Je flinguais les rats à la lunette, à quatre-vingts, cent mètres. Une seule balle par rat, en pleine tête. Un visuel improbable à cette distance, pour ainsi dire impossible. Jamais de correction ou de doublé. Au début, un rat tous les dix douze coups, ensuite tous les cinq, maintenant j’alignais pour tuer. Ça demandait des fois un quart d’heure, vingt minutes, une heure d’immobilité quasi totale.
J’avais choisi pour arme une carabine à culasse Mauser, rechambrée en .22 long. Sniper. Sniper de rats. Je les tirais à la traçante, la plupart du temps au crépuscule ou très tôt le matin. L’un des plus gros, l’un des plus beaux, Charlie, j’ai mis près de trois semaines à le loger et à l’abattre. C’était un gaspard méfiant, trapu, presque de la taille d’un chat adulte. Il ne se risquait dehors qu’à tout petits pas. Charlie me regardait d’un œil noir brillant, furieux, on aurait dit qu’il comprenait. À l’instant de presser sur la queue de détente, il avait disparu de la lunette. Rapide, très rapide. Dix fois, cent fois, il m’avait fait et refait le coup.
De tous, c’est le seul que j’ai enterré après.
C’est le seul de tous que j’ai regretté.
Dans la caravane, j’avais aussi un Remington à pompe qui tirait de la douze Magnum, deux automatiques Beretta 92 neufs, ainsi qu’un tout petit .38 bodyguard à cinq coups, mauvaise copie en mauvais acier espagnol du Bulldog US. J’avais tout récupéré petit à petit grâce à Rosen. Pas une de ces armes ne voyait le jour.
Je ne me servais que de la .22. Jamais sur autre chose que des rats, jamais en-dessous de la distance réglementaire, jamais quand il pouvait y avoir encore quelqu’un sur la casse. Rosen savait. Il s’en foutait. Je gardais son périmètre. Je patrouillais la nuit avec Lady en laisse. Lady toute seule aurait suffi, mais Rosen craignait qu’elle n’escalade une clôture. Lady n’avait pas peur des barbelés. Elle n’avait peur de rien, ni de personne. Il aurait suffi de la lâcher le soir. Personne ne serait entré — ni surtout ressorti — mais Rosen était un homme sensé.
Quelques-unes de ses fréquentations montaient au braquage. Je savais que certaines voitures qui passaient en douce à la presse en pleine nuit n’étaient pas toujours vierges de tout soupçon — ni forcément exemptes de toute présence humaine.
Rosen s’en foutait que quelqu’un offre à quelqu’un d’autre un cercueil chrome-acier compressé à cinquante ou cent mille balles, mais il ne voulait pas de soucis avec les flics — pas ce genre de souci que procure la découverte du corps d’un type à demi dévoré par un chien noir. Lady était un animal massif, tout en muscles, en os, en mâchoires, large d’épaules. Le jour, elle restait dans un enclos grillagé, bouclé en haut par un filet aux mailles d’acier comme il y en a dans les cours de prison pour prévenir toute évasion par hélicoptère. Elle attendait la nuit.
À la tombée du soir, quand il ne restait plus personne que Rosen, Gina, sa fille, et moi, j’allais ouvrir sa cage. On mangeait ensemble, puis ils partaient dormir chez eux, ensuite j’allais m’asseoir sur les marches de la caravane et Lady venait se coucher à mes pieds. Elle savait l’heure de la première ronde. Nous marchions du même pas. Dans son ensemble, la casse faisait pas loin de quatre hectares. Je gardais la casse, je m’occupais de Lady. Rosen me payait en cash, chaque dix du mois. Quand ça tombait un dimanche, il revenait tout exprès. Il sortait une liasse, il comptait, moi pas. Je mettais le pognon dans une boîte en fer. Une ancienne caisse de cartouches qui avait contenu des bandes de mitrailleuse 12,7.
Avant d’en arriver là, j’avais eu mon toc. On m’avait bien bordé, y a pas à dire. À ma sortie, au tout dernier moment, le médecin chef m’avait remis une grosse pochette en cuir. Elle contenait des papiers ni neufs ni vieux, parfaits comme seule l’Usine sait en fabriquer, carte d’identité, passeport, carte de Sécu, permis de conduire, tout y était, et même une carte bleue sur un compte que je ne me rappelais pas avoir ouvert moi-même. Dans une enveloppe kraft, il y avait aussi une jolie somme d’argent. Pas moins de cinquante mille francs en billets neufs. Au cas où je me perdrais, il y avait même un numéro de téléphone tapé à la machine sur une feuille d’agenda.
Numéro de repêchage. Je n’avais plus la moindre mission précise et de toute façon, j’étais trop vieux pour jouer à ces petits jeux. Je l’ai laissé dans le cendrier du toubib avant de partir. Il en avait vu d’autres et moi aussi.
Thanks for the cheers.
À ma sortie des Hauts Murs, il pleuvait comme vache qui pisse. Une voiture m’attendait, avec un chauffeur. L’homme avait le profil du vrai dur. J’étais monté sans faire d’histoire. On avait parlé juste ce qu’il fallait pour endormir ses soupçons et les miens. Sur l’autoroute, il m’avait passé ses cigarettes et son briquet et m’avait confié :
— Vous êtes très attendu à l’arrivée, mon commandant.
Je n’en doutais pas. J’avais allumé une cigarette. Attendu… Au premier feu rouge à Paris, je n’avais pas attendu le bout du voyage. J’étais descendu et j’avais chié du poivre à mon mentor. Des semaines, que je réfléchissais à la façon de procéder. La voiture était embossée entre deux camions. Le chauffeur ne se méfiait plus. J’étais descendu en coup de vent. Il pleuvait toujours. Métro. Parcours de sécurité. Je n’avais pas commis l’erreur de repasser chez moi, ni celle d’utiliser la carte bleue. Pas question de laisser des traces.
J’avais été commando, puis zombie. Ces choses ne s’oublient pas. À l’instant même où j’avais mis le pied par terre, ma cavale avait commencé. Des jours durant, des semaines entières, j’avais ricoché ventre à terre, parfois en stop, parfois en autobus, souvent à pied. Jamais d’autoroute — trop dangereux, l’autoroute. Trop de véhicules de patrouille. Je dormais à peine, et jamais deux nuits au même endroit. Toujours de ces petits hôtels où on peut payer en cash. Il n’en reste plus tant qu’on ne le croit. Les quelques kilos que j’avais ramassé au trou, je les avais bien vite reperdus. Une fois, j’étais tombé sur un contrôle de gendarmerie. Vérification d’identité. On n’avait rien trouvé à me reprocher. Ça m’arrangeait. Cible signalisée dans le nord de la France, le tant à telle heure.
Relevé d’empreintes effectué. Passage fichier négatif. Au moment de son interpellation, n’était porteur d’aucune arme ou substance prohibée. Laissé libre à l‘issue de son interpellation.
Ma seule erreur, peut-être, ça a été de monter tout d’un coup un soir dans un camion qui partait pour Barcelone. Rien de fortuit. La veille, de façon préméditée, j’avais tiré de l’argent dans un distribanque d’Ostende. Le Sud, depuis toujours, m’attirait comme un aimant. Il y avait eu ce camion qui faisait l’Espagne. Dans le Sud, j’étais tombé plus tard sur la bande à Rosen. Dans un troquet, tout à fait par hasard. J’habitais en hôtel depuis une bonne huitaine. Auparavant, j’avais récolté des fruits tout l’été. C’est plus dur qu’on le pense, mais pas si terrible qu’on ne le croit. Trimardeur. Je me tenais toujours propre, les cheveux courts. J’étais noir comme un corbeau.
Rosen m’avait repéré, bien avant que je ne le repère moi-même.
J’étais aussi libre que n’importe quel type en conditionnelle, je me méfiais mais je commençais aussi à ressentir une sorte de fatigue. C’est comme ça qu’un type en cavale finit toujours par tomber, à cause de la fatigue. D’un autre côté, j’avais le sentiment que si j’avais quelqu’un aux fesses, je l’avais suffisamment baladé. J’éprouvais un illusoire sentiment de sécurité.
Rosen ne m’avait pas abordé tout de suite. Il avait encore laissé passer deux ou trois jours. Sur le coup de sept heures du soir, je descendais prendre un ou deux jaunes au comptoir. Rosen avait repéré ce type assez maigre, dans la cinquantaine, avec des cheveux gris et des Ray-Ban. C’étaient des vraies Ray-Ban de dotation et je les trainais depuis Blida — 1962. Elles m’avaient été offertes par un pilote de chasse. L’homme avait connu mon père, à Londres, en 1943.
Il avait volé sous ses ordres. Autres temps, autres lieux. Je portais une vieille veste de treillis à même la peau, un jean incolore à force d’avoir été lavé et relavé cent fois de suite. Des Pataugas en toile kaki achetés sur un marché. Je buvais un coup, je n’adressais la parole à personne, je n’emmerdais personne non plus. Rien qu’une ombre.
Rosen était rentré avec Lee et Gina. Je les avais vus dans la glace, derrière le bar. Automatiquement, je les avais classés. Une bande de Manouches. Je n’avais rien contre, rien pour non plus. Ils étaient allés se poster à l’autre bout du comptoir. Ils ne faisaient pas beaucoup de bruit. Dont acte clos. Rosen, lui, avait repéré tout de suite un type qu’il avait d’abord pris pour un ancien mataf.
Entre-temps, j’avais cueilli des fruits, pour ne pas écorner mon pécule, j’avais pas mal bossé au schwarz. Cantonnier plusieurs fois, soudeur, conducteur d’engin, terrassier, rien que des boulots où on en bave. Pas de prise de tête. C’était ma façon de me refaire une santé. À chaque coup, je faisais ce qu’il y avait à faire. Je restais le moins longtemps possible après, je touchais ma paye et je me tirais. Rebelote dès que les fonds commençaient à baisser. À force, je m’étais refabriqué un physique. C’est pour ça que Rosen m’avait pris pour ce que je n’étais pas, justement au physique. Il m’avait longuement jaugé, puis un soir, il s’était enfin approché.
— J’ai entendu dire que vous cherchez du taf.
— J’ai entendu dire qu’on ne se connaît pas.
— Je sais pas qui vous êtes. Vous, vous savez qui je suis.
— Quel genre de taf ?
— Gardiennage.
— L’idée de gratter pour un type qui se promène avec un flingue dans la ceinture, au milieu du dos, ne m’emballe pas.
Rosen avait blêmi. Il avait posé ses deux gros poings sur le comptoir. Il s’était quand même forcé à sourire.
— Vous avez des couilles, y a pas à dire.
— J’aime pas beaucoup non plus votre type.
— Qu’est-ce que vous lui reprochez ?
— Pas de sortir des Baumettes, mais d’avoir été assez con pour s’y laisser expédier. La poufiasse, c’est qui ?
— La poufiasse, c’est ma fille. Personne ne l’avait jamais traitée de poufiasse, vous savez ? Vous cherchez quoi ? À vous faire démonter la gueule ? Si c’est ça, on peut sortir.
— On peut toujours. Sortir.
— J’aime pas qu’on parle comme ça de Gina. Vous comprenez ?
— Je comprends. Si j’avais une fille comme elle, je raisonnerais pareil.
— Lee a payé sa dette. Il a une femme et des gosses. Il travaille chez moi depuis dix ans et ça fait dix ans qu’il se tient à carreau. Si je porte un gun, c’est parce que des gens ne m’aiment pas. Je vous donne cinq mille par mois, nourri, logé, blanchi. Du cash. Vous voulez voir à quoi ça ressemble ?
J’avais vu. Une casse de voitures. Pourquoi pas ? Tout le périmètre était entouré de barbelés. Pourquoi pas non plus ? Rosen mettait une caravane à ma disposition, avec cabinet de toilette, douche, eau chaude et même la clime si je voulais. Que foutre de la clime. On s’était mis d’accord dans son bureau. C’était un dimanche soir. Lee était chez sa femme, Gina s’occupait de Lady. Fin d’été. J’avais flanqué mon passeport sur le bureau. Rosen m’avait demandé :
— Les flics vous cherchent ?
— Pas que je sache.
Il avait repoussé le passeport du bout des doigts. Il se foutait bien de qui j’étais. Moi aussi. Il avait sorti une bouteille de gnôle et deux verres. On avait bu, mais pas au point de rouler sous la table. Pas plus que moi, Rosen n’appréciait le laisser-aller. Au bout d’un moment, je m’étais demandé :
— Votre gun… Beretta ?
— Browning GP 35. Vous voulez voir ?
— Pourquoi non, allez ?
Il s’était soulevé sur une fesse, avait sorti son outil. Il me l’avait tendu par le canon. C’est toujours ce qu’on fait entre gens du même monde. J’avais actionné la culasse, pas plus d’un centimètre. Il y avait déjà une cartouche dans la chambre. J’ai allongé le bras. Je visais une cible imaginaire. J’ai regardé Rosen.
— Vous voulez toujours qu’on sorte ?
— Je me doutais. Si vous voulez.
Lui aussi avait du cran. Nous sommes sortis. Nous avons marché dans la poussière jusqu’au fond de la casse. J’ai choisi un enjoliveur de roue, je l’ai posé en équilibre sur le pare-brise d’une vieille Samba. Je me suis donné une vingtaine de mètres. Rosen m’épiait avec un sourire froid. J’ai remis le Browning à la ceinture, j’ai agité doucement les doigts. Je lui ai dit :
— Au commandement. Quand vous voulez.
Il faisait très chaud. Rosen m’a regardé, il a regardé la cible. Je n’avais rien fait depuis des années, j’avais peut-être perdu la main, mais à cet instant, j‘ai su que j’avais gagné une famille. Il a bougé les épaules.
— Laissez tomber, j’ai compris.
— Rien du tout.
— Pool.
Dès le premier impact, l’enjoliveur s’est envolé. J’ai encore doublé deux fois en pleine trajectoire. Il a ricoché en vibrant, s’est mis à tournoyer. L’angle n’était pas fameux, mais j’avais anticipé. Encore deux dedans. L’enjoliveur a roulé dans la poussière. Rosen me regardait, la mâchoire pendante.
— Nom de Dieu. Vous venez d’où ?
— Gardiennage ? Je prends.
Je lui ai rendu le Browning. À cause des détonations, j’avais les oreilles bouchées. J’en aurais pour deux trois jours à entendre mal. Je me suis pincé le nez, j’ai soufflé un grand coup et je suis retourné sur mes pas. Gina courait dans notre direction. Elle tenait Lady en laisse et semblait inquiète, mais pas affolée. Elle m’a vu, puis elle a vu Rosen debout derrière moi. Elle a stoppé net. Nous nous sommes regardés un instant, puis j’ai haussé les épaules et je suis passé.
C’était le soir. Il faisait chaud. C’était bien suffisant.
Depuis, j’étais nourri, logé, blanchi. Rosen avait monté une petite véranda le long de la caravane. J’y faisais pousser un pied de jasmin. J’ai toujours aimé le jasmin parce que ma mère l’aimait aussi et sa mère avant elle. J’avais récupéré un vieux fauteuil à bascule. Quand le soir tombait, je m’installais à la fraîche. Certains soirs, Gina venait aussi s’asseoir avec Lady et moi. On se parlait peu. On avait vue sur les carcasses de voitures, les barbelés. Très au loin, on apercevait parfois une mince bande d’argent terne. C’était la mer. Nous n’en étions séparés que par une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau. J’avais un vieux pick-up Ford à ma disposition, mais jamais je ne les ai faits tant qu’il en était encore temps, ces dix kilomètres de chemin poudreux, rougeâtre, qui traversait des hectares de vignes, puis passait sous l’autoroute, retraversait encore des vignes et aboutissait à de petites buttes grises, molles et désolées, qui donnaient enfin sur la plage. J’aurais pu, mais j’avais cessé d’en voir l’utilité. Moïse et la terre promise. Lui avait douté une seule fois, moi tout le temps.
Quand j’ai fini par les faire, il était trop tard.
Parfois, Gina avait le cafard, elle apportait une bouteille, des cigarettes. Elle restait un grand moment silencieuse, puis proposait :
— Et si vous alliez chercher votre guitare ? Vous pourriez me jouer quelque chose.
J’allais prendre la gratte. Elle ressemblait à une caisse à savon, mais sonnait comme le vent et la pluie, on aurait dit les grands roseaux, les troupeaux de nuages, elle avait des plaintes tantôt cristallines, tantôt éoliennes, toujours un peu étouffées, désenchantées. Rosen l’avait taxée à un autre Manouche qui ne pouvait pas lui payer la boîte de vitesses d’occase de son C. 35.
— Tu laisses ta guitare, ou tu laisses le bahut. Choisis.
Dans le fourgon, s’entassait toute la famille du type, sa femme, des vieilles, cinq ou six maigres morpions morveux. La zone. Choisir ? Je me tenais en appuie-feu derrière Rosen. Quel choix, ça lui laissait, au malheureux ? Il avait besoin de son Citroën pourri, plus que de toute autre chose au monde. Il a laissé sa gratte. Je l’ai quand même aidé à tomber le moteur, à changer la boîte. Baltringues tous les deux. J’étais pas obligé. Rosen a remarqué. Il voyait tout, Rosen.
Il avait une grosse face ronde couleur acajou foncé dans laquelle ses yeux faisaient comme deux fentes d’où sourdait par instants un regard verdâtre. Il portait nuit et jour, été comme hiver, un vieux feutre graisseux. Dans son dos, ses chaouches l’appelaient le Mongol. Dans son dos, parce que chacun de ses avant-bras faisait le double de mes cuisses et qu’une seule de ses mains pesait un quintal. Il avait été lutteur de foire, Rosen. Il avait aussi fait du placard dans les années cinquante.
On le disait milliardaire.
Il m’a donné la guitare. Il la tenait par le manche, comme un poulet qu’on étrangle. Il a regardé ses gros doigts :
— Qu’est-ce que vous voulez que j’en foute, de ce truc ? Prenez-la avant que je la mette au clou.
C’était une acoustique à pan coupé, au fond bombé. Presque plus de vernis nulle part, de la laine rouge en guise de bretelle. Gina m’a ramené un jeu de cordes de Montpellier. Elle m’a regardé les changer, l’accorder… Je lui ai demandé son téléphone pour prendre le « la »… J’ai commencé par être mauvais comme une vache, à me faire des soufflettes au bout des doigts, et puis, peu à peu, tout doucement, comme j’avais du temps de reste, c’est revenu.
Pas bon à en pleurer, oh ! non ! mais pas trop infect non plus. Gina aimait le blues. C’est pas souvent qu’une femme aime le blues. Elle écoutait, pensive, le menton dans les mains, elle me demandait aussi des flamencos, des pasos et même des tangos, des choses plus lyriques, plus difficiles. Des fois, elle s’étonnait un peu :
— Vous jouez drôlement bien, pour un gadje…
Je lui rappelais doucement, tout en arpégeant :
— Vous savez, Gina… Dans chaque famille, il y a un vilain petit canard… La mère de ma mère était gitane… Elle était née à Barcelone…
Elle hochait la tête, elle fumait les yeux fermés… Gina était une grande fille robuste, la plupart du temps en chemise d’homme, jeans et bottes. Selon mes calculs, elle avait entre trente et trente-cinq ans. Elle avait une chatte solide, des nichons et une paire de fesses bien dures. Elle chassait au mâle sans se cacher. Elle me confiait :
— C’est pas la taille de la bite, qui compte. C’est d’en avoir dans le pantalon. Et puis…
Et puis… C’est toujours à partir de « et puis », que ça se met à merder. Une trique, des couilles, ça se trouve, surtout pour une femme bâtie comme elle, mais ce qu’elle cherchait, Gina, c’était un homme. Un vrai. Ce qu’elle voulait à toute force, c’était un vrai dur — un vrai dur avec une âme d’enfant et un cœur gros comme ça. Même un macho, ça ne lui aurait pas fait peur. Autant dire qu’elle avait autant de chance de trouver son bonheur que de pisser à la raie d’un pic-vert.
Rosen matait de loin… La caravane, Lady à mes pieds, Gina assise sur ses talons de bottes, et moi… Moi… Moi et ma guitare… Bizarre, Rosen… Il était tombé entre les pattes de la Milice en 42, et il avait fermé son plomb. Son vrai nom, c’était Oscar Rosencranz. Seize ans, torturé cinq jours de suite. Il n’avait rien, ni personne à vendre. Eu droit à tout, la baignoire, l’électricité, plus de dents ni d’ongles, l’anus éclaté, le fouet, pendu par les pouces. Torse nu, l’été, sur son dos et son torse ça se voyait encore. Faisait pas rire, Rosen. Il aurait eu toutes les raisons de devenir méchant. Il ne l’était pas. Seulement dur, impassible, rigoureux. Implacable. Il nous regardait de loin. Jamais rien dit.
Très bizarre, Rosen… On aurait même pu croire que ça lui faisait plaisir de nous voir ensemble tous les trois, en tout cas que ça ne lui déplaisait pas. Je me suis même parfois demandé, si j’avais avancé mon pion, avec Gina… Surtout que je n’étais plus ce que j’étais, mais que souvent, elle m’avait fait des ouvertures, pas toujours très détournées, pleines de gentillesse et de bon sens.
— C’est pas bon, pour un homme de votre âge… Vous sortez pas, vous rencontrez jamais personne, rien… Vous n’avez pas de femme…
— J’ai pas de femme, Gina, mais j’ai mes rats.
— C’est pas bon pour la santé, pas de femme du tout. La lessive à la main, ça finit par taper sur le ciboulot. Ça vous dirait pas, qu’on descende un de ces jours au cabanon, rien que tous les deux ?
Le cabanon, c’était une villa en bord de mer. Lauriers-roses, bougainvilliers de toutes les sortes, tamaris et mimosas. Les murs de la propriété lui donnaient un air d’hacienda. Rosen avait fait creuser au milieu une piscine aux dimensions quasi olympiques. Cabanon… Je n’y étais jamais allé, mais j’avais vu des photos. Il y avait un cabriolet Mercedes rangé dans le garage, à l’année, ainsi qu’un Range-Rover. Rien que tous les deux… Je ne voulais pas la blesser, mais il me fallait à toute force la tenir à distance…
— Cabanon ? J’ai pas envie de me faire tuer, Gina.
— Tuer ? Par qui ? Par moi ?
— Par vous, je ne sais pas. Je ne crois pas. Rosen.
— Rosen ? (Elle appelait Rosen par son nom, comme tout le monde.) Rosen a plus peur de vous que du diable.
— Peur de moi ? Et pourquoi donc ?
— Les rats. Il vous a vu faire avec les rats.
Putain de rats.
C’est quand même grâce à eux que j’ai détecté l’hostile.
Matin de juin. Pour bien comprendre, il faut savoir que la casse se tient dans un repli de terrain, à distance de tout lieu habité. Face au couchant, à main gauche, des vignobles à perte de vue, au loin le trait à peu près rectiligne de la Languedocienne, puis, tout au fond, la mince bande d’étain de la mer… À main droite, des collines pierreuses, dont l’une, la plus élevée, passablement escarpée, s’orne de lentisques et d’un bosquet de pins rabougris, de quelques yeuses malingres…
Sur les cartes d’état-major, celle-ci est marquée par trois petits traits en éventail comme un point de vue indiqué, sans doute le plus intéressant à plusieurs kilomètres à la ronde. Selon certains, la butte conserverait au sommet les ruines plus ou moins enfouies d’un ancien oppidum gallo-romain.
Matin de juin. J’ai pris mon café, j’ai rentré Lady. Le jour se lève, l’air est bleuté, immobile. Un temps d’août. Il va faire chaud, comme la veille et sans doute comme le lendemain. Pas le moindre soupçon de voile atmosphérique. Pas encore. Tout est net, aiguisé, tranchant. Pas un souffle de vent. La brise du matin, la toute petite brise frisquette qui vous passe dans la nuque à peine un instant comme des doigts aimés et s’en va, c’est pour dans une heure… Une heure et demie…
Le jour se lève. Ma lunette balaye la casse… R.A.S. Je fume une cigarette. Les salopards sont déjà terrés, ou pas encore sortis. Désœuvrement. Que fait un homme désœuvré, lorsqu’il fume, et qu’il a une carabine à lunette en travers des cuisses ? Il finit par remonter l’arme à l’épaule, et à balayer au hasard. Par pur désœuvrement.
Au-delà des barbelés — en dehors de la zone de tir —, dans la pierraille, un lièvre au gîte, les oreilles couchées. Je l’appelle Émile. Émile est immobile, on ne voit que son œil écarquillé, rempli de terreur. Comme certains hommes, le lièvre ne connaît que deux moyens de défense possibles : l’immobilité quasi parfaite ou la fuite en zigzag, bondissante, éperdue, la plupart du temps vouée au désastre. Toujours sur le qui-vive. C’est tout juste si je ne sens pas son cœur battre dans ma gorge avec une précipitation douloureuse.
Souvent cardiaques, les lièvres.
Émile. Ça fait plusieurs fois que je l’ai dans ma lunette. Il y a une touffe de sauge, un maigre arbuste, des genévriers… Il se tient dans une minuscule cuvette de quelques pieds carrés, à peine profonde tout au plus de dix centimètres. Distance : cent cinquante mètres. Vent nul. Il suffirait de corriger la hausse, afin de tenir compte de la dérive du projectile. La chambre de tir est remplie d’une cartouche Remington .22 à haute vitesse. Le jour se lève. Le ciel passe d’un gris tourterelle au vert d’eau, puis au rose…
Au levant, les premiers rayons paraissent en se découpant sur l’horizon. Ils se hasardent, se déploient l’un après l’autre, défroissent leurs grandes ailes dorées.
Émile. Je pourrais. C’est un gros capucin dans les huit livres et Gina en ferait un pâté formidable. Je pourrais… Balayage. La lumière rasante, un peu jaune, brouille l’image. Lunette Bushnell réticulée. Pano latéral… Des troncs, quelques feuilles qui semblent à distance translucides, voire abstraites… Et brusquement, un éclat de lumière qui attire le regard. Une fraction de seconde. Souvent tesson de bouteille, morceau de verre à vitre, boîte en fer-blanc. Entre temps, la lunette a bougé, il faut revenir en arrière. Négatif. Le bosquet au sommet de la colline. Plus rien.
Un seul éclat de lumière. Bref, incisif. Il a disparu aussitôt.
Ce sont des choses qui arrivent : l’incidence des rayons solaires a varié, l’objet qui reflétait la lumière l’instant d’avant cesse de la renvoyer. Normal. Quand même… Les réflexes… Sonder le sous-bois… Lentement, mètre par mètre… Je jette ma cigarette… Les vieilles habitudes. Sniper de rats. Souffle retenu, les dents entrouvertes. Les chats font pareil, pour humer avec le haut du palais, les chats en chaleur. Le jour aussi s’étale, s’insinue devant moi, lui aussi fouille entre les troncs, les branches, s’avance silencieusement dans le petit dédale. On dirait qu’il marche à pas comptés, ralentis mais très sûrs.
Target. On trouve en même temps, le jour et moi.
La cible est là, pas très distincte. Silhouette d’homme. Embossée au-delà de la lisière des arbres. Devant la figure, des jumelles, de fortes jumelles. L’homme parfait ses réglages. Un homme normal, un civil, lorsqu’il mate à la jumelle, plastronne en plein jour, sur ses jambes bien écartées. Non, là, le guetteur est couché à plat ventre dans l’ombre d’un pin. Normalement, il n’aurait pas dû être détecté. Normalement.
Faire comme si de rien n’était. Je baisse ma carabine. J’allume une autre cigarette. Je repose mon arme et je vais pisser tranquillement un peu plus loin. Le ciel est d’un bleu très tendre, des martinets se poursuivent en criaillant. Ils nichent dans l’un des hangars. Quelque part, la première cigale se met à striduler. Bientôt, elles seront des centaines dans le brûlant du jour à grésiller de partout, comme de l’huile sur le feu.
Je réfléchis. Une planque sur la casse, ou sur moi ? J’inclinerais pour la casse. Rosen n’est pas blanc-bleu, certains de ses contacts non plus. Seulement, les cow-boys du G.R.B. viennent souvent se ravitailler en pièces moteur, en carrosserie, les gendarmes aussi. Rosen les traite bien. On est en pleine paix. Une paix armée, mais une paix tout de même.
Alors, je pense à Émile, mon capucin. Je lui dis :
— Peut-être bien qu’on est dans la même merde, camarade…
J’ai sorti le pick-up Ford. C’est un vieil engin cabossé, avec une grosse antenne de C.B. en plein milieu du pavillon. S’il a eu une couleur, personne ne s’en souvient plus. Aucune importance. Rosen ne m’a pas posé de questions, Gina non plus. Un contre un. Correct. J’ai pris le chemin de terre, la carte d’état-major dépliée sur les genoux. Derrière moi, un grand nuage de poussière ocre, un peu rousse. J’ai piqué droit sur la mer, puis j’ai fait un long crochet par l’est en empruntant une départementale, puis une seconde, et enfin un chemin qui m’a permis de revenir sur l’objectif en restant à couvert.
J’ai longé sur près d’un kilomètre un canal au bord duquel s’étendait quelque chose qui avait l’air d’une ancienne rizière. Haies de roseaux. Il faisait plus frais à cet endroit. Plusieurs fois, je me suis arrêté pour contrôler sur la carte. Lorsque je me suis trouvé à moins d’un kilomètre au nord de la butte, j’ai rangé le Ford à l’abri.
Avant de descendre, j’ai encore fumé toute une cigarette en écoutant la radio. Il faisait beau, il faisait frais. Gina, quand elle bossait en short, l’été, c’était un sacré lot, putain. Ses shorts et ses bermudas, elle se les taillait elle-même dans des vieux jeans, et je peux dire qu’il n’en restait pas grand-chose. Rosen. Charlie. Émile. J’aurais pu vivre là où j’étais revenu — presque chez moi maintenant, seulement voilà, dans la vie, on commence par devoir se méfier de ceux qui vous détestent, mais après, bien vite, c’est ceux qui vous aiment qu’il faut fuir comme la peste.
Vous ne pouvez plus rien leur apporter de bon.
Au moment de quitter le pick-up Ford, j’ai monté une cartouche dans la chambre du Beretta et je l’ai enfoncé sous ma ceinture dans le dos, museau en bas. J’ai rabattu ma chemise par-dessus. La vitre latérale m’a renvoyé l’image d’un homme des bois, une sale gouape maigre, au visage tanné par le soleil. J’avais mes vieux Pataugas.
Ça ne fait pas de bruit, les Pataugas.
J’ai d’abord trouvé la voiture. Il l’avait rangée à l’ombre sur un morceau de parking, à proximité du chemin qui conduit au sommet de l’oppidum. Un homme respectueux des lois, autant que je l’avais été moi-même. Réjouissant. Toyota rouge quatre roues motrices. Il m’a fallu vingt secondes pour débrider le coffre. Pas d’alarme, mais le bloc émetteur d’un téléphone 20 watts. Dix secondes pour le neutraliser.
Une minute et demie pour tout passer au peigne fin. Nikon-moteur avec un télé de 400 millimètres. Une autre paire de jumelles, des Zeiss de la dernière guerre. Carte d’état-major identique à la mienne. Sous le siège du passager, il y a une boîte de 32 cartouches neuf millimètres. Il en manque douze. L’homme est équipé d’un pistolet quinze coups comme le mien. Comme moi, sans doute, pour économiser le ressort de la plaque élévatrice, il ne doit remplir son chargeur qu’à douze.
J’ai refermé, et j’ai encore fait un long détour pour venir dans son dos. Il fallait faire doucement et les cigales ne m’aidaient pas. Elles pouvaient se taire d’un instant à l’autre. S’il n’avait pas été un homme des villes, sans doute m’aurait-il donné plus de mal. La sueur me coulait dans le dos, le long des flancs. Les derniers mètres d’une chasse, c’est toujours comme avancer sur la surface d’un étang gelé. On ignore l’épaisseur de la glace. On redoute le plus infime craquement, tout mouvement brusque est prohibé. On voudrait aller vite et il faut tout décomposer, lentement, minutieusement. On a la gorge serrée, le cœur cogne à s’en décrocher, tandis qu’on avance sur l’objectif, tandis qu’une haine froide, subtile, s’infiltre peu à peu dans les muscles et les os, se distille comme un venin.
Contact.
L’homme est étendu à plat ventre. Il tourne le dos. En appui sur les coudes, il fouille toujours à la jumelle. Il a vu mon départ, il guette le retour. Il porte un pantalon de toile, une veste en lin couleur pistache. Il est chaussé de Nike-Air neuves. Âge probable : entre trente et quarante. Corpulence mince. Cheveux châtains, coupés très court. Il paraît être de type européen. À proximité de son coude gauche, par terre, une grosse sacoche en toile kaki. J’avais la même, lorsque je commandais mon unité parachutiste. Le tapis d’aiguilles de pin étouffe mes pas. Un mètre. Il manipule la molette de réglage de ses jumelles, soupire avec agacement.
Je me laisse tomber de toute ma hauteur, les deux genoux dans ses reins, je lui enfonce le canon du Beretta derrière la nuque. Comme il n’a pas assez de cheveux, je l’empoigne par une oreille, tout en relevant le chien du pistolet.
— Tu ne bouges pas. Tu ne fais rien.
Qu’est-ce qu’il pourrait faire ? Je suis sur son dos. Il sent la pression du Beretta. Il a entendu le cliquetis lorsque j’ai armé mon gun. Il bouge la tête juste ce qu’il faut pour faire comprendre qu’il a perçu le message. Je sens ses muscles du dos se détendre. L’erreur serait de penser qu’il a abandonné pour autant tout espoir. Je lui enfonce plus rudement le canon du flingue à la base du crâne.
— Je connais toutes les enculeries, garçon. Tu te débarrasses de tes jumelles. Doucement. Où tu as mis ton flingue ?
— Dans… dans le sac…
Je l’entrouvre du bout des doigts. Des papiers, des dossiers, cartes routières, un Smith et Wesson chromé dont la crosse est tournée vers moi. Je referme la sacoche, l’expédie plusieurs mètres derrière.
— Quoi d’autre ?
— Rien d’autre.
— Je vais me lever. Si jamais tu tentes quoi que ce soit, tu es mort. Correct ?
— Correct.
Je me relève lentement, une jambe après l’autre, comme au confessionnal. Le type reste couché à plat ventre. Il ne bouge ni pied ni patte, la figure de côté. Un bon petit soldat qui sait attendre les ordres. Je recule de deux mètres, sans cesser de le braquer. Je tire des T.H.V. Je vise le creux de la nuque à bras tendu.
— Tu te redresses, doucement. Tu te retournes. Pas de geste brusque. C’est ça. Retire ta veste et lance-la à mes pieds. La chemise, même chose.
Il s’exécute. La seule entorse, c’est qu’avant de m’expédier sa chemise, il hausse les épaules, prend un paquet de Navy Cut et un petit briquet dans la poche de poitrine et s’en allume une. Pendant que je palpe ses affaires de la main gauche, il gonfle les poumons et remarque :
— Ah ! punaise, qu’est-ce que ça fait du bien, d’en griller une. Ce qui est extrêmement chiant, dans les planques, c’est qu’on ne peut pas fumer.
— J’ai donné.
Je sors son porte-cartes.
— Blanton, hein ?
— Oui, Blanton.
Il hausse de nouveau les épaules, regarde alentour avec une sorte de vague ressentiment. Entre le pouce et l’index, il extirpe un brin de tabac de sa lèvre inférieure, l’examine avec attention et l’expédie d’une chiquenaude à l’autre bout de la planète.
— Blanton, oui. Francis Blanton. Né à Paris XVe de mère française et de père hollandais. Descendant d’une vieille famille bordelaise émigrée à la suite de la révocation de l’édit de Nantes.
— Fermez le ban !
C’est un garçon mince et blond, remarquablement bien musclé. On dirait un de ces jeunes fous émaciés, des deux sexes, qui passent leur temps à jouer l’araignée, suspendus d’une main au-dessus d’un millier de mètres de vide. J’ai une vraie admiration pour ces gosses. Pour moi, ce sont des êtres absolument magnifiques. Je lui renvoie ses affaires. Il se rhabille, sans se lever.
— On peut savoir qui t’a mis sur mon dos ?
— Désolé. Je peux vous chanter bien des choses, mon commandant, mais ça… Je ne peux pas.
C’est drôle, il a presque un sourire candide aux lèvres. Mon commandant. Il sait qu’il risque de mourir, et pourtant il fume. Il n’a pas reboutonné sa chemise. Je lui fais signe de se lever. Je me tiens à distance. Il a un sourire furtif. Je le préviens de nouveau, à mi-voix :
— Toutes les enculeries sans exception.
— Soyez rassuré. On m’a appris à mesurer les risques.
Sans cesser de le tenir en respect, je ramasse la sacoche.
— Ça t’ennuie si on descend se parler ?
— Oui, ça m’ennuie, mais c’est vous qui tenez le flingue, papa.
Il est très tôt. Pas encore de clients. La Toyota et le pick-up Ford sont rangés à couple, pas très loin de la presse hydraulique. Blanton jette un coup d’œil alentour. Toutes les casses de voitures ressemblent à la même chose — à des casses de voitures. Clôtures de grillage, barbelés. Lady erre parmi nous. Le jeune homme hausse légèrement les épaules. Rosen le dévisage lentement. Blanton s’allume une autre cigarette.
Je donne le Smith à Lee. Lee ne compte pas dans l’image. C’est le lieutenant de Rosen. Un des lieutenants de Rosen. Excellent mécano, il a une femme et des gosses. Lee est silencieux, très grand, très maigre. Il n’est fait que de muscles et d’os. On le surnomme Lee parce qu’il ressemble à Lee Van Cleef. Un Lee Van Cleef qui n’aurait qu’une petit quarantaine d’années, des cheveux frisés, hirsutes, prématurément gris fer, et une boucle en brillants à l’oreille gauche. Il porte une combinaison de tankiste, des bottes de saut. Je lui dis :
— Lee… Il se pourrait que monsieur soit saisi d’une impulsion subite. N’importe laquelle. Si tel était le cas, n’hésite pas. Laisse-lui faire cinq ou dix pas pour la beauté du geste et abats-le.
Lee remue la tête, puis les mâchoires. Quelque chose de lointain lui traverse le regard. Il a les yeux couleur d’aigue-marine. Il regarde Blanton. Le jeune homme hoche la tête.
— Belle petite armée, que vous avez là, mon commandant.
— Elle en vaut bien d’autres.
— Je n’en doute pas.
— L’erreur serait de ne pas la prendre au sérieux.
— Je n’en doute pas non plus. Lorsqu’on m’a confié votre traque, je me suis tout de suite demandé sur quoi j’allais tomber. J’avoue que je ne suis pas déçu du voyage.
— À propos de voyage.
Je fais signe à Rosen. Il y a une épave de Renault 25 à côté de la grue. Rosen monte dans la cabine, tripote les commandes. Un bon exemple vaut mieux qu’une mauvaise explication. Ronflement de diesel. La grosse griffe s’abat sur le pavillon, ramasse la voiture. J’indique à Blanton :
— Nous réputerons que les choses ne se passeraient pas très différemment avec votre Toyota. D’accord ?
— Parfaitement d’accord.
— Observez.
Il ne faut guère plus qu’une minute ou deux pour que la voiture soit réduite à l’état d’un cube de métal de moins d’un mètre sur un mètre. Le jeune homme fume sans rien dire. Lee couvre la scène à mi-distance, le pistolet chromé le long de la cuisse. Lady tourne et vire.
— Ces compressions partent ensuite directement à la fonderie. La présence de matières biologiques à l’intérieur n’influerait en rien sur la suite du processus.
Ébranlé, Blanton avale de la salive, considère l’extrémité de sa cigarette et reconnaît :
— Il m’est arrivé de me trouver dans des situations moins… inconfortables. La perspective de se trouver recyclé en capot avant de Clito n’a rien d’exaltante.
— De Cadillac non plus.
— De Cadillac non plus.
Nous sommes assis dans la caravane, chacun d’un côté de la petite table, si bien que nos genoux se touchent. Blanton sue à grosses gouttes, mais il se tient bien. J’ai ouvert la sacoche. Les éléments du dossier me concernant sont devant moi. Il y a plusieurs sous-chemises, dont je prends connaissance petit à petit. Pour lire, à présent, je suis obligé de porter des lunettes. Je montre une photo face-profil à Blanton. Une photo de moi. Il semble gêné.
— Provient de votre ancien employeur, mon commandant.
— Je le sais. Elle date. Elle a été prise par l’identité judiciaire, le jour de mon entrée à la préfecture de police. Ça remonte à quinze ans.
— Dix-huit ans et dix mois. Trahi par vos propres amis. N’en faites pas une maladie. Jésus avait bien un traître dans sa bande. Je crois que le gonze s’appelait Judas. Ce sont aussi vos anciens employeurs qui ont transmis aux miens votre état signalétique des services, civils et militaires.
— Vos employeurs…
— Ainsi que votre nouvelle identité. Je savais que vous naviguiez sous toc. Vos amis vous ont balancé, mon commandant.
— Ne m’appelez plus comme ça, Blanton. Vous m’agacez.
— Vous avez commandé dans le djebel, à Beyrouth… Beyrouth, j’y étais aussi. Beyrouth, Djibouti. Sarajevo. Ailleurs.
Je me suis accoudé à la table, j’ai enlevé mes lunettes.
— Vous détenez sur moi des renseignements classifiés. D’accord ?
— D’accord.
— Ces choses ne se trouvent pas sous le pas d’un cheval. Qui êtes-vous, Blanton ? Un homme de l’ombre ?
— Est-ce que ça revêt encore une quelconque importance ?
— Aucune.
— Non, mon commandant. Je ne fais partie d’aucun service de renseignement. Aucun service officiel. Rien qu’un ancien soldat comme vous. Un soldat d’infortune. J’ai quitté l’armée avec le grade de capitaine. Depuis la chute du mur de Berlin, des hommes de ma sorte, on en trouve partout. Ils proviennent des deux camps.
— De tous les camps. Un demi-solde. Pourquoi avez-vous quitté l’armée ?
— J’ai jugé qu’on ne me payait pas assez. Pas assez, en fonction de mes… capacités. J’ai fait mes quinze ans, et puis j’ai tiré ma révérence à ces messieurs.
— Le privé paye mieux.
— Infiniment mieux.
Ses motivations semblaient convenables. Un simple transfert de technicité. Je lui ai tout de même rappelé :
— Le privé risque de conduire entre les parois d’une presse hydraulique.
— Je ne l’ai pas perdu de vue, mon commandant. Mais que voulez-vous que je fasse ? Que je me roule par terre en pleurant à vos pieds ? Que j’essaie de tenter une sortie en force ? Que je m’évanouisse dans l’air, dans l’air impalpable, ainsi que les tours ennuagées, les palais somptueux, les temples solennels et toute cette terre, même…
— Sans laisser la moindre trace derrière vous… Je connais Shakespeare. Il m’est arrivé de lire La Tempête… Not a rackbehind… Vous pourriez bien ne laisser aucune trace, en effet. Est-ce que vous avez peur ?
Il s’essuie les paumes sur ses jambes de pantalon.
— Oui. J’ai peur. Je crois bien que jamais je n’ai autant eu peur de ma vie. Est-ce que vous n’auriez pas peur, à ma place ?
Un bon petit soldat, j’étais bien forcé de l’admettre.
— Sans doute. Vous m’intriguez, Blanton. Vous m’intriguez et vous me divertissez.
Il hausse les épaules, allume une cigarette.
— Vous aussi, vous m’avez intrigué. Passé un certain point, vous n’avez cessé de me divertir.
— Quel point ?
— Nous avons tous notre part de sordide… D’immonde… Nos petits accommodements avec le diable…
— Notre part de laideur et de saleté, oui. Notre petit tas de fumier personnel. C’était parfois seulement ce qui permet de tenir encore debout, quand tout le reste a flanché. Vous n’avez pas trouvé, tant pis. Cependant, n’oubliez pas : même chaussé de semelles en plomb, chaque pas qu’un homme fait en direction de sa propre mort tend à le rendre un peu moins méprisable.
Les yeux de Blanton ne sont plus que deux minces fentes dans un visage devenu gris et sans âge. Il réfléchit encore.
— Judas. La dimension humaine. J’aurais aimé découvrir la vôtre. Votre épaisseur. L’homme derrière le masque. J’avoue que ça ne m’aurait pas facilité les choses. Hélas ! vous êtes un homme très complexe, très secret, mon commandant. Très prudent.
— J’étais. Nous parlons de choses mortes. Pas très malin de votre part, tout ce que vous me dites. Clito, vous vous rappelez ?
— Capot avant, oui. En principe, vous ne deviez pas me dégringoler. Ce qui est fait est fait.
J’ai laissé passer un peu de temps. J’ai réfléchi en le dévisageant. Il n’y avait pas de mépris dans ses yeux, seulement une espèce de haine, mêlée de tristesse. Je lui ai déclaré :
— Je reconnais les faits qui me sont reprochés. Tout se règle un jour ou l’autre, la seule différence, c’est que nous ne parlons plus du même homme. Combien on vous paye pour ce boulot ?
Il a croisé les mains sur la nuque. Tout en fumant, il a réfléchi à son tour, il a calculé, puis m’a répondu :
— Voyons… Comparons ce qui est comparable… Une traque assez semblable à la vôtre… La dernière que j’ai faite, c’était une femme, à Vienne… Elle aussi naviguait sous toc. Correspondante de presse. Elle travaillait en douce pour un truc genre Amnesty International… Ça m’a pris six mois pour la loger. L’opération m’a rapporté cent vingt mille francs, net…
— Et moi ? Combien ?
— Vous m’avez donné plus de mal. Vous n’avez pas fait d’erreur. Il a fallu beaucoup plus de temps. Disons cinquante pour cent de mieux, environ.
— Je vaux autant ? Pas possible, vous me flattez !
Il a haussé les épaules.
— Aux yeux de mes employeurs, vous valez autant.
— Vos employeurs…
Il a de nouveau haussé les épaules. La cigarette fumait devant sa figure. Ça l’obligeait à serrer les paupières et lui donnait une expression moins aimable. Il m’a prévenu :
— Inutile de me poser la question de leur identité. Pour éviter toute oreille indiscrète, on me contacte sur mon téléphone de voiture. Je me rends dans un immeuble de bureaux. Jamais le même. Un de ces locaux qui servent de domiciliation aux entreprises. À certaines entreprises. On les loue au mois, à la journée, parfois même à l’heure. Je reçois mes instructions. Pas beaucoup de formalisme, dans ces opérations, vous savez, et jamais de virements ou de chèques.
— Oui. Seulement du cash. Et l’officier traitant n’est jamais le même d’une fois sur l’autre. Vous aussi, vous avez des couilles, Blanton. Dites-moi…
Il a enlevé sa cigarette de la bouche. Dehors, on entendait rire et parler, mais qui et pourquoi ? Allez savoir… On a aussi entendu le mugissement grinçant de la presse, mais je n’avais rien fait pour ça.
— Votre cible, la Viennoise, vous savez ce qu’elle est devenue ?
— Affirmatif. C’était vraiment une très belle femme, très intelligente. Très sensible, très cultivée. Quelques jours après que je l’ai logée, elle a été victime d’un stupide accident de la circulation. Morte sur le coup. D’ordinaire, j’ai pour principe de ne pas suivre l’évolution de la clientèle. Cette fois-là, je l’ai su parce que tous les journaux en ont beaucoup parlé.
Je me suis mis debout et j’ai commencé posément à tout rattrouper, les documents, les photos, à tout remettre dans la sacoche. Blanton a levé une face livide. Un tic nerveux agitait sa paupière gauche. Il a écrasé sa cigarette. Ses doigts tremblaient doucement, mais sans arrêt. Il a pris le soin de reboutonner tant bien que mal sa chemise. D’une voix râpeuse, éraillée, il a déclaré :
— Le grand saut, n’est-ce pas, mon commandant ?
J’ai saisi le Beretta dans ma ceinture. J’ai fait signe de se lever. Il s’est déplié lentement, sans me quitter du regard.
— Nous ne sommes pas des machines. J’ai peur de flancher au dernier moment. J’ai une faveur à vous demander.
— Tout ce que vous voulez — sauf une chose.
— Finissez-en vite.
Il était au volant de la Toyota. Il tremblait de tous ses membres. Je comprenais très bien, j’aurais sans doute fait la même chose à sa place. Il tremblait, mais c’était seulement la viande qui tremblait, cette putain de viande qui se refuse jusqu’au bout à tourner charogne, l’infime salope. On a beau se raconter tout un tas de conneries pour enjoliver, la viande, sa propre viande, on n’en est jamais tout à fait maître. Jusqu’au bout, elle reste disposée à vous trahir. L’homme lui-même se tenait toujours à la perfection. À un moment, Blanton a été obligé d’appuyer le front sur son volant.
Je comprenais. À sa place, j’en avais vu d’autres s’en chier dessus de trouille. Ça ne les avait pas empêchés d’y passer quand même. Lui se tenait vraiment très bien. J’ai tendu la sacoche. Il l’a saisie sans comprendre. J’ai fait signe à Lee qui se tenait toujours en couverture dans mon dos. Il s’est approché sans bruit.
Je lui ai pris le Smith, j’ai retiré le chargeur, j’ai enlevé la cartouche de la chambre. Je lui ai rendu son arme, en la tenant par le canon. Je lui ai rendu le chargeur vide aussi. Blanton m’a adressé un dernier regard suppliant. Je lui ai murmuré, avec toute la douceur dont j’étais capable :
— C’est terminé, garçon.
Il claquait des dents. Il a été obligé d’appuyer la nuque au repose-tête. J’ai regardé ailleurs. J’ai hésité, puis je me suis décidé :
— Moi aussi, j’ai une faveur à vous demander.
Rosen dans la cabine de la grue. Lee, Lady… Moi avec mon Beretta automatique. Il faisait très chaud. Quelle faveur peut-on demander à un homme qui va mourir dans les quelques minutes qui suivent ? Blanton a fait un petit bruit de crécelle. J’ai réfléchi :
— Nous sommes mercredi. Je suppose que vos employeurs ne sont pas pressés à la journée.
Il m’a supplié, les yeux hagards.
— Faites vite, putain… Je veux pas partir liquide…
— Vous allez partir. Tout de suite. Ce que je vous demande, c’est de me laisser trois ou quatre jours, avant que le gros de la troupe ne débarque. Le temps que je mette tout en ordre dans ma tête.
— Partir ?
Il m’a dévisagé, stupéfait. Je l’ai rassuré :
— Pas de lézard. Je vous donne ma parole d’officier que je ne bougerai pas d’ici. Vous n’étiez qu’un éclaireur. Vous m’avez trouvé. Vous avez marqué la cible. D’autres pourraient le faire après vous… Et d’autres encore…
— Éclaireur…
Il m’a contemplé. Il était hébété. Il a regardé la casse, les collines, le ciel. Le ciel était souvent du même bleu intense dans les Aurès. Je dirigeais un commando de chasse. Le ciel, on avait l’impression de pouvoir le toucher du bout des doigts. Je n’avais pas son âge. J’ai murmuré doucement :
— Vous allez devoir vivre, Blanton. Votre mort, vous venez de la fixer dans le blanc des yeux. Elle vous a même craché à la gueule. (J’ai haussé les épaules :) C’était un risque à courir, n’est-ce pas ? Je doute que ça vous ait appris quoi que ce soit.
Je lui ai rendu ses clés de voiture. J’ai un peu souri, vaguement :
— Une dernière chose. Lorsqu’ils viendront, je voudrais que ça soit le soir. Twilight time… J’aimerais que ça soit en Buick, une grosse Buick ou une Chevrolet… Ce genre de voiture… J’aimerais que la fin revête un caractère… esthétique, voyez-vous ? J’aimerais, j’aimerais, mais entre ce qu’on aime et ce qu’on a…
Il a mis le contact. Le démarreur a henni, puis Blanton a emballé le moteur à deux ou trois reprises. Il m’a encore regardé. Une dernière fois. Il était toujours aussi livide. On aurait dit qu’il avait la moitié de la face paralysée. Il serrait les dents. Il donnait l’impression d’avoir envie de vomir. Sa voix m’est parvenue, hachée et lointaine, pénible comme une mauvaise transmission radio :
— Je ferai passer le message. Je ne peux rien garantir.
— On ne peut jamais rien garantir. (Je lui ai rappelé :) Seulement trois ou quatre jours. Le temps de me retourner.
Il a fait marche arrière. Le portail était ouvert. J’ai suivi des yeux le nuage de poussière ocre que la Toyota soulevait derrière elle en partant. Bientôt, la poussière est retombée. J’ai regardé le ciel. Il tournait déjà au blanc. Il allait encore faire une canicule d’enfer. Tant mieux.
Trois jours ont passé. C’était de nouveau le soir — un dimanche soir. Il faisait toujours une terrible chaleur qui rendait tout indistinct et harassant. L’air brûlant vous buvait la sueur à même la peau. Le ciel était d’un blanc opaque, dépoli. Pas même de rémission au moment du crépuscule. De ces trois derniers jours, je n’avais rien fait de bon. J’avais travaillé avec Rosen sur un vieux Dodge. Il voulait le transformer en camion-plateau. Nous avions tronçonné la caisse, soudé des barres de renfort, poncé, mastiqué. De temps à autre, tout en fumant une cigarette, je jetais un regard en direction de la colline. Fusil automatique. Balle supersonique. Un mince fil d’acier vibrant relie en une fraction d’instant deux points distants l’un de l’autre de quatre à cinq cents mètres. Poudre sans fumée. Si on s’y prend bien, une seule suffit. La victime est morte bien avant d’avoir perçu la détonation qui signale d’ordinaire le départ du coup.
Pas réellement pire qu’une rupture d’anévrisme.
Rosen m’épiait. Il se doutait de quelque chose. Plusieurs fois, j’ai senti qu’il était sur le point de m’adresser la parole, mais à quoi ça nous aurait avancés ? Il ne se doutait pas. Il savait. Il ne pouvait rien pour moi. Je ne pouvais rien contre un tueur anonyme. Un tueur anonyme, c’est Dieu. On ne peut rien contre Dieu.
Le samedi soir, Gina m’avait tanné pour qu’on descende prendre un verre en ville. Nous avions poussé jusqu’au bord de mer, mais je n’étais pas descendu de voiture. Comme il faisait nuit, je n’ai rien vu, j’ai seulement perçu le souffle lent et régulier du ressac. Même l’air qui montait de la mer semblait provenir d’un marécage. Gina s’était mise en frais. Elle portait une petite robe noire très simple, très seyante, des sandales en cuir. Elle aurait bien voulu. Moi aussi, j’aurais voulu et peut-être que j’aurais dû, après tout. Une dernière petite danse avant qu’on ferme. Pourquoi pas ? J’avais été tenté, il faut le reconnaître. Qui ne l’aurait pas été à ma place ?
Ce qui m’a empêché, c’est un petit souvenir entêtant. Je n’avais plus jamais revu Alex, jamais plus depuis l’instant où elle m’avait shooté à une station de métro, juste après l’épisode Bozzio… J’aurais aimé savoir ce qui avait bouilli réellement un moment donné dans sa marmite, à quel point elle aurait tenu à moi si les choses s’étaient passées autrement… C’était un atroce regret… Les mots n’ont ni plus de sens, ni de valeur que ceux qu’on leur accorde, c’est entendu, mais je me demandais… Je veux dire, peut-être que Gina m’aimait, que peut-être Alex aussi m’avait aimé, allez savoir ? J’aurais voulu savoir. C’est peu de chose, savoir, ça ne change rien, mais tout de même…
J’avais tellement voulu savoir qu’avant de rentrer à la casse, j’avais demandé à Gina de me prêter sa carte de téléphone. Je m’étais arrêté à une cabine dans la nuit et de tête j’avais fait le numéro du cellulaire d’Alex. Une voix de synthèse m’avait fait connaître que le radiotéléphone de mon correspondant était inaccessible et que je devais rappeler ultérieurement. Sur l’instant, j’en avais ressenti un étrange soulagement, en même temps qu’un terrible sentiment de trahison et d’abandon, mais non pas comme si j’avais été trahi, non, bel et bien comme si moi-même j’avais trahi et abandonné quelque chose ou quelqu’un. Nous étions rentrés tout de suite après, sans un mot. Gina m’avait laissé au portail. Elle faisait la tête. J’étais rentré, j’avais lâché Lady, nous avions fait un long tour de ronde. Le ciel semblait fait de feutre noir planté de clous d’argent en fusion.
Une nuit, puis un matin et toute une longue journée brûlante et vide. Je ne buvais plus beaucoup, mais je m’étais mis à boire vers dix-sept heures. J’avais sorti ma glacière, je m’étais installé sous la véranda, le fusil à pompe à proximité de la main. Le magasin était rempli de balles à ailettes. À présent que le sursis que j’avais extorqué à Blanton avait pris fin, je ne me sentais pas très bien. Deux ou trois fois, j’avais louché vers le pick-up Ford qui se trouvait dans la remise.
Aussi bien, il aurait pu se trouver en terre Adélie. J’avais donné ma parole. Non seulement ça, mais je n’avais plus envie de fuir. J’étais arrivé au bout avec bien de la peine et des efforts. J’avais retrouvé la terre brûlante et craquelée, les haies de roseaux et les lentisques, les maigres oueds à sec… Les crépuscules de mon enfance… On en met du temps, à revenir sur ses pas. Je suais de peur, c’est un fait. Je n’aimais pas cette idée que quelque part un homme s’avançait à pas lents, un fusil au bout du bras. Il choisissait son emplacement. Il me tenait dans le réticule de visée de sa lunette. Dérive zéro. Son index enroulait avec soin la queue de détente…
Subitement, un son lourd et régulier m’est parvenu aux oreilles. J’entendais les cigales, le cri des martinets. Un peu le barattement d’un moteur marine ou celui d’un gros diesel. Le bruit a cessé. La main que j’avais posée sur la crosse du Remington, je l’ai laissée retomber. Lady tournait dans son parc en grognant. J’aurais pu la lâcher, mais elle serait venue dans mes jambes et je ne voulais pas qu’elle prenne une balle perdue. Une bonne minute s’est écoulée. Il n’y avait pas le moindre souffle de vent. Le son s’est fait entendre de nouveau. On aurait dit le bruit sourd d’un gros GMC en charge.
Tout d’un coup, j’ai ressenti une impression de lourdeur dans l’estomac. J’avais plaisanté avec Blanton en lui parlant de Buick ou de Chevrolet et il aurait fallu que les types soient très gonflés pour venir à découvert en américaine. Tous les tueurs que j’avais connus, aussi bien les officiels que les autres, les officieux, les vacataires de la mort à l’encan, n’étaient que des crétins bornés, parfaitement dépourvus du moindre sens de l’humour. Je ne les voyais pas venir en Buick.
La voiture n’était pas une Buick, et pas une Chevrolet non plus. C’était une Cadillac noire, basse et longue, un convertible De Ville qui remontait au début des années 1970. L’engin roulait au pas en soulevant énormément de poussière ocre derrière elle. La capote était mise, les glaces remontées. Miracle de la climatisation. Subitement, mes guignols m’amusaient. Je ne pouvais rien distinguer dans l’habitacle, mais ils m’amusaient.
Tout en les regardant approcher, je me suis levé. J’ai ramassé mon riot-gun. Je n’avais aucune chance contre un sniper, mais contre des abrutis capables d’autant d’insolence stupide, rien n’était encore défini. J’avais bu, il faisait très chaud et le soleil n’allait pas tarder à se coucher. J’avais peur, c’est entendu, j’en avais passablement marre aussi, seulement une bouffée de haine m’a traversé. Bien sûr que si j’assaisonnais ceux-là, il en viendrait d’autres, pourtant je me suis bien campé sur mes pieds et j’ai monté une première balle dans la chambre du fusil. Le magasin en contenait sept. C’était plus qu’il n’en fallait contre deux ou trois adversaires, même très résolus et bien armés.
La calandre de la Cadillac est parvenue au ras du portail. Je ne distinguais toujours rien à l’intérieur. Tout au plus, je devinais la présence de deux hommes à l’avant. Appels de phares. J’avais la télécommande du portail sur moi. Je l’ai braquée en direction du capteur. Sans bruit, il s’est mis à glisser sur son rail. Le capot de la voiture tremblait doucement, de façon continue. Un bien bel engin. Son conducteur a attendu que la grille se soit complètement ouverte avant de se remettre à avancer.
Entre la Cadillac et moi, il y avait trente mètres environ. J’avais le fusil en travers de la poitrine. Le pire, c’est sans doute qu’à cet instant, je ne raisonnais que comme un professionnel face à d’autres professionnels. Ils n’avaient pas pu ne pas remarquer le riot-gun. Ils n’en avaient pas moins continué d’avancer. Ils avançaient toujours, avec une extrême lenteur. Le conducteur en particulier courait un risque mortel. À cette distance, une balle à sanglier vous enlève la tête. À cette distance, je ne pouvais pas le manquer. Pour ouvrir le feu, j’attendais le moment où il lancerait son engin sur moi. Les choses se passeraient ensuite très vite. Je n’aurais que le temps de me jeter hors de la trajectoire et de déguerpir dans la casse, les autres à mes trousses. Pas gagné, mais jouable.
Vingt mètres. Quelque chose m’a semblé bouger dans l’habitacle. D’instinct, j’ai anticipé et monté le fusil à l’épaule. Contre toute attente, la voiture a freiné et s’est arrêtée. J’ai senti la sueur ruisseler le long de mes flancs. J’avais ma vieille veste ouverte, les poches remplies de cartouches. J’étais debout et en bonne configuration de tir, mais subitement, toute haine m’a quitté et j’ai mesuré à quel point toute cette comédie me fatiguait. J’ai entendu Lady aboyer au loin. La mort violente, c’est comme la baise, il faut être deux pour y jouer. Sur le papier, j’avais autant de chances contre mes connards qu’eux en avaient contre moi, et l’équation avait la simplicité éclatante d’une opération de police, seulement j’en ai eu ma claque.
Pouvez bien faire ce que vous voulez, pauvres cons, je me couche.
J’ai baissé le fusil, j’ai actionné le mécanisme et j’ai vidé le magasin. Clac-clac. Clac-clac. L’une après l’autre, les lourdes cartouches de 12 ont roulé à mes pieds, dans la poussière. Ensuite, j’ai jeté le Remington entre la voiture et moi, puis j’ai mis les mains sur les hanches et j’ai attendu.
Pouvez bien faire tout ce que vous voulez.
Plus rien à battre.
Il m’a semblé attendre toute une éternité, puis la suivante.
Enfin, le moteur s’est éteint brusquement. Seule la portière du conducteur s’est enfin ouverte, et encore avec beaucoup de lenteur et d’hésitation. Quelqu’un a mis pied à terre, puis est sorti, en écartant les bras du corps. Quelqu’un qui portait un vieux jean, une chemise d’homme et un gilet en toile écrue. Un fantôme avec des bottines mauves aux talons éculés. Une ombre qui m’a montré ses paumes vides, avec un pauvre sourire sans joie. Une ombre.
Alex s’est avancée pas à pas. Le temps ou autre chose l’avait changée en un être décharné, souffrant, songeur et anxieux. Tout de suite, j’ai pensé avec désespoir à la came. De son ancienne splendeur, il ne lui restait plus que son épaisse crinière et ses yeux ardoise, très enfoncés dans les orbites à présent, et qui lui donnaient l’air d’un animal malade. Les bras m’en sont tombés.
Alex s’est arrêtée près de moi. Elle a bougé la tête. Elle a murmuré doucement :
— Longtemps… Longtemps…
Je n’en revenais pas. Machinalement, j’ai sorti une cigarette de ma poche et je l’ai allumée. Alex me dévisageait. Bien sûr que ce qu’elle voyait n’avait rien de bien engageant non plus. Elle a remarqué :
— Tu as beaucoup maigri.
— Oui. Toi aussi.
Elle m’a demandé à mi-voix :
— Est-ce que tu vas bien, au moins ?
J’ai bougé la tête à mon tour. Je ressentais une peine infinie. Je pensais sans arrêt à la drogue. Je ne pensais qu’à ça, à vrai dire. Des camées, des junkies graves, j’en avais rencontré des centaines, et bon nombre d’entre elles, même parmi les plus touchées, n’étaient pas aussi abîmées. Est-ce que tu vas bien, au moins ? Je me serais attendu à tout, mais pas à ça, à des reproches, des cris peut-être, je ne sais pas, certainement pas à ce genre de question. J’ai jeté ma cigarette. Comme Alex ne bougeait pas, j’ai posé les mains sur ses épaules, je l’ai attirée contre moi.
— Merde, Alex, qu’est-ce qui s’est passé ?
— Rien. Rien du tout. Il ne s’est rien passé.
Je l’ai serrée dans mes bras. Elle a poussé un drôle de soupir creux. Elle a murmuré, en tâchant de se dégager :
— Fais attention à toi, je ne suis plus qu’un sac d’os.
— Pourquoi ? Alex, pourquoi ?
— Oh ! je ne sais pas.
Elle sentait la résine. Ses cheveux avaient une odeur de résine. Je l’ai serrée très fort. Elle a soupiré de nouveau. Elle avait les bras le long du corps, elle ne faisait rien, ne disait rien. Le soleil tombait. J’étais complètement dessoûlé. Je l’ai soulevée du sol et je l’ai portée dans la caravane. Elle s’est laissé faire sans rien dire. Je l’ai installée sur la banquette.
— Tu veux boire quelque chose ?
— Non. De l’eau, si tu en as. Je peux fumer ?
— J’ai de l’eau. Je fume aussi.
Elle a allumé une Lucky. Je ne l’avais jamais vue fumer des Lucky. Un paquet froissé, chiffonné. Elle a regardé autour d’elle. Tout était parfaitement nickel, mais neutre et impersonnel. Elle a touché ses cheveux. Je lui ai apporté un verre d’eau. Elle avait les doigts froids. Je me suis assis près d’elle, sur la banquette.
Elle m’a dit :
— Je voulais te revoir. Ne me demande pas pourquoi. Je n’en sais rien.
Je lui ai pris une Lucky. Voir Alex dans cet état me serrait le cœur. Lorsque je pensais parfois à elle, je l’imaginais toujours bien vivante, entourée d’amis, de lumière et de bruits. Je l’imaginais satisfaite, rassasiée. Je ne la voyais pas baltringue, cassée, aussi vide et sèche qu’un sac en papier. Je lui ai pris subitement la main.
— Je me fous des pourquoi, Alex. Tu te cames ?
Elle a eu un rire amer.
— Oh ! non ! Rien d’aussi emphatique…
Elle a cherché un cendrier des yeux. Je lui en ai donné un. Elle m’a remercié d’un battement de cils. Bizarrement, elle n’était pas moins belle qu’auparavant. Elle était devenue quelqu’un d’autre. Très maigre, c’est sûr, mal attifée, sans cesse sur le qui-vive, mais étrangement belle. Elle m’a regardé avec son sourire en travers de la figure, comme une blessure mal refermée.
— Je ne me came pas, je ne bois pas. Rien de sale, ou de vulgaire, tu te rappelles ?
Du bout des doigts, elle m’a caressé la joue. Une petite gosse triste et qui ne demandait plus rien à la vie. Elle a tiré sur sa cigarette, bu quelques gorgées d’eau, puis m’a avoué :
— Je voulais te revoir. Je savais que toi tu ne voulais pas. Je voulais savoir ce que tu étais devenu. Je suis allé voir ton ami Jacques. Mon père l’avait connu quand il travaillait pour le ministère de la Défense. C’est ton ami qui m’a établi les… connexions…
— Quelle importance ?
— Ils ont mis près de deux ans pour te retrouver. Deux ans… Tu te rends compte ?
— Ça aurait pu être jamais.
— C’est ce qu’on m’a dit.
Elle m’a rendu son verre. Elle a écrasé sa cigarette et en a aussitôt allumé une autre. Elle m’a souri de nouveau, sans hardiesse. J’avais fait des courants d’air dans la caravane toute la journée, aussi régnait-il une chaleur acceptable. J’ai repris la main d’Alex.
— Et maintenant ?
Son sourire s’est crispé. Elle a passé son autre main devant les yeux. Le soleil très bas sur l’horizon donnait à tout une teinte orangée. Alex avait le visage moins blême, les traits moins tirés.
— Maintenant ? Je ne sais pas, maintenant. Je crois bien que je n’ai jamais réfléchi aussi loin. Je voulais te revoir et c’est fait. Alors, maintenant… Je crois que ce que j’aimerais surtout, c’est dormir. Longtemps. Dans tes bras. Tu vois ?
Je ne voyais que trop bien. Elle semblait épuisée. Je n’aimais pas beaucoup son expression. Elle avait l’air de s’excuser de tout. Elle mettait sans cesse sa main devant les yeux. Elle avait les tempes creuses, des doigts interminables… Ils furetaient partout autour de sa figure… Duveteux comme des papillons de nuit… C’était d’une tristesse presque effrayante. De nouveau, je l’ai attirée contre moi.
— Je suis désolé, Alex.
— Il ne faut pas.
— Est-ce que… tu as… une maladie ?
— Pas à ma connaissance. Pas à celle des médecins non plus.
Elle s’est dégagée, a écrasé sa cigarette.
— Je ne veux pas de ta pitié.
— Qui te parle de pitié ?
— Je voulais te revoir. Je savais que tu étais toujours vivant quelque part. Je le sentais. S’il t’était arrivé quelque chose de grave, je l’aurais senti aussitôt.
Elle chuchotait, en tâchant d’éviter mon regard. Peu à peu, la peur m’a envahi. Elle me rappelait ma mère. Ma mère lorsqu’elle était presque en phase finale. Merde, c’était impossible. Pas elle, pas Alex. Mon voyage était le mien, mais elle… Elle a soupiré une nouvelle fois, très doucement. C’était une habitude que je ne lui connaissais pas. Peut-être que je n’avais pas connu grand-chose d’elle, au fond, pas grand-chose de personne après tout, avec ma grande gueule, mon acharnement à toujours tout faire de travers…
Plus de lumière orange pour donner un peu de chaleur aux choses. Ma peine s’est changée en souffrance, puis la souffrance en colère. Alex ne disait rien. C’est tout juste si je l’entendais toujours respirer. Je n’osais plus lui prendre la main, je n’osais plus dire quoi que ce soit moi non plus. J’avais trop peur d’exploser. Pour un peu, j’aurais tout cassé autour de moi. Je me doutais que c’était un peu de ma faute, tout ça. J’avais l’impression de deviner, petit à petit. C’était assez incroyable, mais tout ce qui arrive aux autres l’est toujours.
On y voyait de moins en moins et ça rendait les choses moins pénibles. Moi aussi, je me suis mis à chuchoter. C’était drôle, parce que nous étions seuls, loin de tout… On aurait dit deux taulards, ou deux mômes qui avaient peur de se faire prendre par les grands. Peut-être après tout que ça ne les regardait pas, les grands… Je lui ai un peu parlé de moi, de ma vie, et elle aussi, elle m’a parlé… Elle m’a avoué :
— Quand tu as braqué ce fusil sur moi, j’ai réellement pensé que tu allais tirer. Je me suis sentie soulagée. Ça m’aurait arrangé que tu le fasses.
— Pas moi.
— Oh ! je le sais bien.
— On ne survit pas très longtemps, avec seulement cinq cents grammes de masse cérébrale. On n’est plus très regardable non plus. Alex, est-ce que je peux encore faire quelque chose pour toi ?
— Oui. Si ça ne te dégoûte pas trop.
— Pourquoi ça me dégoûterait ?
— Regardable.
J’ai allumé un petit spot. J’ai découvert qu’Alex avait la figure mouillée, comme une route secondaire après l’averse. Je lui ai essuyé les yeux. Elle a relevé le front et m’a souri courageusement.
— Je ne veux pas que tu te forces.
La colère m’a envahi.
— Il y a deux solutions. Je ne sais pas laquelle te paraît la plus plaisante.
— Deux solutions ?
Je me suis penché au-dessus d’elle, j’ai étendu la main. Entre les coussins et la paroi de la caravane, il y avait l’un de mes deux Beretta automatiques. J’ai actionné la culasse et je le lui ai flanqué en travers des cuisses.
— Faute de femme, je couchais avec ça. Le chargeur est plein, et il y a une cartouche dans la chambre.
Balle expansive, presque pas de pression à exercer sur la détente.
Alex a enroulé les doigts autour de la crosse. Elle a levé l’arme et l’a contemplée avec une petit grimace amère.
— La plus sûre manière de ne pas se manquer, c’est de s’enfoncer le canon sous la mâchoire, là. (À l’aide de mon index raidi, je lui ai indiqué l’endroit.) Le reste se passe tout seul.
Alex a soulevé le pistolet. Lentement, sans me quitter des yeux.
— Il est réellement chargé ?
— Réellement.
— L’autre solution ?
— Tout dépend de toi.
Elle a enfoncé le canon du Beretta là où je lui avais montré. Elle le tenait comme il faut, sans trembler. Elle avait le doigt sur la détente. J’avais cessé de respirer. Je sentais la terre fuir sous mes pieds, à des milliers de kilomètres à la seconde, fuir dans la nuit… Très doucement, Alex a murmuré quelque chose… Je me suis entendu grincer des dents… Imbécile… Imbécile… À l’instant où j’ai vu ses phalanges se crisper, à l’instant où elle assurait une dernière fois sa prise autour de la crosse, j’ai brusquement lancé le poing en marteau d’un geste circulaire. Le coup a touché le bloc de culasse au moment où le percuteur s’abattait. Une fraction de seconde plus tard et Alex s’explosait la tête. La balle ne l’a manquée que de quelques centimètres avant de traverser le plafond et d’aller se perdre au diable. Dans le petit espace confiné de la caravane, la déflagration a été assourdissante. Nous sommes restés une fraction de seconde hébétés, puis je me suis jeté sur elle, je lui ai arraché le pistolet des mains et je l’ai jeté derrière moi. Puis je l’ai saisie aux épaules et j’ai hurlé :
— Ne fais plus jamais ça, tu m’entends ? Plus jamais !
Je l’ai secouée avec violence. Elle ne se débattait pas. Je m’en foutais. Elle ne criait pas, elle ne pleurait pas. Elle avait les mains ouvertes. Je m’en foutais. À force de la secouer, je me suis fait peur. J’étais plus qu’à moitié sourd, mais dehors, j’ai entendu Lady. Elle hurlait en se jetant contre la grille de son enclos.
— L’autre solution ? m’a demandé Alex.
— Plus jamais. Plus jamais !
J’étais forcé de hurler. Alex a fait la grimace — une grimace de souffrance.
— D’accord.
— C’était pas la peine de revenir pour faire ça.
— D’accord.
— Pas toi. Pas sous mes yeux.
J’ai cessé de la secouer, mais ma colère n’était pas tombée pour autant. J’avais passablement perdu la tête. Je lui ai crié à la figure :
— Écoute. On remet tout à zéro. Tous les compteurs. Je me fous de ce qui s’est passé avant. Je me fous d’avant. Je me fous de tout. Plus jamais un truc pareil. C’est tout. Plus jamais !
Je l’ai lâchée. Tout doucement, elle s’est frictionné la nuque du bout des doigts. Je me suis mis debout.
— Lève-toi.
Elle a obéi. Sans comprendre, elle m’a vu chercher un peu partout. Elle est restée debout, vaguement hébétée. Elle commençait à ressentir l’état de choc. J’ai ramassé tout ce qu’il y avait comme armes un peu partout, j’ai pris ma grosse torche qui me servait pour faire mes rondes et j’ai entraîné Alex dehors. Il restait pas mal de clarté au couchant et Lady avait cessé de hurler. Elle s’était mise à japper et à pleurer d’une voix rauque. Au passage, j’ai ramassé mon riot-gun, ainsi que toutes les cartouches que j’ai pu retrouver ça et là. Je n’arrêtais pas de me maudire et de m’insulter à mi-voix.
À côté de la presse, il y a une vieille citerne creusée dans le sol. Elle ne sert à rien depuis des lustres, tout au plus à contenir les eaux pluviales qui proviennent du toit du hangar, lorsqu’il pleut assez. La dernière fois, c’était en mars et nous étions à la fin de l’été. J’ai posé la lampe et tout mon barda et j’ai soulevé la grosse dalle en ciment. J’ai senti mes reins et mes épaules craquer, mais rien ni personne n’aurait pu m’empêcher. J’ai crié à Alex :
— Où tu vas ? Ne bouge pas.
— Je ne bouge pas.
Elle n’avait pas bougé.
J’ai donné un coup de lampe en bas. Au fond, il restait seulement de la vase, une vase sombre, d’apparence huileuse, et très malodorante. J’ai tout flanqué dedans, j’ai arraché ma vieille veste de treillis et je l’ai jetée aussi. Dans le faisceau de ma lampe, j’ai tout regardé s’enfoncer lentement. Seule la veste est restée en surface. Alex s’est penchée, sans doute dans le but de m’aider à refermer.
— Laisse.
Je l’ai empêchée.
— Laisse, c’est à moi de le faire.
J’ai remis la dalle en place en grinçant des dents. Je me suis redressé et j’ai regardé autour, puis j’ai éteint ma torche. Alex ne disait toujours rien. On aurait réellement dit un fantôme, un être immatériel sans plus de consistance qu’un songe ou un souvenir surgi d’aucun endroit connu ou inconnu, même de votre propre mémoire. Une fraction de seconde, je me suis même demandé si elle était bien autre chose qu’une hallucination ou un remords.
Je me suis approché d’elle. Les remords ne vous entourent pas la taille de leurs bras. Ils ne tremblent pas contre vous. Les remords ne pleurent pas. Ils n’essaient jamais de vous embrasser, même mal et tout de travers, comme une collégienne en transes.
Je me réveille. Ma montre indique quatre heures. Le vent s’est levé et c’est lui qui m’a réveillé. Drôle de chose, le vent. J’ai l’épaule ankylosée, mais c’est parce qu’Alex s’est endormie dans mes bras et que je n’ai pas voulu bouger. J’écoute le vent gronder. Un tamaris craque dans la nuit, toujours le même, de l’autre côté de la clôture. Un câble de la presse claque et grince, il tinte comme une drisse mal frappée contre la mâture d’un voilier en aluminium.
Il est quatre heures. Je suis réveillé. Je ne dormirai plus. Je repense à ce que j’ai fait avant que nous nous couchions. J’ai rangé la Cadillac à l’abri. C’est un gros paquebot caoutchouteux qui se conduit comme un gros paquebot caoutchouteux. Demain, il faudra que j’y jette un coup d’œil avec Lee. Elle tire à droite. J’ai l’impression que quelque chose ne va pas dans les biellettes de direction. On verra.
J’ai refermé le portail, j’ai ouvert à Lady. Alex lui a gratté la tête et tous les trois, nous avons fait notre ronde. Peut-être que nous en referons d’autres et peut-être pas. Je ne sais pas encore. J’écoute le vent gronder et mugir. J’ai réussi à faire avaler quelques cuillerées de soupe en boîte à Alex. J’ai dû la menacer pour parvenir à mes fins. Elle avait peur de vomir, mais non, elle a tout gardé. Il n’y a pas de grandes ou de petites victoires, il y a seulement des victoires. Un peu de soupe ce soir, demain…
Je lui ai fait prendre une douche. Elle n’avait pas changé ses vêtements depuis plus d’une semaine. M’a-t-elle dit. Jamais entendu parler de quelqu’un qui ne se change pas pendant plus d’une semaine. Elle attendait près du téléphone, c’est d’accord, mais tout de même. Attendait quoi, et pourquoi ? Certainement pas un appel du prince charmant. Elle a bien été forcée de les quitter, ses fringues. Je l’ai savonnée, récurée, bouchonnée. Tout ça dans la toute petite cabine de douche de la caravane. Elle ne voulait pas. Tu veux rester, tu y passes. Autrement, tu gerbes. C’est comme ça que je vois les choses.
Maigre, très maigre. Efflanquée. Les os du bassin saillants. Je ne veux pas que tu me regardes. Conneries. Non, je t’en prie, je t’en prie. Ne regarde pas ma poitrine. Je t’en prie… Putain, comment on peut en arriver là ? Ne me gronde pas. Comment ? Chagrin. Chagrin, tu comprends ? Comprendre ? J’ai eu du chagrin, moi aussi, mais de là à se laisser dépérir. Un rire triste, elle laisse tomber les bras le long du corps. Les nymphettes, c’est pas mon truc. Je ne dors pas, je ne bouge pas, je pense seulement à ce mot, qu’elle a lâché tout bas, que je n’ai fini par lui arracher qu’à force de la tarabuster. Tu es toujours très fort, pour obtenir des aveux. Ne parle plus de ça. Jamais plus aveux. Plus jamais, chagrin ? Si on devait mourir de chagrin, alors la moitié de l’humanité aurait déjà disparu, peut-être même les deux tiers. Les neuf dixièmes. J’ai bien connu un chat qui est mort de chagrin, mais les humains. Causes de la mort inconnues ou suspectes. J’avais du chagrin. Tellement de chagrin. Moi aussi, et depuis si longtemps, et alors ? Le regard pénible de ses yeux violets. On dirait une aveugle. Elle bouge à peine les lèvres.
Plus manger, fumer, trainer…
Les cicatrices blêmes à l’intérieur de ses poignets. Entrecroisées. Rasoir. Cinq ou six. J’ai arrêté le sport, tout. Même ce que tu penses. Je ne pense rien. Je ne pense plus. Le pire n’est pas de rencontrer la mort, le pire c’est quand elle ne veut pas de vous. Rasoir. Profond. Ça brûle horriblement sur le coup, ensuite c’est long, long… Des heures à saigner, à se vider, à regarder la vie qui s’en va.
Donne-moi une seule raison. Une seule. Au lieu de ça, elle s’endort. Elle a les cheveux collés au front, aux joues, aux épaules, on dirait que je viens de la tirer de l’eau. Elle ne pèse plus bien lourd. J’essaie de me rappeler… Les vivants, ils nous auront quand même bien fait chier, tout du long. Je ne me rappelle rien. Moi aussi, je m’endors, puis je me réveille.
J’écoute le vent. Pour une raison ou pour une autre, le vent m’a toujours rassuré. C’est comme un grand courant puissant dans le ciel qu’on ne voit pas. Il est plein de milliards d’âmes qui en ont fini de souffrir. Alex dort. On dirait qu’elle a un peu oublié sa peine. Parfois, elle tressaille, sa main cherche mon épaule. La trouve. Elle me touche et soupire. Ses longs doigts sentent la verveine. Ils se crispent.
Le jour commence à poindre. Je la regarde. On dirait que c’est quelqu’un d’autre, une autre Alex, une adolescente très mince et très fiévreuse, une jeune fille que je n’ai jamais rencontrée de ma vie ni seulement imaginée, faute d’avoir fait assez attention, alors que c’est peut-être seulement toujours la même, la seule, la vraie, depuis le début… Triste et gentille. Tellement triste… Triste à vous serrer le cœur… Et si je m’étais trompé ? Qui sait si elle n’avait pas seulement voulu, réellement, sincèrement, l’espace d’un moment, je ne sais pas, peut-être, être heureuse, je ne sais pas, pourquoi pas ? Ne plus souffrir… Qui sait, si j’étais resté près d’elle avant qu’on ne soit plus personne tous les deux, si ça n’aurait pas pu l’aider, même un peu. Qui sait ?
Alors, demain, peut-être, nous descendrons en ville. Je lui achèterai d’autres vêtements, des cigarettes et un sac neuf. Demain, elle aura peut-être un peu moins de chagrin. Peut-être que c’était aussi simple que ça. Peut-être que je n’avais jamais rien compris à rien.
Demain, nous irons nous promener un peu en bord de mer. Il y aura du monde et des odeurs de frites, des mômes et des parasols, mais tant pis. Demain, je lui offrirai un cerf-volant, des fleurs et un gros ballon Lion King. Une pizza sur le port. Demain, pour la première fois de ma vie, je la ferai rire. Peut-être.
Et puis nous reviendrons et nous finirons peut-être par refaire l’amour. Tous les deux ensemble, qui sait ? Ça n’a plus vraiment d’importance, maintenant, mais quand même.
Demain.
Ou après-demain.
Ou le jour d’après.
Peut-être.
Bienvenue dans le monde des morts.