré de l’affection de ses proches. Je ne parle pas de cette connerie-là.

— On avait deviné.

— Je suis à la tête d’un pool d’investisseurs. Nous estimons les informations contenues dans cette disquette à la somme de deux millions de francs.

J’ai eu un rire amer. Deux briques, c’est sûr que ça ne se trouvait pas sous le pas d’un cheval. Je connaissais des millions d’endroits dans le monde où elles pouvaient faire de vous un homme parfaitement paisible et respectable. Je me suis enquis :

— Garanties offertes au vendeur ?

— L’anonymat. Aucune poursuite d’aucune sorte. Paiement cash et par le moyen de son choix. Ces informations n’appartenaient pas à Mallet. Ceux qui en étaient les propriétaires légitimes veulent récupérer leur bien.

— Rien qu’un bizness.

— Rien qu’un bizness.

J’ai écrasé ma cigarette. J’en ai allumé une autre. Il allait être quatre heures. J’ai entendu mes troupes rentrer du casse-croûte. Quand les huissbards avaient fini de se servir, il me restait à peine plus du smic pour aller d’un bout à l’autre du mois. On me parlait de deux cents briques. J’ai rappelé à Rouvières :

— Mirai m’a fait une sorte d’offre d’achat, lui aussi. Tu roules pour lui ?

— Jamais de la vie.

— Compliqué, ami, très compliqué. Vous arrivez à vous en dépatouiller, de tout ce micmac ?

— Tant que tout le monde joue dans les règles, oui. (Il a eu un bref ricanement sans joie :) Ne va pas t’y tromper, rien n’a changé. Chacun se tient au garde-à-vous avec le pouce dans le trou du cul de son voisin. Mallet a eu la mauvaise idée de quitter la route, c’est ce qui l’a perdu.

— Peut-être la fatigue, et le dégoût aussi.

Il m’a regardé, les yeux ronds, puis s’est exclamé :

— Mallet ? Mallet ? Tu ne te sens pas bien ?

— Ni bien, ni mal. Je n’ai pas connu l’homme et ce que j’en devine ne me l’aurait guère rendu estimable, mais mon avis ne compte pas. Il s’était pris les pieds dans le tapis, mais dans le pire des cas, il aurait ramassé deux ans.

— Comment sais-tu qu’il s’était pris les pieds dans le tapis ?

— Pas difficile à deviner. N’empêche : il a bouclé sa piaule et il a bu un coup. Après, il a vidé ses poches, il a fait un petit mot aux flics pour expliquer son geste. Ensuite, il s’est couché sans se déloquer. Il a choisi de s’en aller suivant un mode opératoire plutôt propre. Pas de sang partout, ni de cervelle pour barbouiller les murs. Rien d’emphatique ni de déclamatoire. Ce genre de fin le rachète à mes yeux, mais encore une fois mon avis ne compte guère.

— Deux plaques. On se fout de la manière que la disquette remonte à la surface. Le tout, c’est de ne pas tarder.

C’était tentant. Je me suis penché en arrière. J’ai regardé les petits arbres du patio. Immobiles dans la faible clarté qui provenait des bureaux de nuit, ils semblaient constituer une petite cohorte d’êtres faméliques et désemparés. Ils se trouvaient en lisière de la lumière comme on se tient au bord de l’existence, tout occupé à mourir debout. Je me suis levé, je suis allé jusqu’à la vitre. J’ai déclaré à regret :

— Il n’y avait rien dans la chambre. Pas la moindre disquette. Rien non plus dans l’enveloppe, rien d’autre que des regrets et l’annonce de sa mort. Le dossier destiné au Parquet général est parvenu au Parquet général. Aucune information n’a été ouverte.

Je me suis retourné :

— Nous nous sommes tout dit.

Il s’est levé lentement. Il a eu une vilaine grimace.

Il a grincé comme un vrai dur, tout à coup :

— Je ne crois pas. Je ne crois pas non plus que c’est une bonne idée de t’envoyer la veuve. Tu sais qu’elle a longtemps fait la joie des boîtes à Blacks ?

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