Chapitre II. Retour à Naucratis

La question du commerce avec l’Égypte, avec au centre le rôle de l’emporion de Naucratis, a continué à faire l’objet de débat dans la littérature scientifique la plus récente. Le moment paraît venu de tenter d’en dresser un bilan et, du même coup, de tester la validité des hypothèses émises dans notre première étude, mais aussi de faire de nouvelles propositions en fonction des données nouvelles qui ont été récemment publiées.

NAUCRATIS : UN BILAN

Du point de vue archéologique, le fait nouveau a été la reprise des fouilles sur le site de Naucratis par une équipe américaine. La tentative valait d’être faite mais, malgré des efforts méritoires, les conditions des fouilles – la plus grande partie du site antique est maintenant occupée par un lac – ne semblent pas avoir permis d’aboutir à des résultats nouveaux et décisifs sur l’histoire de la ville, de ses sanctuaires ou de sa vie commerciale à l’époque archaïque et classique[194]. Les céramiques d’époque archaïque et du ve s. se ramènent à peu de choses, et, pour les mêmes périodes, les restes d’amphores témoignent des importations bien connues en provenance du bassin égéen[195]. Même pour les éléments de base du plan de la ville, on reste encore largement tributaire des données de Petrie et Gardner. La critique du caractère égyptien de la partie sud de la ville, entreprise par W. D. E. Coulson, A. Leonard et N. Wilkie[196], devra être examinée dans la publication définitive.

Dans la lignée de ces travaux, mais sans pouvoir s’appuyer sur une documentation nouvelle, R. D. Sullivan a considéré que Naucratis aurait été d’abord une fondation militaire[197]. La chose est en réalité douteuse. Nous dirions plutôt qu’en ces hautes époques la séparation entre commerce à l’aventure et guerre piratique n’était sans doute pas aussi nette qu’elle le sera plus tard. C’est la raison pour laquelle aussi, même si on ne peut le prouver formellement, il semble toujours raisonnable d’admettre que les Naucratites avaient pu jouer un rôle militaire au moment de la “révolution nationaliste” et des combats entre Apriès et Amasis[198]. La dimension militaire de la présence grecque en Égypte du viie au vie s. reste en tout cas une réalité incontournable[199]. R. D. Sullivan considère aussi qu’il faudrait faire remonter la première présence grecque à Naucratis à la première moitié du règne de Psammétique Ier plutôt qu’à la fin de son règne, s’appuyant en particulier sur la synchronie avec la céramique du site de Vroulia, à l’extrémité sud de l’île de Rhodes[200]. Vroulia paraît avoir joué le rôle d’un petit port de relais sur la route de l’Orient et de l’Égypte. Pour K. F. Kinch, le fouilleur du site, Vroulia aurait été fondée vers 700 a.C. et abandonnée dans la première moitié du vie s.[201] Cependant, I. Morris a récemment proposé pour Vroulia des dates plus basses et plus resserrées, entre 625 et 575[202]. On voit que, même en se fondant sur les témoignages archéologiques vrouliens, il reste difficile de faire remonter la présence grecque à Naucratis au-delà des dernières décennies du viie s.

Du côté de la recherche égyptologique, on insiste aujourd’hui plus que jamais, au contraire des travaux de l’équipe américaine, sur la présence égyptienne à Naucratis. Certains petits objets trouvés à Naucratis sont indubitablement antérieurs à la 26e dynastie et remontent à la période xe-viiie s.[203] Selon J. Yoyotte, le nom de la ville de Naucratis serait même une transposition en grec du nom égyptien Nokradj, cl non l’inverse[204]. Quoi qu’il en soit effectivement, on sera d’accord avec J. Yoyotte sur l’intérêt particulier de trois petites stèles à décor et inscrites provenant très probablement de Naucratis ou d’une zone proche de Naucratis. La première (Berlin 7780) date du règne d’Apriès (an 2 ou an 12, ce pharaon régnant entre 589 et 570), où Amon-Rê-Baded figure dans le décor avec Mont dame d’Isherou : or, Amon-Rê-Baded a fait l’objet d’une dédicace de Ptolémée Ier ou Ptolémée II sur un tronçon d’obélisque provenant de Naucratis qui nomme le lieu saint appartenant au dieu “le Beau Château”, tandis qu’un manche de sistre (Louvre E 6268) porte deux inscriptions, l’une en l’honneur d’Amon-Rê “qui préside au Beau Château”, l’autre pour Mout, ce qui, ajouté au parallèle des formulaires avec les deux autres dédicaces, conforte l’hypothèse d’une provenance naucratite[205]. La seconde (Le Caire 14/2/25/2) est une stèle de l’an 3 d’Amasis (soit 567), qui honore Amon-Rê, “seigneur du Beau Château”, et a donc toute chance de provenir de Naucratis[206]. La troisième (Ermitage 8499), de l’an 16 d’Amasis (soit 554 a.C.), qui représente Horus, Isis et un pharaon coiffant la couronne d’Osiris, est l’œuvre d’un “homme de Nokradj”, la dédicace étant faite dans le village “Le Mur-de Pekher(y), sur le territoire de Sais”, certainement tout près de Naucratis[207]. Comment ne pas faire un parallèle entre cet “homme de Nokradj”[208] et “l’Égyptien de Naucratis” de la stèle Lindos, 16, de la fin du Ves. ? La convergence entre les deux sources, l’une égyptienne, l’autre grecque, est tout à fait instructive. L’existence d’une communauté égyptienne à Naucratis est hors de doute. De même, on doit supposer avec J. Yoyotte qu’il est possible qu’un temple d’Amon-Rê-Baded ait prospéré à Naucratis dès la 26e dynastie.

On relèvera, si nécessaire, qu’il n’est pas étonnant de voir un Égyptien porter en même temps un nom grec. La mention, à l’accusatif, de [---]αν Πυθέω Αἰγ[ύπτιον τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ[ιος] (Lindos, 16, 1. 2-5) où nous avons montré qu’il fallait voir un Égyptien de Naucratis, et non un Éginète[209], trouve aisément des parallèles. Le phénomène du double nom est bien attesté dans l’Égypte ptolémaïque[210]. On pourrait cependant objecter que le contexte est trop tardif. Mais on rencontre ce phénomène à Athènes au IVe s. avec le fameux décret pour le roi Abd Aštart de Sidon, qui, dans le décret attique en sa faveur, porte le nom de Stratôn[211]. En outre, de manière plus banale et encore plus significative, on le rencontre par exemple aussi dans des bilingues d’Athènes ou du Pirée, où des Phéniciens de Kition portent dans l’inscription en grec le nom de Νουμήνιος, “Nouvelle Lune”, et dans l’inscription phénicienne correspondante, le nom de Benhodes, “Fils de la Nouvelle Lune” (IG, II2, 9034) ou de Mahdas, “Nouvelle Lune” (IG, II2, 9035)[212].

Enfin, même s’il n’y est pas directement question de Naucratis, on soulignera l’importance de la publication d’un registre douanier de la satrapie d’Égypte, publié par B. Porten et A. Yardeni, et qui a fait l’objet d’un commentaire historique détaillé de la part de P. Briant et R. Descat[213]. Le texte est daté de la 11e année de règne d’un pharaon perse et diverses raisons de formulaire et de paléographie incitent à le dater de la première moitié du ves. Cependant, entre la 11e année de règne de Xerxès (475) et la 11e année de règne d’Artaxerxès Ier (454), un certain doute subsiste encore dans l’esprit des commentateurs. Les premiers éditeurs ont préféré la date haute, entre autres raisons parce que les années 450, celles de l’expédition athénienne en Égypte, leur ont paru trop troublées pour le contexte apparemment tout à fait pacifique du registre de douane[214]. Tout en insistant sur l’incertitude qui leur semble subsister, P. Briant et R. Descat considèrent en revanche que rien ne permettrait d’exclure une date sous Artaxerxès Ier et concluent que la question devrait rester ouverte[215].

On reviendra sur la question de la chronologie, mais auparavant, il faut analyser brièvement le contenu même du document. Le registre répertorie pour chaque entrée le nom du capitaine suivi de ce qui est manifestement son ethnique. Un récapitulatif donne respectivement 36 navires ywny psldrsy et 6 navires kzdry. Ces derniers sont très probablement des Phéniciens ou des gens d’une cité de la côte de Palestine, mais que l’on ne peut identifier clairement[216]. C’est ici qu’il convient de souligner l’intérêt majeur de l’identification d’ethnique effectuée par P. Briant et R. Descat, qui ont reconnu sous ywny psldrsy des “Ioniens” de Phasélis[217]. Il convient de suivre et d’exploiter cette piste qui constitue en fait une clé essentielle pour l’analyse du document.

Phasélis était cette cité située du sud de l’Asie Mineure, aux confins de la Lycie et de la Pamphylie[218], qui jouait pour le monde grec un rôle de plaque tournante dans le commerce avec l’Égypte et l’Orient. On a vu qu’elle faisait partie de l’Hellénion de Naucratis (Hdt. 2.178), ce qui montre l’importance de son commerce dès les années 560 au moins[219]. Dans une monographie consacrée au monnayage phasélitain allant de l’époque archaïque à l’époque hellénistique, Chr. Heipp-Tamer a dressé la liste des trésors où apparaissent des monnaies de Phasélis de la fin de l’archaïsme et du début de l’époque classique[220]. Elle a ainsi pu insister sur le fait que sur les sept trésors en question, quatre sont des trésors égyptiens : Demanhur, daté c. 500 a.C. (IGCH, 1637) ; Benha El Asl, c. 485 a.C. (IGCH, 1640) ; Asyut, c. 475-460 a.C. (IGCH, 1644) et Zagazig, date d’enfouissement discutée entre c. 470 et après 450 (IGCH, 1645)[221]. Chr. Heipp-Tamer a aussi relevé que Demanhur, Benha El Asl et Zagazig sont des trésors du Delta, les deux premiers sites étant respectivement à c. 20 et 10 km de Naucratis, Zagazig étant en revanche dans l’Est du Delta. Elle a en outre souligné que le quart des exemplaires connus du groupe archaïque 3.1 de Phasélis provient d’Égypte[222].

Un épisode fameux de la Vie de Cimon de Plutarque (12.3-4) rapporte comment cette cité, qui jusqu’à la campagne de l’Eurymédon était restée fidèle à la Perse, dut subir un siège de la part des forces d’Athènes et de ses alliés. Plutarque rapporte ainsi comment les Phasélitains communiquèrent avec leurs amis chiotes, qui faisaient partie de l’armée de Cimon puisque Chios était la principale cité alliée d’Athènes en mer Égée : finalement, les Phasélitains furent ainsi convaincus d’abandonner la cause perse et de se ranger au côté des alliés. C’est un peu plus tard que les Phasélitains reçurent d’Athènes des privilèges judiciaires qui intéressaient directement leurs commerçants, puisque la convention qu’ils conclurent avec Athènes mentionne les conflits d’affaires qui devaient être réglés dans les mêmes termes que selon les conventions entre Athènes et Chios[223].

C’est dans ce cadre, semble-t-il, que l’on peut mieux comprendre le sens du registre douanier d’Égypte. Ce n’est certainement pas un hasard si les commerçants “ioniens” fréquentant l’Égypte qui apparaissent dans l’année 11 sont exclusivement des Phasélitains. Il faut une date où Phasélis soit la seule cité grecque dont les commerçants puissent gagner l’Égypte, et l’on voit immédiatement que cette date est 475. A ce moment, en effet, non seulement Phasélis n’était pas en guerre avec l’empire perse mais elle en était sujette. En revanche, les ressortissants des autres cités grecques étaient nécessairement exclus des ports de l’empire, ceux des grandes cités de Grèce d’Europe depuis la révolte de l’Ionie (499) et ceux de la côte ouest de l’Asie Mineure depuis 479 et la deuxième révolte contre la Perse. Plus tard, en 455, Phasélis était passée du côté d’Athènes et, à leur tour, ses ressortissants ne pouvaient donc qu’être considérés commme ennemis. A fortiori, le contexte de guerre acharnée dans le Delta entre 459 et 454 exclut encore davantage que le registre douanier puisse dater de 455 : car même si, peut-être, les pertes finales des forces d’Athènes et de ses alliés ont été un peu moins importantes qu’on ne l’a pensé jusqu’ici (“seulement” 70 ou 100 trières peut-être, soit le chiffre tout de même considérable de 14 000 à 20 000 hommes[224],) l’ampleur et la continuité des opérations ne font aucun doute.

Seule cité grecque d’Asie Mineure ou de Grèce d’Europe à commercer avec l’Égypte entre 479 et la bataille de l’Eurymédon, donc en situation de monopole de fait, Phasélis dut trouver bien des avantages dans sa situation, même si elle résultait d’enchaînements de circonstances qu’elle n’avait ni voulues ni maîtrisées. On comprend donc que les Phasélitains n’aient pas été trop pressés de passer dans le camp athénien : leurs intérêts commerciaux étaient prioritairement dans les trafics avec Chypre et l’Orient sous contrôle achéménide et ils avaient beaucoup à perdre à changer de camp. Il n’est même pas aventuré de penser que la convention judiciaire que leur accordèrent un peu plus tard les Athéniens, avec sur ce point le statut d’allié privilégié au même rang que les Chiotes, ait été conçue par les Athéniens comme une compensation pour les pertes qu’ils avaient subies dans leur commerce avec l’Orient : après leur passage dans l’alliance athénienne, les Phasélitains avaient nécessairement dû réorienter leur activité vers le commerce d’intermédiaires sur les marchés égéens, à l’instar du rôle qu’on leur voit jouer plus tard au ive s.

C’est ici le lieu d’ouvrir une parenthèse pour justifier cette vision des choses. On peut être tenté de penser que la guerre n’interrompait pas les échanges commerciaux[225]. En réalité, on ne doit pas douter qu’en cas de conflit, aussi bien pour le monde des cités que pour l’empire perse, la règle officielle était bien en principe la fermeture à l’adversaire. On doit cependant faire une distinction entre les commerçants et les objets de commerce. Dans le cadre de la Grèce des cités, l’état de guerre impliquait ipso facto l’arrestation de tous les ressortissants considérés comme ennemis. Dans les contrats commerciaux du ive s., on prévoit une clause indiquant de ne pas faire escale dans les ports où l’on peut exercer un droit de saisie contre la cité où a été conclu le contrat[226] : a fortiori va-t-il de soi qu’en cas de guerre il était impossible de fréquenter les ports du territoire ennemi. Nous avions souligné que les clauses d’inviolabilité et de neutralité (ἀσυλεὶ καὶ ἀσπυνδεί) concernaient les cités alliées de cités en conflit, mais pas les cités en conflit elle-mêmes[227]. Pour ce qui est des produits provenant du pays adverse, on voit que les cités pouvaient aussi prohiber les denrées venant de pays considérés comme hostiles, ou, en cas de guerre, déclarés ennemis. Le cas le plus net est évidemment celui de l’empire athénien, qui, du fait de sa structure, ses intérêts et ses méthodes de guerre et de gouvernement, fut capable de mener de véritables guerres commerciales contre les cités récalcitrantes à son autorité, au premier chef Mégare, épisode qui fut le casus belli de la Guerre du Péloponnèse[228].

Pour ce qui est des relations entre la Perse et les cités grecques, au moins s’agissant des hommes, il ne doit faire aucun doute que le principe de base était le même. Les commerçants grecs originaires de cités qui étaient en guerre avec la Perse y étaient donc sans aucun doute traités en ennemis. Jusqu’à la paix de Callias (449)[229], il va de soi que, sauf arrangement obtenu localement par quelque pot de vin à un représentant de l’autorité, tout commerçant venant d’Athènes ou d’une cité alliée d’Athènes qui se serait risqué dans un port tenu par l’empire achéménide aurait été immédiatement arrêté comme ennemi. Les marchands étaient naturellement considérés comme des espions potentiels et cela seul aurait pu suffire à justifier leur arrestation. En 491, pour connaître l’état des forces adverses, les Grecs coalisés durent envoyer des espions dans le camp perse, ce qui montre que les autres sources d’informations n’étaient pas disponibles[230]. Dans les situations de conflit, seuls les neutres pouvaient fournir des renseignements sur l’adversaire. Ainsi, en 397/396, alors qu’ils étaient en guerre avec la Perse, c’est par l’intermédiaire d’un Syracusain du nom d’Herodas, qui se trouvait en Phénicie avec un armateur, que les Lacédémoniens apprirent que le roi et Tissapherne étaient en train de préparer une grande expédition navale[231].

Contre cette manière de voir, on pourra cependant invoquer une anecdote rapportée par Hérodote (7.147). L’affaire se situe en 480, au moment où Xerxès faisait passer son armée en Europe. Alors qu’il se trouvait à Abydos, le roi vit des navires chargés de grain passer l’Hellespont, en route pour gagner Égine et le Péloponnèse. Or, selon Hérodote, au lieu de les faire saisir, il les laissa passer, au motif qu’ils se rendaient où ils allaient eux-mêmes, et en considérant que son armée aurait elle-même besoin de grain lorsqu’elle serait dans ces régions. En fait, le propos de Xerxès fait écho au dialogue entre le roi et son oncle Artabane, qui lui avait montré les dangers de pénurie de grain pour une armée aussi nombreuse, à quoi Xerxès avait répondu que son armée trouverait sur place la nourriture dont elle aurait besoin, car la Grèce n’était nullement un pays de nomades mais un pays de producteurs de blé (Hdt. 7.49-50).

Quelle qu’ait été l’attitude effective de Xerxès, il paraît clair qu’on à ici affaire à un logos sur l’hybris, la démesure de Xerxès, qui se voyait déjà maître de la Grèce d’Europe avant même d’avoir livré bataille. L’anecdote doit être mise au rang de celle qui veut que Xerxès ait fait frapper de verge l’Hellespont (voire l’avoir marqué au fer rouge) parce qu’une tempête avait détruit son premier pont de bateaux (Hdt. 7.56) ou refusé de tenir compte des prodiges inquiétants qui s’étaient manifestés lorsque l’armée était passée en Europe (Hdt.7.57). Il faut plutôt admettre que les Perses n’avaient pas coupé la route du blé venant du Pont Euxin parce qu’ils comptaient bien ainsi contribuer au ravitaillement de leur armée en marche vers le Sud de la Grèce, avec il est vrai le risque qu’une partie des navires, une fois passé l’Hellespont, ne gagnent pas le port qu’on leur avait signifié de rejoindre mais éventuellement leur destination initialement prévue, c’est-à-dire les cités tenues par les Grecs coalisés[232]. Au demeurant, on relèvera que la première réaction des conseillers de Xerxès en voyant arriver des navires susceptibles d’aller ravitailler Égine et le Péloponnèse avait été de les tenir pour “ennemis” et de se tenir prêts à les saisir[233] : il ne leur manquait plus que l’ordre du roi, ce qui montre assez ce qu’était la pratique ordinaire. C’est le contrordre de Xerxès, dont on a vu qu’à notre sens il fait partie du logos d’Hérodote sur l’hybris de Xerxès, qui, par son caractère exceptionnel, méritait selon Hérodote de retenir l’attention. En matière d’attitude observée à l’égard de commerçants originaires de pays ennemis, on ne devra donc nullement opposer à une attitude rigoureuse des Grecs un supposé “libéralisme” perse : tout indique que, pour les Grecs comme pour les Perses, commerçant ou pas, tout ressortissant du pays avec lequel on était en guerre était traité en ennemi.

Il est vrai que, apparemment, la documentation archéologique n’incite pas à penser que les choses étaient aussi tranchées. En réalité, avec des modalités pratiques qui méritent une justification particulière, la guerre nuisait directement aux échanges commerciaux. Les échanges entre le monde grec et le monde oriental à la fin de l’archaïsme et au début de l’époque classique ont à cet égard une valeur exemplaire. Si, en valeur, la céramique ne représentait qu’un élément marginal du commerce international, elle constitue néanmoins un marqueur précieux de l’intensité des échanges. Or, avec des rythmes divers, des céramiques attiques n’ont pas cessé d’être importées au Proche Orient et en Égypte, même à l’époque des Guerres Médiques[234]. Cette constatation paraît être en contradiction avec le principe posé précédemment. En effet, une telle continuité laisse supposer que les échanges entre Athènes et le monde tenu par les Perses n’étaient pas interrompus. Mais ces échanges n’impliquent aucun contact direct entre des commerçants athéniens et les ports de l’Orient achéménide. A cette époque, les commerçants ioniens jouaient un rôle décisif dans les échanges. De 545 à 479, sauf pendant la douloureuse parenthèse de cinq années de la Révolte de l’Ionie (entre 499 et 494), les cités ioniennes n’ont pas cessé de faire partie de l’empire perse. On ne doit pas douter que c’est par leur intermédiaire que purent se poursuivre les trafics entre le monde égéen, Athènes incluse, et les ports sous contrôle achéménide.

En revanche, dans le deuxième quart du ve s., entre c. 475 et 450, on constate une chute brutale des importations céramiques en Syro-Phénicie et à Chypre, un peu moins marquée seulement en Égypte[235]. Au même moment, l’arrivée d’argent grec se tarit[236]. Cette chute brutale des importations de céramiques et d’argent ne doit pas étonner[237]. Avant la reprise marquée après 450, elle correspond trop bien à la conjoncture politique de ces années pour qu’on puisse douter que la sortie de l’empire de l’ensemble de la Grèce d’Asie et la poursuite de la guerre aient eu pour conséquence l’interruption presque totale des échanges entre le monde grec égéen et le monde oriental tenu par la Perse. C’est tout simplement le contexte de guerre qui rendait impossibles les contacts directs ou indirects entre les cités de l’alliance athénienne et les ports de l’empire achéménide, faisant chuter de manière très importante l’arrivée des produits venant du monde égéen, dont la diminution des arrivages de céramique attique n’est que l’élément révélateur, et, de même, les taxes en argent versées par les commerçants. L’affaiblissement des cités d’Ionie dans cette période est certes d’abord lié aux suites de l’échec de leur révolte de 499-494, mais aussi aux conséquences de leur choix politique de 479 de quitter le camp perse : ce faisant, dans un contexte de guerre prolongée, elles s’étaient tout simplement privées elles-mêmes de leurs partenaires orientaux naturels qui, quant à eux, devaient par force rester encore dans l’empire. Les tentatives pour libérer Chypre ou pour provoquer la sécession de l’Egypte étaient donc aussi de l’intérêt direct des cités grecques d’Asie Mineure, qui auraient pu ainsi retrouver leurs partenaires naturels et on comprend qu’elles se soient fortement engagées dans ces opérations[238]. Après la déroute de 454 en Égypte et malgré les ultimes succès à Chypre en 449, l’échec de cette politique était patent. La Paix de Callias fut donc sans doute accueillie avec soulagement par les cités commerçantes d’Asie Mineure, mais entre temps Athènes était devenue une énorme puissance avec laquelle il n’était plus question de pouvoir se comparer. La guerre avait donc des effets directs sur le commerce et sur la prospérité des cités, comme le montre aussi la chronologie des exportations d’amphores de Chios au ve s. (Lawall 1998).

Le rôle de Phasélis apparaît maintenant en pleine lumière. Depuis 479 et jusqu’à la période 469-466, soit une douzaine d’années après la deuxième Révolte de l’Ionie, seule Phasélis continua à faire partie de l’empire. Il n’est pas très difficile d’imaginer comment des commerçants de cités grecques appartenant à l’alliance athénienne purent encore faire passer en contrebande à leurs vieux amis et partenaires phasélitains quelques produits qu’ils pouvaient souhaiter se procurer – mais évidemment les quantités ne pouvaient qu’être minimes. Certes, du côté perse, rien ne prouve qu’on ait à proprement parler banni tous les produits venus de l’autre côté de la mer, argent, métal ou bois par exemple, qui pouvaient même au contraire être utilisés dans la guerre comme matériaux stratégiques. Il se peut que l’empire perse ait eu sur ce point une attitude plus souple que l’empire athénien, où la pression commerciale était une véritable arme de guerre. L’origine des produits importés n’est pas indiquée dans le registre de douane de 475, ce qui peut laisser supposer qu’elle n’intéressait pas les contrôleurs de douane. Mais l’absence de la quasi totalité des intermédiaires grecs dans les ports orientaux eut manifestement les plus sérieuses conséquences sur les volumes échangés, qui, pendant le deuxième quart du ve s., tombèrent à un niveau dérisoire.

De la sorte, on peut aussi se faire une tout autre image de ce que fut le commerce égyptien et le rôle de Naucratis dans la longue période de guerre du début du ve s. Le fonctionnement de l’Hellénion fut à coup sûr paralysé à l’époque de la révolte de l’Ionie, entre 499 et 494 (et même 493, pour la (in ultime de la révolte). Il fut certainement de nouveau entravé entre 479 et 469-466, et même paralysé entre 469-466 et 449, avec la réserve qu’entre 459 et 454 il est fort probable que la communauté grecque de Naucratis ne dut pas manquer de nouer des contacts avec les forces d’Athènes et de ses alliées, qui représentaient une aubaine commerciale de premier ordre. Pour le commerce égyptien et oriental, Phasélis assura seule une activité mininum à Naucratis jusqu’à ce que, entre 469 et 466, la cité passât à son tour dans le camp athénien. Lorsqu’Hérodote put visiter l’Égypte après la paix de Callias[239], le fonctionnement de l’Hellénion avait donc été réactivé selon les bases institutionnelles qu’Amasis avait autrefois fixées (toutefois naturellement sans la concentration du commerce grec à Naucratis depuis la conquête de Cambyse), mais après trente années qui avaient presque paralysé les contacts entre le monde grec “libre” et l’Égypte sous contrôle achéménide.

Enfin, le document douanier d’Égypte illustre de manière concrète les importations venant d’outre-mer, les principales importations étant les métaux (fer, bronze, étain), le bois (entre autres sous forme de planches et de rames), le vin, l’huile parfumée et la laine, et même peut-être des vases vernissés vides[240] (de la céramique attique ?). Surtout, on voit les prélèvements fiscaux en or et en argent exigés des commerçants grecs par le fisc royal, qui explique sans doute pour une bonne part l’introduction d’argent grec, souvent monnayé, en Égypte[241], et sans doute aussi dans d’autres régions de l’empire, comme on serait tenté de le penser d’après les trésors de Syro-Palestine contenant des monnaies grecques.

LE STATUT DE NAUCRATIS

Dans une étude qui s’insère dans un vaste ensemble de travaux relatifs à la polis grecque archaïque et classique, Μ. H. Hansen s’est intéressé aux rapports entre les notions d’emporion et de polis, et s’est attaché plus particulièrement au cas de Naucratis[242]. Plusieurs des conclusions de notre article sur Naucratis[243] et de notre synthèse sur la notion d’emporion[244] y sont discutées. C’est ce débat engagé de la manière la plus courtoise par Μ. H. Hansen que nous voudrions ici poursuivre, tout d’abord en faisant le point sur la question de Naucratis près de vingt ans après la publication originelle, puis en replaçant le débat dans la perspective plus vaste de la définition et de la date d’apparition des emporia grecs.

Les conclusions de notre première étude portaient principalement sur trois points. Le premier était la distinction à établir entre résidents et passagers. Cette distinction est fondamentale et tout à fait évidente chez Hérodote 2.178-179, mais notre apport était de montrer que cette différenciation permettait d’expliquer deux documents du ve s. a.C., un décret de Lindos datant des années 440 ou 430 (Lindos, app. au nº 16) et un décret de la confédération rhodienne datant vraisemblablement de la période 412/411 - 408/407 (Lindos, 16), qui définissent le statut juridique des habitants de Naucratis, Grecs et Égyptiens. Le second était le fait que la gestion de l’Hellénion, le sanctuaire principal de la ville, était aux mains de neuf cités, et que c’étaient ces dernières, en tant qu’États, et non de manière informelle leurs représentants sur place, qui envoyaient périodiquement des délégués, les prostatai de l’emporion. On retrouvait donc là un fonctionnement de type amphictionique, bien connu en particulier pour l’amphictionie pyléo-delphique et sa gestion du sanctuaire de Delphes. Le troisième point était que Naucratis n’avait manifestement pas été une cité au moins jusqu’à la fin du ve s., la situation du ive s. étant plus incertaine.

Sur le premier point, si l’on s’accorde toujours à admettre comme essentielle la différence entre résidents et passagers, il est clair que l’importance des documents rhodiens pour la détermination du statut juridique de Naucratis jusqu’à la fin du ve s. n’a toujours pas été reconnue et c’est un point sur lequel il va falloir revenir. Pour ce qui est ensuite de la gestion du sanctuaire de l’Hellénion par des représentants des cités, et non par les marins et commerçants de passage à Naucratis originaires de ces cités, il semble que cette vision des choses soit maintenant acceptée[245]. C’est en fait surtout la question du statut de Naucratis et la question de savoir si cet établissement était ou non une cité qui semble avoir retenu l’attention. A nos yeux, cette question n’était pas centrale, ou plutôt la solution du problème découlait logiquement des analyses sur le statut juridique des résidents et des passagers.

Pour Μ. H. Hansen, Naucratis était une cité au moins dès l’époque d’Hérodote. En laveur de ce point de vue sont avancés quatre arguments principaux, mais dont aucun ne peut emporter la conviction.

— Le premier est fondé sur l’analyse des inscriptions et des monnaies de bronze. Tout le monde admet que Naucratis devint une cité au plus tard avec Alexandre. Le problème est donc de savoir si le passage au système civique précéda Alexandre.

Μ. H. Hansen évoque tout d’abord le “décret honorifique” de la fin du ive s. OGIS, 120, qui commence par ἡ πόλις ἡ Ναυκρατιτ[ῶν]. En réalité, même avec cette datation, l’inscription ne serait d’aucun secours car le problème demeurerait de savoir si l’inscription était ou non antérieure à Alexandre. Mais il y a plus grave : ce document, qui n’est pas un décret mais une dédicace en faveur d’un συγγραφοφύλαξ, date indubitablement de la période hellénistique, plus précisément de la période 181-146 a.C. selon W. Dittenberger[246]. Comment pourrait-il avoir le moindre intérêt pour le problème considéré ?

Est ensuite avancé l’argument des monnaies de bronze à légende NAY trouvées à Naucratis ou dans le voisinage de la ville. Pour Μ. H. Hansen, citant B. V. Head “they are undated, but ‘the style is that of the fourth century’” (avec citation de Head dans Hist. Num.2, 845). Dans notre première étude avait été rappelée l’existence de ces monnaies, portant la légende ΑΛΕ, qui nécessairement dataient de l’époque d’Alexandre[247]. Leur examen a été repris ex novo par G. Le Rider[248] : ces monnaies portaient (sans doute) au droit une tête d’Alexandre avec légende ΑΛΕ et au revers une tête féminine avec légende NAY. Elles montrent donc que Naucratis avait un monnayage à usage local à l’époque d’Alexandre mais ne sont évidemment en rien une preuve de l’existence d’une cité avant cette date.

On relèvera en revanche que, à la suite de E. T. Newell[249], G. Le Rider signale l’existence d’une obole d’argent aux types d’Athènes (avec une Athéna à l’œil de profil) et à la légende NAY, au lieu de ΑΘΕ. G. Le Rider suggère que cette émission pourrait également avoir été effectuée à l’époque de Cléomène, en même temps que les bronzes. On conçoit au reste aisément comment Cléomène maître de la satrapie d’Égypte aurait pu favoriser sa petite patrie et l’encourager à frapper monnaie. Cependant, G. Le Rider insiste aussi sur l’importance des émissions de tétradrachmes aux types d’Athènes, très vraisemblablement émis par les pharaons indépendants après 404[250], puis, à coup sûr cette fois, par Artaxerxès III et par les satrapes perses dans l’Égypte reconquise après 343[251]. On suggérera donc avec la prudence de rigueur que, du fait de la similitude des types, l’obole naucratite pourrait aussi avoir été émise à la même époque que les monnayages originaires d’Égypte imitant les monnaies d’Athènes. Si tel était le cas, on aurait éventuellement un argument positif en faveur de l’existence d’une communauté civique en Égypte au ive s. avant Alexandre. On voit combien l’argument est encore ténu, mais qu’en tout état de cause ce ne sont pas les bronzes qui l’apportent.

— Μ. H. Hansen insiste aussi sur le fait qu’Hérodote 2.178 fait usage du terme polis lorsqu’il mentionne Naucratis. Or, selon lui, même si en l’occurrence manifestement c’est le sens de “ville” qui est le bon, Hérodote n’aurait pas employé ce mot si cette ville n’avait pas aussi été une cité, agissant en cela, toujours selon M. Hansen, comme les autres auteurs d’époque classique : telle est la lex Hafniensis qui est avancée pour justifier cette proposition[252]. Plusieurs arguments peuvent être opposés à ce point de vue.

Tout d’abord, on doit relever que l’idée que l’emploi du mot polis chez les auteurs classiques aurait répondu à des critères aussi rigoureux paraît plus que douteuse. Il suffira ici d’examiner ce qu’il en est avec Hérodote, chez qui le mot renvoie couramment à des villes barbares. La chose est évidente dans le livre II à propos de l’Égypte où une multitude de villes du pays sont désignées comme poleis[253]. Le livre II, consacré en totalité à l’Égypte, contient proportionnellement le plus grand nombre de mentions du mot polis, 100 sur les 469 mentions dans la totalité de l’œuvre. A 53 reprises le mot est employé seul, à 47 reprises en apposition pour désigner spécifiquement une ville, par exemple Memphis (Μέμφις πόλις[254]) ou Éléphantine (Ἐλεφαντίνη πόλις[255].) Ces villes n’étaient évidemment pas des états-cités de type grec, et Hérodote n’avait pourtant aucun scrupule à les désigner comme poleis. Au reste, Hérodote n’est pas le seul auteur d’époque classique à propos duquel on puisse faire la même observation. On relèvera ainsi l’emploi du mot polis chez Xénophon (Anab., 1.2.14-18) lors de la description de l’itinéraire de Cyrus pour Tyriaon, en Lycaonie (entre la future Antioche de Pisidie et Iconium). Or, si besoin était, une inscription récemment publiée montre de la manière la plus claire que la ville ne devient une polis grecque (avec ses tribus, ses lois, etc.) qu’à l’époque d’Eumène II (197-159), au IIe s. a.C. : en effet, la ville reçoit alors πολιτείαν ǀ τε καὶ νόμους ἰδίους καὶ γυμνάσιον καὶ ὅσα τούτοις ἔστι ǀ ἀκόλουθα[256]. L’idée que l’emploi du mot polis à l’époque classique suggère toujours l’existence d’une cité est en réalité intenable. La mention de Naucratis Ναύκρατις πόλις (Hdt. 2.178) entre dans une série d’où l’on ne peut tirer aucun argument sur le supposé statut de cité de cette ville.

Au reste, ce jugement est conforté par une inscription de l’époque de Psammétique Ier, dans la deuxième moitié du viie s où l’on trouve le mot employé pour désigner une ville donnée en récompense à un Grec de Priène, sans doute un mercenaire qui s’était distingué au service de pharaon, et qui au retour dans son pays fit une dédicace d’une statuette à l’égyptienne rappelant les bienfaits du roi : Πηδῶμ μ’ ἀνέθηκεǀν ὡμφίννεω : ἐξ Αἰγǀύπτὠγαγὼν : ὦι βαǀσιλεὺς ἔδωo’ὡιγύπǀτιος : Ψαμμήτιχοǀς : ἀριστήιια ψίλιοǀν τε χρύσεον καὶ ǀ πόλιν ἀρετῆς ἕǀνεκα. Il est frappant de constater que précisément le roi ait “donné une ville”, par quoi il faut donc certainement entendre autre chose qu’un simple village, c’est-à-dire sans doute la charge de gouverner cette ville[257]. On ne peut qu’être frappé de l’étroit parallèle formulaire entre Hérodote et le texte de l’inscription. Bien évidemment, cette polis n’était pas une cité-État. Il est regrettable que Μ. H. Hansen n’ait pas connu ce texte qui aurait pu l’amener à des conclusions différentes de celles qu’il a prononcées.

— En troisième lieu. Μ. H. Hansen s’appuie sur les ethniques pour montrer que, dès le ve s., et a fortiori au ive s., on employait l’ethnique de Naucratis comme un ethnique civique. Il s’appuie pour cela sur une série d’inscriptions portant l’ethnique Ναυκρατίτης, selon lui du ve et du ive s. Il présente alors une critique de nos analyses en considérant que le lieu de provenance des inscriptions n’y avait pas été pris en compte : pour Μ. H. Hansen, les ethniques Μεμφίτης et Δαφναΐτης, attestés en Égypte, ne sauraient être mis sur le même pied que les occurrences de Ναυκρατῖται attestées en Grèce propre, cela non seulement dans des documents privés mais aussi dans des documents officiels, comme les listes de donateurs du sanctuaire de Delphes CID, II, 4, de 360 a.C. (col. 1, 1. 37 ; 3, 1. 21 et 24) et a fortiori le décret de proxénie attique IG, II2, 206, de 349/348.

En fait, on peut aisément montrer que le problème ne se pose pas dans les termes indiqués par Μ. H. Hansen. Relevons tout d’abord que l’inscription funéraire de Διονύσιος Πορμένοντο[ς] IG, II2, 9984, traditionnellement datée de la fin du ve s., est en réalité certainement une inscription du ive s. En effet, ce n’est qu’avec de sérieux doutes que J. Kirchner (IG, II2) l’attribuait au ve s.[258] L’inscription n’est pas reprise dans IG, I3 : ce texte doit en fait dater de la première moitié du ive s. Surtout, on doit observer que M. H. Hansen n’a pas tenu compte du statut des οἱ ἐν Αἰγύπτῳ οἰκοῦντες Ἕλληνες, de l’apparition de cette formule aussi bien sous la plume d’Hérodote que dans le décret de proxénie lindien Lindos, 16 app., c’est-à-dire dans un document officiel. Ainsi, Μ. H. Hansen n’évoque pas ce qui était le point central de notre analyse, si bien qu’un lecteur non prévenu en est malheureusement laissé dans l’ignorance. Dans notre étude de 1991, nous étions revenu sur cette question, en montrant que la formule n’était pas banale, mais tendait à montrer que les Grecs d’Égypte dans leur ensemble – selon nous, y compris les Naucratites, qui formaient l’élément majeur de cette communauté –, étaient considérés comme les “métèques de l’Égypte”[259]. On doit en effet accorder une signification bien précise à la formule οἱ ἐν Αἰγύπτῳ οἰκοῦντες Ἕλληνες qui apparaît tant dans le décret lindien Lindos, 16 app., que chez Hérodote 2.180. En fait, la formule “ethnique + οἰκῶν ἐν + nom de dème” est la manière ordinaire de désigner les métèques à Athènes, qui doivent s’inscrire dans le dème de leur résidence[260]. Dans le cas d’Athènes, certes, ces formulaires ont manifestement une signification limitée au cadre athénien, et pas à proprement parler une valeur juridique internationale[261]. En revanche, à l’époque hellénistique, à Délos ou à Delphes en particulier, on trouve des catégories d’étrangers qui sont désignés comme οἰκῶν ἐν Δήλωι ou ἐν Δελφοῖς et cette fois la formule ne peut avoir seulement une valeur interne mais a clairement une signification juridique à caractère international[262]. Telle était déjà manifestement aussi la valeur de la désignation ἐν Αὶγύπτῳ οἰκῶν d’Hérodote et, surtout, du décret lindien. Si l’on ne prend pas en compte cet aspect des choses, on manque un point décisif pour la compréhension du statut de Naucratis.

Nous avions donc posé la question de savoir si ce qui était à nos yeux un changement de désignation – de ἐν Αἰγύπτῳ οἰκῶν à Ναυκρατίτης – avait ou non une signification pour le statut de la communauté grecque de Naucratis. Nous soulignions aussi l’existence de cette curieuse précision Ναυκρατίτης ἐξ Αἰγύπτου, non seulement dans une inscription de Delphes mais aussi dans une inscription d’Ios qui avait été publiée par Fr. Lenormant (IG, XII.5, l9) et dont l’authenticité avait été mise en doute du fait des manquements à la déontologie dont ce savant s’était rendu responsable.

— Reste enfin le cas d’un passage d’Athénée (4 149d) où se trouve cité un texte relatif aux fêtes de Naucratis, œuvre d’un auteur nommé Hermeias. A Naucratis, on faisait un banquet au prytanée lors des fêtes anniversaires d’Hestia Prytanitis et aux Dionysies, ainsi que lors de la fête d’Apollon Kômaios, tout le monde revêtant alors une robe blanche, que dit-il “jusqu’à aujourd’hui on appelle vêtements prytaniques”. Athénée décrit ensuite les rites et pratiques alimentaires liées à ces fêles, puis fait diverses allusions à l’usage du prytanée pendant le reste de l’année (on peut y banqueter quand on le souhaite et son accès est interdit aux femmes).

Pour ce qui est de cet Hermeias anonyme, Μ. H. Hansen considère qu’il s’agit d’un auteur du ive s., Hermeias de Méthymna[263]. Athénée connaît plusieurs Hermeias : l’un de Méthymna, un historien du ive s. a.C., l’autre de Kourion, un poète iambique du iiie s. a.C., un troisième de Samos, auteur d’un erôtikos logos qui vécut c. 200 a.C.[264] Pour Μ. H. Hansen, l’historien est un meilleur candidat que le poète et le rhéteur et le lien doit être avec Hermeias de Méthymna, car le sanctuaire d’Apollon Gryneios, en Éolide, n’était pas très éloigné de Méthymna, en Éolide aussi. Les allusions au prytanée montreraient qu’à cette époque, et depuis longtemps (cf. μέχρι καὶ νῦν), les Naucratites disposaient d’un prytanée – donc qu’ils constituaient bien une cité depuis l’époque archaïque.

Hermeias de Méthymna est l’auteur d’une histoire de Sicile en 10 ou 12 livres[265]. Il est effectivement bien possible qu’il ait vécu au ive s. On notera cependant avec Μ. H. Hansen lui-même que F. Jacoby n’incluait pas le fragment en question dans ses FGrHist. Remarquons cependant que cet Hermeias connaissait fort bien Naucratis, pour en décrire aussi bien les rites et usages. C’est cela qui a retenu l’attention d’Athénée, lui aussi originaire de Naucratis. Le sanctuaire d’Apollon Gryneios était assez célèbre et son importance régionale ne saurait être niée[266]. Un oracle du dieu apparaît dans une inscription de Caunos du ier s. a.C.[267] Bien qu’on ne puisse exclure totalement qu’il ait existé depuis des époques anciennes, cet oracle ne paraît avoir connu une certaine vogue qu’à l’époque hellénistique et à la haute époque impériale. L’Hermeias qu’Athénée peut citer sans mentionner son ethnique, qui tout en écrivant un traité sur Apollon Gryneios connaît si bien Naucratis, est-il donc vraiment Hermeias de Méthymna, comme le voudrait Μ. H. Hansen ? Ne pourrait-il être le poète de Samos ? Ou bien encore – on tiendrait là la raison pour laquelle son ethnique n’aurait pas été donné par son compatriote – un auteur qui serait resté inconnu mais qui, comme Athénée, aurait été lui aussi un Naucratite ? En tout cas, le style d’antiquaire et le μέχρι καὶ νῦν, par référence au lointain passé de la cité, paraissent devoir mieux convenir à quelque écrivain de la basse époque hellénistique ou du haut empire qu’à un auteur d’époque classique. On se gardera donc d’y voir la preuve de l’existence d’un prytanée civique au ive s. (même si cela n’interdit pas de penser qu’il ait pu y en avoir un à cette date), mais surtout de conclure qu’un prytanée aurait existé dès l’époque archaïque, donc que la communauté grecque de la ville aurait été une cité dès l’époque archaïque.

Faute de ce que nous considérions pouvoir être une preuve définitive, et tout en penchant pour l’idée que le changement de statut ne s’était effectué qu’avec l’arrivée d’Alexandre, nous avions laissé la question ouverte, car l’existence de l’ethnique nous paraissait être une condition nécessaire mais pas suffisante, pour conclure de manière certaine à l’existence d’une cité au ive s. du fait des particularités du cas de Naucratis. L’obole dont il a été suggéré plus haut qu’elle pourrait être antérieure à Alexandre constitue précisément l’élément qui fait pencher la balance du côté de l’existence de la cité. Comme on voit en outre dans le document de Delphes que les Naucratites apparaissent dans une série des poleis qui sont cette fois indubitablement des cités[268], nous opterions maintenant pour la transformation du statut de Naucratis au cours du ive s., mais qui était alors une polis dépendante au sens de la définition de Μ. H. Hansen[269], d’où peut-être la formulation Ναυκρατίτης ἐξ Αἰγυπτου. Nous maintenons donc l’essentiel de nos positions, tout en les précisant pour ce qui est de la date de la transformation de Naucratis en cité (nous revenons ailleurs sur ce point dans une autre étude).

LES EMPORIA ARCHAÏQUES ET CLASSIQUES : QUESTIONS DE MÉTHODE

Nous avons eu récemment l’occasion d’évoquer en détail notre point de vue sur la notion d’emporion[270]. ‘Il est inutile de reprendre ici les résultats de notre mémoire, mais il est en revanche nécessaire de faire une mise au point méthodologique. Μ. H. Hansen a consacré une élude détaillée à la question du rapport entre emporion et polis[271]. Bien que le point de départ de nos deux études soit différent, leurs conclusions se rejoignent très largement, en particulier sur la nécessité de ne pas être dupe des sources anciennes. Si un site est décrit dans une source comme un emporion, cela ne veut nullement dire qu’il n’avait pas de statut civique. Sur ce point, notre accord est total. Au reste, comme on y a déjà insisté, c’est la volonté de donner une définition simple et univoque de la notion d’emporion qui est irréaliste[272]. Tout notre effort a consisté non pas à dresser une “typologie” des sites, mais à construire l’espace de signification de l’emporion par le jeu des oppositions sémantiques sur ce que nous avons appelé l’axe de la vie commerciale et l’axe de la vie politique. C’est seulement par rapport à ces deux axes de signification que nous avons été amenés à proposer ponctuellement une typologie, mais sans jamais affirmer l’existence d’une “essence” de l’emporion qu’il suffirait de “définir” une fois pour toutes, pour pouvoir ensuite “identifier à coup sûr” tel ou tel établissement soit comme emporion, soit comme polis. Bien au contraire – en cela encore une fois nous sommes en plein accord avec Μ. H. Hansen-, nous avons souligné que la plupart des sites qui apparaissent dans une source comme des emporia parce qu’ils sont pris en compte sous l’angle de la vie économique ou (aspect non moins important) de la dépendance financière sont ailleurs désignés comme des poleis parce qu’ils sont envisagés dans leur dimension politique. En d’autres termes, notre démarche a consisté à utiliser une sémantique fondée non pas sur la recherche de l’unité signifiante (ce que d’aucuns ont appelé des sèmes), mais sur les jeux d’opposition, le sens apparaissant par contraste avec d’autres termes situés sur le ou les même(s) axe(s) de signification.

Au delà du cas de Naucratis, M. H. Hansen pose la question de l’existence de l’emporion – le mot et la chose-, à l’époque archaïque[273]. Selon lui, le mot n’apparaîtrait qu’avec Hérodote. Partant de là, Μ. H. Hansen considère que le concept d’emporion au sens de “place de commerce” ne serait qu’un sens dérivé du sens premier de “port de commerce”, institution qui ne serait elle-même apparue qu’avec la différenciation au sein des cités entre commerce de détail, concentré à l’agora, et commerce de gros, concentré dans l’emporion - port de commerce, dont Le Pirée constitue l’exemple le mieux connu. De fait, l’emporion pure “place de commerce” distincte d’une polis ne serait qu’une création des historiens contemporains et n’aurait pas correspondu à une réalité antique. La règle serait donc : pas d’emporion sans cité, et cela dès les origines. Comme le concept d’emporion ne serait apparu qu’à l’extrême fin de l’archaïsme ou au début du ve s., Hérodote aurait commis un véritable anachronisme en utilisant le mot pour désigner Naucratis – et de toute façon Naucratis aurait été une cité dès l’époque d’Amasis au moins.

Cette thèse originale mérite d’être examinée en détail[274]. Au plan méthodologique, on ne peut que souscrire à une tentative de renouveler une problématique de manière radicale, en reprenant la question de l’emporion sur des bases nouvelles. En outre, on ne peut qu’approuver le principe d’essayer de donner un contenu précis à un concept, en le replaçant dans son développement historique. Il est clair par exemple qu’à l’époque romaine la notion d’emporion ne recouvre plus celle de l’époque classique et hellénistique[275]. Cependant, même si l’intention est a priori intéressante, c’est encore une fois le détail de la démonstration avec lequel on ne peut être d’accord.

Comme le montre Μ. H. Hansen lui-même à propos de Thucydide (mais la même remarque vaudrait pour Hérodote, Xénophon ou Strabon), l’emploi du mot emporion est statistiquement ultra-minoritaire chez ces auteurs par rapport à l’emploi du mot polis[276]. Vu le très faible nombre de textes en prose que l’on possède avant Hérodote (textes épigraphiques essentiellement), les chances d’apparition du mot avant le ve s. sont donc minimes. En outre, on ne peut même être sûr que le texte d’Hécatée, donc antérieurement à Hérodote, ne faisait aucun mention d’un emporion. On doit en effet compter avec le filtre d’Étienne de Byzance. Μ. H. Hansen a considéré qu’Étienne n’avait pas fait subir de distorsion notable à Hécatée[277]. Cependant, il relève lui-même à propos du site d’Eion un trait qui pourrait avoir plus d’importance qu’il n’y paraît[278]. En effet, Eion, certes mentionnée comme polis par Hérodote (7.1 13.1), est mentionnée 14 fois par Thucydide, une fois comme emporion (4.102.3), 13 sans désignation particulière[279]. Or, citant explicitement Thucydide, Étienne indique s.v. Ἡιών· πόλις ἐν χερρονήσῳ, ὡς Θουκυδίδης. On a donc la preuve qu’Étienne pouvait bel et bien transformer sa source, et cela précisément à propos du mot emporion : quelle meilleure preuve peut-on espérer trouver ? Or, si Hécatée avait lui aussi employé le terme emporion, on peut présumer que par rapport à polis cet emploi était minoritaire chez lui comme chez ses successeurs. De ce fait, on ne peut en aucun cas affirmer que le mot emporion était inconnu d’Hécatée. Au reste, à titre de remarque méthodologique générale, il faut bien constater qu’avant Hérodote la prose grecque n’est représentée que par un nombre de textes qui est quantitativement dérisoire par rapport a celui des époques suivantes. La plus grande partie du lexique grec n’est attestée dans nos sources qu’à partir de la deuxième moitié du ve s. et au delà, cela ne veut pas dire que les mots qui ne sont pas attestés avant cette date n’existaient pas auparavant : en l’occurrence, l’argumentum e silentio est argument de bon sens. On doit doit donc être prudent avant d’affirmer que tel mot n’existait pas avant qu’il n’apparaisse chez Hérodote sous peine de risquer de tomber dans des simplifications excessives.

Mais les faits contredisent aussi l’idée d’une apparition tardive du mot et du concept d’emporion. Considérant donc que le mot n’est attesté qu’avec Hérodote, Μ. H. Hansen repousse ainsi l’idée que la ville d’Emporion, en Ibérie, ait pu porter ce nom avant une époque assez avancée et en tout cas considère que ce nom n’est pas attesté avant le ive s. a.C., avec référence au Ps-Skylax et aux monnaies à légende ΕΜΠ[280]. La désignation Emporion ne serait qu’une métonomasie tardive de la fondation de Pyrènè, qui serait le nom originel de la colonie[281]. Mais, si besoin en était, deux inscriptions publiées ces dernières années, largement discutées dans la communauté scientifique, ont permis de montrer que, bien avant le ive s., Emporion était bien désignée sous ce nom. Il s’agit de lettres sur plomb, l’une provenant d’Emporion[282], l’autre de Pech Maho[283], sur la côte languedocienne française. La date de ces inscriptions est discutée : la lettre d’Emporion a été datée de 530-500 a.C par ses premiers éditeurs, la date étant abaissée à la fin du ve s. par S. R. Slings[284] ; pour le plomb de Pech Maho, deuxième tiers du ve s. selon les premiers éditeurs[285], mais premier tiers selon Yu. Vinogradov[286]. En tout état de cause, ces inscriptions sont donc largement antérieures au ive s. et pourraient éventuellement remonter à la fin de l’archaïsme, même si en ce domaine aucune certitude ne peut être atteinte. Si la fondation d’Emporion remonte à c. 590-580 a.C., il n’y a nulle raison de douter que ce qui était fondamentalement un comptoir commercial ait dès l’origine porté le nom d’Emporion. L’hypothèse de la métonomasie, qui au demeurant n’avait déjà aucun élément positif en sa faveur, doit donc être définitivement repoussée.

Or, le parallèle de l’emporion de Thrace intérieure, près de Vetren, montre de la manière la plus claire comment fonctionnait un établissement de type commercial vivant en symbiose avec le monde barbare, avec des résidents et des marchands de passage sous la protection de cités tutélaires[287]. Toutes proportions gardées, cet emporion était en quelque sorte la Naucratis de la Thrace intérieure, les ἐμπορῖται correspondant aux οἰκοῦντες Ἕλληνες de Naucratis. et les trois cités de Maronée (avec un rôle déterminant), Thasos et Apollonia y jouant en quelque sorte le rôle dévolu en Égypte aux neuf cités de l’Hellénion. Le parallèle est trop net pour qu’on puisse ne pas être frappé par le parallèle structurel. Or, la leçon de l’emporion de Thrace est double : les résidents se désignent eux-mêmes comme des ἐμπορῖται, ils ne forment évidemment pas une cité puisqu’ils vivent au contact immédiat et sous le contrôle direct du roi thrace. On sait qu’à Emporion d’Ibérie, les indigènes étaient présents sur le site certainement dès avant l’arrivée des Grecs. Les travaux de synthèse de P. Rouillard ont montré qu’à ses origines (vers 590-580) Emporion était un établissement plus que modeste[288] : seulement quelques installations sur l’îlot de la Palaiapolis. Même lorsque l’installation se fit sur le continent (vers 580-570), la Neapolis n’eut jamais une surface de plus de deux hectares. En outre, la cohabitation entre Grecs et indigènes – comme dans l’emporion de Thrace, et comme à Emporion-Tanaïs[289] – fut un trait permanent de la ville jusqu’à une époque avancée. Un texte fameux de Tite Live (34.9) insiste à la fois sur le caractère de ville double de l’Emporion d’Ibérie et sur le souci permanent des habitants d’Emporion de se défendre contre une possible attaque de la part des indigènes[290]. De même, il faut encore une fois souligner que Naucratis n’était pas une ville purement grecque mais une ville double, à la fois grecque et égyptienne, et cela loin à l’intérieur des terres.

Μ. H. Hansen veut faire de l’emporion de Thrace un cas à part, isolé, alors que l’inscription montre au contraire de manière concrète comment s’organisait une collectivité de commerçants grecs au contact du monde barbare, et en particulier quelles garanties juridiques elle exigeait pour sa survie et la poursuite de ses activités s’il y avait sur place une autorité de type étatique avec laquelle il fallait composer. Le parallèle entre les ἐμπορῖται – qui deviennent des Ἐμπορῖται puisque le nom commun devient nom propre – de Péninsule Ibérique, de Thrace et du Tanaïs est trop clair pour qu’il soit nécessaire d’y insister. On relèvera au passage que les ἐμπορῖται de l’emporion de Thrace ne se considéraient pas eux-mêmes comme une cité : il leur aurait fallu l’autarkeia à laquelle aspirait tout communauté grecque, mais qui passait d’abord par la capacité à assurer sa propre défense[291]. C’est en ce sens que la démarche de Μ. H. Hansen est intéressante, car elle met l’accent sur ce trait fondamental de la société grecque : la recherche d’institutions politiquement autonomes, la volonté, si cela était possible, de devenir un État-cité. Platon disait par boutade qu’il suffisait en théorie de quatre ou cinq hommes pour faire une cité[292], En fait, il fallait que l’établissement atteigne une certaine masse critique et aussi que les conditions politiques s’y prêtent, c’est-à-dire qu’il n’y ait pas eu localement une population indigène majoritaire et un pouvoir politique fort interdisant, ou bloquant provisoirement, le développement du processus. Dans l’emporion de Thrace de Kotys comme à Naucratis jusqu’à la fin du ve s., il ne pouvait être question qu’une telle communauté politiquement autonome puisse voir le jour. Les Grecs de Naucratis, jusqu’à la lin du ve s., étaient donc définis juridiquement comme les “métèques de l’Égypte”. On se souviendra alors de la définition d’Hesychius, s.v. ἐμπορῖται· μέτοικοι[293]. Résider dans un emporion (dans le cas où la désignation s’oppose implicitement à polis), c’était donc être membre d’une communauté qui n’avait pas de statut civique. Si comme l’indique Hérodote tous les Grecs venant en Égypte pouvaient s’installer à Naucratis, selon la définition de Μ. H. Hansen[294] lui-même on trouve là la preuve que la communauté en question n’était pas une cité, puisqu’elle n’était pas maîtresse des règles d’appartenance au groupe, qu’elle ne pouvait elle-même définir qui en serait membre et qui ne le serait pas. Plus tard seulement, avec des modalités différentes dans chacun des cas, on assiste au passage à une communauté plus autonome qui devient une cité en fonction de son développement et des circonstances politiques, le critère décisif étant naturellement l’existence d’un véritable corps civique et non plus une simple communauté ouverte où tout un chacun pouvait s’agréger à sa guise.

On voit que la thèse de M. H. Hansen sur l’apparition tardive du concept d’emporion est intenable : si l’Emporion d’Ibérie portait ce nom dès l’époque archaïque et manifestement pour les mêmes raisons que dans l’emporion de Thrace, si Naucratis, désignée comme emporion par Hérodote, avait des structures de fonctionnement identique à l’emporion de Thrace, bref si et le mot et la chose existaient dès l’époque archaïque, on voit que c’est le fond de la thèse de Μ. H. Hansen qui ne peut être accepté. Le concept d’emporion n’est pas une création du ve s. mais bien de l’époque archaïque. D’une part, le terme désignait sans doute déjà le port marchand dans le cadre d’une cité ou d’un État. S’il fallait dessiner une histoire du concept d’emporion comme lieu où les échanges se faisaient sous le contrôle d’une autorité légale, ce n’est pas à la cité classique qu’il faudrait attribuer cette innovation, mais déjà au monde de la Grèce archaïque. Dès l’époque de Solon, donc dès le début du vie s., Athènes avait connu une structuration de ses échanges extérieurs qui avait donné à la cité un rôle décisif de contrôle[295]. D’autre part, de manière plus lâche, on pouvait désigner comme emporion tout établissement dont la vocation principale était le commerce, en particulier cette poussière de petites installations parfois de quelques dizaines de familles qui cultivaient quelques terres tout en traitant de denrées avec les indigènes, qu’ils revendaient aux commerçants de passage, des Ioniens surtout à cette époque. Ce n’est nullement un hasard ou un anachronisme si les sources (Hérodote pour Naucratis, Tite Live pour Emporion, l’inscription mentionnant les privilèges de l’établissement et les témoignages archéologiques pour l’emporion de Thrace) font usage du mot emporion. Hérodote n’a nullement projeté dans le passé un concept de son temps : il y a plus simplement continuité entre le vie s. et le ve s. Les historiens de notre temps se trouvent donc eux aussi légitimés à évoquer les emporia de la Grèce archaïque[296].

La controverse sur Naucratis et sur la notion d’emporion fait surtout apparaître la différence de méthode entre une approche philologique globalisante et une méthode historique qui s’attache aux définitions juridiques[297]. S’il suffit qu’un site, même non-grec, même en Égypte ou au cœur de l’Asie Mineure et au vie ou au ve s. a.C., soit dénommé polis (clairement au sens de ville) pour qu’il soit défini comme “city-state”, il est clair qu’il y a là une approche dont l’historien pourra difficilement se satisfaire. L’École de Copenhague rend un immense service en rassemblant une masse d’informations d’une richesse exceptionnelle sur les poleis grecques ou assimilées. Espérons donc que les définitions qu’elle a élaborées prendront une forme plus nuancée, plus soucieuse à la fois des réalités de terrain et des définitions juridiques, sans toujours vouloir faire entrer de force des réalités éminemment diverses dans un moule conceptuel forgé sur des modèles philologiques. Il y a suffisamment d’occurrences où, compte tenu du contexte, le mot polis renvoie à la notion de cité-État pour qu’on puisse se passer d’une règle qui affirme qu’il en est ainsi dans tous les cas.

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