6 La forêt de kauri

Jonah Tamu, le chef maori de l’île, habitait une maison sur pilotis qui donnait sur la baie de Tryphena. À peu près cinq fois plus grande que la cabane louée par ma mère, elle bénéficiait de tout le confort moderne : télévision géante avec écran plat, DVD, parabole, ordinateur dernier cri sur un bureau de ministre ; il y avait aussi un 4 x 4 rutilant et un hors-bord sous le préau. Rien à voir avec les pauvres hères que nous avions croisés au village.

Jonah Tamu nous a reçus dans le salon de sa maison, en tous points splendide, avec sa terrasse en bois de kauri et sa vue imprenable sur la baie… Je m’attendais à un vieil homme un peu farouche, le chef maori s’est avéré au contraire des plus aimables : la soixantaine décontractée, vêtu d’un pantalon et d’une chemise en lin blanc très chic, Tamu nous a invités à le suivre sur la terrasse où sa femme Tara prenait un bain de soleil.

Hi[3] ! a-t-elle fait en nous voyant.

Tara n’était pas une Maorie mais une pakeha pure souche, une grande blonde bronzée qui parlait en hennissant et avait bien trente ans de moins que son mari.

Je ne sais pas pourquoi, mais elle ne m’a pas plu du tout. Faut dire que je ne suis pas très bijoux — Tara en avait trois tonnes à chaque poignet, sans compter les perles d’huîtres à son cou et les lustres pendus à ses oreilles… La blonde s’est levée de son transat avec des gestes compliqués et a jaugé l’inspecteur venu d’Auckland :

— Do you want something to drink ? Something special[4] ?

— No, a répondu Cooper, chaleureux comme une volée de grêle dans la figure.

Tara a souri quand même et, à pas chaloupés, est partie chercher des sodas dans la cuisine. Il y a des gens comme ça, on a toujours l’impression qu’il y a une caméra de cinéma qui les filme…

Cooper a expliqué la situation à Jonah Tamu (la police recherchait un Maori au visage tatoué soupçonné de tentatives de meurtre) mais le chef n’a pas paru surpris outre mesure : si lui avait réussi dans la vie, la plupart des Maoris qui restaient sur l’île étaient selon lui des bons à rien, qui passaient leur temps à boire de la bière et refusaient de travailler. C’est pour ça qu’ils restaient pauvres. Que l’un d’eux soit impliqué dans une affaire de meurtre était la suite logique des choses.

Le chef maori n’avait aucune compassion pour la condition des gens de son village :

They are lazy ! a-t-il lâché comme une évidence.

Des fainéants.

Tamu a pris Kirk à témoin. Gêné, le policier de l’île n’a pas pu nier que les derniers Maoris de Great Barrier étaient presque tous chômeurs, subsistant grâce à la pêche et aux allocations du gouvernement.

Cooper écoutait, énigmatique derrière ses lunettes noires. En me tournant vers la maison, j’ai aperçu Tara devant le miroir du salon, qui se parfumait et arrangeait sa coiffure, un peu nerveuse. Après quoi, elle est revenue vers la terrasse le plus tranquillement du monde servir les rafraîchissements, vaporeuse dans sa robe en voilage.

— Ha ha ha ! a-t-elle ri en servant le lieutenant.

On se demande ce qui l’amusait. Elle n’a pas jeté un regard à Kirk qui, enfoncé dans son siège, faisait pourtant deux fois plus gros que debout.

Visiblement content de lui et de sa situation, Tamu a dit qu’il avait pris sa retraite l’année dernière et quitté son village misérable pour la baie de Tryphena, plus conforme à son standing. Le chef maori avait fait construire sa maison et menait aujourd’hui une retraite paisible auprès de la femme qu’il venait d’épouser. Il ne savait rien de la barrière de corail ni de l’accident d’ULM dont la géographe française avait été victime. Quant à un quelconque Maori au visage tatoué, il a confirmé que, dans leur culture, seuls les chefs avaient le droit de couvrir leur visage de moko et, jusqu’à preuve du contraire, c’était lui le chef.

Oh yes ! renchérit Tara. Hi hi hi !

Sa voix suraiguë a manqué de me vriller les tympans. Avant de prendre congé, Cooper a demandé à Tamu quel métier il exerçait.

— Notaire, a répondu le chef.

Tara est passée sous le nez du lieutenant, des fois qu’il n’aurait pas bien senti son parfum, a écrasé malencontreusement les pieds de Kirk qui tentait de se lever et s’est proposée pour nous raccompagner. Elle a marché devant nous comme sur un fil et a ouvert la porte.

J’ai remarqué alors la statuette de bois accrochée à l’entrée : un tiki maori, semblable à celui que j’avais vu dans le cabanon. Exactement le même !

J’en ai fait part à Cooper, qui a froncé les sourcils.

— Tu es sûre ?

— Une figure grimaçante qui vous tire la langue, ça ne peut pas s’oublier !

Il a questionné Tara mais, comme celle-ci n’y connaissait rien en art maori, il est retourné avec moi jusqu’à la terrasse où son mari achevait son soda.

Tamu a confirmé que la statuette était un tiki de leur tribu, fabriquée en bois de kauri ; on plaçait les tiki à l’entrée des maisons en signe de bienvenue mais aussi, la nuit, pour éloigner les mauvais esprits des forêts… Un certain Witkaire en était le spécialiste sur l’île. C’est aussi lui qui les fabriquait. Aux dernières nouvelles, on le trouvait au village.

Avant de partir, le lieutenant a serré la main que Tara lui tendait :

Bye bye…

Elle s’était fait les cils, qui battaient pavillon papillon, et souriait à s’en gercer les lèvres.

Cooper est parti sans un regard. Il devait préférer sa femme. Je ne sais pas pourquoi je pensais à ça.

— Au fait, je lui ai demandé tandis que nous rejoignions le 4 x 4, par hasard, elle ne serait pas française, votre femme ?

Cooper m’a fusillée derrière ses lunettes noires :

— Pourquoi tu dis ça ?!

Ce n’était pas vraiment une question.

— Ben… comme vous parlez bien français, j’ai pensé que c’était pour ça que vous étiez en Nouvelle-Calédonie… avec elle.

J’en avais trop dit.

— C’est moi ou c’est toi le flic ?

— Bah… heu…

Son visage s’est durci, comme s’il était de pierre.

— Elle est restée là-bas, a-t-il dit enfin… On a divorcé.

— Oh…

— N’en parlons plus, O.K. ?

J’ai secoué la tête, affirmative. Ça expliquait l’humeur sombre du lieutenant — pas pourquoi il gardait son alliance…

Kirk a pris le volant du 4 x 4 ; au moins, il servirait à quelque chose…

— Vous en pensez quoi, du chef maori ? j’ai demandé pour changer de conversation.

— Tu as vu les vêtements de sa femme ?

— Oui. Enfin… pourquoi ?

— Une marque de couturier français. Il y en avait pour au moins trois mille dollars.

— Hum… vous croyez que les autres Maoris sont jaloux de leur argent ?

— Peut-être. En tout cas, si le Maori que tu as surpris dans la forêt vient de se faire tatouer le visage, c’est qu’il revendique le titre de chef. Il n’y a aucun tatoueur à Great Barrier : le Maori sur le cargo revenait d’Auckland. C’est là-bas qu’il a eu ses moko

J’étais d’accord.

Kirk, lui, a ouvert une nouvelle canette de Coca.


De retour au village, les policiers ont posé quelques questions aux Maoris, mais n’ont obtenu que de vagues réponses. L’échoppe de Witkaire, le sculpteur qui fabriquait les tiki, était fermée depuis des semaines, et personne ne savait où il se trouvait.

Si Kirk s’en tenait aux dires des Maoris, Cooper n’était toujours pas satisfait de leurs réponses. D’après lui, le kauri des statuettes était un bois précieux qu’on trouvait jadis dans tout le pays, mais les forêts avaient été à tel point exploitées qu’il n’y en avait plus aujourd’hui que dans certaines réserves.

— Il y en a une à Great Barrier, a-t-il dit. Pas loin d’ici… Allons y faire un tour.

Kirk a suivi les indications de l’officier, qui tenait la carte détaillée de l’île sur ses genoux. La réserve était à quelques kilomètres. On s’est enfoncés sous les ponga qui bordaient la piste, jusqu’à tomber sur une barrière. Un cul-de-sac, au milieu du bush.

— La réserve de kauri s’étend jusqu’à Hot Spring, a dit Cooper.

Les sources chaudes, au milieu de la forêt, aux émanations de soufre qui réchauffaient l’eau s’écoulant des collines…

— Allons-y, a-t-il décrété en poussant la portière du 4 x 4.

Kirk a un peu rechigné — il n’aimait pas marcher. Cooper lui a suggéré de prendre une caisse de Coca-Cola pour tenir le coup, si bien qu’il s’est tu. J’avais envie de rire mais ce n’était pas le moment. Nous avons suivi le sentier qui filait dans le bush et atteint les premiers arbres.

Les kauri avaient l’écorce blanche et douce comme du coton, avec des racines et des troncs énormes qui les envoyaient tanguer vers les cieux. Une nuée d’insectes bourdonnaient à nos trousses. Kirk peinait le long du sentier, son grand mouchoir à la main. Cooper m’a soudain barré le passage.

— Bouge pas, a-t-il murmuré.

Il a fait signe à Kirk de le suivre vers la petite clairière. J’ai alors aperçu le campement installé au pied d’un arbre et les sculptures posées contre les racines. Il y avait plus loin les cendres froides d’un feu, mais aucune présence du fameux Witkaire.

Il faisait moite sous la voûte végétale, les branches des kauri avaient assombri la forêt, on distinguait à peine le soleil. Les deux policiers s’étaient agenouillés : mon cœur a fait un bond quand j’ai vu le fusil à lunette sur le tapis de mousse.

Le sculpteur… C’était lui qui nous avait tiré dessus.

Une peur sourde m’a fait frissonner. J’ai tourné la tête et vu qu’un visage m’observait, au milieu des fougères : un visage tatoué.

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