L'inscription agoranomique du Pirée qui a été récemment publiée par G. Steinhauer et qui a fait l'objet d'un commentaire de R. Descat a légitimement suscité l'intérêt[557]. Sur chacune des deux faces contiguës (correspondant aux inscriptions désignées comme A et B par le premier éditeur) d'une même pierre définie (également par le premier éditeur) comme une plinthe[558], on trouve une liste de pièces de triperie : porc, chèvre, brebis (seulement sur la face B) et boeuf, chacune des mentions étant accompagnée de l'indication d'une somme d'argent. G. Steinhauer a donné un riche commentaire du document, entre autres de tout ce qui concerne la définition des viandes. De même, le fait que la liste chiffrée corresponde à des prix et non à des montants de taxe a été clairement démontré. Cette étude n'a donc nullement pour objet de redonner un commentaire complet de cette inscription. Il reste cependant une série de points qui font difficulté et qui obligent à un réexamen d'ensemble du document.
Les textes des faces A et B n'ont pas la même orientation de lecture : avant de graver le second, on a renversé le bloc pour rendre illisible le premier texte. Selon G. Steinhauer, l'inscription A aurait été gravée peu d'années avant l'inscription B. Cette dernière porte en outre en préambule, avant la liste des pièces de triperie, un court texte dont on s'accorde à penser qu'il constitue la clé du document, mais dont la signification a été discutée[559]. En fait, il est capital de tirer au clair la question du rapport entre les deux faces de la pierre et la signification du préambule de la face B, avant de pouvoir aborder la question de la portée du document et plus généralement du contrôle des prix à Athènes.
Le premier éditeur a présenté les deux faces définies comme A et B dans cet ordre. Pour éviter des confusions, nous continuerons à évoquer les faces A et B, mais nous présenterons cependant les deux textes (ici : I et II) en ordre inverse.
Musée du Pirée, nº 4268. Stèle en marbre, polie sur trois faces, seulement dressée à la pointe à la partie postérieure. Les dimensions sont indiquées en ayant la face B dans le sens de lecture. Dim. (en cm) : haut. 90 ; larg. à la base 48,5, au sommet 47 ; ép. à la base 33, au sommet 30. Tenon fortement mutilé à la partie inférieure, long. 29, larg. c. 20, haut. (conservée) 5. Mortaise carrée décentrée 5 cm de côté, 4 cm de prof. sur la surface supérieure (manifestement polie mais aujourd'hui non visible au Musée du Pirée car le bloc est présenté avec le tenon à la partie supérieure). Révision.
Les chiffres sont en système milésien (ς' vaut pour 6) ; – vaut pour 1 obole, = pour 2 oboles ; χ. abréviation de χ(αλκῶν).
I (face B) : Hauteur des lettres (en cm) : 1. 1-2 : 3,5 ; 3-25 : 1,7 à la partie supérieure tendant à diminuer à 1,5.
Ἐ π ὶ Π α [μ μ] έ ν ο υ
ἄ ρ χ ο ν τ ο ς
Αἰσχύλος Αἰσχύλου Ἕρμειος
[4] ἀγορανομήσας τοὺς λίθους
καὶ τὴν ζυγόστασιν ἀνέθη-
κεν vac. κα[τ’ έ]πι-
ταγὴν τῶν κύκλῳ κατὰ τὸν νόμον
[8] Ύείων
ποδῶν δύο ζ’ χ.
κοιλίας –ζ' χ.
μήτρας ἡ μνᾶ =ζ'χ.
[12] ἡπατίου ἡ μνᾶ [ἰσόκρ]εως
πλευμονίου ἡ μ[νᾶ ἐξ] ἡμίσους
κεφαλῆς τῶ[ν ὀστῶν τὸ τρ]ίτον
ἐνκεφάλου [--]
[16] Αἰγεί[ων ἤ προβ]ατείων
ποδ[ῶν τ]εττάρω[ν] δ' χ.
ἐνκεφάλου γ' χ. κεφαλῆς – γ' χ.
μήτρας ἡ μνᾶ ἰσόκ[ρεως]
[20] ἡπατίου [ἡ μν]ᾶ ἰσόκρεως
ὔθατος ἡ μνᾶ ἰσόκ[ρεως]
πλε[υμονίου ἡ μνᾶ ἐξ ἡμίσους]
Βοείου π[οδός --]
[24] ἡπατίου [καὶ σπληνὸς ἡ μνᾶ ἰσόκρεω[ς]
πλε[ύμονος ἡ μνᾶ ἐξ ἡμίσους]
ἐνκ[εφάλου --]
[Ἡ μνᾶ τῶν χολικίων πάντων ---]
[28] [καὶ τέταρτον --------]
L. 13, 22, 25 : ἐξημίσους S., de ἐξημίσεος qui ne semble pas attesté (pour la mention du prix avec ἐκ, cf. s.v. ἐκ [tot ὀβολῶν, δραχμῶν, κτλ.] LSJ III.9b et pour ἐξ ἡμισείεας, s.v. ἥμισυς LSJ II.2.)
L. 20 : cette ligne n'est pas donnée par S., sans doute abusé par l'ordre des pièces qui n'est pas le même dans le texte II, où le foie apparaît après la μήτρα et l'ὐθάτιον.
L. 25-6 : (24 S.) : ἐνκε[φάλου--ǀ [--------] S., mais 1. 25 on lit distinctement le début du mot πλε[ύμονος, comme sur la face A, et le début de ἐνκ[εφάλου 1. 26 ; on doit donc supposer un parallèle complet entre les deux faces et c’est la raison pour laquelle nous restituons d’après le texte II les 1. 27-28, bien que la pierre soit aujourd’hui illisible à cet endroit (sur ce point, voir aussi infra analyse du rapport entre les deux faces).
II (face A) : Hauteur des lettres (en cm) : 1. 1-29 : 1,8-12,5 ; 30-31 : 0,7.
[Ύείων]
[ποδῶν] δύο [-] χ.
[κοιλί]ας -δ' χ.
[4] [μή]τρας ἡ μνᾶ = δ' χ.
ἡπατίου ἡ μνᾶ ἰσόκ[ρε]-
ως
πλευμονίου ἡ μνᾶ
[8] ἐξ ἡμίσους
κεφαλῆς τῶν ὀσ-
τῶν τὸ τρίτον
ἐνκεφάλου γ' χ.
[12] Αἰγείων
ποδῶν τεττά-
ρων y’ χ.κεφαλῆς -β' χ.
[16] ἐνκεφάλου [--]
μήτρας ἡ μνᾶ -ς' χ.
ὐθατίου ἠ μνᾶ
ἰσόκρεως
[22] πλευμονίου
ἡ μνᾶ ἐξ ἡμίσους
Βοείου ποδός
ἥπατος καὶ σπλη-
[26] νὸς ἡ μνᾶ ἰσόκρεως
πλεύμονος ἡ μνᾶ
ἐξ ἡμίσους
ἐνκεφάλου γ' χ.
[30] Ἡ μνᾶ τῶν [χ]ολικίων πά[ν]των [---]
καὶ τέταρτον Ε[-]Η[---]
L. 8, 23, 28 : ἐξημίσους S., cf. supra app. crit. 1. 13, 22 et 25 texte I.
Selon G. Steinhauer, la paléographie des deux textes (faces A et B) montre qu’ils datent du ier s. a.C. Comme l’a indiqué l'éditeur, on connaît un archonte Pamménès en 83/82[560]. Après avoir souligné ses hésitations et envisagé une période plus tardive, sous Auguste, G. Steinhauer admet cette identification[561]. Le texte daterait donc de la remise en ordre intervenue après la destruction du Pirée sous Sylla. Pour G. Steinhauer, l'identité de l'agoranome nous resterait inconnue. Cependant, un rapprochement proposé par É. Perrin entre l'agoranome Αἰσχύλος Αἰσχύλυ Ἕρμειος et un [Αἰσχύ]λος Αἰσχύλ[ου Ἕ]ρμειος en fonction à Délos comme prêtre ou magistrat vers 42-40 a.C. (ID, 2632, 1. 15-16 ; LGPN II, s.v., nº 23+22) suggère plutôt selon ce dernier que “si une datation basse (époque augustéenne) devait être retenue pour l'inscription du Pirée, on aurait affaire au même personnage”[562]. Considérant que le petit-fils homonyme de Pamménès, personnage connu par toute une série d'inscriptions, aurait pu lui aussi exercer la charge d'archonte éponyme et s'appuyant sur la différence dans la graphie, R. Descat suppose donc que le texte de la face A aurait pu être gravé vers 80 a.C. et que le texte B (et donc la dédicace) daterait des années 30-20 a.C., en admettant que Pamménès II aurait exercé la charge d'archonte plus ou moins au même âge que son grand-père, soit autour de 30 ans[563].
Avant même de s'engager dans l'étude de la signification des premières lignes du texte I, il convient de réexaminer la description et l'analyse de la pierre qui ont été proposées par le premier éditeur. G. Steinhauer définit donc la pierre comme une “plinthe en marbre”[564]. Comme la structure des deux listes est la même, et bien qu'il s'agisse dans les deux cas d'une liste de pièces de triperie, les deux textes sont clairement indépendants l’un de l'autre, ce que confirme pleinement le fait que la pierre a été retournée entre la gravure du premier et celle du second. Pour déterminer celle des deux faces qui fut gravée la première, G. Steinhauer s'appuie essentiellement sur les particularités du support : “[La pierre] porte deux inscriptions (A et B), gravées sur deux faces adjacentes de la pierre. L'inscription du petit côté (A) est antérieure à l’autre. Lors de son remploi pour l'inscription B, la pierre a été retournée et on y a taillé un tenon (0,29 x 0,20, haut. 0,10 m), ce qui détruisit la première ligne de l'inscription antérieure (A). En même temps, sur la nouvelle surface supérieure, on a creusé une mortaise carrée décentrée (de 0,05 m de côté et 0,04 m de profondeur)”[565]. La face A se trouve à droite de la face définie comme face B, lorsqu'on est face à cette dernière et que la pierre est disposée de sorte que la lecture en soit possible. Ainsi, toujours selon le premier éditeur, le premier texte gravé aurait donc été celui de la face étroite (face A). Peu de temps après (car les deux inscriptions seraient à peu d'années près de la même époque), on aurait gravé le texte de la face la plus large (face B).
Fig. 1 : L'inscription agoranomique du Pirée, sens de lecture des deux faces (cl. A. Bresson).
Fig. 2 : L’inscription agoranomique du Pirée, texte I (d'après Steinhauer 1994, 53, fig. 2).
Fig. 3 : L’inscription agoranomique du Pirée, texte II (d’après Steinhauer 1994, 52, fig. 1).
Fig. 4 : L'inscription agoranomique du Pirée, texte II, détail (d’après Steinhauer 1994, 56, fig. 3).
Cette vision des choses ne résiste pas à l’analyse. Il serait bien étrange que l'on ait procédé de la sorte, comme on va entreprendre de le démontrer.
On voit sur la face large (fig. 2, p. 53 St., ici fig. 2) un texte qui a manifestement été gravé avec soin. Les deux premières lignes, celles qui portent le nom de l’archonte, ont une hauteur de 3,5 cm, contre 1,7-1,5 cm ensuite[566]. Le texte est soigneusement aligné sur une marge gauche[567]. Pour faciliter la lecture, il y a aussi sur la pierre un souci de présentation centrée pour mettre en valeur certains éléments du texte : 1. 2 pour le mot ἄρχοντος ; 1. 6 pour la fin de la dédicace (même si la mise en valeur du -'κεν' de ἀνέθηκεν, cf. supra, n'est guère heureuse) ; 1. 8 pour ὑείων, qui marque la première catégorie de viandes de la liste, mais 1. 16 αἰγεί[ων ἤ προβ]ατείων et 1. 22 βοείου π[οδός ---] sont alignées sur la marge gauche. De même, la mise en page du texte joue sur les espaces : avant la première ligne, un espace vide de 5 cm contribue à la mise en valeur du nom de l’archonte Pamménès, membre d’une famille particulièrement en vue dans l’Athènes du ier s. a.C. Après l’en-tête formé par les deux premières lignes, le corps du texte est gravé de manière à ménager un interlignage de c. 0,6 cm pour des lettres d’une hauteur de 1,7-1,5 cm, ce qui donne une présentation aérée et contribue aussi à faciliter la lecture. Les lettres sont dans l’ensemble gravées avec soin. Tel est le cas en particulier pour les premières lignes, celles de l’en-tête et de la dédicace ; ensuite, la liste a manifestement été gravée plus rapidement (les lignes ont tendance à pencher sur la droite). Cependant, la forme des lettres ne présente pas de variation et on ne doit pas douter que ce soit le même lapicide qui ait fait l’inscription de la dédicace et la liste chiffrée. Il y a sur la partie droite, au niveau des lignes 3-6, une légère irrégularité sur la surface du marbre et il se peut qu’elle ait incité le lapicide à ne pas écrire à cet emplacement : d’où peut-être entre autres, 1. 6, le bizarre rejet du 'κεν' de ἀνέθηκεν à la ligne suivante. Perdant ainsi une ligne et sachant qu’il avait un long texte à graver, le lapicide a décidé de commencer la suite du texte à la fin de la même ligne (κα[τ’ ἐ]πι|ταγὴν κτλ.). Au total, on a donc une inscription assez soignée, avec un souci de présentation et de lisibilité, malgré des imperfections certaines.
Sur la face la plus étroite en revanche (fig. 2 p. 52 St., ici fig. 3), comme manifestement on manquait de place, il n’était pas question de présentation centrée. Il est vrai que cela ne signifie pas qu’on n’ait eu aucun souci de mise en page. Pour marquer les différentes catégories de viandes, on a décalé ces mentions d’une lettre sur la gauche, cf. 1. 12 et 24 (et il faut effectivement envisager, comme l’a proposé le premier éditeur, une présentation de ce type 1. 1). Cependant, arrivé à la partie inférieure de la pierre, comme le lapicide manquait de place, il a gravé les lignes 30-31 en caractères de très petite taille (0,7 cm), qui ne s'accordent pas avec ceux des lignes précédentes (1,8-2,5 cm). Une autre caractéristique du texte gravé sur la face étroite est que l'interlignage de 0,5 cm ou moins y est proportionnellement réduit par rapport à celui du texte de la face large, ce qui donne un effet optique radicalement différent. La marge de variation des hauteurs de lettres est plus élevée que celle qui est indiquée par le premier éditeur (2,3-2,5 cm, en fait plutôt 1,8-2,5 cm). L'irrégularité est ici très sensible. Ce n'est pas le souci décoratif qui a primé ici, mais celui d'avoir des lettres bien visibles, en gros caractères. Il faut y voir le style et la main d'un lapicide différent de celui du texte de la face large, mais on dirait aussi qu'il y a là un souci utilitaire, le but recherché étant d’obtenir “de gros caractères faciles à lire” (cf. infra 178 n. 123), quand le souci d’élégance cl de présentation l'emportait sur le texte de la face large.
G. Steinhauer a considéré que le tenon, bien visible à la partie inférieure de la face large, avait été taillé dans un second temps et que c'est ce qui avait endommagé la face étroite. Sur la photo de la fig. 2 p. 53, on voit bien le tenon centré. G. Steinhauer lui attribue une hauteur de 10 cm (en fait 5 cm seulement). En réalité, la taille du tenon n'est nullement venue endommager la face étroite : il y a un gros éclat à la partie supérieure gauche de la face étroite et même la partie droite a été endommagée. Il restait donc un espace, même s'il était restreint, pour graver une première ligne. Lorsqu'on regarde la face étroite, on voit que tout l'angle supérieur gauche de la pierre a disparu et qu'une épaufrure endommage l'angle supérieur droit. C’est sans doute cela qui nous prive de la connaissance de la ligne 1 (ὑείων).
Les lettres des lignes 2 et 3 de la face étroite étaient plus petites que celles des lignes suivantes et il est possible qu'il en ait été de même à la ligne 1. Une autre solution, non moins vraisemblable pour cette face dont l'écriture est globalement peu soignée, est que le mot ὑείων ait été oublié lors de la gravure de la stèle et qu'il ait ensuite été rajouté en caractères de très petite taille c. 0,7 cm, de même hauteur que celle des lettres des lignes 30-31. Sauf si par miracle on retrouvait l'angle supérieur gauche de la face étroite, il est peu probable que l'on connaisse la solution définitive de ce problème, qui cependant ne doit pas faire douter du rapport entre les deux faces de ce bloc.
Il est en effet inutile de supposer que le bloc ait été retaillé au moment où aurait été gravé ce qui serait supposé être la seconde inscription. Il n'y a rien dans la manière dont le bloc se présente à nous qui oblige à admettre que la face étroite ait été gravée avant la face large. Ajoutons encore que si la dédicace de la face large avait été gravée postérieurement à la liste de la face étroite, il serait étonnant qu'on ait laissé subsister le texte (à l'envers) de la face étroite, qui serait venu contredire le soin mis dans la présentation de la dédicace. Dans l'autre hypothèse, au contraire, le caractère manifestement purement utilitaire de la liste de la face étroite ne se trouvait pas gêné par la présence d'un texte à l'envers sur la face adjacente du bloc. La volonté d'inscrire les 1. 30-31 en tout petits caractères suppose aussi en fait qu'on prenait modèle sur le texte de la face large, où en revanche on n'avait eu aucune difficulté à inscrire ces lignes (voir supra app. crit. texte 1).
On est donc conduit à considérer que, comme c'est d'ordinaire le cas, on a d'abord disposé une belle inscription à valeur décorative sur la face large, sur un bloc qui était pourvu d'un tenon à la partie inférieure. Le caractère légèrement pyramidant de la pierre, dont les dimensions sont plus réduites au sommet qu'à la base (voir supra présentation du bloc), montre assez ce qu'on tenait initialement pour base et pour sommet de ce bloc, qu’on préferera donc ici appeler une stèle. Un certain nombre d'années après la gravure sur la face large, le bloc a été renversé et on a gravé une seconde inscription du même type sur la face étroite : il est banal de commencer à utiliser une pierre sur la face large et de réserver la face étroite pour continuer à graver la suite d'un même texte (quand il s'agit d'une liste par exemple) ou y inscrire un autre texte[568]. La question de la mortaise creusée à la partie inférieure de la face étroite (supérieure de la face large) doit également être posée. Le plus probable est que lorsqu'on a retourné ce bloc qui initialement ne servait que de support à l'inscription de la face large, il a fallu creuser une mortaise à la partie inférieure pour pouvoir la fixer au sol sur un tenon ou à l'aide d'un goujon, puisque primitivement la pierre avait été taillée pour être installée en sens inverse.
Le premier éditeur a aussi voulu tirer argument de la différence dans l’état de conservation des deux faces pour justifier sa chronologie relative : la face étroite serait chronologiquement la première des deux, comme le montrerait “l'excellent état de conservation de la première inscription [face étroite] qui, après que la stèle eut été à nouveau dressée, ne devait plus être visible” ; en revanche, “l'usure de la surface de l'inscription B [face large], dont d'important fragments sont écaillés, surtout dans la partie supérieure gauche et dans la partie inférieure, prouve sa longue exposition en plein air” (p. 54). Dans la mesure où, selon l'éditeur lui-même, les deux faces furent gravées à relativement peu d'années d'intervalle, l'argument de la différence d'usure et des multiples cassures paraît faible. Il est plus important de noter que l'inscription fut découverte en remploi comme marche dans une maison du vie s. p.C. : ainsi doit s'expliquer qu’une face (la face étroite) ait été protégée (car elle ne se trouvait pas à l’air libre), tandis que l’autre, du fait du passage, fut fortement usée et endommagée. Bref, l'histoire de ce bloc, dont le détail bien évidemment nous échappe, suffit largement à expliquer les différences d'usure entre les faces, sans qu'on puisse en tirer d'argument chronologique, dans un sens ou dans un autre.
Nous conclurons en tout cas que l'inscription de la face large, celle qui porte la dédicace, est chronologiquement antérieure à celle de la face étroite. Pour éviter toute confusion avec les définitions du premier éditeur, nous évoquerons désormais le texte I (face large, portant la dédicace, “texte B” Steinhauer) et le texte II (face étroite, “texte A” Steinhauer).
Pour ce qui est de l’enjeu et du sens de l’inscription, on se trouve encore face à un problème identique a celui auquel ont été confrontés le premier éditeur et les commentateurs précédents : soit le texte I fait mention de Pamménès I, archonte en 83/82, soit il désigne son petit-fils Pamménès II, archonte dans la deuxième moitié du siècle[569].
— Si l'archonte Pamménès était l'éponyme de 83/82, plutôt que son petit-fils homonyme, la dédicace de l'agoranome Aischylos serait alors à mettre au compte des reconstructions qui ont suivi le sac du Pirée par Sylla en 86, seulement trois années auparavant[570]. C'est en 84/83 que Sylla restaure un gouvernement légal à Athènes[571]. On s’est demandé si c'est dès cette année là qu’eut lieu la reprise d’émission du monnayage d'argent du Nouveau Style[572] ; en fait, il se peut que ce ne soit que quelques années plus tard et qu'à ces années de reconstruction corresponde le bronze lourd aux types des monnaies d'argent du Nouveau Style, qui aurait été émis faute de pouvoir de nouveau émettre l'argent[573]. La liste des prix du Pirée serait à mettre en relation avec cette remise en ordre. Resterait bien entendu la question du rapport entre l'agoranome Aischylos fils d'Aischylos, du dème d'Hermos, et le personnage connu à Délos vers 42/40 a.C. Même si les deux mentions auraient peu de chance de faire référence à la même personne, il faudrait néanmoins admettre un lien de parenté étroit entre les deux personnages, car, sans faire partie des dèmes les plus modestes, le dème d'Hermos n'était manifestement pas un dème important[574]. Dans ce cas, bien que l'identité du nom du père et du fils nous prive d'un recoupement prosopographique, l'hypothèse du lien de parenté s'imposerait avec la force de l'évidence[575]. On aurait donc affaire au père et au fils (plutôt qu'au grand-père et au petit-fils)[576].
— Si l'on avait affaire à Pamménès II (dans le stemma de Geagan 1992), ce document serait une preuve de plus de ce que ce dernier avait exercé la charge d’archonte, ce qui est de toute façon correspond parfaitement à la brillante carrière de ce personnage et à celle des membres de sa famille[577]. Aischylos, fils d’Aischylos, serait ni plus ni moins le personnage connu à Délos c. 42-40 a.C.
Comment trancher ? Pour ce qui est de la paléographie des deux inscriptions, elle confirme une datation au ier s. a.C. Les arguments de R. Descat selon lesquels la graphie du texte II correspondrait à celle du lapicide de IG, II2, 2983 (cf. Tracy 1990, p. 207-208, fig. 35, qui propose une date c. 111/110-98/97), même si certains rapprochements ne sont pas sans valeur (comme celui du nu dont la barre oblique ne s'attache pas à la partie inférieure de la haste droite mais un peu au-dessus) ne sont pas suffisants pour servir d'argument à une chronologie relative des deux textes (au reste, on vient de voir la solution nouvelle que nous proposons) et n’emportent pas la conviction pour la chronologie absolue. Les travaux de S. V. Tracy sur l’épigraphie attique ont confirmé avec la force d'une étude approfondie qu'à une même époque des lapicides différents pouvaient produire des inscriptions fort différentes les unes des autres. La tâche d'ordonnancement chronologique est rendue difficile par le faible nombre de documents datés dans la période qui suit la catastrophe du sac d'Athènes par Sylla et jusqu'au milieu du ier s. a.C. Comme le note G. Steinhauer, l'épigraphie attique du ier s. a.C. ne présente pas de traits d'évolution très sensibles et, sans le bénéfice d'une étude approfondie, il n'est pas aisé de définir des critères[578]. On relèvera cependant que dans le texte I (bien qu'il soit en fait assez mutilé), et de manière plus visible encore dans le texte II, la haste droite des pi touche régulièrement la ligne, ce qui n'était pas le cas dans l'épigraphie attique de la fin du iie s.[579] Le décret relatif au sanctuaire d'Agdistis avait été daté par St. Dow et J. Pouilloux de l'année 83/82, mais on a vu que S. Follet (2000) a montré que le texte devait être rapporté à Pamménès II[580] : dans ce texte, la haste droite du pi adscrit ne touche pas la ligne[581]. Or, à l'époque augustéenne et au-delà, on trouve encore, dans bien des cas, des pi dont la haste droite ne touche pas la ligne[582]. G. Steinhauer proposait également un rapprochement du style de graphie des deux textes avec la liste des archontes d'après Sylla et, en conséquence, préférait retenir la chronologie haute[583]. De fait, de manière globale, les deux fragments de la liste des archontes, en particulier le fragment B, présentent un bon parallèle pour le texte I. Cependant, le fragment B en tout cas correspond à la période 63/62 - 53/52 et St. Dow admettait que la gravure de la stèle avait dû intervenir un peu après 48 a.C. (cette date pouvant éventuellement être un peu plus tardive, car la partie inférieure de la stèle est mutilée)[584]. La graphie de la dédicace des emporoi à l’agoranome Pamménès, datée traditionnellement c. 27 a.C. (entre 35/34 et 18/17 selon S. Follet), bien que d’un style plus orné, paraît aussi être proche de celle du texte I du Pirée[585].
Toutes choses égales, la date tardive et l’attribution à Pamménès II paraissent être la solution la plus problable. S. Follet retient une date possible pour l'archontat de Pamménès II entre c. 35/34 et 18/17[586]. En fonction de la paléographie, il faudrait peut-être alors plutôt songer à une date haute dans ce laps de temps, plus proche de 35/34 que de 18/17.
Si l'on devait en outre donner un argument de vraisemblance, l'identification de l'archonte mentionné à Pamménès II plutôt qu'à son grand-père homonyme, archonte dans les circonstances difficiles des lendemains du sac de Sylla, présente des avantages incontestables. Le souci de détail mis à fixer les prix des “petits plats” s'accorde mieux avec une période moins dramatique, même si elle fut temporairement difficile, que celle qui suivit la catastrophe de 86.
Pour ce qui est de l'objet de la dédicace, G. Steinhauer a supposé que les λίθοι dont il était question étaient les différentes inscriptions que l'agoranome avait dû faire graver, correspondant aux différentes listes de produits autres que la triperie[587]. Dans ce sens, on relèvera que la mention d'une série de pièces de triperie “au même prix que la viande correspondante” (cf. passim ίσόκρεως) suppose peut-être un affichage d'autres prix que ceux de la triperie. Malgré l'intéressant parallèle, du ve s. a.C. il est vrai, proposé par G. Steinhauer[588], R. Descal considère que ce sens serait inhabituel et suggère qu'il faut plutôt voir là “les tables de pierre qui servaient de comptoirs aux autorités du marché et aux marchands”[589]. Il signale comme parallèle archéologique les comptoirs de pierre anépigraphes (“Verkaufstische”) de Priène[590] et comme parallèle épigraphique l'inscription d'OIbia du ive s. a.C. Syll.3, 218, 1. 7-10, selon laquelle l'achat et la vente de l'or et de l'argent monnayé doivent avoir lieu [ἐπὶ] του λίθου τοῦ ἐν τῶι ἐκκλησιασ[τηρίωι]), et rapproche aussi du latin mensae lapidae[591]. Ajoutons aussi qu’à Tralles, à l’époque impériale, un agoranome fait la dédicace des “douze tables de marbre avec leur base au marché aux poissons” ; il est vrai que c'est alors le mot τράπεζα qui est employé (cf. mensa en latin)[592]. On sait que la tâche première de l'agoranome était de veiller à l'équité des échanges, sur la base de mesures établies de manière incontestable[593]. Un décret attique de la fin du iie s. montre le soin extrême qui présidait à l'établissement, à la conservation et à la reproduction de ces mesures légales[594]. Pour les utiliser, les agoranomes disposaient de tables spécialement conçues à cet effet. M. Guarducci et R. Stroud ont rassemblé une série de témoignages (Chios, Thasos, Dréros, Délos, etc.) qui montrent des tables de pierres percées d'orifices correspondant aux mesures légales, les σηκώματα[595]. Ainsi à Thasos, au ier s. a.C., l'agoranome Zôsimos fait la dédicace à la fois d'une table destinée à recevoir les mesures vinaires et d'une autre destinée aux mesures du grain[596]. On remarquera que dans le même secteur que celui dont provient l'inscription du Pirée ont été trouvées deux tables à σηκώματα[597]. Sur l'agora du Pirée. l'agoranome a fait la dédicace de λίθοι. Dans le contexte de l'agora d'Athènes, on relèvera que le mot λίθος renvoie à la pierre des hérauts[598], elle-même peut-être identique au πρατὴρ λίθος utilisé pour la vente des esclaves[599], ou à la pierre d’autel de l’agora sur laquelle prêtaient serment entre autres les archontes[600]. Dans le contexte de l'agora du Pirée, même si l'on doit garder en réserve l'hypothèse de G. Steinhauer, le plus vraisemblable est donc que les λίθοι étaient les tables de pierres, dont certaines étaient peut-être aussi des tables à mesures légales, sur lesquelles se déroulaient les opérations essentielles du marché.
Pour ce qui est ensuite de la ζυγόστασις, R. Descat considère qu'il s'agit de “l’ensemble officiel des poids et mesures, ce qu’on pourrait appeler 'la balance publique'”[601]. Certes, et G. Steinhauer le rappelle opportunément, on connaît une série de dédicaces de poids et mesures effectuées par des agoranomes[602]. On pourrait aussi ajouter que, à l'époque impériale, on possède une série de poids qui peuvent porter le nom de la mesure de référence et des éléments de datation et de garantie[603]. Le lien entre la fonction d'agoranome et les instruments de mesure est bien connu et il est inutile d'y insister. Mais ce n'est pas de la dédicace d'instruments de mesure, de μέτρα, dont il s'agit ici[604]. Sur ce point, on doit préférer le rapprochement effectué par G. Steinhauer avec deux inscriptions de Phrygie et avec le ζυγοστάσιον d'Antioche de Pisidie[605]. Le problème mérite cependant d'être traité au fond. La première question qui se pose est en fait de savoir si le mot ζυγόστασις désignait ou non une réalité différente de celle à laquelle renvoyait celui de ζυγοστάσιον. En fait, on peut répondre affirmativement et considérer qu'il y avait bien équivalence entre ζυγοστάσιον et ζυγόστασις (ce dernier mot étant pour le moment attesté exclusivement à Athènes), comme l'admet implicitement G. Steinhauer. Notons qu'il faut aussi adjoindre au dossier la forme ζυγοστασία (cf. PLond., 301.11, iie s. p.C.) pour laquelle le Révised Supplement du dictionnaire de LSJ donne la même définition que pour les deux mots précédents. Si l'on cherche des parallèles lexicaux pour une telle équivalence, on constate en effet qu’on trouve un triplet similaire avec βουστάσιον / βουστάσὶα / βούστασις, les trois mots ayant une signification identique (“étable”), et de même avec ἱπποστάσιον / ἱπποσταία / ἱππόστασις (“écurie”)[606]. Ces parallèles autorisent donc à supposer qu'il y avait bien de même une équivalence ζυγοστάσιον / ζυγοστασία / ζυγόστασις, ce que vient confirmer la similitude du contexte d'emploi de ces trois mots, qui n’étaient qu'une désignation à peine différente d'une seule et même réalité[607].
La seconde question tient à la nature même de la ζυγόστασις du Pirée. G. Steinhauer considère que revenaient entre autres à l'agoranome “le soin et les frais d'installation de la balance publique et la construction du bâtiment adéquat, le ζυγοστάσιον, où celle-ci était conservée”[608]. Il s'agirait donc d’une sorte de petit local de rangement du matériel. Cependant, G. Steinhauer donne en outre de ζυγόστασις deux autres définitions, explicites ou implicites, mais contradictoires entre elles et avec la précédente[609] : d'une part, il donne comme équivalent à ζυγοστάσιον le latin mensa ponderaria (mais on a vu que cette définition devrait en fait s'appliquer aux λίθοι)[610] ; d'autre part, il renvoie donc, cette fois pleinement à juste titre, au ζυγοστάσιον d'Antioche de Pisidie, qui montre bien que le ζυγοστάσιον n'était nullement un local destiné à ranger du matériel. Pour ce faire, en effet, les agoranomes disposaient d'ordinaire d'un local ad hoc, l'agoranomion. Dans les Lois, Platon mentionne en passant ce bâtiment et l'existence en est attestée dans une série de cités[611]. Sur l'agora du Pirée, et même si la ville eut ensuite à subir bien des vicissitudes, il existait au ive s. a.C. un agoranomion, mentionné dans un décret de 320/319[612]. Mais en ce cas, à quoi servait donc le ζυγοστάσιον ? Malgré le parallèle invoqué auparavant avec βουστάσιον et ἱπποστάσιον (qui était utilisé pour montrer les équivalences de sens entre les différentes formes du mot, pas pour évoquer une réalité architecturale), il ne s'agissait pas d'un local, mais bien d'un “support de balance”. Depuis l'époque archaïque et jusqu'à l'époque romaine, on possède en effet une série de représentations de balances. Avant mais aussi après l'innovation que constitua ce que l'on appelle encore de nos jours la “balance romaine”, la balance de tradition grecque était constituée d'un grand fléau aux extrémités duquel deux plateaux étaient suspendus par de longues lanières[613]. Le fléau de la balance devait être relié par une attache à un support fixe. Un modèle de bronze de support de balance trouvé à Pompéi est décrit de la sorte par E. Michon : “Il consiste en deux pilastres de bronze reposant sur une base à degrés et reliés à leur sommet par une pièce formant arcade dont la partie inférieure porte un anneau”[614]. La balance était donc accrochée sous l'arcade, perpendiculairement à elle, au moyen d'un anneau. Or le modèle de Pompéi trouve un parallèle absolument parfait avec le ζυγοστάσιον d'Antioche de Pisidie, qui lui aussi comporte deux pilastres et une arcade (cf. fig. 5-6)[615]. Un ζυγοστάσιον était donc bien un “support de balance” et, en retour, ce nom doit donc être appliqué aussi au support de balance de Pompéi[616]. On pourra rapprocher le mot μηχανοστάσιον, “support d'une machine d'irrigation” en Égypte, bien qu'il ne soit qu’assez tardivement attesté semble-t-il[617]. Pour le grec d’aujourd'hui, on évoquera aussi le κωδωνοστάσιον, le campanile, qui a pour fonction de suspendre les cloches[618]. C’est au ζυγοστάσιον que devait être suspendue la balance publique de référence sur laquelle on peut imaginer que, en cas de contestation entre client et commerçant, devaient s’effectuer les pesées de contrôle des pesées effectuées sur les balances des commerçants, ainsi que le réglage initial des balances remises aux commerçants par les agoranomes, du moins si l’on admet que l’on doit généraliser cette procédure d'après le parallèle délien de la loi sur le commerce du charbon de bois[619].
Fig. 5 Fig. 6 Fig. 7
Fig. 5-6 : Zygostasion à Antioche de Pisidie (d’après Calder 1912, 87-88, pl. 1).
Fig. 7 : Support de balance de Pompéi, d'après É. Michon, DA, s.v, Libra, III.2, p. 1124 avec fig. 4468.
Ces divers points établis, la crux demeure donc la signification de la formule κα[τ’ἐ]πι|ταγὴν τῶν κύκλιο κατά τòν νόμον[620]. Comme bien souvent, le laconisme du formulaire correspond à une situation qui était fort claire pour les contemporains et qu'il était inutile d'expliciter. Sur ce point, il convient d'abord de rappeler les diverses interprétations qui ont jusqu'ici été proposées :
— Selon G. Steinhauer, επιταγή peut avoir deux sens, celui d'impôt et celui d'ordre. A juste titre, il note que les chiffres mentionnés dans les listes sont trop élevés pour correspondre aux tarifs d'une taxe et qu'on a donc affaire ici à une liste de prix[621]. Il en conclut que le mot επιταγή signifie ici “ordre”, bien que selon lui l’auteur de l'ordre ne soit pas mentionné. L'ordre en question correspondrait aux prix imposés aux “produits du marché” (car tel est le sens qu'il donne à l'expression τῶν κύκλῳ) par une décision de la cité ou pour se conformer à un ordre impérial.
— R. Descat présente une critique détaillée de l'exégèse proposée par G. Steinhauer du mot ἐπιταγή. Il souligne que G. Steinhauer est en difficulté pour justifier ce qui apparaît être comme un double emploi, l'expression κατὰ τον νόμον semblant faire doublet avec l'ἐπιταγή. A juste titre, il repousse l'idée que l'ἐπιταγή puisse en quelque façon faire référence à un ordre impérial[622]. En effet, on ne trouve aucun indice qui puisse justifier ce point de vue, même si la chronologie n'interdit pas absolument qu'il puisse en être question, en admettant que le texte date effectivement du début de l'époque augustéenne[623]. C'est ce qui le conduit à accepter pour ἐπιταγή le sens de taxe sur les produits. Pour ce qui est de τῶν κύκλῳ, il donne en effet le commentaire suivant : “Je ne vois pas à qui peut faire allusion cette expression elliptique qui ne convient pas aux habitudes administratives où les titres des magistrats sont soigneusement mentionnés”[624]. En revanche, à la suite de G. Steinhauer et en s'appuyant en particulier sur une glose d’Aristophane qui donne à κύκλος le sens de marché aux produits alimentaires, il considère que le sens de produits du marché est inévitable[625]. Deux traductions sont alors successivement proposées. La première donne à ἐπιταγή le sens de taxe avec κατά dans un sens final : “Sous l’archontat de Pamménès, Aischylos fils d'Aischylos du dème d'Hermos, agoranome, a consacré les tables et les poids et mesures en vue de la taxe des produits du marché selon la loi”. Mais comme R. Descat admet lui-même que la traduction d'ἐπιταγή par “taxe de marché” a contre elle d'être un hapax, il propose ensuite une seconde traduction, qui donne à ἐπιταγή le sens de “prescription”, “règlement d'une loi” : “[Aischylos] a consacré les tables et les poids et mesures selon la réglementation sur les produits du marché selon la loi”. Selon lui, de toute façon, les deux traductions donnent un sens peu différent, le contrôle et la taxation des produits étant au cœur du travail de l'agoranome.
Pour ingénieuses qu'elles soient, ces interprétations et traductions soulèvent cependant bien des questions. Notons aussi qu'il convient de mener une analyse sans a priori, c'est-à-dire sans supposer que la dédicace donne la clé de la signification de la liste des prix. Les objets ou constructions qui sont l'objet de la dédicace, tables de pierre et support de la balance agoranomique, sont certes à mettre directement en relation avec l'activité du magistrat. Cependant, à moins qu'on puisse en faire la démonstration, la dédicace n'implique pas en soi un lien avec la liste de pièces de triperie. Le texte de la dédicace est en disposition centrée. Le dernier mot, ἀνέθη|κεν, est coupé et -κεν est disposé au milieu de la ligne 6. Vient ensuite l'indication κα[τ’ ἐ]πι|ταγὴν τῶν κύκλω κατὰ τòν νόμον. Vu la disposition de cette formule, dont le début se situe à droite du -κεν de ἀνέθη|κεν, le problème doit être posé de savoir si la formule se rapporte à la dédicace qui précède ou à la liste qui suit. Or, le rattachement de la formule κατ’ ἐπιταγήν κτλ, au membre de phrase qui précède pourrait paraître conforté par son emploi particulièrement fréquent dans les dédicaces[626]. En effet, κατ’ ἐπιταγήν peut y apparaître seul ou bien y être employé avec le génitif de l'agent qui a donné l'ordre de faire la dédicace, qui d'ordinaire est la divinité : d'où la multitude de dédicaces avec la formule κατ’ ἐπιταγήν τοῦ θεοῦ[627]. De là, on pourrait songer à se demander si l’on ne se trouve pas en présence d'un cas où l'auteur de la dédicace aurait demandé et obtenu l'autorisation des autorités du lieu avant de procéder à l'érection de la stèle[628]. Pour κατὰ τον νόμον, on pourrait même trouver un parallèle, bien que ce soit dans une dédicace un peu particulière, dans un acte d'affranchissement de Chéronée de Béotie, au iie S. a.C., le dédicataire précise qu'il opère τὴν ἀνάθεσιν ποιούμενος | διὰ τοῦ συνεδρίου κατὰ τòν νόμον Χαι|ρωνέων[629]. On voit pourtant le défaut de cette solution, qui suppose une αἴτησις non attestée de la part d'Aischylos.
Un autre parallèle peut cependant être invoqué, qui invite cette fois à rattacher la formule à la liste de pièces de triperie qui suit. On le trouve dans le règlement douanier de Coptos, qui date du règne de Domitien. Avant la liste des montants qui doivent être payés par les différentes catégories de personnes en transit est indiqué[630] : Ἐξ ἐπιταγῆς Μ[ετ]τίου [Ῥούφου, ἐπάρ|χου Αίγυπτου], ὅσα δεῖ τοὺς μισθω|τὰς τοῦ ἐν Κόπτωι ὑποπείπτον|4τος τῆι ἀραβαρχίᾳ ἀποστολίου πράσ|σειν κατὰ τòν γνώμονα τῇδε τῇ | στήληι ἐνκεχάρακται διὰ Λουκίου | Ἀντιστίου Ἀσιατικοῦ, ἐπαρχου|8 ὄρους Ḃερενείκης “Par ordre de Mettius Rufus, préfet d'Égypte, ce que les fermiers de l'impôt doivent réclamer pour le droit de passage à Coptos, payables à l'administration des douanes, selon le tarif, a été gravé sur cette stèle par les soins de Lucius Antistius Asiaticus, préfet de la montagne de Bérénice”[631].
’Εξ ἐπιταγῆς équivaut à κατ’ ἐπιταγήν et la clause κατὰ τὸν γνώμονα fournit un parallèle à κατὰ τòν νόμον[632]. Le règlement de Coptos est plus explicite et il nous livre la signification de la liste qui suit, soit un tarif douanier. Dans l'inscription d'Athènes, toutefois, il ne s'agit pas de taxe mais de prix[633]. Reste à élucider définitivement la signification de la formule κατ’ ἐπιταγήν κτλ.
Le sens général d’ἐπιταγή est clair et ne souffre pas discussion : “ordre”, “ordonnance”, “mandement”, “mandat”, d'où également le sens d'“exigence” (par exemple d'exigence des lois) ou bien d’“imposition” de taxe (mais pas en soi de “taxe” ou de “réglementation”)[634]. Pour ce qui est de τῶν κύκλῳ, G. Steinhauer (suivi par R. Descat) considère que l’expression, équivalent de τῶν πέριξ, renverrait en fin de compte au sens de κύκλος comme secteur de l'agora[635]. Certes, les κύκλοι de l’agora peuvent correspondre aux différents secteurs de l'agora, spécialisés dans différents produits, mais on ne voit pas comment τὰ κύκλῳ pourrait signifier “les produits du marché”. On peut supposer que l'on aurait plutôt τὰ τού κύκλου, ou autre formulation semblable. La traduction de τῶν κύκλῳ par “les produits du marché” est donc suspecte. L’usage du datif oriente oriente vers une tout autre signification. Employé comme adverbe ou comme préposition, κύκλῳ se rencontre des milliers de fois dans la littérature grecque ancienne[636]. Le mot désigne ce qui se trouve “autour”, au sens propre ou métaphorique. Cependant, une formule avec κύκλῳ autorise les associations les plus variées[637]. Au demeurant, R. Descat évoque au passage une scholie d'Aristophane, lequel dans une description des aménagements du port d'Athènes signale : ὁ Κανθάρου λιμήν, ἐν ᾧ τὰ νεώρια εξήκοντα εἶτα Ἀφροδίσιον εἶτα κύκλωι τοῦ λιμένος στοαὶ πέντε[638]. Dans cette occurrence, le mot κύκλῳ est à l'évidence employé ici comme une préposition (les cinq portiques se trouvent exactement “autour du port”). Le contexte commercial ou portuaire n'a rien à voir avec l'emploi banal du datif κύκλῳ. Mais il reste à connaître le genre de l'article-démonstratif τῶν. A-t-on affaire ici à τὰ κύκλῳ ου à οἱ κύκλῳ ?
— L'expression τὰ κύκλῳ apparaît chez Aristote avec le sens de “circonstances”[639]. Expliquant dans la Rhétorique que le panégyrique (ἐγκώμιον) est un genre de discours qui porte sur les actes, le Stagirite ajoute que τὰ δὲ κύκλῳ εἰς πίστιν, οἷον εὐγένεια και παιδεία· εἰκòς γὰρ ἐξ ἀγαθῶν ἀγαθοὺς καὶ τòν οὕτω τραφέντα τοιοῦτον εἶναι, “les circonstances concourent à la persuasion ; par exemple, la noblesse et l'éducation : il est vraisemblable que de parents bons naissent des enfants bons et que le caractère réponde à l’éducation reçue”[640]. Dans l'Éthique à Nicomaque, il explique que le courage ne va pas sans devoir supporter des épreuves difficiles : οὐ μὴν ἀλλὰ δόξειεν ἄν εἶναι τὸ κατά τὴν ἀνδρείαν τέλος ἡδύ, ὑπò τῶν κύκλῳ δ’ἀφανίζεσθαι, οἷον κἀν τοῖς γυμνικοῖς ἀγῶσι γίνεται “il pourrait cependant sembler que bien que le courage ait un but agréable, il soit terni par les circonstances qui accompagnent ses manifestations, comme cela est le cas lors des concours gymniques”, dans la mesure où, par exemple, la gloire escomptée par le pugiliste peut sembler n'être qu'une maigre compensation pour les coups qu’il reçoit[641]. Dans l’inscription du Pirée, τὰ κύκλῳ serait-il l’équivalent d'un susbstantif comme περίστασις, qui a le sens de “circonstances”, “situation”, et en particulier de “circonstances difficiles” ? Cependant, l'ἐπιταγή appelle d'ordinaire un agent animé : c'est le cas aussi dans le règlement de Coptos. Certes, l'ἐπιταγή peut également émaner d'une autorité abstraite, comme les lois chez Diodore : ἀλλ’ ἦν ἄπαντα τεταγμένα νόμων ἐπιταγαῖς pour le contrôle des lois sur l'activité des rois égyptiens[642]. Faudrait-il songer à “l'exigence des circonstances” qui aurait amené l'agoranome Aischylos à dresser cette liste de prix ? En fait, un sens bien meilleur peut être proposé avec οἱ κύκλῳ.
— La formule οἱ κύκλῳ n'est pas rare. Elle peut ainsi désigner “les gens du lieu”, comme dans la description que donne Strabon du sanctuaire de Zeus Labraundeus, à Labraunda, à l'écart de la ville de Mylasa, sur la route d'Alabanda[643]. On pourrait donc supposer que οἱ κύκλο) désigne ici “les gens du lieu”, “les gens fréquentant les lieux”, i.e. l'agora, qui seraient venus demander à Aischylos d'intervenir sur les prix. Mais dans ce cas ces derniers ne sauraient à proprement parler avoir “donné un ordre”, “exigé” quelque chose du magistrat. Or, c'est bien d'une ἐπιταγή dont il est question, pas d'une αἴτησις, ce qui exclut que ce soient les “gens fréquentant les lieux” qui puissent être désignés ici. Le parallèle de l'inscription de Coptos impose l'idée d'une autorité, correspondant à une ou plusieurs personnes physiques. S'agirait-il des démotes du Pirée ? Ce serait là apparemment une bonne hypothèse, mais demeurait cependant la question de savoir pourquoi ils n'auraient pas été désignés comme tels. La solution est donc ailleurs : il s'agit ici du collège qui formait l'“entourage” de l'agoranome Aischylos, qui étaient κύκλῳ (Αἰσχύλου), ou éventuellement (Αἰσχύλον), selon qu'on sous-entend une construction avec génitif ou accusatif. Car si c’était Aischylos qui avait fait la dédicace, ce devait être en revanche le collège des agoranomes dont il faisait partie qui avait pris la décision de fixer la liste des prix. Ce collège était de la sorte désigné par une formule qui nous paraît énigmatique, mais qui dans le contexte devait avoir une signification transparente pour le lecteur[644]. On voit ainsi que la loi agoranomique donnait aux agoranomes le droit de fixer les prix et c'est ce que vient rappeler la formule κατὰ τòν νόμον, qui ne faisait donc nullement doublon avec κα’ ἐπιταγήν, le parallèle avec l'inscription de Coptos précédemment évoquée étant donc total.
Il était certes tentant de dater le texte I du Pirée de 83/82, le contexte paraissant expliquer que l'agoranome de 82/82 ait dû tout à la fois faire la dédicace des équipements de base de l'agora, les tables de pierre et le support de la balance agoranomique, qui avaient pu être renversées et détruites dans la tourmente du sac du Pirée par les troupes romaines, et en même temps procéder à une taxation des pièces de triperie. Il est vrai cependant aussi que, tout au long des guerres civiles romaines, Athènes choisit toujours le mauvais parti[645] : celui de Pompée, qui occasionna un siège prolongé et éprouvant de la part des Césariens en 48, celui des tyrannicides Brutus et Cassius, enfin celui d'Antoine. Ensuite, quelles qu'en soient les raisons, elle n'eut guère la faveur d'Auguste, qui la priva d'Égine et d'Érétrie dont elle tirait revenu et lui interdit de vendre le droit de cité athénienne[646]. Athènes a donc connu d'autres situations difficiles au cours du ier s. a.C., même si elles furent moins dramatiques que la catastrophe syllanienne[647]. Comme on l’a vu, une datation entre 35/34 et 18/17 est la plus probable et donc, selon toute vraisemblance, ces deux inscriptions furent gravées dans des circonstances des plus ordinaires. En tout état de cause, le texte peut maintenant être traduit comme suit :
Texte I
“Sous l'archontat de Pamménès, Aischylos fils d'Aischylos, qui a exercé la charge d'agoranome, a fait la dédicace des 'pierres' et du support de balance.
Sur injonction du collège auquel il appartient, selon la loi :
Porc : deux pieds, 7 ch. ; panse, 1 ob. 7 ch. ; matrice, la mine, 2 ob. 6 ch. ; foie, la mine, au prix de la viande ; mou, la mine, à moitié de ce prix ; os de la tête, au tiers de ce prix ; cervelle,---
Chèvre ou mouton : 4 pieds, 4 ch. ; cervelle, 3 ch. ; tête, 1 ob. 3 ch. ; matrice, la mine,--- ; foie, la mine, au prix de la viande ; mamelle, la mine, au prix de la viande ; mou, la mine, à moitié ce de prix.
Bœuf : pied,--- ; foie et rate, la mine, au prix de la viande ; mou, à moitié de ce prix ; cervelle,---
La mine de tous les intestins --- et à quart de prix ( ?) ---”
Texte II“Porc : deux pieds, [-] ch. ; panse, 1 ob. 4 ch. ; matrice, la mine, 2 ob. 4 ch. ; foie, la mine, au prix de la viande ; mou, la mine, à moitié de ce prix ; os de la tête, au tiers de ce prix ; cervelle, 3 ch.
Chèvre : 4 pieds, 3 ch. ; tête, 1 ob. 2 ch. ; cervelle [---] ; matrice, la mine, 1 ob. 6 ch. ; mamelle, la mine, au prix de la viande ; mou, la mine, à moitié de ce prix.
Bœuf : pied, 1 ob. ; foie et rate, la mine, au prix de la viande ; mou, à moitié de ce prix ; cervelle, 3 ch.
La mine de tous les intestins --- et à quart de prix ( ?) ---”
G. Steinhauer a parfaitement montré que la liste était une liste de prix, non de montants de taxe, sans quoi on aurait affaire à des prix de vente beaucoup trop élevés[648]. Ajoutons que si l’on suivait l'hypothèse que les indications de prix mentionnées avaient eu pour but de servir à l'établissement d’une taxe alors que les prix effectifs auraient pu être différents[649], plus hauts ou plus bas, on se trouverait dans une alternative sans issue : si les prix réels avaient été plus bas que ceux qui étaient indiqués, la cité aurait lésé les consommateurs en engrangeant des sommes trop importantes ; s'ils avaient été plus élevés, c'est la cité qui aurait été lésée. Mais il y a plus : à Athènes, du moins à la fin du ve s. a.C„ la taxe sur les ventes (ἐπώνιον) était établie non ad valorem mais par palliers[650], ce qui, selon toute vraisemblance, rend caduque l’hypothèse de l'ἐπιταγή comme “imposition de taxe”, du moins si le système était encore en place au ier s. a.C. Le texte du Pirée apporte ainsi un élément de réflexion intéressant à la question de savoir en quelles circonstances les agoranomes pouvaient fixer des prix. Les sources relatives à la fixation de prix par les agoranomes ont été récemment rassemblées par L. Migeotte[651]. Quelques points méritent cependant d'être précisés.
Dans le Miles gloriosus de Plaute, l'un des personnages regrette que les dieux n'aient pas mieux réglé la vie des hommes, à la manière dont procède un agoranome :
Sicut merci pretium statuit qui est probus agoranomus :
quae probast
quae inprobast, pro mercis uitio dominum pretio pauperet
“Comment procède un bon agoranome pour fixer les prix ? Les bonnes marchandises, il en règle le tarif de manière qu'elles soient vendues pour ce qu’elles valent ; et les mauvaises, pour qu'elles appauvrissent leur propriétaire à proportion des défauts qu'elles présentent[652] Faut-il conclure soit que l'agoranome pouvait fixer tous les prix à sa convenance, soit au contraire que le texte doit être rejeté comme sans valeur[653] ? Choisir la deuxième solution n'est pas acceptable, car pour que la comparaison ait un sens pour un public grec, il fallait au contraire que la pratique de l'agoranome soit parfaitement familière à tout un chacun. Mais la première solution n'est pas davantage recevable. En réalité, comme le montrent le contexte et la référence à la virtus humaine, le texte fait clairement allusion à la qualité des produits : on rejoint là ce qui est le rôle premier de l'agoranome : veiller à l'équité dans l’échange marchand, de manière à faire en sorte que en fonction de la qualité le client ne soit pas lésé[654]. La mésaventure plaisante de Lucius à Hypata de Thessalie, telle qu'elle nous est narrée par Apulée (le texte est aussi mentionné par L. Migeotte), permet précisément de sortir de ce dilemme[655]. Pour 20 deniers contre 25 demandés par le vendeur, Lucius négocie sur le marché des poissons de la meilleure qualité. Pour faire montre de son autorité d'édile (i.e. d'agoranome), Pythias, l'ami de Lucius, fait piétiner le poisson acheté devant le vendeur pour humilier et “punir” ce dernier, en fait privant ainsi Lucius de son dîner. Le magistrat reproche au vendeur des prix trop élevés pour la qualité, supposée misérable, des produits offerts. On voit donc bien deux phases distinctes : d'abord une libre négociation entre acheteur et vendeur ; ensuite une intervention du magistrat, qui peut intervenir sur un prix jugé excessif compte tenu de la qualité du produit. C'est l'allégation de tromperie qui donne au magistrat le droit d’intervenir. Cela ne signifie donc nullement qu'en règle générale le magistrat pouvait fixer les prix, mais le texte montre cependant qu'en matière de prix il avait un droit potentiel de correction des abus[656].
Mais plusieurs inscriptions portent témoignage de ce que les agoranomes, ou la cité, pouvaient effectivement fixer des prix[657]. On trouve ainsi à Delphes, au iiie s. a.C., une liste de prix de différents poissons[658] et à Akraiphia en Béotie, à la fin du iiie s. a.C., une liste de prix de poissons de mer et de lac, inscrite par les agônarques (le nom béotien des agoranomes) sur décision de la cité[659] ; à Andania en Messénie en 92 a.C., un règlement des mystères présente entre autres une clause relative à l'agora de la panégyrie, laquelle enjoint aux agoranomes de veiller à la qualité des produits vendus et à la conformité des poids et mesures, mais leur interdit de fixer les prix[660] ; à Oinoanda de Lycie, en 124 p.C., la clause du règlement de la fête des Dèmostheneia relative à l'agora de la panégyrie donne aux trois panégyriarques “le pouvoir d’afficher un tarif des prix des approvisionnements mis en vente”[661] tout en veillant à leur qualité et en ayant soin de leur répartition ; la lettre d'Hadrien à Pergame relative aux banquiers publics fait allusion à “l'estimation qui est faite par les agoranomes des poissons vendus au détail au poids”[662] Une série d’inscriptions d'Ephèse des iie et iiie s. p.C. montre le souci de fixer le prix du pain, soit lors des fêtes principales (avec les foires qu’elles attiraient), soit sans doute dans des situations de pénurie[663].
Plusieurs conclusions nous paraissent s'imposer. La première est qu'il n'y a nulle raison de limiter aux agoranomes de panégyries le rôle potentiel de fixation des prix. On remarquera tout d’abord que les deux témoignages sur l'activité des agoranomes lors d'une panégyrie, ceux d'Andania et d'Oinoanda, n’apportent pas une information univoque. Dans le premier cas, la cité interdit à l'agoranome de fixer les prix ; la clause peut certes s'interpréter en supposant qu'il était courant qu'une cité accorde à un agoranome de panégyrie le pouvoir de fixer les prix de certaines catégories de produits, mais elle peut aussi laisser penser que dans un cadre ordinaire, hors panégyrie, les agoranomes d'Andania pouvaient jouir de cette prérogative — au demeurant, les deux explications ne sont pas exclusives l'une de l'autre. En outre, les agoras de panégyrie devaient dans bien des cas traiter des volumes d'échange importants[664] En conséquence, il paraît difficile de réduire à une sorte de situation marginale, sans grande signification sur les volumes d'échange puisque liées à des fêles religieuses, les limitations de prix effectuées lors des panégyries[665]. En outre, les textes d'Athènes et de Pergame ne correspondent pas à des panégyries et rien ne prouve que les textes de Delphes ou d'Akraiphia correspondent à des circonstances de fête : à Akraiphia, la désignation de l'agoranome comme agônarque est un trait dialectal et nullement une indication qui suppose que l'action de ce magistrat ait été limitée au cadre d'une panégyrie[666]. A Cyzique, en 38 p.C., la cité dut faire effectuer de grands travaux et l'afflux de main d’œuvre l’amena à limiter les prix à l'ἐνεστώση τιμή fixée par les agoranomes, qui suivaient eux-mêmes les indications d’une généreuse bienfaitrice[667].Le cas d’Éphèse montre une situation où les interventions sont autant liées aux périodes de fête qu’aux périodes de pénurie liées à des difficultés d'approvisionnement. Quelles que soient les causes d’un déséquilibre potentiel des prix (lié ou non à une fête religieuse), ce serait donc le souci d’y remédier qui pourrait expliquer bon nombre d’interventions des magistrats du marché. Mais il faut en outre relever que le grand souci de détail dans les variétés de poisson à Delphes et à Akraiphia trouve un parallèle dans la liste des pièces de triperie de l'agora du Pirée : or, dans ce dernier cas, le tarif vise manifestement autre chose chose qu'une période limitée dans le temps, comme c’est le cas en revanche pour une panégyrie, pour une période de famine, ou pour tel autre déséquilibre (augmentation temporaire de la demande du fait d’un afflux de main d’œuvre à Cyzique). Les principes réglant l'activité des agoranomes étaient donc certainement les mêmes dans le cadre civique ordinaire ou lors des panégyries. Ce qui ne signifie pas que les pouvoirs et principes d'action des agoranomes étaient toujours identiques.
Car une seconde conclusion qui s'impose est que les pouvoirs accordés aux agoranomes pouvaient varier sensiblement d'une cité à l'autre et selon les occasions. Pour la fête des mystères à Andania, l'agoranonte n’avait pas le pouvoir de fixer des prix, quand ce droit est explicitement accordé aux panégyriarques dans le règlement des Dèmostheneia d'Oinoanda. A Athènes, comme le montre le règlement du Pirée, ce pouvoir leur était accordé par la loi. Cependant, cela ne signifie sans doute pas que les agoranomes devaient en permanence fixer les prix. On peut imaginer qu'une contestation sur des prix jugés insupportables par les consommateurs ou une spéculation manifeste pouvait légitimement déclencher l'action de l'agoranome, qui en temps normal devait laisser agir la loi de l'offre et de la demande.
Plus généralement, les autorités du marché avaient le choix entre deux politiques. L’absence de contrôle des prix à Andania devait permettre aux vendeurs d'atteindre les prix élevés dont Dion Chrysostome[668] nous dit pour Apamée, centre d'un conventus judiciaire attirant une foule de plaideurs, que tous ceux qui avaient quelque chose à vendre tiraient profit du fait qu'ils pouvaient exiger des prix élevés. Il s'agissait donc d'un moyen d'attirer les vendeurs par l’attrait du gain qu'ils pouvaient espérer, avec le risque de détourner une fréquentation potentielle de la fête par des prix trop élevés, mais en comptant sur la loi de l'offre et de la demande pour rétablir un équilibre. Un autre moyen d'assurer l'abondance était l'atélie accordée aux commerçants, comme l'a montré De Ligt[669]. En revanche, le contrôle des prix devait augmenter la fréquentation, avec le risque d'intimider les marchands, qui étaient toutefois assurés d'une clientèle importante et qui, connaissant les prix, pouvaient tabler sur un revenu assuré. En d'autre termes, les autorités du marché disposaient d'armes contradictoires : elles pouvaient faire une politique favorisant soit l'offre — donc ce qu’on appellerait aujourd'hui une “attitude libérale”, en laissant jouer le marché pour l’établissement des prix–, soit la demande, en intervenant pour fixer les prix. Sans doute, suivant les circonstances, pouvaient-elles choisir soit une politique, soit l’autre. Ce sont là des choix de base de gestion d’un marché, auxquels, toutes proportions gardées, les autorités économiques contemporaines se trouvent aussi confrontées et qu’il est intéressant de retrouver dans l’économie antique, même si c’est sous la forme limitée, simplifiée et, comparativement, embryonnaire, du marché d’une ville antique, a fortiori sans que cela soit théorisé dans le cadre d’une théorie économique[670].
On remarquera en outre que, à trois reprises (Delphes, Andania, Pergame), il est question de poisson, une fois de pièces de triperie (au Pirée), et il faut encore ajouter à cette série la lettre d’Hadrien relative à la vente du poisson à Éleusis, qui n’a pas pour objet de fixer les prix mais qui prévoit cependant que les pêcheurs eux-mêmes ou les premiers acheteurs feront les ventes car l’intervention de revendeurs intervenant en troisième rang (cf. τρίτους ὠνητάς, 1. 10-11) aurait pour conséquence de faire monter les prix[671]. Il s'agit de denrées produites pour l'essentiel dans un cadre local par les pêcheurs ou les éleveurs de la cité[672] et qui en outre ne pouvait pas être stockées (donc sur lesquelles la spéculation était impossible) : dans ce cas, l’offre était prisonnière de la demande et les prix étaient davantage susceptibles d'être effectivement contrôlés par les autorités de la cité. Manifestement aussi, le statut social des pêcheurs et des marchands de poissons était médiocre et la cité n’avait pas à avoir pour eux d’égard particuliers. Certes, si le poisson était une denrée de base de l’alimentation et on soulignera ainsi à la suite de M. Feyel que le poisson représentait une partie importante de l'ὄψον, la part non céréalière de l'alimentation[673] Mais à l’évidence il n’avait pas le caractère vital du blé. Les multiples récriminations contre les marchands de poissons qu'on trouve dans la comédie attique, avec les exagérations de rigueur[674] dont Athénée se fait très largement l'écho, témoignent de cette tension entre vendeurs et consommateurs, qui trouvaient toujours les prix trop élevés[675]. Ainsi, une loi attique de la fin du ive s. dont l’auteur était le riche Aristonikos interdisait aux marchands de poisson de baisser le prix initialement fixé, de sorte qu’ils risquaient de voir leur marchandise rester sans acheteur, donc se perdre, s’ils avaient d’abord fixé un prix trop élevé[676] : pour lutter contre la spéculation, le législateur disposait donc d’autres moyens que la fixation autoritaire des prix. Dans un contexte de contrôle potentiel de l’offre, même si la liberté des prix était donc la règle comme le montre aussi bien la loi d’Aristonikos que le Miles gloriosus de Plaute déjà évoqué, certaines cités, dans certaines circonstances, pouvaient être tentées de fixer autoritaitement les prix de ces denrées. Relevons encore que, en particulier pour les poissons, il s'agit de produits d'une très grande variété dont la hiérarchie des valeurs devait être clairement établie pour éviter toute contestation. Pour le blé en revanche, dont l'approvisionnement dépendait des marchés extérieurs, il ne pouvait être question de procéder de manière autoritaire et il fallait s'en remettre à la puissance de πειθώ, la persuasion, pour obtenir des importateurs qu'ils consentent des prix modérés[677].
Dans son analyse sur les “foires et marchés”, L. de Ligt (p. 231-232) considère que l'action sur les prix était exceptionnelle, car elle aurait été contreproductive pour assurer l’abondance des produits sur le marché, la règle étant plutôt d'attirer les commerçants par le biais de l’atélie. Certes, face à ledit du Maximum (301), le refus des vendeurs de se soumettre à la taxation eut pour conséquence le retrait général des marchandises et une nouvelle augmentation des prix, comme le souligne Lactance[678] Mais, même s’il entrait en fait surtout dans le cadre d’une politique fiscale, l’édit du Maximum avait une portée générale et ne visait pas des catégories de producteurs “captifs” d'un marché local, qui devaient bon an mal an se soumettre à la réglementation. Or, dans le cadre de la cité grecque, le souci du “juste prix” n'était pas moins grand que celui de l'abondance (sur lequel au reste L. de Ligt insiste à juste titre). L'inscription d'Andania et la nécessité de préciser l'interdiction de limiter les prix tendrait à laisser penser que, sans être de règle, la pratique de limitation autoritaire des prix était cependant moins exceptionnelle que ne le pense L. de Ligt.
Cependant, si y compris à Athènes la fixation autoritaire des prix à l'agora était bien loin d'être universelle, mais n’était pas non plus ni une chose juridiquement impossible ni un fait rarissime, on peut malgré tout s'étonner aussi que les attestations épigraphiques de listes de prix ne soient pas plus nombreuses. Il y a à cela, nous semble-t-il, une raison toute simple. Comme de nos jours, les prix étaient par essence variables. Même si dans une cité les agoranomes avaient, temporairement ou en permanence, le droit de fixer le prix de certaines catégories de denrées, ces listes n'étaient pas faites pour durer longtemps, elles n'étaient pas un κτῆμα ἐς αἰεί. D'ordinaire, elles devaient sans doute plutôt être dressées sur quelque tablette blanchie, un λεύκωμα, et non gravées sur pierre[679]. Il était sans doute assez rare qu'on procédât à l'inscription sur pierre, chaque cas pouvant avoir une explication propre. Au Pirée, des circonstances particulières peuvent avoir motivé le souci de donner à la liste une tournure plus solennelle, mais, de manière plus prosaïque, le plus vraisemblable est que, disposant du champ épigraphique laissé libre au bas de sa dédicace, l'agoranome Aischylos jugea commode de graver cette liste à la partie inférieure de la stèle. Néanmoins, on se trouva assez vite devant une situation où la liste fut frappée d'obsolescence. Même si l'on ne peut fixer avec précision le laps de temps écoulé entre la gravure de la liste I et celle de la liste II, il est clair en effet qu'il ne fut pas très important puisque les deux textes ont la même structure. On tient là ainsi la raison pour laquelle la liste de prix du texte I (et avec elle la dédicace de l'agoranome Aischylos, mais ce n'est pas elle qui était la cible de cette censure) fut rendue si rapidement illisible, la solution la plus radicale (et la plus économique) consistant à retourner le bloc[680] Lorsqu'il fut décidé de modifier la liste des maxima de prix affichée, il fallut se débarrasser de la première liste, pace la dédicace d'Aischylos pourrait-on dire. Comme on disposait d'un champ épigraphique libre sur la face étroite, on en profita pour y inscrire une nouvelle liste, au caractère tout aussi provisoire peut-être. Nous avons souligné le souci de lisibilité, mais aussi le caractère assez négligé de l'inscription II, qui n'était purement et simplement qu'un tableau d'affichage, inscrit sans souci décoratif. Cl. Vatin a aussi noté que le tarif des poissons de Delphes était inscrit sans beaucoup de soin (mais était même cette fois à la limite de la lisibilité[681] L'explication paraît simple : si l'on avait à inscrire de telles listes, on le faisait d'ordinaire de manière rapide et peu coûteuse sur un λεύκωμα : c'est ce style négligé qu'on retrouve sur les rares tarifs sur pierre que nous possédons.
On remarquera aussi que si l'analyse de la séquence des deux listes de l'inscription du Pirée présentée ici est correcte, l'évolution des prix s'est faite non à la hausse comme le pensait G. Steinhauer, mais à la baisse. Sur l'agora du Pirée, les premiers prix inscrits avaient été jugés trop élevés, d'où la baisse enregistrée sur la nouvelle face inscrite. Si l'on avait repris la chronologie haute de G. Steinhauer (on a vu précédemment les arguments en présence) et si la liste I avait pu être datée de 83/82, soit peu de temps après les violences, destructions et pillages qui accompagnèrent la prise du Pirée et d'Athènes par les troupes de Sylla, on aurait pu comprendre que quelques années plus tard, dans une situation devenue plus normale, les prix aient enregistré une baisse assez sensible, de l'ordre de 10 à 30 %[682] Mais l'inscription I date en fait vraisemblablement de l'année archontale de Pamménès Il et l'évolution des prix est donc sans doute à mettre en rapport avec des fluctuations plus ordinaires, sans lien avec une conjoncture politique particulière.
Les prix mentionnés se comptent en oboles et en chalques, des sommes qui a priori peuvent paraître dérisoires. En réalité, ce serait un contresens que de le croire et c'est ce qui justifie pleinement que les indications chiffrées correspondent à des prix et non à des montants de taxe, comme l'a à juste litre conjecturé G. Steinhauer, lequel a noté qu'ils paraissaient être de l'ordre de ceux que l'on voit pratiqués à l’époque classique[683]. En effet, dans les deux textes du Pirée, les prix, exprimés en oboles et en chalques, sont de l'ordre de ceux que l'on trouve exprimés dans l'inscription de Delphes ou dans celle d'Akraiphia[684].
La confirmation que les chiffres mentionnés dans l'inscription du Pirée sont bien des prix et non des montants de taxes, qui porteraient les prix à des valeurs beaucoup plus élevées (selon le montant que l'on retiendrait pour l'ἐπώνιον), se trouve aussi dans la mise en rapport de ces chiffres avec ce que l'on peut savoir des revenus à la basse époque hellénistique. Polybe indique que, au iie s., les légionnaires romains recevaient une solde journalière de deux oboles (= 16 chalques), les centurions quatre oboles et les cavaliers une drachme[685]. Selon P. Marchetti, la solde, qui représentait 4 as à l'époque de la 2e Guerre Punique, serait passée à 5 as à l'époque de Marius[686]. César doubla la solde, qui passe donc théoriquement à 10 as[687]. Ce chiffre est précisément celui qui est, évoqué par des légionnaires séditieux au début du règne de Tibère (à cette époque, seuls les prétoriens ont droit à une solde de deux deniers)[688]. Cl. Nicolet admet que les deux oboles de Polybe étaient l'équivalent d'un sesterce, ou 4 as[689]. Pour résumer, le légionnaire de l’époque marienne aurait donc reçu c. 113 deniers par an, celui de l'époque césarienne et augustéenne 225[690]. A Rome, à l'époque de Cicéron, un esclave manœuvre touchait 12 as par jour (c'était sans doute un chiffre maximum)[691]. La drachme attique et le denier étaient manifestement tenus pour équivalents[692]. Même si les pillages ou les distributions des généraux pouvaient permettre de recevoir en une seule fois des biens ou des sommes d'argent pour une valeur bien plus considérable, on voit que la solde ordinaire du légionnaire ou le salaire de l'esclave étaient tout à fait en rapport avec les prix mentionnés dans l'inscription du Pirée. Il faudrait naturellement avoir des parallèles de salaires journaliers à Athènes et au ier s. a.C. cette fois, mais il est peu douteux qu'ils aient été de l'ordre de ceux que l'on voit apparaître pour les légionnaires ou les esclaves à Rome (et même sans doute inférieurs, mais c'est là une autre question).
Une anecdote de Plutarque se rapportant à Socrate pose l'éternelle question de la valeur relative des biens en fonction des moyens dont on dispose[693] : “Quand Socrate entendit l'un de ses amis noter combien Athènes était chère, disant ‘Le vin de Chios coûte une mine, une robe de pourpre trois mines, un cotyle [1/4 l] de miel cinq drachmes’, il le prit par la main et l'amena au marché au grain : ‘Un hémihekton [4,32 1] de grain pour une obole’ ; puis au marché aux olives : ‘Une choenice [1,08 1] d'olives pour deux chalques’ ; ensuite au marché aux vêtements : ‘Une tunique pour dix drachmes’. La ville est bon marché !”. En fait, pour qui avait une fortune qui se comptait en talents, une somme de quelques chalques était dérisoire. Mais pour la grande majorité, qui avait bien moins d'une drachme par jour pour vivre, même une dépense de quelques chalques pouvait être difficile à solder. La société de la Grèce classique et hellénistique était un monde où la fortune était concentrée entre les mains d’une minorité qui pouvait compter sa fortune en talents d’argent, par opposition avec une masse de citoyens qui restait dans le monde de la nécessité et qui ne connaissait guère que la monnaie de bronze, comme l'a souligné encore récemment M. Vickers[694]. Les prix de pièces de triperie sur l'agora du Pirée apparaissent maintenant sous un autre jour : pour le menu peuple, ils étaient même sans doute relativement élevés. A l'agora, à l'époque de Démosthène ou de Théophraste comme à celle de l'archonte Pamménès, on est dans le monde de la monnaie de bronze, de la nécessité quotidienne, des petites gens ou des gens ordinaires, à qui même des sommes de quelques chalques paraissent importantes. Théophraste avait pu stigmatiser le profiteur qui exigeait de ses esclaves, payés en monnaie de bronze, le montant du change en monnaie d'argent (car malgré sa valeur déclarée le bronze était dans la pratique toujours dévalué)[695]. On songe aussi, dans l'Évangile, à la parabole de la femme qui, ayant perdu l'une des dix drachmes d'argent qui faisaient sa fortune, allume la lampe et balaie avec soin pour la retrouver et qui, lorsqu'elle y est parvenue, convoque amies et voisines pour leur annoncer la bonne nouvelle[696]. Les prix de la triperie sur l'agora du Pirée se comptaient en chalques et en oboles, mais il n'en était pas moins important de procéder à leur contrôle[697].
On aperçoit également l'intérêt de l'inscription agoranomique du Pirée comme indicateur du niveau des prix à Athènes au ier siècle a.C., et plus particulièrement dans sa deuxième moitié. On retrouve à Athènes à la fin de l'époque hellénistique et au début de l’époque impériale des niveaux de prix qui sont de l'ordre de ceux de l'époque classique. L'histoire monétaire d'Athènes au ier s. est chaotique et la cessation des émissions d'argent dans les années 40 de ce siècle n'en est qu'une illustration parmi d'autres[698]. Cependant, alors que l'argent restait encore le métal de référence et que dans la pratique le bronze était plus que jamais l'instrument d'échange courant à Athènes pour la vie quotidienne[699], les prix nominaux restaient fort bas. Sur ce point, l'inscription du Pirée apporte donc une information nouvelle très importante, comparable à celle qu’on trouve de manière ordinaire sur les papyri provenant d’Égypte, mais qui fait si cruellement défaut ailleurs[700]. Si, pour l'empire, on a pu évoquer la question de l'inflation et des “dévaluations”, on voit que c'est en fait une histoire de la “déflation” de la monnaie d’argent en Grèce hellénistique qui reste à écrire[701]