C’était le petit matin. Je m’étais calé les pieds dans un tiroir et je somnolais plus ou moins. J’ai entendu du remue-ménage dans les escaliers, les pas de quatre ou cinq hommes décidés et qui ne se souciaient guère de formalisme. On a longé les gardes à vue, puis on a frappé au bureau de Muppet. J’ai entendu une courte conversation, puis encore des pas et on a tapé à ma porte. J’ai enlevé les pieds du tiroir. On est entrés.
Quatre civils, que Muppet précédait en enfilant sa veste de combat. Leur chef s’est appuyé à bras tendus au dossier de la chaise, en face de moi. Il était maigre et de taille moyenne. Il portait lui aussi une veste de combat et s’était noué un keffieh autour du cou. Il avait servi sous mes ordres en unité de recherche, tout au début de sa carrière — et de la mienne. Il œuvrait à présent comme chef de groupe dans un service départemental de police judiciaire limitrophe. Il s’appelait Maffre et ses hommes le surnommaient Cari. Il m’a dit presque d’une seule traite :
— J’ai besoin d’un O.P.J. de chez toi pour une partie de saute-dessus. Ça se passe sur ta circonscription. Avant-hier soir, ces fils de pute ont bousillé deux de mes nains en leur fonçant dessus en voiture.
— Grave ?
— Un de mes gars ne marchera plus jamais.
— À ce point ?
— Plus de colonne. Ils lui ont roulé dessus avec une roue arrière. L’autre est dans le gaz. Il a le thorax enfoncé.
— Ils sont combien ?
— Cinq hostiles mâles. Il y a aussi des femelles.
— Correct. Vous les avez logés ?
— On les a logés, identifiés. Trois Blacks, deux gris. Ils ont du fer.
— Type d’armement ?
— Riot-gun à canon scié. Un ou deux Beretta quinze coups.
J’ai secoué la tête. J’avais froid dans les os. Cari m’a dévisagé. C’était quelqu’un de positif et qui ne s’embarrassait pas de précautions oratoires. Il m’a déclaré :
— J’ai pensé que Muppet ferait le compte.
Il s’est redressé, comme si l’affaire était entendue. Muppet avait les pouces dans la ceinture. Il attendait près de la porte. Les trois autres flics, jeunes aussi, maigres et vifs, n’avaient pas l’air de flics. Ils pouvaient passer pour des rockers comme pour des petites frappes ou des types qui grattent au noir chez le carrossier du coin. Vêtus autrement, ils auraient pu ressembler à des vendeurs de surgelé. Ils n’étaient eux aussi personne. Ils me regardaient comme j’étais, avec cette absence d’attention qui trahit l’accoutumance au mensonge et aux faux-semblants. J’ai admis :
— Muppet ferait le compte.
J’ai quand même récupéré mon colt Commander dans le dernier tiroir. J’ai vérifié qu’il y avait quelque chose dans la chambre de tir et je l’ai glissé dans mon étui de tir rapide sur la hanche. Je me suis levé.
— J’en suis aussi.
Cari a pris le temps de me dévisager. Il était principal, j’étais divisionnaire. Il se trouvait sur mon territoire. Il savait quel genre de choses on pouvait faire avec une balle de .45 automatique. Il s’est incliné et a reconnu sans entrain :
— C’est toi le boss. Ils se terrent au 140, Ménilmontant. Si on ne veut pas être obligés de demander aux Tuniques bleues de venir nous dégager, ça serait mieux de taper vite. J’ai deux autres flics dans une deuxième voiture, en haut.
J’ai fait signe à Muppet et je lui ai lancé la clef du coffre-fort pour qu’il aille prendre le pompe du service. En un instant, ma fatigue et mes appréhensions, toutes mes peurs et mes regrets se sont trouvés balayés. Nous sommes montés quatre à quatre. Muppet nous a rejoints dans le hall. Il avait un Motorola dans une main, le Remington et un gros pied-de-biche dans l’autre. Dehors, sur le ciment, nos pas aguerris ont résonné comme ceux d’hommes fiers, justes, droits et braves, lancés en un combat glorieux dans les plaines du ciel. Nous sommes montés dans les voitures. Les portières ont claqué. Nous sommes partis à toute allure.
Muppet a collé à la 405 de Cari. Il savait faire. J’avais le fusil entre les genoux. Au bout de quelques centaines de mètres, il a fallu brancher les essuie-glaces. J’ai allumé une cigarette. J’ai vu mes doigts trembler. Ils ne tremblaient pas fort, mais presque continuellement. Muppet s’en est aperçu. Il m’a adressé un coup d’œil indéchiffrable. Peut-être que lui aussi, il avait peur. C’était pourtant un petit matin pluvieux, ordinaire, une petite partie de saute-dessus bien ordinaire, elle aussi.
Comme il pouvait y avoir des chouffes, nous avons laissé les voitures bien avant le 140. Nous avons fini à pied, pas en tirailleurs, dans la pluie. Je marchais à côté de Cari. Il avait remonté son col de veste. Nous avancions à défilement, sans un mot. Au moment de s’engager dans la cour, il a jeté un coup d’œil aux immeubles, puis il s’est appuyé au mur et m’a demandé :
— Comment tu vois les choses ?
C’est à ce moment que j’ai compris que lui aussi, il avait peur.
Toute ma vie j’ai rêvé d’être une hôtesse de l’air.
Le 140 était un endroit triste. Des cours, semées de bâtiments en briques aux allures de factories. Un endroit triste et des gens sans joie. On aurait presque dit une banlieue pauvre, au large du bizness. Une autre entrée de l’autre côté donnait sur une autre rue. Il y avait des appartements murés, des cages d’escalier vides et des sous-sols qui servaient d’ossuaires aux deux roues. Les flics ne s’y aventuraient plus qu’en escouades, avec des riot-guns et des pare-balles. On savait qu’il y avait des bandes et des fosils. On savait qu’il y avait de la came. On savait tout. On ne faisait rien. Peut-être qu’il n’y avait rien à faire.
Cari m’a regardé allumer une cigarette. Entre ses types et nous, il y avait la guérite du gardien, puis un glacis d’une trentaine de mètres qui baignait dans une pénombre de cave. Il était cinq heures vingt à ma montre. J’ai murmuré :
— Le bâtiment que tu cherches est le deuxième sur la gauche. Aucun défilement, et pas de possibilité de contourner. Trente mètres de passage à découvert. Nous sommes huit. Deux en bas, deux en haut. Il en reste quatre pour percer. Je sais comment les appartements sont faits. On tombe sur un couloir qui fait dans les cinq mètres. Salle à manger-salon sur la gauche, deux ou trois chambres à droite. Cuisine et salle de bains en bout. Il y a aussi un débarras dans l’entrée.
— Bon, m’a dit Cari.
— Ils sont à quel étage ?
— Quatrième. Porte de gauche.
Je me suis mis à grincer des dents. Cari a remué les épaules. Il a observé sans aigreur :
— C’est ça ou deux camions de gendarmes mobiles.
— C’est pas à moi d’en juger, Cari.
— Tu me dis ce qui est faisable ou pas.
— Tout est faisable. Reste à savoir le prix qu’on est prêt à payer.
— Mon type est infirme à vie.
— La question n’est pas là.
J’ai écrasé la cigarette sous la pointe de ma botte. Le sang me grondait aux oreilles. Je lui ai murmuré, avec tristesse :
— Si ça doit se faire, c’est tout de suite.
Deux de ses hommes sont montés devant nous. Ils ont dépassé la cible et sont allés s’embusquer un étage plus haut. Ils avaient l’un un Beretta et l’autre un riot-gun chromé. Cari avait bien dressé ses troupes. Ils progressaient vite et sans bruit dans la pénombre en se couvrant mutuellement. Des jeunes durs, avec des muscles solides et des nerfs encore intacts. Ils ne semblaient pas éprouver d’états d’âme et obéissaient au geste, en anticipant juste ce qu’il fallait à la recherche des angles morts. J’avais encadré les mêmes gosses dans mon unité commando. On faisait alors le même genre de sale guerre.
Nous en avions laissé deux dans le hall d’en bas.
C’était trop peu.
J’ai approché mon Oméga de la figure. J’ai compté que nous n’avions pas mis plus de deux minutes à investir les lieux. Pas à pas, nous avons gravi le dernier demi-étage. Le palier ne comportait que deux portes en vis-à-vis. On n’entendait pas de bruit. J’ai saisi la manche de Cari et je lui ai montré la porte en face de la cible. Il a hoché la tête. Il comprenait le péril. Il a fait signe à l’un de ses nains, qui s’est accroupi aussitôt au ras des marches pour nous couvrir dans le dos. C’était peu de chose, mais c’était tout ce qu’on pouvait faire. Il fallait aller vite. Quelqu’un pouvait sortir de chez lui, monter ou descendre. Nous n’étions pas assez nombreux pour interdire tout déplacement.
J’ai eu un renvoi de bile en sortant mon pistolet. Je le portais avec une balle dans la chambre. J’ai remonté le marteau du percuteur sans faire de bruit. La sueur m’a dégouliné le long des flancs et des tibias. J’ai vu que Cari me regardait. C’était un bon flic, Cari, un homme que j’aurais aimé avoir comme ami ou comme second. C’était à lui que revenait la décision de percer, mais à cet instant, j’ai compris qu’il allait attendre. Comme un second. Il ne fallait pas attendre.
Je me suis redressé, j’ai fait signe à Muppet. Sans bruit, celui-ci est venu se mettre devant la porte. À cet instant, une décharge de chevrotines l’aurait scié en deux. Pourtant, il a lentement effleuré le battant du bout des doigts, puis il a poussé doucement de manière à introduire le gros pied-de-biche sous le chambranle. Il a pris beaucoup plus haut que les serrures. Il avait laissé son fusil à l’un des hommes de Cari. Il avait seulement son Beretta perso glissé sous la ceinture, au milieu des reins. Il a fait pression sur le bras de levier.
C’était une porte bon marché. Il a doucement gagné trois centimètres, puis il a sorti un bouchon de champagne de sa veste de combat et l’a glissé entre la porte et le chambranle. Ensuite, il a retiré le pied-de-biche et s’est remis à attaquer à quarante centimètres du sol. Accroupi, il offrait une moins bonne cible, mais il était encore en danger de mort. Il a glissé un second bouchon dans l’entrebâillement. J’avais cessé de respirer. Il a retiré la plume et a tourné la tête vers moi. Je lui ai fait signe en me plaquant au mur aussi près que possible de l’embrasure. Il a enfoncé la plume dix centimètres au-dessus du verrou.
Maintenant.
En explosant, la serrure a produit une détonation presque aussi forte qu’une arme de petit calibre. Le battant a claqué contre le mur de droite. Je me suis engouffré dans la brèche, les yeux fermés. On n’y voyait pas grand-chose et dans les premières secondes la vision n’était pas très utile. Il valait mieux un pare-balles ou un bon ange gardien. Je n’avais ni l’un ni l’autre. Mes ailes m’ont porté jusqu’à la salle de bains, tout au bout du couloir.
La porte a cédé sous mon épaule. Je me suis retrouvé les quatre fers en l’air, dans des odeurs lourdes de lessive et de renfermé. Aisé. En me relevant, je tenais mon Commander à deux mains devant la figure, les coudes pliés. J’ai rouvert les yeux et je me suis embusqué. J’y voyais parfaitement. J’ai aperçu les silhouettes qui bondissaient l’une après l’autre. Cari et son type ont investi le salon-salle à manger. Ils pouvaient tenir ses occupants sous leur feu.
Muppet m’a rejoint. Il n’y avait personne dans la cuisine et le débarras. Il restait les chambres. Nous avons entendu remuer. Quelqu’un s’est levé quelque part en appelant. Un rai de lumière est apparu sous une porte. Comme personne ne répondait, celui qui s’était levé a ouvert et s’est avancé. Il offrait une cible splendide. Il a vu l’entrée qui bâillait à tout vent et a voulu faire demi-tour, mais Muppet l’a couché au sol. À genoux sur son dos, il lui a tordu les bras et lui a passé les menottes dans les reins. Rapide, Muppet. Même lorsque j’étais en très grande forme, je n’aurais pas pu faire mieux. Il s’est relevé et a pris son Beretta à deux mains. On n’entendait rien chez Cari, ce qui signifiait qu’il maîtrisait la situation.
Avec le recul du temps, le plus impressionnant a sans doute été l’absence à peu près totale de bruit, le manque de réactions de la part des autres dans la première minute. Muppet a exploré la chambre d’où avait jailli son énergumène. Il est ressorti tout aussitôt avec un deuxième Beretta qu’il a glissé dans sa ceinture. Nous nous sommes regardés. Il restait deux portes. La bonne et la mauvaise. Par la suite, en recoupant nos souvenirs, nous avons pu établir que le tout n’avait pas duré trente secondes jusqu’à ce moment-là. Cari et son second avaient surpris trois garçons et une fille qui se partageaient des couchages à même le sol du salon. C’étaient des mômes qui n’avaient pas seize ans, sauf la fille, qui, elle, avait l’âge du pont des Soupirs. Ils les avaient neutralisés sans difficulté. Au moment où nous hésitions entre les deux portes, le second de Cari était apparu dans le couloir et avait fait signe à Muppet. Ce dernier avait remis son pistolet à l’étui et l’autre lui avait rendu son fusil à pompe en le lançant.
Au même instant, j’avais choisi. J’avais cru entendre quelque chose remuer derrière la porte de gauche, tout à côté du débarras. Il était temps d’y aller. J’ai flanqué un grand coup de pied et j’y suis allé. La pièce était faiblement éclairée. On avait muré la fenêtre à l’aide de parpaings et il n’y avait plus de vitres. Pas un meuble, rien qu’un grabat par terre et une bougie plantée dans un bocal à cornichons à la tête du lit. Le temps psychologique n’a rien à voir avec le temps réel. Simultanément, tandis que mes bras tendus s’abaissaient pour parvenir à l’angle de tir souhaité, celui qui était couché sur le lit s’est tortillé pour s’adosser au mur. C’était un jeune beur avec un beau visage sensible. J’ai cru qu’il voulait s’asseoir tout en cachant sa nudité et qu’on pourrait parler. C’est alors que j’ai vu le canon d’un fusil monter à ma rencontre. Il le tenait caché le long de sa jambe dans la couverture. C’était de sa part une idiotie pure, compte tenu qu’à si peu de distance et de la manière que je me tenais, il me suffisait d’une fraction de seconde pour lui emporter la moitié du crâne.
Je suppose que dans son cerveau, la terreur et la haine l’avaient emporté sur tout autre sentiment. Dans le mien, il n’y avait plus que du vide. Je n’avais même pas vu qu’il y avait une fille étendue à côté de lui. Je ne l’ai même pas entendue hurler. Je me tenais dans une position de tir parfaite, l’épaule droite appuyée au chambranle de la porte. Le temps que le canon scié de son Remington décrive le court arc de cercle qui allait l’amener dans la direction de ma tête, j’aurais eu le temps de vider une moitié de chargeur. Pourtant, mon index est resté bloqué sur la queue de détente. Ça n’était pas que je ne voulais pas tirer, que je n’avais pas peur ou que j’avais envie de faire le malin. C’est que je ne pouvais plus.
Le garçon en a profité. Il a crié quelque chose. C’était peut-être une injure et peut-être pas. En même temps, il a tiré à deux mains. J’ai vu une courte flamme aveuglante jaillir à ma rencontre, quelque chose a explosé à ma droite dans le gros vacarme de la détonation, et j’ai senti qu’on me déchirait la figure. Je suis quand même resté debout. S’il s’était tenu convenablement, s’il en avait eu le temps, le môme aurait certainement pu corriger le tir et parvenir à doubler, mais sous l’effet du recul la crosse l’avait frappé dans les basses côtes et lui avait coupé le souffle. Il n’avait pas pu se reprendre. L’arme à la hanche, Muppet avait tiré trois fois, aussi vite que le permettait le mécanisme de son arme. Sous les impacts, le corps avait fait mine de s’enfoncer dans le mur avant de s’effondrer, disloqué, sur celui de la fille qui ne criait plus.
Je saignais. Je n’entendais plus rien et je saignais comme un goret. Je me tamponnais avec une poignée de mouchoirs en papier. J’avais retiré ma veste en cuir et Cari la tenait à la main. Il me couvait du regard. Je n’arrêtais pas de saigner. J’avais du sang sur la chemise, sur les mains et sur les cuisses. Tout le côté droit de la face me cuisait et j’avais la nuque paralysée. C’est qu’au moment de l’impact, j’avais rejeté la tête en arrière et que je m’étais fait moi-même le coup du lapin. Cari m’a tendu une cigarette allumée.
J’ai fumé en laissant pendre le menton sur la poitrine. Je regardais les gouttes écarlates s’écraser dans le lavabo crasseux. Nous n’avions pas quitté l’appartement. Je me trouvais encore dans cette salle de bains pleine de crasse dont la fenêtre était bouchée et la baignoire remplie de linge sale. Il s’y ajoutait l’odeur de sang, métallique et salée. Nous attendions les gens de la Criminelle, le Parquet et l’identité judiciaire. Le mort s’appelait Habib Sahraoui. Il avait vingt ans, était de nationalité française et titulaire d’une douzaine de condamnations par défaut. Il était recherché pour tentative de meurtre. Peu avant sa mort, il avait pris la direction d’une bande qui s’attaquait aux agents de sécurité, aux vigiles et aux caméras de télésurveillance. Ils s’en prenaient aussi à d’autres bandes et aux caisses de supermarché. Tout comme la société, le crime a son quart monde.
Je ne leur voyais pas beaucoup d’avenir. Malgré cela, il y aurait enquête sur les circonstances de sa mort, puisqu’on en savait la cause. Rien à y redire, sauf que j’étais pratiquement sourd.
Cari a voulu me rassurer. Il a affirmé en criant :
— Personne ne le pleurera.
— Quelqu’un le pleurera forcément. Tout le monde a une mère, une sœur, ou des frères.
— Ce fumier n’en était pas à son coup d’essai.
— Qu’est-ce que ça change ? Trop de guns partout, Cari.
Il m’a observé un court instant. Je ne devais pas être très beau à regarder. Il a remarqué :
— Ça ne va pas se refermer tout seul. Vaudrait mieux que tu ailles te faire recoudre à l’Hôtel-Dieu. Je vais te faire amener par quelqu’un. C’était une façon souple et très convenable de m’inviter à quitter les lieux avant l’arrivée des autorités. Je savais que Cari s’en tirerait mieux en mon absence. J’ai pris ma veste entre ses doigts. Je suis descendu sans l’enfiler. Son ombre m’a conduit jusqu’à une voiture. Dans la cour du 140, il y avait des cordons de police. Toute une foule bigarrée était tenue à distance. Il n’y avait ni injures, ni cris de haine. Seulement des jeunes visages graves et fermés, silencieux, des poings serrés et de la peine. C’était mortellement triste sous la pluie.
J’aurais presque préféré des volées de cailloux.
On m’a retiré des échardes de la figure et on m’a recousu. J’ai été badigeonné de teinture d’iode, on m’a mis des pansements et on m’a dorloté. La jeune toubib des urgences qui s’est occupée de moi semblait éprouver un vrai faible pour les flics durs à cuire qui encaissent sans broncher. L’aiguille dont elle se servait semblait conçue pour ravauder de la toile à matelas, mais elle travaillait vite et bien, et sans se taire plus de dix secondes d’affilée. Son type à elle, c’était James Caan. Elle adorait James Caan. Je me suis dit que je ressemblais à James Caan comme un choucas a l’air d’une communiante. Elle aimait Bruce Willis aussi. Après avoir fini, elle m’a pris la tension, m’a fait une antitétanique et m’a regardé le blanc d’œil. Elle m’a demandé :
— Ça vous est arrivé comment ?
— J’ai ramassé une porte.
— Vous ne donnez pas l’impression de manger à votre faim. Vous picolez ?
— Jamais au point de tomber raide.
— Brigade criminelle ?
— Non. D.P.J. nuit.
Elle m’a observé tout en remballant ses instruments. Je me tenais assis sur la table d’examen. J’étais torse nu. Je balançais les pieds. Je pensais à autre chose. Elle a remarqué :
— Bonne masse musculaire. Vous vous entretenez bien. Faites quand même attention à la nuit. L’homme est un mammifère diurne. Ses fonctions biologiques sont basées sur des rythmes circadiens. Combien de temps que ça dure ?
— Dix ans ferme.
— Vous allez mettre du temps à vous en sortir.
La remarque était sans objet. Je me suis levé. Je ne sentais plus mes genoux et la tête me tournait. Jamais je n’avais pu supporter les odeurs d’hôpital. Je me suis passé les doigts sur la figure. Ils tremblaient doucement, mais de manière presque continue à présent, comme si un courant de faible voltage les traversait en permanence. Le fait n’a pas échappé à la jeune femme. Elle m’a considéré froidement.
— Vous fonctionnez à quoi ?
— Amphétamines.
— Rien d’original dans votre corps de métier. Depuis ?
— Depuis l’époque où vous portiez des panties.
Elle a réfléchi :
— C’était ma première année de terminale. J’en portais parce que j’avais un petit ami qui adorait ça. Nous aurions pu nous marier ensemble s’il avait trouvé une seule fois le moyen de me les retirer. N’en abusez pas. Elles ont tué plus de gens qu’on ne pense.
— Fausto Coppi, pour commencer.
— Je ne connais pas Fausto Coppi. C’était quoi ? Un chanteur de charme ?
— Oui. Dans l’histoire de la musique, il se place juste entre les ruines de Sparte et Frankie Sinatra.
Elle a fait mine de renifler de façon hautaine. Je me suis rhabillé, j’ai renfoncé mes pans de chemise dans le ceinturon. Je me suis rajusté tant bien que mal. Elle m’a lancé un flacon de pilules en maugréant :
— Vous risquez d’avoir mal pendant deux ou trois jours. Ça endort plus ou moins. (Elle a sorti son stylo.) Vous voulez que je vous fasse un arrêt de travail ?
— Je n’en vois pas la nécessité.
— Moi, si.
Je lui ai souri — pour autant que je le pouvais. Je lui ai demandé :
— Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous en avez votre claque de rafistoler des bonnes femmes qui se font tisaner par leur mari ? Des gosses démantibulés, des estropiés et des baltringues ? Des pauvres types qui ont eu la malchance de se faire serrer dans le mauvais commissariat ? Changez de bac à sable, ou changez de mental.
— C’était vraiment une porte ?
— C’était une vraie balle à ailettes et une vraie porte, oui.
— C’est bien ce que je pensais. Vous avez la figure criblée de résidus de poudre. Vous mentez mal.
— Quelqu’un d’autre me l’a déjà dit.
Elle m’a souri :
— Je m’en doute. Vous avez de la chance que vos yeux n’aient rien pris. (Elle a croisé les bras sur l’estomac. Son sourire s’est enfui.) Des fois, je pense qu’il y a des gens dehors… Ils mangent, ils boivent… Ils travaillent, ils font des enfants. Ils regardent la télévision et partent en vacances. Je veux dire…
— Je vois ce que vous voulez dire. Moi aussi, il m’est arrivé de les envier, mais ça n’avance à rien. Ils ne voudraient pas plus de nos vies que nous ne voudrions des leurs.
Elle a hésité :
— Le type qui vous a tiré dessus… Où il est, maintenant ?
— En route pour la morgue.
— C’est vous qui l’avez tué ?
J’ai quitté l’Hôtel-Dieu. L’homme de Cari m’attendait toujours. Il m’a ramené à la Douze. L’Usine bourdonnait comme un atelier de blanchissage. On s’affairait, on se croisait, on s’appelait. On entendait crépiter des machines à écrire, il y avait des appels radio et des sonneries de téléphone. Longtemps que je n’avais plus traîné au jour. J’en étais comme étourdi. Avant de me présenter au rapport, je suis descendu me changer. Je gardais toujours deux chemises et un jean de réserve dans mon armoire fermée à clé.
Sur mon sous-main, j’ai trouvé un petit mot. C’était pour me dire que quelqu’un m’avait appelé peu avant la relève. On avait laissé un numéro de téléphone. Tout en défripant ma chemise du plat de la main, j’ai fait le numéro. Il n’y a pas eu plus de deux sonneries et j’ai entendu la voix d’Alex qui me parvenait comme à travers un banc de brume. Elle était inquiète. Elle m’a demandé :
— Où tu es ?
— Devine.
— Encore là-bas ? Mon Dieu, non. Tu en as encore pour combien de temps ?
— Aucune idée.
— Tu as une drôle de voix.
— C’est mieux que pas de voix du tout.
— Je suis dans la voiture.
— Je le sais.
— Ne me dis rien. Je te prends à l’annexe.
Elle a raccroché. J’ai changé de vêtements, je me suis assis dans mon fauteuil et j’ai fumé une cigarette entière. Je savais ce qui m’attendait en haut.
Cohen bouillait de rage. Ça se voyait à sa manière de mâcher son cigarillo du coin de la bouche. C’était un homme trapu, costaud, avec un large et beau visage civilisé, intelligent, comme en avaient les riches Romains à l’époque de leur décadence. Sous les yeux, il avait des poches grisâtres qui me faisaient penser à Duke Ellington. Ses cheveux frisés, très gris, lui faisaient comme une couronne de paille de fer fraîche autour du crâne. Il s’habillait mal, sans recherche, et ses gestes étaient courts et brusques. Il remuait bras et jambes comme un homme contraint de passer toute sa vie dans des vêtements trop petits pour lui. Quand je suis rentré dans le bureau, il m’a lancé un regard chargé de haine.
Cari était déjà là. Yobe le Mou aussi, dans un fauteuil, ainsi que deux types de l’I.G.S. qui se tenaient debout comme Cari. Celui-ci s’est tourné vers moi et m’a demandé :
— Comment tu vas ?
C’était gentil. J’allais. Yobe m’a adressé un sourire de menace. Les deux hommes de Bœuf-Carottes se sont cantonnés dans la plus stricte neutralité. Dehors, il s’était remis à pleuvoir, et derrière Cohen les vitres ruisselaient comme celles d’une baie de lavage automatique. Il a remué les doigts et m’a montré quelque chose à bras tendus. C’était une note de service. Il a grondé :
— C’est quoi, ça ?
— Une note de service.
— Qu’est-ce que vous voyez, dans l’angle supérieur gauche ?
— Des signatures.
— Ouais. Des signatures. Pour émargement.
Yobe a ricané. Il s’est fait fusiller du regard. Cari regardait Cohen, puis moi, puis de nouveau Cohen. Il semblait seul, désemparé, perdu pour toujours dans un continent inconnu. Les deux I.G.S. jouaient aux falaises de marbre et y parvenaient assez bien. Cohen a repris son souffle. Il a sifflé entre ses dents :
— Vous avez signé, comme tout le monde. Vous savez ce que dit cette note ? Elle dit qu’ on ne doit pas taper au 140, sous aucun prétexte, sans en avoir avisé au préalable notre état-major et celui de la sécurité publique. On n’y pénètre pas sans l’assistance de la tenue. Sous aucun prétexte. Vous avez signé ?
— J’ai signé.
— Ça vous a pas empêché d’y aller quand même.
— On m’a demandé une assistance judiciaire. Je l’ai fournie.
— Vous jouez sur les mots, m’a dit Cohen. Vous jouez sur les mots. Je commence à en avoir plus que plein le cul, de vos grands airs. Vous vous prenez pour qui ? Pour Dieu ? Vous aviez signé ou pas ?
— J’avais signé.
— Vous voulez quoi ? Une guerre civile ? Bordel de merde, j’en ai marre de vous. J’en ai marre et plus que marre. (Son ton a enflé. Il a manqué la corbeille à papier avec son cigarillo. Il a jeté la note de service. Il s’est levé. Il m’a crié :) Où c’est que vous vous croyez encore, dans le djebel ? Vous auriez mieux fait d’y rester. Vous êtes un connard. Ça faisait un moment ! Ça faisait un bon moment, que je vous attendais…
Il a contourné son bureau et est venu se planter devant moi. Il m’a agité son index sous le nez. Il a hurlé, hors de lui :
— Vous êtes pas un flic ! Vous faites la honte de la Division ! Vous vous comportez comme un fils de pute. Vous vous prenez pour quoi ? Je vais vous le dire, moi : vous vous comportez comme un putain d’avocat ! Pire que ça. Comme un juge d’instruction !
Je ne voyais pas bien le rapport. Lui non plus, peut-être, mais c’est qu’il avait trop ressassé ses griefs. Il dansait d’un pied sur l’autre, à la manière d’un sparring-partner. Mauvais jeu de jambes et pas beaucoup d’allonge. J’aurais pu le sécher sur place. Il criait.
— Pire qu’un juge d’instruction ! Pire qu’un juge d’instruction !
Nous avons échangé un coup d’œil, Cari et moi. Il a bougé les épaules avec amertume, tout en donnant l’impression de s’excuser. Je lui ai adressé un maigre sourire difficile. Il n’était pas habitué, Cari. Tout en sortant mon paquet de cigarettes, j’ai commencé à pivoter sur les talons. Cohen m’a saisi la manche en hurlant :
— C’est pas fini ! C’est pas fini ! Restez !
Je me suis immobilisé. Même fou de rage, il avait conservé une parcelle de bon sens parce qu’il a retiré la main. Il faisait une tête de moins que moi, et trop de mauvaise graisse handicapait ses déplacements. Il n’avait pas la moindre notion du combat de rues et son courage, de même que celui de Yobe, ne s’exerçait jamais qu’à cinq contre un et toujours sur des gens attachés. Lentement, j’ai porté une cigarette à mes lèvres sans le quitter des yeux. J’ai murmuré doucement :
— Je traite pas avec un malade.
J’ai à peine entendu le son de ma voix. J’ai seulement remarqué du coin de l’œil que Yobe le Mou était en train de se lever lentement en saisissant par le pied le lourd cendrier tulipe posé tout à côté de lui. J’ai prévenu :
— Il vaudrait mieux que tu fasses pas ça, Yobe.
Il s’est établi un tel silence qu’on l’aurait dit coulé dans le béton. Yobe est resté comme il était, les fesses à cinquante centimètres de son fauteuil. Cohen a serré les poings. Il avait l’air d’un tambour-major, avec son ventre mou qui débordait de la ceinture. Je lui aurais, c’est sûr, laissé l’avantage d’ouvrir les débats. C’est sûr que je n’aurais en aucun mal à le casser en deux. Un de mes rares regrets, l’un des plus tenaces aussi, est sans doute de ne pas l’avoir fait.
J’ai seulement reculé d’un pas sans me retourner, j‘ai haussé les épaules. La haine que j‘ai vu alors filtrer dans ses yeux verdâtres, entre ses paupières bouffies, restera toute ma vie gravée dans mon esprit comme l’image même d’une laideur surhumaine. Méduse avait dû avoir ce genre de regard. Je lui ai laissé le temps. Puis je l’ai encore dévisagé une dernière fois. J’ai ensuite allumé posément ma cigarette et j’ai dit à Cari, par-dessus mon épaule :
— On y va, Cari ?
Nous y sommes allés.
Alex m’attendait au troquet. Elle était en blouson de cuir, avec dessous un court petit pull en mohair parme. Elle portait des jeans et des bottines à talons. La crinière ébouriffée, elle ressemblait à une chanteuse de hard-rock. Seul, son regard était doux et un peu perdu. Je me suis assis à côté d’elle et Cari en face. Alex m’a examiné la figure sans un mot, puis elle a bu quelques gorgées dans son verre. C’était un jus de tomate avec beaucoup de tabasco et du sel de céleri. J’ai présenté tout le monde à tout le monde et j’ai commandé des cafés. Cari a demandé :
— Tu es dans quelle Division ?
— Aucune Division, a murmuré Alex.
— Tu bosses en commissariat ?
— Non.
Fernand nous a apporté les cafés. Depuis le comptoir, trois flics en civil d’une unité de recherche nous couvaient des yeux. Alex m’a tapé une cigarette. Je la lui ai allumée. Je ne trouvais pas mes mots et elle non plus. Comme nous ne nous disions rien, Cari a bu le contenu de sa tasse en vitesse et il s’en est allé. Au bout d’un moment, Alex a demandé :
— Est-ce que tu as quelque chose à me dire ?
— J’ai quelque chose à te dire. Je ne sais pas comment faire.
— Qu’est-ce que tu as, à la figure ?
— Compliqué, Alex.
— Tu as peur que je ne comprenne pas ?
— Non.
J’ai posé ma main sur la sienne. J’ai cherché mes mots. Je ne voulais pas l’inquiéter. Elle avait son monde à elle, ses intérêts et ses tracas. J’avais les miens, qui ne les valaient sans doute pas. De loin, les flics n’en perdaient pas une miette. La tête penchée comme un gosse pris en faute, je lui ai dit :
— C’est rien. Je me suis fait allumer.
— Ça veut dire quoi, se faire allumer ?
— Quelqu’un m’a tiré dessus. C’est rien.
— Merde. Tu te fais tirer dessus et c’est rien. Il aurait pu te tuer ?
— Il ne l’a pas fait. C’est rien.
— Imbécile.
Elle a retiré sa main. Elle s’est levée d’un bond. Elle a fouillé dans une poche et elle a jeté un billet de cent francs sur la table. Elle m’a encore traité deux fois d’imbécile, puis elle a pivoté sur les talons et elle est sortie. Une vraie dure. Les flics qui se tenaient au comptoir l’ont suivie du regard d’un air ravi.
Ils appartenaient à cette portion d’humanité qui se régale de tauromachie et de combats de coqs, fait ses délices de matches de boxe amateur et se repaît au spectacle des accidents de la route. En secret, j’avais tendance à les considérer comme des tordus. Pour être juste, il faut reconnaître qu’ils me le rendaient bien. Je me suis levé à mon tour et j’ai gagné la porte sous leurs yeux goguenards. Je suis sorti dans la pluie.
J’ai eu à peine le temps de faire dix pas qu’Alex se jetait contre moi. Elle présentait tout le charme d’un ouragan, mais aussi bien des inconvénients. Dès qu’il s’est produit en elle un semblant d’accalmie, elle m’a serré de toutes ses forces, puis a expliqué d’un ton d’excuse :
— J’ai eu tellement peur. Je veux pas te perdre, tu comprends ?
Je comprenais en diagonale. Elle m’a pris le bras en me demandant :
— Ça te dérange, de conduire ?
Je n’étais pas invalide. Ça ne me dérangeait pas.
Lorsque j’ai reculé pour quitter la place de parking, j’ai vu les trois flics sortir l’un après l’autre du Florida. Ils affectaient la plus parfaite indifférence, mais n’avaient d’yeux que pour la Mercedes et pour son contenu. Ils aimaient bien Cohen, parce que celui-ci n’était jamais très regardant sur leurs méthodes, ni sur leur façon d’obtenir des aveux. Eux et moi, nous ne parlions pas de la même police. Plantés sur le trottoir, ils ont regardé la Mercedes disparaître au tournant.
Eux et moi savions seulement qu’il suffisait toujours d’attendre.