Suite logique

Je hais les tests d’intelligence.

Et quand je dis je hais, je n’encourage personne à me forcer à le prouver. Test et intelligence, je ne supporte pas la collision de ces deux mots. S’il y a quelque chose que j’exècre plus encore, c’est l’individu qui vous en fait passer un avec le sadisme bienveillant de celui qui connaît la réponse. Ça crée chez moi un besoin de lui faire exploser la gueule à coups de talon, histoire de dérégler un peu une tête qui pense si bien.

Quand j’étais môme, déjà, le médecin avait insisté pour qu’on m’interdise de jouer aux échecs. Ce brave toubib soignait aussi les voisins, et surtout le petit Gilles, qui m’avait appris ce jeu du diable. La petite ordure avait le mat arrogant, et le toubib n’a rien pu faire pour enrayer l’hémorragie qui lui faisait pisser la tête, il a juste téléphoné au SAMU, que j’ai vu repartir en trombe avec un sentiment d’apaisement et de calme retrouvé. Alors j’ai cessé de jouer. Je n’aime pas la violence.

Six ans plus tard, il y a eu ce petit sourire en coin de la prof de math pendant que j’étais au tableau. Elle a dit : a2 — b2 = ???? On va pas y passer la nuit ! Plus il y a de carrés et moins ça tourne rond dans votre petite tête, mon p’tit Cantelaube… Fou rire de la classe, juste au moment où j’allais écrire la réponse. Jamais elle n’a pu prouver que c’était moi qui avais bousillé sa bagnole avec une clé à molette, mais je me suis débrouillé pour le lui faire savoir.

Ensuite ça a été le tour de ce jeune con de bidasse chargé de faire passer les tests aux appelés. Il m’avait montré un panneau avec trois dessins : un footballeur, un maçon, un épicier. La question était : il se sert d’un ballon, lequel ? Jusque-là, pas de problème, mais ça s’est corsé pas longtemps après avec 2. 4. 12. 23… quel nombre continue la série ? J’aurais pu trouver si le gars n’avait pas regardé ostensiblement son chrono, l’air de dire : « Encore trente secondes et tu vas finir comme nettoyeur de chiottes dans la 3e division blindée de Montbéliard. » Pendant ces trente secondes-là, je me suis vu lui faire avaler le chrono à grands coups de poing dans la gorge. Mais c’est peut-être la première fois de ma vie que le bon sens a pris le pas sur mes pulsions destructrices, je suis ressorti de son bureau avec une note minable et l’intime conviction d’avoir frôlé le bataillon disciplinaire. Le soir même, je l’ai cherché dans tous les recoins de la caserne. Sans le trouver, hélas.

Ensuite, pas grand-chose. Des jobs auxquels je n’ai jamais postulé à cause de ces foutus tests. Toujours le maximum à l’écrit et des crises de rage contenue pendant les oraux. Il y a un tas de choses auxquelles j’ai dû renoncer. Je sais, c’est absurde, mais c’est comme ça. Alors j’ai suivi un stage de formation en informatique et j’ai trouvé un boulot où, à la longue, j’ai prouvé mes compétences.

À part ça, je suis un gars plutôt gentil, même un peu effacé, le genre timide qui baisse les yeux.

Tout ça se serait calmé, avec le temps. Parce que ce genre d’épreuve neuronale, ces hit-parades des Q.I., après un certain âge, tout le monde s’en fout, et rares sont les occasions de s’y plier. Je pensais bien ne plus avoir à subir ce genre de torture.

J’en avais oublié cette maladie. D’ailleurs, j’avais tout oublié le soir où j’ai croisé Marie. Une rencontre dans un couloir de bureau. Des sourires. Tout de suite ça a battu fort, là-dedans… Une amourette qui se transforme, quelques jours plus tard, en une absolue certitude, celle de vouloir attendre la fin du monde à ses côtés, de la voir s’amuser pour un rien, de régresser avec elle jusqu’à l’enfance et de la regarder vieillir en admirant ses rides. Marie…

Je n’ai même pas eu envie de la conquérir, la messe était dite, à quoi bon jouer à la séduction, déclarer l’évidence, faire semblant de rien quand on veut tout et que tout est déjà tellement clair. J’étais fou d’elle. Je ne sais toujours pas à quoi ça tenait, sa petite jupe jaune ? sa façon de hausser les épaules quand je disais une bêtise ? Oui, c’est peut-être ça, dans un haussement d’épaules j’ai senti l’immense tendresse qu’elle avait déjà pour moi, un inconnu qui baisse les yeux, un timide, un gars bien.

On s’est emballés. Le café des Feuillantines, tous les soirs à la sortie du bureau. À notre sixième rendez-vous, je m’en souviens bien, nous avons franchi une étape obligatoire. Nous nous sommes raconté, elle, moi, la vie, sans oublier les coïncidences, les aveux, les envies, les regrets, les désirs. Du solennel un peu tarte et indispensable, des anecdotes vaguement remaniées, des confidences inutiles qui pourtant donnent des pistes pour comprendre comment l’on devient ce que l’on est. Elle a essayé de me brosser le plus noir portrait d’elle-même, comme pour me décourager. Tous les amoureux font ça. Alors moi aussi, forcément. Et je ne sais pas pourquoi, mais alors vraiment pas, j’ai raconté cette histoire du petit Gilles et de la prof de math. Et ça l’a fait rire, au lieu de l’inquiéter. Elle aurait tout accepté de moi, Marie. On s’est mis à parler de ça, de ma peur panique des mises à l’épreuve.

C’est à ce moment-là que son collègue du service commercial est passé devant notre table.

Sourires. Présentations. Connivence. Il s’est assis pour partager notre apéritif, et au début, tout ça m’a paru naturel. On l’a invité à notre conversation, on a parlé des tests, des examens, de la sélection, des lois du marché. Mais qui n’aurait pas remarqué avec quelle détermination il essayait de s’affirmer aux yeux de Marie, de me contredire avec élégance, de me remettre à ma place avec le sourire ? Heureusement, elle n’est pas tombée dans le piège. Il l’a senti. Et a dit :

— Les tests d’intelligence… C’est surfait… C’est vraiment pas un critère… C’est pas ça, l’intelligence… Tenez, par exemple : prenez le coup des cinq sacs de pièces d’or, on peut résoudre le problème avec un peu de logique, un peu de réflexion, mais ça ne mesure en aucun cas l’intelligence.

— Quels sacs de pièces d’or ?

J’ai eu le sentiment que ça allait mal tourner. Marie mordait à l’hameçon, sans s’apercevoir avec quelle hypocrisie il manœuvrait.

— Vous ne connaissez pas ? Cinq sacs sont remplis de pièces d’or qui pèsent dix grammes chacune, sauf dans un des sacs où les pièces sont fausses et ne pèsent que neuf grammes. Avec une balance, il s’agit de déterminer le sac où les pièces sont fausses, en une seule pesée.

Rien que le libellé m’a donné envie de vomir et tous mes démons ont ressurgi. Dix années de paix et d’insouciance balayées en quelques phrases. Marie, intriguée, s’est mise à chercher.

— Il faut le prendre plutôt comme un jeu, il a dit, avec du machiavélisme plein la bouche.

Je me suis embourbé. Me suis forcé à faire bonne figure quand ma seule envie était d’arracher la langue de cet ignoble salaud. Contre toute attente, il s’est levé et nous a quittés dans l’instant en disant, comme une bonne blague, que nous avions toute la nuit pour trouver.

La nuit… Je l’ai passée, pour la première fois, dans les bras de Marie. J’ai respiré son corps jusqu’à ce qu’il n’ait plus d’odeur. Je l’ai pressé contre moi jusqu’à en oublier ma propre peau. Des larmes me sont venues aux yeux. Ensuite nous avons fumé des cigarettes, longtemps, pour doucement nous endormir, collés l’un à l’autre. Avant de s’abandonner au sommeil, Marie a dit, dans un bâillement :

— En trois pesées on peut isoler le mauvais sac… Mais en une, c’est impossible.


Le lendemain, les collègues nous ont vus arriver en même temps au bureau, de quoi alimenter les conversations et les ragots pendant un bon bout de temps. Nous l’avions fait exprès. Le soir même, le rendez-vous aux Feuillantines était devenu une simple étape avant le dîner en ville et les promesses de la nuit. Mais ce que je redoutais arriva, Marie insistait pour connaître la solution du problème des pièces d’or. Et je n’ai pas su lui refuser, même si je savais que j’allais encore passer un quart d’heure noir à me retenir de casser la gueule du prétendant.

Qui est arrivé, ponctuel, comme s’il devait forcément nous trouver là. Cette fois je n’ai pas souri, pas cherché à être aimable, l’idée qu’on voulait me voler Marie m’était insupportable. Mais je crois que le pire, c’était la méthode qu’il avait décidé d’employer. Comme s’il avait trouvé la faille, le point sensible de tout mon être. Comme s’il me titillait le nerf d’une dent malade.

— Vous n’allez quand même pas me dire que vous avez baissé les bras devant une petite bêtise pareille…! Allez, je vous soulage, il suffit de numéroter les sacs de 1 à 5, de tirer une pièce du sac numéro 1, deux pièces du numéro 2, trois du numéro 3, et ainsi de suite. On pèse en même temps les quinze pièces. Si le résultat est 149 grammes, ça veut dire que la pièce fausse était tirée du premier sac, si le résultat fait 148 grammes, ça veut dire que les pièces fausses sont dans le sac numéro 2, etc. Simple, non ?

Marie a gambergé quelques secondes et a poussé un petit soupir. Le gars lui a pris la main, une seconde, pour la rassurer sur ses facultés mentales.

— Avec ces petites questions-là, tous les coups sont permis, la logique n’est pas forcément là où on la cherche.

Après avoir dit ça, il m’a regardé droit dans les yeux. J’ai compris que le combat était ouvert, et qu’il userait de tous les moyens pour annexer la femme que j’aimais.

— Allez, vous deux, je vous donne une occasion de vous racheter.

Il a griffonné sur un bout de papier avec délectation. Je me suis mordu la lèvre pour me forcer à rester calme. Des images m’ont traversé l’esprit. Le petit Gilles qui hurlait son « mat ! » en couchant mon roi sur le flanc. La prof de math, la classe qui rit, le bidasse. Une vague de violence m’a submergé, j’ai retenu quelques gestes, Marie l’a senti. L’ignoble bâtard nous a montré sa feuille.

1

1.1

2.1

1.2.1.1

1.1.1.2.2.1


— Le principe est d’écrire la ligne suivante. Et maintenant, à vous de jouer, mais méfiez-vous, il y a un piège.

Ce coup-là, je me suis levé le premier en saisissant Marie par le poignet. Je sais que je n’aurais jamais dû faire ça. Sans le vouloir j’avais glissé dans le jeu pervers de ce pourri. Et Marie a eu peur de cet accès d’autorité. Pour me prouver qu’il lui restait un peu de libre arbitre, elle a saisi le papier en promettant à l’autre salaud de relever son défi.

La soirée fut tendue, Marie n’avait pas supporté ma réaction. Elle a dit qu’il ne fallait pas prendre à cœur des bêtises aussi insignifiantes et qu’à l’âge adulte on est censé faire la part des choses. Quand j’ai répliqué que son collègue la draguait ostensiblement sous mes yeux, elle a nié et pesté qu’elle détestait la jalousie. Elle a ajouté, pour conclure, qu’elle ne supportait pas de voir les limites des gens qu’elle aimait.

La nuit nous a en partie réconciliés ; le lendemain, au travail, les choses ont empiré. Triomphante, elle a déboulé dans mon bureau.

— Je l’ai !

— Quoi ?

— La solution ! J’ai cherché toute la matinée, et j’ai fini par l’avoir ! La ligne qui suit est 3.1.2.2.1.1 ! Il y avait un piège, la solution n’est pas dans le calcul mais dans la lecture… Il faut lire et énoncer ce qu’il y a sur la ligne précédente. La première, c’est 1, la seconde c’est un 1, qu’on écrit donc 1.1. Donc, la troisième c’est deux 1, qu’on écrit 2.1. À la quatrième, on décrit ce qu’on lit sur la précédente, c’est-à-dire un 2 et un 1, qu’on écrit 1.2.1.1, etc. Génial, non ?

Je n’ai rien compris, ça m’a énervé, je lui ai dit qu’il n’y avait pas de quoi être fier de plonger tête baissée dans ces conneries. Ce soir-là, j’ai affirmé que nous n’irions pas aux Feuillantines. Elle a répondu qu’il n’était pas question de la priver de sa victoire, et que c’était au contraire l’occasion rêvée de moucher le collègue.

J’ai tenu ferme. Elle aussi.

Le soir, en sortant du bureau, je les ai vus se pavaner à la terrasse du café. Elle a détourné les yeux en me voyant passer au loin. J’ai compris ce soir-là que je ne verrais jamais vieillir Marie.


Les mois ont passé. La douleur. Le regret. La distance avec la femme que j’aimais toujours. Martin, mon ex-rival, n’était pas parvenu à ses fins. C’était moi que Marie voulait. Elle avait eu raison d’un bout à l’autre ; ma maladie avait eu raison de nous.


Peu à peu, je suis redevenu serein. J’ai passé un hiver tranquille, seul, dans mon petit pavillon de banlieue, à jouer avec des écrans et des fils, à bricoler des programmes. Petit à petit, je me suis mis à fréquenter Martin, qui a bien vite oublié Marie pour se rabattre sur une standardiste. Nous avons dîné plusieurs fois en tête à tête, lui et moi. Jusqu’au soir où je l’ai invité dans mon petit pavillon pour y passer le week-end.

Il est arrivé en bus et s’est approché de la grille. La porte était ouverte, il est entré, a prononcé mon prénom plusieurs fois, et la porte s’est refermée d’elle-même tout en connectant le magnétophone qui a fait dérouler mon message.

Ce qui est arrivé juste après, je n’ai pas pu le voir. J’aurais pu placer une caméra pour goûter à un moment pareil mais, sans savoir pourquoi, j’ai préféré laisser à Martin son intimité. Le message disait :

Mon cher Martin. Vous voici enfermé dans une boîte vide et totalement hermétique. Vous allez essayer de hurler, de débloquer la porte par laquelle vous êtes entré, de décondamner une fenêtre, mais vous n’y arriverez pas, faites-moi confiance et épargnez-vous des efforts inutiles. En face de vous, vous trouverez deux nouvelles portes, chacune reliée à un de ces computers 4.9.9 qui font la fierté de notre société, et dont j’ai l’honneur d’améliorer les performances techniques au fil des années. Imaginez maintenant que vous êtes un condamné à mort… Si vous ne pouvez l’imaginer, prenez-le comme simple postulat. Pour échapper à ce triste sort, il vous faudra faire preuve de sagacité et de ce que vous vous plaisez à appeler « la logique ».

L’une des deux portes mène au jardin, et le jardin à la rue, donc à la survie. L’autre, bien évidemment, mène tout droit à la cave où vous attend une fin monstrueuse, machinique, douloureuse, dont je préfère vous passer le détail afin de ne pas entamer totalement vos facultés mentales. Imaginez maintenant que les deux ordinateurs sont des gardiens qui ont la possibilité d’ouvrir, au choix, l’une ou l’autre des portes. Sachez en outre que l’un des deux ordinateurs dira systématiquement un mensonge si vous lui demandez la moindre information. L’autre, vous vous en doutez, dira systématiquement la vérité. Vous avez droit à une seule question, que vous formulerez à un seul des deux computers. À vous de trouver la bonne question à poser pour avoir la vie sauve. Vous pourriez choisir de vous en remettre au hasard, à l’arbitraire, au coup de poker, et demander par exemple à n’importe quelle machine : quelle est la porte qui mène au jardin ? Si vous tombez sur l’honnête, elle vous indiquera la bonne porte et vous pourrez rentrer sain et sauf. En revanche, la menteuse vous conduira au fond du gouffre. Vous avez une chance sur deux. Mais est-il bien raisonnable de jouer sa vie à pile ou face ? Heureusement pour vous, il y a un moyen parfait de vous en tirer, un réel moyen de pouvoir fuir à coup sûr ce pavillon du diable. Il suffit de poser LA bonne question, et elle existe bel et bien. Bon courage. Je vous rappelle que personne ne sait que vous êtes ici, que j’ai une semaine devant moi, que vous pouvez mourir de faim et de soif très rapidement, que vous m’avez fait haïr par la femme de ma vie, et que je ne supporte pas les tests d’intelligence. Et que vous voir crever me serait un doux spectacle. Bonne chance.

Au début j’ai perçu quelques cris, quelques bruits sourds. Puis plus rien pendant une bonne partie de la nuit. Où j’ai patienté, affalé dans un transat du jardin. J’ai dû m’endormir plusieurs fois, en gardant une oreille dressée au cas où la sonnerie de la porte de la liberté se déclencherait plus tôt que prévu. Je me souviens d’avoir prié tous les diables pour qu’il ne la prenne pas.

Au petit matin j’ai mangé quelques croissants et bu un bon café noir à même la Thermos.

À 14 h j’ai écouté la radio.

À la nuit tombée, j’ai écrit une nouvelle lettre d’amour à Marie, et, comme les milliers d’autres, je l’ai jetée dans la corbeille.

J’ai lu les Confessions de Rousseau, jusqu’à l’aube.

La sonnerie de la porte du jardin a fini par me réveiller de tant de langueur.

J’ai vu sa silhouette, désarticulée, écroulée de fatigue, rampant dans l’herbe humide. Je me suis approché pour chercher son regard défraîchi. Ses yeux de fou m’ont toisé, il a suffoqué un long moment, puis il a hurlé, puis ri à gorge déployée, partagé entre la terreur et la délivrance.

— Bravo, j’ai dit.

Eh oui, malgré tout, il fallait bien lui rendre hommage. D’abord pour m’avoir pris au sérieux. Ensuite pour avoir cherché, plutôt que de se jeter sur le premier hasard venu. Et enfin, pour avoir trouvé la seule question possible. Il suffisait, il est vrai, de s’attabler devant n’importe quel ordinateur et demander : « Que me dira l’autre machine si je lui demande quelle est la porte du jardin ? »

Le menteur aurait démenti une vérité, et dans ce cas il fallait choisir la porte inverse de celle qu’il indiquait. L’honnête aurait validé un mensonge, et là encore, il fallait choisir la porte inverse. C’est ce que Martin avait fait.

Il s’est cru libre, un instant.

Il ne m’a pas vu saisir le gourdin. J’ai frappé quatre fois, à la tête. Histoire de confirmer que le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.

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