Le poids des phiales répertoriées dans un inventaire d’Amos (Pérée rhodienne) du milieu de l'époque hellénistique n’est pas donné en chiffres ronds. Ce fait qui pourrait être une curiosité d'intérêt purement anecdotique soulève pourtant de redoutables problèmes dès qu’on s’aventure à vouloir en rendre raison. C'est ainsi qu'on vient récemment de tenter de l’expliquer, comme on l'avait fait ailleurs pour des documents posant des problèmes similaires, par la thèse du recours à des monnaies comme instrument de pesée. Une analyse détaillée des questions soulevées non seulement par l’inventaire d’Amos mais aussi par ceux d’Athènes, Délos et Didymes conduit à une vision des choses bien différente. Pour asseoir de nouvelles conclusions, ce sont en fait aussi bien les modalités de fabrication des offrandes que certaines spécificités du formulaire et du mode de rédaction des inventaires qu’il faut dégager. Au-delà, sans qu'il soit pourtant nécessaire d’avoir recours en quoi ce soit aux théories modernistes, ce sont encore les dangers d'une approche primitiviste de la cité grecque qui apparaissent au grand jour.
Le point de départ de la discussion est donc un inventaire provenant du dème rhodien d’Amos, dans la partie est de la Chersonnèse, qui faisait partie de la “Pérée intégrée” de Rhodes. L’inscription date du milieu de l’époque hellénistique[814]. La stèle qui la porte est mutilée et le texte est de lecture difficile. Cependant plusieurs chiffres peuvent se lire de manière partielle ou complète.
Peraea, 11a, sans illustr. (SEG, 14, 1956, 687a ; Pérée, 48) ; IK, 38-Rhodische Peraia, 355, sans illustr.
Cf. J. Pouilloux, AC, 24, 1955, p. 239 (corr. 1. 34) ; J. et L. Robert, Bull. ép., 1955, 214 ; P. Debord, Aspects sociaux et économiques de la vie religieuse dans l'Anatolie grécoromaine, Leyde, 1982, p. 223 et n. 105 p. 424.
--- | [φιάλαν ἄν ἀνέθηκαν--- ---]|κλεῦς [---] | Ἀριστογέν[--- ---] |4 Σ[...]νος Ἀπ[--- ---] | [.]ε[.]ης Δαμοσ[---] | ‘Ạγελόχου Τιμο[--- ---]|τευς, ἄγουσαν Γ[---] |8 φιάλαν ἃν ἀνέθηκαν Δαμο[---] | Δαμαινέτου, Ἁγησικλῆς [---]|σάνδρου, Σωκράτης Σωκρα[τίδα], | ἄγουσαν ΓΔΔΔΔ[..]├ |12 φιάλαν [ἃν] ἀνέθηκαν Ἐμφάνης | Θευφ[ά]νευς, Ἁγέλοχος Παγκρ[ά]|τευς, Πραξίχαρις Πασικράτευς, | ἄγουσαν ΓΔΔΔΔ[---] |16 φιάλαν ἃν ἀνέθηκαν Πάνταινος | Τιμαῖος Ἀλεξίων, ἄγουσ[αν] | ΓΔΔΔ | φιάλ[α]ν ἂν ἀνέβηκαν Ἐμφάνης |20 Θευφάνευς, Ἁγίας Ἁγεστράτου, | Τιμαῖος Σωσιθέου, Τιμόκριτος | Φαιναγόρα, Σ[.......] Διογέ|νευς, Εὐάρατọς Ἐπαγάθου |24 [..]ακ[...]τος ’Ạλ[κ]εσιδάμου, | ἄγουσαν ΓΔΔΔΔΓ├├├ | φιάλαν ἄν ἀνέθηκαν Χαιρήμων | Χάρμιος, Σῖμος Ἀκέστορος, |28 Ἁγησίδωρος Ἀριστοδάμ[ου], | Θαλ[ήτα]ς Ἀριστοδάμου, | Ξεναγόρας Λεωνίδας, Ἐπικρ[---], | ἄγουσαν ΗΔΔΔΔΓΕ├├ |32 φιάλαν ἃν ἀνέθηκαν Χαιριππίδα[ς] | Διογένευς, Διότιμος Ἁγεστ[---], | Παγκλείδας Πασικράτευ[ς], | [Ἐ]πίχαρμος Ἁ[....ά]νακτο[ς,---]|36πος Ν[ικ]αίου, Α[....]κρατίδα[ς ---]- | [.]ο[.], Ξενόκριτος, ἄγουσαν | ΓΔΔΔΔΓ├├|||| | [φι]άλαν [ἃ]ν ἀνέθηκαν Ἀνταγ[όρας] |40 Ἀντι[γέν]ευς, Κριτίας Δαμ[---], | Τιμακλῆς Σωπάτρου, [---] | α[..]ικλου, Ἀριστόβο[υλος ---], | Καλλίμαχος [---], |44 [---] | ---
Comme l'avaient bien vu J. et L. Robert, un collège de magistrats d’Amos, à sa sortie de charge, devait rituellement consacrer une phiale[815]. L'état de la stèle ne permet pas de lire le montant de tous les poids. On peut néanmoins reconnaître :
L. 7 : Plus de 50 dr.
L. 11 : 90 + x dr., avec x compris entre 2 et 9 : le parallèle des 1. 25, 31 et 37 suggérant un chiffre supérieur à 95, en restituant au moins | dans la lacune.
L. 15 : 90 + x dr., mêmes remarques que précédemment.
L. 18 : 80 dr. mais toutes les lettres sont de lecture difficile.
L. 25 : 98 dr.
L. 31 : 147 dr.
L. 37 : 97 dr. 4 ob.
Sauf pour le chiffre de 80 dr. de la 1. 15, mais qui pose sans doute des problèmes particuliers[816], on constate un déficit en poids par rapport aux chiffres ronds qu'on aurait pu s’attendre à trouver, soit manifestement à quatre reprises 100 dr. (1. 11, 15, 25, 37) et une fois 150 dr. (1. 31). Comment en rendre raison ?
P. Debord avait proposé de voir dans cette différence le salaire de Partisan. Sans avoir argumenté de nouveau la question, nous nous étions rallié à ce point de vue dans notre Pérée (ad loc.), mais avec une légère réserve (nous indiquions seulement d’une phrase qu'il s’agissait “apparemment” de la bonne solution).
Dans une étude d’ensemble des problèmes posés par ce document, M.-Chr. Marcellesi fait justice d’une analyse malheureuse de M. Vickers[817]. Est repoussée aussi, à juste titre, l’hypothèse d’une usure des phiales. En outre, tout en acceptant notre point de vue sur l’origine des drachmes mentionnées, qui ne sauraient être que des drachmes rhodiennes, M.-Chr. Marcellesi critique également l’hypothèse du salaire de l'artisan : selon elle, on voit mal pourquoi ce salaire, qui aurait été prélevé sur la somme fournie par les magistrats ou prêtres sortant de charge, aurait varié d’une coupe à l’autre – argument incontestablement tout à fait recevable ; au demeurant, on n’aurait aucune idée de ce que pouvait être le salaire d'un artisan pour un travail de ce type.
M.-Chr. Marcellesi propose donc une autre explication, dont elle considère qu'elle serait corroborée par les inscriptions de Didymes et de Délos. Selon elle, la solution résiderait dans le fait que, faute de disposer de poids de petites dimensions permettant une pesée de précision, on aurait tout simplement utilisé des pièces (en fait, des pièces à fleur de coin) pour opérer la pesée des offrandes : “Le bon état des monnaies pourrait s’expliquer par le fait qu'Amos, petite localité de Carie, n’est pas un lieu d’échanges très intenses et que les monnaies frappées récemment à Rhodes arrivent rapidement dans les caisses publiques ou sacrées, vraisemblablement parce qu'elles sont peu utilisées dans les échanges quotidiens. Il est possible aussi que les trésoriers du sanctuaire aient pris soin de réserver à la pesée des offrandes des monnaies à fleur de coin”[818]. D’où apparemment la diversité des poids relevés.
La pesée d'offrandes au moyen de pièces de monnaies – dans un plateau de la balance les offrandes, dans l’autre des pièces servant comme instrument de mesure –, est une idée qui a cours depuis longtemps et qui a déjà été soutenue à propos des inventaires soit de Délos, soit de Didymes, soit des deux sanctuaires, par Th. Homolle[819], J. Coupry[820], C. H. Grayson[821] (et à sa suite par D. M. Lewis, M. Vickers et T. Linders[822],) L. Migeotte[823] et O. Picard[824].
Disons d’emblée que cette hypothèse d'une pesée à l'aide de pièces de monnaies ne peut être tenue pour satisfaisante. On sait en effet que les cités considéraient comme indispensable d'avoir des mesures étalons pour les produits de l'agora, liquides ou solides, huile, blé, noix ou autre, mais aussi pour les amphores ou pour les tuiles[825] ; qu'à Athènes on jugeait nécessaire d'avoir des magistrats spécialisés, les métronomes, pour contrôler les poids et mesures[826], la charge incombant ailleurs à d’autres magistrats du marché, en général les agoranomes[827] (et aussi, surtout à l’époque impériale et byzantine, aux ζυγοστάται[828],) qu'enfin on prenait un soin particulier à vérifer les pesées sur l’agora, comme le prouvent les grandes quantités de poids retrouvées sur tous les sites où on se livrait à des transactions[829]. Dans ces conditions, comment admettre que, s'agissant de métaux précieux, donc de produits d'une valeur bien plus considérable, on ait laissé régner flou et approximation, comme s'il s'était agi de questions sans importance ? Quand on sait que dans les sanctuaires – et aussi à Amos – on pouvait tenir des comptabilités allant jusqu’à l’obole ou à la fraction d'obole, il paraît difficile de croire que la pesée des objets précieux ait fait l'objet d'un traitement aussi négligent. Comment aurait-on pu être si rigoureux sur l'agora au profit de l’acheteur d'une mesure de blé, pour prévenir une éventuelle fraude représentant une valeur de quelques fractions d’oboles, et si laxiste dans les sanctuaires quand il s'agissait de peser des métaux précieux, argent ou or, pour servir les intérêts de la divinité, et pour des sommes pouvant aller jusqu'à plusieurs drachmes ou plusieurs dizaines de drachmes ?
En effet, le commun des mortels ne pouvait ignorer que toutes les pièces n'étaient pas exactement du même poids[830]. A fortiori, les manieurs d'argent et les spécialistes des finances devaient avoir l'expérience des légères différences entre les pièces. Pour cela, le calcul du poids exact de la pièce n'était même pas nécessaire. Il suffisait de peser deux pièces l'une par rapport à l'autre pour constater que les deux plateaux de la balance ne s'équilibraient pas : le fait que, dans l'usage quotidien, on ait non pas pesé mais compté les pièces[831] ne signifie pas qu'on n'ait pas perçu cette donnée élémentaire. Or, les spécialistes des comptes ne pouvaient ignorer qu'utiliser des poids de référence inférieurs à la norme aurait conduit à gonfler artificiellement le montant des sommes calculées : pour un objet pesant autour de 100 drachmes, comme c'est le cas pour la majorité des phiales d'Amos, qui étaient en argent, l'erreur aurait très vite atteint plusieurs drachmes[832]. Pour le même objet mais cette fois en or, la même erreur de quelques drachmes sur le poids se serait soldée par une erreur de plusieurs dizaines de drachmes en équivalent argent[833]. Une erreur d'une telle ampleur ne laisserait pas d'étonner et, au minimum, nécessiterait quelque justification supplémentaire.
Il est vrai que, selon certains auteurs, les Grecs auraient été incapables de pesées ayant une quelconque précision et d'ordinaire n'auraient même pas fait usage de poids[834]. Cette thèse est totalement démentie par les témoignages épigraphiques et archéologiques. Ainsi, la loi délienne sur le commerce du charbon de bois indique explicitement que l’une des tâches des agoranomes était de remettre aux commerçants qui étaient en règle de leur déclaration de prix la balance et les poids et mesures dont ils devraient se servir dans les échanges[835] ; de même, le décret athénien sur les poids et mesures de la fin du iie s. enjoint explicitement aux magistrats responsables[836] de fabriquer des copies des poids-étalons pouries remettre aux commerçants et interdit l’usage de tout autre poids ou mesure[837]. On ne doit pas douter qu’il en allait plus ou moins de même partout et que c'est la raison pour laquelle, à Athènes ou à Olympie par exemple, on a retrouvé des centaines de poids commerciaux, qui étaient remis aux utilisateurs par les magistrats.
Sans aller aussi loin[838], M.-Chr. Marcellesi considère qu'alors que, par la pesée à l'aide de monnaies, “les subdivisions de la drachme permettaient d'obtenir une grande précision... au contraire, les poids que l'on a pu retrouver, sur l'agora d'Athènes ou à Olympie par exemple, sont rarement inférieurs à 100 ou 200g”. Et d'ajouter : “Cette rareté des poids légers est-elle duc seulement aux aléas de l'archéologie ?”[839] Ce dernier facteur a pourtant sans doute eu un rôle non négligeable : de bronze ou de plomb, des poids de module élevé ont bien plus de chance de s'être conservés – et d'avoir été identités – que des poids pesant quelques grammes, a fortiori s'il s’agit de poids pesant moins d'un gramme[840]. Mais on concédera volontiers que d'ordinaire, sur l'agora, les marchands avaient bien davantage besoin de poids de plusieurs dizaines et centaines de grammes ou davantage (la mine et ses subdivisions ou ses multiples), plutôt que de poids d'une drachme ou moins, dont l'usage ne pouvait intéresser que des spécialistes de produits de valeur (pierres ou métaux précieux en particulier). A Athènes, il existait en fait une série de modules allant de 100 à 1 dr., en particulier entre 10 dr. et 1 dr., chaque module étant connu par un nombre suffisant d'exemplaires pour qu’on ne puisse douter que de tels poids étaient non seulement connus mais d'usage courant[841]. En outre, il existait même des poids de 4, 3, 2 et 1 obole, comme le montrait déjà le catalogue de Pernice en 1894[842].
| Module (en ob.) | No Pernice | Symbole | Poids (g) | Poids rapporté à 1 dr. att. (4,366 g théor.) |
| 4 | 556-557 | 556 : T | 2,85 - 2,72 | 4,28 - 4,08 |
| 3 | 558-559 | 558-559 : ||| | 2,07 - 2,04 | 4,14 - 4,08 |
| 2 | 560 | 560 :.· | 1,55 | 4,65 |
| 1 | 561-562 | 561 : | | 0,665 - 0,65 | 3,99 - 3.90 |
On voit que l'ajustement de ces poids n'est pas parfait, l'écart par rapport au poids standard oscillant entre 2 % (pour un poids rapporté à la drachme de 4,28 g, nº 556) rapporté à une drachme et près de 11 % (pour 3,90 g, nº 561). Cependant, s'agissant de faibles modules et pour des poids de bronze ou de plomb, il est hors de doute que l'erreur liée aux conditions de conservation de l'objet (usure ou oxydation) a joué un rôle significatif pour le niveau des poids que nous pouvons observer, en proportion plus important que pour des poids de grand module, d’autant que la variation de poids porte sur quelques dixièmes de gramme seulement : par comparaison avec des pièces de métal inaltérable, or ou argent, c'est un facteur dont on doit absolument tenir compte dans l'évaluation des poids que l'on peut observer aujourd'hui. Il est vrai cependant aussi que le degré de précision que l'on pouvait atteindre pour les poids officiels de petit module reste un problème qui mériterait un nouvel examen. On se gardera néanmoins de conclure qu'en la matière régnaient amateurisme et imprécision et il paraît plus réaliste de considérer que, au moins pour les pesées de précision, les magistrats disposaient effectivement de poids convenablement réglés, avec une variation par rapport au poids défini inférieure à 1 %. Au reste, c'est précisément à Rhodes en ces années de la fin du iiie et du début du iie s., que l’on voit comment la cité pouvait jouer sur la valeur de l'unité monétaire, produisant d’abord des drachmes à c. 3,2 g, puis des drachmes légères à c. 2,70 g, puis établissant le niveau des drachmes plinthophores à c. 3 g ou un peu plus[843]. Il n'y a donc aucun doute que, au moins dans les ateliers monétaires, il existait des spécialistes et des instruments capables de faire des pesées d’une précision de l'ordre du dixième de gramme ou moins[844]. De la sorte, au ve s., on trouve dans certaines cités des pièces d’argent, subdivisions de l'obole, qui ne pèsent pas plus de c. 0,20 g (et parfois moins), ce qui prouve que l'on savait parfaitement établir des modules sur des subdivisions de l'obole[845]. La pharmacie grecque, d'époque romaine il est vrai, connaissait aussi des poids allant jusqu'à la subdivision de l'obole[846].
Certes, l'imprécision jouait lorsqu'il s'agissait de produire en série des dizaines ou des centaines de milliers de pièces fixées à un même module[847] – et c'est précisément la raison pour laquelle la pesée à l'aide de monnaies n'aurait pu être que fort imprécise –, l'erreur relative devenant d'autant plus importante que le module était faible. En revanche, pour la fixation de l'étalon de référence lui-même, il ne devrait pas faire de doute que la technologie des Grecs leur permettait de fixer avec une précision satisfaisante des modules inférieurs à la drachme, et même à l'obole. Plus généralement, même s'il ne peut être question de s'étendre sur le sujet, affirmer que, même pour les métaux précieux, les Grecs auraient disposé de techniques de mesure trop imprécises pour qu'ils aient pu tenir compte de poids de l'ordre de la dizaine de grammes ou du gramme, et même du dixième de gramme, relève donc à coup sûr d'une conception erronée. Dans l'antiquité comme de nos jours, toutes les pesées ne se faisaient pas avec le même souci de précision : l’épicier n’a pas à atteindre le même degré de précision que le bijoutier. En outre, s’agissant des pesées de précision, on doit veiller à ne pas confondre deux niveaux : 1) La réalité, c'est-à-dire des pesées dont l’exactitude devait au reste être variable, avec des erreurs relatives qui selon les cas devaient fréquemment être de l'ordre du 1/100 (i.e. 1/100 ou plus), mais parfois atteindre un degré de précision supérieur à 1/100 – 2) La conscience qu’on avait de cette réalité, c'est-à-dire du degré d'exactitude ou d’inexactitude de ces pesées[848]. Lorsqu'on pesait des objets précieux, on avait le souci d'atteindre un degré de précision jusqu'à l'obole, c'est-à-dire jusqu'à moins d'un gramme (une obole attique d'époque classique pèse théoriquement 0,722 g. une obole rhodienne du iiie s. c. 0,56 g) : c'est ce que montrent les chiffres des inventaires d'Athènes, de Délos, de Didymes, d'Amos ou d'ailleurs. Il est vraisemblable que pour des objets de plusieurs centaines de grammes un degré de précision de l'ordre du dixième de gramme était rarement atteint. En revanche, affirmer qu'on ne recherchait pas cette précision serait une profonde erreur. Ainsi, à Délos, on voit qu'on a le souci d'utiliser une “petite balance” – on dirait aujourd'hui une balance de précision – pour certaines pesées d'objets en argent[849]. En outre, on a trouvé à Délos une série de fragments de balances, à deux plateaux ou du type “balance romaine” avec fléau gradué, ainsi que de nombreux poids de pierre ou de métal[850]. On est pour le moment plus mal renseigné sur Rhodes hellénistique, mais, à Lindos, les couches archaïques et classiques du sanctuaire d’Athéna sur l’acropole ont livré plusieurs exemplaires de poids de bronze ou de plomb, ainsi que des plateaux de balance de petit diamètre (6,5 cm), munis de trois petits trous de suspension[851]. Nul doute donc que, dans une cité donnée, l'usage de la même balance et de poids officiels (et non pas de pièces de monnaie) permettait de limiter les erreurs de pesée[852].
Ajoutons encore qu'il semble bien que ce soit un personnel spécialisé qui accomplissait ces pesées ; ainsi, dans le sanctuaire d'Artémis à Éphèse, c'était un ζυγοστάτης esclave sacré de la déesse qui tout à la fois accomplissait ces pesées et manifestement en était responsable, avec toutes les sanctions que pouvait encourir un esclave en cas de manquement[853].
Il n’est donc pas vraisemblable que non seulement à Amos (qui n'était nullement un obscur village arriéré, comme il est souligné ci-après), mais aussi à Athènes ou à Délos par exemple on n'ait pas disposé d'instruments de mesure satisfaisants (balance et poids) pour peser des offrandes d’or ou d'argent. Admettons cependant par hypothèse que, par exemple par commodité, l'on ait opéré ces pesées à l’aide de monnaies. On doit aussi se poser la question de la portée, de la raison, de la signification de ces pesées dont le résultat était soigneusement relevé : on sait qu'il s'agissait d'évaluer la richesse du “propriétaire” du dépôt, d'ordinaire une divinité, sous forme d'un bilan à conserver dans les archives mais souvent en outre gravé sur pierre pour le mettre à la vue de tous[854]. Autant que faire se pouvait, on avait donc intérêt à disposer de chiffres établis sur une base aussi incontestable que possible. L'imprécision liée à l'usage des monnaies, dont on savait qu’elles étaient de poids variable, n'aurait guère permis d’obtenir ce résultat.
Admettons encore néanmoins que l'hypothèse de la pesée à l'aide de pièces soit la bonne et suivons maintenant dans le détail le raisonnement qui nous est proposé : “Pour une phiale de 430 g, si la pesée est faite avec des monnaies attiques à fleur de coin de 4,3 g en moyenne, le poids indiqué sera de 100 drachmes. Si la pesée est faite avec des monnaies usées, de 4,25 g en moyenne, le poids obtenu sera supérieur à 101 drachmes. A Amos, les poids étant le plus souvent inférieurs à un chiffre rond, on peut en déduire que les monnaies utilisées pour la pesée sont des monnaies à fleur de coin. Il y en aurait donc eu, dans la caisse des trésoriers, au moins 150 drachmes ou l’équivalent, par exemple 75 didrachmes, en bon état, ayant peu circulé”[855]. Comme, toujours selon cette hypothèse, Amos aurait été un endroit où les échanges auraient été peu intenses et la circulation monétaire faible, il ne serait pas étonnant qu'on ait conservé de telles monnaies à fleur de coin dans les réserves du sanctuaire. On constate en effet que les chiffres donnés dans les inventaires d’Amos sont tous (sauf le poids de “80 drachmes” sur lequel on verra le commentaire proposé ci-après) inférieurs à un chiffre rond, 100 (4 occurrences certaines, peut-être – vraisemblablement – davantage) ou 150 drachmes (1 occurrence certaine et pas davantage). Dans l'hypothèse qui nous est proposée, à supposer qu'une phiale ait pour de bon pesé 100 drachmes, pour parvenir à des chiffres inférieurs à 100 drachmes il faudrait donc admettre que les pièces ayant servi à la pesée aient été non seulement a fleur de coin, mais que, prises ensemble, les 100 pièces de 1 drachme, 50 didrachmes ou 25 tétradrachmes aient eu en moyenne un poids supérieur au poids standard. Il est bien peu probable qu’il en ait été ainsi. Il semble que le détail du raisonnement ne vaille pas d’être poursuivi (si l'on admet que c'étaient les pièces qui avaient exactement le poids voulu, comment expliquer le déficit présenté par les phiales ?). Telle est l'impasse à laquelle on se condamne si l'on n'admet pas au départ une pesée avec un étalon de référence : on ne saurait peser l'un par rapport à l'autre deux éléments dont le poids de l'un n'a pas été préalablement défini et ne peut servir d'étalon.
Un point de détail vient ajouter à la difficulté que l'on ressent à accepter l’hypothèse de la pesée à l’aide de monnaies. L’un des chiffres de l’inventaire d’Amos comporte la mention de 4 oboles. Or, selon M.-Chr. Marcellesi, à la fin du iiie s. ou au début du iie s. Rhodes ne possédait pas de monnaies d'argent de valeur inférieure à l'hémidrachme. Comment aurait-on donc pu calculer cette valeur d'une obole d'argent ? M.-Chr. Marcellesi considère que les monnaies de bronze avaient un poids trop fluctuant pour qu’on puisse les utiliser comme instrument de pesée et elle suppose que le texte de l'inscription doit être corrigé : il faudrait lire 3 oboles et non 4. Mais ces arguments sont désespérés. Tout d'abord, on doit relever qu'il existait bien à Rhodes des dioboles d’argent, et cela du ive au iie s. a.C. Ensuite, s’agissant des monnaies de bronze, ce n'est pas leur poids fluctuant qui aurait interdit d'utiliser des monnaies dans des pesées, mais tout simplement le fait que, leur métal ayant une valeur plus faible que celui des monnaies d'argent, elles avaient un poids qui les faisait entrer dans une autre série de modules pondéraux que les monnaies d'argent : déterminer le poids d’une obole d'argent à c. 0,55 g (en admettant qu’il s'agissait de l'étalon du iiie s. à c. 3,375 g) à l'aide de pièces de bronze pesant plusieurs grammes est une opération qui n'a pas de sens[856]. Cette simple mention d'un chiffre de 4 oboles, que rien n’invite à corriger, suffit à faire douter de l'hypothèse qui nous est présentée.
Contre la théorie de la “pesée par les monnaies”, ajoutons encore qu’utiliser des pièces comme instrument de référence aurait inévitablement conduit à une surévaluation systématique des pesées. A la fin du iiie s., les tétradrachmes rhodiens avaient un poids de c. 13,5 g, et les didrachmes un poids moyen de 6,60-6,65 g, tout proche de leur poids nominal de 6,75 g (déviation de 2 % par rapport à la moitié du tétradrachme). Le poids des drachmes de la même époque paraît cependant avoir été réglé autour de 3,2 g, donc avec une déviation supérieure (plus de 5 % par rapport au quart du tétradrachme). On a rappelé plus haut que la plage de variation des pièces – y compris des pièces neuves – était importante : ainsi, les didrachmes rhodiens, qui étaient la pièce la plus répandue au iiie s., avaient un poids qui en général pouvait varier entre c. 6,20 et 6,89 g[857]. Que par malchance, sans le savoir, on ait utilisé pour les pesées une série de pièces de module sensiblement inférieur à la norme, par exemple une série de didrachmes autour de 6,3 g, et l’on aurait d’emblée atteint une déviation de 6 % par rapport au poids canonique attendu de 6,75 g, et encore une déviation de 5 % en utilisant des drachmes qui en moyenne auraient eu leur poids standard de 3,2 g. On aurait eu là une source d’erreurs de pesée (surestimation des poids) qui aurait été insupportable.
La question du déficit du poids effectif des offrandes par rapport à leur poids nominal est en réalité un problème classique[858]. Pour D. M. Lewis, faire la dédicace d’une couronne d’or de 500 drachmes (d’argent) signifiait qu'on avait dépensé 500 drachmes, et non pas que la couronne devait peser 500 drachmes d’or[859]. C’est ce principe qu’il a appliqué aux offrandes en or des inventaires athéniens pour calculer le rapport or/argent à Athènes aux ve et ive s. Il est vrai que, quelles que soient les déductions à faire à la somme libellée en argent (dans son article de 1968 D. M. Lewis ne signalait lui-même que le salaire de l'artisan), elles s’appliqueraient uniformément à la série d’objets considérés et ne modifieraient donc pas la courbe d’évolution du rapport/argent[860]. Valable en ce qu’il souligne qu’il s'agit bien d'une dépense de 500 dr. (d'argent) et non d'un poids en or, le principe selon lequel une offrande d’un poids de x drachmes correspondait à une dépense de x drachmes ne peut cependant être accepté à la lettre, comme le cas des phiales d’Amos le montre de manière éloquente. Si l'on l’appliquait aux “phiales de 100 drachmes” d’Amos (qui en réalité pouvaient peser par exemple 97 dr. 4 ob., 1. 37, ou 98 dr., 1. 25), on devrait considérer que la dépense des dédicants aurait été de 100 dr. seulement. Or trois éléments, dont deux ont été mis en évidence par D. M. Lewis lui-même, montrent qu'il ne peut en avoir été ainsi.
• Le premier point est celui du salaire de l'artisan. Malgré M.-Chr. Marcellesi, on doit relever qu'il n'est pas exact d'affirmer que l'on n'ait aucune idée du salaire des artisans orfèvres. Pour Athènes, avec beaucoup de prudence il est vrai, D. M. Lewis a retenu des coûts de fabrication à c. 6-7 % de la valeur de l'objet[861]. A Délos, l’inventaire IG, XI.2, 161A (279 a.C.) évoque directement des salaires d'artisan, comme l'a bien vu M. Vickers[862]. L'orfèvre Aristarchos est payé 2 dr. pour fixer une anse d'un cratère d'argent qui s'était détachée[863], 1 dr. 1 ob. 1/2 pour réparer des coupes[864], enfin 1 dr. pour réparer le pied d'un côthôn de bronze (une grande coupe à boire)[865]. Certes, on ne connaît pas le niveau des prix et des salaires à Rhodes à la fin du iiie s. ou au début du iie s. et rien ne dit qu’ils aient été les mêmes qu'à Délos au début du iiie s. Cependant, toutes choses égales, on peut tout de même estimer que s'il fallait 2 dr. pour réparer une anse, en y ajoutant en outre les quelques oboles du charbon de bois nécessaire à l’opération comme le montrent les parallèles déliens[866], même à Rhodes au début du iie s. le coût de la fabrication d’une phiale devait nécessairement dépasser les deux drachmes. Pour une phiale de 100 dr., un coût de fabrication de c. 6-8 dr., compte tenu des fournitures annexes, paraît donc une estimation raisonnable.
• Le second point est celui de la perte à la fonte et au travail de l'objet. Même avec des techniques modernes, il semble qu'on ne puisse aujourd'hui tomber en dessous de 1 %, ne serait-ce que par sublimation du métal. Dans un cas de refonte à Athènes, on constate une perte de l'ordre de 10 %[867], dans un autre de 6 %[868]. Il est impossible de connaître avec exactitude le coefficient de perte à la fonte et au travail à Rhodes, mais on ne voit guère comment il aurait pu être inférieur à c. 4-5 %.
• Un troisième point, négligé cette fois par D. M. Lewis, doit encore être évoqué : celui du poids effectif des monnaies. Comme on l’a vu précédemment, ces monnaies n'avaient pas toutes le poids qu'elles auraient dû avoir. Même s'il est vrai qu'à Rhodes la divergence d'avec le poids nominal paraît avoir été moins grande que dans d’autres cités, elle ne contredit pas la règle, qui vaudrait seulement ailleurs avec plus de force, selon laquelle les didrachmes et les drachmes des cités hellénistiques étaient frappés à moins de la moitié ou du quart du tétradrachme[869]. Ensuite, leur circulation plus ou moins longue leur faisait perdre une fraction supplémentaire, même très faible, de leur poids standard (c’est la question du frai des monnaies[870].)
On peut maintenant tenter de reconstituer le processus de fabrication et le coût d'une phiale d'Amos, qui devait peser “environ 100 dr.”, et non pas correspondre à une dépense de 100 dr. pour les dédicants, comme le montre par exemple un décret attique du dème d’Acharncs qui signale qu'un magistrat a fait fabriquer une phiale “pesant une mine d'argent, selon la loi” ([φ]ιάλην πεπόηται μ[ν]ᾶν ἄγουσα|ν ἀργυρίου [κ]ατὰ [τὸν νόμον], Steinhauer 1992, 1. 7-8). Il fallait d'abord réserver 6 à 8 dr. comme salaire de l’artisan. Ensuite, on devait tenir compte de la perte à la fonte et du poids nécessairement mal ajusté des monnaies. On peut imaginer que les dédicants faisaient peser, pour un poids convenu, les pièces qu’ils remettaient – ils avaient donc intérêt à remettre des tétradrachmes, d'un poids mieux ajusté que celui des didrachmes et des drachmes, limitant ainsi la perte en valeur monétaire à 1 ou 2 dr. peut-être[871]. Le poids de métal convenu avec l'artisan était nécessairement supérieur au poids-objectif de 100 dr., peut-être majoré forfaitairement de 5 dr., à charge pour l’artisan de contenir la perte à la fonte dans des limites qui vraisemblablement étaient fixées par avance dans le contrat de fabrication, sous peine de pénalité, cela pour éviter la fraude : une pesée de contrôle lors de la remise de la phiale par l’artisan devait permettre d'en apporter la preuve. Au total, pour une “phiale de 100 dr.”, la dépense effective ne peut guère avoir été inférieure à c. 113-115 dr.
Ainsi s’explique au mieux la différence entre poids nominal et poids effectif. Les “phiales de 100 dr.” d’Amos, Didymes, Myonte, Bargylia, Mylasa, etc., relèvent du même processus de fabrication, de même que plus généralement, dans toutes les cités, toutes les offrandes dont le poids était rituellement fixé à l’avance[872]. Le poids effectif était en général légèrement inférieur au poids-objectif. Mais ce n'était pas toujours le cas. C’est ainsi qu’on peut expliquer comment, à Athènes au ive s., sur les vingt premières hydries d'argent du sanctuaire d’Athéna d’un poids nominal de 1 000 dr., 18 aient un poids légèrement inférieur au poids-objectif, mais deux d’entre elles aient un poids supérieur à celui-ci[873]. Cette donnée resterait tout à fait inexplicable en dehors de la théorie du “poids-objectif” précédemment exposée[874].
On voit qu’on n’a nul besoin d’avoir recours à la thèse de la “pesée par les monnaies” pour expliquer le déficit pondéral des offrandes par rapport à leur poids nominal. Malgré tout, dans la mesure où l’on a pensé pouvoir s'appuyer sur certains formulaires des inscriptions de Délos et de Didymes pour justifier cette thèse, il convient donc encore de lever ces objections censées avoir une valeur décisive, la première étant la mention de pesées πρὸς ἀργύριον à Délos, la seconde celle de mentions d'objets sans précision d'ολκῆς καὶ νομίσματος dans les inscriptions de Didymes.
Le sens de la formule πρὸς ἀργύριον, qu’on trouve à de nombreuses reprises dans la littérature, les incriptions et les papyri, mérite d’être examiné en détail. Lorsqu’elle n'indique pas qu'une action est accomplie “dans le but” d’obtenir de l’argent (sens du dictionnaire LSJ, III.3)[875], elle signale d’ordinaire une “estimation de valeur en argent” (LSJ, III.4), donc, par elle-même, elle n'implique en aucune façon le recours physique à des pièces pesées ou comptées. Retenons quelques exemples significatifs. Ainsi. Isocrate rappelle que les hommes du temps passé, ceux de la génération des Guerres Médiques, “ne mesuraient par leur bonheur à l’argent” (οὐδὲ πρὸς ἀργύριον τὴν εὐδαιμονίαν ἔκρινον)[876]. De même, Denys d'Halicarnasse signale que le roi de Rome Servius Tullius “ayant pris ces dispositions, ordonna que tous les Romains fassent la déclaration de leurs biens et leur estimation en argent, après avoir prêté le serment légal” (ταῦτα καταστησάμενος ἐκέλευσεν ἅπαντας Ῥωμαίους ἀπογράφεσθαί τε καὶ τιμᾶσθαι τὰς οὐσίας πρὸς ἀργύριον ὀμόσαντας τὸν νόμιμον ὅρκον)[877]. On s'approche encore davantage du concret avec Théophraste qui, de deux variétés de “baume de la Mecque”, signale que “l'une était vendue pure à deux fois son poids d'argent, l'autre en proportion du mélange” (πωλεῖσθαι δὲ τὸ μὲν ἄκρατον δὶς πρὸς ἀργύριον τὸ δ’ ἄλλο κατὰ λόγον τῆς μίξεως)[878]. Plutarque mentionne que, au moment de la campagne d'Antoine contre les Parthes, “on dit que le boisseau attique de blé se vendait cinquante drachmes et que les pains d’orge se vendaient leur pesant d’argent” (λέγεται δὲ χοῖνιξ Ἀττικὴ πυρῶν πεντήκοντα δραχμῶν ὤνιος γενέσθαι, τοὺς δὲ κριθίνους ἄρτους πρὸς ἀργύριον ἰστάντες ἀπεδίδοντο)[879]. A supposer qu'il ne s’agisse pas seulement d'une image (ce qui est en réalité le plus probable), on voit que même dans le cas où il faudrait prendre ces formules en un sens littéral, il est clair que rien n'obligerait à admettre une pesée au moyen de monnaies.
Sur les dizaines de mentions de l’expression πρὸς ἀργύριον qui toutes entrent dans l'une des deux catégories précitées, il ne reste à notre connaissance qu'un seul cas qui puisse faire directement allusion à une pesée de monnaies. Il s'agit d'une pratique cultuelle qui nous ramène en Égypte. Hérodote (2.65) signale : “Les habitants de ces villes s'acquittent chacun de leurs vœux en priant le dieu auquel l'animal est consacré ; pour cela, ils rasent la tête de leurs entants, soit en totalité, soit à moitié, soit au tiers, et ils pèsent les cheveux au poids de l’argent ; l'argent pesé, ils le donnent à la gardienne des animaux, qui en échange de cet argent, fournit à ses bêtes des poissons coupés par ses soins. Telle est la nourriture qu'il reçoivent” (οἱ δὲ ἐν τῇσι πόλισι ἕκαστοι εὐχὰς τάσδε σφι ἀποτελέουσι εὐχόμενοι τῷ θεῷ τοῦ ἂν ᾖ τὸ θηρίον ξυροῦντες τῶν παιδίων ἢ πᾶσαν τὴν κεφαλἠν ἢ τὸ ἥμισυ ἢ τὸ τρίτον μέρος τῆς κεφαλῆς, ἱστᾶσι σταθμῷ πρὸς ἀργύριον τὰς τρίχας· τὸ δ’ ἂν ἑλκύσῃ, τοῦτο τῇ μελεδωνῷ τῶν θηρίων διδοῖ · ἡ δ’ ἀντ’ αὐτοῦ τάμνουσα ἰχθῦς παρέχει βορὴν τοῖσι θηρίοισι. Τροφὴ μὲν δὴ αὐτοῖσι τοιαύτη ἀποδέδεκται)[880]. Cette fois-ci, il ne fait aucun doute qu’on a bien affaire à une pesée d'argent. A l’époque d’Hérodote, il ne s’agit probablement pas encore d’argent monnayé, même si les Grecs l’introduisirent en Égypte depuis le tournant du vie et du ve s. En l’occurrence, l'argent servait à acheter du poisson et servait donc indubitablement d'instrument d’échange.
C'est à la même pratique que fait allusion Diodore (1.83.2) et le changement dans le détail de l’expression mérite d'être relevé : “Les habitants de l'Égypte font des vœux aux divinités pour leurs enfants sauvés de maladie. Après leur avoir rasé les cheveux et pesé leur poids d’argent ou d’or, ils donnent le montant du numéraire aux gardiens des animaux précédemment évoqués” (ποιοῦνται δὲ καὶ θεοῖς τισιν εὐχὰς ὑπὲρ τῶν παίδων οἱ κατ’ Αἴγυπτον τῶν ἐκ τῆς νόσου σωθέντων· ξυρήσαντες γὰρ τὰς τρίχας καὶ πρὸς ἀργύριον ἢ χρυσίον στήσαντες διδόασι τὸ νόμισμα τοῖς ἐπιμελομένοις τῶν προειρημένων ζῴων)[881]. Cette fois-ci, la monnaie étant devenu d'usage courant en Égypte, il est normal que Diodore évoque le νόμισμα, qui est ici sans aucun doute possible du numéraire. Pour autant, s’agit-il de “pesée par les monnaies” ? En aucune façon : en effet, on voit que ce n’est pas le poids des cheveux qui est déterminé par le montant en numéraire, mais bien le poids du numéraire qui est déterminé par le poids des cheveux, ce qui est radicalement l’inverse d’une “pesée par les monnaies”. En d’autres termes, on ne se soucie pas de peser les cheveux : pour cela, on n'aurait nullement eu besoin de pièces de monnaies. Il s’agit en tait, dans le cadre d’une procédure rituelle, et non pas d'une procédure technique, de “rendre” au dieu en argent autant que ce qu'il a accordé à l’enfant en le sauvant de la maladie. On remarquera que, en la circonstance, par la procédure de la pesée, le numéraire est traité comme du métal non monnayé, même si pour le destinataire final. i.e. le gardien des animaux sacrés, il y avait naturellement avantage à recevoir un poids donné d'argent sous forme de numéraire plutôt que sous forme de métal non monnayé. Or, on sait que c’était une pratique courante, dans la tradition égyptienne et orientale, de peser le métal précieux[882].
Relevons enfin que dans les papyrus égyptiens d'époque ptolémaïque on trouve à de nombreuses reprises (plusieurs dizaines de fois) l’expression πρὸς ἀργύριον pour signaler que des sommes doivent être comptées “selon l’étalon d’argent”. En effet, après l’introduction de la monnaie de bronze, un agio de c. 10 % devait être payé en sus si la somme était versée en monnaie de bronze et non en argent, comme le précise un document de 245 a.C.[883] Ainsi, pour le paiement d’une taxe, on mentionne χαλκοῦ πρὸς ἀργύριον (δραχμὰς) πέντε[884]. L’expression signifie donc alors clairement “selon l’étalon d’argent, sans qu’il soit en aucune façon jamais question de pesée[885].
La conclusion préliminaire qui se dégage de l’analyse de l’emploi de la formule πρὸς ἀργύριον est donc qu’on ne saurait nullement considérer a priori que son emploi doive nécessairement renvoyer à une pesée à l’aide de monnaies, même s’il est vrai que, dans le cas des inventaires de sanctuaire, la formule mérite de recevoir une jutification détaillée. En fait, le mot ἀργύριον signifie certes “argent” (donc peut renvoyer à de l'argent monnayé), mais tout aussi bien “étalon”[886].
On commencera ici volontairement par le document chronologiquement le plus tardif. Il s'agit d'un passage du décret sur les poids et mesures datant du dernier quart du iie s. a.C. Ce document fait apparaître la formule προς άργύριον dans un contexte de pesée[887] : § 4, 1. 29-33 ἀγέτω δὲ καὶ ἠ μνᾶ ὴ ἐμπορική στε[φανηφ|όρου δραχ|μὰς ἐκατὸν τριάκοντα κ[αὶ] ὀκτὼ πρò[ς] τὰ στάθμια τὰ ἐν τῶι ἀργυροκοπίωι [κ]αὶ | [ῥοπ]ὴν σ[τε]φανηφóρου δραχμὰς δεκαδύο, καὶ πωλε[ίτ]ωσαν πάντες τἆλλα πάντα ταύ|[τηι] τῆι μνᾶι πλὴν ὅσα πρòς ἀργύριον διαρρήδην εἴρηται πωλεῖν, ἱστάντες τòν πῆχυν τοῦ ζυγ[οῦ | ἰσόρ]ροπον ἄγοντα τὰς ἐκατὸν πεντήκοντα δραχ[μὰ]ς τοῦ σ[τεφανηφ]όρου. On donnera de ce passage la traduction suivante : “Que la mine commerciale pèse cent trente huit drachmes portant une couronne en fonction des poids de l’atelier monétaire, avec un supplément de douze drachmes portant une couronne, et que tout le monde vende toutes les denrées sur la base de cette mine (sauf pour ce dont il est précisé expressément que la vente doit se taire selon l'unité de poids de l'argent) en plaçant le fléau horizontalement pour l'équivalent de cent cinquante drachmes portant une couronne.” Remarquons au passage, si besoin était, que bien que l'on définisse la mine commerciale par référence à la mine monétaire, il est parfaitement clair dans le passage cité qu’on utilise des poids, στάθμια, pour effectuer la pesée : les στεφανηφόρου δραχμαί dont il est question ici ne sont pas des pièces, mais bien un étalon, celui qui est utilisé aussi bien pour les pièces du Nouveau Style que pour les poids de l’atelier monétaire (où bien évidemment on ne pesait pas les monnaies avec des monnaies mais avec des poids étalonnés). Surtout, M. Lang a clairement expliqué la signification de ces lignes. A Athènes, on distinguait étalon de poids et étalon monétaire. Solon avait fixé la mine commerciale à 105 drachmes monétaires[888]. J. H. Kroll a ainsi publié deux poids attiques (qu’il date du ive s.) en bronze et pouvant donc servir de référence (car moins susceptibles de variations que les poids “ordinaires” en plomb des commerçants), portant la légende δημό(σιυν) et la contremarque officielle de la cité (chouette dressée de face entre deux branches d’olivier, avec les lettres [Θ]ΑΕ) : or, ces deux poids sont respectivement marqués “26 dr. 1 1/2 ob.” et “13 dr. 3/4 ob.”, et correspondent donc à un quart et à un huitième d’une mine commerciale solonienne à 105 dr. d’argent[889]. Plus tard, la mine commerciale évolue encore, pour passer à 110 drachmes[890], puis à 138 drachmes monétaires, avant de connaître une nouvelle mutation (décret de la fin du iie s. a.C.) pour peser 150 drachmes monétaires[891]. Le décret distingue donc le commun des marchandises, qui devait être pesé selon l'étalon de la mine commerciale[892], et une liste fixée de marchandises (or et argent naturellement, mais aussi vaisemblablement liste limitée d'autres marchandises précieuses ou semi-précieuses), qui, elles, devaient être pesées selon l'étalon de l'argent, d’où la traduction de πρὸς ἀργύριον proposée : “selon l'unité de poids de l'argent”, i.e. selon “l'étalon de l'argent”. On voit combien il était important de préciser selon quelle unité se faisait la pesée.
Deux autres documents athéniens, chronologiquement antérieurs au décret de la fin du iie s., font mention de pesée πρòς ἀργύριον. L'inventaire du sanctuaire d'Athéna IG, II2, 1407+1414. 1. 6-7 (385/384 a.C.). dans un contexte malheureusement très mutilé, signale que des objets (travaillés ?) d'ivoire (à la différence d’autres produits comme le bronze) avaient été pesés selon l'étalon de l’argent. Le passage a reçu une intéressante proposition de restitution de A. M. Woodward (ces dernières ici en italiques) : ---] χαλκῆν τὴν ἐν τῷι Παρθενῶνι [ὁμ]ολογόμενον [τό χρυσίον καὶ τòν] | ἐλέφαντα παρέδομεν πρὸς ἀργύριον τὰ στα[θμία ἀντιστήσαντες][893]. Pour A. Μ. Woodward, il s agissait d’une allusion au processus de pesée des différentes parties de la statue chryséléphantine d’Athéna Parthénos[894].
Le second document est un inventaire de l'Asclépiéion. IG, II2, 1534A, réédité par S. Aleshire[895], nº IV, 1. 121, daté par elle de 274/273 a.C. Cet inventaire fait le bilan des offrandes du sanctuaire, en indiquant éventuellement le poids des offrandes vérifié après pesée (parfois en précisant entre les mains de qui se trouvaient les objets manquant), avec si nécessaire les différences d'avec le poids d'un inventaire précédent que les contrôleurs avaient en effet manifestement sous les yeux et qui leur permettait de faire des contrôles et des pesées de vérification[896]. Aux 1. 120-121, l'inventaire nº IV indique donc : [κ]ανοῦν, σταθμὸν : Н НННΔΔΔΔΓ├ : ἀπó τούτου ἐλλείπ ει : ’Ονήτωρ τò ἀνθέμιον : σταθμὸν Δ[.] | [-- c. 15 --] σ[ταθμ]òν πρòς ἀργύριον ἀπήγαγεν : ΓІІІ κτλ. Pour la lacune du début de la ligne 121, dans son apparat critique mais pas dans son texte, S. Aleshire a proposé de restituer [ἀντιστήσαντος τò] σ|ταθμ]òν ?[897] en se fondant, sur la restitution précitée de Woodward pour IG. II2. 1407+1414. 1. 7, et a traduit : “Sacrificial basket, weight 945 dr. ; from this is missing the floral ornament : weight 10+ ( ?) dr. ; Onetor (has it)[898]. There is a déficit in weight. [when *counterweighed] against silver, of 5 dr. 3 ob.” S. Aleshire ne tenait donc pas pour certaine la restitution ἀντιστήσαντος. Même si naturellement le verbe ἀνθίστημι convient à un contexte de pesée[899], il reste qu’il est sans parallèle dans les inventaires d'Asclépios, et surtout peut-être inutile puisqu'ici comme ailleurs il est d’emblée évident qu’on a affaire à une pesée de contrôle. Néanmoins, le parallèle avec l’inventaire athénien reste très instructif en ce qu’il invite à se poser la question de la matière dont était laite la corbeille sacrificielle – ou la partie de la corbeille, en distinguant peut-être le corps de la corbeille de la décoration florale – à laquelle il devait être fait allusion dans la lacune et qui pesait le poids assez considérable de 945 dr.[900] Souvent, de telles corbeilles étaient confectionnées avec l’argent des offrandes qu’on pouvait périodiquement refondre[901]. Mais l’inventaire d’Athéna IG, II2, 1407+1414. 1.21 mentionne un [κα]νοῦν χρυσοῦν ὑπóχαλκον, par quoi il faut sans doute entendre “une corbeille de bronze doré”, comme l’étaient sans doute les στέφανοι ὑπόχαλκοι de l’inventaire d’Asclépios nº III (IG, II2, 1533), 1. 28, de S. Aleshire[902]. En revanche, on relèvera aussi qu’on connaît à Délos des corbeilles en or, mais qui là encore aussi peuvent être composites[903]. Dans l’inventaire de l'Asclépiéion, vu la structure de la phrase, en tenant compte du fait que les autres offrandes peuvent être dans les matières les plus diverses (or, argent, bronze, fer, chalcédoine, cristal) et avec le parallèle de l'inventaire d’Athéna du siècle précédent, plutôt qu’ἀvτιστήσαvoς, on attendrait sans doute davantage la mention d’une autre matière que l’argent dont il fallait préciser qu’elle avait été pesée πρòς ἀργύριον.
Reste à comprendre dans ce contexte le sens de la formule πρòς ἀργύριον, qui n’était pas commenté par A. M. Woodward et S. Aleshire. Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées pour en rendre raison : 1) Qu'on ait pratiqué une opération de pesée particulière dans les cas mentionnés, et uniquement dans ceux-là – 2) Que l’on ait pratiqué toujours une certaine opération de pesée qui, au contraire, aurait été mentionnée uniquement dans ces deux cas – 3) Qu’il s'agisse d'une simple mention aléatoire, d'un ajout correspondant seulement à une variante de formulaire justifiée par un contexte particulier. Les deux premières hypothèses tombent d'elles-mêmes : la première parce qu'on ne voit pas ce qui dans les deux offrandes mentionnées aurait mérité un traitement spécial, et la seconde parce que l'usage de poids est trop bien attesté pour qu’on puisse sérieusement affirmer qu’en Grèce ancienne on ait fait un usage universel des monnaies comme instrument de pesée. Cette mention était donc une simple mention marginale, apparaissant de manière aléatoire lorsqu’on pesait des matières autres que l’argent : on rappelait ainsi qu’elles étaient pesées “selon l’étalon d’argent”, i.e. pas selon l’étalon de la mine commerciale, et qu’on avait donc affaire a des drachmes-poids d’un métal autre que l’argent, mais ici assimilé à l’argent pour le mode de pesée. Les inventaires de Délos confirment ce point de vue et permettent de le justifier de manière complète.
Dans les inventaires de Délos, la mention de pesée πρòς ἀργύριον ou πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὁλοσχερές a de même paru être un argument incontournable en faveur de la thèse de la “pesée par les monnaies”[904]. On peut pourtant montrer que tel n'est pas le cas.
— Dans les inventaires de l'époque classique, on voit apparaître la mention τάδε πρὸς ἀργύριον ἐστάθη pour indiquer une pesée selon l’étalon d’argent d’objets dont soit la matière est manifestement composite (or et argent, par exemple des statuettes faites d’or et d’argent)[905], soit n’est pas explicitement indiquée mais dont en conséquence on peut aussi supposer qu’elle était tout aussi composite[906]. On soulignait ainsi que ce n’était pas la valeur de l’objet qui était en cause, mais seulement le poids, compté selon l’étalon d’argent.
— Dans des inventaires de l’indépendance où sont mentionnés des objets précieux de nature diverse, en particulier des objets d’or et d’or blanc, la formule προς ἀργύριον apparaît manifestement pour signaler que les objets apparaissant dans la suite du texte sont en argent ou sont assimilés à de l’argent, cf. ID, 298, 1. 161 (240 a.C.), et par la suite pour la même série ID, 314B, 1. 144, restitution (après 235-234).
— Dans un contexte particulier, celui de la mention du poids de couronnes d'or dont le poids est donné en drachmes, apparaît également la formule πρὸς ἀργύριον. Il s'agit de l'inventaire de l'indépendance ID, 442B, 1. 89-91 (179 a.C) : ἄλλος στέ|φανος χρυσοῦς, ὃν ἀνέθηκεν Αεύκιος Κορνήλιος Σκιπίων στρατηγὸς Ῥωμαίων· ὀλ(κὴ) πρòς ἀργύριον ├ Η· ἅλλος στέ|φανος χρυσοῦς ἐλαίας, ὃν ἀνέθηκαν Δηλιάδες χορεῖα στεφανωθεῖσαι ὑπò Λευκίου | Κορνηλίου Σκιπίωνος στρατηγοῦ Ῥωμαίων ὀλ(κὴ) πρὸς ἀργύριον ├ ΔΔΔΔ | || κτλ.[907] Le poids des objets d'or est ordinairement donné en chrysoi (de deux drachmes), mais aussi en drachmes. Bien souvent, y compris pour des objets d'or, on se contente d'indiquer le poids en drachmes. Ainsi, parmi une multitude d'exemples possibles, dans un inventaire de 235 ou 234 : στέφανος χρυσοῦς δάφνης Ξενοφάντου, ὁλκὴ δ[ρα]χμαὶ Δ├├ [├ |] ||[908], et surtout dans le même inventaire ID, 442B, on trouve à des dizaines d'exemplaires un formulaire identique, ainsi par exemple, sous l'archontat de Xénôn, 1. 86 : ἄλλος στέφανος χρυσοῦς δάφνης. Гαίου Λιβίου Ῥωμαίου ἀνάθεμα ὁλ(κὴ) ├ Η. On voit que le poids des phiales d'or des magistrats romains, régulièrement de 100 drachmes (110 pour Titus Quinctius Flamininus ID, 442B, 1. 86, archontat de Xénôn), se retrouve aussi dans les deux entrées en question.
La seule différence d'avec les autres entrées, pour le reste en tous points semblables, tient donc à la mention πρòς ἀργύριον. En revanche, on constate que les deux offrandes ont en commun d'être en or et de se succéder l'une à l'autre dans le groupe des entrées enregistrées sous le même archonte, après une curieuse entrée qui fait mention d'une première couronne d'or, στέφανος χρυσοῦς, ὄν ἀνέθηκεν Τίτος Ῥωμαῖος ὁλ(κὴ) ὀβολοὶ ||. On a vu précédemment que, sous l’archontat de Xénôn, avait été répertoriée la dédicace de Flamininus d'une couronne d'or de 110 dr. Le poids de deux oboles pour la couronne, qui à notre connaissance n’a pas été commenté, est évidemment absurde : il faut supposer que le chiffre principal, libellé en drachmes ou peut-être en chrysoi, a été omis par erreur. Pour les deuxième et troisième couronnes, il s'agissait peut-être seulement de marquer explicitement le retour au système qui prévalait pour les autres offrandes en rappelant que le chiffre indiqué pour le poids des deux couronnes correspondait bien à des drachmes-poids : comme en fait ces drachmes comptabilisaient un poids d'or, on pouvait éventuellement le préciser en utilisant la formule πρὸς ἀργύριον, “selon l'étalon des drachmes d'argent”.
On voit donc que, comme pour les sanctuaires d'Athènes, les arguments en faveur d’une simple mention aléatoire sont les seuls que l’on puisse retenir pour en justifier l’emploi dans les inventaires de Délos. On doit d’abord souligner que, compte tenu des répétitions de formulaires au fil des inventaires pour des objets identiques, la formule apparaît rarement (en fait, compte tenu des répétitions d’un inventaire à l'autre, seulement à trois reprises). Or, Délos a longtemps été sous le contrôle d’Athènes. Sauf entre 404 et 394 et dans les premières années qui ont suivi la Paix du Roi de 386, Athènes a exercé une domination continue sur Délos depuis l’époque de Pisistrate jusqu’à 314. On doit ainsi rappeler qu’au ve s. Athènes avait pris un décret pour imposer aux cités de son empire l’usage des monnaies, mais aussi des poids et mesures attiques[909]. Il paraît donc au moins vraisemblable que, comme Athènes, Délos ait elle aussi connu une distinction entre mine commerciale et mine-argent. On sait en tout cas que ce n’est pas seulement le poids des objets d'or et d'argent qui apparaît dans les comptes et inventaires déliens, mais aussi celui d'une série d'autres denrées ou matières de nature différente : fer, étain, bronze, plomb, bois et charbon de bois, pierre, mais aussi ivoire brut, cire, résine, ocre, blanc de céruse, gomme, pourpre ou bitume[910]. Le décret délien sur le commerce du charbon de bois fait allusion à des σταθμὰ ξυληρά (1. 2) ou à des μέτρα ἀνθρακηρά (1. 40), ce qui montre l'usage d'un système de mesure particulier - mais il est vrai que le bois était un produit tout à fait spécifique[911]. Il est donc probable que, comme à Athènes dans les inventaires d’Athéna et d'Asclépios, c'était pour rappeler la distinction entre mine argent et mine commerciale qu’on mentionnait parfois pour des matières autres que l’argent qu'on avait pratiqué une pesée πρòς ἀργύριον.
— Reste le cas particulier de l’inventaire de 250 a.C., IG, X1.2, 287B, 1. 142-143, qui mentionne à propos d’une liste d'offrandes : ταῦτα ἐστήσαμεν ἐν τῶι ζυγῶι τῶι ἐλάττονι τῶι ἐν τῶι ἀγορανο|μίωι πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὁλοσχερές. On a d’abord expliqué la formule πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὀλοσχερές par référence à une pesée au moyen de monnaies qui soit n’auraient pas subi de frai, soit n’auraient subi aucun rognage ou autre altération volontaire[912]. O. Picard est revenu sur ce point et a montré de manière convaincante qu’ὀλοσχερές renvoyait en l’occurrence à l’étalon attique plein, par rapport à l’étalon réduit que la cité pouvait utiliser dans l'usage ordinaire[913]. Mais il a encore conservé l’idée que la pesée se faisait au moyen de pièces, d’étalon attique plein en l’occurrence. Il faut en fait aller jusqu’au bout du raisonnement et se débarrasser totalement de l’hypothèse de la “pesée par les monnaies”. En réalité, l'expression a ici valeur de précision comptable et indique tout simplement qu’on avait utilisé comme référence de pesée l’étalon attique plein, et non l’étalon réduit auquel on était habitué localement. Cette mention ne prouve donc pas l'existence d'un système pondéral distinct du système monétaire, mais montre en revanche l'existence de deux systèmes d'étalon, un étalon attique réduit et un étalon attique plein.
Pour répondre à toutes les objections en faveur de la thèse de la “pesée par les monnaies”, on doit encore rendre compte de l'existence à Olyntpie d'un poids d'argent d'époque classique, aujourd'hui mutilé et pesant 27 g (originellement sans doute c. 31,5 g)[914]. Ce poids est un unicum. Pour justifier de son existence, K. Hitzl évoque le décret IG. II2, 1013, 1. 29-33, et la pesée προς ἀργύριον dont il fait mention. L'existence de ce poids est ainsi justifiée de la sorte : “Es gab offensichtlich immer eine Reihe von kostbaren Waren, die nur in kleinen Mengen mit silbenen Gewichten gewogen werden durften”[915]. Le recours à un poids en argent est justifié par l'idée que, faits de ce métal, les poids pouvaient ainsi être plus exacts que les poids de bronze ou de plomb. Pour justifier de l'existence de ce poids exceptionnel, K. Hitzl donne certes une explication rationnelle : le souci de la précision. En tout état de cause, on voit qu'on est bien loin de l'à peu près de la supposée “pesée par les monnaies”. Cependant, s'il est astucieux, le parallèle avec la formule πρὸς ἀργύριον du décret attique IG, II2, 1013, ne peut emporter la conviction. Les raisons déjà évoquées sur le sens de la formule πρὸς ἀργύριον dans le décret IG, II2, 1013, qui fait allusion à un étalon et non pas, concrètement, à un recours à un poids d'argent, excluent qu'il puisse en être ainsi. Sinon, il faudrait admettre qu'en la circonstance la formule aurait eu deux significations à la fois : recours à l'étalon de l'argent et non pas à celui de la mine commerciale ; utilisation de poids d'argent dans l'opération de pesée. On voit que rien n’invite à admettre cette solution qui aurait rendu la formule plus qu'ambiguë. Au-delà de la question de l'inaltérabilité à très long terme, on voit mal également pourquoi un poids en argent aurait été plus précis qu'un poids en bronze. Reste cependant à justifier de l'existence de ce poids. On pourrait songer à une mesure étalon déposée dans un sanctuaire : le fait que ce poids soit mis sous la protection de la divinité pourrait avoir justifié qu'il soit en argent, métal précieux, donc digne d'un dieu ; en outre, comme le montre le décret IG, II2, 1013, on sait aussi qu’à Athènes existait un système de mesures-étalon, désignées sous le vocable de σύμβολα (1. 7-8), déposées à la Skias (la tholos des prytanes de l’agora), au Pirée, à Éleusis et sur l’acropole (1. 1-2 et 56-57) – mais, il est vrai, rien n’indique que ces mesures-étalon aient été en métal précieux. Sans être nullement exclusive de la précédente, une autre explication peut également être avancée : celle d’une dédicace à Zeus faite par un magistrat (ou un collège) responsable des poids et mesures, qui aurait consacré un poids en argent, montrant sa piété envers la divinité en même temps qu’il accomplissait sa tâche de fabrication de poids de référence[916]. On voit qu’il n’est nul besoin d’avoir recours à une “pesée par les monnaies” pour rendre compte de l’existence de ce poids exceptionnel.
Contre la thèse de la “pesée par les monnaies”, on doit encore évoquer la mention de chrysoi dans les relevés de poids, par exemple, entre autres, à Délos ou à Delphes. Certes, les chrysoi pouvaient être des pièces, des statères didrachmes, mais manifestement, dans les inventaires, ils n’intervenaient que comme référence comptable, de même que pour des unités supérieures on aurait compté en mines ou en talents : c’était un moyen d’écrire un poids sous une forme simplifiée et significative, cela ne signifie nullement qu’on ait opéré une pesée à l'aide de chrysoi. Ainsi, à Délos, le poids de couronnes d’or offertes par la reine Stratonikè est exprimé soit en statères d’or, ὁλκὴ χρυσοί ΔΔΔ├ soit en drachmes ὁλκὴ ├ Δ|||[917] : dans les deux cas, il s’agit d’unité de compte, à moins de supposer que dans le premier cas on aurait effectué une pesée à l’aide de pièces d’or, dans le second de drachmes d’argent, mais apparemment personne n’est allé jusqu’à faire une telle suggestion. Dans les comptes de Delphes, on dénombre les pièces en talents, mines, statères et drachmes, ainsi que dans les unités inférieures à l’obole jusqu’à l’hémiobole : or, on doit relever qu’on le fait non seulement pour les monnaies comptées mais aussi pour l’apousia, elle aussi calculée en mines et statères[918]. Ici. les statères interviennent donc indubitablement comme unité de compte, comme monnaie virtuelle, non comme pièces effectivement comptées, et cela pour indiquer le poids calculé de l’apousia[919]. Nulle difficulté donc à considérer que l’on a pu indifféremment donner le poids d’une couronne soit en chrysoi, l’unité de compte habituelle des pièces d'or du fait de l’existence des pièces correspondantes, soit en drachmes correspondant à un poids d’or, la différence entre les deux chiffres (31 chrysoi = 62 drachmes, quand le montant en drachmes est de 63) pouvant s’expliquer par la plus grande précision que l’on pouvait atteindre par un compte en drachmes. En tout état de cause, ce serait supposer un comportement étrangement primitif de la part des Grecs de l’antiquité que de penser qu’ils n’avaient pas le degré d’abstraction suffisant pour concevoir qu’il n’était pas nécessaire d’avoir de l’or (en l’occurrence sous forme de pièces) pour peser de l'or, de l’argent pour peser de l’argent, etc. ; avec les chiffres données en chrysoi pour les objets d'or, il s’agit bien évidemment du recours à une unité de compte habituelle pour l’or, pas de pesées à l’aide de chrysoi.
On objectera encore cependant qu'il arrive aussi que dans certains comptes des objets pesés plusieurs fois n’aient pas le même poids[920]. Faut-il en conclure, comme on l’a fait, que ces différences tiennent à l’imprécision de la pesée par les monnaies ? En réalité, d’une pesée à l’autre, on sait que les objets pouvaient éventuellement se détériorer, donc que leur poids pouvait diminuer[921]. Lorsqu’on constate en revanche une série de hausses dans le poids de certains objets, comme c'est le cas pour une série de huit couronnes qui avaient été consacrées bien longtemps auparavant à l'époque classique et qui subirent une pesée de contrôle en 279 a.C. (cf. IG, XI.2. 161 B. 1. 107-115), il est clair que cette explication n’est pas tenable. J. Tréheux a supposé que seules furent mentionnées les couronnes dont le poids différait de celui porté sur l'étiquette d’accompagnement[922] ; pour ce qui est de l’augmentation de poids, il a cherché une raison circonstancielle : lors du contrôle effectué en 279, on aurait pesé en même temps l’étiquette d’identification, d’où l’augmentation de poids[923]. On voit aisément que les deux arguments sont contradictoires : si l'on avait effectué les pesées au ive s. sans et, en 279, avec les étiquettes, il resterait à savoir pourquoi seules huit couronnes verraient leur poids augmenter. En outre, même pris séparément, aucun des deux arguments précédents ne peut être suivi.
Tout d’abord, rien ne prouve que le poids de toutes les couronnes ait été vérifié : sinon comment justifier que sur plus de vingt couronnes[924], malgré les détériorations inévitablement intervenues sur des éléments aussi fragiles et avec l’imprécision liée à toute pesée, on soit parvenu exactement au même chiffre, à l’obole près, pour la majorité d’entre elles ? A propos des vingt-sept hydries du trésor d’Athéna d’Athènes dont le poids était rigoureusement identique pendant près de soixante ans, J. Tréheux admettait lui-même qu’une telle absence de changement tenait tout simplement au fait que le poids en était régulièrement reproduit d’année en année, sans nouvelle pesée[925] : pourquoi n’en irait-il pas de même a fortiori pour les couronnes déliennes, subissant une pesée de contrôle des dizaines d'années après avoir été consacrées[926] ? Tout indique donc que seules les huit couronnes en question subirent effectivement une pesée de contrôle, et que pour les autres on se contenta de copier le poids porté sur l’étiquette, comme on l’avait déjà fait si souvent et comme on continuera de le faire par la suite, pour des raisons dont la sécheresse des inventaires ne nous permet pas de prendre connaissance, mais dont on peut penser que la crainte de les détériorer fut l’élément décisif[927].
Ensuite, c’est encore une fois prêter beaucoup d’amateurisme aux préposés aux inventaires que de penser qu’ils ne se rendaient pas compte qu’en pesant la tablette de bois appendue à la couronne, ils ne pouvaient retrouver le chiffre porté sur “l’étiquette”[928]. On sait aussi que, d’ordinaire, on essayait d’éviter de peser ensemble métal précieux et éléments annexes[929]. L’explication par la pesée avec la tablette de bois ne peut non plus rendre compte du fait que les poids du compte de 279 sont variables, alors que si l’on avait pesé des tablettes de poids plus ou moins standard on se serait attendu à trouver des différences uniformes.
Ce problème a suscité une légitime perplexité[930] Plus généralement, en une conception typiquement primitiviste, on a ainsi voulu expliquer les incohérences des pesées, réelles ou supposées, des inventaires déliens par la médiocrité des balances grecques antiques, supposées toujours défectueuses, et par l’usage d’un instrument de mesure aussi médiocre que les pièces de monnaies[931]. On proposera ici aux spécialistes des inventaires une esquisse d’interprétation, en sachant que ce sont en fait toutes les variations de poids d’offrandes qu’il faudrait prendre en compte. Pour les couronnes, les données simplifiées sont les suivantes[932] :
No de la couronne
Poids inscrit
(époque classique)
Poids en 279
(indépendance)
Poids inscrit
/ poids de 279. En %
5
113 dr. 3 ob.
118 dr. 3 ob.
0,958
10
92 dr. 3 ob.
96 dr.
0,963
6
63 dr.
65 dr.
0,969
15
82 dr. 2 ob.
84 dr. 3 ob.
0.974
1 1
66 dr. 4 ob.
68 dr.
0,980
20
100 dr.
101 dr. 3 ob.
0,985
13
82 dr. 5 ob.
83 dr. 3 ob.
0,992
19
82 dr. 2 ob.
82 dr. 3 ob.
0,997
Il est vrai que Délos indépendante utilisait toujours l'étalon attique, comme l'a souligné à juste titre J. Tréheux[933]. Mais on sait que, avec des variantes à la fois locales et chronologiques, l’étalon attique a connu un fléchissement au cours de l'époque hellénistique, comme le montrent entre autres les émissions d’alexandres ou autres monnaies d’étalon attique postérieures au ive s. : pas avant 173/172 pour les tétradrachmes séleucides, à la fin du iiie s. pour les monnaies attalides[934], dès les années 275 manifestement pour les alexandres du Pont comme le montre entre autres le cas des monnaies de Mesembria[935]. Cet étalon attique réduit semble avoir été fondé sur une drachme à c. 4,20 g, et non plus c. 4,366 g, soit c. 0,96 % de la drachme attique “classique”. Si l’on suppose que, à Délos au iiie s., on a utilisé une drachme attique réduite, il faut s'attendre à ce que les objets qui avaient été pesés un siècle auparavant se trouvent réévalués. Or, la convergence des chiffres est tout à fait surprenante et on peut même justifier en détail le poids de ces couronnes.
On ne doit pas négliger que les couronnes ne conservaient pas nécessairement un poids immuable : objets d'une exceptionnelle fragilité, elles étaient par essence sujettes à des pertes de poids, variables de l’une à l’autre. En fait, celles dont le “poids de l’indépendance” est le plus proche de celui du “poids de l’époque classique” sont celles qui avaient le plus perdu de poids, tandis que celles dont le poids a le plus “augmenté” sont en réalité celles dont le poids est resté le plus stable : pour une couronne qui, par hypothèse, aurait gardé son poids de 100 drachmes du ive s., il faudrait s’attendre à trouver un poids de 104 dr. 2 ob. avec l’étalon attique réduit. Les trois couronnes nº 5, 6 et 10, dont le poids de l’époque classique ne représente que c. 0,96 % de celui de l’indépendance, sont donc celles dont le poids ne s’est pas altéré, tandis que les autres, dans des proportions variables, ont en réalité vu leur poids se détériorer. On ne peut qu’être frappé du fait que l’on retrouve le chiffre de 0,96 % de l’étalon ancien, qui était celui qui avait été posé comme hypothèse de départ (correspondant à une pesée avec une drachme à c. 4.20 g). Relevons au passage que cette affaire des huit couronnes déliennes illustrerait parfaitement la question du changement des résultats des pesées quand on modifie l’étalon de référence[936]. On peut enfin observer que l’usage à Délos d'un étalon attique réduit paraît se trouver conforté par l’inventaire de 250 a.C. IG, XI.2, 287B, 1. 143, déjà évoqué, qui à propos d’une liste d’offrandes mentionnait qu’elles avaient été pesées πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὁλοσχερές, “selon l’étalon attique plein”. Il semble donc qu’il existait à Délos un étalon (monétaire) attique réduit, celui précisément qui avait été utilisé pour les couronnes de l’inventaire de 279, distinct d’un étalon (monétaire) attique plein, celui des couronnes de 250.
Pour le reste, le coefficient d’erreur lié à toute pesée peut suffire à expliquer de légères variations aléatoires pour les autres objets pesés à plusieurs reprises[937], sans qu’il soit besoin d’aller chercher l’argument du recours à des monnaies comme instrument de mesure. Mais les autorités des cités ou des sanctuaires n’auraient guère eu intérêt à introduire un coefficient d’erreur incontrôlable venant s’ajouter à l’inévitable coefficient d’erreur des pesées. Enfin, en dehors du cas particulier du monnayage amphictionique émis à Delphes et pendant une courte durée, l’idée que la pesée à l’aide de pièces de monnaies aurait pu avoir pour but de permettre de savoir de combien de pièces on aurait disposé en cas de refonte paraît encore moins défendable dans le cas d’un inventaire de sanctuaire[938] : les autorités monétaires d’une cité pouvaient en avoir le souci (mais alors, précisément, elles n’auraient pas opéré une pesée à l’aide de pièces), pas les autorités d'un sanctuaire.
Ajoutons aussi au passage que, dans les comptes delphiques, le processus de calcul de l'apousia des pièces destinées à la refonte pour fabriquer le nouveau monnayage amphictionique à partir de 336/335 suppose bien évidemment qu'on ait utilisé un étalon incontestable pour peser les pièces anciennes[939]. Et on ne saurait davantage avancer l'argument selon lequel, dans les sanctuaires, on aurait utilisé pour les pesées d’offrandes des pièces réservées à cet effet[940]. En avançant cet argument, en effet, on ne fait que repousser le problème, car il resterait à savoir comment on aurait pu faire pour déterminer quelle pièce avait le poids convenable, et quelle pièce ne l'avait pas.
Pour conclure, on voit qu'il est possible de donner une interprétation synthétique des différents emplois de la formule πρὸς ἀργύριον, qui unifie le sens de ses occurrences dans les sources littéraires, les papyri et les inscriptions. S'appliquant à un objet ou une matière qui n'était pas en argent, ou seulement partiellement, la formule πρὸς ἀργύριον signifie 1) Employée dans un contexte de vente : “au poids de l'argent” (donc selon la valeur de l'argent correspondant à ce poids) – 2) Employée dans un contexte monétaire : “en équivalent selon l'étalon d'argent” (pour des monnaies de bronze) – 3) Employée dans un contexte de pesée : “compté selon l'unité de poids de l'argent”, i.e. comptabilisé à un poids qui serait celui de l'objet ou de la matière si il ou elle était en argent. En d'autres termes, la formule πρòς ἀργύριον signifie toujours “au poids de l'argent”, mais cette formule prend une signification spécifique à son contexte d'utilisation, “en argent compté” (1) ou “en compte d’argent” (2 et 3), selon que l’on mettra au premier plan le métal-argent et sa valeur ou l’unité de référence (monétaire ou métrique) utilisée pour établir la quantité de métal. Pour ce qui est de la formule délienne plus technique πρòς ἀργύριον Ἀττικòν ὁλοσχερές, elle signifie “compté selon l'unité de poids d'argent attique complète”, i.e. “selon l'étalon attique plein”. On voit encore une fois que la thèse de la “pesée par les monnaies” ne peut trouver aucun argument dans l'emploi de la formule πρὸς ἀργύριον.
Il reste encore à justifier la formule des inventaires de Didymes selon laquelle certaines offrandes portaient la mention ἀνεπίγραφος ὁλκῆς καὶ νομίσματος. On a voulu y voir la preuve que les objets en question étaient pesés à l'aide de monnaies[941]. Cette présentation des choses ne résiste pas à l'analyse. L'étude de B. Haussoullier sur Milet et le Didymeion, publiée en 1902, donnait pourtant déjà la clé du problème[942]. Il est regrettable que son interprétation n'ait pas été suivie, ou prise en compte, par ceux qui ont traité plus récemment de cette question. C'est donc en nous plaçant directement dans la ligne du propos d'Haussoullier qu'on présentera ici brièvement une nouvelle argumentation de la question, en tenant compte des travaux intervenus depuis la publication de ses Études, qui restent toujours d'une lumineuse clarté.
Soulignons d'emblée qu'en soi la formule n'indique nullement que l'on ait effectué une pesée à l'aide de monnaies. Les deux génitifs, ὁλκῆς καὶ νομίσματος, donnent deux indications de nature différente, même si évidemment on ne peut que considérer que ces deux indications étaient étroitement liées entre elles. S'agissait-il d’indiquer d’une part un poids, d'autre part une valeur en numéraire, en supposant que les inscriptions portaient deux chiffres différents ? Telle n’est certainement pas la bonne solution.
Si l’on observe les indications des inventaires de Didymes, on voit que les textes des iiie-Ier s. font mention d’une part d’un chiffre indiquant le poids, d’autre part de l’unité de référence, drachmes d’Alexandre le plus souvent, mais aussi drachmes rhodiennes ou drachmes locales de Miletl[943].
Les monnaies milésiennes de type local du iiie et de la première moitié du iie S. a.C. étaient émises selon un étalon particulier, dit “persique”, de c. 5,2 g pour la période IV. c. 5 g pour les périodes V et VI[944]. On ne pouvait donc les confondre avec les drachmes d'Alexandre (à c. 4,33 ou 4.20 g selon la période[945]) ou avec les drachmes rhodiennes (d’un poids théorique de 3,35 g, avec plus tard au début du iiie s., des drachmes réduites à c. 2,75 g, enfin des drachmes plinthophores à c. 3 g ou un peu plus)[946]. Les occurrences sont les suivantes (les numéros renvoient au corpus d'A. Rehm, Didymci, II) :
• Ἀλεξάνδρειαι (dr.) : 426, 1. 2, 3, 6. 12. 14, 15 ; 427, 1. 11 et 13 ; 428, 1. 8 : 430, 1. 2 ; 431. 1. 8 ; 432, 1. 8, 10, 13, 16 : 433, 1. 5. 8, 9, 13 et 18 ; 436, 1. 5 et 7 ; 438, 1. 1-6 ; 441, 1. 2-5 ; 442, 1. 13 ; 444, 1. 3-5 ; 445, 1. 3 et 9 ; 446, I. 7, 9 et 1 1 ; 447, 1. 9 ; 450, 1. 7 ; 452, 1. 4. 5 et 7 ; 457, 1. 3 et 6 ; 461, 1. 6 ; 463,1. 12, 16, 17, 21,23 ; 464,1. 8, 9, 14 ; 467,1. 2, 3, 5, 8, 10, 11, 14, 15, 17, 19,21 ; 468, 1. 9 ; 471, 1. 8 ; 473, 1. 6 ; 475, 1. 8-14, 16-21, 32. 34, 42 ; 475. 1. 28, 31,40 ; 477. 1. 3 ; 478, 1. 3 et 6.
• Ῥόδιαι (dr.) : 431, 1. 6 ; 463, 1. 34 ; 464, 1, 12.
• Μιλήσιαι (dr.) : 441, 1. 7 : 444. 1. 7 et 12 ; 446, 1. 12 ; 448, 1. 3 et 7 ; 449. 1. 10 : 451, 1. 3 ; 456, 1. 4 ; 457, 1. 14 ; 463, 1. 19 ; 477, 1. 7 ; έπιχώριοα : 471, 1. 7.
A Milet, cette diversité des unités de référence pour l'argent, à la différence de ce que l’on constate à Athènes ou à Rhodes, obligeait en fait à une telle mention complémentaire[947] : la seule indication du poids n’aurait pas été suffisante, ou aurait introduit une dangereuse incertitude, dans la mesure où coexistaient plusieurs systèmes de références[948]. Mais naturellement, il s'agit bien ici de drachmes-poids et non pas de monnaies[949]. On remarquera que chez Aristophane, Thesmophories, 347-350, dans une parodie de décret avec imprécation prononcée par une femme, le mot νόμισμα conservait pleinement sa valeur d’unité de mesure : “Si un débitant ou une débitante trompe sur la mesure légale du conge ou des cotyles (κεἴ τις κάπηλος ἤ καπηλὶς τοῦ χοῶς | ἢ τῶν κοτυλῶν τò νόμισμα διαλυμαίνεται, 347-348) souhaitez qu’ils périssent misérablement, eux et leur famille”[950]. Dans le cas de Milet, il est vrai que le problème est plus complexe car, comme on va le voir, rédacteurs et lecteurs de ces inscriptions avaient nécessairement en tête les systèmes pondéraux qui étaient ceux des monnaies : la distinction n’aurait pas eu d'objet pour eux, puisque, du moins pour les métaux précieux, il ne semble pas qu’il ait existé un étalon de poids distinct de celui des monnaies. Il n’en reste pas moins que l’on peut traduire au plus juste l’expression ὁλκῆς καὶ νομίσματος par “poids et unité de référence”[951]. A Didymes comme ailleurs, on savait évidemment le cas échéant utiliser des poids pour effectuer des pesées[952]. Quant la formule ὁλκῆς καὶ νομίσματος dans les inventaires, elle n'a donc rien à voir avec une pesée effectuée à l'aide de monnaies.
S'agissant des inventaires de Didymes, un point mérite cependant encore d'être expliqué. Les inventaires font apparaître des poids d'offrandes soit avec une précision allant jusqu’à l’obole voire à la fraction d’obole, soit en chiffres ronds, cela bien souvent dans le même inventaire[953]. Ceci oblige à réfléchir à la nature réelle de ces inventaires. La présence de nombreux chiffres ronds au côté de chiffres précis invite à considérer qu’on a affaire à des chiffres qui ne correspondent pas à des pesées effectives au moment de l'inventaire mais à des chiffres qui avaient été lus sur l'objet par le préposé du sanctuaire, et reproduits tels quels. C’est en fait la procédure d’établissement du texte des inventaires de Didymes qu’il convient de rappeler.
— Le document 424 illustre la procédure par laquelle les offrandes entraient dans le trésor du sanctuaire[954]. Il s'agit d'une lettre du roi Séleucos ier et de son fils Antiochos, le futur Antiochos ier, datée de 288/287, qui indique 1. 1 1-16 : “Nous avons envoyé Polianthès apporter au sanctuaire d'Apollon de Didymes, pour en faire la dédicace aux dieux sauveurs, le grand chandelier et des vases d'or et d'argent, portant des inscriptions” (ἀφεστάλκαμεν εἰς | τὸ ἱερὸν τοῦ Ἀπόλλωνος τοῦ ἐν Διδύμοις | τήν τε λυχνίαν τὴν μεγάλην καὶ ποτήρια | χρυσᾶ καὶ ἀργυρᾶ εἰς ἀνάθεσιν τοῖς θεοῖς | τοῖς Σωτῆρσι κομίζοντα Πολιάνθην ἐπι|γραφὰς ἔχοντα)[955]. La lettre précise un peu plus loin. 1. 25-29 : “J'ai dressé pour vous la liste des objets d'or et d'argent qui ont été envoyés au sanctuaire, pour que vous puissiez connaître la nature et le poids de chacun d'entre eux” (τῶν δὲ ἀφεσ|ταλμένων χρυσωμάτων καὶ ἀργυρωμάτ|ων εἰς τò ἱερὸν ὑπογέγραφα ὑμῖν τὴν γραφήν, | ἵνα εἰδῆτε καὶ τὰ γένη καὶ τòν σταθμὸν | ἑκάστου). La liste est donnée en annexe de la lettre, annoncée par un titre, 1. 30 : γραφὴ χρυσωμάτων τῶν ἀφεσσταλμένων κτλ. Elle indique le poids des objets, à l'obole près : ces objets ont donc été soigneusement pesés avant d'être envoyés. L'unité de référence n’est pas indiquée, mais il s'agit évidemment de la drachme attique, qui était l'unité de référence dans le royaume séleucide. La liste envoyée par le roi a donc été reproduite telle quelle, sans doute après une simple pesée de contrôle pour authentifier les objets et vérifier leur poids. Il est bien clair que les autres offrandes, celles des cités étrangères mais aussi celles des particuliers et même celles de la cité de Milet, entraient dans le trésor du santuaire par une procédure analogue. D'ordinaire, cependant, on ne reproduisait pas le document d'accompagnement, puisque la source n'en était pas aussi prestigieuse et que la valeur de l'offrande était moins importante : on se contentait de noter dans l'inventaire des entrées de l’année le poids mentionné sur la lettre d'accompagnement et inscrit sur l'objet. On remarque que les offrandes de Séleucos ont des poids qui ne correspondent pas à des chiffres ronds : ces poids étaient fonction de la forme complexe de l'objet offert. En revanche, les offrandes de cités ou de particulier correspondent souvent à des chiffres ronds : en ce cas, on avait décidé d'offrir par exemple une phiale de “90” ou “100” drachmes, et le poids de l'objet s'en trouvait ipso facto défini, sans avoir nécessairement été vérifié par une pesée à l'obole près avant son expédition vers le sanctuaire puis à son arrivée.
— Même sans le document précité, d’autres éléments auraient permis de reconstruire la procédure qu’on vient de décrire. Dans certains cas, les offrandes portent en effet la mention ἀνεπίγραφος (467,1. 20), ou ἀνεπίγραφος ὁλκῆς καὶ νομίσματος (467,1.12 ; 468, 1. 6 et 8 ; 13 ; 469, 1. 7) ou encore ὁλκὴν ἀνεπίγραφον (433, 1. 20). Or, dans ce cas, le poids n'est pas indiqué : preuve que les préposés du sanctuaire ne pesaient pas effectivement les offrandes qu'ils enregistraient. Dans d’autres cas apparaît la mention “portant une inscription”[956], mais qui semble ne devoir être entendue que comme une précision supplémentaire. Dans la majorité des occurrences, en effet, on a certes seulement l’indication de poids et d’unité, sans plus de précision : néanmoins, ces offrandes devaient elles aussi porter une inscription, tout comme celles pour lesquelles cette indication nous est donnée de manière explicite. Le poids de nombre de ces occurrences correspondant à des chiffres ronds, on peut conclure que dans ces cas-là du moins, mais certainement aussi dans les autres (montants à l'obole près) tout simplement parce que les inventaires mélangent souvent les deux types de données, on n’avait pas fait de pesée et on s’était contenté de lire le chiffre indiqué sur l’offrande.
— Relevons enfin que les poids libellés en drachmes rhodiennes émanent d’Iasos (464, 1. 11-13, date : 177/176 Rehm), d’un dédicant dont le nom ne peut être déterminé du fait des aléas de la lecture de la pierre (463.1. 34, date : 178/177 Rehm) ; enfin d’une seconde dédicace d’Iasos (464, 1. 12, date : 177/176 Rehm). C’est tout simplement parce qu’Iasos était une cité de Carie méridionale, certes toute proche de Milet, mais proche également de la zone d’obédience rhodienne et dont l’histoire est liée à celle de Rhodes, que cette cité pouvait utiliser l’étalon rhodien (mais le nº 464 montre que l’offrande avait aussi été ensuite évaluée selon l’étalon attique)[957]. Ces objets n’avaient donc pas été pesés à Milet, mais bien à Iasos, car on ne voit pas pourquoi, à un siècle de distance, les autorités du sanctuaire auraient pris soin d’utiliser l’étalon rhodien pour peser les offrandes d'Iasos et non pas leur étalon local “persique” ou l’étalon attique (universellement connu).
A Didyntes, dans la plupart des cas certainement, les préposés du sanctuaire se contentaient manifestement d’un simplement enregistrement du “poids officiel” de l’offrande, par lecture du bordereau d’accompagnement et de l’inscription portée sur l’objet lui-même, sans contrôle effectif par une pesée qu’ils auraient eux-mêmes effectuée. L’existence d’inscriptions portant le poids de l’objet sur un certain nombre vases précieux atteste de l'existence de cette pratique[958], confirmée abondamment par les textes des inventaires, de Didymes, de Délos et d'ailleurs[959]. En fait, dans les textes qui nous sont conservés, il s'agissait plutôt, année après année, d'enregistrer l'entrée des objets pour pouvoir ensuite les identifier, en se fiant donc à ce qui était écrit sur l'objet, à tort ou à raison selon les cas.
A Amos en revanche, comme en général dans le sanctuaire d’Apollon à Délos et dans les sanctuaires d’Asclépios et d’Athéna à Athènes (mais où on a aussi il est vrai des registres d’entrée), on a un document qui correspond à une pesée de contrôle effectuée sur les offrandes d'une série d'années successives (et dont au demeurant seule une partie nous a été conservée puisque la stèle est mutilée). Les inventaires de Didymes et l'inventaire d'Amos ne sont donc pas en réalité des documents exactement de même nature[960].
S’il est possible, on s'éloigne donc encore un peu plus de la théorie de la “pesée par les monnaies”, puisqu'à l'évidence les offrandes de Didymes qui présentent des chiffres ronds n'avaient même pas été effectivement pesées par les préposés du sanctuaire.
On voit que notre analyse ne contredit en rien la thèse fondamentale d’O. Picard, qui a montré que dans l’usage ordinaire on comptait les pièces de monnaie et qu'on ne les pesait pas[961]. En revanche, pour ce qui est de l’hypothèse selon laquelle on se serait servi des monnaies comme instrument de pesée, à Amos, à Délos, à Didymes ou ailleurs, il est clair qu’il faut la rejeter catégoriquement.
Pour finir, trois remarques nous paraissent encore s’imposer. La première concerne le module des offrandes. A la ligne 18, les chiffres sont très difficiles à lire. Dans l’édition de W. Blümel, ils sont même tous pointés. A vrai dire, le poids total de 80 dr. nous paraît suspect. C’est le seul chiffre rond de la série, quand aucun des autres ne l’est. En fait, le plus probable est qu’on a affaire ici aussi à un chiffre dans les 90 drachmes et tout proche de 100, dont la fin est devenue totalement illisible du fait de l'usure de la pierre. Il nous paraît probable qu’en fait seuls deux modules de phiales apparaissaient dans la partie de l'inventaire qui nous est conservée : 100 drachmes et 150 drachmes. C’était déjà la conclusion implicite que nous donnions dans Pérée et qu'il nous est donné ici de développer.
La deuxième concerne la date de l’inscription. M.-Chr Marcellesi considère qu’il ne faut pas tenir compte du rapport avec la monnaie attique pour analyser la fixation du poids des offrandes (à 100 drachmes le plus souvent). Admettons ce principe : à l’intérieur du territoire rhodien, pour l’argent, on ne pouvait compter qu'en drachmes rhodiennes et c’est cette règle que nous avions d’emblée admise pour considérer que les drachmes en question étaient à l’évidence des drachmes rhodiennes. Pourtant, auparavant, c’est sur la base de la conversion supposée plus facile des drachmes légères avec la monnaie attique qu’est fondé le raisonnement de M.-Chr. Marcellesi relatif à la date de l’inscription (“80”, 100 et 150 drachmes rhodiennes à c. 2,5 – 2,8 g correspondraient respectivement à 50, 66 et 100 drachmes attiques)l[962]. L’inventaire serait donc postérieur aux drachmes d’ancien style mais antérieur à l’introduction des plinthophores. Mais si la conversion en monnaie attique n'a aucun sens pour l’établissement des modules d’offrandes, comment et pourquoi admettre que ce serait précisément cette même contrevaleur en drachmes attiques qui serait la preuve que l’inscription daterait de l’époque des drachmes légères ? Il y a là une contradiction qui nous paraît insurmontable. En réalité, seuls d’autres critères (graphie et éventuellement prosopographie) peuvent permettre de faire avancer la question de la datation de cette inscription.
Disons enfin d’un mot (car ce n’est pas le lieu de faire un exposé d’ensemble) que la présentation d’Amos comme une somnolente “petite localité de Carie” où les monnaies ne circulaient que lentement est rien moins que satisfaisante. Amos était certes une petite localité, mais elle était en fait le centre d’un dème prospère de la Pérée rhodienne intégrée, sur la route maritime joignant le port de Rhodes au port de Physkos (autre centre d'un dème rhodien de la Pérée intégrée), et aussi une possible escale pour les navigateurs se rendant de l’Égée en Orient ou inversement. Installé sur un promontoire dominant la mer, la bourgade avait été dotée d'une imposante fortification[963]. On y trouve aussi un théâtre[964] ce qui montre si besoin était que ce n’était guère là un village supposé arriéré de Carie intérieure. Le nombre non négligeable d’inscriptions qu’on y a découvert (9 au total) atteste aussi de la vitalité du centre du dème des Amioi : vie locale donc, mais nullement vie obscure et ralentie.
L’hypothèse d’une pesée d’objets précieux au moyen de monnaies n’a donc aucun fondement solide. Pour ce qui est du poids des offrandes, presque toujours légèrement inférieur à ce qui était manifestement leur poids standard, il faut donc considérer qu’en vue de les confectionner, les magistrats devaient déposer une somme supérieure au poids-objectif, tenant compte du déficit inévitable des pièces par rapport à leur valeur déclarée, du salaire de l’artisan, ainsi que des pertes à la fonte et lors de la fabrication. Comme l’a bien pressenti M-Chr. Marcellesi, et même si nous donnons une solution radicalement différente au problème qu’elle a soulevé, le modeste inventaire d’Amos donne ainsi l’une des clés qui permettent de résoudre des problèmes se posant dans des termes identiques dans les plus grands sanctuaires du monde grec. On voit alors qu’il faut faire rentrer dans les limbes la vieille théorie de la “pesée par les monnaies”. En fait, cette hypothèse s'inscrit pleinement dans une vision typiquement primitiviste du fonctionnement des cités grecques. Une analyse plus objective des modes de pesée oblige à conclure que cette vision des choses doit être abandonnée.