Le jour où il se décidera à devenir adulte, ce palmier… C’est pas faute de soins, on peut pas dire… Les gens du coin pensent que ça ressemble à rien, mon arbuste, au milieu de leurs platanes. Ils disent : « C’est pas ça qui va vous faire de l’ombre, m’sieur Eugène…! » Et alors ? Je suis mieux placé qu’eux pour savoir qu’il n’aura jamais les 1 500 heures d’insolation par an et ses 2,50 mètres de pluviométrie… Mais en attendant, ça entretient le rêve, ça me rappelle le soleil, le vrai, pas le leur. Ça me rappelle la belle Moye, les soirs où elle m’éventait pendant qu’on se pétait la tronche au vin de palme, là-bas, entre deux étreintes, au sud du Mayumbe…
Ils peuvent pas comprendre, les paysans. D’accord, il est pas fier, mon nigrescens psifera, mais il est quand même plus joli que celui qu’ils ont sur l’almanach des postes. J’ai envie de leur dire : si vous saviez ce que vous avez l’air con, au milieu de vos betteraves ! Parlez-moi de la canne à sucre ! C’est pas à soixante-deux ans que je vais me mettre à faire pousser de l’aspartam, allez…
Tu parles d’un bled ! Deux bornes avant la première épicerie. Si encore on y trouvait des épices… Au Congo, on avait toujours un vendeur de tamarin et de piment sur le pas de la porte. Et il avait pas ce mauvais sourire en coin qui fait tressauter le crayon derrière l’oreille. J’en ai toujours voulu à grand-père d’avoir acheté son lopin dans la Somme. Mais quand je suis revenu sur le continent, fallait bien que je m’installe quelque part.
— J’ai reçu des bananes, m’sieur Eugène, des belles tigrées, qui viennent de par chez vous…
— Ah, je vous en prie ! Vos machins jaunes ressemblent autant à des bananes qu’une boîte de Nesquick à un cacaoyer. À une époque, ce genre de méprise aurait pu vous coûter cher. Si vous aviez connu la lutte de sécession du Katanga vers les…
— J’ai des clients, m’sieur Eugène, qu’est-ce que je vous sers ?
— Du café.
— On a que du Légal, vous m’excuserez.
J’ai plongé la main dans le fond de ma poche pour y trouver un peu de mitraille qui ne devait pas dépasser les quinze balles. Avec ça, à Léopoldville, je pouvais me payer l’équivalent d’une journée de production équatoriale, mais je préfère passer ça sous silence.
— C’est bien du Lavazza en réclame que je vois là, en haut de l’étagère ?
— Ouais…
S’il y avait que l’épicerie, encore. Mais j’ai besoin de ces gélules pour requinquer Mistigri, et le pharmacien, c’est le genre sarcastique, le mec qui croit encore que les Noirs ont des grosses joues parce qu’ils soufflent dans des trompettes. C’est pas une honte, pour un homme de science ? Il va m’accueillir encore avec : « Comment y va l’Zoulou ? J’dis ça pour plaisanter, m’sieur Eugène… »
— Qu’est-ce qui lui faut, à m’sieur Eugène ?
— Vous me feriez crédit pour ces machins à la levure vitaminée ?
— Prenez, vous en faites pas, ça va vous donner des couleurs, c’est bien le moins pour un Zoulou ! (rires) J’dis ça pour plaisanter, m’sieur Eugène…
— Mon jeune ami, vos largesses à mon égard ne vous autorisent pas à certaines privautés. Vous m’auriez cité, je sais pas, un Sorko ou un Peul à la limite, mais un Zoulou… Vous faites une bévue qui avoisine les 2 000 kilomètres, c’est un peu comme si je vous traitais d’Inuit. Pourtant j’en ai connu un, de Zoulou, et un dangereux, c’est lui qui m’a appris à affûter les…
— Dites, m’sieur Eugène, je dois aller chercher la petite…
Bon, j’ai compris, autant rentrer tout de suite. Plus je m’éloigne de la civilisation et plus je remercie Dieu de m’avoir fait sauvage.
18 heures. J’ai juste le temps de relever mes pièges.
Six mulots et un lapin, je ne suis pas mécontent. Le lapin c’est pour Sultan, elle dépérit cette pauvre bête, je vais lui faire son Noël. Moi, j’ai mes tomates et mon pilpil, je suis habitué. J’ai honte de braconner, je me fais engueuler plus qu’à mon tour, mais si j’avais de quoi leur payer la bouffe j’irais pas jouer les trappeurs, à mon âge. Heureusement que j’ai des bons souvenirs de savane, la technique ça s’oublie pas.
Juste au moment où je m’engageais sur le sentier de la maison, j’ai entendu la détonation. La tête d’un mulot qui gigotait hors de ma besace a explosé, j’en ai reçu des éclaboussures jusque dans l’œil. Calme, droit, je ne me suis pas retourné. Je sais bien d’où ça vient. C’est encore cette petite ordure de Laglaude. Je sens son pas arriver vers moi. Si j’avais dix ans de moins…
— Hé ! vieux con, t’as chassé le casse-croûte ? C’est chez les Nègres que t’as appris à cuisiner les nuisibles ? Je pensais qu’ils bouffaient que les termites. Oh… mais j’avais pas vu ! Un lapin ? On s’embourgeoise ? Et qu’est-ce qui te dit qu’il se serait pas échappé du clapier d’un fermier, hein ?
— Toi le crétin, tu ferais mieux de retourner à tes betteraves. J’ai la sagesse du vieillard, mais on sait jamais, je peux retomber en enfance, ça arrive. Et là je serais bien capable de refaire des bêtises.
— Quel genre ?
— Le genre sagaie dans l’œil, je me défendrais encore bien. Et toi, t’es aussi con qu’une gazelle Thomson mais tu cours moins vite.
Son coup de pied au cul m’a fait valdinguer dans le fossé, j’ai serré les dents pour étrangler un cri, mon nez s’est enfoui dans la vase. Mais j’ai trouvé la force de gueuler :
— Tu l’auras jamais, mon terrain, jeune con. Et moi vivant, tu la construiras jamais, ta raffinerie. Le prends pas pour toi, mais j’ai du diabète. T’imagines toutes ces vapeurs de sucre à longueur d’année ? Tu veux me précipiter dans la tombe…?
— Tu feras pas le fier longtemps, espèce de gâteux. Tout le monde sait que t’es aux abois, t’es endetté jusqu’au cou, t’as déjà hypothéqué, ta bicoque s’écroule, t’as plus de quoi bouffer. On s’est mis d’accord avec le maire, tu fais chier tout le monde, ici. Ma raffinerie, ça peut faire que du bien à la région.
Je me suis ébroué tant bien que mal de cette boue, mais c’était bien d’humiliation que je dégoulinais. Laglaude a raison sur toute la ligne. Je ne tiendrai plus très longtemps. Et mes bêtes et moi, c’est pas l’hospice qui va nous accueillir.
En passant la petite grille, j’ai vu une bouillie verdâtre à mes pieds. Un saccage dans la bonne humeur, une destruction rageuse et impitoyable.
Il n’avait que quatre ans. Il n’aurait jamais été adulte. Il manquait de soleil et d’eau. Il sentait bon l’utopie et la nostalgie, mon nigrescens psifera.
Mistigri m’a fait la fête, Kiki aussi, et Sultan m’a regardé comme une espèce de dieu vivant quand je lui ai livré le lapin. Il n’y a guère que Médor la feignasse qui m’ait royalement ignoré du fond de son panier. Il a ses humeurs. Avant d’aller me coucher, j’ai jeté un dernier œil sur la bicoque. Bon, d’accord, c’est plus le temps de la splendeur, mais ça reste encore assez cosy. Je pourrais vendre un ou deux trophées de chasse, la tête de lion et le jaguar empaillé. Pour tenir, quoi… un mois de plus.
Le jour est vite tombé. J’allume ma bougie. Ça me fait une présence nocturne pendant que les bestiaux dorment. On m’a coupé le jus il y a un an. Je m’en fous. Je vis avec le jour, comme là-bas. J’ai besoin de pas grand-chose. Ma natte pour dormir, un peu de pilpil. Et mes souvenirs. Et j’en ai, des souvenirs. Il n’y a que moi que ça intéresse, mes souvenirs. Je pourrais me refaire une vie entière en les repassant tous un par un.
D’abord, j’ai cru que c’était dans mon rêve. La charge des éléphants sous le tonnerre. Le genre de ramdam à réveiller un Bantou. Le mauvais rêve a continué, dans le halo de la bougie, quand j’ai ouvert les yeux. Une masse informe et tremblotante, avec des tentacules partout. C’est quand elle s’est mise à parler que j’ai eu la trouille.
— Y a bien de la lumière ici, bordel !
Ils sont six. Six bonshommes qui s’agitent dans la pénombre.
— Cherchez pas, on m’a coupé le jus.
Ils se sont repérés au son de ma voix et m’ont entouré en deux secondes, sans faire de bruit. Six canons de fusils-mitrailleurs m’ont cloué sur la natte. Une chance que je sois encore dans un demi-sommeil.
— Hé… on se calme… on se calme… Trouvez pas que vous y allez un peu fort dans le déploiement ? La dernière fois que j’ai vu ça c’était au Nigeria.
— Vous êtes bien Eugène Van Nuys ?
— Oui.
Le gars a poussé un soupir de soulagement. Il y avait comme du bonheur dans ce râle. Et je ne connais personne dans l’hémisphère Nord à qui je pourrais inspirer ça.
— Dites, si vous enleviez vos cagoules on pourrait faire connaissance. Je pourrais même nous préparer un thé sénégalais. C’est un rite qui dure toute la nuit, on en boit sept, et à la fin c’est comme si on était bourré, ça facilite le dialogue.
J’ai vu leurs yeux hébétés se chercher les uns les autres.
— Messieurs, je sais qui vous envoie et pourquoi vous êtes venus. Laglaude me surestime, ça me flatte. Six pétoires pour moi tout seul… Dites-lui que s’il en arrive à ce genre d’arguments, je vais pas lui faire des difficultés longtemps, avec sa raffinerie.
— Mais quelle raffinerie ? Qu’est-ce que c’est que cette connerie ?
— C’est pas Laglaude qui vous envoie ?
— Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre, de ta glaude ! On veut que tu nous parles de l’Afrique, nom de Dieu !
Les canons se sont enfoncés dans le gras de mon bide.
— L’Afrique ?
— Ouais.
— Vous voulez que je vous parle de l’Afrique ? Vraiment ?
— Mais puisqu’on te le dit, merde !
J’ai laissé passer une minute de surprise, puis j’ai déblayé les canons des pétoires de mon nombril pour m’asseoir sur la natte. En balayant avec la bougie le cercle qu’ils formaient autour de moi, j’ai compris que ces gars n’étaient pas du coin. Le seul qui parlait avait l’accent bien parigot. J’ai raclé le fond de ma gorge pour me clarifier la voix.
— Ah ça, mes amis, pour ce qui est de l’Afrique vous ne pouviez pas mieux tomber. Je vais me faire un plaisir.
Tout a commencé en 1948 à bord d’une 203 qui m’a lâché en plein Treichville. Quelques natifs rieurs — leurs noms m’échappent — m’ont réparé un carbu agonisant avec quelques incantations de sorcier, un couteau suisse et un peu de graisse de cacahouète. Mais le taxi pourri m’a définitivement lâché dans le Sahara où, je vous le donne en mille, une caravane peule m’a pris en charge pour rejoindre le Mali. Et c’est là que j’ai connu l’amour. Elle était belle et fière comme…
— Hé papa, on n’est pas venus ici pour que tu nous fasses Mogambo. Si tu pouvais passer directement en 52, quand t’étais ingénieur agronome et chef de la division du Palmier à huile.
Ça m’a scié les pattes. À cette seconde précise, j’ai eu l’intime conviction d’avoir affaire à des méchants.
— Je veux bien, mais vous allez rater des bons moments.
Bref, en 52 je m’installe dans la cuvette congolaise, je travaille d’arrache-pied dans une palmeraie où brusquement je suis pris d’une frénésie, que dis-je, une espèce de passion pour cet arbre génial. J’apprends tout, je lis tout ce qui a été fait sur la question, deux ans d’études acharnées sur l’établissement et l’entretien d’une palmeraie, en passant par la pathologie et les insectes nuisibles — notamment la terrible Pyrale de l’Elæis qui…
Tout à coup, un tir en rafale a arrosé le toit.
— T’as pas compris, papa. On veut que tu nous parles du bouquin.
— Quel bouquin ?
Il a hurlé :
— Ton Précis de culture de l’elæis au Congo belge ! Merde ! T’en as écrit beaucoup d’autres ?
J’ai tremblé de peur. Une peur étrange, du reste, qui tenait plus de ses questions que de son fusil. Personne, mais vraiment personne à part moi ne pouvait soupçonner, quarante ans plus tard, que mon Précis de culture de l’elæis ait pu exister. Je me demande même comment j’ai osé l’écrire. Bon, d’accord, c’est l’ouvrage de référence mondiale sur la culture du palmier à huile… 282 pages d’une extraordinaire précision sur la seule variété de l’elæis… je suis bien d’accord. Mais quand même, ça ne méritait pas une intervention terroriste.
— J’ai touché très peu de droits d’auteur, vous savez. À l’époque, mon éditeur m’avait envoyé un décompte avec marqué dessus : Ventes nettes : 14.
— On s’en fout !
— Alors qu’est-ce que vous voulez ? Vous avez l’intention d’installer une palmeraie et vous avez besoin de rudiments ?
J’ai senti comme un coup de fatigue chez l’ensemble de mes agresseurs. L’un d’eux, toujours le même, s’est assis, résigné, à mes pieds.
— Van Nuys, je vais être clair. Ça serait trop long à expliquer, mais nous, tout ce qu’on veut, c’est un exemplaire.
— Ah bon ?
— Parce que ta merde… (long soupir), j’en peux plus d’essayer de mettre la main dessus…
Toujours sans rien comprendre, j’ai senti qu’il fallait calmer le jeu et abonder dans son sens.
— D’après un ami, il paraît qu’on en a vendu un, il y a deux ans, dans un Emmaüs de Draguignan, dis-je.
— J’en ai raté un chez un bouquiniste de Pont-Marie, y a encore six mois. Et j’en ai marre. J’en ai même chialé plus d’une fois. Tes éditeurs sont morts, les archives ont brûlé, j’ai écumé toutes les librairies et les bibliothèques de France et de Belgique. J’suis usé. Personne n’a jamais entendu parler de ce bouquin de merde ! Il m’a fallu deux ans avant que je retrouve ta trace, tu piges ? Deux ans pour arriver dans ce trou à la con ! Parce qu’à la longue, j’avais plus qu’à remonter jusqu’à l’auteur lui-même en priant Dieu qu’il en ait encore un. Un auteur a toujours un exemplaire, t’entends ? toujours !
Sa seconde rafale a fait s’envoler une vieille chaise en osier qui a fini par s’écraser contre un mur. Un coup de bluff, sans doute, mais j’y ai vu comme un appel à la bonne volonté.
— Calmez-vous, on va voir. Faut dire que j’ai bazardé beaucoup de trucs, j’ai les souvenirs qui partent un par un, une vraie misère… J’en ai peut-être tiré de quoi me payer un bol de soupe, ou des bougies. On peut savoir pourquoi vous y tenez à ce point-là ? En tant qu’auteur, ça me flatte, mais vous comprendrez que ça m’intrigue aussi un peu…
— Fais gaffe, Van Nuys, j’attends depuis trop longtemps. Si tu ne me le sors pas tout de suite, mes potes et moi on va vider nos flingues, et tu sais ce que ça fait 180 pruneaux de 16 mm dans un buffet de grabataire ?
J’ai respiré un grand coup avant de mettre le turbo dans les neurones. Et c’est plus de mon âge.
— Bon, O.K. ! il m’en reste un dans une malle. Pensez bien que je l’aurais jamais bradé. Ce bouquin, c’est peut-être la seule chose dont je sois fier en ce bas monde. Tout un rêve… J’avais même cru, à l’époque, que ça ferait comme un testament éternel, voyez. Manque de chance, c’est moi qui lui ai survécu. Enfin…
Je me suis levé.
— Pour ça, faudrait que je mette un peu plus de lumière. J’ai gardé une goutte de pétrole au fond de ma lampe, pour les grandes occasions, genre veille de Noël. Mais ce soir, c’en est une aussi, pas vrai ?
J’ai deviné des sourires derrière les cagoules. Sereins, ils ont cherché ma silhouette qui slalomait dans la pièce. Je me suis cogné partout, ils ont entendu un fracas de verre cassé, puis une table qui grince, puis le bruit sourd de la grande panière en osier qui a roulé à terre. Ils se sont marrés et m’ont traité de gâteux. En tâtonnant sur l’étagère, j’ai attrapé la lampe et les allumettes.
— Ça vient, les gars. J’ai plus mes jambes, et j’ai plus mes yeux, c’est triste, la vieillesse.
J’ai allumé et poussé la virole à fond pour que la lampe donne son maximum.
Ils m’ont vu enfin, en pleine lumière. Ils ont jeté un œil sur la masure. Je me suis mordu la lèvre en attendant le premier cri.
Un hurlement d’horreur, ça m’a vrillé l’oreille. Et puis tous les autres ont compris pourquoi le copain hurlait, ils ont tous poussé un cri immonde quand ils ont vu Mistigri, Sultan et Kiki sortir de leur aquarium brisé à terre. Sultan a rampé en une seconde sur la jambe de l’un d’eux, les autres, terrorisés, ont sulfaté dans tous les sens, je me suis planqué pour éviter les balles, mais je n’ai pas perdu une miette du spectacle. Au contraire, j’ai vu mes trois serpents à cornes, effrayés par le bruit et la fureur des hommes, mordre à belles dents des mollets et des jambes hystériques. En haut, pendu à une poutre, j’ai vu Médor, mon superbe python de huit mètres, s’enrouler autour d’un malheureux dont la cage thoracique a craqué plus vite que je ne le pensais. Je le comprends un peu, Médor. Sa dernière chèvre date de l’année dernière, je l’avais empruntée à un paysan mal embouché qui m’avait arnaqué sur un litre de lait.
L’un d’eux a réussi à s’enfuir en poussant des cris d’orfraie dans la lande, j’ai juste eu le temps de maîtriser les bestiaux avant qu’ils ne s’attaquent au dernier survivant évanoui près de la commode. Je lui ai mis quelques baffes pour le réanimer. Par chance, c’était le bon.
— Ça va mieux ? On est plus que tous les deux, maintenant. Remarque, je suis content, parce que pour la première fois depuis longtemps je vais pouvoir aller jusqu’au bout de mes phrases. Mes cérastes sont planqués et le python s’apprête à digérer ton pote, autant dire qu’il va nous foutre la paix pendant six mois. C’est tenace, les souvenirs, et des fois ça mord. Je les ai pas tous vendus, c’est comme ce bouquin. Pourquoi tu le veux ?
— Je peux pas en parler… Vous pourriez me torturer jusqu’à demain matin, je la bouclerais.
— Oh, mais alors là… Ça risque de prendre long. Parce que j’ai de la patience à revendre, mon gars. Pour te donner une idée, j’attends encore le remboursement des emprunts russes.
Lentement, il a enlevé sa cagoule et s’en est servi pour éponger des trombes de sueur.
— Bon… Pigé… Je m’appelle Bernard Lamprecht, je vis à Paris.
— Lamprecht… Lamprecht… Y a un rapport avec René Lamprecht, le marchand d’armes ?
— C’était mon père.
— Ah bravo… Belle lignée ! Aux dernières nouvelles, il était condamné à mort par Aristide Ier, roi du Gabon, à la suite d’une espèce de coup d’État plus ou moins orchestré par ton père, mais ça nous rajeunit pas. Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
— Il a servi de petit déj’ à une famille de crocodiles. C’était un matinal, l’Aristide. Faut dire que quand papa s’était tiré ventre à terre du palais royal de Libreville, il a couru avec handicap : six kilos de diamants, sur 700 bornes. On a fini par le coincer vers le Mayumbe, au Congo.
— Mayumbe ? Mais c’est chez moi, ça.
— Tout juste. Il a fait une semaine de taule située tout près d’une palmeraie.
— Je sais, ils l’ont construite après mon départ, en 59. La suite ?
— Les Gabonais ont fini par récupérer le pater. Seulement voilà… Personne n’a jamais su où il avait fourré ces putain de diamants…
Les aventures africaines, c’est toujours passionnant. Mais cette fois, j’ai compris que les miennes, à côté de celle-là c’était du scoutisme. Le môme a sorti un papier plié de sa poche.
— Il savait qu’il allait y passer, le vieux. On lui a permis d’écrire une dernière lettre à sa famille. Lisez vous-même.
Chère Annette, Cher petit Bernard.
Je vis mes dernières heures, je le sens. C’est ça, les métiers à risques. Je suis coupable mais je pars heureux. Mes jours de détention, dans cette geôle du Mayumbe, m’ont fait réaliser bien des choses. Au loin, de ma fenêtre, je vois une palmeraie magnifique où chaque arbre irradie l’horizon de toute sa majesté. Il était là, le sens de la vie, à l’ombre de ces palmiers. Que ne m’en suis-je aperçu plus tôt ! Que de temps perdu à fondre des canons ! Quand tu penses qu’un palmier peut donner des dattes ! Un autre, des noix de coco ! Un autre, de l’huile ! Du chou palmiste ! Mais aussi du raphia ! Du rotin ! De l’ivoire ! Quel chef-d’œuvre végétal ! Comble de bonheur, à l’occasion de cette soudaine révélation, on m’a permis, pour tromper mon ennui, de lire le seul livre égaré dans l’enceinte de la prison (et qui servait jusqu’alors de cale à une armoire). L’extraordinaire Précis de culture de l’elæis au Congo belge, paru en 54 aux Éditions Agronomiques de la Colonisation, 3 rue d’Ixelles, Bruxelles (Belgique). Autre chef-d’œuvre qui m’a été d’un solide réconfort avant la triste fin qui m’attend. Que de précieux conseils pour l’établissement d’une palmeraie, quelle magie dans la description du cycle de maturité du fruit. Et quelles magnifiques photos reproduites, surtout celle de la page 123, où l’on voit un plan d’ensemble de la palmeraie orientée Sud-Sud Est, et où je suis tombé en extase — le mot n’est pas trop fort — sur le trente-quatrième palmier en partant du bord supérieur gauche de la photo. Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre, je ne saurais le dire. Il m’a paru encore plus magnifique et scintillant que ses congénères. Ah, ma bonne Annette, n’oublie jamais cela, et si c’était à refaire, sache que j’aurais creusé la terre jusqu’à l’épuisement pour voir un jour naître et prospérer un arbre pareil. Quand notre enfant sera en âge, je veux qu’il puisse jouir de mes tardives découvertes. Je vous aime. René.
— Hé ben…
— C’est ce que j’ai dit aussi, la première fois que je l’ai lue, il y a maintenant deux ans, sur le lit de mort de maman.
— Six kilos de diams sous un de mes palmiers… Ça fait un choc, petit. Ton père avait sa part de génie, comme toutes les crapules.
J’ai ouvert la malle et soufflé sur la couverture poussiéreuse du dernier exemplaire connu de mon bouquin. Et j’ai retrouvé, page 123, la photo, puis le palmier en question. Un palmier que j’avais peut-être soigné, un jour. Sûrement, d’ailleurs… Je les ai tous soignés. J’ai retenu une larme.
— Soyez pas chien, m’sieur Van Nuys… Je veux juste le voir, une fois…
Je lui ai montré l’arbre en question. Et immédiatement il s’est mis à chialer comme une Madeleine.
Quand on se donne la peine de chercher, on peut quand même trouver une certaine douceur de vivre, dans le coin. Au fond, grand-père a eu raison d’acheter dans le Nord. Je m’en suis aperçu là-bas, au Mayumbe.
Beaucoup de choses avaient changé, les noms, les villes, les routes. Mais pas l’essentiel. Pas la belle Moye, toujours aussi adorable, et qui m’est tombée dans les bras tant d’années plus tard. J’ai vieilli bien plus vite qu’elle, question de climat. On a évoqué le passé en sacrifiant au rite du vin de palme. À moitié ivre, elle a trouvé le courage de me présenter son gosse. En fait de gosse, j’ai vu un superbe métis de 1,85 mètre, âgé de 36 ans. Avec des yeux gris-vert. Exactement les mêmes qui, naguère, faisaient la joie de Moye pendant nos heures tendres.
Je leur ai parlé de mon village, en France, j’ai raconté mon lopin de terre. Le rejeton s’est mis à rêver de montagnes, de gazon et de betteraves. La palmeraie s’était agrandie. Ça m’a fait plaisir de voir que ceux qui s’en occupaient désormais avaient suivi mon enseignement au fil du temps. Je les ai quand même sérieusement repris sur leurs techniques débiles pour lutter contre les Temnoschoita, et sur le toilettage avant transplantation des jeunes pousses.
À partir de là, je n’ai plus eu le courage de quitter Moye et le rejeton.
Depuis que je suis rentré, je me suis surtout occupé de la bicoque. J’habite désormais dans une espèce de palais princier, un peu baroque peut-être, une pointe prétentieux, mais on se sent quand même plus au large. Le vivarium est magnifique. C’est le rejeton qui s’en occupe, pendant que Moye passe son temps à lire des magazines de mode et à jouer au billard.
Le député m’adore. Il vient me voir souvent, surtout depuis que je lui ai proposé de financer une bretelle d’autoroute, un musée d’art africain et un parc d’attractions. La seule chose qui m’agace, c’est cet insupportable respect des villageois à mon égard. Je n’arriverai jamais à m’y faire, ils obligent leurs gosses à venir me demander de raconter mes aventures d’Afrique. Les mômes s’en foutent bien, ils veulent juste savoir comment j’ai fait fortune, et je réponds : les palmiers ! Les palmiers ! Et tout le monde y croit.
Sauf peut-être Laglaude qui m’a soupçonné des pires malversations. Il en a fait du ramdam, celui-là… Il a même tenu à venir m’administrer une correction, avec ses frères. Jusqu’à ce que je lui présente un métis de 1,85 mètre qui l’a pendu par les pieds plusieurs heures durant. Tout près d’une marmite gigantesque où frémissait un bouillon aux herbes folles.