7

On m’attendait en bas de chez moi. Un homme de ma taille, de dix ans plus âgé que moi et tout aussi efflanqué, un gaillard au visage taillé à coups de serpe, debout dans la pluie avec un feutre sombre et un manteau. Un homme qui avait d’étranges yeux très écartés, couleur d’étain poli, ainsi qu’une stature de général de brigade. Il s’appelait Jacques Lhotes. Il avait eu des tracas sous les précédents en tant que contrôleur général. J’avais entendu dire que ses amis revenus au pouvoir l’avaient immédiatement réintégré et qu’il était maintenant préfet hors classe. Ces choses se passaient à des années-lumière de moi.

Les poings enfoncés dans les poches, il m’a regardé traverser en faisant attention. Il se trouvait à quelques mètres d’une Safrane gris perle. Hérissée d’antennes de diverses tailles et de plusieurs formats, on l’aurait crue gréée pour la pêche à l’espadon.

Je suis remonté sur le trottoir. Il a fait quelques pas, de manière à se trouver sur ma trajectoire. Il portait un superbe manteau ardoise, et son feutre ne provenait pas du coin de la rue. Je me suis arrêté. Il a sorti la main de sa poche et me l’a tendue. Je l’ai regardée, puis j’ai sorti la mienne, en remarquant :

— Pourquoi pas ? Il paraît que certains primates le font aussi.

Nous avions été amis par le passé.

Nous nous sommes serré la main.

Il m’a montré du pouce, derrière, la Safrane qui attendait avec dedans un argousin au volant et un autre dans le siège du passager, devant. Protection rapprochée. J’ai observé :

— Tu as pris du galon, ami.

Il a hoché la tête, puis il a porté les yeux sur moi. Ses traits étaient profondément marqués par une amertume que je leur avais toujours connue, mais qui agissait à présent à la manière d’un acide. Ça ne le rendait pas moins intéressant. Il m’a dévisagé et, sans doute peu enjoué lui-même de ce qu’il voyait, il a déclaré :

— On souhaite s’entretenir avec toi.

Il semblait s’adresser à un être imaginaire situé à quelques millions de kilomètres derrière moi, mais juste un peu au-dessus de mon épaule gauche. J’ai émis un rire sans relief. Mon petit sac en Nylon me pendait au bout des doigts, trempé comme une queue de loutre. Le cuir de ma veste dégouttait de pluie. J’avais une barbe de trois jours, plus sel que poivre et sans doute ma vilaine gueule de gouape famélique. J’ai sorti une cigarette d’une main. C’est lui qui me l’a allumée avec un Zippo très comparable au mien. Je l’ai supplié :

— Bon Dieu, Jacques… Pas ce genre de conneries avec moi.

— On veut te parler. Dans un autre arrondissement.

— On a un nom ?

— On a un nom. Naturellement.

— Safrane. Deux tueurs aux ordres.

J’ai laissé filer un peu de temps, puis, la cigarette à la bouche, j’ai tendu les doigts et tripoté son revers entre le pouce et l’index. J’ai apprécié, sans ironie déplacée :

— Ton manteau est splendide. Ton bada aussi, du reste.

— Tu aurais pu avoir les mêmes, ami.

— Pas preneur. Je ne connais personne, dans aucun autre arrondissement. Pour toi et les tiens, ne perds pas de vue que je suis mort depuis si longtemps que c’est comme si je n’avais jamais vécu.

— Tu es mort parce que tu l’as bien voulu.

— Exact, mon pote.

Je lui ai lâché le revers. Il s’est reculé d’un pas. Il n’avait pas peur de moi, il se rappelait seulement de quoi j’avais été capable. Il ne savait pas si je pouvais toujours. Il ne tenait pas à prendre de risques, même avec ses deux ombres derrière. D’une voix sourde et enrouée que je n’aimais guère, mais qui était parfois la mienne lorsque la rage me montait à la tête, j’ai murmuré :

— Autre chose. Rappelle-toi. Les morts ne parlent pas.

En changeant de pied d’appui, il a remarqué :

— Tu es idiot. On veut te parler. Ça n’engage à rien.

— Me parler de quoi ?

— De qui. D’un homme mort dans une chambre d’hôtel.

— Rien à déclarer.

— D’informations manquantes.

— Rien à foutre.

— D’une femme vivante. Dans une autre chambre d’hôtel.

Il m’a tendu des photos. Celui qui les avait prises savait son métier. Il travaillait avec un télé d’environ 200 millimètres et son appareil comportait un dos dateur. Je ne l’avais repéré à aucun moment. Sur les premiers clichés, on nous voyait sortir du Florida, puis monter dans la Mercedes. Ensuite, on nous voyait en train d’arriver au motel, puis y prendre nos quartiers provisoires. On nous avait pris aussi en train d’en repartir. Sur le dernier instantané, le plus réussi à mon goût, on voyait un homme de profil pencher un front soucieux sur le visage d’une jeune femme dont on remarquait surtout l’opulente chevelure et les poings crispés. À peine distants seulement d’une paume, avides et désemparés, ils se tenaient en plein milieu de la rue. Debout sous la pluie sans se toucher, ils semblaient pourtant ne faire qu’un. Semblaient.

Les lumières de la ville et la poussière d’eau paraient leurs traits d’une beauté sombre, d’une étrange et indicible mélancolie.


Celui qui parlait dans le poste était un homme qui paraissait n’importe quel âge entre vingt-cinq ans et les trois quarts d’un millénaire. Il portait un complet gris, une chemise jaune paille et une cravate sombre. Grand, mince, élégant, son visage anguleux ne laissait rien transparaître de ses sentiments — pour peu qu’il en eût. Ses yeux opaques ne se posaient sur rien de particulier. Ils erraient dans toute la pièce avec une précision somnambulique. Ils faisaient penser au vol saccadé et entêtant d’une bande de chauves-souris sous cocaïne.

Il disait :

— Nous savons que le sénateur Mallet a passé toute la journée dans son bureau. Nous pensons qu’il avait pris sa décision depuis le matin. Nous avons également établi qu’il a travaillé plusieurs heures sur son ordinateur. Nous savons aussi qu’il en a vidé la mémoire avant de partir. Nous n’ignorons pas que ses responsabilités au sein de plusieurs enquêtes parlementaires l’avaient mis à même de collationner des… informations… sensibles.

Rien que des faits. Ses gestes étaient rares, sûrs et réfléchis. Peu à peu, j’en étais venu à la conclusion qu’il ne devait pas être mauvais non plus en combat rapproché. Il ne s’était pas présenté. Lorsque j’étais entré, il m’avait seulement examiné de pied en cap, sans un mot, puis il m’avait indiqué un fauteuil du geste, tout en déclarant pour mémoire à Jacques : — Je vous remercie, Monsieur le préfet, d’avoir fait diligence.

Jacques avait enlevé son manteau et son chapeau et il avait vaguement haussé les épaules avant d’aller se servir un café sur la table de desserte. Cafetière, pot à lait et couverts étaient en argent massif, tasses et soucoupes en porcelaine. Il y avait aussi des croissants et des pains au chocolat dans des corbeilles, des pichets de jus de pamplemousse et d’orange. L’orateur m’avait suggéré :

— Si vous voulez prendre quoi que ce soit, servez-vous.

Je m’étais borné à choisir un fauteuil et à m’y installer, mon petit sac à dos entre les chevilles. Tout en allumant une Camel, j’avais fait signe de commencer.

L’homme avait remarqué :

— Nous préférerions que vous vous absteniez de fumer.

— Mes burnes. La fumée de cigarette n’a jamais brouillé les instruments de contre-mesure électronique. Si c’est à vos poumons que vous pensez, ils ne présentent aucun intérêt à mes yeux. Ouvrez le ban, ou dites à vos nains de me rendre ma liberté.

L’homme qui se trouvait à droite de l’orateur n’avait pu s’empêcher de sourire. Lui au moins, je le connaissais bien. C’était un vieux cheval de retour. Il s’appelait Gérard Rouvières. Il avait été plusieurs fois Vénérable d’une loge maçonnique où j’avais longtemps occupé le poste d’expert. Râblé, affable, aisément moralisateur, tout de même bon camarade, il ne péchait ni par la fermeté de ses convictions ni par l’intransigeance de sa ligne de conduite. Je l’avais perdu de vue au moment où il prenait les rênes d’un petit parti qui se tenait alors dans une opposition attentiste, parfaitement de façade. Il venait d’être réélu député. Il avait bien essayé de m’entraîner dans sa roue. Je me souviens de ce qu’il m’avait affirmé sans rire, un soir d’agapes où nous étions tous à presque deux grammes d’alcoolémie :

— Nous sommes la réserve de la République. Il faudra des hommes comme nous et un parti comme le nôtre pour travailler au Grand Œuvre de la réconciliation nationale, que la fin de ce millénaire et le début du nouveau rendent plus nécessaire que jamais.

Grand Œuvre. Conneries. Je lui avais tourné le dos, à lui comme à d’autres. Bien amèrement, les choses m’avaient donné raison, puisque partout on ne voyait plus que règlements de comptes, coups bas et combines foireuses, plus rien que des haines inexpiables, des guerres sans nom entre des bandits, tous plus aveugles, plus cruels et impitoyables, plus interchangeables les uns que les autres. Pourtant, il lui restait bien quand même un vieux fonds d’humanisme, à mon ancien macaque, pour se marrer des foutaises de l’autre.

L’orateur affirmait :

— Nous savons que Mallet a copié ces informations sur une disquette.

Trop longtemps qu’il me gavait. J’ai coupé d’une voix sourde :

— Conjectures.

Pour la première fois depuis le début de notre entrevue, Complet Gris a posé le regard sur moi. Il avait un maigre visage froid et inexpressif mais ses yeux ont lui du bref éclat de l’obsidienne qu’on brise. J’ai senti que je l’avais intrigué tout de même, bien qu’il s’en défendît. Il est resté silencieux. J’ai poursuivi sans trace d’aménité :

— J’ai été ce que vous êtes. Vous serez ce que je suis. Je ne sais pas pour qui vous roulez, bien que je m’en doute vaguement. Ce seul fait suffît à vous rendre parfaitement antipathique à mes yeux. Mallet a peut-être fabriqué une disquette, comme vous dites — et peut-être pas. Vous ne pouvez que le supposer, sans grandes chances du reste de vous tromper. En aucune manière, vous ne pouvez présenter cette hypothèse comme une certitude.

— Nous savons.

— Ne vous raccrochez pas aux branches. Vous ne savez rien du tout.

— Le dossier transmis au Parquet général comporte des omissions troublantes.

— Je n’en doute pas. Vos prémisses sont irréfutables. Les conclusions que vous en tirez, elles, sont entachées de doute. Quoi qu’il en soit, si vous vous demandez si l’éventuelle disquette Mallet m’est passée entre les mains, la réponse est non. Je suppose que l’ordre du jour est épuisé.

J’ai ramassé mon petit sac et j’ai commencé à me lever. Je n’y ai mis aucune précipitation. Je ne tenais pas à ce que Complet Gris perde complètement la face. Il a posé les deux mains à plat sur la table devant lui et a reconnu :

— On m’avait prévenu que vous étiez quelqu’un de passablement ingérable.

— Foutaises. Je suis officier de police judiciaire. Chef de groupe nuit. Autant dire que je vis au fond d’une poubelle. Pour moi, vos conneries se passent sur une autre galaxie. Tout ce que j’ai à déclarer se trouve consigné dans un rapport transmis au Parquet, ainsi que dans les procès-verbaux que j’ai signés. La lettre que Mallet a laissée est jointe à la procédure. Pour le reste… Il se peut qu’il y ait réellement une affaire Mallet, et qu’une fois vous et vos pareils ayez cagué dans vos braies. Si tel est le cas, ne comptez pas sur moi pour vous approvisionner en papier de chiotte.

C’était, j’en conviens, bien trop de mots. Pourtant, Complet Gris m’a regardé. C’était la deuxième et avant-dernière fois. Il y avait comme du remords dans ses yeux. Ça ne les rendait pas plus aimables. Puis il s’est repris et a affirmé d’un ton uni, sévère et réfléchi :

— Nous ne commettrons pas les mêmes erreurs que les précédents. Nous ne sommes pas disposés à tolérer de fuites. Il se peut que vous ayez raison, mais nous n’entendons pas courir de risques. Si quelqu’un a quelque chose à vendre, nous sommes prêts à en discuter. Dans des limites raisonnables. De la main à la main. Rien d’autre. Aperçu ?

J’étais debout, ma cigarette à la bouche. J’ai bougé la tête.

— Aperçu fort et clair. Ne croyez pas que vous m’impressionnez. Avant vous, bon nombre d’autres malfrats m’ont déjà condamné à mort, pour des motifs qui ne valaient pas les vôtres. Les risques du métier — du mien en tout cas. Cette entrevue ne m’a rien appris et je n’ai éprouvé aucune espèce de plaisir à vous rencontrer.

Je me suis tourné vers Jacques. Il avait le teint cireux, les yeux profondément enfoncés dans les orbites. Je lui ai suggéré :

— Quelqu’un pourrait me raccompagner ?

Il a ramassé son chapeau et son manteau.

Au moment de quitter la pièce, il s’est produit un minuscule événement inattendu. Complet Gris s’est trouvé sur mon chemin. Il avait ouvert sa veste et sa face jusqu’alors inexpressive arborait un curieux sourire, dont la chaleur était parfaitement inattendue. Je m’étais trompé : subitement, il paraissait son âge réel. À peine la trentaine. Il m’a tendu la main en déclarant : — J’avais entendu parler de vous, mon commandant. Je ne m’attendais pas à autre chose de votre part.

J’ai regardé sa main, puis son nœud de cravate, et enfin son visage.

— Ça ne vous empêchera pas de m’envoyer vos tueurs.

— Le cas échéant, non.

— Votre franchise ne suffît pas pour que j’éprouve le besoin de vous serrer la main. Je n’ai pas retenu votre nom.

Une carte de visite a surgi dans ses doigts. Je ne l’ai pas prise. J’ai seulement observé :

— Vous vous comportez comme un cadre commercial. Si l’on excepte le patronat, je ne connais pas de pire sous-espèce. Je n’aimerais pas vous revoir.

Je me suis vaguement incliné et je suis sorti. Le sang me grondait aux tempes et les mâchoires me faisaient mal. J’avais les doigts qui tremblaient de rage. Mon épuisement avait disparu, de même que mon besoin de sommeil. Dans l’ascenseur, j’ai demandé à Jacques :

— D’où est-ce que tu m’as sorti ce fils de pute ?

— Conseiller technique du ministre en matière de Renseignements. Il ne figure sur aucun organigramme officiel ou officieux. Il s’appelle Étienne Dubreuil. Nom de code, Mirai. On pourrait penser qu’il se borne à porter les valises. Ce serait une grave erreur de jugement.

— Et merde. Qu’est-ce que c’est que cette connerie de disquette ?

Jacques m’a dévisagé à regret, puis il s’est décidé :

— Mallet souffrait de graves… troubles du comportement depuis plusieurs mois. On s’attendait à ce qu’il pose problème. D’une manière ou d’une autre. Mirai a essayé de te la faire à l’influence.

— Dangerosité ?

— Extrême. Intelligent et vaniteux. Champion de squash. Une mémoire prodigieuse. Instantanée, encyclopédique. Un peu plus de la trentaine. ENA, bien entendu. Promotion Cocoon. Marié, un garçon de six ans. Il a déjà derrière lui une carrière que bien des directeurs lui envieraient. Ses pratiques n’ont rien à voir avec les discours officiels. Tu n’as pas eu raison de jouer avec le feu.

Avant qu’on atteigne le rez-de-chaussée, j’ai demandé :

— Où est-elle en ce moment ?

Jacques a deviné de qui je voulais parler. Il a réfléchi, puis m’a déclaré avec beaucoup de froideur :

— Tu ne m’as pas arrangé, en jouant avec le feu.

— Où est-elle, Jacques ?

— On l’a placée sur écoutes dès que Mallet a commencé à donner des signes de défaillance. Depuis, elle est dans la poursuite vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Il m’a regardé. Ce qu’il a vu ne lui a pas plu. Il a ajouté :

— Nous souhaitons que vos fréquentations cessent.

— Aperçu.

— Il n’y aura pas de seconde sommation.

La cabine s’est arrêtée. Les portes se sont ouvertes. Les deux gardes du corps ont convergé sur nous à pas précipités, mais Jacques leur a fait signe de dégager. Il semblait de méchante humeur. Il m’a laissé pour téléphoner et lorsqu’il est revenu, il a fait signe de le suivre. Nous sommes sortis du Méridien. Dans la pluie, il m’a accompagné jusqu’à un taxi. Il a indiqué au chauffeur l’endroit où aller, puis s’est redressé et m’a regardé partir, les poings enfoncés dans ses poches de manteau. Sous le bord de son feutre, ses yeux gris étaient remplis d’une tristesse sans âge.

Peut-être, comme moi, ressentait-il des regrets, ou une sincère honte. C’est ce qu’éprouvent souvent les êtres qu’afflige en secret le souvenir de leur propre défection.


Il bruinait, si bien que tout paraissait renfermé dans peu d’espace. Le grondement du périphérique parvenait assourdi, monotone. La lumière grise et sans relief qui baignait le parking ne semblait provenir de nulle part. Mon petit sac en Nylon au bout des doigts, je me suis approché de la Mercedes. J’ai tâté le capot de ma paume. Il était froid. J’ai regardé partout, sans parvenir à détecter la voiture suiveuse. J’avais longtemps couru moi aussi au bois de Vincennes, par tous les temps et parfois deux ou trois heures de rang. J’avais.

Je me suis assis sur la malle arrière, les talons de bottes dans les pare-chocs, mon petit sac à côté de moi. J’ai fumé deux ou trois cigarettes. J’ai contemplé la photo. Jacques ne me l’avait pas redemandée. Seulement la pluie, la nuit et deux silhouettes que rien n’aurait dû rapprocher. J’ai réfléchi qu’il n’aurait aucun mal à s’en procurer d’autres tirages. J’ai pensé aussi qu’elle constituait un élément de preuve accablant, bien qu’elle ne présentât rien de scandaleux ni de compromettant. Le même sentiment d’amertume que lorsque je l’avais vue pour la première fois m’a envahi. Je l’ai rangée dans ma poche de chemise.

Peu de temps après, Alex est apparue à l’autre bout d’une allée. Elle trottinait, le visage souffrant. En me voyant, elle a eu un sourire crispé. Je suis resté comme j’étais. Elle m’a rejoint en petites foulées. Elle portait un survêtement en Nylon parme, qui semblait fait de toile à parachute, et s’était attaché les cheveux. Ses chaussures étaient crottées et elle avait de la boue jusqu’aux genoux. Elle a arrêté le chronomètre qu’elle serrait dans le poing gauche, a grimacé puis m’a regardé, les mains aux hanches, en reprenant son souffle. Ça se voyait, qu’elle venait de se faire mal. Les narines pincées, les yeux creux, elle avait cette expression hagarde que provoque l’épuisement physique, aussi bien qu’une grande douleur cachée. Elle a observé d’une voix rauque :

— J’ai plus de jus. (Elle a reproché aussitôt :) Tu aurais pu m’attendre dans la voiture. Tu as la clé.

Je suis descendu de mon perchoir. Je me suis approché et j’ai posé les mains sur ses épaules. Je n’ai rien trouvé à dire. Elle a remis le chronomètre dans sa poche. J’ai enlevé du bout des doigts les quelques mèches qu’elle avait sur le front, collées par la sueur et la pluie. Puis j’ai descendu sa fermeture Éclair de blouson et j’ai mis mes paumes contre ses flancs. Son sweat était trempé et ses côtes se soulevaient encore avec précipitation. Elle a frémi, ses yeux ardoise pleins d’inquiétude. Elle a reconnu :

— J’ai peur de ce qui est en train de m’arriver.

— Qu’est-ce qui est en train de t’arriver ? Plus rien de grave ne peut se produire depuis l’invention de l’aspirine.

Elle s’est enlevée de mes mains, s’est éloignée de quelques pas. C’était pour faire des étirements. Elle n’oubliait pas la mécanique. Elle m’a quand même adressé un petit sourire d’excuse par-dessus l’épaule. Elle a ajouté ensuite, avec gêne :

— J’ai vraiment très peur.

J’ai attendu qu’elle finisse, qu’elle revienne se planter devant moi. J’ai alors sorti la photo de ma poche de chemise et je l’ai passée devant ses yeux, lentement, comme je le faisais à un suspect. Elle l’a saisie et a murmuré d’une voix blanche, désemparée :

— Bon Dieu, j’ai vraiment l’air d’une pute là-dessus.

— Le jour et l’heure.

— Qui te l’a donnée ?

— Celui qui l’a faite.

Elle me l’a rendue. Elle me regardait droit dans les yeux, sans ciller. Elle respirait encore d’une manière un peu pénible et saccadée, la bouche entrouverte. C’était évident qu’elle souffrait. Je l’ai prise par la taille. Elle s’est appuyée contre moi. Je lui ai expliqué, en tâchant d’adopter le ton le plus neutre, le moins angoissant possible :

— Tu es suivie. Nuit et jour, depuis plusieurs semaines. On écoute ton téléphone. Tous tes contacts sont notés. Tes allées et venues. Il se peut qu’on ouvre ton courrier.

Sans me regarder, elle a demandé :

— Est-ce que ça change quelque chose entre nous deux ?

— Ça ne change rien du tout.

— Est-ce que c’est dangereux pour toi ?

— Non.

— Tu ne sais pas bien mentir.

Je lui ai défait les cheveux. Elle a secoué la tête, comme on s’ébroue. Drue, d’un noir de jais, son épaisse crinière lui allait jusqu’au dessous des omoplates. Un peu de temps s’est écoulé, puis elle a gémi entre ses dents :

— Tu sais ce qu’ils veulent ?

— On ne me l’a pas dit.

— Je ne voudrais plus rien de sale, tu comprends ?

— Je crois que oui.

— Tu ne me demandes pas si j’ai quelque chose à me reprocher ?

— Non.

— Tu as du temps ?

J’ai consulté mon Oméga. Il était déjà près de midi.

— Un peu moins de trente heures.

Elle m’a entouré la taille de ses bras, et, dans un sanglot sec, m’a demandé :

— Tu veux bien les passer avec moi ?


Il y avait un étang, qui ne devait pas faire moins de sept ou huit hectares. L’automne aux doigts tachés d’or et de rouille s’était encore un peu attardé autour. Il avait laissé quelques feuilles aux arbres, encore un peu de couleur comme on n’en attend guère au front des mourants, un peu de tiédeur aussi, une sorte d’alanguissement que le reste de la journée n’avait nullement laissé présager. Il y avait un ponton de teck, au bout duquel un petit day-cruiser bâché se tenait à l’amarre. La véranda s’achevait à l’orée du ponton.

Le soir tombait. Beaucoup d’or et de pourpre au couchant aussi.

Au milieu de la véranda se trouvait un piano, un Steinway quart de queue blanc. Il sonnait lui aussi de façon détachée, mélancolique. Alex se tenait lovée dans un fauteuil de cuir, d’où elle avait vue aussi bien dehors sur le soir qui tombait que dedans où le feu craquait et sifflait avec un bel entrain dans la grande cheminée de pierre, au fond du vaste salon plongé dans la pénombre. Nous étions en train de nous fabriquer une belle cuite chacun, elle au Gin & Tonie, moi au Four Roses.

Assis au piano, je ne m’appliquais même pas. Une cigarette entre les premières phalanges du majeur et de l’index, je laissais mes doigts se promener sur les touches. Ils se rappelaient tout seuls, sans beaucoup de recherche, des harmoniques sourdes, des accords sans prétention, des notes de tous les jours. L’alcool y était pour beaucoup, la fatigue pour le reste. Je ne jouais pas dans le but de la frimer. Seul, j’aurais joué de la même façon, sur le même tempo ralenti, avec aussi peu d’emphase et d’intention de plaire. C’était réellement un grand piano. J’ai essayé plusieurs standards pour finir par le vieux Blues In The Night d’Arien et Mercer. Il avait été longtemps mon indicatif, quand je faisais la pompe dans les boîtes du Quartier latin.

Les faits remontaient à une époque si lointaine à présent qu’ils semblaient ne plus appartenir à aucune partie connue de mon histoire. Pourtant, les notes, elles, revenaient avec une précision quasi somnambulique, à tel point que j’ai subitement cessé de jouer. J’ai regardé mes doigts et le piano, puis mes doigts de nouveau. Quelque part dans notre cerveau se niche une fraction de mémoire bien embarrassante. Elle garde emmagasinées la plupart de nos hontes, bien des souffrances et la trace de chacune de nos lâchetés. Elle est le minutieux comptable de nos renoncements, le témoin à charge de notre déchéance.

Alex s’est levée. Elle s’est approchée, drapée dans un court peignoir éponge parme. Elle portait des mules à talons très hauts. Elle éprouvait de manière pathétique le besoin de se montrer désirable. Peu de femmes en voient la nécessité, dès lors qu’il est acquis que leur pouvoir est à peu près établi. Elle a posé son verre, m’a pris la main.

— Mon Dieu ! Comment est-ce que tu as fait, avec ton talent ?

— Rien fait. Pas de talent. Rien que des trucs. Écoute…

J’ai imité la frappe de Basie, claire, élégante, plein d’allant. J’ai imité le Duke, plus lourd de sens, plus proche du tragique bien que tout aussi élégant et vigoureux… Tout en poursuivant, j’ai demandé :

— Tu veux quoi ? Erroll Garner ? Allons-y pour Garner. Tu préfères Monk ? Un p’tit coup de Monk… Échantillons sans valeur… J’peux t’faire un pot-pourri. Tu veux quoi ?

Elle a écouté. Elle semblait désemparée. J’ai pianoté au hasard quelque chose qui se tenait à égale distance entre « Maréchal nous voilà » et la « Tacatique du Gendarme ». Même cette pochade, stupide, emphatique et saccadée a revêtu des accents d’une inexplicable tristesse.

Elle m’a mis sa main contre la joue.

— Arrête de faire l’idiot, je t’en prie. Arrête… Qu’est-ce que tu veux gâcher ?

— Rien du tout.

— Cette soirée ? Je t’en prie, ne gâche pas ce moment. On dirait que tu m’en veux. Je n’ai pas voulu te blesser. Tu es un grand pianiste.

J’ai laissé filer encore quelques notes de la main gauche, puis j’ai fermé le piano. Les yeux me brûlaient. Quelque chose aussi vilainement du côté gauche de la poitrine. Quand même, j’ai souri :

— Laisse tomber, mon ange. Je ne veux rien gâcher. Il se peut que j’aie été un jour quelque chose. Je prends des saloperies pour pas dormir. Elles font pas bon ménage avec la picole. J’ai eu aussi une mauvaise matinée. Elle avait mal commencé. Elle s’est mal poursuivie quand un ancien pote a moi m’a porté sous son bras à un petit brunch sympa. Méridien près de la porte d’Auteuil. J’y ai rencontré un pet de coucou qui doit sortir de Sup de Co et se prend pour un champion de l’intelligence Service. Des gunfighters body-buildés. Un sénateur radical. Tous ces connards se la jouent Watergate, ambiance mafia-techno. À croire qu’y-zont jamais rien appris.

J’ai ramassé le reste de ma Camel dans le cendrier. Elle avait dû le rejoindre par ses propres moyens, je ne me rappelais plus l’y avoir posée. J’ai tendu les doigts vers mon verre. Il était plus sec et vide qu’un œuf en Celluloïd. Tout en me servant, Alex m’a demandé, soucieuse :

— Quel rapport avec nous ?

— Aucun. Il se trouve seulement que je suis le guignol qui s’est déplacé sur le corps. Aucun rapport personnel. On m’a également laissé entendre que je ferais mieux de ne plus te voir.

— En quoi ça les regarde ?

— Il est question d’une disquette que ton Jules aurait égarée.

— C’est donc ça ?

— Oui.

Elle est allée jusqu’aux vitres qui donnaient sur le ponton. Elle se tenait les épaules droites, les bras croisés sur l’estomac. Elle s’est plantée à contre-jour dans les derniers feux du soir, elle a regardé dehors. Je me suis levé, et tout en allumant une cigarette, je l’ai rejointe. Elle a remarqué :

— Ces vitres sont à l’épreuve des balles. Mon père les a fait poser en 86. Il a fallu les amener par hélicoptère. Je suppose qu’il craignait des représailles de la partie adverse. Elles n’ont jamais servi à rien. Pendant des semaines, deux gardes du corps sont aussi venus m’attendre à la porte du lycée. J’avais dix-huit ans. La seule chose à laquelle ils aient servi, c’est qu’ils ont fini par me sauter l’un après l’autre à l’arrière du break Volvo qui servait à leurs déplacements.

Talk of the town.

— Tout ceci pour te dire que je ne suis ni une tanagra, ni une fille tombée de la dernière pluie. J’admettrais que tu prennes du champ.

— Foutaises.

Elle a tourné lentement la tête vers moi. Les derniers rayons du couchant accordaient à ses traits une douceur et une amertume qui n’avaient pas d’âge — pas le sien en tout cas. Elle m’a dit :

— Essaie de comprendre. J’aurais voulu, je ne sais pas… Peut-être moins de bruit et de fureur. Je n’ai pas cette disquette. Je n’ai plus jamais eu de contacts avec Mallet depuis l’instant où nous nous sommes trouvés devant le juge. Si je l’avais, je te le dirais.

— Pas de vraie importance, mon ange.

— Est-ce qu’ils peuvent te faire du mal ?

— Sans aucun doute.

Elle s’est approchée, m’a passé les bras autour de la taille.

— Est-ce que je peux t’aider ?

— Je ne crois pas, non.

Elle a regardé encore une fois dehors. Le parc s’enfonçait dans la nuit et seule un peu de clarté persistait encore dans le haut du ciel. Tout en me serrant contre elle, elle m’a confié :

— J’aime cet endroit. Mon père venait pêcher le brochet. Nous parlions jusque très tard dans la nuit. L’automne, nous faisions du feu, comme maintenant. Aussi longtemps que nous étions ici, je n’avais pas peur.

Je me suis enlevé de ses bras, je l’ai saisie par le coude et nous sommes retournés dans le salon. J’ai remis deux ou trois grandes bûches dans le foyer, nous nous sommes installés par terre devant, avec nos verres, nos bouteilles, cigarettes, briquets. La chaleur, l’alcool et le manque de sommeil m’ont plongé dans une sorte d’engourdissement proche de l’hébétude. Nous nous sommes quand même cherchés à tâtons — et trouvés petit à petit. Les choses se sont passées avec beaucoup de naturel et de tendresse, comme il sied entre des personnes que l’existence a éprouvées plus que de raison.

C’était seulement une petite trêve.

Bien sûr qu’elle ne pouvait pas durer.

C’était en grande partie à cause de moi. J’étais déjà trop loin sur le chemin de rien du tout. J’avais même déjà tourné le coin de la rue. Dommage.

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