Épilogue

Nous sommes restés une semaine de plus sur l’île de Great Barrier, franchement moins mouvementée que la première — ça commençait à faire beaucoup pour un pays soi-disant parmi les plus paisibles du monde…

On a changé les plâtres de maman : les nouveaux, en résine, lui ont permis de bouger un peu mieux, puis de faire quelques pas. Elle pourrait bientôt prendre l’avion.

Comme c’était une femme têtue, elle a profité de la présence de son amoureux transi pour boucler son dossier : elle dictait, mon père tapait sur l’ordinateur, si bien qu’en quatre jours ils ont achevé le travail et envoyé la demande de sauvegarde du récif à l’Organisation.

De son côté, le lieutenant Cooper a arrêté les premiers responsables : huit personnes travaillant pour le compte de la multinationale et de la banque d’affaires ont été mises en détention provisoire, et leur château de cartes a commencé à s’écrouler. D’autres arrestations suivraient…

Les bonnes nouvelles n’arrivant jamais seules, le jour de Noël, nous avons appris via l’Organisation que la barrière de corail serait sauvée, avec une clause spéciale à l’attention des Maoris lésés : ils pourraient récupérer un de leurs anciens territoires sacrés, près de la réserve de kauri où le sculpteur s’était retiré, et retrouveraient bien sûr leurs droits de pêche sur le site.

À cette annonce, le visage austère de Pita Witkaire s’est transformé ; je me suis même demandé un instant s’il n’allait pas se mettre à pleurer. Je n’étais pas au bout de mes surprises…

En attendant les pièces nécessaires à la réparation du Zodiac du vieux Bill, Pita a été chargé de nous procurer un bateau et de nous faire découvrir Great Barrier. Trouver une embarcation n’a pas posé de problème puisque le Maori avait des amis sur l’île, qui ont prêté un petit bateau à moteur…

Le matin de Noël, Pita m’a regardée d’un drôle d’œil derrière ses tatouages, et m’a dit :

Do you want to see them ?

Si je voulais les voir ? Qui ça ?

On a filé vers le large, contourné la pointe de la baie sous un chaud soleil, et Pita a stoppé l’embarcation en pleine mer. Ça secouait pas mal avec la houle. Je n’étais pas très rassurée. L’île paraissait toute petite dans la brume de chaleur. On a attendu un moment, en silence, quand le Maori s’est penché près de la coque : ils arrivaient.

Je me suis penchée à mon tour. Deux éclaireurs venaient de passer sous le bateau, deux grands dauphins gris au ventre blanc… Pita a remis les gaz, le visage illuminé. C’était la première fois que je le voyais sourire : on en aurait presque oublié ses terribles tatouages. Ça a été alors à mon tour de m’ébahir : la horde passait non loin, bondissant dans les flots.

Ils n’étaient pas dix mais cent, deux cents, des centaines de dauphins qui jaillissaient à toute allure, seuls ou en couple, sautant, cabriolant, avec cet étrange sourire et leurs grands yeux joyeux qui semblaient nous regarder de travers : j’en avais le tournis !

Le guerrier maori que j’avais tant craint m’a offert, ce jour-là, le plus beau cadeau de Noël de ma vie…

La veille de notre départ, Pita nous a fait une dernière surprise : il est venu à la cabane avec trois de ses amis maoris et a exécuté pour nous le haka, la danse de guerre que j’avais entrevue dans la forêt.

Les yeux des Maoris étaient aussi terrifiants qu’au premier jour mais, une fois la danse achevée, ils souriaient comme des soleils.

Jonah Tamu sous les verrous, et en accord avec la communauté maorie, ce serait lui, Pita Witkaire, le nouveau chef de la tribu Ngati. J’étais bien contente et je n’étais pas la seule : même Tobby n’avait plus peur, c’est dire.

Le vieux Bill avait passé la matinée à pêcher avec les Maoris, sur son Zodiac enfin remis à flot. En guise de cadeau d’adieu, ils ont posé des paniers d’osier sur la terrasse.

What is it ? ai-je demandé.

Look ![5]

J’ai soulevé le couvercle : agitant leurs longues antennes rouges, des langoustes m’envoyaient des regards langoureux, à vous rendre complètement toc toc…

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