Rouge paradis

On y est.

Quand je dis on, c’est façon de parler, parce que j’ai préféré qu’ils sortent de la pièce. Et là où je vais, personne n’aura envie de me suivre.

Mais je dis on quand même, parce qu’on y a tous pensé et qu’on y passera tous.

Pourquoi je croise les mains sur ma poitrine ? Sais pas. C’est reposant. Je suis athée, c’est pas la question. Enfin si, ça pourrait l’être, parce qu’on a beau se dire qu’on n’a pas d’âme, qu’on est des raisonnables, des darwinistes, qu’on a goûté à tous les opiums sauf celui du peuple, que notre petit minois servira de terrain vague au grand jamboree des asticots, on pense quand même, dans le lit, à ce qui va se passer après.

Je regrette, mais c’est comme ça.

Je ne regrette rien, d’ailleurs. C’est ce que j’aurais dit au grand tribunal du Très-Haut, si on m’avait invité à comparaître, au cas où. J’ai pas été ingrat avec mes parents, j’ai pas fait souffrir la femme avec qui j’ai fait ce gros bout de route, j’ai essayé d’élever les mômes du mieux que je pouvais. J’ai volé personne, je crois, ou bien des choses pas graves.

Bon, c’est le moment ou jamais d’être honnête, dans ce lit, et de ne pas rater mes dernières pensées. Faut pas me faire plus saint que je suis. Des conneries, j’en ai fait. Voilà peut-être ce qui me vaudra le rougeoiement des flammes, l’incarnat des damnés, les joues carminées des diablotins qui me mordront les orteils dans une touffeur sardonique et écarlate. Du rouge partout. Et quitte à ce que toute cette bimbeloterie métaphysique soit vraie, j’aurais préféré le bleu. L’Azur… Le Céleste. Pourquoi j’y aurais pas droit, après tout ?

Bah… Tout ça, c’est de la mauvaise foi de vieillard capricieux, je sais. Et qu’a un peu la trouille, faut le reconnaître.

* * *

Et merde…

Le rouge.

On peut dire que je l’avais pas vraiment joué, mais je l’ai bel et bien gagné. Merde… Mais qu’est-ce que j’ai fait pour finir dans une rôtisserie…

Ils en mettent vraiment partout. Pour l’instant, c’est étrangement vide, mais je suppose qu’ils ont dépêché quelqu’un pour m’accueillir.

C’est le moment de se souvenir de ce que racontait le vieux, au caté. J’aurais mieux fait de sécher l’instruction civique, tiens. Normalement une espèce de créature cornue devrait me conduire vers ma brochette. Un ange de l’enfer, comme disait mon petit dernier. Avec ce qu’il écoute comme hard rock, à quatorze ans, il est déjà bien préparé à ça.


On entre…

Il ressemble vraiment au poster du gosse, mon Hell’s Angel…

Il me tend la main.

— Bonjour, je m’appelle Engels. Friedrich Engels.

Je tends la main aussi. Qu’est-ce que je peux faire d’autre, hein ?

— Vous y êtes, il me fait.

— En enfer ?

J’ai dû dire une connerie, parce que là, il n’apprécie pas, mais alors pas du tout.

— Mais non… Au paradis, voyons !

— Ah…?

— Au paradis des camarades et des travailleurs. L’enfer, c’est l’étage en dessous, le bleu libéral, le bleu roi, le bleu des profiteurs, des tyrans, des affameurs, des capitalistes. Vous avez bien fait de sécher le caté !

J’ai envie de lui poser une question : le Dieu du paradis est-il effectivement barbu ? Mais je n’ose pas.

— Mais osez, osez ! Bien sûr qu’il est barbu ! Le Grand Barbu. Et d’ailleurs, à sa droite et à sa gauche, il y a aussi des barbus. Vous n’avez jamais remarqué la ressemblance entre Karl Marx et son portrait de la chapelle Sixtine ? Michel-Ange était vraiment un type inspiré.

— Et ça dure depuis longtemps, cette histoire ?

— Depuis la nuit des temps. Je vous la fais brève : Dieu a laissé choisir l’homme, dès sa création. Et l’homme a choisi la féodalité. Et Dieu a envoyé son fils sur terre pour leur porter la parole et les Écritures. Le truc qui finit par Prolétaires de tous les pays, etc., vous avez entendu parler ?

Oui, on peut dire que je connais. J’avais même essayé de le faire lire à mes gosses, comme ça, pour qu’ils comprennent combien la paye était dure à gagner, en ce bas monde. À la suite de quoi l’aîné a pris sa carte au fan club de Black Sabbath.

Bon, c’est pas le tout, vu que je suis ici pour un bout de temps, autant s’y mettre tout de suite. S’il me donnait un tract avec l’organigramme du système, ça nous faciliterait la tâche.

— Oh mais… Attention ! Pas si vite, il dit. Vous n’y êtes pas encore, au paradis. Vous comprenez bien que vous êtes un cas d’espèce. Un problème, pour tout dire. Nous ne savons pas encore très bien si vous avez été un damné de la terre ou si vous allez en devenir un, en dessous.

— Mais… j’étais un type correct… Pas un forçat de la faim, d’accord, mais j’ai jamais exploité personne.

— Ah oui ? Et la petite Mireille ? C’est pas de l’exploitation, ça ? L’abandonner avec un enfant dans les entrailles…

— Je sais… J’étais jeune… J’en suis pas fier…

— Ce que vous ne savez pas, c’est que ce gosse, faute d’avoir été encadré par l’affection et la vigilance d’un père, est devenu le pire fasciste que la terre ait porté depuis les années soixante. Voilà.

Fallait que ça tombe sur moi.

— On fait tous une connerie de jeunesse…

— Ben voyons. Ils disent tous ça, après. Je ne vous cache pas le sort réservé aux profiteurs : le fond de la mine, la chaîne de montage, les contremaîtres, et pour l’éternité. Vous avez lu Dante ?

— Des passages choisis, dans le Lagarde et Michard.

— Eh bien, ça ressemble un peu à ça. Nous avons notre purgatoire. Quelques impies expient pendant deux ou trois siècles, on soumet leur cas au comité central et en général on passe l’éponge. C’est ce qu’on envisage pour vous.

— C’est vrai ? Je n’irai pas directement en dessous ?

— Bah… on hésite. C’est vrai. On ne sait pas trop. Vous avez quand même caché deux camarades pendant la guerre, et vous risquiez le peloton. Vous n’avez rien demandé en échange, il faut le reconnaître. Et ça compte.

Ah ! putain… Si j’avais su, je les aurais bichonnés, ces deux-là. Le plus gros des deux n’avait pas inventé la baisse tendancielle du taux de profit, on peut pas dire… Mais il ne ronflait pas pendant les perquisitions, c’était déjà ça. Et l’autre, aïaïaïe ! un bavard ! un doctrinaire ! On ne sait pas ce qu’il est devenu celui-là, à la Libération.

— Je peux vous le dire, il est parti aux États-Unis pour un projet de révolution à New York, mais ça n’a pas marché du tonnerre.

— Alors, c’est bon, ça pèse dans la balance, un truc comme ça, hein ?

— Oui, mais ça sera le purgatoire quand même. Je peux m’arranger pour écourter un peu.

— Et ça ressemble à quoi, votre truc ?

— Bah… en gros, il y a cinq cercles. Ça va du plus léger au plus lourd. Le premier est réservé à des gens comme vous, y a de tout, des incroyants, des mous. C’est surtout un cercle d’apprentissage et de rééducation. Ensuite il y a les fainéants, ceux qui séchaient les réunions de cellule, ceux qui se levaient tard le dimanche, ceux qui ne payaient pas leur cotisation, ceux-là sont chargés d’encadrer les damnés du premier cercle. Les autres ne vous concernent pas, vous n’aurez pas à les croiser.

— Dites toujours.

— Les trois derniers sont réservés aux renégats. Les maos travaillent le pistolet à peinture, ça leur laisse pas beaucoup de temps pour l’autocritique.

Les trotskistes sont condamnés à écouter les discours des autres sans pouvoir en placer une (ils disent qu’ils préféreraient le pistolet à peinture). Et pour finir, les anars. Eux, c’est le problème… On n’a pas encore trouvé quoi leur faire faire.

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