Père courage

— Tu aurais tort de ne pas me recevoir.

— … Entre.

À cause de toi j’ai demandé à Isa de partir. Elle l’a fait sans hésiter quand elle t’a vue prendre possession de la pièce. Cette insupportable odeur de suffisance à laquelle je ne fais plus attention. Je t’ai laissée prendre sa place dans le fauteuil sans mot dire.

— Comment elle s’appelle ?

— Ça te regarde ?

— T’énerve pas… Ça fait bien douze ans que je ne suis plus jalouse… Je passais juste te faire mes adieux. Bangkok… J’ai un vol demain matin.

Tu mens toujours aussi bien. La dernière fois que je suis venu chez toi, j’ai vu traîner des horaires de vols pour Caracas. Il y avait même un guide du Venezuela dans ta salle de bains. T’as ton ami Osvaldo, là-bas. Depuis qu’on a divorcé, il est prêt à tout, même t’héberger… Je lui souhaite bien du courage.

— C’était pas la peine de te déplacer pour ça.

— De te savoir heureux, ça aurait nui à ma nouvelle vie là-bas.

Quand tu as dit ça, j’ai regardé vers la porte de la chambre bleue.

— Je pars avec Marc.

J’ai fait comme si je m’y attendais.

— Tu penses qu’il a envie de te suivre ?

— Il ne te supporte plus. Je sais bien ce qu’il ressent…

Il y a quatre ans à peine, tu ne cherchais pas à savoir ce qu’il ressentait pendant qu’on visitait les villas chics du bord de mer. « Vas-y Marc, va voir là-haut, dans ce réduit, on sait jamais… » Des coins poussiéreux, inaccessibles, il t’obéissait, le pauvre, il en ressortait avec des vieilleries, des antiquités qu’on revendait deux sous à des brocanteurs du coin. Et on fuyait, jusqu’à la ville voisine, en plein hiver, à la morte saison… Il avait compris depuis bien longtemps qui tu étais. Moi, je laissais faire, ça changeait pas beaucoup… Il m’aimait plus que toi. Il m’a toujours aimé plus que toi.

— Marc ne te suivra pas, il en a marre d’être trimbalé.

— T’avais moins de scrupules quand tu l’entraînais dans tes parties de pokers.

Il aimait ça, le poker, je ne l’ai jamais vu aussi heureux. On avait mis au point un code. Il tournait autour des tables pendant des heures, personne ne s’intéressait plus à lui, il virevoltait dans le décor, comme une mouche. Quand il chantait O sole mio, je savais que mon voisin de droite avait un full, quand il chantait Les Roses blanches, ça voulait dire que mon vis-à-vis avait un brelan, quand il chantait Hirondelle du faubourg, j’avais compris que mon voisin de gauche avait une paire de Dames, etc. C’était clair, c’était propre, il adorait ça. Lui et moi on faisait la paire d’as…

— Tu as toujours fait en sorte qu’il me déteste. Pense à sa nouvelle vie, là-bas, ailleurs… Il a une chance. Qu’est-ce qu’il lui reste, ici, à tes côtés ? Une vie de malfrat… Il ira en taule, comme toi…

Non, pas la taule. Il ne serait jamais allé en taule. Il avait compris ce que c’était, bien avant tout le monde. Il venait avec toi, au parloir, il savait que les méchants étaient privés de liberté, je lui disais à travers le grillage que c’était la pire des choses. Il ne pouvait pas imaginer que j’étais un méchant. Il ne savait pas ce qu’était une banque… Ni un braquage. Il ne savait même pas ce qu’était l’argent. Il m’admirait. Pas toi… Toi, tu étais… Je ne veux pas dire ce que tu étais.

— Marc et moi, c’est une histoire d’amour. Il est temps que je le sorte de tes pattes. Tu te souviens de l’époque où on lui faisait passer la frontière italienne ?

Oui… C’était une idée à toi… Les diamants venaient d’Afrique du Sud et passaient par Modane, à la frontière italienne. Dans les couches, il avait plusieurs milliers de dollars, personne n’a jamais rien vu. Ça a duré combien de temps, ce manège ? Six mois ? Il avait tout juste deux ans. Les couches-culottes les plus précieuses du monde… Il pourra s’en vanter, plus tard… J’étais contre. Tu avais insisté. On n’avait pas à se plaindre, c’est vrai, mais j’étais contre.

— Maintenant, va le réveiller, je prépare son sac.

T’as bien choisi ton jour, espèce de garce… Hier, Marc et moi, on s’est engueulés à mort. Je lui ai interdit de sortir avec sa bande de marlous. J’ai vu de la haine dans ses yeux. Pour la première fois. Et ce petit con a toujours aimé les voyages, il va vouloir te suivre sur un coup de tête, il ne t’aime pas mais il va te suivre.

— Tu le ramènes quand ?

— Le ramener…?

Ça va, j’ai compris. Tu te fous du môme, tu veux juste te venger de tout ce qui nous lie, lui et moi, tu n’as jamais supporté ça. Il va te lasser au bout de deux jours, tu vas le rendre dingue. Tu vas te servir de lui, comme on a toujours fait.

Tu n’as pas bronché quand j’ai sorti le vieux Smith & Wesson bodyguard de derrière la plaque de liège du corridor. Ça m’a fait drôle de le braquer sur toi.

— Va pas faire une bêtise, tout le monde sait que je suis là, même mon avocat, c’est lui qui m’a expliqué que j’avais le droit de reprendre le môme. Et ta fiancée m’a vue, elle irait faire un faux témoignage ? Tu retournerais au placard, et le gosse finira dans la rue, c’est ce que tu veux ? Lâche ce flingue. D’ailleurs, il est à moi…

Avocat, faux témoignage, et instinct de propriété pour finir… Si on t’arrachait le bras tu pleurerais pour qu’on te rende ta montre. Pas une seconde tu n’as imaginé le regard de ton propre fils devant le cadavre de sa mère. Comment a-t-on fait pour l’avoir, ce môme, hein ?

J’ai eu juste le temps de cacher l’arme quand j’ai entendu grincer la porte de la chambre bleue. Il se frotte les yeux. Le sommeil n’y est pour rien. C’est ta présence, là, ici. Plus d’un an qu’il ne t’a pas vue.

Tu l’embrasses, il ne comprend pas. Quand tu lui parles d’avion, il ouvre grand les yeux, il sourit. Et il me défie du regard.


Tu lui as demandé d’attendre dans la voiture. Il ne s’est même pas retourné en sortant. Il tient ça de toi. Ça s’est passé comme un accident, on voit venir le choc, on a même l’impression de l’attendre, on regarde, on laisse faire, c’est l’apesanteur pendant une seconde, et puis… Il a dévalé les escaliers. À ton regard j’ai su que tu attendais ce moment depuis des mois. Ce môme ne peut pas exister sans moi. Pas encore. Tu m’as mis une petite tape sur la joue avant de partir.

J’ai entendu la voiture démarrer, le compte à rebours a commencé juste après, moins une minute, moins deux. La voiture tourne le coin de la rue, je vous devine encore un instant mais l’image s’estompe et meurt en silence.


J’ai éteint toutes les lumières et me suis recroquevillé dans le canapé. Rien, j’ai cru que je ne ressentirais rien, une impression étrange, on a tellement peur de souffrir que rien ne vient, on chercherait presque à avoir mal, on se sent coupable, une vague pointe vers l’estomac, rien, pas grand-chose.

J’ai cru qu’il revenait. Je savais que c’était lui. Je n’ai pas voulu y croire tout de suite. J’ai attendu. Je l’ai vu revenir vers moi, il ne lui a pas fallu plus de dix minutes pour comprendre. Ses ongles crissent contre la fenêtre entrebâillée. Le petit con… Il a escaladé le mur pour me faire la surprise. Ça, il le tient de moi.

— … Marc ?

J’ai vu cette petite silhouette dans le noir et me suis dressé d’un bond, je me suis jeté dans ses bras, je t’aime, petit con, on va tout recommencer, hein ? Rien que tous les deux, si tu veux voyager, on s’en va, là, tout de suite, ton sac est déjà prêt, attends-moi…

Quand il a entendu le son de ma voix, il s’est plaqué contre le mur, il a poussé un cri de surprise. Marc…? Ma main a heurté l’interrupteur.

C’est là que j’ai vu ce petit bonhomme voûté, tremblant.

— N’approchez pas… N’approchez pas !

La surprise nous a figés tous les deux. Il doit avoir quinze ans, pas plus. Il a sorti un cran d’arrêt.

— Fais pas le con, petit… Comment tu t’appelles…?

À cet âge-là j’étais plus habile pour visiter les baraques… Je savais au moins les choisir. Il n’y a plus rien de bon à prendre, ici, petit crétin… On vient de me voler mon seul trésor… Quinze ans. C’est la taule qui te tente ? Si t’avais fréquenté les parloirs, tu saurais. Range ce couteau. Rentre chez toi, il y a peut-être des gens qui t’attendent. Ils ne sont peut-être pas aussi mauvais que tu penses.

— Tu vas lâcher ce couteau, nom de Dieu !

Je ne voulais pas lui faire peur, j’ai tendu les mains. Il a paniqué. Je suis tombé à genoux, devant lui, en silence. Il s’est cogné dans les meubles en partant. J’ai crispé les mains sur mon ventre, elles se sont engluées de sang. Le petit con… En me traînant à terre, j’ai trouvé la force de fermer la fenêtre et décrocher le téléphone. Et sans savoir pourquoi, j’ai éteint la lumière.


L’ambulance est arrivée juste après les flics. L’un d’eux m’a donné l’ordre de ne pas bouger, j’ai voulu dire un mot, la douleur a décuplé d’un coup.

— Ne parlez pas, vous allez vous en tirer…

On m’a posé sur le brancard. Au passage j’ai crispé la main sur la manche d’un uniforme.

— Elle s’appelle… Sylvie… Sylvie Rolle… Elle vient d’emmener notre fils… J’ai tout fait pour l’en empêcher… Même son avocat était au courant de sa visite… Elle voulait se venger, vous savez… Elle doit prendre un avion, dans quelques heures… Pour Caracas…

À nouveau, il m’a dit de la boucler mais son collègue a sorti un carnet.

— R.O. deux L.E… Ne dites rien au petit… Je vous en prie…

Quand j’ai vu qu’il avait tout noté, j’ai poussé un soupir. Ils ont cru que c’était la douleur.

Je ne pouvais pas te laisser partir. On n’ira pas la voir au parloir. Je t’aime, petit con.

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