Pizza d’Italie

C’est à la nuit tombée que le désir monte en moi jusqu’à en devenir obsédant et souverain. Je bascule de l’autre côté, gouverné par des pulsions en souffrance, tout chavire, il faut que je sorte. Je suis de la race de ces grands fauves qui conçoivent le jour comme une longue léthargie avant la bacchanale. Elle ne s’arrêtera qu’aux premières lueurs. J’ai faim…


Je n’ai plus une seule bonne raison de quitter la place d’Italie.

Seulement vingt mètres à faire pour rejoindre le commissariat, rue Coypel, où les autres sont déjà énervés d’avoir affronté les bouchons et toute une série de petits emmerdements matinaux qui, pour un peu, vous cloueraient au lit.

Un boulevard à traverser pour rejoindre la consultation des maladies tropicales, à la Salpêtrière, et raconter mes petits ennuis gastriques à un spécialiste qui me considère comme un précédent médical. Rapport à cette saloperie que j’ai chopée au Mexique, il y a maintenant trois ans.

Après ce qui m’est arrivé là-bas, j’ai juré de ne plus quitter la métropole. J’ai acheté, vers Biarritz, un petit truc où je me repose en me nourrissant du potager de la ferme voisine. Le train pour Biarritz n’est pas loin non plus, à Austerlitz. C’est sûrement ce qui m’a poussé à ne pas acheter en Bretagne.

Si je remonte à plus loin, je dirais que mes deux années de droit, j’ai préféré les faire à Tolbiac, même si tout le monde disait que rien ne valait Assas. Tout ça pour dire que si je suis né à la Butte-aux-Cailles, ce n’est sûrement pas un hasard.

Je ne sais toujours pas pourquoi j’ai fait cette escapade au Mexique. Et je n’ai pas fini de la payer. La maladie que j’ai dans les tripes et qui porte un nom invraisemblable est totalement incurable. Pas mortelle, d’accord, mais on vit à jamais avec un ennemi dans le ventre qui vous mord à la première goutte d’huile. Ce serait comme une espèce de fœtus démoniaque qui vous habite jusqu’à la mort et dont la seule activité quotidienne est d’annexer l’estomac pour faire de la place.

— Café, Largilière ?

— Non merci, patron.

Il va savourer son double-express bien serré, sous mes yeux. Le patron n’a pas encore compris à quel point le café est un liquide gras pour mon intérieur. Personne ne s’en doute, personne ne me prend au sérieux. Tout le monde pense, dans ce commissariat, que je mange du riz complet par conviction ésotérique.

— On n’a jamais vu un flic aussi casanier que vous, Largilière. J’ai une affaire en or à vous proposer. Je suppose que ça ne vous effraie pas de tourner en orbite autour de la place d’Italie pendant les semaines à venir ?

— Non.

Je n’ai même pas besoin de tourner autour, vu que je la surplombe de mon quatrième étage. Dès le réveil, je vérifie qu’elle est toujours là.

— Dites, Largilière, est-ce que vous vous êtes déjà fait servir une pizza à domicile ? Vous savez, ces boîtes où on téléphone et qui livrent en trente minutes.

Si je connais ? C’est la grande folie des collègues. Donc forcément ma hantise. Ces cons-là sont pendus au téléphone dès onze heures, qu’ils tapent un rapport, interrogent un client ou attendent la relève, on ne peut plus les croiser sans un triangle visqueux et nauséabond qui leur glisse des lèvres. Ça change du sandwich et de la Kro, ils disent. Tous, ils ont boycotté le café d’en bas, et depuis ça pue le gratin de mozzarella et le pepperoni gluant. Avant ils faisaient gaffe en me voyant ; maintenant je retrouve des étuis en carton jusque dans ma corbeille d’où émanent d’atroces remugles. La semaine dernière j’ai cru vomir en ouvrant un tiroir. Le patron sait tout ça, mais ne perd jamais une occasion de me taquiner.

— Mercredi matin on retrouve le cadavre d’un livreur de pizzas dans le petit square de la place d’Italie, au bord de la pièce d’eau.

— Vous voulez dire dans la place ?

— Oui, ces gars-là conduisent comme des dingues pour livrer à temps, sinon ils sont pénalisés. Au début on a pensé que le môme avait pris le trottoir pour griller les feux, qu’il s’était foutu la gueule par terre et qu’il était tombé foudroyé, dans le square, d’une commotion cérébrale.

— Et alors ?

— Et alors la thèse de l’accident est parfaitement exclue depuis ce matin. On a retrouvé un second cadavre de livreur, rue Bobillot, pas loin de sa mobylette, toujours sans la moindre contusion apparente. On attend les résultats du légiste dans la matinée. Une copie des rapports est sur votre bureau, vous passez me voir ce soir.

Il est parti en trombe sans finir son café dont les senteurs exotiques m’ont agréablement agacé les narines.

Les gars du bureau se seraient passé le mot, ça ne m’aurait pas étonné plus que ça ; dès que je suis sorti de chez le patron, l’hystérie avait gagné les collègues :

— Hé Dédé, tu la veux à quoi, ce matin ?

— Double fromage, avec un côté oignon et un côté chorizo.

— Et moi, câpres et anchois, dis-leur de pas oublier l’huile piquante.

Durieux, qui passait les commandes au téléphone, n’a pas eu la décence de baisser d’un ton quand il m’a vu. Pour lui, je suis un handicapé du bide. Le pauvre type qu’a pas droit au bonheur prandial. J’ai failli lui dire que ses pizzas, elles arriveraient peut-être jamais, vu la malédiction qui s’abat sur les livreurs.

Il a fallu laisser passer le coup de feu de midi avant qu’un responsable de chez Rapid’za, rue de Tolbiac, ne daigne me répondre. Pour patienter, j’ai fait un saut, quai de la Rapée, à l’institut médico-légal. À chaque fois que j’y vais, je me félicite de le savoir si proche, avec juste le pont d’Austerlitz à traverser.

— Rien pour l’instant, Largilière.

— Vous aviez promis dans la matinée…

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Arrêt du cœur ? Ça vous suffira ? Non ? Alors laissez-moi bosser, parce que des motocyclistes dans la force de l’âge qui n’ont pas une seule ecchymose, pas la moindre petite plaie, rien du tout, c’est pas vraiment des cadeaux. Repassez dans la soirée.

— On peut les voir ?

Ça étonne toujours le légiste, quand je demande ça ; parce que les autres, ça leur coupe la faim. Quand ils voient des abats, des viscères, ils font des associations avec des trucs en sauce, ça leur donne la nausée. Moi, je suis toujours curieux de savoir ce que les gens ont dans le ventre. Peut-être pour comprendre ce qui déconne dans le mien.

En remontant le boulevard, j’ai relu les rapports en m’appuyant parfois aux pylônes du métro aérien qui grondait au-dessus de ma tête. La première victime travaillait chez Rapid’za, la seconde pour Pizza 30’. Les deux boîtes sont voisines et couvrent le même territoire, tout le treizième et une petite partie du cinquième. Évidemment, la première hypothèse qui m’a traversé l’esprit, c’est la guerre des gangs. La conquête du monopole de la pizza qui a dégénéré. On n’a rien vu de tel depuis la prohibition, j’ai pensé.

Quinze mobylettes garées devant chez Rapid’za, toutes équipées d’un petit coffret antichoc isotherme. Des gars en combinaison rouge s’essuient le front sans enlever leur casque. Le chef de secteur m’a emmené dans un recoin discret quand j’ai montré ma carte de flic.

— Je ne tiens plus mes gars, depuis cette histoire…

— Vous avez des ennemis ? Pizza 30’ ?

— C’est des concurrents, d’accord, mais y a de la place pour tout le monde. C’est vrai qu’on fait des meilleurs chiffres que Fissa Couscous, et Speed Burger, mais c’est pas une raison. China Express marche bien aussi, mais les gens préfèrent la pizza, qu’est-ce que vous voulez…

— Personne n’aurait intérêt à vous couler ?

— Si. Cherchez pas du côté de la restauration à domicile, inspecteur. Regardez plutôt vers les sédentaires, si je suis bien clair… Les pizzérias. Rien que sur les Gobelins, y en a déjà une bonne dizaine qui pleurent misère depuis qu’on s’est implantés…

Un gosse nous a débusqués. Il venait de se faire engueuler par un client à cause d’une erreur de garniture. J’ai repensé à ses deux collègues étendus dans le frigo. En voyant qu’il me filait discrètement, j’ai fait quelques pas vers le boulevard de la Gare. Il n’a osé m’accoster qu’à Chevaleret.

— Hep, inspecteur, je voulais juste vous dire qu’on s’est tous mobilisés pour retrouver ce salaud-là. Vous pouvez compter sur nous. On bouge vite.

— Un peu trop vite, même. Vous n’imaginez pas le nombre de plaintes qu’on reçoit chaque jour à cause de vous. Les piétons, les automobilistes…

— Trente minutes, inspecteur ! Vous croyez qu’on a le temps de faire un constat ? C’est pas notre faute… Vous savez en combien de temps refroidit une pizza ?

— Ça vaut la peine de risquer sa vie ?

Son œil s’est mis à pétiller, un sourire pervers l’a fait vieillir de dix ans.

— Oui. Ça vaut la peine… Vous savez, je suis bardé de diplômes, et j’ai tout largué pour ce foutu job… C’est pire qu’une dope. Nous sommes les seigneurs de la route. Je ne connais rien de meilleur que de livrer une minute avant l’expiration du délai. Chaque course se présente comme un défi, chaque pizza tiède comme une défaite. Et les deux livreurs morts sont nos premiers martyrs…

Il a regardé sa montre.

— Bon, faut que je fonce. J’ai encore sept minutes pour le 3, rue de Patay. On l’aura, ce salaud, inspecteur. Avec ou sans vous.

Il a fait hurler sa bécane et l’a cabrée pour faire demi-tour. En trente secondes, il n’était plus qu’un petit point rouge slalomant entre les klaxons.


C’est l’heure… L’heure où le monde se partage en proies et en prédateurs. Avant même la faim, c’est l’instinct du chasseur qui fait réagir le reptile. J’ai vérifié mon arme une dernière fois avant de sortir. Je retrouve le bruit et l’odeur du dehors, la nuit n’en finit plus de tomber. Mes proies favorites s’affolent et se bousculent déjà, toutes plus sauvages et fébriles. Véloces, ces petites folles… Il ne suffit pas de les guetter, de les repérer aux endroits stratégiques où elles consentent à figer, un instant, leur course. Si je rate cette seconde-là, il me faudra les cueillir dans leur élan, calculer leur trajectoire en fonction de la vitesse de mes projectiles. Pas faciles à traquer, les garces… Elles sont folles, imprévisibles, et capables de réactions inconsidérées qui bravent la plus élémentaire logique. Il faut compter avec ça. Je me poste à l’endroit habituel là où elles aiment bifurquer avant de virer vers leur destination définitive.


On m’a fourni les adresses des dernières commandes des deux victimes. Le premier a été abattu avant de livrer au 12, rue Croulebarbe, à 22 heures 15, dernière limite. Le second allait déposer sa pizza au 6, boulevard Arago, quand il a reçu le coup fatal, le lendemain même heure. Les deux avaient leur fric en poche quand on les a retrouvés. Dans la soirée, je suis repassé au commissariat. Le patron était déjà parti. En revanche, le légiste tenait absolument à me voir, quelle que soit l’heure. J’ai foncé à l’institut où il m’attendait devant une salade niçoise qu’un de ces gars en mobylette venait juste de lui livrer.

— Ça vaut quoi, les salades à domicile ?

— C’est la première fois que j’essaie. J’aurais préféré me la faire moi-même si je n’étais pas bloqué ici à vous attendre, Largilière. J’en ai pris une double, ça vous tente ?

Avec plaisir, la seule chose que j’ai ingurgitée aujourd’hui étant un petit bol de carottes râpées chez un traiteur chinois. Il m’a installé devant un petit set en plastique et a partagé équitablement les poivrons. Je lui ai laissé le thon et les oignons.

— Dites, inspecteur, vous avez déjà entendu parler du curare ?

— Le poison paralysant ?

— Oui, celui des Indiens d’Amazonie. À certaines doses on en tire des anesthésiants. Eh bien, imaginez un poison qui soit vingt fois plus violent que le curare. Paralysie du cœur en deux secondes.

— Ça existe ?

— Oui, ça s’appelle la tétratoxine. On l’extrait d’un poisson japonais appelé fugu et dont l’importation est totalement interdite en France. Les Japs en sont fous.

Il dit ça à un type qui a déjà du mal à digérer la sole en papillotes.

— Mais le poison que j’ai prélevé chez les deux jeunes est un pur produit de synthèse. Je ne savais pas qu’on en fabriquait.

— L’arme du crime ?

— Piqûre. Une sarbacane, je pense. Je n’ai pas retrouvé les aiguilles.

— Vous plaisantez ou quoi ?

Il s’est marré.

— Pour vous, c’est du gâteau, inspecteur ! Le tueur ne peut être qu’un chasseur jivaro doublé d’un redoutable chimiste. Ça doit pas courir les rues, dans le treizième arrondissement…

Je l’ai quitté et suis rentré chez moi tout en sachant que le sommeil ne viendrait pas vite. J’ai vu un livreur en rouge débouler dans la contre-allée réservée aux bus. Après ce que venait de me dire le légiste, je n’ai pas pu m’empêcher de le prendre pour une cible mouvante. Évidente. Tentante. L’idée du chasseur m’est revenue en mémoire. En la regardant de ma fenêtre, la place d’Italie m’est apparue comme une jungle touffue toute pleine de dangers exotiques, et j’ai eu la certitude qu’il allait remettre ça très vite.


L’oasis est déserte, comme tous les soirs… Je trempe mon visage dans l’eau et attends un instant que la douceur du soir vienne le sécher… Posté plein sud : c’est par là qu’elles arrivent, il suffit d’attendre. Personne ne peut me voir derrière les buissons qui cachent la place entière à tous ceux qui la contournent. J’aime ce poste d’observation. Hier, pas plus de dix minutes pour en voir surgir une, bien rouge, vrombissante et sauvage. Mes proies se partagent en deux espèces, les rouges et les vertes. Les rouges sont en général bien meilleures. L’avantage, c’est qu’on les repère de loin, ces petites imprudentes… J’ai faim.

Tiens, qu’est-ce que je disais… En voilà une…


— Réveillez-vous, Largilière. Approchez-vous de votre balcon.

Le patron a raccroché tout de suite. J’ai obéi sans comprendre. En bas, dans la pénombre, j’ai vu des gyrophares, des blouses, et le patron, le nez en l’air, me faisant signe de descendre d’un petit geste méprisant. À demi inconscient, j’ai pris la peine de m’habiller. J’ai oublié les pantoufles, et le patron a fait semblant de rien. Le corps du gosse émergeait d’un buisson, le visage fracassé et encore sanguinolent.

— Il a changé de méthode, il a dit. On a affaire à un sadique. Regardez-moi ce travail…

— Non, c’est pas le genre du chasseur. Le môme a du se blesser dans la chute après avoir reçu l’aiguille.

— Dites donc, Largilière… Vous dormez debout ? À moins que vous me cachiez un certain nombre d’éléments.

— Curare. Le légiste devait vous faire parvenir le rapport.

— Vous vous prenez pour Tintin, Largilière ? Un psychopathe que vous êtes chargé de me trouver vient de buter quelqu’un sous vos fenêtres pendant que vous dormiez, et tout ce que vous savez dire, c’est : curare. C’est votre estomac qui vous monte à la tête ?

L’idée m’est venue juste quand il a dit ça.

— Est-ce qu’on a retrouvé la pizza ?

— Hein ?

— La pizza… Il l’avait livrée ou pas ?

— Oui, on a vérifié, il rentrait chez Rapid’za pour rendre sa caisse. Vous avez une idée, Largilière ?

L’ambulance a emmené le corps.

— Non, pas pour l’instant… Mais on a tout intérêt à patrouiller dans le secteur le reste de la nuit…

Il allait me demander pourquoi, quand un appel radio l’a interrompu. On venait de retrouver le corps d’un gosse de chez Pizza 30’, à deux pas du square Jeanne-d’Arc.


Il est tard. Il faut que je rentre. Le contretemps de ce début de soirée n’a fait qu’enflammer mon appétit. Il est rare que je me trompe, je sais bien faire la différence entre les vides et les pleines… Mais pour celle-là, j’aurais pourtant juré… Son orientation, sa vitesse… Je n’aime pas tuer inutilement. Demain je ferai plus attention.


— Ce n’est pas un assassin, patron. C’est juste un gars qui tue pour se nourrir.

Le patron m’a flanqué d’un coéquipier. Le genre de gars qui bouffe des frites dans la voiture et qui me prend pour un cave quand je commande un Perrier. Moi aussi j’aimerais boire du dur, certains soirs.

— Je ne comprends pas ce que vous dites, Largilière.

Moi non plus. Mais je ne peux plus me défaire de cette idée. Les intuitions de flic, c’est comme les blagues, faut être sûr de la chute sinon on fait un flop. Et pour l’instant, tout ça ressemble à une blague. Devant mes hésitations, l’inspecteur Durieux a décidé de prendre les choses en main.

— Laissez-moi une semaine et je vous le retrouve, vot’ dingue.

J’imagine ses méthodes, trente flics en faction autour de la place d’Italie après 22 heures, quatre fusils à lunette perchés sur les toits et quelques grenades quadrillées au cas où. Ce serait le fantasme de sa carrière, faire exploser la tête d’un vrai serial killer comme on n’en rencontre jamais dans une vie de flic. Un rêve.

— On a affaire à un chasseur, j’ai dit, c’est pas plus compliqué. S’il a récidivé, la nuit dernière, c’est que sa première victime rentrait à vide. Vous ne soupçonnez pas ce dont est capable un gars qui pense avec son estomac.

Le patron et Durieux se sont regardés. J’ai senti un glissement. Une petite fissure qui ne demandait qu’à s’ouvrir en crevasse. J’ai pourtant insisté.

— Réfléchissez avant de sortir la cavalerie. Qu’est-ce que fait un chasseur quand on balise son territoire ? Il l’agrandit, il s’exile. On a tout intérêt à le garder parmi nous.

Ça ne les a pas convaincus, surtout le patron qui a dit, gêné :

— Largilière… L’inspecteur Durieux a une piste sérieuse. Il préfère travailler avec son équipier habituel, qui vient juste de rentrer de vacances. Si vous en profitiez pour en prendre un peu. Quelques jours.

J’ai haussé les épaules.


Les petites friandises se font plus rares depuis que j’ai dû quitter mon vivier, mais qu’importe… J’en ai trouvé tant d’autres. Je viens d’en rater deux, un peu trop exposées, et trop lentes pour avoir encore leur précieux nectar. Depuis que je ne peux plus me fier à leur direction, il ne me reste que leur vitesse et les risques qu’elles prennent, pour déterminer si elles sortent ou rentrent au nid.

Tiens, la voilà, une belle verte… Elle va s’arrêter un petit instant, je le devine à son vrombissement qui décroît à mesure qu’elle se rapproche de moi. J’ajuste le tir… Je vise dans le vert… Au petit bonheur.

Arrive le moment le plus délicieux. La découverte… La surprise… Regardez-moi ça ! Une vraie fête ! Bien chaude… Une méga quatre/cinq personnes avec huit garnitures : olives, bœuf épicé, thon, champignons, anchois, câpres, fruits de mer, et ce que je préfère par-dessus tout : double mozzarella. On n’en rencontre pas tous les jours, des comme ça… C’est le rêve doré de tout chasseur de pizza… Un trophée… Je ne sais plus par quel bout l’entamer… C’est la récompense de toutes ces soirées de veille, de mes longues marches nocturnes avec la faim au ventre, de mes heures d’immobilité, d’attente et d’espoir. Ma solitude. C’est dans ces moments de grâce que je me rends hommage pour tous les risques encourus.


Non, je n’ai pas eu le cœur de partir à Biarritz. Malgré les encouragements unanimes de la maison. Depuis huit jours, Durieux et son pote ont pris les choses en main. Je les regarde s’égarer, de loin. On a retrouvé des cadavres de livreurs un peu partout dans Paris, square Montholon, parc Montsouris, jardin du Palais-Royal. Il change de quartier tous les soirs. Jamais on ne retrouve la pizza. Mais ça, tout le monde s’en fout. Durieux est sûr de sa piste, il refuse de m’en parler et me renvoie à mes rapports et à toutes les paperasses qu’on veut bien me laisser, pour m’occuper. Durieux ne dort plus. Durieux ne mange plus de pizza. Le patron a fermé les yeux sur la milice que les livreurs ont formée. Ils organisent des chasses à l’homme en jouant avec leur roulement. Les mômes sont dans le vrai. Même s’ils n’arriveront jamais à rien.

Je m’apprêtais à soigner ma maladie avec un Tupperware de concombres quand Durieux et son pote sont entrés dans le commissariat en bousculant ce drôle de petit bonhomme qui claudiquait avec le plus mauvais déhanchement qu’il m’ait été donné de voir. Ils l’ont fait asseoir de force en face de moi, sans enlever les menottes qui le forçaient à cambrer le dos et rendaient sa silhouette encore plus difforme.

— Largilière ! Tu prends sa déposition pendant qu’on le cuisine, a ri Durieux. On n’a pas les mains libres.

J’ai obéi. Intrigué. Et n’ai pas eu à attendre longtemps, le pauvre gars a avoué tout de suite. Il a tout balancé, d’un coup, en commençant par le début.

L’accident.

L’avenue des Gobelins qu’il traversait, il y a deux mois, la mobylette qui surgit à contresens, le clash, le gars en combinaison rouge qui s’est sauvé en le laissant gémir à terre, l’hôpital, l’opération, la convalescence où il a appris à marcher autrement. Et tout le reste, le désir de vengeance, les livreurs qu’il a traqués, le soir, une batte de baseball en main. Jusqu’à ce que la nouvelle milice de chez Rapid’za le retrouve cet après-midi en train de s’acharner sur l’un des leurs.

Je continuais à taper les soi-disant aveux sans perdre des yeux Durieux, qui arborait son sourire stupide. Le seul qu’on lui connaisse.

— Mon pauvre Durieux, va… Il est beau, ton psychokiller… Demande-lui combien il en a tué…

L’éclopé a relevé la tête d’un coup.

— … Tué…?


Hier j’ai eu la plus grande surprise de la semaine : la pizza aux quatre fromages. Gorgonzola, parmesan, provolone, mozzarella. Le hasard… Ça m’a consolé de celle de la veille, avec juste de la tomate et un œuf dessus. Une misère… Ça fait partie des lois, on ne sait jamais sur quoi on va tomber, cela rend la chasse encore plus passionnante.


Le suspect était sous les verrous depuis deux heures seulement quand le chasseur a remis ça. Le patron m’a fait venir dans son bureau. Seul.

— Je suis dans la panade, Largilière. On s’inquiète, en haut lieu… C’est le chasseur ou moi.

— Autrement dit ?…

— Vous avez carte blanche. Mais faites vite.

— Vous débarquez Durieux et ses cow-boys. Et vous arrêtez de patrouiller sur la place d’Italie dès ce soir. Il faut aussi négocier avec la direction de Rapid’za et ses concurrents pour qu’ils suspendent pendant trois jours toute activité, hormis dans le treizième arrondissement.

— Je m’en occupe.

Je suis rentré chez moi pour n’en sortir que le lendemain à la tombée du jour.

Pour piéger un chasseur, il faut une proie. Je ne me sentais pas le courage de chevaucher une mobylette en combinaison rouge en attendant de recevoir un dard dans l’oreille. J’ai passé la soirée rivé à ma fenêtre en sachant que le chasseur de pizzas ne se hasarderait pas dans le quartier avant le lendemain. Il allait bien devoir revenir ici, là, en bas, dans cette pizza géante qui annonce l’Italie.


J’ai marché longtemps, partout, fou de rage et de faim. Pour rentrer bredouille, humilié, avec une crampe à l’estomac, une douleur inconnue et tenace. J’ai bien failli ressortir pour capturer n’importe quoi, un hamburger, une salade, mais à force de volonté j’ai su résister à ces indignes déviances. Comment aurais-je pu me douter d’une telle migration ? Sélection naturelle des espèces ? Exode ? Tout marchait si bien il y a quelques jours encore. La faim m’empêche d’y voir clair.


22 h 30. Les consignes ont été respectées, pas le moindre flic autour de moi, pas même de clodo pour venir me déranger dans les préparatifs. Je suis seul, enfin, avec mon barda étalé près du jet d’eau. La bouteille de gaz que j’ai reliée au petit four qui traînait dans la cave d’un voisin de palier.

Qu’est-ce que c’est, une pizza ? Rien de plus qu’une couche de pâte qu’on essaie de rendre à peu près circulaire, avec, par-dessus, un mélange de trucs disparates jetés sans ordre précis en commençant par la sauce et en terminant par le fromage. Une espèce de tartine garnie et gratinée. Et pour ça, on peut tuer…


Ce soir il a bien fallu que je me rabatte dans mes quartiers. J’ai trop faim pour imaginer une stratégie, la première qui passe sera pour moi, quitte à pister à découvert. On ne m’empêchera plus longtemps de…

Cette odeur…?

Elle vient de la pièce d’eau…


Bon d’accord, je n’y suis pas allé de main morte sur la garniture. J’ai voulu mettre toutes les chances de mon côté. Des bouts de choses, immondes… grasses et obscènes : des tranches de chorizo, des morceaux de merguez, des pepperonis, de la viande hachée, avec du jambon et un tas d’autres garnitures. Une bonne nappe d’huile, sans oublier le fromage qui scelle le tout sous une toile d’araignée blanchâtre. Vu la taille du four, je n’ai pu en faire une aussi grosse que j’aurais voulu. Mais la mienne vaut bien toutes celles qui garnissent les terrasses de l’avenue des Gobelins.

Brusquement, ça s’est mis à sentir l’Italie, même si je n’y suis jamais allé. J’ai eu l’impression que la soirée allait s’éterniser et que l’été serait chaud. Quelque chose s’est passé dans mon estomac, un phénomène inconnu que je n’ai pas eu le temps de fouiller, à cause de cette présence que j’ai sentie dans mon dos. Je n’ai pas vraiment eu peur, j’ai juste levé les yeux de ma pizza pour les laisser traîner par-dessus mon épaule. J’ai cherché quelque chose à dire pour donner le change et n’ai trouvé que :

— Bonsoir…

Il n’a pas répondu et s’est juste déplacé pour me voir de face. L’image du chasseur était si bien ancrée en moi que je m’attendais à trouver un gros bonhomme en treillis beige avec un Stetson à large bord et tout un arsenal autour de la ceinture. Je n’ai vu qu’une silhouette chafouine engoncée dans une veste bleue et un jean un peu dégueulasse. Je lui aurais dit de passer son chemin s’il n’avait eu ce regard éberlué et ardent à la fois, hésitant entre la pizza et moi. J’ai répété mon bonsoir, il a maintenu son silence. Il fallait que je parle.

— Vous aimez la pizza…? Ça vous dirait de la partager avec moi…? Je sais qu’on en trouve partout, de nos jours… Dans les restaurants, dans les supermarchés…

Depuis le début j’avais l’intime conviction qu’il ne me tuerait pas si je la lui servais sur un plateau.

Conviction qui s’est sérieusement émoussée quand il a sorti ce petit cylindre dans lequel il a introduit avec méthode une invisible et vénéneuse petite chose. Il l’a pointée vers moi. L’odeur de la pizza semblait lui procurer un étrange bonheur physique.

— Nous n’allons pas la partager, il a dit. Je sais ce que c’est… La faim… La vraie faim… Allez… Mangez…

Je n’ai pas compris tout de suite. En tremblant, j’ai sorti la pizza qui crépitait de partout, brûlante, rouge, blanche et brune, ruisselante de graisse, chargée d’épices et de senteurs oubliées depuis des lustres. Quand mes doigts ont détaché un morceau, quelques gouttes d’huile ont glissé sur ma chemise. J’ai réprimé un haut-le-cœur.

En fermant les yeux j’ai mordu dans la pâte chaude et tendre, le sel d’un anchois m’a piqué le palais. En mâchant un peu j’ai goûté à une explosion de saveurs insoupçonnables et riches, offertes à mes papilles qui semblaient renaître à chaque bouchée. La faim… J’ai eu faim de tout ça, une faim pornographique, j’ai avalé avec violence et bonheur en craignant de ne pouvoir assouvir cette jouissance jusqu’au bout.

Le chasseur a baissé sa sarbacane et m’a regardé d’un air complice.

— C’est bien, hein ?

— Oui, j’ai dit.

Mais juste à cette seconde j’ai senti une contraction au plus profond de mon estomac. Les choses sont devenues moins nettes. J’ai cligné des yeux…

J’ai pourtant vu cette horde de gosses, toutes ces silhouettes rouges et vertes nous entourer en quelques secondes. Le chasseur n’a pas eu le temps de réagir et a disparu sous la meute en hurlant à l’agonie.

Et moi, j’ai revu en un flash tout ce que j’avais oublié. J’ai fait le tour de la place, des yeux, en souriant.

Puis j’ai titubé vers le jet d’eau pour tenter d’éteindre le feu dans mes tripes.

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