Chapitre I. Rhodes, l’Hellénion et le statut de Naucratis (vie-ive siècle a.C.)

A Naucratis, les fouilles britanniques de la fin du siècle dernier ont permis de mettre au jour plusieurs sanctuaires et des quantités importantes de céramique grecque de fabrications très diverses[3]. Mais, au vu des controverses à ce sujet, il ne semble pas que l’étude du matériel archéologique et des sources écrites ail permis jusqu'à présent de déterminer nettement le statut de cet établissement grec en pays égyptien. Or. il nous a paru qu'il était possible de présenter une nouvelle vision des choses, en procédant à une étude plus précise des sources littéraires elles-mêmes, et à un rapprochement, jusqu'ici jamais effectué dans cette perspective, entre, d'une part, les sources littéraires et archéologiques et, d'autre part, un certain nombre de documents épigraphiques – nous entendons par là non seulement les inscriptions provenant du site de Naucratis, mais aussi, voire surtout, les inscriptions de diverses régions du monde grec où il est question de cette ville. Parmi ces dernières, deux décrets de proxénie rhodiens sont plus particulièrement importants pour notre recherche. Ils font donc l’objet d'une étude spéciale. Comme l’analyse de la place de Rhodes au sein de l’Hellénion conduit aussi à donner une nouvelle présentation du fonctionnement et du rôle de ce sanctuaire, il se trouve donc que, globalement, l’étude des rapports entre Rhodes et Naucratis retient particulièrement l'attention. Enfin, à la lumière des résultats acquis, il est possible de proposer une réflexion plus générale sur le statut et le rôle de Naucratis, par comparaison avec les établissements de ce type.

1.1 Si l’on veut bien, pour le moment, faire abstraction des sources tardives, le texte fondamental pour la connaissance du statut de Naucratis reste Hérodote 2.178–179. On sait que l’historien s’était lui-même rendu en Égypte, et qu’il y avait recueilli des informations de première main[4]. Sur Naucratis, il donne le commentaire suivant :

[178] Φιλέλλην δὲ γενόμενος ὁ Ἄμασις ἄλλα τε ἐς Ἑλλήνων μετεξετέρους ἀπεδέξατο καὶ δὴ καὶ τοῖσι ἀπικνεομένοισι ἐς Αἴγυπτον ἔδωκε Ναύκρατιν πόλιν ἐνοικῆσαι· τοῖσι δὲ μὴ βoυλομένοισι αὐτῶν ἐνοικέειν, αὐτόσε δὲ ναυτιλλομένοισι ἔδωκε χώρους ἐνιδρύσασθαι βωμοὺς καὶ τεμένεα θεοῖσι. Τὸ μέν νυν μέγιστον αὐτῶν τέμενος καὶ ὀνομαστότατον ἐὸν καὶ χρησιμώτατον, καλεόμενον δὲ Ἑλλήνιον, αἵδε πόλιές εἰσι αἱ ἱδρυμένοι κοινῇ· Ἰώνων μὲν Χίος καὶ Τέως καὶ Φώκαια καὶ Κλαζομεναί, Δωριέων δὲ Ῥόδος καὶ Κνίδος καὶ Ἁλικαρνησσὸς καὶ Φάσηλις, Αἰολέων δὲ ἡ Μυτιληναίων μούνη. Τουτέων μέν ἐστι τοῦτο τὸ τέμενος, καὶ προστάτας τοῦ ἐμπορίου αὗται αἱ πόλιές εἰσι αἱ παρέχουσαι· ὅσαι δὲ ἄλλαι πόλιες μεταποιεῦνται, οὐδέν σφι μετεὸν μεταποιεῦνται. Χωρὶς δὲ Αἰγινῆται ἐπί ἑωυτῶν ἱδρύσαντο τέμενος Διός, καὶ ἄλλο Σάμιυι Ἥρης, καὶ Μιλήσιοι Ἀπόλλωνος. 179 Ἦν δὲ τὸ παλαιόν μούνη Ναύκρατις ἐμπόριον καὶ ἄλλο οὐδὲν Αἰγύπτου· εἰ δέ τις ἐς τῶν τι ἄλλο στομάτων τοῦ Νείλου ἀπίκοιτο. χρῆν ὀμόσαι μὴ μὲν ἑκόντα έλθεῖν, ἀπομόσαντα δὲ τῇ νηὶ αὐτῇ πλέειν ἐς τὸ Κανωβικόν · ἢ εἰ μή γε οἷά τε εἴη πρὸς ἀνέμους ἀντίους πλέειν, τὰ φορτία ἔδεε περιάγειν ἐν βάρισι περὶ τὸ Δέλτα, μέχρις οὗ ἀπίκοιτο ἐς Ναύκρατιν. Οὕτω μὲν δὴ Ναύκρατις ἐτετίμητο.

“[178] Devenu ami des Grecs, Amasis le montra entre autres en faisant bon accueil à certains d’entre eux ; notamment, à ceux qui venaient en Égypte, il concéda (à ceux d'entre eux qui voulaient résider) la ville de Naucratis pour y résider ; à ceux d’entre eux qui ne voulaient pas résider, mais qui venaient là en navigateurs, il concéda des terrains pour y fonder des autels et des sanctuaires à leurs dieux. Le plus grand de ces sanctuaires, le plus célèbre et le plus fréquenté, appelé Hellénion, a été fondé en commun par les cités suivantes : pour les Ioniens, Chios, Téos, Phocée et Clazomènes ; pour les Doriens, Rhodes, Cnide, Halicarnasse et Phasélis ; pour les Éoliens, la seule Mylilène. C'est à elles qu’appartient le sanctuaire, et ce sont ces cités qui fournissent les présidents du port. Toutes les cités qui prétendent y avoir part le font sans y avoir aucun droit. Séparément les Éginètes ont fondé pour leur propre compte un sanctuaire de Zeus, les Samiens un autre d’Héra, et les Milésiens un pour Apollon. 179 Autrefois, seule Naucratis était un port de commerce, et l’Égypte n’en avait point d’autre. Si quelqu’un arrivait à une autre bouche du Nil, il devait jurer qu'il n'y était pas venu volontairement, et, après avoir prêté serment, il devait faire voile avec son navire vers la branche canopique ; ou bien, si toutefois il n'était pas possible de faire voile du fait de vents contraires, il devait faire faire à sa cargaison le tour du Delta dans des barges, jusqu’à ce qu'il arrivât à Naucratis. Telles étaient les prérogatives dont jouissait Naucratis.”

Il paraît tout à fait clair, malgré C. Roebuck, qu'il faut distinguer à Naucratis deux catégories de gens : les résidents, et les passagers. Cette différence essentielle a été de nouveau soulignée par M. Austin[5]. Précisons seulement que les deux propositions construites avec ἔδωκε établissent un parallèle entre ceux des Grecs venant en Égypte qui veulent y résider (il faut suppléer cette précision d’après lu phrase suivante : “à ceux qui ne voulaient pas résider”, ce qui suppose que l’autre catégorie était formée de gens qui avait une intention inverse), et qui, précisément, reçoivent la ville de Naucratis “pour y résider”, et ceux qui ne font que passer, les navigateurs, qui sont manifestement des commerçants, et qui, eux reçoivent des terrains “pour y élever des autels et des sanctuaires”[6]. Un des problèmes essentiels est évidemment de savoir si les résidents constituaient une véritable cité, et cette fois le problème est beaucoup plus discuté.

1.2. Pour A. Gwynn, J. Boardman, A. J. Graham et G. E. M. De Ste Croix, il ne saurait en être question[7], tandis que pour K. Lehmann-Hartleben, C. Roebuck (avec la réserve que ce dernier tend à confondre résidents et passagers), A. Bernand, M. Austin et P. Vidal-Naquet (avec plus d’hésitation dans l'ouvrage commun à ces deux derniers auteurs), et en dernier lieu P. Faure, Naucratis avait effectivement le caractère d’une cité grecque plus ou moins normale[8]. On doit remarquer que les tenants du premier point de vue n’ont jamais vraiment développé leurs arguments, ce qui n’a pas été le cas pour les seconds, dont il semble que les thèses se soient imposées dans la littérature la plus récente. Pourtant, à elle seule, l’analyse de la séparation entre résidents et passagers, telle qu'elle est exposée chez Hérodote, aurait dû conduire à la bonne solution : elle n’autorise pas à conclure que Naucratis ait pu constituer une cité au vie ou au ve s., bien au contraire.

On doit d'abord éviter de considérer que polis désigne obligatoirement une cité[9]. Dans les inscriptions, chez les auteurs anciens, et chez Hérodote en particulier, le sens de ville est parfaitement attesté : ainsi, tout au long du livre II, polis désigne des villes égyptiennes[10]. Toutefois, dans un contexte où il s’agit de Grecs, ne s’agit-il pas là de “la cité”, au sens hellénique du terme, comme le pense M. Austin[11] ? En fait, δίδοναι πόλιν ne peut avoir le sens de “donner une cité”. Supposer l’existence d'un “donateur”, c’est supposer que la cité est une réalité en soi, existant en dehors de ceux qui en sont les membres, de ses citoyens. Une cité ne se “donne” pas. Elle se constitue sur la hase d'un contrat, d'un acte volontaire qui engage ceux qui en deviennent les citoyens, même si un souverain peut en être le fondateur (et non le “donateur”), comme c'est le cas fréquemment à l’époque hellénistique, mais dans un contexte très différent. Au reste, Hérodote précise ἔδωκε πόλιν ἐνοικῆσαι “pour y résider”, ce qui montre que polis a bien un sens local, celui de “ville”. Tous les parallèles qu'on peut invoquer montrent un sens local analogue. Ce sont tout d’abord les terrains (χώρους) qui sont donnés, à Naucratis même, par Amasis aux navigateurs “pour y fonder des autels et des sanctuaires”. Chez Hérodote encore (2.154), aux Ioniens et aux Cariens qui l'ont aidé, Psammétique donne des terrains pour y résider (ὁ Ψαμμήτιχoς διδoῖ χώρους ἐνοικῆσαι, et, de même (9.106), les Péloponnésiens proposent qu'on attribue aux Ioniens d'Asie Mineure, pour y résider, le territoire des peuples médisants (δοῦναι την χώρην Ἴωσι ὲνοικῆσαι). Chez Thucydide (4.56), les Lacédémoniens donnent Thyréa aux Éginètes expulsés par les Athéniens pour qu'ils y résident (αὐτὴν ἔδοσαν... Αἰγινήταις... ἐνοικεῖν)[12]. On retrouve donc un sens local[13].

Les Grecs qui résident dans cette ville de Naucratis qui leur est officiellement attribuée[14] y forment-ils une cité, c’est-à-dire, sous une forme ou sous une autre, un État, même vassal du royaume égyptien ? Pour répondre à cette question, il faut d'abord revenir sur les parallèles évoqués plus haut. Les Ioniens d'Asie, dans l'esprit des Péloponnésiens, vont pouvoir reconstituer leurs cités sur les territoires qui leur seront attribués. De même, les Éginètes vont pouvoir, provisoirement et tant bien que mal, faire revivre la leur sur le territoire de Thyréa. Dans les deux cas, Ioniens d’Asie et Éginètes, il y a donc une organisation civique préexistante, qui va seulement trouver un nouveau cadre territorial. Rien de tel évidemment pour les mercenaires de Stratopéda (cf. supra. Hdt. 2.154) : pour eux, la concession de territoire ne signifie nullement se constituer en cité. S'agissant de Naucratis cette fois, rien ne permet donc a priori de conclure à l'existence d'une cité, qui n'est pas en soi liée à la concession d'un territoire. Tout indique, au contraire, que le souverain n’avait pas abandonné ses droits sur la ville, ou plutôt, sur le quartier de la ville réservé aux Grecs[15]. Le parallèle avec les terrains concédés aux Grecs de Stratopéda, pour lesquels on a relevé chez Hérodote une formule analogue à celle de la concession de Naucratis est à cet égard tout à fait instructif : Hérodote signale (ibid.) que plus tard Amasis “leur fit quitter ce lieu pour les établir à Memphis”[16]. Ce roi montrait ainsi le grand cas qu’il faisait des mercenaires grecs, puisque c'était pour en faire ses gardes du corps qu'il les amenait dans cette ville, mais on doit retenir, et c’est là l’essentiel, que de toute façon la concession de terrains et l’octroi d’un statut particulier étaient essentiellement précaires et dépendaient de la volonté du souverain. Au ive s. encore, la stèle de Nectanébo Ier (qui règne de 380 à 362)[17] montre que les productions de Naucratis étaient rattachées au domaine royal et que le pharaon pouvait à sa guise faire ériger dans la ville une stèle édictant un règlement fiscal. L'édit attribuait également le produit des douanes (taxe ad valorem de 10 %) de la branche canopique, celle par laquelle les Grecs devaient passer, à la déesse Neith de Sais. Or, il est certain qu’une législation semblable existait déjà sous la 26e dynastie, et avant même le règne d'Amasis. puisque, au début du règne de ce dernier. Nekhthoreb, le haut fonctionnaire chargé de percevoir ces droits, se flatte d’avoir rétabli les offrandes aux dieux, et à la déesse Neith en particulier[18]. Le fait que le règne de Nectanébo Ier, tout comme celui d’Amasis, est une période de remise en ordre n’est probablement pas étranger au fait que les documents ayant trait aux droits de douane que nous possédons émanent de ces pharaons[19]. En tout cas, sans qu'il soit possible d’apporter pour le moment une solution définitive sur ce point, les documents égyptiens et le τὸ παλαιόν d’Hérodote, “autrefois” (formule très générale donc, qui n'implique pas nécessairement que le système ait été introduit par Amasis), s’agissant de la concentration du commerce grec vers la branche canopique, réservent au moins la possibilité que ce système soit antérieur à Amasis[20]. S'il en était ainsi, on voit mal comment on pourrait envisager l'existence d'une quelconque souveraineté des Grecs de Naucratis dans leur ville.

Quelle fut donc la signification des mesures d’Amasis ? Les témoignages archéologiques montrent que l'établissement grec existait en tant que place commerciale avant ce pharaon. Il est établi que, dans la moitié nord de la ville, le quartier grec, la partie sud fut la première zone d’établissement, cela à la fin du viie s. selon toute vraisemblance. Là, Grecs et Égyptiens vivaient côte à côte. Les Hellènes reçurent même le droit d’élever un sanctuaire à Aphrodite, qui semble bien avoir été le premier des sanctuaires grecs de Naucratis[21]. Du reste, une allusion de la grande stèle historique d'Amasis semble faire référence à cet établissement[22]. Les événements rapportés par le texte se situent d’abord en l'an I du règne d’Amasis[23]. Apriès s’emploie à susciter des troubles pour reprendre le pouvoir : “(1. 2)... Sa majesté (=Amasis) était au conseil, à s'occuper des destinées de la terre entière ; on vint dire à sa majesté : “Apriès (1. 3) est (parti), il (guide) les vaisseaux qui (ont passé). Des Grecs dont on ne sait le nombre parcourent le Nord, c’est comme s’il n’y avait pas de maître pour gouverner ; il les a appelés, eux l’ont (accueilli). Le roi leur avait assigné une résidence (1. 4) dans le Pehu An : ils infestent l’Égypte en son étendue, ils atteignent Sekhet Mafek, tout ce qui est en ton eau s’enfuit d’eux.” Ce texte comporte cependant un certain nombre de difficultés d’établissement qui ne relèvent pas de notre compétence[24]. Néanmoins, on peut signaler que, pour le premier éditeur G. Daressy, qui soulignait déjà les difficultés de lecture de l’inscription, la résidence des Grecs devait être dans le Pehu An, “c’est-à-dire le bas pays du troisième nome de la Basse Égypte, celui de l’Occident, dont la capitale était Andropolis ; il est, dès lors, fort probable qu’on veut parler de Naucratis, qui est à vingt kilomètres de Kherbeta (Andropolis)”[25]. Si cela est exact, le roi qui a assigné aux Grecs cette résidence dans le Pehu An a fort peu de chance d’être Antasis : on est dans la première année de son règne. Il s'agit vraisemblablement d’une allusion à l’un de ses prédécesseurs. La concentration des Grecs signalée par la stèle dans ce qui était donc probablement la ville de Naucratis tend également à confirmer que la concentration du commerce grec y était antérieure à Amasis (cf. supra et n. 18). Ce texte est évidemment très utile en ce qu’il montre qu'Apriès trouva appui auprès des Grecs même après la bataille de Momemphis, ce qui éclaire bien le texte d’Hérodote 2.169. Les Hellènes, les commerçants du moins, étaient, en période normale, concentrés à Naucratis : à la faveur des circonstances, aventuriers et mercenaires grecs parcouraient tout le Delta. Dans ce contexte, la participation aux troubles des Grecs installés à Naucratis paraît assez probable.

Elle semble confirmée par un fragment d'Aristagoras de Milet, auteur du ive s. a.C., un peu plus jeune que Platon[26]. Pour justifier l'origine du nom de la ville égyptienne de Gynaicopolis, ville du Delta proche de Naucratis, et qui n'est pas loin d’Andropolis, si elle ne lui est pas identique[27], Aristagoras avance trois explications. Les deux premières ne nous intéressent pas ici, mais la troisième fait intervenir Naucratis : τῶν Ναυκρατιτῶν ἀναπλεόντων κατὰ τὸν ποταμὸν καὶ κωλυoμένων ὑπὸ τῶν λοιπών Αιγυπτίων ἀποβαίνειν, οὗτοι καταπλαγέντες ὑπὸ ἀνανδρίας οὐ διεκώλυσαν “Alors que les Naucratites remontaient le fleuve en bateau et que les autres Égyptiens les empêchaient de débarquer, ils [les Gynaicopolites] furent frappés de crainte en raison de leur lâcheté et ne purent les en empêcher.” Cet épisode pourrait bien se rapporter à la période de trouble rapportée par la stèle d’Amasis, avec ses différentes allusions aux combats contre les Grecs (cf. également 1. 11-17), et en particulier à l'ordre d’Amasis, 1. 15-16 : “qu’on ne fasse pas un jour que soit opposition à leurs barques”. L'hypothèse que le texte d'Aristagoras devait être rapproché de ces événements avait déjà été émise en 1855, avant la publication de la stèle d’Amasis, par A. von Gutschmid[28]. Elle a ensuite été repoussée par D. Mallet en 1922, qui considérait qu'aucune source n’était susceptible d'étayer ce point de vue (mais il ignorait apparemment la stèle d'Amasis), et qui trouvait invraisemblable que les Naucratites, supposés occupés exclusivement de leur commerce, aient pu jouer un rôle quelconque dans cette période[29]. Dans ce contexte si particulier des troubles suscités par l’ancien souverain, il ne nous paraît au contraire nullement impossible que les Grecs établis à Naucratis aient pu se joindre aux bandes d'aventuriers grecs qui soutenaient Apriès, alors que la région, sinon la ville de Naucratis elle-même, semble avoir été le foyer initial du soulèvement. Certes, commerce et activités guerrières devaient bien être distincts en temps ordinaires. Mais on aurait probablement tort de penser que des gens dont l'activité essentielle était le commerce ne pouvaient à l'occasion se comporter en aventuriers (que l'on songe seulement à l'esprit d’aventure nécessaire pour faire la traversée de Grèce en Égypte et pour s’y installer[30]).

Après la période de trouble qui précède et qui suit l’avènement d’Amasis, une fois l'ordre établi, il fallut donc veiller à percevoir de nouveau les droits de douane sur la branche canopique : ce lut la tâche de Nekhthoreb, comme on l'a vu précédemment. Quelques années plus tard encore, après qu'Amasis fut devenu philhellène[31], il prit les mesures dont nous parle Hérodote. L'historien indique d'abord quels étaient ces Grecs auxquels le pharaon accordait des avantages particuliers : c’étaient “ceux qui venaient en Égypte”. Cette formule implique donc que, pour Hérodote, les échanges entre la Grèce et l'Égypte ne dataient pas d'Amasis et que les Grecs étaient déjà bien connus dans le pays, ce qui est parfaitement confirmé par toutes les sources. Cependant, l’historien ne donne pas davantage de précisions sur les Grecs qui “venaient en Égypte”. En fait, dans sa formulation, cette phrase a une double fonction. D'une part, comme on vient de le voir, elle indique que les Grecs avaient déjà l’habitude de fréquenter l'Égypte. D'autre part, elle vaut pour le futur : tous les Grecs qui le désireraient pourraient venir habiter Naucratis. Pour ce qui est du premier aspect, la traduction qu'on a souvent donné de la formule ἔδωκε πόλιν ἐνοικῆσαι “il donna comme résidence la ville de Naucratis”, avait paru exclure l'idée que des Grecs aient pu habiter la ville avant Amasis. Il fallait, semblait-il, comprendre qu'Hérodote faisait d'Amasis le fondateur de l’établissement, le premier pharaon ayant autorisé des Grecs à s’y installer, ce qui est en contradiction avec les sources archéologiques. D'où l'idée qu’Hérodote avait par erreur attribué à Amasis l’œuvre de l'un de ses prédécesseurs[32]. Au reste, il est vrai, on s'était interrogé sur le sens de la formule ἔδωκε πόλιν, qui suppose en elle-même que Naucratis existait déjà comme ville au moment du don d'Amasis, mais on avait alors envisagé l'existence d'une ville égyptienne antérieure à l'arrivée des Grecs – existence tout à fait possible au reste[33] –, qui ne paraissait pas poser de question sur le bien-fondé de cette correction.

Mais cette traduction et cette “correction” d’Hérodote ne sont pas acceptables. Remarquons tout d'abord que, si le fait que l’établissement apparaisse d'emblée chez Hérodote sous le nom de Naucratis n’implique pas nécessairement qu'il y avait là une ville grecque qui portait déjà ce nom (on pourrait penser qu’il s'agit là d'un raccourci de langage), du moins la formule autorise cette hypothèse. Or, à l’inverse de ce qu’écrit R. M. Cook, c’est en traduisant ἔδωκε πόλιν ἐνοικῆσαι de la manière indiquée ci-dessus qu’on rompt le parallèle clairement indiqué par Hérodote entre les passagers, qui reçoivent des terrains (ἔδωκε χώρους) pour y élever autels et sanctuaires, et les résidents, qui reçoivent une ville (ἔδωκε πόλιν) pour y résider[34]. C’est un prédécesseur d'Amasis qui avait fixé les Grecs à Naucratis, comme l’indiquent les découvertes archéologiques et, avec les réserves signalées plus haut du fait des difficultés de lecture du document, la stèle d’Amasis. Parmi les Grecs qui “venaient en Égypte” avant Amasis signalés par Hérodote, ceux qui voulaient résider dans le pays s’étaient vu assigner Naucratis comme résidence. Mais, quant à Amasis, son philhellénisme se manifeste à l’égard des résidents en ce qu'ils reçoivent la concession de la ville de Naucratis : tel est bien le sens de la formule d’Hérodote. La contradiction entre le texte d’Hérodote et les sources archéologiques, qui attestent la présence des Grecs dès la fin du viie s., n’était donc qu’apparente. La chronologie des sanctuaires mentionnés par Hérodote semble également confirmer la véracité de son témoignage[35]. On peut maintenant rendre compte avec précision du sens des mesures d’Amasis à l’égard des résidents.

Auparavant, certes, les Grecs étaient acceptés, et le sanctuaire d’Aphrodite montre qu'ils avaient obtenu cette forme essentielle de reconnaissance qu'était la possession d'un sanctuaire, mais ils devaient vivre aux côtés des Égyptiens, sans privilège particulier, tout comme par exemple à Tell Soukas, sur la côte phénicienne, d'autres de leurs compatriotes vivaient aux côtés des Phéniciens[36]. Grâce aux mesures d’Amasis, dans cette ville qui leur était maintenant réservée (ou plus exactement une partie de la ville, toute la zone nord, comme le montre la large prédominance des tessons grecs dans ce secteur), les résidents grecs pouvaient vivre en communauté séparée, à l’exclusion des indigènes sans doute. Ils devaient ainsi pouvoir disposer librement des terrains, sans que les Égyptiens de souche puissent y faire valoir leurs droits. Vraisemblablement le droit d'avoir des formes d’organisation interne à la communauté leur fut-il reconnu. De fait, les Grecs pouvaient ainsi préserver leur langue et leurs coutumes. Manifestement, la population grecque de Naucratis ne s’égyptianise pas[37]. Ce trait doit-il être mis en relation avec la loi de la cité des époques ultérieures, telle qu'elle nous est connue par un papyrus traitant des institutions d’Antinooupolis, et qui proscrit l'epigamia, l’intermariage avec la population égyptienne[38] ? Il n'est sans doute pas nécessaire d'imaginer l'interdiction légale de l'intermariage (et de quelle autorité aurait-elle émané ?). La comparaison avec les Juifs d'Éléphantine, qui eux aussi préservent rigoureusement leur identité culturelle, montre que ces derniers pratiquaient l’endogamie, sans que l'intermariage soit proscrit – mais les enfants des couples mixtes prenaient des noms juifs, et, donc, une identité culturelle juive[39]. A Naucratis, l’hypothèse la plus vraisemblable est que la loi proscrivant l'epigamia apparaît en même temps que se met en place un système civique, c'est-à-dire, semble-t-il, au moment de l’arrivée d’Alexandre en Égypte (sur ce point, cf. infra § 3.1), dans le nouveau contexte de la domination des Gréco-macédoniens sur l’Égypte conquise.

Pour autant, en effet, rien n’autorise à affirmer que les Grecs aient pu former une cité, un État, même vassal, disposant par exemple de forces armées et de finances propres[40]. Étrange État qui n’aurait même pas les moyens de décider de ceux qui relèveraient de sa souveraineté, puisque la législation d’Amasis autorisait tous les Grecs qui le voulaient à venir s’installer à Naucratis, sans restriction d’aucune sorte. Pas plus que les Grecs de Daphné ou de Stratopéda, les Phéniciens de Memphis ou les Juifs d’Éléphantine, les Grecs résidents de Naucratis n'étaient indépendants de l’autorité royale. A Memphis, les Phéniciens occupaient le quartier dit du “Camp des Tyriens”, et ils y avaient leurs sanctuaires. Quant aux Juifs d’Éléphantine, sur lesquels nous sommes renseignés de manière très vivante grâce aux “archives d’Éléphantine”, ils connaissaient eux aussi des formes d’organisation interne à leur communauté, comme le montrent en particulier les lettres adressées aux chefs de la communauté par des soldats juifs[41]. Faut-il pour autant parler d'un État des Phéniciens de Memphis ou des Juifs d’Éléphantine (pour ne parler que de ces deux communautés : il y en avait d’autres appartenant à ces deux peuples ailleurs en Égypte, et il y avait d’autres communautés étrangères que celle des Juifs, des Phéniciens ou des Grecs) ? Évidemment non, comme on peut s’en convaincre à la lecture des “archives d’Éléphantine”, qui montrent une totale soumission au pouvoir exerçant la souveraineté sur l'Égypte, les Perses pour la plus grande partie de ces textes. C'est l’illusion d’une perspective hellénocentrique qui a amené à considérer que les Grecs de Naucratis formaient nécessairement une cité, un État. Toutes ces communautés étrangères doivent être restituées dans leur cadre égyptien (sur leur fonction, cf. infra, § 3.3).

Deux conclusions se dégagent donc : la première, essentielle pour notre propos, est que tout indique que les Grecs de Naucratis ne formaient pas une cité ; la seconde que, contrairement à ce qu'on pense généralement, Hérodote ne présente pas Amasis comme le fondateur de l'établissement grec de Naucratis : ce pharaon a seulement réorganisé cette place de commerce, fixant le statut des résidents et des passagers. Aucune correction n’est à apporter au texte d’Hérodote, même dans le détail. Ainsi, si, dans la liste des sanctuaires élevés sur les terrains concédés aux Grecs de passage, l'Historien ne fait pas mention du sanctuaire d'Aphrodite, c'est qu'il existait déjà avant Amasis, et que ce n’est pas ce pharaon qui avait autorisé son érection. Certes, l'omission de tel ou tel sanctuaire pourrait s’expliquer d’abord par le fait qu’Hérodote n'en donne pas une liste exhaustive, mais se contente probablement d'indiquer les plus importants dans la catégorie qu’il a définie (sanctuaires des navigateurs)[42]. Mais, s’agissant du sanctuaire d'Aphrodite tout particulièrement, création antérieure à Amasis et ayant sans doute un statut différent de celui des sanctuaires mentionnés par l’historien (voir infra, § 2.4), il n’avait pas à le nommer de toute façon. Cela nous amène directement au problème des passagers.

1.3. Parlant des Grecs qui n’étaient que de passage à Naucratis et qui y venaient pour commercer, Hérodote mentionne quatre sanctuaires, élevés sur des terrains spécialement concédés à cet effet par Amasis. Or, la présence de tels sanctuaires ne va pas de soi. Certes, il existait déjà sans aucun doute un sanctuaire voué au culte d’Aphrodite[43]. Mais il n’en demeure pas moins fort instructif de voir Amasis autoriser des Grecs à élever autels et sanctuaires[44]. En effet, d’ordinaire, lorsque des Grecs se rendent dans une autre cité du monde hellénistique, ils n’ont nul besoin d’y élever des sanctuaires à leurs dieux : ces divinités sont communes aux Hellènes, à quelque cité qu'ils appartiennent, même si elles prennent localement un investissement particulier ; sont communes aussi, fondamentalement, les pratiques cultuelles, dont l’acte essentiel est le sacrifice[45]. L’accès aux sanctuaires n’était pas réservé aux seuls nationaux. Les étrangers, grecs ou non, pouvaient y faire des dédicaces[46], et, s’agissant de Grecs cette fois, ils pouvaient, s’ils le désiraient, accomplir des sacrifices, sous réserve de passer par la médiation d’un citoyen, responsable devant les dieux et la communauté locale[47]. En revanche, le problème du sanctuaire se pose, dans le monde hellénique, pour les étrangers non grecs, qui peuvent, certes, faire la dédicace de quelque ex-voto à telle divinité locale, mais qui ne peuvent retrouver leurs dieux dans les divinités du panthéon hellénique. On sait par un décret athénien du ive s. que des non Grecs pouvaient alors recevoir de la cité l’autorisation d’acheter un terrain pour y bâtir un sanctuaire. C’est le cas pour les marchands de la phénicienne Kition, cité chypriote, qui obtiennent ce privilège pour bâtir un sanctuaire d'Aphrodite, une Astarté phénicienne sans aucun doute, de même que les Égyptiens ont obtenu ce droit pour un sanctuaire d’Isis[48]. Réciproquement, à Tell Soukas, sur la côte syrienne, ou à Gravisca, près de la cité étrusque de Tarquinia, des Grecs ont pu recevoir, à l’époque archaïque, l'autorisation d’élever des sanctuaires à leurs divinités[49]. A ce sujet, à la suite de K. Lehmann-Hartleben, M. Torelli insiste sur le fait que, dans un monde où en règle générale l'étranger est celui qui n'a aucun droit, l’autorisation d’élever un sanctuaire aux divinités de son pays d'origine constitue pour ce dernier une véritable garantie juridique, un élément de sûreté personnelle[50]. En effet, pour l'hôte, cela signifie prendre un engagement envers une puissance qui, même étrangère, transcende les pouvoirs de l’homme. Rompre ce contrat était donc gros de risques. Concrètement, le sanctuaire pouvait sans doute servir également de lieu de réunion, de dépôt d'archives, bref être un lieu de retrouvailles pour les commerçants étrangers.

Une conclusion s’impose : si, à Naucratis, le souverain égyptien avait autorisé la construction de sanctuaires pour les navigateurs grecs de passage, c’est d'abord, tout simplement, parce qu'il n'y avait pas là de cité grecque. En outre, si Naucratis avait été une cité, ce n’est pas évidemment Amasis, mais la cité elle-même qui aurait fait le don du terrain aux étrangers pour y bâtir leurs sanctuaires – il est vrai que, s’agissant de Grecs, elle n'aurait même pas eu à le faire. En revanche, dans la mesure où le pharaon n'avait nullement abandonné sa souveraineté sur la ville de Naucratis, comme le montre, au ive s. encore, la stèle de Nectanébo, on comprend que ce soit lui qui fasse la concession des terrains aux étrangers de passage. Pour ce qui est des résidents, on peut se poser la question de savoir s’ils disposaient de sanctuaires propres. La chose n’est nullement invraisemblable. Certes, Hérodote ne mentionne pas de sanctuaires particuliers à leur usage, mais, de fait, celui d'Aphrodite n’avait probablement pas le même statut que les autres[51]. Quant aux sanctuaires destinés aux étrangers de passage et ayant telle ou telle origine précise (sanctuaire d'Apollon fondé par les Milésiens, d’Héra par les Samiens...), ils étaient fréquentés par des gens originaires d'autres cités que celle qui en était la fondatrice, comme le montre la diversité des dédicaces trouvées dans ces sanctuaires[52] : cela n’a rien de surprenant, comme on l’a vu précédemment, et cela n'implique absolument pas que la propriété des sanctuaires ait échappé à leurs fondateurs, mais ils l'étaient aussi probablement par les résidents[53]. On peut remarquer aussi que la chronologie du sanctuaire d'Apollon établie par E. Gjerstad, avec un premier temple remontant aux années 570-565 (on retiendra la décennie 570-560 pour fixer les idées), et celle de l'Hellénion s’accordent bien également avec l'exposé d’Hérodote, et n’obligent nullement à refuser à Amasis la paternité du système de séparation entre résidents et passagers qu’il nous décrit[54].

Enfin, si, à la suite d’Isocrate, on admet avec K. Lehmann-Hartleben que l'emporion était un élément constitutif de la cité, il serait étonnant de le voir ici fonctionner sous juridiction étrangère[55]. Ce que nous savons de la législation sur l'emporion à des époques ultérieures (à partir du ive s. en fait) montre que, comme on pouvait s'y attendre, il est sous la juridiction des magistrats de la cité[56]. K. Lehmann-Hartleben, qui, rappelons-le, croit à l'existence d'une véritable cité à Naucratis, conclut qu'il y a eu affaiblissement de l'idée d’exterritorialité de l'emporion par rapport à la cité à l’époque classique et hellénistique[57]. Encore faudrait-il que Naucratis ait elle-même été une cité, ce qui n’est pas le cas. On trouve une erreur analogue chez J. Hasebroek, qui met en rapport la distinction faite par Hérodote dans sa description de Naucratis avec son schéma de la séparation entre la vie civique et les activités marchandes, nécessairement aux mains des étrangers[58]. Quoi qu'il en soit de la valeur de ce schéma, il est évident que, s’agissant de Naucratis, il est parfaitement inadéquat de toute façon : tant avec K. Lehmann-Hartleben qu'avec J. Hasebroek, on a affaire à de faux problèmes[59].

On voit donc que, globalement, l’analyse du statut fait aux étrangers de passage oblige à conclure que l’établissement de Naucratis n'avait aucun caractère civique, pas plus au moment de sa fondation qu’après la réorganisation opérée par Amasis. L’étude des décrets rhodiens et celle de la place de Rhodes au sein de l’Hellénion vont permettre de confirmer et de préciser cette analyse.

2.1. Les fouilles de Naucratis ont livré des quantités importantes de céramique rhodienne, du vie s. surtout. Certes, l’attribution des céramiques de Grèce de l’Est à telle ou telle cité n’est pas chose aisée, c’est le moins qu’on puisse dire. Du moins certaines séries particulières, comme les vases de type vroulien, peuvent sans contexte être attribuées à Rhodes[60]. Réciproquement, dans l’île, on a découvert un grand nombre d’objets égyptiens[61], ou de type égyptien, dont un certain nombre sont d’ailleurs antérieurs à l’installation des Grecs à Naucratis. En outre, on a trouvé dans les trésors égyptiens des pièces provenant de chacune des trois cités que compte l’île avant le synœcisme, et, à Naucratis, deux pièces rhodiennes du ive s.[62] Il est vrai que, s’agissant de céramiques ou de monnaies, on ne peut jamais affirmer qu’il y a eu transport par des marchands de la cité d’origine. Il reste que ces découvertes fournissent tout de même en l’occurrence un contrepoint utile aux sources écrites. On ne connaît guère, à Naucratis, qu’une seule dédicace sur céramique d’un Rhodien, celle de Telesôn, Rhodios à Aphrodite (cf. Bernaud 1970, 707, nº 659 et photo pl. 27). L’ethnique Rhodios nous oriente a priori plutôt vers une date postérieure au synœcisme de l’île, réalisé en 407[63]. Nous n’hésiterons pas à dire que la forme des lettres est identique à celle qu’on trouve dans l’inscription étudiée infra, Lindos, 16. Ainsi, les epsilon ont la barre centrale légèrement plus courte ; le sigma, assez ouvert, a les deux barres centrales plus courtes ; le nu a la haste droite plus courte et ne touchant pas la ligne ; l'omega, plus petit que les autres lettres, a une forme resserrée et monte dans la ligne. Cette dédicace remonte donc à la dernière décennie du Ve s. ou au début du vie s.[64]. Inscriptions et timbres amphoriques (prêtre éponyme d’Halios) de Rhodes montrent que le nom Télésôn était assez fréquent dans l'île[65]. On ne pourra donc probablement jamais savoir si Télésôn était un simple marchand ou bien un magistrat de l'Hellénion. Antérieurs de près de deux siècles, les graffites d'Abou Simbel des deux mercenaires ialysiens Anaxanôr et Tèléphos[66] témoignent également de la diversité des relations entre Rhodes et l'Égypte. En se mettant au service de Nectanébo II (pour finalement le trahir, il est vrai), le mercenaire rhodien Mentor, chargé en 346 du commandement de l’armée envoyée en Phénicie par le pharaon, ne faisait sans doute que suivre l’exemple de ce qu’avaient dû faire nombre de ses compatriotes depuis le viie s.[67]

2.2. Les décrets rhodiens concernant Naucratis sont au nombre de deux. Nous les reproduisons ici en suivant, sauf indication du contraire, l’édition de Chr. Blinkenberg, en ajoutant accentuation et ponctuation.

A. Stèle de basalte, achetée au Caire, provenant sans doute de Naucratis. Dimensions (en cm) : (pierre) h = 50 ; (inscription) h = 32,5 ; l = 23,6.Stoichedon 15 carrés, 1, 6 x 1,6 deux lettres dans un même carré, 1. 4 et 9.

Éd. Μ. E. Pridik, “Inscriptions grecques de la Collection de V. S. Golenistchev”, Journal du Ministère de l'Instruction Publique (en russe), n. s. 13, 1908, p. 19, nº 12, avec phot. (Syll3, 110, n. 4) ; S. Accame, ClRh, 9, 1938, p. 221, avec phot. ; Chr. Blinkenberg, Lindos, app. au nº 16, avec phot. d’estampage (SEG, 32, 1982, 1586, sans changement).

ἔδοξε τᾶι βωλᾶι κα-

ὶ τῶι δάμωι · Δέσπων

ἐγραμμάτευε, Ἀρχε-

[4] άναξς εἶπε · Δαμόξεν-

ον Ἕρμωνος ἐν Αἰγύ-

πτωι οἰκέοντα ἀγγ-

ράψαι πρόξενον Λι-

[8] νδίων καὶ εὐεργέτ-

αν Ἐν τΩι ἸαρΩι τΑς Ἀ-

θαναίας καὶ ἀτέλε-

ιαν ἤμεν καὶ αὐτῶι

[12] καὶ ἐκγόνοις καὶ ἐ-

σαγωγὰν καὶ ἐξαγω-

γὰν καὶ ἐμ πολέμωι

καὶ ἐν ἰρήναι· ἀγγρ-

[16] άψαι δὲ καὶ ἐν Αἰγύ-

πτωι ἐν τῶ[ι] Ἑλλανί-

ωι Π[ο]λυ[κλ]έα Ἁλιπό-

λιọς· τὸ [δ]ὲ ψάφισμα

[20] ἀγγρά[ψ]αι ἐστάλαι

λιθίναν. vac.

L. 20-21, ἐστάλαι λιθίναν. confusion entre ἐστάλαι λιθίναι et ἐστάλαν λιθίναν.

Traduction : “Il a plu au conseil et au peuple ; Despôn était secrétaire, Archéanax a fait la proposition : qu'on inscrive Damoxénos, fils d'Hermôn, résident en Égypte, comme proxène et bienfaiteur des Lindiens dans le sanctuaire d’Athanaia et qu’il soit exempt de taxe, lui et ses descendants, à l’importation et à l’exportation, en temps de guerre et en temps de paix ; que Polyklès, fils d'Halipolis, le fasse inscrire aussi en Égypte, dans l’Hellénion ; qu'on inscrive ce décret sur une stèle de pierre.”

B, Lindos, fouilles de l’acropole. Stèle de marbre blanc, en deux fragments, brisée en haut et en bas à gauche. Dimensions : 33,5 x 30 x 8,5 ; h. lettres. 0,6 à 1,2. Stoichedon 18 carrés.

Éd. IG, XII.l, 760 (petit fragment de gauche) et K. F. Kinch, Exploration archéologique de Rhodes, IIIe Rapport, p. 34-48, avec phot., les deux fragments réunis (Nachmanson, Hist. griech. Inschr., 1913, I, 25 ; Syll.3, 110) ; S. Accame, CIRh, 9, 1938, p. 219 sq., phot. ; Chr. Blinkenberg, Lindos, 16, avec phot. Cf. C. Roebuck, CPh, 46, 1951, p. 216 et n. 26 et M. Austin (1970), p. 26, 29, 31 et n. 3.

[ἔδοξε τᾶι β]ολᾶι· ἐπὶ π[ρ]-

[υτανίων τ]ῶν ἀμφί Δει[ν]-

[ίαν]αν Πυθέω Αἰγ-

[4] [ύπτιον τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ-

[ιος], ἑρμ[α]νέα, πρόξενον

[ἤμ]εν Ῥο[δ]ίων πάντων κα-

ὶ αὐτὸν καὶ ἐκγόνους, κ-

[8] αὶ ἤμεν αὐτῶι καὶ ἔσπλ-

[ο]ṿ καὶ ἔκπλον καὶ αὐτῶ-

[ι κα]ὶ ἐκγόνοις ἀσυλὶ κ-

[αὶ ἀσ]πονδὶ καὶ πολέμο

[12] [καὶ εἰρ]ήνης. vac.

L. 3-4, Αἰγǀ[ινάταν], Kinch, Syll3, 110 (texte), Blinkenberg, Austin ; Αἰγǀ[ύπτιον] Syll.3, 110 (index s.v., avec ?), Roebuck, Bresson.

Traduction : “Il a plu au conseil ; était en fonction le collège des prytanes de Deinias : que (—)as, fils de Pythéas, Égyptien de Naucratis, interprète, soit proxène de tous les Rhodiens, lui et ses descendants, et qu'il ait le droit d'entrée et de sortie du port, lui et ses descendants, avec privilège d'inviolabilité et de neutralité, en temps de guerre et en temps de paix”[68].

Le premier de ces décrets émane de la cité de Lindos. Il est donc nécessairement antérieur au synœcisme. De plus, à l’époque du décret, comme suffit à le montrer le formulaire du décret, Lindos avait un régime démocratique. Il est donc antérieur à 411, date de l'intervention lacédémonienne dans l''île et du changement de régime[69]. D'après l'écriture, il semblerait que ce décret date des années 440-420[70]. Le second, selon K. F. Kinch et Chr. Blinkenberg, serait à situer dans la période de transition 411-407, pendant laquelle l’État rhodien unifié serait en voie de formation[71]. Quoi qu’il en soit de cette datation et de cette analyse, sur laquelle nous nous réservons de revenir ailleurs, ce décret est révélateur des rapports entre Rhodes et Naucratis à la fin du ve s. ou au début du ive s. En tout cas, ces deux textes n’ont guère retenu l’attention des auteurs qui ont traité des problèmes relatifs à Naucratis. Ce n'est que chez C. Roebuck et M. Austin qu'on trouve un effort d’analyse à ce sujet, mais là encore de manière très succincte[72]. L’interprétation de M. Austin est la suivante : s’agissant du proxène des Lindiens, on a affaire à un résident non citoyen ; dans le second décret, le proxène est un Éginète (la restitution Αἰγ[ινάταν τ]ὸν..., 1. 3-4, est effectivement possible, cf. supra), non citoyen, mais résident lui aussi à Naucratis et y exerçant un métier. Comme la proxénie s’entend comme aide aux étrangers de passage, M. Austin admet implicitement l’existence de trois catégories juridiques à Naucratis : les citoyens, les étrangers résidents et les étrangers de passage, schéma conforme à celui d’une cité grecque ordinaire. Il reconnaît cependant qu’il s'agit là d’un “cas difficile”[73] et critique C. Roebuck lorsque ce dernier considère que ces textes prouvent l’existence d’une catégorie de citoyens à Naucratis[74] : on a le sentiment que M. Austin a lui-même bien senti la difficulté de son interprétation.

En effet, cette analyse est intenable. On doit remarquer dès l’abord qu’elle suppose l'existence de trois catégories juridiques, là où Hérodote affirme explicitement qu’il n’y en avait que deux, et alors qu’il laisse entendre que le système d’Amasis est toujours en vigueur lorsqu'il fait allusion à des cités qui, de son temps, prétendent avoir part à l'Hellénion. Ce faisant, en effet, l'historien admet implicitement que ce droit était toujours réservé aux neuf cités qui avait obtenu d’Amasis ce privilège. Par conséquent, le système mis en place par Amasis avait encore force de loi. qu’il s’agisse du droit à la gestion de l’Hellénion, ou de la séparation entre résidents et passagers, qui en est le présupposé[75]. Une étude précise montre justement que les décrets rhodiens s’accordent parfaitement avec Hérodote. Dans le premier décret. Damoxénos, fils d’Hermôn – un nom et un patronyme qui conviennent parfaitement à un proxène ! – est dit. 1. 4-5, ἐν Αἰγύπτωι οἰκέοντα. En fait, ce “résident en Égypte” habitait très probablement Naucratis. C'est ce qu’on peut supposer d’après l’allusion à l’Égypte des 1. 16-18 : le double de la stèle doit être placé ἐν Αἰγύπτωι ἐν τῶ[ι] Ἑλλανίωι “en Égypte, dans l'Hellénion”, l'Hellénion de Naucratis bien sûr. Certes, depuis la conquête perse, comme les limitations apportées par les pharaons à leur commerce avaient été levées, les Grecs pouvaient s’établir comme marchands partout en Égypte, et Hérodote précise qu’ils usaient effectivement de ce droit[76]. La formule “résident en Égypte” pourrait donc s’appliquer à un personnage habitant ailleurs qu'à Naucratis. Mais le fait que le double de la stèle portant le décret lindien doive être placé dans l'Hellénion confirme bien l’hypothèse fondée sur la similitude du formulaire (“résident en Égypte”, “en Égypte dans l'Hellénion”. i.e. à Naucratis) qu’il s'agit bien ici d'un résident à Naucratis. Il est en effet fréquent de voir le double d’un décret gravé sur pierre être érigé dans la cité ou la ville du bénéficiaire, pour porter à la connaissance de ses concitoyens la marque d’honneur qui lui était accordée. Ici, pour que la double inscription ait un sens, il faut probablement que Damoxénos habite Naucratis, et non quelque ville ou bourgade de l’Est du Delta ou du Sud du pays. Ce point réglé, on doit remarquer la grande similitude existant entre la formulation d’Hérodote pour désigner, parmi les Grecs qui venaient en Égypte (ἐς Αἴγυπτον), ceux qui avaient vocation à y résider (ἐνοικῆσαι), et celle du décret lindien pour décrire le statut du proxène (ἐν Αἰγύπτωι οἰκέοντα). La formule “résident en Égypte” correspondait donc manifestement à un statut juridique précis, qui avait été mis en place par Amasis et qui n’avait pas été modifié jusqu’au temps où Hérodote rédigeait ses Histoires et où les Lindiens prenaient ce décret de proxénie (on ne doit pas oublier que les deux textes sont contemporains)[77]. On doit remarquer aussi, ce qui nous paraît une conclusion inévitable, que la formulation d’Hérodote est un simple démarquage de l’exact formulaire juridique qui sert à désigner le statut des résidents grecs de Naucratis. A l’évidence, Damoxénos entre donc parfaitement dans la première des deux catégories décrites par Hérodote, celle des résidents.

Cependant, le décret des Rhodiens peut paraître aller contre cette vision des choses. En effet, si l’on restitue Αἰγ[ινάταν] on est ramené à l’hypothèse de M. Austin[78]. Mais cette restitution est impossible. En effet, si on l'admet, il faut se demander comment il se fait que l’ethnique soit absent du décret des Lindiens : en fait, c'est la périphrase “résident en Égypte” qui en tient lieu, comme on vient de le voir. Mais peut-être après tout pourrait-on imaginer que Damoxénos soit un Lindien : la forme dorienne du nom (encore qu’évidemment il ait pu y avoir dorisation d’un nom ionien, la transformation d'un nom pour le mettre en conformité avec son propre dialecte étant un phénomène tout à fait fréquent) et sa présence dans l’onomastique de la cité ne contredirait pas une telle hypothèse. L’absence d’ethnique serait alors toute naturelle. Mais, contre cette hypothèse, on doit dire tout de suite que la nomination comme proxène de Lindos d'un Lindien serait un fait unique, à vrai dire impensable, surtout dans les termes de ce décret, où on précise que tous ces privilèges seront valables pour lui et ses descendants (s’il s’agissait d’un Lindien faisant retour à Lindos, ce serait évidemment absurde), ainsi qu’en temps de paix et en temps de guerre (formule tout aussi absurde si le proxène était lindien : pourquoi les Lindiens se seraient-ils saisis d’un de leurs compatriotes rentrant dans sa cité ?). De plus, dans la quasitotalité des occurrences (et l’on possède sans doute plusieurs milliers de décrets de proxénie), le proxène est choisi parmi les citoyens ou les nationaux de l’endroit où il est appelé à exercer sa mission. Ph. Gauthier a paru fondé à écrire qu’“il est légitime de parler d’“hôtes publics” à propos des proxènes : ils reçoivent chez eux les étrangers de passage, ils les secourent matériellement (selon leurs possibilités), ils les protègent en fait et en droit grâce à leur position dans la cité, et tout d'abord grâce à leur qualité de citoyen : mais, fautil ajouter, seulement grâce à cela”[79]. Ainsi, autant la solution de C. Roebuck consistant à faire des proxènes des Lindiens et Rhodiens des membres d’une communauté civique qu’il suppose exister à Naucratis pouvait paraître a priori logique (mais, comme on l’a vu, le texte des décrets ne saurait autoriser cette interprétation), autant celle de M. Austin paraît difficile : il est beaucoup plus simple d’admettre que c’est en tant que relevant de la souveraineté égyptienne, et non en tant qu’étrangers dans une hypothétique cité de Naucratis, que ces proxènes pouvaient exercer leurs activités.

Cependant, si dans le très grand nombre de décrets de proxénie que nous possédons le bénéficiaire est bien toujours un citoyen du pays concerné, il y a, à notre connaissance au moins une exception, dont il faut tout de même rendre compte. Il s'agit du décret de proxénie délien IG, XI.4, 588, en faveur de Φίλιππος Θεοπόμπου Νάξιος κατοικῶ[ν] ǀ ἐν Ἀλεξάνδρείαι τῆς Αἰγύπτου (1. 3-4), qui date du début du iiie s. a.C. Comme il a rendu des services à des Déliens, la cité le nomme proxène et évergète du sanctuaire, et lui attribue une série d’autres honneurs. En ce cas au moins, on a affaire à un proxène non citoyen dans la cité où il réside. Dans la définition même de Ph. Gauthier, cette situation n’était pas impensable, puisque cet auteur a bien souligné que le proxène n’était en aucune façon un personnage officiel dans la cité où il exerçait sa fonction[80]. Peut-on donc trouver, dans ce décret délien du iiie s. un parallèle avec l’inscription des Rhodiens restituée Αἰγ[ινάταν] ? Ce n’est pas le cas. On doit en premier lieu se demander comment il se fait que les Déliens aient eu recours à un Naxien, et non à un Alexandrin, pour jouer le rôle de proxène. On vient de voir que rien ne s'opposait juridiquement à ce qu'il en soit ainsi, même s’il s'agissait manifestement d’une situation tout à fait exceptionnelle. Délos était une petite cité. Il n’y avait sans doute pas à Alexandrie de Délien résident susceptible d’aider spontanément ses compatriotes. Quand à Naxos, île voisine de Délos, elle était depuis des siècles très liée à la vie de l’île d’Apollon et de son sanctuaire. Des liens d’amitié avaient donc pu se nouer entre ce Naxien et les Déliens, peut-être bien avant même qu’il parte résider à Alexandrie, et, sur place, il était naturel que ces liens continuent à se manifester, avant d’être officialisés par le titre de proxène. On trouve de bons parallèles à cette situation dans les liens entre les citoyens de différentes cités cariennes et le Caunien établi en Égypte Zénon, en particulier avec les gens de Calynda, petite cité voisine de Caunos aux confins de la Lycie, où Zénon avait des parents[81].

Or, on ne voit pas qu'il ait existé de liens particuliers entre Rhodes et Égine à l’époque archaïque et au vie s. Il serait pour le moins étrange que les Rhodiens aient justement choisi comme proxène un Éginète, c’est-à-dire un non résident (de passage à Naucratis, tout comme les Rhodiens). N’y avait-il donc pas à Naucratis de Rhodien susceptible d’aider ses compatriotes ? A vrai dire, on doit aussi se demander si cette situation consistant pour un Grec à venir résider pour une longue période à Naucratis était concevable sans qu’il devienne ipso facto un “résident en Égypte”, relevant comme tel de la souveraineté égyptienne (même si plus tard, tel individu, une fois fortune faite par exemple, pouvait éventuellement rentrer dans sa cité d’origine). La situation était toute autre pour le Naxien résidant à Alexandrie, qui demeurait étranger au corps civique – ailleurs, il aurait été métèque, mais ce statut ne paraît pas attesté dans cette cité[82] – même si, sans doute, il n’était pas très difficile à un Grec de se faire attribuer la citoyenneté vu la situation particulière de la ville en pays égyptien[83]. Pour ce qui est du formulaire employé, on doit souligner qu’il diffère profondément dans le décret délien et dans le décret rhodien : dans le premier cas, Philippos est Νάξιος κατοικῶ[v] ἐν Ἀλεξανδρείαι τῆς Αἰγύπτου, dans le second, la formule Αἰγ[...... τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ[ιος] signifie, comme l'indique l’emploi de ἐκ que l’on a affaire à un rapport d’ordre logique entre contenant et contenu, ce qui n’est évidemment pas le cas si l’on accepte la restitution Αἰγ[ινάταν] : il n’y a aucun lien d’inclusion entre Égine et Naucratis[84]. En revanche, comme on le verra, on trouve mention, au ive s., de la formule Ναυκρατίτης ἐξ Αἰγύπτου. Le fils de Pythéas (le nom est écrit avec un génitif ionien, et non dorien comme on l’attendrait éventuellement pour un Éginète, même s’il y a un autre ionisme dans le texte, cf. 1. 12, [εἰρ]ήνης, qui est un interprète, et qui réside donc dans le pays depuis longtemps – il est bien plus vraisemblable qu'il y soit né – a ainsi toute chance de ne pas être un Éginète.

On ne saurait non plus imaginer que les résidents à Naucratis, même installés depuis longtemps gardaient leur ethnique d'origine, Éginète en l'occurrence. C’est d’une certaine façon l'hypothèse émise par D. Roussel. Selon ce dernier, il serait possible, bien qu’on n’en ait pas la preuve formelle, que les gens de Naucratis originaires des cités de l'Hellénion et disposant de ce sanctuaire commun soient répartis en phylai “ethniques” pour assurer ensemble ou à tour de rôle l’administration de la communauté, celle notamment de l'emporion, dont ces phylai auraient désigné chacune un des “préfets” ou “prostatai”[85]. Évidemment, on retombe là dans la confusion entre résidents et passagers, pourtant bien distingués par Hérodote. Mais, de plus, sans parler de l’obstacle que représenterait de nouveau “l’absence d’ethnique” dans le décret lindien, il faudrait justifier le fait que, dès le ive s. en tout cas, on trouve la mention Naukratitès pour désigner des gens originaires de Naucratis[86]. En fait, tout indique que la communauté des résidents grecs de Naucratis était, vers la fin du ve s. au moins, et sans doute bien avant, culturellement unifiée. Les Grecs d’origines diverses qui étaient venus s’y agréger s’étaient, l’endogamie aidant, fondus dans le “melting pot” que formaient les résidents plus anciens. Juridiquement, ils relevaient de la souveraineté égyptienne. A l’époque archaïque et classique, quel que soit le rôle qu'ils pouvaient déjà jouer dans le pays, les Grecs n’étaient pas encore en Égypte la caste dominante qu'ils formeront plus tard, après la conquête d'Alexandre[87]. A lui seul, le strict contrôle administratit et fiscal auquel les commerçants grecs étaient soumis au temps des dynasties indigènes suffit à illustrer, au contraire, la volonté des souverains égyptiens d'exercer la plénitude de leur souveraineté, sans que les Grecs (les résidents au moins) puissent s'y soustraire. On doit donc admettre que, mis en parallèle avec le texte d’Hérodote, le décret lindien livre bien la clé de l’énigme du statut des résident grecs de Naucratis. Pour ce dernier, dont le double devait être placé dans l’Hellénion (voir 1. 15-18) et dont les autorités du pays pouvaient ainsi, d'une façon ou d'une autre, facilement prendre connaissance, il ne pouvait être question d’attribuer au proxène un statut autre que celui qui définissait exactement la position juridique des Grecs de Naucratis. Rejoignant les enseignements que nous avons tirés du texte d'Hérodote, on est ainsi amené à conclure que les résidents grecs de Naucratis relevaient de la souveraineté des maîtres de l'Égypte, pharaons de la 26e dynastie, souverains perses, et de nouveau, probablement, pharaons des dynasties indigènes, à partir de 404 au moins – manifestement, en effet, en ce domaine comme en d’autres, les Perses avaient repris à leur compte le système pharaonique[88]. En outre, le témoignage mentionné plus haut (p. 19) d'Aristagoras de Milet, qui parle des Naucratites “et autres Égyptiens”, montre peut-être que les résidents grecs de Naucratis, même s’ils jouissaient d’un statut spécial, pouvaient être totalement assimilés aux Égyptiens.

Revenant au décret des Rhodiens, il est clair que si la restitution Αἰγ[ινάταν] doit être abandonnée, il reste à envisager l’autre solution possible : Αἰγ[ύπτιον] Repoussée par K. F. Kinch et Chr. Blinkenberg. cette restitution avait pourtant déjà refait une timide apparition (avec un point d'interrogation) dans l'index (et non dans le texte) de Syll.3, et elle a eu, sans qu’il explique pourquoi, la faveur de C. Roebuck. Néanmoins, ce dernier n’en a pas tiré les conclusions qui s'imposaient, bien au contraire, puisqu’il voit là, on ne sait comment, une preuve de l’existence d’une cité à Naucratis. Faut-il voir en Αἰγ[ύπτιον τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ[ιος] un simple équivalent de la formule ἐν Αἰγύπτωι οἰκέοντα du décret lindien ? C’est apparemment la solution la plus naturelle. Sans exclure tout à fait cette hypothèse, il nous paraît préférable de proposer une autre solution. On doit remarquer que le formulaire utilisé dans le décret rhodien ne diffère pas de celui qu’on peut trouver dans une inscription funéraire attique contemporaine. Dans ce texte (IG, II2, 7967, cl. Meritt 1934, 87, nº 105, avec reprod. des lettres de l’inscription) apparaît un (Ἑ)ρμαῖος Αἰγύπǀτιος ἐχ Θηβῶν ǀ γναφαλλουφάνǀτης, un tisserand en laine selon Meritt. D'après la forme des lettres, l'inscription nous paraît dater de la fin du ve s., plutôt que du début du ive s. (selon IG, II2 [maintenant IG, I3, 1341 bis, “c. a. 425-400 ?”, qui confirme donc notre suggestion]). S’agit-il d’un Égyptien de souche résident à Athènes et ayant adopté un nom grec ? Ou de Grecs originaires de ces villes et revenus s’installer en Grèce ? La première solution est sans doute la bonne. En tout cas, on retrouve là une formule identique à celle du décret des Rhodiens. C’est cette inscription qui fournit le véritable parallèle : ainsi, Hermaios est un “Égyptien de Thèbes”, comme le fils de Pythéas est un “Égyptien de Naucratis” – Égyptien de souche lui aussi[89]. On sait que la nomination d’un proxène n'exige pas que le bénéficiaire soit un Grec, ou qu'il soit citoyen d'une cité grecque, et on ne peut donc en aucune façon tirer argument, comme le font C. Roebuck et M. Austin, de la nomination de proxènes à Naucratis pour conclure, comme si cela allait de soit, qu'il y avait là une cité[90]. Le titre de proxène pouvait par exemple être accordé à un prince ou à un roi barbare, qui était d'autant mieux placé pour aider les ressortissants de la cité qui lui avait confié cette dignité qu’il était lui même l'autorité suprême dans son pays[91]. Quand aux proxènes choisis parmi les résidents grecs de Naucratis, même s’ils jouissaient avec ces derniers de certains privilèges particuliers, c’est en tant que relevant de la souveraineté s’exerçant sur le pays qu’ils pouvaient agir, auprès des résidents grecs de Naucratis naturellement, mais aussi auprès des indigènes vraisemblablement.

Mais ce qui peut légitimement paraître étonnant, c’est de voir un Égyptien de souche, même de “Naucratis”, porter – et en Égypte même cette fois – un nom grec. Ce point nécessite une explication particulière. Pour cela, il convient d’abord de justifier la manière dont nous construisons les 1. 3-5 du décret. K. F. Kinch, de son côté, a construit : Αἰγ[ινάταν τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ[ιος| ἑρμ[α]νέα, πρόξενον. Il considérait le fils de Pythéas comme un ἑρμηνεὺς τῶν Ναυκρατιτῶν, ou τῶν ἐν Ναυκράτει Αἰγινατῶν, donc comme l’interprète officiel de telle ou telle catégorie d’habitants de Naucratis, d’où l’article défini, τόν, c'est-à-dire “l'interprète bien connu...” Mais ce n'est pas ce qu’indique le texte qui, traduit en suivant la coupe de Kinch, voudrait dire : “l'interprète originaire de Naucratis”. On voit qu'il y aurait alors contradiction entre l’aspect défini (“l’interprète”, supposé bien déterminé) et l’aspect indéfini (“originaire de Naucratis”). On n’admettra pas non plus la traduction de M. Austin, “Aeginetan (?), an interpreter from Naucratis”[92]. En fait, on sait que dans des décrets athéniens, par exemple, on honore en Denys “l’archonte de la Sicile”, τὸν Σικελίας ἄρχοντα, ou en Hébryzelmis “le roi des Odryses”, τὸν βασιλέα τὸν Ὀδρυσῶν : l’article défini se justifie par le caractère même de la fonction exercée[93]. En revanche, dans un texte comme le décret delphique pour une harpiste et son cousin, où il s’agit seulement d’indiquer une profession, un état, on trouve la formulation suivante : Πολυγνώτα Σ(ω)κράτους Θηβαία χοροψάλτρια,...” Polygnôta, fille de Sôkratès, de Thèbes, harpiste accompagnant le chœur... ”[94]. De même, on a dans le décret des Rhodiens la construction suivante : “(Un tel, fils de Pythéas), Αἰγ[ύπτιον τ]ὸν ἐγ Ναυκράτ[ιος], ἑρμ[α]νέα, πρόξενον κτλ. On comparera pour mémoire avec Arrien (Anabase, 3.5.4), où il est question de “Cléomène de Naucratis”, Κλεομένης ὁ ἐκ Ναυκράτιος. La profession est indiquée par un nom en apposition (ἑρμανέα), sans article[95].

C'est cette profession d'interprète qui est précisément la clé de l’énigme évoquée précédemment, et c’est Hérodote, encore une fois, qui permet de trouver la bonne solution. C’est par le truchement d’interprètes que l'historien pouvait s’entretenir avec les Égyptiens, les prêtres en particulier, qui sont ses informateurs privilégiés. Dans sa description des Pyramides, il précise que c’est à un interprète qu'il doit la traduction d'une inscription (2.125). Il signale en outre (2.154) – c’est là le point capital (négligé par Kinch, induit en erreur par sa construction des 1. 3-5 de toute façon) – que Psammétique Ier avait confié aux soldat grecs établis dans le pays de jeunes Égyptiens pour que ces derniers puissent apprendre la langue grecque, et que les interprètes de son époque en étaient les descendants. Il ajoute encore (2.164) que les interprètes formaient l’une des sept castes de l’Égypte, ce qui signifie sans aucun doute qu’ils jouissaient d’un statut propre, même si évidemment, pour ce qui est du nombre de ses membres, leur caste ne pouvait être comparée à celle des prêtres ou des guerriers. En tout cas, il paraît tout naturel de supposer que les jeunes indigènes confiés aux Grecs par Psammétique avaient pris des noms grecs (en plus des noms indigènes qu'ils conservaient sans doute par ailleurs), et que leurs descendants avaient fait de même. Que, plus tard, nombre de ces derniers aient habité Naucratis paraît d'autant plus naturel aussi que c’est là plus qu’en aucune autre ville d’Égypte qu’on pouvait avoir besoin de leurs services. La nomination comme proxène par les Rhodiens d’un interprète se passe d'un long commentaire : on peut facilement imaginer tous les avantages de cette situation pour remplir les obligations d’un hôte public en pays “barbare”. Mais cela montre aussi qu'en fait (puisque tel n’était pas le cas en droit), à Naucratis, des indigènes hellénisés comme les interprètes ne devaient plus guère se distinguer des Grecs de souche, même si la fierté de caste de ces derniers n’avait pas disparu, comme en témoigne, dans le décret des Rhodiens, l’indication de l’état d’interprète du fils de Pythéas.

Telle est la justification du système des proxènes à Naucratis, qui n’implique donc absolument pas que les résidents grecs aient formé une cité. Cette fonction spécifique d’hôtes publics relevant de la souveraineté locale, remplie en l’occurrence par des résidents grecs ou par des indigènes hellénisés, par définition, en tant qu’étrangers, même chargés de la gestion du port, les représentants que Lindos ou Rhodes pouvaient avoir dans l’Hellénion ne pouvaient pas la remplir. Les prostatai de l'emporion et les proxènes ne faisaient donc pas double emploi, quoi qu’on en ait dit. Aux premiers revenait vraisemblablement, avec un titre plus prestigieux, un rôle analogue à celui des “épimélètes du port” bien connus dans plusieurs cités, aux seconds, en tant que relevant de la souveraineté s’exerçant sur l'Égypte, le rôle ordinaire des proxènes[96]. Au reste, il convient maintenant de préciser le fonctionnement de l’Hellénion et la manière dont étaient nommés les prostatai.

2.3. A propos de l’Hellénion, Hérodote signale : “Le plus grand de ces sanctuaires, le plus célèbre et le plus fréquenté, appelé Hellénion, a été fondé en commun par les cités suivantes : pour les Ioniens, Chios, Téos, Phocée et Clazomènes ; pour les Doriens, Rhodes, Cnide, Halicarnasse et Phasélis ; pour les Éoliens, la seule Mytilène.” La liste des “cités doriennes” a de quoi surprendre on ne s’attend pas à trouver, pour une période qui remonte aux environs du milieu du vie s., une référence à Rhodes comme polis, alors qu’il est bien connu que le synœcisme de l'île n’intervient qu'en 407[97], soit postérieurement à l’époque où Hérodote lui même rédige ses Histoires. Même si la difficulté a été relevée par certains auteurs[98], on a ordinairement compris “les trois cités de Ialysos, Camiros et Lindos”, en corrigeant Hérodote[99]. Ce faisant, on est arrivé a considérer que les cités de l’Hellénion n’étaient pas au nombre de neuf, ce que nous dit Hérodote, mais, logiquement, de onze. A vrai dire, cette difficulté a elle-même provoqué, s’agissant justement du nombre des cités de l’Hellénion, un certain nombre d’erreurs, qui s'expliquent probablement par le sentiment d’une difficulté qu’on n’arrivait pas à expliciter[100]. Or, si l'on modifie le chiffre d’Hérodote (neuf “cités”), on perd totalement la clé du fonctionnement de l'Hellénion, comme on va le voir.

Auparavant, il est vrai, il convient de répondre à la question de savoir si, à une date haute, avant le synœcisme, Rhodes pouvait être considérée comme une polis, ce qui apparemment contredit formellement ce que nous pouvons savoir de l'histoire de l'île jusqu’à la fin du ve s. Avec pour point de départ ce même problème de la mention de Rhodes comme polis dans le texte d’Hérodote, 2.178, F. Cordano a rassemblé un certain nombre d’éléments qui tendent à montrer les éléments d’unité qui existaient entre les trois cités de l'île, cela avant même le synœcisme : référence à des “Rhodiens” comme fondateurs de colonies, aspect panrhodien des cultes de Zeus Atabyrios et d’Athana Lindia[101]. Cependant, les arguments tirés des récits de colonisation, où il est question de “Rhodiens”, ne nous semblent pas devoir être retenus : le terme possède alors un sens local, géographique, et, de même par exemple que la mention de “Crétois”, il n’implique pas logiquement l’existence d'une quelconque structure qui aurait réuni les cités de l’îlel[102]. En revanche, effectivement, la référence chez Polybe (9.27) à un culte de Zeus Atabyrios à Agrigente, colonie de Géla elle-même fondée par des “Lindiens de Rhodes” selon Hérodote (7.153), est un argument de plus grande valeur. Précisons en effet que le culte de Zeus Atabyrios (dont le sanctuaire était installé sur le Mont Atabyros, le plus haut sommet de Rhodes, au centre de l'île, aux confins du territoire camiréen, non loin du territoire lindien) était commun aux trois cités de l'île, ce qui nous est attesté par des sources postérieures au synœcisme, mais aussi par la viie Olympique de Pindare (v. 87), c’est-à-dire par une source qui lui est antérieure, puisque cette ode date de 464. Rappelons que l'œuvre était dédiée à l’aristocrate ialysien Diagoras. Or, la fondation d’Agrigente, à laquelle il est fort possible qu’ait participé une nouvelle vague rhodienne venant directement de l'île, si l’on suit Polybe (loc. cit.) à la lettre, date de 581[103]. Le culte de Zeus Atabyrios à Agrigente remontant selon toute vraisemblance à la fondation de la cité, on a donc là la preuve qu’il existait un culte panrhodien dès avant 568 (et bien avant sans doute), date la plus haute qu’on puisse retenir pour la fondation de l'Hellénion, puisqu'il s'agit de celle de l'avènement d’Amasis. Par ailleurs, d'autres cultes avaient une vocation panrhodienne : celui d’Hélios, divinité également célébrée par Pindare, qui deviendra le culte suprême de l'État rhodien unifié, celui d'Athéna Lindia dans une certaine mesure, mais celui-ci d'une autre manière, par sa vocation internationale, car il semble avoir été le plus célèbre des sanctuaires rhodiens à l’extérieur de l'île[104]. Le sentiment de solidarité existant entre les cités de Ialysos, Camiros et Lindos, affirmé déjà par Homère, se traduisait donc par l’existence de cultes communs[105].

Au reste, la documentation numismatique montre elle aussi des liens étroits entre les cités rhodiennes, bien mis en évidence par E. Babelon pour le ve s. : “Les monnaies au type de la protomé de cheval sont importantes à signaler, en ce sens qu’elles nous révèlent une alliance monétaire entre les trois villes rhodiennes de Camiros, Ialysos et Lindos, avant la fondation de la ville de Rhodes en 407... Certaines pièces même, identiques pour le droit (type de cheval) et pour le revers (type de la rose ou de la tête de lion) ne se distinguent que par la légende. On est autorisé, par là, à conclure qu'avant d’être absorbées dans une nouvelle ville, – Rhodes, qui devait à elle seule, désormais, avoir un atelier monétaire, – les trois villes précitées étaient étroitement unies au point de vue politique, commercial et monétaire”[106]. L’étude du monnayage de la fin de l'archaïsme et du début de l'époque classique permet de tirer des conclusions analogues[107].

S'agissant du terme polis pour désigner Rhodes chez Hérodote 2.178, on est amené à conclure que, de même qu'il existait entre les trois cités de l’île des liens étroits, culturels et monétaires en particulier, de même, pour la gestion de l'Hellénion, ces dernières agissaient de concert, parlaient d'une seule voix[108]. La gestion de l’Hellénion était donc aux mains de quatre cités ioniennes, quatre doriennes, et une éolienne. Il nous paraît que cela montre une volonté d'équilibre entre les deux groupes culturels les plus importants, les Doriens et les Ioniens. En effet, chacun de ces groupes comprenant quatre cités (nous emploierons désormais ce terme, avec la réserve ou la précision donnée plus haut pour le cas de Rhodes), il ne pouvait y avoir domination de l'un sur l’autre, et on est conduit à postuler l’existence d'un conseil de gestion où, du fait de leur nombre, les Ioniens ne pouvaient pas avoir le pas sur les Doriens, et réciproquement. On perd évidemment cet aspect des choses si l'on considère que chacune des trois cités rhodiennes participait sur un plan d'égalité avec les autres cités à la gestion de l'Hellénion, puisqu’alors les Doriens auraient été représentés par six cités, les Ioniens seulement par quatre. A vrai dire, cela seul aurait dû susciter l’étonnement, car, pour ce qui est des groupes culturels de Grèce de l’Est, on aurait plutôt attendu une domination des Ioniens, plus nombreux et à l'évidence plus puissants, globalement, que les Doriens[109]. Il faut d’ailleurs admettre que les Doriens avaient bien su manœuvrer pour se faire reconnaître la parité dans l'Hellénion. Le système adopté préservait en tout cas les droits des uns et des autres. Quand aux Éoliens, qu’Hérodote décrit comme relativement moins puissants, un rôle non moins important leur était réservé, même si une seule de leurs cités faisait partie de l'Hellénion, au reste de loin la plus grande. Mytilène. En effet, la neuvième voix pouvait faire pencher la balance d'un côté ou de l'autre, pour le cas où Doriens et Ioniens auraient des intérêts et des points de vue divergents – et on verra l'importance des votes dans des organismes internationaux du type de l'Hellénion[110]. Cette structure de l’Hellénion suppose manifestement une volonté d’équilibre et de représentation des trois composantes culturelles de l'hellénisme. Vraisemblablement y avait-il eu de subtiles négociations, entre les Grecs eux-mêmes d'une part, et entre les Grecs et Amassis d’autre part, avant que de parvenir à mettre au point ces dispositions et cette distribution. Comme son nom l’indique, il semble bien que l’Hellénion ait eu vocation à être le sanctuaire de tous les Grecs, et c’était donc aux mains des “Grecs” qu’Amasis remettait la gestion du port de Naucratis, en particulier. Mais, comme la Grèce n’était pas une entité politique unifiée, et comme il ne pouvait être question, car le système aurait été beaucoup trop lourd, de donner part à la gestion à toutes les cités intéressées, même s’il s’agissait en fait, pour l'essentiel, de celles de la Grèce de l'Est, il avait fallu faire un choix : pour éviter les conflits, représentation équilibrée des groupes culturels, et sélection d’un certain nombre de cités au sein de chacun d'eux. Quant au processus de choix des cités – pourquoi Chios et pas Samos ? pourquoi Clazomènes et pas Milet ? – Hérodote n’en dit rien. Cependant, il est possible de formuler plusieurs remarques à ce sujet.

Tout d’abord, on a affaire en l'occurrence à des cités dont la puissance est bien attestée par les sources littéraires, ce dont témoignent aussi leur monnayage ou leurs exportations de céramiques, même s’il s’agit là d’un critère qui ne peut être utilisé n’importe comment[111]. A vrai dire, le problème du choix se posa surtout pour les Ioniens. En principe, toutes les cités ioniennes sont membres de la Dodécapole, organisation regroupant les douze cités ioniennes autour de leur sanctuaire du Panionion, sur le Mont Mycale[112]. Mais Hérodote distingue quatre zones dialectales chez les Ioniens[113] : on constate ainsi qu’aucune des trois cités du groupe carien (Milet, Priène, Myonte) n’est représentée dans l’Hellénion, non plus que Samos, qui à elle seule forme un groupe dialectal particulier ; dans le groupe lydien, les trois cités les plus méridionales, Éphèse, Lébédos et Colophon, en sont absentes, tandis que, plus au nord, les cités voisines de Téos, Clazomènes et Phocée y ont part ; dans le quatrième groupe, Chios en est membre, ce qui n’est pas le cas pour Érythrées. Deux conclusions s’imposent. La première n'est guère surprenante : les villes situées un tant soit peu à l’intérieur des terres et qui n’ont pas vocation au grand commerce maritime (telles Colophon, Priène et Myonte) se trouvent normalement exclues. La seconde conclusion est que ce sont globalement les cités ioniennes du nord, voisines les unes des autres, qui ont la prérogative de faire partie de l'Hellénion. Très probablement, ces cités avaient réussi à se réserver les places, et cela au détriment des autres. En effet, la participation à la gestion de l’Hellénion et donc à la nomination des prostatai devait être source d’avantages, puisqu’Hérodote nous dit (2.178) qu’à son époque certaines cités qui normalement ne possédaient pas ce droit essayaient d’y avoir part. L’hostilité traditionnelle entre Samos et Milet avait sans doute empêché ces deux cités de constituer un groupe de pression aussi solide que celui des cités du nord[114]. C’est peut-être bien parce qu’elles se trouvaient exclues de l’Hellénion que des cités aussi puissantes et aussi intéressées par le commerce avec l'Égypte que Samos, Milet et Égine avaient pu obtenir leur sanctuaire propre, à litre de compensation en quelque sorte : cela justifierait bien, en tout cas, le fait qu’Amasis leur fasse don à chacune de terrains pour élever leur sanctuaire propre, au moment même où se met en place le système de l'Hellénion. S’agissant des Doriens cette fois, toutes les cités de l’Hexapole (ou Pentapole, plus Halicarnasse) sont de fait représentées (les trois cités rhodiennes comptant pour une seule polis), sauf Cos, dont le dynamisme commercial et politique paraît plus faible à l’époque[115]. En revanche, la riche cité de Phasélis, étape nécessaire sur la route maritime vers l’Orient et l'Égypte, via Chypre, et ancienne colonie rhodienne, y avait parfaitement sa place[116].

Le cas d’Halicarnasse, qu’Hérodote présente comme l'une des quatre cités doriennes de l’Hellénion, peut néanmoins paraître faire difficulté. On sait en effet que, même dans les inscriptions les plus anciennes, celles qui proviennent de cette cité ou celles qui concernent des gens d’Halicarnasse à l’étranger, c'est le dialecte ionien qu’on trouve employé[117]. On sait aussi que selon Hérodote lui-même, la cité avait été exclue de l'Hexapole dorienne, devenue de fait Pentapole. Mais l'historien explique cette exclusion par le fait qu’un citoyen d’Halicarnasse aurait emporté chez lui un trépied gagné aux concours du Triopion, alors que l'usage était pour le vainqueur de consacrer son prix à Apollon[118]. Les historiens modernes ont considéré, ce qui est effectivement assez probable, que le véritable motif de l’exclusion était “l’impureté” ethno-culturelle d'Halicarnasse, envahie par des éléments ioniens (mais aussi cariens et perses, ces derniers après que la ville fut entrée dans l'empire de Cyrus)[119]. Arguant de ce fait, un historien comme F. Hiller von Gaertringen considère que cette éviction a nécessairement eu lieu après la création de l'Hellénion, puisque, à cette date, Halicarnasse aurait encore été considérée comme dorienne[120]. En réalité, les choses ne sont peut-être pas aussi simples. Hérodote lui-même, au ve s., qui, comme ses concitoyens, parle et écrit en ionien, ne cesse de revendiquer le caractère dorien d’Halicarnasse. Il affiche même, comme on sait, de nets préjugés anti-ioniens, d'autant plus vifs sans doute que pesait sur Halicarnasse, pour ce qui est de son caractère dorien, le reproche d'impureté. L'aspect linguistique ne suffisait donc pas, du moins pour les gens d'Halicarnasse, à définir l’appartenance ethno-culturelle[121]. Et c’est cela qui est important pour la compréhension de la structure de l’Hellénion, que l’exclusion de l’Hexapole soit antérieure ou postérieure à la fondation de ce sanctuaire : les milieux dirigeants d’Halicarnasse, dont on peut considérer que, sur ce point, Hérodote ne fait que refléter les idées, se considéraient comme des Doriens, et la “solidarité dorienne” pouvait éventuellement jouer entre les quatre cités mentionnées par Hérodote.

2.4. Dans ce développement, nous avons suivi fidèlement Hérodote, à la différence de plusieurs auteurs contemporains, qui corrigent “les cités” en “les navigateurs et marchands qui venaient à Naucratis”. C'est déjà le cas chez J. Hasebroek, et on retrouve la même idée chez J. Boardman et M. Austin[122]. Ainsi, ce dernier considère que les cités de l’Hellénion, fort distantes les unes des autres, sans cesse en querelle, et cela même en présence d'un ennemi qui les menaçait toutes, la Perse en particulier, étaient incapables d'agir en commun, incapables donc de nommer tous les ans en leur sein des magistrats chargés de diriger la gestion d'un lointain port égyptien. En outre, cette procédure lui paraît sans parallèle et compliquée. Il considère donc qu’Hérodote “must be writing loosely” et que l’historien a confondu les membres de chacune des cités avec leur polis d’origine. Ce seraient les marchands présents à Naucratis, bien que ne résidant pas là en permanence, qui auraient procédé à la nomination des magistrats de l'emporion. Evidemment, ce schéma s’inscrit parfaitement dans une certaine perspective théorique, qui refuse d’admettre que, en tant que telles, les cités à l’époque archaïque en l’occurrence, aient pu avoir quelque préoccupation mercantile que ce soit.

Malheureusement, ce schéma ne correspond pas à la réalité. Tout d’abord, on doit poser la question de savoir s’il est effectivement concevable que ce soient les navigateurs et marchands de passage (rappelons-le) qui se soient eux-mêmes chargés de la gestion de l'Hellénion. Naucratis n'était après tout, pour eux, qu’une escale plus ou moins brève, limitée, pour les marchands, au temps nécessaire pour vendre leurs marchandises et en acquérir d'autres pour le retour : un séjour de quelques jours à quelques semaines, quelques mois au plus. Comme le montre par exemple le C. Dionysodôros (§ 30) – et il n'y a pas de raison qu’il en ait été fondamentalement autrement aux époques précédentes – ces commerçants avaient en effet intérêt à rentabiliser au maximum les fonds que, le plus souvent, ils avaient obtenus par emprunt, pour une durée limitée donc. Les rotations pouvaient être relativement rapides. L'Odyssée signale que, de Crète en Égypte, il ne fallait que cinq jours, par beau temps, et Strabon donne, sur le même trajet, une durée sensiblement équivalente, trois ou quatre jours[123]. Pour la traversée de Rhodes en Égypte (Alexandrie), par temps favorable toujours, Diodore signale une durée de trois jours et demi, Appien fait de meme[124]. Ces chiffres sont donc cohérents les uns avec les autres, malgré les différences d’époque, puisque les techniques de navigation n’avaient pas subi de modifications importantes. Évidemment, suivant la saison, les conditions atmosphériques, le trajet (aller ou retour) et l’itinéraire choisi (traversée directe ou escale à Chypre, etc.), la durée du voyage pouvait sans aucun doute varier très sensiblement. Néanmoins, on peut croire à la véracité des propos du C. Dionysodôros du Ps-Démosthène, qui signale que, rien que pendant la mauvaise saison, il était possible de faire deux ou trois rotations, entre Rhodes et l’Égypte du moins[125]. Ainsi, ces navigateurs et marchands étaient toujours entre deux voyages. En outre, ils n’étaient pas nécessairement spécialisés sur une seule route commerciale. Le fait que, parmi les quelques noms (une quinzaine environ) signalés dans les premières publications relatives à Gravisca, deux au moins soient attestés à Naucratis donne à réfléchir[126]. Comment cette “communauté” de migrateurs éparpillés à tous les vents aurait-elle pu assurer une continuité dans la gestion de l’Hellénion ? Si cette gestion par les navigateurs eux-mêmes n'est pas à la limite strictement impensable, elle pose néanmoins des problèmes que les auteurs précités n'ont pas envisagés et qui amène à se poser des questions sur le bienfondé de la “correction” apportée au texte d’Hérodote.

De plus, il n'est pas exact que les Grecs d’Asie aient été incapables d'agir en commun. A deux reprises au moins à l’époque archaïque, et face à la menace perse justement, les Ioniens et les Éoliens sont dans un premier temps capables de s’unir pour défendre leurs intérêts. Ce n’est guère qu’un rapport de forces par trop défavorable (car par deux fois ils ont été abandonnés par les Grecs d’Europe) qui les précipite dans un sauve-qui-peut individuel[127]. En outre, Ioniens et Doriens parvenaient fort bien, les uns et les autres à gérer, malgré leurs divergences intestines, leur organisation religieuse commune, qui pouvait éventuellement jouer un rôle directement politique[128]. On ne saurait non plus manquer d’évoquer les deux grandes amphictionies des Pyles et de Delphes d’une part, de Délos d’autre part. L’appréciation sur la trop grande sophistication du système tombe du même coup, d'autant que M. Austin semble croire qu’il exigeait pour fonctionner une sorte de renégociation annuelle. Certes, initialement, et on a vu pourquoi, les négociations avaient peut-être été difficiles avant le compromis final. Mais ensuite, comme l’indique Hérodote, le système était conçu pour fonctionner de manière extrêmement simple. On doit vraisemblablement envisager la nomination de magistrats chargés de la gestion du sanctuaire, qu’on peut imaginer réunis en un conseil analogue à celui qui réunissait les vingt-quatre hiéromnémons nommés par les douze “peuples” qui avaient part à l’amphictionie pyléo-delphique[129]. C'étaient les cités qui devaient les nommer, de même qu’elles nommaient les prostatai : la comparaison avec l’amphictionie de Delphes montre qu’il s’agissait d’une procédure habituelle[130]. Admettons que les prostatai aient été neuf, ou un nombre multiple de neuf : chacune des poleis nommait elle-même son ou ses prostatas(-ai), qui tous se retrouvaient à Naucratis pour accomplir leur fonction. Où est la complexité ? Le système paraît au contraire autrement plus simple, commode et logique que celui qu’envisagent J. Hasebroek, J. Boardman et M. Austin, et, encore une fois, il ne s'agit là de rien d’autre que de ce qu'Hérodote lui-même nous dit. Sur place, tout en assurant collectivement la gestion du port, les prostatai favorisaient sans doute d’une manière ou d’une autre leurs nationaux : d’où l’intérêt, pour une cité, d'avoir part à l’Hellénion, d’où aussi, comme Hérodote le signale, les manœuvres des cités exclues pour y entrer (2.179 : si l’on voulait corriger Hérodote, il faudrait, notons-le, le faire à trois reprises – étrange persévérance dans “l’erreur” !). Evidemment, le prostatas habitait Naucratis pendant la durée du mandat qui lui avait été confié par sa cité d’origine. Cette durée, qui ne nous est pas connue, n’était pas nécessairement d'un an[131]. Il n'en devenait pas pour autant un “résident”, puisque, par définition, son séjour était limité dans le temps. Au contraire, il devait peut-être lui aussi recourir au proxène de sa cité pour divers services (pour trouver à se loger, ou, dans ses fonctions, pour dénouer telle affaire compliquée, etc.), tout comme les autres étrangers de passage[132]. Deux problèmes restent cependant à élucider : d’une part celui de la nomination d’un proxène par Lindos, et non par Rhodes, dans le décret Lindos, 16 app., et d’autre part celui du statut exact des sanctuaires des Milésiens, Samiens et Éginètes.

Comment se fait-il que l’on voie Lindos, et non Rhodes, nommer un proxène à Naucratis avant le synœcisme, alors que c’est Rhodes, en tant que polis, qui est mentionnée par Hérodote comme faisant partie de l’Hellénion ? On vient de relever la différence fondamentale entre le statut et le rôle du prostatas, gérant du port nommé par une cité et agissant en représentant de la mère patrie, et celui du proxène, résidant en Égypte, relevant de la souveraineté égyptienne et jouant le rôle d’intermédiaire auprès de ses “compatriotes” et des autorités locales. Que la “polis” rhodienne ait procédé à la nomination des prostatai, au reste selon des modalités qu’il faudra essayer de préciser, n’est donc pas exclusif du fait que chacune des trois cités de l'île, qui préservait son indépendance malgré les liens qui l’unissaient aux autres, ait pu avoir soin de ses intérêts propres et ait nommé ses proxènes, de même qu’elle légiférait de manière indépendante dans d’autres domaines. Cela nous amène d'ailleurs à préciser le rôle de Polyklès, fils d’Halipolis, dont il est fait mention 1. 18-19. Après que, 1. 4-15, a été acquis le principe de l'inscription comme proxène de Damoxénos, fils d’Hermôn (et qu'on a signalé au passage que le texte du décret devait être inscrit dans le sanctuaire d'Athanaia à Lindos), on passe à diverses précisions, la première étant, 1. 15-19, qu'une stèle portant le décret devait également être placée en Égypte dans l'Hellénion, la seconde, 1. 19-21. que la stèle devait être une stèle de pierre. Dans la phrase des 1. 15-19, Π[ο]λυ[κλ]έα Ἁλιπόλιọς est le sujet du verbe ἀγγράψαι[133]. Comme il est courant dans les décrets, on précise à la fin qu'un citoyen sera chargé de l'application de telle clause : en l’occurrence, l’inscription de la stèle dans l'Hellénion, en Égypte, “pays d’origine” du proxène. Il ne fait aucun doute que Polyklès lui-même est un Lindien. La dédicace lindienne des “descendants d'Halipolis” laisse penser que son père était déjà lui-même quelque notable de Lindos, et Polyklès héritait probablement d'un capital de confiance : d’où la tâche à lui confiée[134]. Il est fort possible aussi que, pour ses affaires, il ait été en relation fréquente avec l’Egypte, ce qui lui donnait la possibilité d’accomplir sa tâche dans les meilleurs délais. Cependant, rien ne permet d’affirmer qu’il exerçait à ce moment là une magistrature officielle. Si tel avait été le cas, on peut penser que cette dernière aurait été précisée. A moins évidemment (hypothèse nettement moins vraisemblable) qu'il n’entrât dans les attributions de tel des magistrats ordinaires de l'Hellénion de faire l'inscription des stèles, le décret lindien se contentant alors de citer le nom du titulaire de la charge – un Lindien en l’occurrence – sans rappeler la fonction elle-même.

En revanche, même si Polyklès, comme il est probable, n’exerçait pas de charge officielle dans l'administration de l'Hellénion, la procédure de décret par laquelle on lui attribue une tâche précise (l’inscription de la stèle) ne devait guère différer de celle employée pour nommer les représentants rhodiens au sein de l'Hellénion. On peut en effet penser que c’étaient les trois cités, en tant que telles, qui désignaient les représentants de la polis de Rhodes, de même que, au sein de chacun des “peuples” de l'amphictionie de Delphes, c’étaient bien des cités qui. à tour de rôle, désignaient les représentants de l'ethnos[135]. Peut-être y avait-il entre les trois cités rhodiennes un système d’alternance, de même que plus tard, après 407, existait une rotation triennale pour l’exercice de la prêtrise poliade d’Halios[136]. Quoi qu’il en ait été effectivement, l'essentiel est de souligner que, dans l’état actuel de nos connaissances, les hypothèses qu’on peut faire sur le mode de représentation des poleis n’obligent nullement à corriger Hérodote et à voir six cités doriennes siégeant dans l’Hellénion, là où il n'en mentionne que quatre[137]. Enfin, le fait que l’État lindien puisse lui-même décider que le texte d’un décret devra être placé dans l'Hellénion montre que, en tant que Rhodiens, les Lindiens continuaient d’exercer leur co-souveraineté sur le sanctuaire, ce qui une fois encore vient confirmer Hérodote.

Quant au statut des autres sanctuaires mentionnés par Hérodote, le problème se pose, comme pour l’Hellénion, de savoir s'ils avaient été fondés puis gérés par des navigateurs de passage, ou bien par des cités en tant que telles. On a vu que, s’il n’avait pas signalé le sanctuaire d’Aphrodite, c’est très vraisemblablement parce que ce dernier était une création antérieure à Amasis. Il s’agissait d’un sanctuaire de navigateurs, tout comme celui, plus tardif, des Dioscures, comme le montre l’anecdote, rapportée par Polycharme de Naucratis, mettant en scène un marchand originaire de Naucratis, Hérostratos, qui faisait le voyage de Chypre en Égypte : pris dans une tempête, il promet, s’il arrive à bon port, de faire la dédicace dans le sanctuaire d’Aphrodite d’une statuette de la déesse qu'il a achetée dans l'île avant son départ[138]. Ce sanctuaire, situé dans la partie la plus ancienne de la ville, avait probablement été fondé par les Grecs d’origines diverses qui fréquentaient ou habitaient déjà Naucratis avant qu’Amasis ne sépare juridiquement résidents et passagers[139]. Après cette séparation, on peut penser que la gestion de ce sanctuaire resta aux mains des Grecs établis à Naucratis, ce qui le différenciait des nouveaux sanctuaires autorisés par le pharaon.

S’agissant maintenant du statut exact des sanctuaires des Milésiens, Samiens et Éginètes, on doit remarquer tout d’abord que la formule Aiginètai ou Samioi ne signifie pas nécessairement qu’il se soit agi de groupements de particuliers, éginètes ou samiens : en effet, on sait bien que. très souvent, on ne désigne pas une cité autrement que par un pluriel collectif. En second lieu, chacune des divinités auxquelles est élevé un sanctuaire a un aspect poliade et se trouve être la plus grande divinité de la cité : Zeus pour les Éginètes, Héra poulies Samiens, Apollon pour les Milésiens[140]. En troisième lieu, on doit prendre en considération les sanctuaires accordés aux Grecs de l’extérieur en parallèle avec les offrandes faites par Amasis, et aussi par ses prédécesseurs, aux grands sanctuaires du monde grec. Lorsque Néchao fait une offrande à l’Apollon de Didymes (Hdt. 2.159), qu’Amasis finance la reconstruction du temple de Delphes, ou envoie des offrandes à l'Athéna de Cyrène, à l’Athéna de Lindos, à l'Héra de Samos (Hdt. 2.180-182), ou encore aux Lacédémoniens (Hdt. 3.47 et justement l'historien ne précise pas à quelle divinité revenait ce qui était manifestement une dédicace, puisqu’il s'agit d'un corselet analogue à celui qui fut consacré à l'Athéna de Lindos), il s'agit en fait de relation d'État à État, sous la forme d'une dédicace à une divinité. Au reste, Hérodote l’indique lui-même explicitement pour le don fait à l’Héra samienne : ce sont ses liens d'hospitalité avec Polycrate qui amènent Amasis à faire cette offrande. De la même façon, il paraît très vraisemblable (pas absolument certain il est vrai, puisqu’Hérodote ne précise pas explicitement : poleis, comme pour l’Hellénion), que ce ne sont pas à des groupes privés, mais bien à des cités en tant que telles que sont concédés des terrains pour y bâtir autels et sanctuaires, sans que cela leur donne des droits analogues à ceux que possédaient les cités de l'Hellénion. On comparera une dernière fois avec Delphes, où, en dehors même des peuples amphictioniques, des cités comme Cnide ou Marseille, etc., avaient pu recevoir elles aussi le droit d'élever un trésor (toutes proportions gardées évidemment : un trésor n’est pas un sanctuaire)[141]. Ce qui est propre à Naucratis, c'est qu'il est bien possible, comme on l'a vu plus haut, que ces sanctuaires aient été accordés à ces trois cités en compensation de leur exclusion de l’Hellénion.

Cependant, et on ne pourra être d'accord avec M. Austin à ce sujet, le droit de commercer à Naucratis n’était en aucune façon réservé aux seuls citoyens des cités qui étaient membres de l'Hellénion ou qui possédaient là un sanctuaire particulier[142]. Hérodote ne dit rien de tel, et la documentation épigraphique n’autorise pas davantage une telle conclusion. Les inscriptions dédicatoires sur céramique sont peu nombreuses par rapport à l’effectif total de cette catégorie d’inscription. A. Bernand en a dressé la liste, mais on doit à notre sens en retrancher les quatre “Égyptiens” et le “Chalcidien” : Aigyptios et Chalkideus sont bien attestés aussi comme anthroponymes. Les inscriptions où apparaît Aigyptios sont trop fragmentaires pour qu’on puisse savoir s'il s’agit du nom ou de l’ethnique. Dans la dédicace Χαλκιδ[εὺς ἀνέ]θηκεν [Ἀφρο]δίτῃ. il s’agit nécessairement d'un anthroponyme[143]. Restent donc un Clazoménien, trois Mytiléniens, un Rhodien, quatre Téiens, deux Phocéens, huit Chiotes et un Syracusain, soit un effectif de vingt ethniques. Tous, sauf celui du Syracusain, correspondent à des cités membres de l'Hellénion. On se gardera certes de toute projection “statistique” systématique (sauf dans le cas des Chiotes peut-être, qui paraissent sensiblement plus nombreux). On noiera aussi que trois cités de l’Hellénion (Halicarnasse, Cnide et Phasélis) ainsi que Milet, Samos et Égine n’apparaissent pas dans cette liste – même si, pour Milet, on possède de nombreuses dédicaces à “l'Apollon de Milet”, et une à “l’Apollon de Didymes[144]. Les ethniques qu’on trouve dans des inscriptions sur pierre n’enrichissent guère ce dossier[145]. Très probablement, donc, les marchands originaires des douze cités mentionnées par Hérodote se taillaient la part du lion dans le commerce de Naucratis. Mais la seule dédicace du Syracusain suffit à prouver que le trafic ne leur était pas réservé, et que, entre autres, des Grecs d’Occident pouvaient eux aussi venir commercer sur les rives du Nil[146]. C’est ce que nous paraît confirmer la plus grande diversité des monnaies d’époques diverses (ve fin ive s.) trouvées à Naucratis, sans parler des monnaies de provenances variées des trésors égyptiens, qui comme on sait, posent des problèmes spécifiques[147]. On a ainsi mis au jour une monnaie de Syracuse (à rapprocher de la dédicace mentionnée précédemment), deux de Cyrène, des monnaies de cités ou peuples du Sud de l’Asie Mineure (Mallos, Sidè, Lycie), ainsi que de Chios, Samos, Égine et Athènes, toutes en argent, auxquelles on peut ajouter des bronzes d’Erythrées, Cnide, Rhodes, Phasélis et Chypre de la lin du ive s. Même si l'on ne pourra évidemment jamais prouver que telle monnaie a été effectivement apportée par des marchands originaires de la cité d’émission, cette diversité des monnayages paraît globalement correspondre à la diversité d'origine des marchands qui fréquentaient Naucratis. A l’évidence, pour les cités de l’Hellénion, la gestion de l'emporion s’entendait comme un privilège par rapport aux commerçants originaires des autres cités (et pas seulement Milet, Samos et Égine), et non comme “l’autogestion” d’un club fermé. Telle était aussi l’originalité de Naucratis.

3.1. Tout ce qui vient d'être exposé suppose le rejet des traditions tardives relatives à l'antique fondation d'une “cité” de Naucratis par les Milésiens. Peut-être ces derniers fondèrent-ils effectivement un teichos sur la bouche bolbitine du Nil, comme le veut Strabon[148] Mais un teichos n'est pas une cité[149]. Les traditions qui remontent à l’époque hellénistique et qui présentent Milet comme la métropole de nombreuses cités du Pont Euxin, d’Egypte et d’ailleurs sont plus douteuses s’agissant de l’Égypte[150]. A une époque où Milet développe une politique systématique d’isopolitie avec différentes cités du monde grec, il pouvait être commode de faire de certaines d’entre elles d’anciennes colonies[151] Pour Naucratis, le récit de Strabon est manifestement contraire à ce que dit Hérodote et à ce que montre l’archéologie[152]. On doit au reste remarquer que la fondation de Poseidonia, en Italie, est décrite par Strabon sous la même forme que celle de Naucratis, mais, sur ce site, les fouilles ont montré que les choses se sont effectivement passées de cette manière : d’abord un simple teichos, un point d'appui (crée par des Sybarites probablement), en un site facilement défendable, un promontoire rocheux s’avançant dans la mer ; la création de la polis s’est opérée ensuite, par un déplacement vers le nord et l’occupation d'une chôra[153]. Revenant à Naucratis, on a le sentiment que Strabon plaque sur l'histoire de cette ville un schéma tout fait – sans doute valable ailleurs, mais en l’occurrence déplacé.

Reste donc le problème de savoir à quel moment Naucratis devint effectivement une cité. Est-ce dès avant l’arrivée d'Alexandre, ou après, à la faveur de la domination gréco-macédonienne sur l’Égypte ? Pour le ive s. on possède un certain nombre de documents, dont au moins un décret de proxénie athénien, daté de 349/348, en faveur d’un certain Théogénès, fils de Xénoklès, Naukratitès, ainsi qu’un fragment de ce qui est probablement un décret honorifique, antérieur à 353/352, en l’honneur d'un “fils de Diodoros” (le nom est manquant), Naukra[titès][154]. D’autre part, un certain nombre de documents du ive s. (stèles funéraires, signature d'artiste, listes d’offrandes, et aussi un fragment de décret honorifique delphien) venant de différentes parties du monde grec font eux aussi connaître des Naukratitai[155]. On constate ainsi que le formulaire ordinaire ne semble pas différent de celui qu'on rencontre dans les documents concernant des Naukratitai et datant eux de l’époque hellénistique[156]. Cela est-il suffisant pour affirmer, comme le fait M. Austin, que Naucratis était nécessairement une véritable cité dès avant la conquête d'Alexandre[157] ? Nous ne le pensons pas. Il est clair, comme on l’a vu, que la nomination d'un proxène n’implique pas en soi l’existence d’une cité. Mais l’appellation Naukratitès elle-même ne suffit pas non plus pour que l’on puisse tirer cette conclusion.

D’une part, en effet, deux graffiti remontant au ve s. sans doute et provenant du Memnonion d'Abydos font connaître l’un un certain Τίμαρχος ὁ Δαφναΐτης, l’autre un Χαρίανδρος ὁ Στράτωνος Μεμφίτης[158]. Il s’agit de Grecs établis en Égypte, et pour eux “l’ethnique” indique seulement la ville où ils résident, Daphné, la ville des mercenaires grecs, ou Memphis. Bien évidemment, on n’en conclura pas que Daphné ou Memphis étaient des cités grecques en pays égyptien. L’existence d’un “ethnique” est donc une condition nécessaire, mais pas en soi suffisante pour qu’on puisse conclure à l’existence d’une cité. D’autre part, un détail mérite d’être relevé. Dans deux inscriptions du ive s., on précise en effet : Ναυκρατίτης ἐξ Αίγυπτου “Naucratite d’Égypte”. C’est le cas dans la dédicace delphique FD, III.5, nº 3, où l’expression apparaît parallèlement à l’ethnique simple Naukratitès[159]. C’est le cas également dans un décret de proxénie d’Ios public par F. Lenormant, célèbre faussaire, et rangé en conséquence, dans IG, XII.5, dans la catégorie des inscriptions “douteuses et incertaines”, nº 19[160] Mais, 1. 1, la restitution de Lenormant, Ναυ[κρατίτ]ην ἐξ Αἰ[γύπτου] ? et l'authenticité de ce texte, nous paraissent corroborées par l’inscription de Delphes, dont on doit noter qu’elle a été découverte en 1896 seulement, soit près de trente ans après la publication de Lenormant (1867) – sauf parallèle antérieur nous ayant échappé. Cela nous incite donc a considérer ce texte comme authentique. S’agit-il seulement, par cette formule, de préciser la localisation de Naucratis ? Tout le monde devait pourtant savoir où se trouvait cette ville, et l’on ne voit pas qu'on ait donné une précision de cet ordre s’agissant de cités grecques, même établies dans des contrées lointaines. L’expression aurait-elle une valeur juridique précise “Naucratis qui fait partie de l’Égypte”[161] Il est difficile de trancher. Du moins doit-on noter que la précision “Naucratite d’Égypte” laisse ouverte la possibilité d’un maintien, sous une forme identique ou légèrement modifiée, de l’ancien système mis en place par Amasis. En tout cas les plus anciennes monnaies de Naucratis que nous possédons portent au droit la légende ΑΛΕ(ΞΑΝΔΡΟΣ), ce qui ne permet donc pas d’affirmer l’existence d’une cité antérieurement à la conquête d’Alexandre[162].

Comment conclure ? Il est sûr que, pour les Grecs résidents installés là depuis des générations, communauté endogamique et “ethniquement” unifiée de plusieurs milliers d’individus, qui préservait ses coutumes propres et sa culture hellénique, avec très vraisemblablement ses formes d’organisation interne, ses hiérarchies sociales et ses notables aussi, la tendance naturelle devait être la constitution d'un État-cité, d’autant plus qu’ils étaient par définition en relations constantes avec la Grèce. On voit, au ive s., deux Naucratites faire la dédicace d’une palestre, ce qui témoigne bien de la vitalité de la culture hellénique[163]. Cependant, aussi longtemps qu’une forte autorité étatique s’exerçait sur l’Égypte, il ne pouvait en être question. Le rôle sans cesse plus grand joué par les Grecs dans le bassin oriental de la Méditerranée et les difficultés internes de l’État égyptien sous les dynasties indigènes au ive s. ont-ils abouti à une modification de l’ancien système dès avant l’époque hellénistique[164] ? Un document comme la stèle de Nectanébo Ier et les références aux “Naucratites d’Égypte”, ainsi que, en sens inverse, l’absence de tout document qui puisse permettre de prouver l’existence d’une cité incitent à penser que ce ne fut pas le cas. On doit cependant reconnaître que le dossier est encore incertain, et on s’abstiendra pour le moment d’une conclusion trop tranchée.

3.2. Si la “colonisation milésienne” est une fable, l’installation de Grecs à Naucratis, qui date, comme on l’a vu, de la deuxième moitié du viie s. et sans doute plutôt des deux dernières décennies, doit être replacée dans le cadre du grand mouvement d’expansion que connaît la Grèce de l’Est dans cette période, et qui amène ses marins sur presque tous les rivages de la Méditerranée et du Pont Euxin. En dehors des nouvelles cités coloniales, des établissements comme Al Mina, Ras El Bassit ou Tell Soukas sur la côte syrienne, ou Gravisca en Italie posent des problèmes juridiques du même type que ceux qui se posent pour Naucratis[165] Gravisca offre sans doute le parallèle le plus frappant. Les Grecs s’y installent au même moment qu’à Naucratis, à la fin du viie s. ou au début du vie s. On y retrouve des commerçants de la Grèce de l’Est et d’Égine, ceux-là même qu’on a vu jouer un rôle prédominant à Naucratis. A Gravisca, les Grecs, artisans spécialisés ou commerçants, reçoivent l’autorisation d’élever des sanctuaires et d’exercer leurs activités. Dans les deux cas, à Naucratis comme à Gravisca, le premier sanctuaire est voué à Aphrodite, avec cette différence qu’à Gravisca la déesse apparaît non sous son aspect de protectrice des navigateurs, mais plutôt sous celui de patronne du “monde des femmes”[166]. Mais, pas plus sur la côte toscane qu’en Égypte, les Grecs ne trouvent un vide politique. Là, à la différence de ce qui pouvait se passer sur les rivages du Pont Euxin ou du pays ligure, il pouvait être question non de s’approprier une portion de territoire, fût-elle de petites dimensions, mais seulement d'établir un point de contact commercial avec un État étranger jaloux de ses prérogatives. A Gravisca, les Grecs apparaissent comme des hôtes provisoires, maintenus en marge de la communauté étrusque tarquinienne. Alliée au caractère mixte de la population (Grecs au nord. Égyptiens au sud), la position géographique de Naucratis, sur la branche canopique du Nil, mais loin à l'intérieur des terres, près de Sais, la capitale, permettait de même un contrôle étroit de la communauté grecque. La concentration dans cette ville du commerce grec témoigne de la même volonté, en même temps que la proximité de Saïs rendait les échanges commodes et fructueux, tout en maintenant les Grecs à distance de la capitale. Bien entendu, pas plus à Naucratis qu’à Gravisca il ne pouvait être question de créer une cité. Il y a tout de même deux différences importantes entre les deux établissements.

A Gravisca, le milieu ambiant était très réceptif à la culture hellénique : l’aristocratie étrusque, en particulier, connaissait une très forte hellénisation. A long terme, les coutumes, les idées des Grecs transformèrent profondément les mentalités de l’Étrurie dans son ensemble. Il n’en était pas de même en Égypte. A cet égard, il faut souligner les deux aspects de l'attitude égyptienne. D'une part, à toutes les époques on constate une grande capacité d’accueil des diverses communautés étrangères. La tolérance dont on fait preuve à leur égard se manifeste entre autres par le droit qui leur est accordé d'élever des sanctuaires à leurs dieux[167] D’autre part, le milieu égyptien reste profondément attaché à ses propres traditions culturelles et rejette totalement les mœurs étrangères : toutes nos sources, tant grecques que juives et égyptiennes, concordent à ce sujet[168]. La tolérance, qui n’est peut-être en réalité qu'indifférence méprisante, cohabite donc avec le rejet radical de l'altérité, d'où aussi, de loin en loin, de violentes explosions de xénophobie, contre les Grecs (à la fin du règne d’Apriès par exemple) ou contre les Juifs (sac du temple d’Éléphantine en 410, dans un contexte particulier de réaction nationaliste et de soulèvement contre la domination perse)[169]. Elles doivent être distinguées de manifestations qui n’ont que l'apparence de l'analogie, comme le massacre des Phocéens par les Agylléens après la bataille d'Alalia, qui se produit dans un contexte de guerre et n’est en aucune façon significatif d’un rejet de la culture hellénique[170]. La raison profonde de ce contraste, c’est qu’il n’y a pas hétérogénéité absolue entre une cité étrusque comme Tarquinia et une polis grecque, tandis que, entre la Grèce des cités, où est en train de s’instaurer un système fondé sur la réciprocité et l’échange entre les citoyens, et la monarchie bureaucratique égyptienne, il y a un monde[171]. En ce sens, Naucratis répond, dans sa formulation la plus générale, au concept de “port of trade” défini par K. Polanyi et ses disciples comme point de contact entre deux économies de type différent[172]. Nous définirons Naucratis comme un point de rencontre entre une zone où l'échange marchand règle la circulation des produits, et une zone où il est presque absent et où règne le système du tribut aux sanctuaires, aux dignitaires et au roi.

La deuxième spécificité de Naucratis – pour autant qu’on puisse en juger, car nous disposons là de sources fournies par la tradition littéraire, ce qui n'est pas le cas pour Gravisca par exemple – et la marque du philhellénisme d’Amasis, c’est bien entendu le double statut accordé aux Grecs, résidents d’une part, auxquels toute une partie de la ville était réservée, passagers de l’autre, avec ce privilège fondamental qui consistait pour les cités de l’Hellénion en la gestion directe des affaires du port au nom de la Grèce toute entière, et, pour d’autres cités, en la représentation sur place au moyen d’un sanctuaire leur appartenant. En cela, la Naucratis réorganisée par Amasis était sans doute tout à fait exceptionnelle, tandis que jusque là elle était juridiquement plus proche d’établissements comme Gravisca ou Tell Soukas. Bien entendu, Naucratis devait aussi sa spécificité à la concentration dans cette ville des résidents grecs non mercenaires sous la 26e dynastie, qui donnait à la communauté hellénique une importance, d’abord sur le plan numérique et également par le volume des affaires qui s’y traitaient, puisque c’était le seul point de contact commercial entre l’Égypte et le monde grec, que ne pouvaient avoir les multiples places de commerce égayées sur la côte syrienne, par exemple. Le fait que cette importance se soit globalement maintenue même après que les Perses eurent supprimé la concentration du commerce grec dans cette ville explique que Naucratis, à l’arrivée d’Alexandre en Égypte semble-t-il, ait pu tout naturellement se transformer en une cité.

3.3. Cela amène à réfléchir plus en profondeur au rôle de Naucratis, et plus particulièrement à celui du double statut édicté par Amasis. On doit également s’interroger sur les occupations des résidents grecs de Naucratis. S’abstenaient-ils de toute activité commerciale, comme on a bien voulu le dire[173] ? Pour ce qui est de la création de l'Hellénion et de la gestion du port, laissée entre les mains de ses neuf cités fondatrices, il s’agit là manifestement, de la part d'Amasis, d’un gage de sa volonté d’entretenir les meilleures relations avec les principales cités dont les ressortissants commerçaient avec l’Égypte. Mais ce n’était pas par pure bonté d’âme que ce pharaon faisait des concessions aussi importantes. L’Égypte – c’est-à-dire l’État égyptien pour les produits stratégiques, et un certain nombre de princes et notables locaux pour le reste - avait un besoin vital du commerce extérieur pour un certain nombre de produits aussi importants que le bois et le fer, auxquels s’ajoutaient les métaux précieux, l'argent surtout, mais également l’or semble-t-il (cf. la stèle de Nectanébo citée supra, n. 18), et de produits de consommation de luxe comme le vin. Or, les Grecs étaient à même de répondre à cette demande. Certes, les Phéniciens devaient prendre en charge une part importante de ce commerce[174], mais peut-être n’étaient-ils pas à même de répondre à tous les besoins de l’Égypte. De plus, ils étaient trop obligés de tenir compte de la volonté des empires dominant l’Asie antérieure pour ne pas être amenés à prendre le parti des adversaires traditionnels de l'Égypte en cas de conflit[175]. Les Mésaventures d'Ounamon, qui remontent certes au tout début du xie s. a.C., mais qui montrent au fond une situation globalement identique à celle qui prévaudra quelques siècles plus tard, avec en outre les avantages d’un récit très riche et vivant, témoignent bien du parti que les cités phéniciennes savaient tirer des ressources naturelles de leur pays : contre le bois qu’il vend à Ounamon, comme antérieurement à d’autres émissaires égyptiens, le prince de Byblos exige un paiement très élevé en métaux précieux et en produits divers. Avant que l’accord ne se fasse entre les parties, les négociations sont longues et difficiles[176]. Ce n’est donc pas “moderniser” que d’imaginer une volonté des souverains de la 26e dynastie de ne pas se trouver à la merci d’une source d’approvisionnements extérieurs exclusivement phénicienne. Or, à cette époque, les Grecs de l'Est faisaient preuve d’un extraordinaire dynamisme commercial, et, jusqu'à la conquête de Cyrus, ils étaient plus ou moins dans la mouvance lydienne, puissance traditionnellement alliée de l'Égypte[177]. Les bonnes relations entretenues avec Samos jusqu’à la veille de la conquête de Cambyse montrent la continuité de cette politique. Même si les Grecs n’avaient donc pas l’exclusivité du commerce extérieur de l’Égypte, ils en faisaient néanmoins une part très importante. L’empressement avec lequel semble avoir été rétabli l'ordre dans la perception des droits de douane par le “préposé à la porte des pays étrangers de la Grande Verte” (la zone ouest du Delta, celle du commerce grec) au début du règne d’Amasis suppose que les revenus de ces taxes étaient élevés, donc que le commerce était très actif[178].

Cependant, il faut encore aller plus loin, et expliquer aussi comment il se fait que l’Egypte, et cela antérieurement à Amasis, ait admis l’établissement d’un nombre important de résidents grecs. S’agissant de mercenaires, il est clair que c’est le besoin d'avoir sous la main en permanence de bons guerriers qui amène les pharaons, depuis Psammétique Ier, à faire appel aux Grecs. A quelle nécessité pouvait répondre l’acceptation de l'installation de Grecs autres que des mercenaires ? Comme on l’a rappelé, la différence entre le système économique et social de la Grèce et celui de l'Égypte était radicale. Naucratis, avec ses Grecs de l’extérieur et ses Grecs résidents sujets de l'Égypte, était ainsi un milieu osmotique, où les échanges entre les deux mondes se trouvaient largement facilités, puisque c’étaient avec des Grecs que les commerçants venus d’au-delà des mers pouvaient traiter. Les occupations des Grecs résidents de Naucratis ne nous paraissent donc nullement mystérieuses ! Un certain nombre d’entre eux étaient sans doute des commerçants en gros qui jouaient le rôle d’intermédiaires entre les Grecs de l’extérieur et les Égyptiens, susceptibles par exemple d’acheter rapidement sa cargaison à un commerçant rhodien ou chypriote, pour la revendre ensuite aux indigènes de la caste des commerçants ou à tel riche client amateur d’armes ou de vins grecs, et vice versa pour les produits égyptiens (blé, textiles, papyrus sans doute surtout)[179]. Les très nombreux décrets de proxénie que nous possédons montrent bien le besoin que les commerçants pouvaient avoir de trouver des correspondants dans les villes ou cités qu'ils fréquentaient. Ainsi, le décret athénien en faveur de Théogénès (IG, II2, 206, cf. supra) rappelle explicitement qu'il a rendu des services à Athènes, et que ses ancêtres et lui-même ont pris soin des Athéniens venant à Naucratis (1. 1 1-13). Dans un certain nombre d’occurrences, il semble bien que les proxènes n’aient été autres que les commerçants de la ville ou cité avec lesquels on entretenait des relations privilégiées. Comme on le verra, c’est sans doute le cas pour les proxènes naucratites que nous connaissons. C’est aussi probablement à sa bonne connaissance de ces activités d'intermédiaire (et des profits importants qu’elle permettait de dégager) que Cléomène de Naucratis, nommé gouverneur d’Égypte par Alexandre, dut de pouvoir monter sa fructueuse spéculation sur le commerce des grains[180]. Les activités artisanales, dont témoignent les petits objets de faïence fabriqués à Naucratis (si, toutefois, ils n’étaient pas produits par une main d’œuvre indigène), ainsi que les restes d’ateliers métallurgiques, laissent penser qu’un certain nombre d’autres résidents grecs étaient tout bonnement artisans[181]. Ne peut-on pas supposer aussi qu'il y avait dans la ville une importante activité de construction et de réparation navale ? Cela nous paraît assez logique, puisque Naucratis importait du bois de charpente pour les besoins de l’Égypte.

Mais de plus – et cela a été presque totalement négligé – les Naucratites pratiquaient eux-mêmes le grand commerce. On est habitué à considérer le commerce entre le monde grec et l’Égypte dans la perspective d'un aller-retour, avec les cités grecques comme point de départ et des Grecs (entendons “de l'extérieur”) comme opérateurs. Mais cette vision des choses, même si elle est fondamentalement juste évidemment, est tout de même incomplète. Ce ne sont pourtant pas les Égyptiens qui, par eux-mêmes, pratiquaient le grand commerce. Bien que le pays possédât des gens de mer, comme le montrent certains témoignages relatifs à la marine de guerre égyptienne, il ne semble pas que les emporoi égyptiens – s’il en existait – aient été nombreux tant à l’époque archaïque que classique[182]. Hérodote n’en parle pas. Le décret athénien qui accorde à des marchands chypro-phéniciens de Kition l’autorisation de bâtir un sanctuaire à Aphrodite (333 a.C.) lait bien allusion à des Égyptiens qui ont antérieurement obtenu le droit d’établir un sanctuaire d Isis. Mais il est vraisemblable que, pour l’essentiel, ces derniers étaient seulement des artisans ou commerçants de détail installés à Athènes[183]. En revanche, plusieurs témoignages montrent l’existence d’un commerce effectué par les résidents grecs de Naucratis. Ainsi en est-il de l'anecdote de Polycharme de Naucratis déjà mentionnée : κατὰ δὲ τὴν τρίτην πρòς ταῖς εἴκοσιν’Ολυμπιάδα ὁ ‘Hρόστρατος, πολίτης ἡμέτερος ἐμπορίᾳ χρώμενος καὶ χώραν πολλὴν περιπλέων, προσοχῶν ποτε καὶ Πάφῳ τῆς Κύπρου κτλ. “Durant la 23e Olympiade, Hérostratos, notre concitoyen, faisant du commerce et naviguant beaucoup, fit un jour relâche à Paphos, à Chypre”, avant de se rendre en Égypte, à Naucratis[184]. L'expression politès sous la plume de Polycharme (dont on ne sait pas à quelle époque il vivait) est bien entendu toute naturelle dans cette acception[185]. Si la date de l’anecdote est manifestement fausse, la dédicace d’une de ces statuettes chypriotes comme on en ajustement trouvé dans les fouilles de Naucratis nous paraît prouver à la fois l’authenticité et l’ancienneté de l’épisode, ou du moins de la situation qu’il décrit[186]. On a là la preuve de l’existence d’un commerce effectué par des Naucratites, à une date qui se situe vraisemblablement au vie s. Au reste, le décret Lindos, 16 app., qui, rappelons-le, date des années 440-420, accorde à Damoxénos, outre le titre de proxène et d’évergète, l’exemption de taxes à Lindos à l’importation et à l’exportation, en temps de paix et en temps de guerre. Le décret Lindos, 16, donne sûreté et neutralité à l'entrée et à la sortie des ports rhodiens. On pourra avancer l’objection qu’il peut s’agir là de formules purement honorifiques – c'est effectivement possible pour l'interprète de Lindos, 16, mais cela a toute chance de ne pas être le cas pour Damoxénos (cf. la clause prévoyant l’exemption de taxes à l'importation et à l'exportation), même si on ne peut avoir de certitude absolue. En tout cas, le fait qu’on puisse accorder de tels privilèges aux “résidents en Égypte” montre bien, au minimum, qu’on pouvait envisager de les voir utilisés par ces derniers. Dans le décret de proxénie athénien en faveur de Théogénès évoqué précédemment, la proposition visant à l'introduire devant l’assemblée (1. 14-16) et celle qui l’invite au prytanée (1. 35-36) supposent que Théogénès soit sur place à Athènes[187]. Il n’est pas très aventuré de supposer que c’est pour affaires. Le privilège d’enktèsis pour une maison qui lui est accordé (1. 23) s’accorderait bien avec l'idée exprimée dans les Poroi de Xénophon selon laquelle on doit attirer les marchands par toutes sortes de privilèges, réels et honorifiques[188]. Si Théogénès était bien un marchand, Athènes l’aidait dans ses affaires en lui permettant d’acheter un local, comme lui même et ses ancêtres avaient aidé les Athéniens – pour la plupart sans doute des marchands venus en Égypte pour acheter le blé dont la cité avait un si grand besoin. Dans le décret d’Ios dont nous avons admis l’authenticité, il n’est pas impossible que le personnage honoré soit un marchand (on ne saurait être plus affirmatif). En effet, la petite île d’Ios était, comme les autres Cyclades, fortement dépendante de l’extérieur pour son approvisionnement en blé et accordait des honneurs divers à ceux qui le lui facilitaient. C’est ce que montrent plusieurs inscriptions du début de l’époque hellénistique[189]. Un dernier témoignage s’offre à nous. Il s'agit d’un passage du Contre Timocratès de Démosthène, § 1 1-12. Le point de départ du litige est une saisie en mer Égée effectuée par une trière athénienne en route pour Halicarnasse, à une date qui doit être 335 ou 334[190]. Il semblerait que les chrèmata naukratitika dont il est question désignent à la fois le navire et sa cargaison (et non la cargaison seule). En ce cas, armateurs et marchands seraient tous des Naucratites. Ce témoignage confirme donc que, parmi les Grecs résidant à Naucratis, certains, dans une proportion qu’il est évidemment impossible de chiffrer, mais qui n’était pas nécessairement faible vu les possibilités offertes, pratiquaient le grand commerce. En résumé, l’essentiel de l’activité des résidents grecs de Naucratis devait être le commerce (ils jouaient ainsi le rôle d’intermédiaires avec les indigènes, ou ils étaient eux-mêmes grands commerçants, au reste sans que les deux occupations soient obligatoirement exclusives l’une de l’autre) et l'artisanat, auxquels devaient s’ajouter naturellement tous les “services” qu’on peut s’attendre à trouver offerts dans un port (hôtellerie, prostitution, etc.).

Au delà des bénéfices tirés des diverses taxes frappant le commerce et l’artisanat de Naucratis, les divers besoins des pharaons et de l'État égyptien auxquels pouvait répondre la communauté grecque de la ville justifient pleinement l’autorisation de son implantation : l'Égypte disposait ainsi de “ses” propres marchands et artisans en la personne des Grecs résidents de Naucratis, qui remplissaient donc le même rôle que les Phéniciens de Memphis, par exemple[191]. Établis dans le pays et y ayant fait souche, ils n’avaient évidemment rien à refuser au pharaon, alors que ce dernier, en cas de crise, pouvait avoir un besoin vital de certains produits stratégiques. C'est la raison pour laquelle il était important de ne pas dépendre de marchands et d’artisans véritablement étrangers au pays. En temps ordinaire, ces marchands installés en Égypte contribuaient aussi au maintien des relations avec le monde extérieur : ainsi en était-il, du temps d'Amasis, pour les relations avec Chypre soumise (si le tribut était perçu en nature, comme on peut le penser, il se posait un problème de transport, etc.).

On nous permettra de revenir aux Mésaventures d’Ounamon pour illustrer notre propos. Ounamon avait été envoyé par le Premier prophète d’Amon, Hérihor, qui tenait le pouvoir à Thèbes, pour acheter le bois nécessaire à la réparation de la barque du dieu. En cette période de division de l’Égypte, il doit d’abord obtenir à Tanis l’agrément de Smendès et Tentamon, les régents de Basse Égypte. Il y parvient sans difficultés et s’embarque sur un navire phénicien que les régents ont mis à sa disposition (I. 1 sq.). Ses mésaventures avec l'équipage phénicien (1. 10-30), qui le vole et qu’il vole, ne sont d’ailleurs pas sans rappeler celles du “Cretois” de l’Odyssée, 14.287-298, que le capitaine du navire phénicien qui l’a emmené d'Égypte en Phénicie veut ensuite vendre comme esclave, en saisissant ses richesses. Arrivé à Byblos, Ounamon obtient après une longue attente une entrevue avec le prince de la ville. Mais ce dernier se méfie de lui et lui lance (I, 55 sq.) : “Et où est-il le navire en bois de sapin que t’a donné Smendès ? Où est son équipage de Syriens ? Ne t'a-t-il pas remis à ce capitaine étranger dans l’intention qu’il te tue et qu’on te jette à la mer ?...” La réponse d'Ounamon met bien en lumière la manière dont l’Égypte considérait ceux qu’elle prenait à son service : “Mais n’est-ce pas un navire égyptien ? Ils forment bien un équipage égyptien ceux qui rament pour le compte de Smendès. Il n'a pas d’équipage syrien”. Pour Ounamon, l’équipage est donc juridiquement égyptien dans la mesure où le navire voyage pour le compte de Smendès[192]. Cet argument ne convainc guère le prince de Byblos, mais ce qui importe pour nous est de comprendre que ce sont des raisons au fond identiques qui font que, quelques siècles plus tard, les résidents grecs de Naucratis relevaient de la souveraineté égyptienne. Quant au Phénicien Ouerkatel auquel le papyrus fait allusion peu après (2, 1), et qui était manifestement un commerçant installé à Tanis avec le rôle d’intermédiaire pour les marchands sidoniens[193], il évoque irrésistiblement lui aussi la situation des Naucratites. Faute de pouvoir trouver en elle-même, du fait d’une structure économique et sociale totalement rigide, les moyens de pouvoir à certains besoins spécifiques, comme, de plus en plus, la guerre et le commerce extérieur, l’Égypte “importait” pour répondre à ces exigences des communautés étrangères de mercenaires, commerçants et artisans. Ces derniers, tout en relevant juridiquement de la souveraineté égyptienne, vivaient en surimposition dans un milieu indigène qui, de son côté, restait pour l’essentiel semblable à lui-même à travers les siècles. Ce qui était déjà valable, dans une certaine mesure, sous le Nouvel Empire, l’était bien davantage quelques siècles plus tard, aux époques archaïque et classique de notre chronologie du monde hellénique.

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