A Athènes, deux sources littéraires et une inscription font référence à une καθεστηκυῖα τιμή. Pour ce qui est des mentions littéraires, il s'agit de deux plaidoyers du corpus démosthénien, C. Phormion, 39 et C. Dionysodoros, 8 et 10. Or, l’expression a reçu des explications fort différentes, comme l’a récemment souligné L. Migeotte[702]. Böckh y avait vu un “prix habituel”, un “prix d’usage”, par opposition aux prix démesurés que la spéculation pouvait faire naître, et au contraire Fränkel un “prix effectif”, de fait un prix du marché[703]. L. Gernet et A. Jardé se rejoignaient pour y voir un prix fixé par la loi de l’offre et de la demande sur le marché international[704]. W. Dittenberger et H. Francotte préféraient y voir un prix ordinaire du marché, en dehors des périodes de hausse ou de baisse excessive[705]. G. Reger a considéré qu’il s’agissait d’un “prix au dessous du prix du marché établi par la loi ou fortement recommandé par les magistrats de la cité”, ce prix étant lui-même défini en fonction des prix habituellement en vigueur au lendemain des récoltes[706]. Enfin, revenant à une explication autrefois proposée par Ad. Wilhelm, L. Migeotte y a vu le prix de certaines ventes publiques de grain[707].
Les justifications proposées sont donc tout à fait exclusives les unes des autres. On a vu en particulier que dans les explications traditionnelles (antérieures à celles de G. Reger et L. Migeotte), on avait une opposition radicale entre les tenants d’un “prix du marché défini par la loi de l’offre et de la demande” et les partisans d’un “prix normal, hors les fluctuations au jour le jour”. En fait, cette contradiction trouve son origine dans deux plaidoyers du corpus démosthénien, le C. Dionysodoros paraissant conforter la première thèse, le C. Phormion la deuxième. C’est cette contradiction qu’il faut tenter de résoudre. La question est d’intérêt central puisque le problème concerne la fixation du prix du grain à Athènes, cité qui à l’époque classique était de loin le principal centre d’importation du grain dans le monde égéen. Or, un réexamen du dossier permet d’aboutir à des conclusions fort différentes de celles qui ont été proposées jusqu’ici.
Dans le C. Phormion, le bailleur de fonds Chrysippos, un étranger, accuse Phormion, un autre étranger, de l'avoir lésé dans une affaire de prêt maritime. Pour s'attirer la sympathie des juges, il rappelle qu'il a bien servi les intérêts du peuple athénien, dont en revanche son adversaire aurait fait fi en ne respectant pas les lois de la cité, ce qui serait revenu à mettre en péril la réputation de la place d'Athènes et donc à compromettre le ravitaillement du peuple (cf. explicitement les § 50-52). Il signale ainsi (§ 38-39) qu'à trois reprises il s'est rendu utile au peuple : la première fois à l'époque où Alexandre marchait sur Thèbes en faisant don à la cité d'un talent d'argent ; la seconde et la troisième dans des affaires liées à l'approvisionnement en grain dans une période de disette et de hausse des prix. Ce sont les actes d’évergésie liés au commerce du grain qui méritent de retenir l'attention.
Ils sont mentionnés de la manière suivante (§ 39) : ὅτε δ’ ὁ σῖτος ἐπετιμήθη πρότερον καὶ ἐγένετο ἐκκαίδεκα δραχμῶν, εἰσαγαγόντες πλείους ἢ μυρίους μεδίμνους πυρῶν διεμετρήσαμεν ὑμῖν τῆς καθεστηκυίας τιμῆς πέντε δραχμῶν τòν μέδιμνον καὶ ταῦτα πάντες ἴστε ἐν τῷ Πομπείῳ διαμετρούμενοι. πέρυσι δὲ εἰς τὴν σιτωνίαν τὴν ὑπὲρ τοῦ δήμου τάλαντον ὑμῖν ἐπεδώκαμεν ἐγώ τε καὶ ὁ ἀδελφός, καὶ μοι ἀνάγνωθι τούτων τὰς μαρτυρίας. Le texte a subi diverses tentatives de correction, en particulier une adjonction de [ἀντί] avant καθεστηκυίας τιμῆς, ce qui voudrait dire que Chrysippos aurait fait la vente “non pas au cours du grain, mais à cinq drachmes le médimne”[708]. Bien que violente, cette correction paraissait indispensable si l'on voulait attribuer à καθεστηκυῖα τιμή le sens de “cours du moment”, fonction de la loi de l'offre et de la demande. En revanche elle était inutile si l'on considérait que la καθεστηκυῖα τιμή était quelque chose comme le “prix normal”. De fait, si l'on considère qu’apporter des additions à un texte qui par ailleurs est bien conservé constitue une solution extrême (Ad. Wilhelm se refusait déjà à corriger le texte[709],) on doit donc plutôt comprendre le texte de la manière suivante : “Puis, lorsque le grain vit son cours augmenter une première fois et atteindre seize drachmes le médimne, nous avons importé plus de dix mille médimnes de froment et nous en avons assuré la distribution à la kathestèkuia timè de cinq drachmes le médimne et cela vous le savez tous pour avoir bénéficié de cette distribution dans le Pompéion ; et, l'an dernier, au bénéfice du peuple, mon frère et moi avons contribué pour un talent à l'achat de grain destiné au peuple ; lis moi les témoignages à ce sujet”[710].
Reste que si l'on admet que le C. Phormion faisait bien allusion à une kathestèkuia timè de cinq drachmes, la question demeure de savoir si cette expression désignait vraiment le “prix normal” (et même éventuellement le “cours du moment”, au prix de la correction indiquée précédemment). L. Migeotte, qui a accordé une attention toute particulière à ce plaidoyer, s’est directement fondé sur l’explication donnée il y a plus d'un siècle par Ad. Wilhelm, lequel s'appuyait lui-même sur une suggestion de Wilamowitz[711]. Ad. Wilhelm est parti de l'idée que, dans ces années de crise du début des années 320, les Athéniens ont à plusieurs reprises acheté du grain aux frais de l'État pour le revendre ou le distribuer gratuitement aux citoyens. Or en ce cas, comme le confirment plusieurs inscriptions, le prix de vente du grain - donc s'il y avait vente, et non distribution gratuite –, était fixé par la cité. Ad. Wilhelm, suivi par L. Migeotte, considère donc que la kathestèkuia timè n’était autre que le prix fixé par la cité pour ses propres ventes. Une inscription de l’époque de la guerre de Chrémonidès, un décret du dème de Rhamnonte en faveur du stratège Épieharès, paraît conforter ce sens : le stratège “a fait venir 500 médimnes de froment et 500 médimnes d’orge en avançant lui-même à ses frais le montant à payer et en a assuré la fourniture aux citoyens et aux soldats à la kathestèkeia timè”[712]. Ad. Wilhelm a enfin proposé (tout à fait ajuste litre pour ce qui est de la restitution) de retrouver, avec le même sens, l’expression [τῆς καθισταμ]ένης τιμ[ῆ]ς dans une inscription des environs de 320, de nouveau pour un importateur de grain qui a manifestement accepté de vendre les céréales importées à un cours favorable[713]. Pour L. Migeotte, il existait donc deux prix de détail du grain : “D’une part celui du commerce privé sur lequel veillaient les sitophylaques, d’autre part celui des ventes publiques, qui était établi par la cité” ; il ajoute enfin : “On comprend mieux dès lors la différence entre τάττειν et κσθιστάναι : évoquant clairement un ordre, le premier verbe s’appliquait au prix imposé à l’ensemble du marché ou aux ventes régulières de la cité, tandis que le second désignait le prix établi pour les ventes publiques occasionnelles. Plus bas que le prix libre – puisque telle était sa raison d’être, la cité vendant sans profit et même à perte dans certains cas –, ce prix qu’on pourrait dire 'officiel' n'était évidemment pas sans influence sur le premier, car les achats publics de grain (et d'huile) créaient une dynamique particulière”[714].
Cette notion de “prix des ventes publiques occasionnelles” nous paraît devoir être réexaminée, même si, comme on va le voir, il faut néanmoins effectivement considérer la kathestèkuia timè comme un “prix officiel”, fixé par la cité, et donc prendre comme point de départ l'explication d'Ad. Wilhelm et L. Migeotte.
Sauf erreur de notre part, on n’a pas noté jusqu'ici que les sources papyrologiques Ptolémaïques du iiie s. venaient en effet offrir un étroit parallèle aux mentions de kathestèkuia timè et de kathestimenè timè que l’on rencontre à Athènes aux ive et iiie s. : or, ces dernières montrent indubitablement que ces expressions correspondent à un prix fixé par l’État.
Le PTeb, 703. 1. 176. de la fin du iiie s. a.C., contient les instructions que le diœcète, super-intendant des finances du royaume lagide, donnait aux économes de nome à leur entrée en fonction. Outre les instructions relatives à la surveillance des semailles, des récoltes, des ateliers, etc., une attention non moins soutenue était accordée aux ventes (1.174-182) : μελέτω δέ σοι καὶ [ἵ]να τὰ [ὤ]|νια μη πλείονος πωλῆται τῶν διαγεγραμ|[μ]ένων τιμῶν ὅσα δ’ ἄν ἦι τιμὰς οὐχ ἑστη|[κ]υίας ἔχοντα, ἐπὶ δὲ τοῖς ἐργαζομένοις | [ἐσ]τὶν τ[άσ]σειν ἄς ἅν βο[ύ]λωται, ἐξεταζέσ|[θ]ω καὶ τοῦτο μὴ παρέργως, καὶ τò σύμ|μετρον ἐπιγένημα [τα] τάξας τῶν πω|[λ]ουμένων φορτίων συνανάγκαζε τοὺς |. [.].. κου[..]. ς τὰς διαθέσεις ποιεῖσθα[ι] “Veille à ce que les produits offerts ne soient pas vendus à des prix plus élevés que ceux qui sont fixés par ordonnance ; pour ce qui est des produits qui n'ont pas d'hestèkuia timè, dont il appartient à ceux qui les vendent de les fixer au prix qu'ils veulent, ne veille pas non plus à cela de manière superficielle, mais, après avoir fixé le profit raisonnable sur les marchandises vendues, contrains les [---] à en faire la vente”[715]. Le texte distinguait donc les produits dont le prix était fixé par l'autorité (αἱ διαγεγραμμέναι τιμαί, et l’on sait que les διαγραφαί étaient les ordonnances de la monarchie lagide), de ceux qui n'avaient pas d’hestèkuia timè, les prix “libres” (en réalité pas si libres que cela, puisque la “marge raisonnable” était fixée par l'économe du nome)[716]. Le texte établit donc clairement une équivalence entre prix fixé par ordonnance et hestèkuia timè. On pourra tenir pour négligeable la différence entre hestèkuia et kathestèkuia, cela d'autant plus que la kathestimenè timè, où à la suite d'Ad. Wilhelm et L. Migeotte on a vu qu'il fallait voir l'équivalent de la kathestèkuia timè, apparaît elle-même en Égypte comme l’équivalent d'hestèkuia timè.
C’est ce que montre en effet le fameux PRevLaws organisant le monopole royal de la fabrication et de la vente de l'huile dans l'Égypte lagide, datant de la 27e année de Ptolémée II, soit 259 a.C. (donc antérieur d'environ un demi-siècle au PTeb., 703), mais procédant exactement du même esprit[717]. Un sort particulier est fait aux temples, eux-mêmes gros consommateurs d'huile. Le roi leur accorde le privilège, sous strict contrôle royal, de produire leur propre huile de sésame, qu'il n'auront donc pas à acheter. En revanche, le même privilège ne leur est pas accordé pour l'huile de ricin (col. 51, 18-19) : τò δ[ὲ κ]ίκι τὸ ἀνηλισκόμενο[ν λ]αμβανέτωσ[α]ν παρὰ | τῶν [τ]ὴν ὠνὴν ἐχóντων τῆ[ς κ]αθισταμένη[ς τ]ιμῆς “Quant à l'huile de ricin qu'ils utilisent, qu'ils la reçoivent des fermiers à la kathestimenè timè”, c'est-à-dire au prix auquel la paient les simples particuliers, fixé par l'autorité royale (le tarif est donné au début du PRevLaws, col. 40, 9-16 : 48 dr. de cuivre le métrète d'huile de sésame ou de carthame, 30 dr. le métrète d'huile de ricin, de coloquinte et de lampe ; mais 48 dr. à Alexandrie et en Libye pour l'huile de sésame et de ricin).
Le parallèle égyptien, même s'il doit être précisé et nuancé, amène donc à conclure de manière certaine qu'Ad. Wilhelm et L. Migeotle ont eu raison de voir en la kathestèkuia timè d'Athènes un prix déterminé par la cité, un “prix établi”, un “prix officiel” (nous préférerons cette dernière traduction, qui appartient au français usuel), et non pas un “prix du marché au jour le jour” (i.e. directement déterminé par la loi de l’offre et de la demande). En revanche, même si naturellement il doit être resitué dans le fonctionnement d'une économie d'État bien différent de celui d’une cité grecque[718] et si pris isolément l’argument ne peut avoir de valeur dirimante contre la théorie d’Ad. Wilhelm et L. Migeotte, on voit tout de même que l'usage égyptien ne s'accorde guère avec le concept de “prix des ventes publiques", dans la mesure où, en Égypte, ce “prix officiel” avait de manière potentielle ou effective une portée générale et ne s'appliquait pas seulement à tel mode de vente d'un produit donné dans des circonstances particulières, comme cela aurait été le cas à Athènes pour les ventes de grain à bas prix par l'État, entre autres (mais pas seulement) en cas de disette.
Si le parallèle égyptien conduit logiquement à considérer que la kathestèkuia timè était bien un prix fixé par la cité, il vient donc aussi apporter une mise en garde face au concept de “prix des ventes occasionnelles”. Or, ce dernier se révèle incompatible avec les autres occurrences de la kathestèkuia timè dans le corpus démosthénien. Car si les commentateurs ont tant hésité sur la signification à accorder à cette expression et, de manière générale, y ont vu tout autre chose qu’Ad. Wilhelm, c'est que les mentions du C. Dionysodoros ne paraissaient guère susceptibles d'être expliquées de cette manière. Dans ce dernier plaidoyer, Dionysodôros et son associé Parmeniskos sont explicitement accusés par le plaignant d'avoir participé à la spéculation organisée par Cléomène de Naucratis, qu'Alexandre avait mis à la tête de la satrapie d’Égypte[719]. Cléomène faisait artificiellement monter les prix du grain en Égypte[720]. En outre, il soutenait activement la spéculation sur le prix du grain à l’exportation. Le mécanisme en était le suivant : οἱ μὲν γὰρ αὐτῶν ἀπέστελλον ἐκ τῆς Αἰγύπτου τὰ χρήματα, οἱ δ’ ἐπέπλεον ταῖς ἐμπορίαις, οἱ δ’ ἐνθάδε μένοντες διετίθεντο τὰ ἀποστελλόμενα εἶτα πρὸς τὰς καθεστηκυίας τιμάς ἔπεμπον γράμματα οἱ ἐπιδημοῦντες τοῖς ἀποδημοῦσιν, ἵνα ἐὰν μὲν παρ’ ὑμῖν τίμιος ᾖ ὁ σῖτος, δεῦρο αὐτòν κομίσωσιν, ἐάν δ’ εὐωνότερος γένηται, εἰς ἄλλο τι καταπλεύσωσιν ἐμπόριον[721] “Les uns expédiaient d'Égypte les denrées, d'autres faisaient le voyage avec les marchandises, d'autres enfin demeurant ici en assuraient l'écoulement[722]. Ensuite, en fonction des kathestèkuiai timai, ces derniers envoyaient des lettres à ceux qui se déplaçaient, de sorte que si chez vous le grain était cher, on en faisait livrer ; si son prix devenait meilleur marché, on le dirigeait vers une autre place de commerce”. C’était là une manœuvre spéculative classique à laquelle faisait déjà allusion dans l’Économique le Socrate de Xénophon[723]. Telle fut, selon le plaignant, la manœuvre de Parmeniskos et Dionysodôros. Ils avaient un contrat de voyage commercial vers l'Égypte avec clause de retour à Athènes à un moment où le prix du grain y était élevé. Mais, par la suite, l'arrivage de grain de Sicile avait fait baisser les cours à Athènes. Aussitôt Dionysodôros avait envoyé un message à Rhodes où, au cours de son voyage de retour, Parmeniskos devait faire escale[724]. La manœuvre avait pleinement réussi : πέρας δ’ οὖν, λαβὼν γὰρ ὁ Παρμενίσκος ὁ τουτουὶ κοινωνòς τὰ γράμματα τὰ παρὰ τούτου ἀποσταλέντα, καὶ πυθόμενος τὰς τιμὰς τὰς ἐνθάδε [τοῦ σίτου] καθεστηκυίας, ἐξαιρεῖται τòν σῖτον ἐν τῇ Ῥόδῳ κἀκεῖ ἀποδίδοται[725]. “Finalement donc. Parmeniskos son associé, ayant reçu la lettre envoyée par Dionysodôros et appris les kathestèkuiai (timai) sur notre place, décharge son grain à Rhodes et l'y vend.”
On comprend mieux cette fois le problème posé par la kathestèkuia timè et la tentation qui a été celle des commentateurs d'envisager qu'il s'agissait d'un “cours du moment”, fonction de la loi de l'offre et de la demande. Une chose est certaine néanmoins : les kathestèkuiai timai (l'emploi du pluriel est significatif) étaient susceptibles de variations, et même de variations importantes, que nécessairement il faut mettre en relation avec les quantités disponibles et donc, sinon directement du moins indirectement, avec le cours du marché libre. On voit aussi à quel point il est a priori difficile d'admettre sans autre explication que la kathestèkuia timè ait été le cours des ventes publiques, occasionnelles ou pas. Un commerçant venu du bout de la Méditerranée n’avait cure du prix des ventes publiques : il n’y a que le cours de référence de la place qui pouvait l’intéresser. C’est ce que montre le dialogue entre le Dikèopolis d’Aristophane et le Mégarien dans les Acharniens (758-759) : ΔΙ. Τί δ’ ἄλλο Μεγαροῖ ; Πῶς ὁ σῖτος ὤνιος ; ΜΕ. Πὰρ ἁμὲ πολυτίματος ᾇπερ τοὶ θεοί. “Dikèopolis : — Sinon quoi de neuf à Mégare ? A combien y achète-t-on le grain ? Le Mégarien : — Chez nous, il est très estimé, autant que les dieux”. Le blocus athénien avait dû faire monter le cours du grain importé à Mégare de manière vertigineuse comme le souligne plaisamment le jeu de mot sur πολυτίματος, où τιμή fait allusion à la fois au prix du grain et au respect dû aux dieux.
La kathestèkuia timè des “ventes publiques occasionnelles” devrait-elle donc être distinguée de celle qui apparaît dans le C. Dionysodoros qui, quant à elle, signifierait “cours du marché” ? C’était là, il faut y insister, le postulat de départ admis par Ad. Wilhelm, qui ne justifia pas son point de vue[726]. S’il fallait admettre cette supposition, on voit en tout cas qu’il faudrait accorder un sens faible au participe parfait actif kathestèkuia[727]. Cependant, même si ce sens faible est attesté dans de nombreux autres contextes, on voit mal comment, s’agissant du grain, sur la place d’Athènes, dans des contextes identiques et strictement à la même époque, on aurait pu employer deux fois la même expression en lui accordant un sens totalement autre. Faute d'une explication qui rende compte d'une telle différence (Ad. Wilhelm n’en a proposée aucune), on voit que cette piste n’a guère de chance de pouvoir être suivie et c’est donc certainement de “prix fixé” par la cité qu’il s’agit dans les différentes occurrences de la formule[728].
L. Migeotte a quant à lui accepté l’idée que la kathestèkuia timè à laquelle il était fait référence était bien une réalité identique dans ses divers contextes d’emploi. Dans le cadre de l’explication qu'il propose pour rendre compte de la notion de kathestèkuia timè, considérée comme le prix fixé par la cité pour ses propres ventes, il a aussi posé la question de savoir quelles pouvaient être les répercussions sur le commerce privé de la fixation des prix des ventes publiques. On a vu que, pour lui, la fixation d'un “prix officiel” du grain aurait eu par contamination un effet sur le prix du marché libre[729]. Il est clair néanmoins que, même si L. Migeotte a été sensible au problème, cette tentative d’explication est loin de pouvoir rendre compte de l’apparente contradiction entre les occurrences du C. Phormion (prix des ventes effectuées par la cité dans l’hypothèse d’Ad. Wilhelm et L. Migeotte) et celles du C. Dionysodoros, qui correspondent manifestement aux cours pratiqués sur la place d’Athènes.
Comment réconcilier la notion de “prix fixé” avec celle de “prix de référence sur la place d'Athènes” ? On se trouve devant une aporie que l’on ne peut résoudre que si l’on revient sur les explications jusqu’ici proposées pour rendre compte de la kathestèkuia timè[730].
Le postulat de départ sera que la kathestèkuia timè du C. Phormion était bien la même que celle à laquelle il était fait allusion dans le C. Dionysodoros. Il convient aussi de rappeler brièvement ce qu’était le processus de vente du grain à Athènes. Ce processus a été reconstitué dans une étude fondamentale de Ph. Gauthier, dont nous sommes ici directement tributaire[731]. A Athènes, étant donné l’importance décisive du grain dans l’alimentation de la population, une législation spéciale s'appliquait au commerce des céréales. Outre la loi interdisant la négociation de contrats de transport de grain ayant une autre destination qu'Athènes, la loi prévoyait que les commerçants importateurs débarquant leur grain au Pirée devaient en transporter un tiers à l'agora du Pirée, les deux tiers à l’agora de la ville d'Athènes, distante de c. 7,5 km de l'emporion du Pirée. Ainsi, alors que l'agora du Pirée était toute proche de l'emporion et ne nécessitait un transport que sur quelques centaines de mètres, il fallait prévoir un train de mules pour transporter le grain à Athènes. La charge en revenait aux importateurs eux-mêmes, qui devaient donc payer des muletiers locaux pour effectuer ce travail. C’était le rôle des épimélètes du port de les y contraindre. A l’entrée des agoras, celle du Pirée comme celle de la ville d'Athènes, cette fois sous le contrôle des sitophylaques qui tenaient un registre des entrées, avec la provenance du grain, les importateurs pouvaient vendre leur grain aux revendeurs locaux, les sitopôlai (marchands de grain), qui ne pouvaient acheter à la fois plus de cinquante charges (phormoi, i.e. les paniers à grain transportés par les mules)[732] et qui voyaient leur marge bénéficiaire réglementée par les sitophylaques[733]. La loi attique de 374/373 sur la taxe du grain de Lemnos, Imbros et Skyros enjoint également que les fermiers de la taxe du grain non seulement assurent à leurs risques et périls le transport au Pirée depuis le lieu de production, mais aussi le transfert vers la ville, et cela à leurs propres frais (1. 12-13 : ἀνακομι[ε]|ῖ εἰς τò ἄστυ τὸν σῖτον τέλεσιν τοῖς α[ὑ]|τō)[734]. Cette clause confirme que la question du coût de transport du grain du Pirée à Athènes n’était pas négligeable et devait effectivement être prise en compte.
Le décret pour Hèrakleidès de Salamine, qui date de la même période que le C. Phormion et qui fait allusion aux mêmes faits, permet de comprendre dans la pratique comment et dans quel but un “prix officiel” pouvait être établi (IIB 1. 6-13) : ἐπειδ|ὴ Ἡρακλείδης Σαλαμίνιος διατελεῖ φιλοτιμούμ|ενος πρὸς τὸν δῆμον τòν Ἀθηναίων καὶ ποιῶν ὅτι δ|ύναται ἀγαθòν, καὶ πρότερόν τε ἐπέδωκεν ἐν τῆι σ|πανοσιτίαι XXX μεδίμνους πυρῶν Γ δράχμου|ς πρῶτος τῶν καταπλευσάντων ἐνπόρων· καἰ πάλιν | ὅτε αἱ ἐπιδόσεις ἦσαν ἐπέδωκε XXX δραχμὰς εἰ|ς σιτωνίαν κτλ.[735] “Étant donné qu’Hèrakleidès de Salamine ne cesse de se montrer dévoué envers le peuple d'Athènes en faisant tout le bien qu’il peut, et qu’une première fois lors de la disette de grain il a contribué pour 3 000 médimnes de froment à cinq drachmes, le premier parmi les marchands débarquant chez nous, et que de nouveau lorsque des donations volontaires ont été organisées il a contribué pour 3 000 drachmes à l’achat de grain, etc.” Comme on l’a vu depuis longtemps[736], le parallèle entre les bienfaits de Chrysippos dans le C. Phormion et ceux d’Hèrakleidès de Salamine dans le décret en son honneur est si étroit (vente de grain à 5 drachmes, don au fonds d'achat de grain), cela presque jusqu’au détail de la formulation, qu’on ne peut douter que le décret pour Hèrakleidès fasse allusion aux mêmes événements, et certainement aux mêmes années (330/329 pour la vente à 5 drachmes le médimne[737], 328/327 pour les dons en vue de l’achat de grain[738].) Le prix du grain était d’abord monté à un prix très élevé de 16 drachmes le médimne. Ce prix, sur lequel le plaidoyer ne donne aucun détail, a toute chance d’avoir été le prix sur le marché libre, à l'agora d'Athènes, c’est-à-dire compte tenu de la marge prise par les revendeurs. Mais de nouveaux arrivages durent commencer à diminuer sensiblement la tension sur les prix. Profitant de ce mouvement à la baisse, les sitophylaques athéniens durent alors proposer aux marchands arrivant au Pirée de vendre à un cours plus faible[739]. C’est le rôle de “persuasion” des magistrats du port ou de l’agora, qu’on voit si souvent mentionné[740]. Apparemment, un certain nombre de marchands dut d’abord refuser. Mais, “le premier” – c’est la raison pour laquelle il fut récompensé par les Athéniens puisque de la sorte il faisait baisser les cours et donnait un exemple que les autres marchands allaient suivre –, Hèrakleidès accepta de vendre au cours de référence proposé par les magistrats, désormais suivi entre autres par le Chrysippos du C. Phormion et naturellement par les autres commerçants importateurs. On connaît par le Ps-Aristote cette pression collective, “la honte et la crainte” qui faisaient que des particuliers se déclaraient prêts à verser une somme lors d'un appel à un versement de contribution au profit de la cité, au point qu'il avait suffi à Mausole de susciter de pseudo-contributeurs pour mettre en mouvement le processus, comme on amorce une pompe[741]. Il en allait de même dans les procédures d’acceptation de la kathestèkuia timè proposée par la cité. C’est l’aspect “irrationnel” – il vaudrait mieux dire la rationalité impliquant une collectivité, qui est d'une autre nature que le calcul individuel – des processus de marché qu’on voit déjà ici à l’œuvre.
De la sorte, les magistrats avaient réussi à ramener le prix du grain à un niveau acceptable par tous, commerçants comme consommateurs athéniens. La kathestèkuia timè, qui était donc le “prix établi” par les magistrats athéniens, le “prix officiel” de la place d’Athènes, que tous les marchands fréquentant les places égéennes devaient apprendre après quelques jours, s’établissait désormais à cinq drachmes. On voit que ce prix ne pouvait être fixé arbitrairement par l’autorité publique. Il n’en reste pas moins que ces interventions volontaires ne pouvaient qu’accompagner une tendance générale qui, quant à elle, était effectivement directement fonction de l’offre et de la demande. La demande étant grosso modo stable dans une période donnée, c’étaient les variations de l’offre – par suite de bonnes ou de mauvaises récoltes, des périodes de paix ou de guerre qui favorisaient ou perturbaient les approvisionnements, sans négliger les pratiques spéculatives comme celles de Cléomène de Naucratis – qui, au plan conjoncturel, étaient le facteur clé dans l’établissement du niveau des prix. Définir un “prix officiel” revenait donc à avoir une attitude volontariste mais tenant compte du marché, dans le but de stabiliser les prix et d’éviter les oscillations erratiques et trop fréquentes, sources de spéculation et de profits injustifiés. Le système avait pour but de faire évoluer les prix de gros par paliers successifs et non en dents de scie, en de multiples variations au jour le jour.
Revenons maintenant au C. Phormion, 39. La vente du grain dont il est question, identique à celle du décret pour Hèrakleidès, est de nature partiellement différente de celle qui intervenait sur les agoras d'Athènes et du Pirée, décrite par Aristote. En effet, le plaignant Chrysippos rappelle qu’il a effectué une vente au bénéfice du peuple – c’est le sens à la fois de la mention d’une distribution par rations (cf. l’emploi du verbe διαμετρέω) et du rappel “vous le savez tous pour avoir bénéficié de cette distribution dans le Pompéion”, qui fait clairement allusion non à une vente ouverte à tout le monde, au marché “libre”, sur l’agora, mais bien à la fourniture de rations à prix fixe dans un lieu distinct, le Pompéion, un bâtiment fermé, ce qui facilitait les contrôles, de sorte que seuls les citoyens puissent effectivement avoir accès à ce grain qui leur était réservé[742]. Pour prouver ses bonnes intentions et gagner sa cause devant le tribunal, Chrysippos réveille la mémoire des membres du jury, ce qui suppose qu'il était sans doute lui-même présent au moment de la fourniture des 10 000 médimnes (5 170 hl), soit c. 310 tonnes[743], une quantité que sans doute peu de marchands étaient capables de mettre sur le marché (elle représentait le tiers ou le quart de ce qu’avait été la donation du prince égypto-libyen Psammétique en 445/444[744].) Vu la quantité mise en vente, la taille du bâtiment (qui ne pouvait certainement pas contenir les 310 tonnes à la fois) et le nombre de personnes admises à la distribution, il est probable que la vente s'était étalée sur plusieurs jours[745]. On voit donc la différence entre le processus normal de vente et le processus de vente réservée aux citoyens tel qu’il est décrit dans le C. Phormion. Elle ne consiste pas dans le transport du grain depuis l'emporion du Pirée dans la ville d’Athènes, puisque même en temps normal les importateurs devaient l’effectuer de toute façon, mais dans le fait que l’importateur assurait lui-même la distribution aux ayants droit, donc les frais du salaire des employés ou de l’entretien des esclaves préposés à cet effet, avec la perte de temps supplémentaire qu’elle entraînait, au lieu que d’ordinaire l’importateur se contentait de vendre son grain aux marchands de grain à l’entrée de l’agora.
De la sorte, on comprend mieux l’inscription de Rhamnonte en l’honneur du stratège Épicharès. Ce dernier avait fait venir du grain à ses frais et en avait assuré la distribution. Il s’agit donc de l’initiative personnelle d’un magistrat, non d’une distribution opérée par la cité, même si le fait que la distribution concerne “les citoyens et les soldats” (διέδοικεν τοῖς τε πολίταις καὶ τοῖς σιρατιώταις) apparente cette vente à celles qui pouvaient être effectuées par la cité. Les étrangers résidants qui n’étaient pas soldats en étaient donc en principe exclus. Cette vente réservée était analogue à celles qui pouvaient être organisées à Athènes au bénéfice des citoyens. Or, ce magistrat fait la distribution à la kathestèkeia timè. Si, comme le pense L. Migeotte, ce prix avait été le “prix des ventes publiques occasionnelles”, rien ne l’aurait obligé à le faire. Tout au plus aurait-on ici l’indication que le stratège avait voulu aligner le prix de la vente dont il avait pris l’initiative sur le prix des dites ventes publiques. Mais même cette explication se heurte d’emblée à une sérieuse objection. Supposons que le prix auquel Épicharès avait lui-même acheté le grain ait été supérieur à la kathestèkeia timè : faut-il admettre qu’il aurait vendu le grain à un prix inférieur au prix d’achat ? Un tel acte de générosité eût été immanquablement signalé par le décret. Certes, la supposition initiale d’un prix d’achat supérieur au prix de vente peut ne pas avoir correspondu à la réalité, mais la contradiction n’en demeure pas moins et montre la faiblesse de l’explication par le simple alignement sur le “prix des ventes publiques occasionnelles”. Au contraire, si l’on comprend qu’Épicharès a vendu froment et orge aux citoyens et aux soldats aux prix auxquels il les avait achetés, i.e. à la kathestèkeia timè fixée par la cité, on comprend bien mieux en quoi a consisté son acte de générosité. Bien qu’il ne soit pas lui-même importateur de métier, Épicharès a joué auprès des citoyens résidant à Rhamnonte et des soldats (y compris les mercenaires) qui y étaient en garnison le même rôle qu’un Hèrakleidès ou qu’un Chrysippos à Athènes lors de la disette de 330/329. Telle est la raison pour laquelle, outre les remerciements pour l'initiative qu’il avait prise et pour les frais engagés, les auteurs du décret font l’éloge d’Hèrakleidès pour avoir revendu le grain à la kathestèkeia timè. c’est-à-dire au “prix officiel” auquel il l’avait lui-même acheté, donc à prix coûtant, sans prélever de bénéfice sur la vente au détail, comme il aurait pu être en droit de le faire, ne serait-ce que pour rentrer dans les frais annexes qu’il avait sans doute été amené à engager dans l’opération. Citoyens et soldats de Rhamnonte avaient eu accès à ce grain qui leur était réservé au prix de gros, sans avoir à payer la marge réservée au détaillant[746].
Notons au passage que la notion de prix coûtant introduite ici ne recoupe pas celle du ‘Kostenpreis’ auquel A. Böckh (supra n. 2) faisait référence pour essayer de rendre compte de la notion de kathestèkuia timè. Pour Böckh, en effet, Chrysippos aurait vendu au prix auquel il aurait lui-même acheté, donc nécessairement à un prix inférieur à celui du marché d’Athènes. Mais ce n’est pas de cela non plus dont il est question. Rien n’interdit de penser que Chrysippos a bien fait un bénéfice en vendant du grain aux Athéniens à la kathestèkuia timè. En revanche, le parallèle invoqué par Böckh, celui d’Andocide, Sur son retour. 1 1, est intéressant en ce qu’il permet de mieux comprendre encore ce qu’avait été l’attitude du stratège de Rhamnonte évoquée précédemment. Andocide se flatte en effet d’avoir vendu des rames à l’armée de Samos. Le prix unitaire normal était de 5 drachmes. Or, Andocide pouvait se procurer autant de bois qu’il en voulait chez un de ses hôtes : il n’avait manifestement à prendre en charge que les frais de coupe et de transport, et c’est donc bien “à prix coûtant” qu’il avait vendu ses rames aux Athéniens. Andocide signale en outre qu’il avait aussi fourni du grain et du bronze aux Athéniens. L’acte de générosité consistait donc non pas à avoir perdu de l’argent, mais à ne pas avoir pris le bénéfice qu’il aurait pu paraître légitime de prendre.
On peut encore s’interroger sur l’intérêt d’un importateur comme le Chrysippos du C. Phormion ou Hèrakleidès de Salamine à accepter les conditions de la cité. S’agissant d’Hèrakleidès, premier à accorder ces avantages aux Athéniens, il s’agissait d’avantages honorifiques, mais, aussi, d’autres marques d’intérêt tangibles de la part du peuple athénien. Les cités s’efforçaient en effet d’entretenir une émulation entre leurs bienfaiteurs potentiels, qu’ils soient citoyens (magistrats ou simples particuliers) ou étrangers[747]. Athènes avait donc sans aucun doute promis une récompense au premier commerçant qui accepterait la kathestèkuia timè de cinq drachmes. Au reste, l’émulation que la cité entretenait entre ses évergètes potentiels est expressément rappelée dans les décrets en sa faveur[748]. C’est ainsi qu’Hèrakleidès avait fait l’objet d’un premier décret honorifique prévoyant de lui accorder l’éloge public et une couronne d’or de 500 drachmes[749]. Pour ses autres bienfaits, dont la participation aux contributions volontaires pour l’achat de grain, il avait de nouveau reçu les mêmes honneurs, plus tard enfin, en 325/324, outre le renouvellement de ces mêmes honneurs, le titre de proxène et de bienfaiteur pour lui-même et ses enfants, le droit de posséder terre et maison (enktèsis)[750], enfin le droit de faire campagne et de payer l’impôt avec les Athéniens, ce qui le menait aux portes de la citoyenneté athénienne[751]. L’aspect honorifique des choses n’était donc pas à négliger. Cette “carrière des honneurs”[752] s’accompagnait cependant en outre d’avantages concrets : lorsqu’en 330/329 Hèrakleidès vit ses voiles saisies par les Héracléotes, l’empêchant ainsi de poursuivre sa route vers Le Pirée, la cité envoya un ambassadeur dans cette cité pour faire en sorte qu’elles lui soient restituées[753]. Athènes montrait ainsi qu’elle se souciait de ses bienfaiteurs, même si bien évidemment de la sorte elle servait directement ses propres intérêts.
Il reste aussi à analyser la question de l’acceptation de la kathestèkuia timè sous l’angle économique, pour Hèrakleidès lui-même, mais aussi pour tous les commerçants qui après lui avaient fait de même, sans pour autant recevoir les mêmes avantages : tel était le principe de la “compétition” et, au demeurant il n’y a pas apparence que Chrysippos ait reçu des privilèges identiques à ceux d'Hèrakleidès (si tel avait été le cas. il n’eût pas manqué de la signaler devant les juges). Pour ce qui est de l’acceptation d’une kathestèkuia timè de cinq drachmes par les commerçants débarquant leur cargaison au Pirée à la suite d’Hèrakleidès, on ne saurait imaginer qu’ils aient de la sorte enregistré une perte. Telle est pourtant l’opinion de G. Marasco, qui considère qu’avec une différence sur le prix du marché de 1 1 dr. le médimne (vendu 5 dr. au lieu de 16). Chrysippos aurait fait don de 18 T et 2 000 dr. à la cité (et Hèrakleidès de 5 T 3 000 dr.)[754]. Par rapport à cette somme, le don de un talent pour la sitônia fait par Chrysippos et son frère en 328/327 (3 000 dr. pour Hèrakleidès) paraît bien modeste et G. Marasco en conclut que la famine était infiniment plus sévère en 330/329 qu’en 328/327. Certes, G. Marasco admet la gravité de la situation de 328/327, dont le C. Phormion donne un tableau saisissant : “C’était le moment où les gens de la ville recevaient des rations de farine d’orge à l’Odéon, où ceux du Pirée achetaient leurs pains une obole à l’arsenal et s’écrasaient au grand portique pour obtenir des rations d’un demi-setier de farine d’orge[755]. Pour lui cependant, l’absence du mot spanositia serait la preuve que la crise n’était après tout pas si grave et que les arrivages du Bosphore mentionnés dans le même passage (§36) auraient suffi à modérer la crise[756]. En fait, la crise de 328/327 était elle aussi une crise grave et la comparaison entre les chiffres évoqués n’est pas recevable[757].
Car ces commerçants en grain n’étaient pas des philanthropes : si Hèrakleidès et tous ceux qui avaient suivi sa démarche, dont Chrysippos et son frère, avaient vraiment perdu de l’argent sur cette vente ou sur d’autres, et surtout pour des sommes aussi élevées (jusqu’à 18 T 2 000 dr. pour Chrysippos et son frère), leur affaire aurait périclité et disparu à brève échéance. Il faut seulement songer qu’ils ont accepté de limiter leur profit. Pour les 10 000 médimnes mis en vente par Chysippos, une différence d’une drachme par médimne représente I T 4 000 dr., bien plus que la contribution versée pour la σιτωνία qu’il faut sans doute dater de 328/327. On doit considérer que, si quelque temps plus tôt, tel marchand avait réussi à vendre au prix de gros à 10 dr. le médimne, il aurait donc empoché en sus pour la même quantité 8 T 2 000 dr. Il est cependant plus raisonnable de penser qu’au moment où Hèrakleidès accepta la kathestèkuia timè de 5 dr. le médimne, la négociation portait sur une différence d'une drachme ou deux, pas davantage : on ne saurait douter qu’épimélètes de l’emporion et sitophylaques, bien au courant des arrivages, ne s’en laissaient pas compter par les marchands, et réciproquement. Si notre schéma est juste, on ne saurait davantage douter qu’avec 5 drachmes le médimne les marchands faisaient encore un profit confortable.
Certes, il est vrai que le C. Phainippos (§ 20) fait allusion à un prix de l’orge de 18 dr. et à un prix du vin de 12 dr. le métrète. On a rapporté ces prix au contexte de famine de 330/329[758]. Il se pourrait que le contexte polémique de cette allusion puisse avoir conduit à une certaine exagération des prix effectivement pratiqués. Toutefois, Cléomène (Ps-Aristote, Économique, 2.33e) vendait alors le grain à l'exportation (sitos – il faut peut-être cependant penser alors au froment) au prix record de 32 drachmes, ce qui serait l’équivalent de 40 drachmes le médimne si l’unité de référence était effectivement l’artabe égyptienne – mais G. Le Rider préfère voir dans ce prix plutôt une référence au médimne[759]. Le but était explicitement de maximiser les bénéfices tout en vendant des quantités de grain aussi faibles que possible – car à ce prix là, il faut penser qu'il ne devait guère y avoir d'acheteurs. L’Egypte connaissait elle-même en effet une crise de la production de grain, même si elle était plus modérée qu'ailleurs, et Cléomène se devait d'en tenir compte en limitant les exportations. Néanmoins, en établissant un monopole à l’exportation, il pouvait se permettre de tirer un bénéfice important même en exportant des quantités faibles. Ces prix exceptionnellement élevés furent donc effectivement pratiqués, mais seulement pendant une période limitée d'extrême tension sur le prix et ne concernèrent en définitive que les quantités fort réduites alors effectivement disponibles. Bien qu’on ne puisse nullement établir un “prix standard du grain”[760], les prix en étaient d'ordinaire à des niveaux (variables) beaucoup plus bas.
Il faut relever qu’au début du iiie s., en 282, le prix du médimne de froment à Délos évolue entre 4 dr. 3 ob. et 10 dr. sur les neuf premiers mois de l'année (et sans doute davantage à la fin de l’année, mais les chiffres manquent pour les trois derniers mois, où en lieu et place on distribue de l'orge)[761]. En Égypte, au iie s., le prix courant du froment était de 2 dr.[762] A Gazôros, en Macédoine, au début du iiie s., un bienfaiteur assure un prix du froment de 2 dr. 4 ob. le médimne et un prix de l’orge de 1 dr. 4 ob.[763] Aussi, pour peu que les commerçants aient pu eux-mêmes s’approvisionner sur des marchés où les prix étaient restés bas (Sicile, Pont, Cyrénaïque[764],) avec 5 dr. pour la kathestèkuia timè d'Athènes en 330/329 on était encore certainement à des prix qui ménageaient une marge intéressante (mais non plus spéculative) aux importateurs, prix d'achat et coût du transport compris. On pourra rapprocher ce prix de la vente à 6 dr. le médimne du produit de l'aparchè d'Éleusis en 329/328[765]. C'est sans doute un peu au dessous de 6 dr. que, vers 300, les agoranomes d'Éphèse persuadent le Rhodien Agathoklès de vendre sa cargaison[766]. En outre, les fluctuations des prix déliens de 282, donc dans la même année, fournissent le meilleur parallèle à la situation d'Athènes en 330/329 : lorsque Chrysippos évoquait habilement la montée des prix jusqu'à 16 dr. (i.e. certainement compte tenu des profits des détaillants, donc à un prix sensiblement plus élevé que ce qu’avait été la kathestèkuia timè du moment, qui, quant à elle, correspondait aux prix de gros), puis rappelait qu'il avait vendu le grain à la kathestèkuia timè de 5 dr., il induisait un effet psychologique sur ses auditeurs (et jusque dans l'esprit des critiques modernes) pour mieux montrer ce qu'avait été sa générosité dans un climat général de disette. Les deux prix ne sont donc pas comparables, cela pour deux raisons : d’une part le décalage entre un prix de détail et un prix de gros, d’autre part une période de pic du marché et un période où le prix tendait à revenir à une valeur ordinaire. Notre hypothèse du décalage chronologique entre les deux prix invoqués par Chrysippos nous paraît rendue certaine par le décret pour Hérakleidès, puisque l'on sait donc que Chrysippos n’avait pas été le premier à vendre au prix de 5 dr., mais seulement un de ceux qui avaient imité Hérakleidès, dont le fait qu’il puisse de flatter d’être le premier à avoir accepté ce prix suffit à montrer qu'il avait eu nombre d’émules. Ces derniers en revanche (dont Chrysippos, qui ne fait mention de rien de tel) n’avaient pas reçu les honneurs dont Hérakleidès avait pu bénéficier. Les termes de la vente n'impliquent nullement que Chrysippos ait en aucune façon vendu à perte et qu’il ait existé simultanément un prix du grain à 5 dr. le médimne et un autre à 16 dr. En revanche, du moins en période de crise aiguë, il y avait bien deux prix de détail, d’une part celui des ventes organisées par les marchands à la kathestèkuia timè, d’autre part celui du marché libre, mais la différence entre eux était sans doute bien moindre que les 11 dr. que Chrysippos n’invoque que pour mieux capter la faveur de son auditoire.
Notons encore que dans le cas de l'inscription IG, II2, 903[767], le commerçant qui acceptait de vendre à la cité l'huile qu’il destinait au marché libre faisait peut-être une perte sur la taxe trop élevée qu’il avait déjà acquittée mais ne faisait pas pour autant une perte sur la vente, car tout indique qu’il avait seulement accepté de diminuer sa marge, et non à proprement parler de “vendre à perte”[768], ce qui aurait été le cas s'il n'était même pas rentré dans les fonds qu'il avait engagés (prix d’achat et coût du transport). Mais, de nouveau, la vente de toute la cargaison en une seule fois, avec le gain de temps que cela représentait par rapport à une vente à une série de détaillants, peut avoir suffi à emporter la décision : l’acheteur en gros se voit toujours accorder un rabais par rapport à celui qui achète en plus petites quantités. La défense des marchands de grain accusés par le client de Lysias reposait précisément sur l'idée qu’en effectuant un achat collectif auprès des importateurs ils faisaient pression sur les prix[769]. C'est aussi ce que souligne le Ps-Aristote à propos des achats massifs de grain, huile, vin et autres denrées effectués par les gens d'Héraclée du Pont (ils revendirent ensuite eux-mêmes ces denrées à leurs soldats pendant la campagne menée contre les tyrans du Bosphore)[770] : Τοῖς δὲ δὴ ἐμπόροις καλῶς εἶχε μὴ κοτυλίζειν, ἀλλ’ ἁθρόα τὰ φορτία πεπρᾶσθαι. “(Ceci) faisait l’affaire des marchands, qui préféraient avoir vendu leur cargaison en gros plutôt qu’en détail”. En outre, pour revenir à l'inscription d’Athènes, l'espoir de quelque récompense consentie de la part des Athéniens (espoir qui ne fut pas déçu puisqu'Hérakleidès bénéficia effectivement d'un décret honorifique) peut également avoir contribué à justifier l'acceptation de la proposition faite par les magistrats.
La distinction établie entre τάττειν et καθιστάναι, le premier terme s'appliquant “au prix imposé à l'ensemble du marché ou aux ventes régulières de la cité”, et le second désignant “le prix établi pour les ventes publiques occasionnelles” ne paraît donc pas pertinente[771]. En fait, les deux verbes font référence à des actions qui ne se situent pas au même niveau. La différence véritable tiendrait plutôt au fait que, dans un cas, il s'agit d'une allusion à une action ponctuelle (l'acte de fixation d'un niveau de prix), dans le second à l’installation d'un état permanent après qu'une action ponctuelle a modifié un état antérieur (la détermination d'un prix permanent, d’un prix de référence). La démonstration précédente a en outre montré que la différence entre les deux types de prix était mal adaptée à la description précise des divers processus de vente auxquels nos sources font référence : la différence n'est pas entre des ventes qui auraient été “régulières” et d'autres qui n'auraient été qu’“occasionnelles”, mais entre des ventes de grain appartenant à la cité et des ventes à prix coûtant effectuées par des commerçants privés.
Le prix des ventes directes aux citoyens assurées par les importateurs n'était donc pas un prix spécial à ce type de vente. Lorsque Chrysippos signale qu'il a importé plus de dix mille médimnes de froment et en a assuré la distribution au Pompéion à la kathestèkuia timè de cinq drachmes, il combine ainsi deux “actes de bienfaisance” auprès du peuple athénien : d’une part l'importation de grain au prix souhaité par la cité, d’autre part la prise en charge de la distribution de ce grain aux citoyens au prix de gros. Si le prix de la vente directe aux citoyens se trouve donc être le prix de gros, cela ne signifie pas que le prix de référence, la kathestèkuia timè, ait été fixé pour être le prix de ces seules ventes encadrées par la cité.
La kathestèkuia timè n’était pas davantage un prix fixé arbitrairement par l'autorité publique et déconnecté des prix du marché international. Au reste, on ne voit guère comment cela aurait été possible : si le prix imposé par la cité d’Athènes avait été notoirement trop bas, on ne voit pas ce qui aurait obligé les commerçants à vendre leur grain à Athènes. A coup sûr, cette mesure aurait même été totalement contre productive, détournant les commerçants de la place d'Athènes et provoquant de la sorte une nouvelle hausse du prix du grain. En fait, l'objectif réel de l’organisation de la vente réservée aux citoyens était double : 1) Ces ventes leur assuraient un droit de préemption au détriment des autres catégories de la population, métèques ou affranchis et étrangers de passage, qui quant à eux devaient s’approvisionner au marché libre, sur l’agora, donc avec les quantités “restantes” des importateurs (on remarquera que, s’agissant d'Hèrakleidès, le texte précise qu’il a “importé du grain” [σῖτον ἄγων, IB 1. 55-56 et IIA 1. 68] et qu’il a “contribué” à l’alimentation du peuple pour 3 000 médimnes, soit la cargaison d'un navire de tonnage moyen, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’il avait vendu tout le grain qu'il avait importé cette année-là sous forme de vente directe aux citoyens). En outre, tandis que les citoyens pouvaient toujours s’approvisionner au marché libre s'ils jugeaient que les quantités mises à leur disposition par la vente réservée étaient insuffisantes pour leurs besoins, les autres catégories de la population n’avaient accès quant à elles qu’au seul marché de l'agora. 2) L'autre intérêt était d’assurer aux citoyens une vente au prix de gros, tandis que, sur l’agora, le prix était majoré du bénéfice des revendeurs au détail, que la cité essayait de limiter, mais dont le plaidoyer de Lysias Contre les marchands de blé de 386 suffit à montrer combien la tâche était difficile[772].
On voit aussi la différence entre les ventes assurées aux citoyens à la charge des marchands importateurs et celles qui étaient effectuées au moyen de grain appartenant directement à la cité. Dans les ventes réservées aux citoyens du type de celles qui apparaissent dans le C. Phormion, c’étaient les importateurs eux-mêmes qui assuraient la distribution. Il n'en allait pas de même dans le cas où la cité vendait son propre grain. La loi athénienne de 374/373 précise qu’une partie du grain produit à Lemnos, Imbros et Skyros devait être livrée à Athènes à titre de taxe et vendue sur l'agora, le prix étant fixé par l'assemblée[773] : ὁ δὲ δῆμος ταξάτω τὴν τ[ι]|μὴν τῶν πύρων καὶ τῶν κριθῶν ὁπόσου χ[ρ]|ὴ πωλεν τοὺς αἱρεθέντας, “que le peuple fixe le prix du froment et de l'orge auquel les commissaires doivent en faire la vente”. Ces commissaires désignés ἐξ άπάντων τῶν ἐν τῆι [ἐκ]|κλησίαι (1. 37-38) étaient donc des citoyens athéniens spécialement nommés à cet effet[774]. Pour ce qui est du niveau des prix, dans le cas où la cité vendait son propre grain, elle pouvait en fixer elle-même le montant[775]. Dans le cas de la loi attique de 374/373, R. S. Stroud souligne à juste titre que, au sein de la cité, il existait nécessairement des intérêts contradictoires, les pauvres devant souhaiter un prix à leur portée, les plus aisés pouvant au contraire souhaiter financer à bon compte la caisse des stratiôtika[776] : on doit donc imaginer que. pour que l'acquisition de ce grain public soit attractive, la cité devait sans doute vendre son grain à un cours légèrement inférieur à celui du marché, soit au prix courant sur l’agora, soit au montant de la kathestèkuia timè définie pour les prix de gros sur l'emporion – et en tout cas ne dépassant pas cette kathestèkuia timè si, en période de crise, avaient lieu parallèlement des ventes effectuées par les importateurs au “prix officiel” comme lors de la vente à laquelle fait allusion le C. Phormion.
On voit qu’on ne saurait donc suivre l'idée selon laquelle les prix des “ventes publiques occasionnelles” (en réalité les ventes effectuées par des commerçants privés, mais encadrées par la cité et à prix fixé par elle), auraient créé une dynamique particulière et auraient à leur tour influencé les prix sur l’agora[777]. En fait, la vraie question paraît être celle de la portée même de la kathestèkuia timè définie pour le grain. S’appliquait-elle seulement aux ventes effectuées par des commerçants privés mais encadrées par la cité, du type de celles effectuées par Hèrakleidès ou Chrysippos et son frère, ou bien concernait-elle aussi le grain vendu aux détaillants à l’entrée de l’agora ? L. Migeotte a démontré que les ventes et distributions publiques effectuées directement par la cité ne jouaient qu'un rôle secondaire dans la consommation des citoyens[778]. Il s'agissait là plutôt d’un élément d'appoint, sans doute toujours précieux comme le sont toutes les “primes”, mais en aucun cas le pain quotidien des citoyens. En revanche, les ventes de grain effectuées par des commerçants privés mais encadrées par la cité étaient certainement beaucoup plus importantes. Les chiffres qui sont conservés dans les inscriptions – 3 000 médimnes pour Hèrakleidès, 10 000 pour Chrysippos et son frère, mais aussi 8 000 puis 4 000 médimnes vers 320 par un commerçant dont le nom est perdu[779] – sont déjà révélateurs de quantités massives. En outre, comme on l’a vu. l'inscription en l'honneur d'Hèrakleidès montre qu'il n’était que le premier d’une longue série de marchands qui, à sa suite, livrèrent leur grain au prix fixé de 5 drachmes. On se saurait douter qu’en ces périodes de difficulté c’était peut-être la majorité du grain parvenant au Pirée qui de la sorte était détournée du marché libre pour faire l'objet des distributions à prix fixe. Dès lors, il y a peu de chances pour que le prix de gros du grain vendu à Athènes ait été double, l’un étant le prix destiné aux ventes aux citoyens, l’autre (plus élevé) celui qui était consenti aux détaillants à l’entrée des agoras. Il faut bien plutôt considérer que le prix négocié par les magistrats valait aussi pour les ventes aux détaillants. Vu les processus parfaitement identiques du transport du grain (ce n’est que le lieu de vente finale du grain qui changeait, selon qu'il était destiné soit aux seuls oikoi citoyens, soit ouvert à tout le monde à l’agora), il y a tout lieu de penser que le prix fixé pour les ventes encadrées par la cité valait aussi pour les ventes aux sitopôlai. Le prix qui était négocié par les magistrats était en fait un prix global à l'importation : d'où les formulations du C. Dionysodôros, et les allusions aux kathestimenai timai sur la place d’Athènes. L’inscription de Rhamonte montre un processus de revente sans bénéfice, mais de grain manifestement acheté à la kathestimenè timè, comme aurait pu le faire n’importe quel détaillant auprès d'un importateur : qu’il s’agisse d’un stratège ne change rien à l’affaire. C'est la raison pour laquelle tous les marchands en gros savaient que s’ils venaient à Athènes ils vendraient à tel niveau de prix – et non pas selon deux échelles de prix différentes, pour le grain vendu au peuple et pour le grain vendu sur l’agora au marché libre.
Si la kathestèkuia timè concernait donc en fait certainement tous les prix de gros, la négociation en vue de la vente directe de grain aux citoyens au prix de gros n'en constituait pas moins un élément clé dans le dispositif visant à établir les prix à un niveau raisonnable, bref à faire baisser le niveau des prix officiels. En se comportant comme un acheteur collectif, i.e. en organisant des ventes encadrées par la cité et destinées aux seuls citoyens, la cité pesait aussi sur le cours du grain (ou de l'huile) puisque les commerçants étaient tentés d’abaisser leurs prix dans la certitude où ils étaient de vendre rapidement et d’un seul coup toute leur cargaison. C’est certainement aussi entre autres pour faire pression sur les prix dans les périodes difficiles de la lin de l'hiver et du printemps que la cité avait institué un fonds de grain approvisionné par les taxes sur les productions de Lemnos, Imbros et Skyros, comme le montre la loi de 374/373. Dans la mesure où le “prix officiel” négocié valait aussi pour les ventes aux détaillants (les sitophylaques veillant en outre sur la marge prise par les détaillants à la revente), c'était donc l’ensemble des prix des denrées de base dont on essayait de la sorte d’empêcher la hausse excessive et spéculative, autant que faire se pouvait en fonction des arrivages extérieurs. En fait, le comportement de Cléomène était donc symétrique de celui d'Athènes, puisque, quant à lui, il avait établi un prix unique du grain à l’exportation, cette fois dans le but d’obtenir un prix aussi élevé que possible.
La manière dont, vers 386/385, le plaideur du C. les marchands de blé de Lysias évoque les achats des marchands locaux auprès des importateurs peut laisser penser qu'il n'existait à cette date aucune fixation de prix officiels du grain en gros. Il est vrai cependant qu'un fragment du même Lysias fait sans doute allusion à un prix taxé : οὔτε τιμῆς τεταγμένης πωλοῦσιν, ἀλλ’ ὡς δύνωνται πλειστηριάσαντες πλείστου ἀπέδοντο “Ils ne vendent pas davantage au prix fixé mais ont vendu très cher après avoir fait monté le prix au plus haut niveau qu'ils l'ont pu”[780]. Malheureusement, comme l’a noté L. Migeotte, on ne peut tirer de conclusions fermes de ce fragment isolé[781].
On peut donc maintenant affirmer que, au moins dans la deuxième moitié du ive s. et la première moitié du iiie s. (avant et après cette période aucune source ne nous informe de manière non équivoque), la cité d'Athènes fixait donc un prix officiel de la denrée de première nécessité qu’était le grain. Il n'y a nulle raison de penser que l’établissement d'un prix officiel de cette denrée soit intervenu seulement lors des périodes de crise – à moins de ne considérer que chaque année pouvait voir naître une période de crise. Les différentes dates auxquelles il est fait mention de kathestèkuia ou kathestimenè timè ne paraissent nullement obliger à conclure que ce ne soit que dans des circonstances tout à fait exceptionnelles que l'on ait eu recours à cette procédure. 330/329 (Syll. 3, 304 et C. Phormion) ; vers 320 (IG, II2, 400) ; 302/301 (IG, II2, 499, restitution très vraisemblable) ; époque de la guerre de Chrémonidès (Bielman 1994, nº 24) : la répétition est manifestement l'indice d'une pratique habituelle, qui apparaît dans nos sources surtout (mais peut-être pas exclusivement) dans les périodes de crise frumentaire tout simplement parce qu’alors plaidoyers ou inscriptions mettent en évidence des pratiques dont la perte des archives des cités nous prive de la connaissance en temps ordinaire.
Deux questions se posent alors : Qu’en était-il à Athènes pour d'autres denrées importées en gros comme le vin ou l’huile ? Les cités autres qu'Athènes pratiquaient-elles elles aussi un système de prix officiel ? A ces deux questions, pour les mêmes raisons de manque de sources archivistiques déjà évoquées, il n’est pas aisé de répondre avec précision, mais quelques éléments de réponse peuvent cependant être avancés. Dans l’état actuel des choses, ce n'est que pour le grain, denrée vitale pour la survie de la cité, qu'un prix officiel est attesté à Athènes, même si l'on a vu que, pour l'huile, les magistrats pouvaient être amenés à pratiquer des interventions directes sur les marchés : toutefois, dans l’inscription IG, II2, 903, de c. 175-170, la cité achète elle-même l'huile au marchand, tandis que, comme on y a insisté, pour les ventes encadrées de 330/329 la cité se contentait de contraindre les marchands à vendre eux-mêmes aux citoyens au prix de gros. La différence trouve sa justification dans la nature des produits en question. La tâche pouvait être plus aisée dans une petite cité mais, du moins à Athènes, la collectivité avait tout intérêt à laisser les importateurs transporter eux-mêmes puis vendre les énormes quantités de grain destinées à l'alimentation d'une grande cité. La cité d'Athènes assurait certes occasionnellement des ventes directes (ainsi, ce sont des commissaires nommés par la cité qui organisent la vente du grain des îles dans la loi de 374/373, mais alors aussi le transport est laissé à la charge d'un fermier). Cependant, même en cas de disette, elle préférait laisser l’ordinaire des ventes de grain entre les mains des commerçants privés. Pour l'huile, produit de plus grande valeur, consommé dans des quantités qui, en volume, étaient considérablement plus limitées, aussi d'une manipulation beaucoup plus aisée (donc moins onéreux en temps de manutention et en volume de stockage), la cité pouvait plus facilement être tentée de prendre en charge elle-même la vente[782].
Quant à la question de savoir si d'autres cités pratiquaient le système des “prix officiels” de la même manière qu’à Athènes, on a vu que le C. Dionysodoros incitait à penser que la notion de “prix de référence” sur une place donnée était chose courante. Mais y avait-il pour autant un “prix officiel institutionnalisé” comme à Athènes ? Nos sources, pour le moment, inciteraient à répondre de manière négative, ce qui, comme on le sait, ne veut pas dire que leurs agoranomes ou autres magistrats commerciaux n'intervenaient pas auprès des commerçants pour obtenir des importateurs des prix plus favorables. Au demeurant, il était toujours possible d'avoir recours à des procédures autoritaires de réquisition. On songe ainsi aux livraisons de grain obligatoires et à prix fixe auxquelles, sans doute au ive s., la cité de Sélymbria contraignit les particuliers[783] : ἐψηφίσαντο τῇ πόλει παραδοῦναι τοὺς ἰδιώτας τὸν σῖτον τῆς τεταγμένης τιμῆς, ὑπολειπόμενον ἕκαστον ἐνιαυτοῦ τροφήν εἶτα ἐξαγωγὴν ἔδωκαν τῷ βουλομένῳ, τάξαντες τιμὴν ἣν ἐδόκει καλῶς ἔχειν αὐτοῖς “Ils décrétèrent que les particuliers livreraient leur grain à la cité au prix fixé, chacun ne gardant chez soi que la nourriture d’une année. De ce grain, il donnèrent ensuite licence d’exportation à qui en faisait la demande, après avoir fixé le prix qui leur paraissait convenable”. On remarquera que la τεταγμένη τιμή du grain fixée par la cité de Sélymbria n’est pas sans évoquer la καθεστηκυῖα τιμή d'Athènes pour la même denrée. Cependant, il semble qu'il y ait bien là une différence : pour autant qu'on puisse en juger du fait du laconisme de notre source, le prix fixé à Sélymbria ne l'était, semble-t-il, que de manière ponctuelle et limitée dans le temps, pour une opération spécifique, ce qui n’était évidemment pas le cas à Athènes où le prix était fixé en permanence. En outre, à Sélymbria, le prix fixe concernait ce dont la cité pouvait avoir la maîtrise, i.e. les livraisons obligatoires effectuées par les particuliers ou les exportations[784]. Il en allait autrement à Athènes où ce prix concernait les importations de grain, donc un prix négocié avec les emporoi.
La différence entre Athènes et les autres cités donne à réfléchir. On a jusqu'ici insisté sur le fait que tendanciellement c'était l’offre, i.e. les importateurs, qui étaient dans une position plus favorable, tandis que la demande, soit la population des cités pour qui l'approvisionnement en grain était une question de survie pure et simple, était dans une position désavantageuse. Situées sur un passage obligé des routes de navigation. Byzance ou Chalcédoine pouvaient prendre des mesures de réquisition à l’égard des emporoi, ainsi que le montrent deux épisodes rapportés par le Ps-Aristote[785]. Pour les mêmes raisons, Lampsaque pouvait s’autoriser à fixer autoritairement le prix de vente des principales denrées et lever ainsi une taxe ad valorem de 50 %[786]. En revanche, semblable en cela à n’importe quelle autre cité, l’Athènes du ive s. ne pouvait se permettre de se brouiller avec les importateurs de grain, comme le montre le ton obséquieux du plaidoyer de Lysias C. les marchands de blé, qui diffère radicalement du ton employé à l’égard des revendeurs locaux, contre lesquels le plaideur réclame la peine de mort pour accaparement[787]. Toutes choses égales cependant, Athènes était dans une position bien plus favorable que les autres cités, d’abord parce qu’elle représentait de très loin le plus gros marché de consommation, celui où les commerçants étaient donc à peu près toujours assurés de pouvoir vendre leur cargaison, et parce que la richesse de la cité faisait que c’était là que l’on pouvait escompter trouver une demande solvable. En outre, pour un commerçant, Athènes présentait l'avantage d’offrir une grande variété de marchandises à réexporter, ou sinon d’offrir la possibilité d’emporter un numéraire accepté partout : c’était déjà l'un des thèmes des Poroi de Xénophon[788]. Telle est sans doute la raison pour laquelle la cité put mettre en place d’une part une réglementation aussi contraignante pour les importateurs que celle qui est décrite par Aristote (Ath. pol., 51.4) pour le transport du grain sur les agoras du Pirée et de la ville d’Athènes, d’autre part le système des prix officiels, qui représentait aussi une forme de pression sur les prix pour les importateurs. Avec un arrière-plan identique, la spécificité d’Athènes, qu’il faut lier à sa taille et à sa richesse, apparaît encore une fois de la manière la plus nette.
On pourra cependant encore légitimement s’interroger sur la validité du parallèle développé précédemment entre Athènes et l'Égypte. Il y a là une interrogation possible à laquelle il convient de donner une réponse. Comment en effet concilier l'aspect contraignant et normatif que l’on sait être celui du royaume lagide avec le cadre d'une cité comme Athènes ? On a vu que dans le cadre de la cité comme dans le monde de l'économie royale administrée de l'Égypte lagide, on retrouve une distinction entre d'une part des “prix officiels” (fixés), d'autre part des prix “libres”. La différence est néanmoins bien réelle. 1) Pour ce qui est des “prix officiels” dans le cadre des cités, où les acteurs, bien souvent étrangers à la place où les ventes s'opéraient, étaient libres de leurs actes et de leurs transactions, la kathestèkuia timé n'était en fait qu'un prix de référence, qui en outre s'appliquait aux prix de gros, même si naturellement les prix de la vente au détail étaient étroitement dépendants de ces derniers. En revanche dans le cadre clos et autoritaire du royaume lagide, les “prix officiels”, pour le gros ou le détail, avaient valeur contraignante et les habitants de la chôra devaient s'y soumettre rigoureusement. 2) Pour ce qui est des prix “libres”, on peut établir un parallèle entre, d'une part, l'agoranome d'une cité – et aussi, de manière encore plus éclairante, les sitophylaques athéniens – et, d’autre part, l'économe de nome (avec son subordonné l'agoranome du nome), à condition de souligner aussi les différences dans leurs responsabilités. En dehors des cas où un tarif était autoritairement fixé par la cité (et dans ce cas on ne doit pas douter que le prix fixé avait valeur contraignante), l'agoranome d’une cité n'avait ordinairement pour fonction que de veiller aux majorations de prix “excessives” dont les commerçants pouvaient se rendre responsables (ce qui suppose tout de même une notion implicite de “juste prix”). En revanche, le parallèle avec le rôle des sitophylaques athéniens, tel qu’il nous est décrit par Aristote, se révèle plus étroit[789] : οὗτοι δ’ ἐπιμελοῦνται, πρῶτον μὲν ὅπως ὁ ἐν ἀγορᾷ σῖτος ἀργὸς ὤνιος ἔσται δικαίως, ἔπειθ’ ὅπως οἵ τε μυλωθροὶ πρὸς τὰς τιμὰς τῶν κριθῶν τὰ ἄλφιτα πωλήσουσιν, καὶ οἱ ἀρτοπῶλαι πρὸς τὰς τιμὰς τῶν πυρῶν τοὺς ἄρτους, καὶ τὸν σταθμόν ἄγοντας ὄσον ἄν οὗτοι τάξωσιν. ὁ γὰρ νόμος τούτους κελεύει τάττειν “(Les sitophylaques) veillent d'abord à ce que le grain brut mis en vente sur l’agora se vende au juste prix, ensuite à ce que les meuniers vendent les farines en fonction du prix de l’orge et les boulangers les pains en fonction du prix du froment, des pains qui auront le poids qu’ils auront eux-mêmes fixé ; en effet, la loi leur enjoint de procéder de la sorte”. La procédure de détermination de la marge prévue par la loi athénienne correspond étroitement au pouvoir contraignant des économes de nome de fixer par avance la marge dont pourraient bénéficier les commerçants vendant les produits sur le marché “libre” – on relèvera aussi jusque dans le détail du vocabulaire employé le parallèle entre la Constitution des Athéniens (51.3-4) et le PRevLaws (col. 50, 18-19) : respectivement τάττειν et ἀναγκάζειν (pour les épimélètes du port, 51.4) et τάσσειν et συναγκάζειν (pour les économes de nomes).
En Égypte, la différence entre les hestèkuiai timai et les prix libres tenait en fait à ce que les premiers étaient fixés par ordonnance de l'autorité centrale et étaient les mêmes pour toute l'Égypte (avec éventuellement une réserve faite pour Alexandrie et la Libye, comme on l’a vu pour l'huile), tandis que les “prix libres” avaient pour caractéristique d’une part que leur prix de gros n'était pas fixé autoritairement, d'autre part que la marge que les commerçants pouvaient prendre était certes fixée par l'autorité, mais au niveau du nome, par l'économe, ce qui laissait à ce dernier une marge d'appréciation pour tenir compte des conditions locales et sans doute aussi un certain espace de négociation aux producteurs et commerçants locaux (le même espace de négociation existait sans doute entre revendeurs de grain et sitophylaques sur les agoras d’Athènes et du Pirée). A Athènes, on retrouve une différence entre kathestèkuiai timai et “prix libres” qui étaient en réalité aussi sous surveillance, mais le mode de détermination et la valeur des “prix officiels” n’étaient pas les mêmes qu’en Égypte. Bien que le vocabulaire employé soit interchangeable (kathestèkuia/ hestèkuia timè, kathestimenè timé), la différence entre la liberté du monde des cités et la contrainte de la chôra lagide apparaît nettement : des mots identiques renvoient à des réalités en partie semblables (fixation d'un prix par l'autorité publique), en partie différentes (s’agissant de la kathestèkuia timè, valeur contraignante ou seulement indicative d'un optimum souhaité).
Dans les cités grecques autres qu’Athènes, les demandes répétées des agoranomes auprès des commerçants importateurs de grain visaient à persuader ces derniers de vendre leurs denrées au prix qui paraissait être le “juste prix”, i.e. un prix qui était acceptable par la population et qui en même temps réservait une marge raisonnable aux marchands. A Athènes, dans la deuxième moitié du ive s. et la première moitié du iiie s., la fixation du cours du grain importé obéissait à une procédure plus formelle, celle de l’établissement d’une kathestèkuia timè, un “prix officiel” du grain à l'importation. Ce prix était réajusté périodiquement en fonction de la loi de l’offre et de la demande, mais la procédure permettait de faire pression sur les prix puisque c’est la cité, par l'intermédiaire de ses magistrats, qui négociait globalement les prix. C'est ainsi, nous semble-t-il, qu’il est possible de rendre compte au plus près des sources, en reprenant la piste ouverte par Ad. Wilhelm et L. Migeotte (prix fixé par la cité et non pas résultante simple de la loi de l'offre et de la demande, “cours au jour le jour”), mais en donnant à l'opération de fixation du prix par la cité un sens et une portée profondément différents. Le prix fixé n’était pas celui de “ventes publiques occasionnelles” (ce concept doit être remplacé par celui de “ventes par des marchands privés, encadrées par la cité”) : il correspondait au prix de gros à l’importation sur la place d’Athènes.
Tendanciellement, la kathestèkuia timè négociée par la cité variait à la hausse ou à la baisse en fonction des quantités offertes sur le marché. C’est toute la différence entre l'hestèkuia timè stable de l'Égypte lagide et la kathestèkuia timè variable d’Athènes : en Egypte, l’autorité royale avait une maîtrise totale de l’offre, puisqu’elle contrôlait les cultivateurs de la chôra. Rien de tel bien sûr pour la cité d’Athènes, qui, s’agissant du grain, n’avait aucun moyen de contrôle sur la plus grande partie de l’offre[790]. Bien que les agents économiques soient des hommes libres et des citoyens, et non des paysans soumis à la contrainte comme c’était en revanche le cas en Égypte, le contraste avec ce que l'on voit pour des productions locales, comme le poisson ou la boucherie, où la cité était susceptible de contrôler étroitement les prix, est déjà à cet égard tout à fait éloquent[791]. Cela ne signifie pas que, à Athènes, la kathestèkuia timè suivait au jour le jour les modifications du rapport de l'offre et de la demande. Elle était établie de manière volontariste par la cité dans le sens de ses intérêts, tout en tenant compte globalement de la loi de l'offre et de la demande. Concrètement, cela signifie que si les cours sur le marché libre étaient exagérément montés mais qu’on savait que le marché pouvait se rétablir à des niveaux sensiblement plus bas en fonction d'arrivages attendus ou qu'on était allé volontairement solliciter, la cité pouvait anticiper sur l’évolution des prix et établir une kathestèkuia timè à des niveaux plus bas que les cours de vente précédents et il revenait aux magistrats du port de persuader les importateurs d'accepter ce nouveau cours. L’intérêt de l’établissement d’une kathestèkuia timè était aussi que le niveau des prix de gros évoluait par paliers successifs, et non pas au jour le jour.
On osera enfin une comparaison avec le marché du pétrole de le fin du xxe s„ qui nous paraît pleinement justifiée vu le parallèle entre les situations de rapports de force entre acheteurs et vendeurs et leurs renversements en raison des fluctuations des quantités offertes sur le marché. L'Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP, en anglais : OPEC) définit ce que l'on appelle un “prix affiché”, qu'elle demande aux états producteurs de respecter dans leurs ventes sur le marché libre. Ces “prix affichés”, dits aussi “prix postés” ou “prix officiels”, correspondent aux prix établis pour des contrats à long terme[792]. Avec l’émergence de l'ΟΡΕΡ dans les années 1970, la hausse de ces prix officiels devint l'arme du cartel des pays producteurs membres de l'OPEP pour augmenter leurs revenus, qui connurent alors une hausse considérable[793]. Le retournement des rapports de force en faveur des pays consommateurs dans les années 1980 a privilégié les prix du marché libre (dits prix “spot”), qui correspondent à des contrats à court terme et suivent étroitement la loi de l'offre et de la demande[794]. Depuis lors, bien qu'ils aient pourtant varié à la baisse puis à la hausse, les prix officiels de l'OPEP restent d'ordinaire trop élevés par rapport au marché et ne sont plus respectés par la plupart des pays producteurs, qui consentent chacun des rabais importants sur le “prix affiché” et ne limitent pas leur production comme il le leur est demandé par l'organisation à laquelle pourtant ils appartiennent[795].
Si l'on inverse la perspective et si l’on considère que vu les conditions de la production du grain dans l'antiquité, c’étaient tendanciellement bien plutôt les vendeurs de grain que les acheteurs qui se trouvaient en position de force, on comprend mieux ce que pouvait être, cette fois du côté des acheteurs, l'intérêt d’établir un “prix officiel”, que la rupture des approvisionnements pouvait rendre caduc (le “prix officiel” était alors inéluctablement entraîné à la hausse), mais que l'on s’efforçait de ramener à des niveaux raisonnables dès que l'horizon commençait à s'éclaircir et que des quantités plus importantes étaient susceptibles d'être livrées. Même s’il ne faut pas pousser le parallèle trop loin, cette notion de “prix officiel” n'est donc pas si éloignée de ce que l'on peut trouver dans certaines pratiques commerciales contemporaines où un État, ou un groupement d’états, s’efforce de contrecarrer, sans vraiment y parvenir durablement, les oscillations du marché.
Ce texte magistralement publié par R. S. Stroud (1998) montre que, dès 374/373 au moins Athènes, pouvait prendre des mesures de gestion particulièrement soigneuses en matière de stockage et de vente du grain[796]. Sur tous les points, l'éditeur a fourni un ample commentaire, tout en invitant dans sa conclusion à prolonger le débat. C’est dans dans cet esprit que nous voudrions faire quelques remarques suggérées par ce beau document.
La loi attique de 374/373 περὶ τῆς δωδεκάτης τοῦ σίτου τῶν νήσων (1. 3-4) prévoyait : ὅπως ἂν τῶι δήμωι σῖ[το]|ς ἦι ἐν τῶι κοινῶι, τὴν δωδεκάτην πωλ[εῖ]|ν τὴν ἐν Λήμνωι καὶ Ἴμβρωι καὶ Σκύρω[ι κ]|αὶ τὴν πεντηκοστὴν σίτο (1. 6-8). La dôdekatè, le “douzième” correspondait à un taux de 8 1/3 %, la pentèkostè sitou à un taux de 2 %. Selon R. S. Stroud, ces taxes devaient être payées en nature et collectées dans les îles[797].
Revenant sur ces questions, E. M. Harris[798] considère cependant, certainement à juste titre, que la pentèkostè sitou du texte était tout simplement l'habituelle taxe du cinquantième, payée en argent sur les denrées entrant au Pirée. Il est vrai que la formule initiale “afin que le peuple ait du grain sur le marché public” paraît certes bien s'appliquer au premier terme, le grain des îles, mais plus mal au second, la taxe du cinquantième. Mais il s'agit d'une formule à caractère très général et la vente de la ferme de la pentèkostè du grain – le grain importé en général, pas seulement le grain des îles – trouvait naturellement sa place dans une loi dont l'essentiel était consacré à la vente de la ferme du grain des îles. La pentèkostè sitou était donc la taxe en argent connue sous le nom de “cinquantième du grain”, et non “the 2 % tax in tenus of grain”, comme l'aurait voulu R. S. Stroud (trad. p. 9 et comm. p. 38-39).
Mais, pour ce qui est de la dôdekatè, E. M. Harris l'identifie avec une taxe (en argent également) qui aurait été exigée par les Athéniens sur les cargaisons en transit dans les îles, ce qui aurait encouragé les marchands à approvisionner le marché local, puisqu'ils auraient fait un bénéfice en payant seulement la pentèkostè au lieu de la dôdekatè. Cette notion de “taxe de transit” et ce raisonnement sur un différentiel de taux de taxe paraissent cette fois difficiles à soutenir. Le but des Athéniens était d'approvisionner les marchés d'Athènes et du Pirée, celui des îles étant de tout façon a priori largement excédentaire. En outre rien n'indique que le blé en provenance des îles à clérouques ait pu légalement avoir une autre destination à l'exportation que le marché athénien. En fait, cette vision des choses enlève toute cohérence au texte. Même si les sources athéniennes d’époque classique évoquent quant à elles des rentes en nature,[799] il faut apparemment remonter à l’époque archaïque pour trouver mention de taxes en nature (ainsi, selon Philomnestos, qui explique ainsi l'origine du mot sycophante, les amendes et les impôts étaient originellement payés en nature, en figues, vin et huile[800]. On relèvera cependant qu'à Abydos, selon le Ps-Aristote, la cité promit après une guerre civile un remboursement direct, nécessairement en nature, aux métèques qui prêteraient aux cultivateurs en difficulté un capital pour les aider à reprendre leurs activités[801]. Surtout, E. M. Harris n'a pas connu le parallèle de la la loi samienne sur le “vingtième” du grain d’Anaia, qui fournit le parallèle souhaité, aussi bien pour la procédure que pour le formulaire[802]. Pour ce qui est de la dôdekatè sur le grain des îles, il faut donc revenir intégralement à l’analyse de R. S. Stroud.
Le grain des îles devait être vendu à un prix fixé par la cité (cf. 1. 44-46), qui devait tenir compte des intérêts contradictoires des citoyens considérés d'une part en tant que consommateurs et d’autre part comme destinataire collectif des sommes qui seraient versées dans le fonds des stratiôtika[803]. Pour ce qui est des quantités produites par les taxes, les prudentes estimations de Stroud aboutissent aux chiffres de (au moins) 6 200 médimnes de froment et 24 800 d’orge[804]. Pour ce qui est des sommes que pouvait représenter le produit de la vente, R. S. Stroud prend comme base les prix de l'aparchè d'Éleusis de 329/328, soit 6 dr. pour le froment, 3 pour l’orge[805]. Il aboutit aux chiffres de 6 200 x 6 = 37 200 dr. + 24 800 x 3 = 74 400 dr., soit un total de 111 600 dr. ou 18 talents et 1/2[806].
Cependant, les prix de 329/328 sont sans doute un peu trop élevés pour être pris comme base d’estimation. Il ne saurait être question d’entrer ici dans une discussion détaillée sur le niveau des prix qui ne pourrait trouver place que dans une étude spéciale. On a vu que, au début des années 320, le prix du froment dans la partie inférieure de la courbe d'un cycle annuel était de 5 dr. le médimne. En tendance cependant, il s’agissait certainement d’une période de prix déjà élevés (si l'on songe à l’effet inflationniste provoqué par la mise en circulation des trésors de Delphes par les Phocidiens, aux grandes frappes macédoniennes et au premier contrecoup de la monétisation des trésors sur lesquels Alexandre avait mis la main). Pour donner un ordre de grandeur du profit effectué par les Athéniens, nous préférerions donc suggérer un prix de 3 dr. le médimne pour le froment, et. pour l’orge, soit 1 dr. et 3 ob., soit 2 dr.[807] On aurait donc des rentrées respectivement de 18 600 dr. (froment) et 37 200 ou 49 600 dr. (orge), avec un total soit de 55 800 dr. ou 9 talents et 1 800 dr., soit de 68 200 dr. ou 11 talents et 2 200 dr. On pourra retenir un rapport plutôt autour de 10 talents dans les années 370, le chiffre pouvant varier d’année en année en fonction des arrivages, des prix, etc., et n’atteignant un montant de l’ordre de 18 talents que dans les années 320, si les taxes furent maintenues jusqu’à cette date.
Ce chiffre de l’ordre de 10 talents doit alors être rapproché du gain de 15 talents que, selon Démosthène C. Leptinès, 33, les Athéniens auraient fait sur la vente du grain offert par Leukôn dans une année difficile, en 357[808]. L’interprétation du passage mérite qu’on s'y arrête car, semble-t-il, on n'a pas perçu de manière exacte le propos de Démosthène. Dans la série des bienfaits de Leukôn, l’archonte du Bosphore, est en effet signalé entre autres : ἀλλὰ πρωπέρυσιν σιτοδείας παρὰ πᾶσιν ἀνθρώποις γενομένης οὐ μόνον ὑμῖν ἱκανὸν σῖτον ἀπέστειλεν, ἀλλὰ τοσοῦτον ὥστε πεντεκαίδεκ’ ἀργυρίου τάλαντα, ἃ Καλλισθένης διῴκησε, προσπεριγενέσθαι “Mais il y a deux ans, lorsque survint cette disette qui frappa tout le monde, non seulement il vous expédia une quantité de grain considérable, mais en une quantité qui vous permis de tirer de surcroît un bénéfice de quinze talents, dont Callisthénès eut la gestion.” Cette traduction, et l’interprétation qui lui est liée, est différente de celles qui ont été proposées jusqu’ici. Tout d’abord, on doit tenir pour certain que ἀποστέλλω correspond bien à un don spécifique expédié par Leukôn, distinct des privilèges qu’il avait consentis jusqu’alors aux Athéniens (privilège de préemption, exemption de droit de douane à l’exportation du grain, accès non seulement à Bosporos mais aussi au nouvel emporion de Théodosia[809].) En outre, on a compris jusqu’ici qu’Athènes aurait reçu de Leukôn du grain en quantité non seulement “suffisante” (c’est le sens attribué à ἰκανός) pour satisfaire les besoins de la cité, mais avec un “excédent” dont la vente aurait permis de rapporter quinze talents[810]. Cependant, le sens courant de “important”, “considérable” (cf. dict. LSJ II.1) de l'adjectif ἰκανός est mieux adapté dans le contexte.
En tout état de cause en effet, on ne doit pas considérer que le grain reçu aurait été divisé en deux parts, l’une qui aurait “suffi” aux besoins des Athéniens, l'autre dont ils auraient pu disposer librement, et qu’ils auraient même pu réexporter. Le présupposé implicite qui est sous-jacent à cette vision des choses est nécessairement que la partie qui aurait été “suffisante” aurait été distribuée gratuitement, tandis que l'autre aurait été vendue, et dans cette hypothèse on est donc conduit à songer à une réexpédition en dehors d’Athènes, puisqu’on a posé au départ que les besoins des Athéniens avaient été satisfaits. En fait, la rhétorique de Démosthène ne consistait pas à opposer deux utilisations différentes qui auraient été faites du grain de Leukôn mais à insister sur le fait que non seulement les Athéniens avaient pu disposer d'un approvisionnement dans une période de disette, mais qu'en plus le grain de Leukôn qui ne leur avait rien coûté leur avait rapporté de l’argent. C'était là un excellent argument dans un plaidoyer où il s’agissait de s’opposer à la ladrerie de ceux qui, sous prétexte de faire gagner de l’argent à la cité, voulaient supprimer les privilèges qu'elle avait consentis à des bienfaiteurs comme Leukôn, l'archonte du Bosphore.
Pour le don de Leukôn, la meilleure comparaison est celle que l’on peut faire avec le grain de la taxe de Lemnos, Imbros et Skyros. On a vu que, sur lu base de 31 000 médimnes de froment et d'orge, on pouvait raisonnablement penser à un profit sur la vente d'environ 10 talents. Sur des bases analogues – même si le calcul a évidemment une large part d’arbitraire puisqu’on ne sait pas à quel prix fut effectivement vendu le grain de Leukôn –, on voit que ce seraient alors environ 45 000 médimnes, soit la cargaison de 15 navires transportant chacun 3 000 médimnes, qui auraient été envoyés par Leukôn. Ce don considérable, représentant hypothétiquement une fois et demi le produit de la taxe en nature des trois îles athéniennes, ne peut cependant à lui seul avoir rassasié les Athéniens si l'on était en période de disette. On voit aussi pourquoi l’hypothèse selon laquelle les 15 talents (et les 45 000 médimnes que nous avons supposés) ne correspondraient qu’au “grain excédentaire” est irréaliste : elle présupposerait que Leukôn aurait expédié gratuitement des centaines de milliers de médimnes, alors que Démosthène signale (C. Leptinès, 32) que la quantité de grain du Bosphore arrivant habituellement à Athènes (il s'agissait naturellement de grain acheté par des commerçants privés) était de 400 000 médimnes. Il faudrait donc supposer que, l’année de disette à laquelle il est fait allusion, tout le grain reçu du Bosphore l’aurait été sous forme de don, ce qui n’est manifestement pas le propos de Démosthène. On comprend mieux le sens du plaidoyer si l’on admet que, à l’instar de ce que prévoyait la loi de 374/373, le grain envoyé par Leukôn fit l’objet d'une vente, et à un prix raisonnable.
On remarquera enfin que le don de froment fait par Psammétique aux Athéniens en 445/444 se montait à 30 000 médimnes (selon Philochore[811]) ou 40 000 médimnes (selon Plutarque[812].) Le montant des taxes en nature sur la production des îles de Lemnos, Imbros et Skyros (sans doute c. 31 000 médimnes de froment et d’orge) était donc de l’ordre du montant des dons exceptionnels qui marquèrent la mémoire collective des Athéniens, celui de Psammétique au ve s. (30 000 ou 40 000 médimnes de froment), celui de Leukôn au ive s. (peut-être c. 45 000 médimnes de froment et d'orge). On notera qu'en 299/298, les Athéniens ne reçurent que 10 000 médimnes de froment du roi Lysimaque (il est vrai suivi d’un don de 130 talents d’argent en 285), et, en 281, de Ptolémée II, 20 000 médimnes de froment mais aussi une somme de 50 talents[813]. En mettant en place ces taxes sur le grain des îles, les Athéniens prévoyaient donc de se faire chaque année à eux-mêmes un cadeau du niveau de ceux qu'il ne leur arrivait que de manière exceptionnelle de recevoir de la main de certains princes étrangers. Le processus de revente, attesté pour le grain des îles et, du moins, pour le grain de Leukôn, montre au demeurant que les procédures institutionnelles de mise à disposition du grain étaient de même nature.