17

D’abord on rêve, après on meurt. Le lendemain matin, je me suis présenté au commissariat à l’heure légale. J’étais astiqué, nickel, propre sur moi. La rue aussi, récurée par le froid de glace. Le ciel étincelait. Il soufflait un sec vent du nord, raboteux et clair. Les nains des plaintes m’ont accueilli sans déplaisir, comme une espèce exotique et qui pouvait les distraire un instant. J’avais cessé d’être distrayant. Je me suis enquis du patron. Il s’appelait Bardineau. C’était un petit être malingre, aux gestes et aux ambitions étriqués. Il s’était fait un petit bouc disparate et son regard perpétuellement inquiet se retranchait derrière des verres ronds épais d’un pouce. Ses hommes lui faisaient peur. Il passait les deux tiers de son temps au cul des huissiers, à s’masser une jolie pelote en cash, le grigou.

L’inspecteur qui m’a renseigné était grand, longiligne, déférent. Il m’a dit, en faisant glisser le gras du pouce sur son index en crochet :

— Pognon. Baliveau s’est cassé. Il en profite que la chasse est encore ouverte. Expulsions. Vous voulez voir l’adjoint ?

Je voulais voir l’adjoint.

— Il est en face, à l’annexe.

J’ai traversé dans le froid. Pas un bien grand voyage. Le troquet s’appelait Le Narval. La barmaid avait une poitrine en forme de dagmars et un sourire en calandre de Buick. Sa jupe s’arrêtait là où d’autres commencent. Elle portait des collants noirs et des chaussures à talons plats. Malgré cela, elle faisait une bonne tête de plus que moi.

Monseigneur se tenait au fond, au coin du bar, et il n’y avait personne autour. Il portait sa veste de buffle, un jean noir et des bottines en croco. Il avait un foulard de soie jaune autour du cou. Jaune canari. J’ai commandé au passage et je suis venu m’accouder à son côté.

Monseigneur aussi était plus grand que moi. Il faisait vingt livres de plus. C’était un homme lourdement charpenté, avec beaucoup d’allonge et des muscles durs. Au mieux de ma forme, j’aurais pu le prendre avec une faible chance de le faire aux points, à condition toutefois d’accepter le risque d’être étendu K.O. avant la fin de la première reprise. Il m’a tendu la main à plat, paume en l’air.

— Prospérité aux truands.

— Prospérité.

— Bienvenue à bord.

Sa poigne était rêche et ferme. J’ai sorti une cigarette et je l’ai allumée. Il m’observait. Ses yeux couleur d’huître crevée étaient froids et pensifs, mais pas dépourvus d’intelligence et de causticité. La fille aux seins en obus m’a apporté mon café. Monseigneur a dit :

— Je te présente Malou. Elle suce et elle se fait enculer, mais macache par devant. C’est pas vrai, chérie ?

— C’est vrai.

— Casse-toi, salope.

Elle s’est cassée. C’était peut-être un jeu entre eux. Monseigneur tournait au whisky. Il a sorti un paquet de Chester et s’en est allumé une. Il s’est accoudé au bar et m’a déclaré avec haine, la figure de côté.

— Ce fils de pute de Cohen t’a expédié ici pour qu’on se bouffe la gueule, tous les deux. Il veut ta mort plus que la mienne. Correct ?

— Correct.

— J’ai les Bœufs au cul. On t’a dit pourquoi ?

— On m’a dit beaucoup de choses.

— Je n’en doute pas. Moi aussi, on m’a dit des choses sur toi.

— Correct.

— Prends un Chivas.

— C’est pas mes heures.

— Fais pas chier. Malou, Chivas pour mon ami.

Elle a servi avec un sourire crispé, mais pas forcément mécontent. Elle a remis un tour à Monseigneur. Elle est repartie s’occuper des soutiers à l’autre bout du comptoir. Toute une petite population d’esclaves. Des manards, un plâtrier, deux électros, des portugais, un ou deux biques, le Fennec pour faire bonne mesure. Des gentils tous, dans le fond, même si je ne suis jamais rentré dans leurs petites histoires, sauf un peu dans celle du Fennec. Elle était bien triste, bien atroce et bien brève. Le Fennec puait comme un fennec. Il était famélique et contrefait. À l’âge de vingt ans, il avait perdu une moitié de la face et quatre doigts de la main gauche en sautant sur une mine, dans les Aurès. Il survivait grâce à une maigre pension et à l’aide de divers expédients, pour la plupart tout juste passibles de peines de simple police. Jamais je n’ai su où il habitait, si toutefois il habitait quelque part. J’ai examiné mon verre par transparence.

Je ne considère pas le Chivas comme un whisky exceptionnel, mais il faisait trop froid dehors pour discuter. Monseigneur m’a rappelé : — Quand tu étais en bas à la Douze, chef de la Nuit, tu étais Dieu.

— Plus ou moins.

— Ici, Dieu c’est moi.

— Pourquoi non ?

— Ils ont tablé là-dessus. Jamais deux coqs sur le même tas de fumier. Aperçu ?

— Aperçu.

— Ils auraient pu attendre que je glisse pour te placarder. Il aurait fallu qu’ils attendent longtemps.

— Content pour toi, Monseigneur.

— J’ai mes bizness. À ce qu’on m’a chanté, tu manges pas et je te demanderai jamais de le faire. J’ai mes bizness et je fais du gras. Je chie à la gueule de ces connards des Bœufs. Ils en savent pas le tiers du quart et je les emmerde.

Le rade commençait à se vider. Monseigneur avait l’air grave et passablement amer, à présent. J’étais venu à bout de mon verre. J’ai fait signe à Malou de doubler pour tous les deux. Elle m’a adressé un sourire asymétrique, mais très doux. Monseigneur m’a proposé :

— Deux divisionnaires pour le prix d’un. J’ai des jours de récupe à prendre. Toi aussi. On peut la faire en stationnement alterné. Un jour toi, un jour moi. En la jouant fine, par petits paquets, on les encule tous à sec. Qu’est-ce que tu en dis ?

— J’en dis que c’est bien vu.

— À quoi ça servirait de se bouffer le nez ?

— À rien du tout.

— T’es pas loin de la quille, maintenant. Il te reste combien à tirer ?

— Plus très longtemps, je suppose. Je ne m’en suis jamais vraiment inquiété.

— Pourquoi tu prends pas une proportionnelle ? Avec tes jours de bon soldat.

— C’est que je ne sais rien faire d’autre de mes dix doigts.

— Connerie. Sèche ton verre. J’t’emmène faire l’état des lieux.


C’était un dur aussi, Monseigneur. Dans le commissariat, il a cloqué tout le monde au garde-à-vous partout où nous passions, même les clients. C’était un endroit vétuste et sordide, avec du matériel d’un autre siècle et des flics qui, sauf un ou deux, avaient l’air de vrais gosses. L’ordinateur se trouvait dans un renfoncement, face aux cages. Le bureau du taulier ressemblait à un placard à balais. Monseigneur m’a fait rentrer dans le sien. C’était le seul aux murs repeints et il y avait du lino presque neuf. Il a fermé sur nous et m’a offert un siège.

— Stationnement alterné. Tu marches ?

— Je marche.

— Tu as une femme ?

— Non. Pas au sens où on l’entend d’ordinaire.

— Cet après-midi, je te fais amener un bureau. On se mettra face à face. Tu veux une armoire pour tes affaires ?

— J’ai pas d’affaires.

— Il vaudrait mieux une armoire. Un truc qui ferme à clé.

— Tu es un vrai père pour moi.

Il s’est assis lourdement et m’a dévisagé.

— Tu sais ce que chante la rue ?

— Pas encore.

— Elle dit que tu sais taire ta gueule.

— Possible. Quoi d’autre ?

— Que tu es un naze. Une planche pourrie. Non fiable, sauf question queue…

— Baltringue on naît, baltringue on meurt, Monseigneur.

— Mes burnes, pauvre con.

Il s’est penché sur un tiroir. Il a sorti un vieux numéro de Match, l’a ouvert à une page et me l’a tendu. Je me suis penché, mais seulement par politesse. Monseigneur m’a expliqué :

— Ton nom me disait quelque chose. J’ai cherché et j’ai trouvé.

— Quand on cherche, on finit toujours par trouver. Jamais ce qu’on voudrait. Des dizaines d’hommes de par le monde portent le même nom que moi. Ça ne veut rien dire.

— Le galonné, à droite, c’est Raoul Salan. Tu avais quel âge ?

— Pas tout à fait dix-neuf ans.

— Sous-lieutenant à dix-neuf ans.

— Ne t’extasie pas, c’est seulement que j’avais chanstiqué mon extrait de naissance. Je m’étais embarqué en fraude. C’est une habitude qui a mis longtemps à me quitter. Plus rien à voir avec maintenant.

Tout de même, je n’ai pu m’empêcher de saisir le journal qu’il me tendait. C’était bien Salan parmi un aréopage d’officiers supérieurs. On voyait derrière la cime de palmiers et l’avant globuleux et sombre d’un vieil hélicoptère Sikorski, dont les pales pendaient avec un air de grand abandon. On voyait aussi un jeune homme en train de saluer, raidi dans un impeccable garde-à-vous. On lui épinglait quelque chose sur la poitrine. Il n’avait pas l’air fier, seulement maigre et hagard d’épuisement. J’ai rendu Match.

— Une autre époque. C’était lorsque la Maison France était autre chose qu’une simple raison sociale. Salan est mort, la plupart des guignols autour aussi certainement. Le jeune con n’a pas survécu.

— Garde-le. Tu en as plus besoin que moi.

— Certainement pas, Monseigneur. Une chose est sûre, quand même.

— Laquelle ?

— Je sais taire ma gueule.

Il s’est levé, a ouvert son armoire et a sorti les registres.

— Je vais te mettre au courant. Il y en a pas pour des lustres.


Le temps de glace a duré une bonne quinzaine. Le ciel en devenait livide et craquant. L’un des inspecteurs m’a fait remarquer qu’on ne voyait plus de pigeons. Il m’a raconté que chez lui, dans le Haut-Doubs, il avait fait si froid une année que les corbeaux gelaient en vol et tombaient comme des pierres. J’ai reconnu que c’était possible. Il m’a affirmé qu’il l’avait vu, de ses yeux vu. Je me suis incliné. L’absence de vrai intérêt pour soi comme pour les autres finit par rendre complaisant.

J’étais devenu très complaisant. Parfois, Monseigneur m’emmenait dans ses tournées. Le secteur du commissariat se bornait à un maigre arrondissement, tandis que le sien s’étendait à tout Paris ainsi qu’à une partie de la couronne. Monseigneur se déplaçait en Jaguar Sovereign — un modèle vert anglais de 1986 qui ne lui avait pas coûté très cher. Il m’en avait montré la facture acquittée. Sa clientèle était faite de tenanciers de bar, de garagistes et de fripiers. Il avait ses entrées dans chaque casse de la région parisienne. Il connaissait des Lavomatics et des sociétés d’entretien, des entreprises de gardiennage, des compagnies de transport et des prêteurs sur gages. Il avait des amis chez les loueurs de voiture, les grossistes en fruits et légumes et les réparateurs de télévision. Il était influent dans plusieurs agences de travail intérimaire. On le recevait dans les cercles de jeux aussi bien que dans les tripots clandestins. L’un des acolytes qui lui rendaient le plus fréquemment visite avait fait fortune en achetant des péniches et en transportant du sable de Nemours pour tous les grands travaux d’État.

Je ne déteste pas rouler en Jaguar. Nous partions sur le secteur. Monseigneur restait en liaison permanente avec le commissariat grâce à un téléphone de voiture qu’il payait de ses deniers. Il avait aussi un scanner calé sur la fréquence de Radio-Cité. On pouvait presque tout entendre et être joints à chaque instant. Si ses bizness avaient quoi que ce soit de discutable, en tout cas je ne m’en suis jamais aperçu ouvertement.

Il avait quelques amies remarquablement belles. Il faisait presque exclusivement dans la beurette, mais toutes les beurettes sexy ne sont pas forcément des tapins. Il guignait d’occasion une Nissan Patrol qui paraissait sortir de chaîne, mais tous les commissaires-priseurs ne sont pas forcément des faisans. S’il avait craint de connaître des turbulences avec moi, Monseigneur en était pour ses frais. Par moments, je sentais bien qu’il faisait peser sur moi un regard inquiet, mais il n’y avait pas de raisons. J’avais cessé d’être Dieu. Il faisait bien trop froid pour cela.


Bardineau se tenait en lisière. Il m’avait invité deux ou trois fois à déjeuner. C’était un triste sire. Un criminel est souvent un trop petit homme perdu dans une histoire qui le dépasse, ou un grand homme engoncé dans une trop petite histoire. Lui était un être falot et bilieux, un pauvre hère victime d’un destin minuscule. Il avait peur des armes, il avait peur des hommes, il avait peur de tout. Il craignait Monseigneur plus que toute autre puissance au monde. Il était équipé pour être patron comme moi, pour faire de la physique quantique. En tant que commissaire, son seul souci était la police des aliénés. Il n’osait pas s’adresser à Monseigneur. Il me disait à moi :

— Dites, monsieur le Divisionnaire, vous penserez de rappeler à vos hommes de faire le contrôle des aliénés.

Les commissariats de Paris tiennent un fichier des aliénés. Chaque inspecteur pourvu d’un secteur doit les visiter régulièrement. Si on avait écouté Bardineau, il aurait fallu le faire chaque semaine. Lorsque Monseigneur entendait parler des aliénés, il piquait une colère qui faisait trembler murs et plafonds. Bardineau se terrait dans son bureau. Monseigneur y faisait irruption. Il rentrait en flanquant un grand coup de poing dans l’armoire. On l’entendait hurler à pleins poumons, on percevait à peine les obscures dénégations de l’autre. On devinait que Bardineau finissait par se confondre en excuses. Aux aguets, l’oreille tendue, tout le monde était mort de rire, même les clients qui n’y comprenaient rien.

Finalement, on voyait sortir Monseigneur et Bardineau, pour ainsi dire bras dessus bras dessous. Ils avaient refait la paix. Tout le monde se retenait de rire le temps qu’ils sortent. On les voyait rentrer au Narval. Bardineau en ressortait le premier avec peine. Il mettait un temps infini à retraverser. Il donnait l’impression d’une chenille hébétée. Depuis le seuil du troquet, un petit cigare serré entre les dents de devant, Monseigneur le regardait progresser en le couvant des yeux, babines retroussées. Toujours, il avait alors un froid sourire de haine qui l’enlaidissait.

Le lendemain ou le surlendemain, Bardineau me coinçait entre deux portes. Il prenait son air d’ayatollah, un air qui ne parvenait toutefois qu’à lui donner une expression fourbe et craintive.

— Dites, monsieur le Divisionnaire, vous penserez de rappeler à vos hommes de faire le contrôle des aliénés.

Je voyais miroiter ses grosses lunettes braquées sur moi. Il était obligé de lever la tête. Il tordait le cou en martyrisant son nœud de cravate. Plus que tout autre sentiment, j’éprouvais de la pitié à son égard. Il m’embarrassait. Je promettais de penser. Il s’épanouissait.

— Ah ! c’est bien, monsieur le Divisionnaire. C’est bien. Les aliénés. C’est très bien. Je vous fais confiance, monsieur le Divisionnaire.

Il retournait à ses huissiers. Naturellement, je ne disais rien à personne. Je m’enfermais dans notre antre. Lorsque Monseigneur n’était pas là, je m’installais dans son fauteuil. Le bouclard était passablement vaste, mais toujours sombre. L’unique fenêtre munie de solides barreaux donnait sur une cour noire comme un four. J’allumais la lampe de bureau. J’écoutais un peu de blues dans mon walkman, à peu près tout le temps la même chose. J’expédiais les rapports, la saisie des statistiques. J’établissais les tableaux de service ainsi que les tours de permanence. Utilité sociale, zéro.

De temps en temps, je prêtais mon nom et ma qualité d’officier de police judiciaire pour des fouilles à corps et des gardes à vue. Faute de grande, l’envie même de faire de la moyenne police m’avait quitté. Il m’arrivait parfois de sortir mon .45 du tiroir et de m’abîmer dans sa contemplation. Plus rarement, je le démontais pièce par pièce, je le nettoyais et je le remontais. J’en étais capable les yeux bandés. Je l’avais fait dans la boue en pleine nuit, sous la pluie battante ou par moins trente au camp du Valdahon. À d’aussi basses températures, la peau reste collée au métal. C’est seulement bien après qu’on ressent une douleur cuisante. Lorsque j’avais terminé, je remplissais le chargeur et l’engageais dans la crosse. Je visais droit devant moi un point imaginaire. Peu à peu, une silhouette se dessinait. Je baissais mon arme, j’enlevais le chargeur. Je remettais tout dans le tiroir. Je fermais à clé.

J’allais prendre un verre au Narval. Malou me servait, venait s’accouder en face de moi. Elle regardait la rue dans mon dos. Une autre sorte de Fernand. Un soir qu’il était mûr, Le Fennec m’a raconté qu’elle avait eu une histoire d’amour avec un type. À l’époque, elle travaillait comme hôtesse montante dans une boîte de Pigalle. Les choses avaient mal tourné. Son coquin avait fini par lui larder le bas-ventre à coups de rapière. Elle avait bien failli en crever. Peu de temps après, Roméo avait disparu de la surface de la terre. Quelques semaines plus tard, Malou était venue se présenter au Narval, qui ne s’appelait pas encore le Narval. Elle non plus ne s’appelait pas encore Malou. Elle s’appelait Marie-Louise. Elle était restée. C’était il y a vingt ans. Le Fennec savait tout ça, parce que c’était une payse à lui. En plus, à force de traîner partout par tous les temps, il était devenu la mémoire d’un petit bout de la rue. Une mémoire qui comportait sa bonne part de lacunes et d’approximations, ses ragots et ses idées fixes, mais une mémoire tout de même.

En quinze jours de froid et de glace, en quinze jours de stationnement alterné, en quinze jours de quart, j’étais devenu un autre homme. Certainement pas plus aimable, mais à tout le moins plus distant et réfléchi. Moins nerveux et moins emporté. À l’heure de la fermeture, Alex venait parfois me chercher. Avec une insolence tranquille, elle posait sa Mercedes sur l’emplacement réservé aux voitures de police. Quand elle était très en verve, elle la mettait à cheval sur le trottoir. Si j’étais au Narval, elle venait me rejoindre sans tarder. Elle fendait la petite foule qui se pressait au comptoir.

On mettait la pédale douce. On matait ses talons aiguille à la dérobée. On regardait la voiture stationnée à la diable. On reluquait son épaisse tignasse. On faisait des rapprochements qui n’étaient pas tous à son honneur, ni au mien, mais personne n’aurait eu l’idée de lui manquer de respect. Alex avait l’air d’être mon amie — et moi j’étais l’ami de Monseigneur. C’était suffisant pour nous assurer une impunité totale. Invariablement, elle demandait une double vodka sur de la glace pilée. Invariablement, elle me tapait une cigarette avant de s’accouder à côté de moi. Elle fronçait le nez. Elle m’avait avoué tout de suite le mal qu’elle pensait de ce bouge.

— Rien que des baltringues.

— Tu parles comme un flic.

— La faute à qui ?

— La faute à personne. Si la vie m’avait essayé dans un autre registre, peut-être qu’à présent je fréquenterais la buvette du Palais-Bourbon au lieu de ce rade.

— Tu y passes combien d’heures par jour ?

— Pratiquement autant qu’à l’Usine.

Malou savait que je tournais aux mauresques — Casanis et sirop d’orgeat. Elle apportait le verre d’Alex et en profitait toujours pour m’en remettre un. Malou m’aimait bien, parce que j’étais d’une correction absolue vis-à-vis d’elle. Je ne la tutoyais pas et il ne me serait jamais venu à l’idée de lui faire des avances. Elle était affligée d’un magnifique corps de panthère comme d’autres le sont d’un strabisme divergent. C’était sa forme de fatalité à elle et je ne voyais pas de raison d’aggraver le score. Jamais je n’ai été partisan d’hurler avec les loups — même pas avec des loups en chaleur.

Je buvais, je papotais, je regardais la rue tandis que la nuit tombait. Avec le soir, Bardineau revenait de ses courses avec les huissiers. Il touchait sa petite enveloppe, il se faisait offrir un coup à boire et chacun s’en retournait chez soi. Je restais le plus longtemps possible. Je m’engourdissais. Quand il parvenait à me harponner, Le Fennec me racontait ses histoires de djebel. Malou faisait mine d’essayer de le chasser à coups de serpillière. Le Fennec se reculait hors de portée, plongeait la main dans son pantalon. Il faisait sortir par la braguette un index qu’il agitait avec frénésie. Il rigolait comme un bossu.

— J’ai plus qu’un œil, mais j’ai toujours ma queue. Regarde !

Malou riait à pleines dents. On la disait portée sur la chose et très partageuse. Elle se moquait.

— Mon pauvre bichon ! C’est tout ce qui te reste ? C’est bien la peine. Ton paquet, c’est pas un cadeau. C’est pour ça qu’on t’appelle Le Fennec ? Dis donc, quand tu vas aux putes, il doit te falloir des cales !

Il s’approchait du zinc, il rigolait. Il prenait des coups de serpillière. Il rigolait plus fort. Subitement, tout se calmait. Le Fennec braquait sur moi le regard fixe de son œil mort, puis tout aussitôt après, celui gai et rieur de l’autre. C’était un homme très maigre, au visage profondément marqué et aux traits creux, mais qui semblait receler en lui une mystérieuse et insondable réserve de joie intérieure. Il ne fallait pas sourire. Si j’avais l’air de vouloir sourire, il venait à moi, il me taxait d’une cigarette et d’un verre. Un verre pas cher, il ne buvait que des petits rouges et jamais plus d’un à la fois. Il me parlait des Aurès. Monseigneur lui avait montré l’article de Match. Il se plantait au garde-à-vous quand on lui en laissait la place. Il m’aboyait sous le nez :

— Sergent-chef Pierre Amédé Marie. Marie comme Joseph, mon commandant ! Natif de Lann-Bihoué, mon commandant !

— Bien, bien, repos.

Il ne lui restait plus qu’un toupet de cheveux rouges sur un côté de la tête. Il se dressait sur la pointe des pieds, il récitait tout d’un trait, régiment, bataillon, compagnie, matricule. Il vociférait.

— Croix de guerre, médaille militaire, sept citations. À vos ordres, mon commandant !

Tout était minutieusement exact d’un bout à l’autre. Il saluait de nouveau. J’étais toujours très gêné. Je lui faisais remarquer avec sévérité :

— On ne salue pas tête nue, sergent.

Du coup, il saluait encore, plusieurs fois de suite, comme on éternue à répétition.

— Oui, mon commandant. Bien, mon commandant.

Il buvait son verre. S’il me sentait de bonne humeur, il en reprenait un second, mais jamais plus. Il aimait me parler des Aurès. Il m’en parlait en termes de « coordonnées chasse », aussi les lieux devenaient-ils des suites mystérieuses de lettres et de chiffres qui m’étaient à présent incompréhensibles. Il ne parlait jamais en revanche de l’instant où la mine antipersonnel avait mis fin à son existence d’homme. Sa mémoire s’arrêtait un instant auparavant, dans des éboulis de schiste, sous deux maigres centimètres de neige sale. Quand il avait encore ses deux yeux et une paire de couilles, comme tout le monde.

Je comprenais qu’Alex n’aimât pas mes baltringues. Je ne les aimais pas beaucoup non plus, en un sens. Personne n’aime jamais vraiment ceux qui vous renvoient, ne serait-ce que de manière fortuite et intermittente, le reflet de votre propre misère. On préfère tourner le dos. Je me plantais au bar, un pied sur la barre en cuivre. Je buvais. J’écoutais, je regardais. Je ne copinais pas avec les jeunes poulets du commissariat.

Hors des heures légales, je ne me sentais pas d’humeur à supporter des discussions de flic, et encore moins à recueillir leurs états d’âme. Ils se mettaient à un bout du comptoir et moi à l’autre. J’avais ma place. C’était aussi celle de Monseigneur. D’où je me tenais, on pouvait tout surveiller, y compris l’entrée du quart et même la sortie des artistes. C’était une existence réduite, mais elle me convenait à merveille.


Vers la fin de l’ère glaciaire, deux choses se sont produites le même soir. L’une était prévue depuis le début de la semaine, l’autre était imprévisible pour moi. J’attendais Alex. C’était un vendredi soir. Dès le matin, j’avais emporté un petit bagage. Alex voulait que nous allions passer le week-end à la campagne. Elle s’inquiétait des effets du gel. Il avait fait des moins quinze dans le Tonnerrois. Je comprenais ses angoisses. Un autre commissariat assurait la permanence sur l’arrondissement. Les choses auraient pu tomber plus mal.

Au Narval, il y avait moins de monde le vendredi soir que le reste du temps. La salle était déjà à demi-vide. Alex m’avait prévenu qu’elle passerait tard. Compte tenu des bruits qui couraient sur moi, un entrepreneur en bâtiment m’avait pris en estime. Dans son esprit, il allait de soi que je militais au Front national. C’était un franc salaud, gras et insinuant, et qui se comportait toujours avec moi de manière obséquieuse. Ce soir-là, il tenait à toute force à m’offrir un verre. Je n’y tenais pas le moins du monde. Malou observait la scène avec appréhension. Elle avait plus d’heures de vol qu’un Dakota. Son instinct l’a poussé à dire au type, à mi-voix :

— Laisse, Ernest. Tu vois bien que Monsieur ne veut pas.

— Espèce d’enculé. Qu’est-ce qu’il a, mon fric ? Il pue ?

Je n’ai rien répondu. J’ai serré les poings et lui aussi.

— Pas de ça ici, a prévenu Malou.

Je savais qu’elle avait la main sur son nerf de bœuf, sous le comptoir. J’ai rouvert les poings. Le type est parti en bousculant le peu de monde qu’il y avait encore du côté des cigarettes. Malou m’a remis un verre. Je l’ai remerciée sans un mot. Je ne pouvais plus parler. Pour les empêcher de trembler, j’ai posé mes deux mains bien à plat sur le zinc, côte à côte. En relevant les yeux, j’ai vu qu’un homme entrait. Il avait un peu plus de la cinquantaine. Il portait un manteau vert pâle avec le col en astrakan. Il avait une écharpe bordeaux autour du cou. Tout en lui respirait l’ancien lardu. Il est rentré en coup de vent, avec sur son visage rond, ankylosé de froid, l’expression d’un homme qui en cherche un autre tout en souhaitant ne pas donner l’impression qu’il l’a trouvé, le moment venu. J’avais joué des centaines de fois à ce petit jeu.

C’était ce qu’on appelle un coup de reconnaissance. L’homme m’était parfaitement inconnu. Je ne voyais pas de motif que la réciproque ne fut pas vraie. Tout de même, il m’a un peu intrigué. Je l’ai suivi des yeux, tandis qu’il achetait des cigarettes. Craven A. Il a sorti son portefeuille de la poche droite. Il portait des gants tricotés en laine verdâtre. Il a payé avec un billet de deux cents francs. Il a ramassé la monnaie avec soin, l’a recomptée. Les billets, il les a remis dans le portefeuille et a laissé la mitraille tomber dans sa poche. Il s’est approché du bar, a commandé un calva. À aucun moment, ses yeux n’ont croisé les miens.

Je ne l’ai pas vu partir, parce que presque tout de suite après mon attention a été captée par les feux arrière de la Mercedes qu’Alex était en train d’asseoir tranquillement dans l’angle de rue, le nez au ras de la porte du quart plongée à présent dans l’obscurité. Comme d’habitude, elle a traversé en hâte. Elle est venue à moi à grands pas, en faisant claquer ses talons. Je ne saurais dire si l’homme en manteau vert était encore là ou pas. Elle et moi, on ne s’était pas vus depuis un bon moment. J’ai commandé :

— Double vodka sur de la glace pilée.

Elle a ri en me tendant les lèvres.

— Long time no seen, Man.

Elle portait un trois-quarts en mouton retourné, ainsi que l’un de ses adorables pulls mohair avec un col cheminée. Elle l’avait choisi d’un parme très doux. Réellement adorable. Elle était en jean, mais avec des bottines vernies comme en portent les effeuilleuses, lorsqu’elles veulent passer pour des effeuilleuses. Se déplacer avec nécessitait un grand sens de l’équilibre, ainsi que des chevilles en acier. Elle a suivi mon regard et a émis un rire volontairement neutre.

— Je te plais ?

— Beaucoup.

— M’étonne pas. Tu me fais l’effet de ce genre de malade à s’exciter sur les pin-up. Tu sais, celles qu’on voyait sur le devant des camions, dans les années cinquante. Elles étaient toujours en patins à roulette. Double airbag.

— Je suis ce genre de malade. Depuis avant les années cinquante. Toi, en cinquante, tu n’étais encore même pas en germe.

— Faut de tout pour faire un monde.

Elle a jeté un coup d’œil sur mon petit sac en Nylon, à mes pieds.

— Tu as prévu quelque chose de chaud ?

— À part toi, rien du tout.

— Tu as l’air de bonne humeur. Parfait.

— Monsieur le Divisionnaire, m’a appelé Malou. Vous en voulez ?

Elle avait un verre à la main.

— Vous voulez le calva ? Le type a payé, mais il a pas bu.

— C’est pour tous ceux qui boivent sans payer. Pas de calva, merci.

— Double vodka sur de la glace pilée, a rappelé Alex.

Son ton tranchant m’a arraché un sourire.

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