— Les sta… tistiques nous disent que six Français sur dix n’utilisent que 1 500 mots d’usage courant…
— Et alors ?
— Et alors ça veut dire quoi, sta… tistiques ? hein, Biquet ?
— M’appelle pas Biquet. D’abord, lâche ce journal, ça va te donner mal à la tête. Et ça fait dix fois que je te dis de cabosser les boîtes de bière vides pour qu’on voie la différence avec les pleines.
Qu’est-ce que j’avais pas dit là… Il s’est redressé de la banquette arrière et a attrapé sa Heineken à pleine main en la pressant à mort de ses gros doigts poilus pour la transformer en lombric vert et tranchant. Qu’il a jeté dans cette mer de sable qui crissait sous nos roues. Je n’aurais jamais dû laisser traîner ce journal sur le siège. La Feuille de Villeurbanne. Avec Grober, on ne sait jamais d’où le danger peut surgir. La dernière fois, c’est quand je l’ai laissé seul avec des oursins.
— Sta-tis-tiques, j’ai fait, en attaquant une belle bande de littoral. Les statistiques, c’est des calculs qui servent à donner une idée de comment le monde est fait. C’est des études à partir des sondages. C’est comme ça qu’on peut dire qu’un Français sur trois cents naît mongolien.
— Mais comment on peut se rendre compte de ça, Biquet ?
— Suffirait de voir ta gueule dans un métro bondé, crétin. M’appelle plus Biquet. On peut prévoir plein de trucs, avec ces calculs-là. Ça t’est déjà arrivé de jouer au loto, hein ? Eh ben, on peut déjà dire que t’as qu’une misérable chance sur plusieurs milliards d’avoir les six bons numéros.
L’exemple a dû frapper, parce que tout de suite après il y a eu un long silence où j’ai distinctement entendu le bruit de ses neurones s’enchevêtrer autour d’une si déprimante réalité. Il a dit, dépité :
— Alors c’est les statistiques qui disent que je ne connaîtrai jamais les palmiers qui découpent ces belles ombres sur le ventre des vahinés. C’est à cause des statistiques que je ne plongerai jamais dans les eaux chaudes des mers du Sud pour pêcher du corail et chasser le mérou. Que je siroterai jamais un welcome cocktail au curaçao servi dans une noix de coco par un loufiat en veste blanche. C’est ça les statistiques, alors ?
Pour ponctuer cette suite de mots (qui venait de réduire à néant tout le potentiel lexical du Grober moyen), il a caressé son front en sueur avec une boîte de bière qui perlait de fraîcheur en sortant de la cantine à glaçons.
— T’as lu des dépliants, ou quoi ? De toute façon, t’as la trouille de l’avion.
— Oui, j’ai la trouille de l’avion.
— Eh ben, c’est là que les statistiques nous prouvent que t’es vraiment con, parce que t’as qu’une chance sur plusieurs milliards de t’écraser en avion. Donc, on peut dire que t’as aussi peu de chances de gagner au loto que de crever en zinc. Et pourtant tu joues encore, et tu prends toujours pas le zinc. C’est pas logique, t’avoueras.
En disant ça, j’ai vu au loin une image furtive et floue. Malgré la vitesse et le soleil dans les yeux, j’ai cru discerner deux corps nus se courir après au bord de l’eau, l’un étant muni d’un fusil de pêche. Je me suis dit que le mot « logique », prononcé une seconde plus tôt, n’avait plus la même consistance.
— La chance… La chance… T’as que ce mot-là à la bouche… J’y crois pas à la chance… Tes statistiques, elles seraient incapables de me dire si un Grober comme moi a une chance de rencontrer Ursula Andress, par exemple.
— Pourquoi spécialement Ursula Andress ?
— Ça te regarde pas, c’est un souvenir d’enfance.
Je n’ai pas cherché à le contrarier à nouveau. On attaquait un virage mortel à fond les tuyaux qui aurait pu nous coûter la vie sur un mauvais coup de coude du Grober. D’ailleurs, j’ai dû ralentir à cause d’une Porsche lascive que son conducteur ne méritait pas d’avoir.
— D’abord, des pronostics comme ça, c’est pas les statistiques qui pourraient nous les faire, mais c’est un autre truc dans le genre qui s’appelle : les probabilités. Mais t’es pas obligé de retenir ce mot-là, ça ferait beaucoup pour la même journée. Y a qu’elles qui pourraient dire combien t’as de chances de rencontrer Ursula.
— Hé ! Attention ! C’est pas le tout de juste la rencontrer… Je veux qu’elle soit tendre, qu’elle me prenne dans ses bras, et qu’elle m’embrasse, et tout et tout. Alors, Biquet ? une chance sur combien ? sur mille ? sur dix mille ? sur dix millions ?
— Je voudrais pas te faire de la peine, mais ce nombre-là n’existe pas encore, c’est cosmique, c’est astral comme truc. Avec une suite de zéros qu’aucun humain n’a encore jamais vue. Avec ça on pourrait barbeler la muraille de Chine.
La Porsche de devant allait finir par nous mettre en retard. Le gars derrière le volant laissait traîner son bras par la fenêtre et pianotait mollement des doigts sur sa portière. À ses côtés, j’ai vu une chevelure brune. Je me suis demandé, par le biais, combien de chances on avait de se retrouver derrière un con pareil. À peu près autant que de malchances il avait, lui, de nous avoir au cul. J’ai klaxonné. Grober s’est penché vers ma nuque, intrigué par ce qui se passait devant nous.
— C’est de la connerie, tes calculs. Si j’ai une seule chance, même la plus petite, j’aimerais savoir où elle est.
J’ai klaxonné à nouveau.
— Procédons scientifiquement, j’ai fait. Quelle suite de circonstances invraisemblables pourrait conduire une nana comme elle jusque dans tes bras ? J’ai beau chercher, j’en vois qu’une et une seule. Ouais… Et je suis sérieux. Il faudrait, pour ce faire, que ladite Ursula vive avec un gars qui, par le plus grand des hasards, la trompe avec tout le monde. Déjà, faudrait être assez con. Mais ensuite, il faudrait qu’elle en ait marre, qu’elle lui fasse des scènes pas possibles, jusqu’à ce qu’un soir, elle lui dise ce qu’on dit toujours dans un cas pareil : je te préviens ! Si tu recommences, je…
Je me suis tu, tout à coup : parce que au troisième coup de klaxon, le gars de devant, sans se retourner, a crispé le poing en brandissant son majeur, droit comme un cran d’arrêt avec un petit va-et-vient élégant de la main, ce qui signifiait grosso modo qu’on pouvait toujours se le mettre dans le cul. Grober a baissé sa fenêtre et dans le même mouvement, j’ai déboîté pour me retrouver au niveau de la Porsche, au risque de nous envoyer dans le décor.
— Qu’elle lui dise, furax : je te préviens ! Si tu recommences, je sors dans la rue et je couche avec le premier venu !
Le bellâtre était effectivement assis auprès d’une jolie jeunesse bronzée dont je n’ai vu que le profil. Grober s’est penché jusqu’au ventre par la portière, le gars n’a pas eu le temps de voir. J’ai parlé plus fort pour que mon pote puisse entendre la suite de ce raisonnement, pas si con que ça, après tout.
— ET C’EST À CE MOMENT-LÀ QU’IL FAUDRAIT QUE LE MEC LUI DISE : CHICHE ! VAS-Y !
Je n’ai pas pu tout voir, j’ai juste entendu quand Grober a attrapé le bras du gars qui s’est mis à hurler. J’ai accéléré à fond jusqu’à percevoir le craquement des os et l’étrange choc plombé des têtes quand il a pilé. J’ai vu, dans le rétro, juste après le choc, deux magnifiques étoiles de verre s’ouvrir dans leur pare-brise. Le gros a remonté sa vitre et j’ai repris une voix normale.
— Alors là, elle entend : chiche ! Et c’en est trop de tant d’arrogance, elle le prend au mot, elle sort dans la rue en ouvrant des yeux comme des billes à la recherche du premier mâle venu. Et c’est là que toi, sur un coup de bol parfaitement sublime, toi qu’as rien demandé à personne, tu déboules au carrefour… Et voilà.
Un léger silence a suivi, histoire qu’il engrange tous les paramètres. Pour ce faire, il a sorti deux bières de la cantine dont les glaçons tenaient on ne peut mieux la route. Des vrais glaçons balnéaires comme on n’en trouve plus de nos jours. Il a gentiment fait péter la languette, sans faire mousser, avant de me tendre la Heineken. Que j’ai bue en sirotant presque sous le volant, des fois qu’on croise des autorités en sens inverse, au hasard des lacets.
— Yaaa malheur de scoumoune de zob… il a fait, résigné. C’est mal barré…
— Ah ça… C’est même pas quantifiable, des chances pareilles. Mais, grâce à ces conneries de probabilités, on peut quand même trouver une équivalence, histoire de donner une idée. T’as autant de chances que ça arrive qu’un singe, qui taperait aléatoirement sur une machine à écrire, en a de nous refaire La Divine Comédie de Dante.
J’ai dit un singe, mais j’aurais pu dire un Grober. Je me suis retenu à temps.
— Tu veux me foutre le cafard, Biquet…
Brutalement, il s’est endormi.
Deux heures plus tard, j’ai vu une ville, au loin, mais j’étais trop feignant pour la chercher sur la carte. Autant avoir la surprise devant la borne. C’est à la sonorité du nom que je choisis de m’arrêter ou pas. J’essaie autant d’éviter les Saint-Quelque Chose et les Machin-sur-Truc, sans savoir vraiment pourquoi. Une question de feeling, pas scientifique du tout, et complètement aléatoire aussi. Mon partenaire, écroulé, les bras en croix sur la plage arrière, a rajouté plusieurs paramètres d’un coup.
— Pipi, il a dit. Et faudrait trouver des glaçons. Et aussi téléphoner à Luigi qui doit se demander ce qu’on fout.
Foi de Biquet, j’ai masqué quand j’ai vu le nom du bled et les deux ploucs malaccueillants qui ont regardé ma plaque de Parigot. Saint-Restitut-sur-Loup. Voilà bien ma veine. Parce que, malgré toute notre conversation précédente avec Grober, s’il y a bien un truc qui, dans mon jugement, passe avant toutes ces données mathématiques, que je maîtrise d’ailleurs fort mal, c’est bien la superstition.
— On est en retard, Grober. On devrait déjà être à Antibes. T’as qu’à pisser dans une canette, et on appellera Luigi d’une cabine sur la route. Juré qu’on s’arrête au prochain bled.
— Et la glace ?
Ouais, la glace. C’est vrai que c’est sacré, la glace. Le fait est qu’on est loin de la Californie. Là-bas, on n’avait qu’à garer la tire au premier motel, on demandait sagement au gardien la permission, et hop, on allait au stock de glaçons, on remplissait trois seaux et on en bourrait la cantine jusqu’à la gueule. Gratos ! Et le gardien nous disait : bye-bye ! Au besoin, il nous fournissait en Budweiser ou en Miller. Miller, The Champagne of the Beers. Ici… Dans ce trou… Même en la payant le prix fort, c’est pas du tout sûr de trouver…
— Arrête-toi à la carotte, là-bas.
Un bar-tabac, quelques chaises en bois sous une petite tonnelle, deux ou trois magasins alentour, avec des petites dames dans la rue, juste ce qu’il faut pour se persuader de ne pas être en hiver. Je suis entré dans le café et Grober est resté au seuil pour garder un œil sur la tire. Trois, quatre clients : Mimile, Dédé, Totoche et Pierrot. J’étais sûr d’en avoir au moins trois de bons. J’ai demandé de la glace. Silence. J’ai réitéré. On m’a demandé ce que je voulais boire. J’ai dit : rien, mais on veut vous acheter des glaçons, parce que la route est longue, qu’on a déjà toute la bibine en stock, et qu’il fait chaud. Re-silence. Une mégère tout droit sortie d’une chausse-trappe a dit : on en a ! C’est tout juste si j’ai pas remarqué le clin d’œil qu’elle a fait à son Jules. Elle a ouvert le frigo, j’ai vu des stalagmites bleutées noyées dans des diamants de glace gros comme le poing. Bingo. J’ai sorti mon dernier billet de cinquante balles pour les délester de leur banquise.
— Cent, a dit la vieille.
— Cent balles pour de la flotte ?
— Eh oui.
J’ai rassemblé un peu de calme et fouillé mes poches trouées. Grober a fait de même pour réunir un peu de mitraille. Dans le Mississippi, on nous aurait laissés partir avec les ice creams.
— C’est cent ou rien ! Qu’est-ce que je vais mettre dans le pastis de mes clients, hein ? Les Parisiens peuvent pas comprendre ça.
J’ai eu envie de lui dire qu’on n’était parisiens que depuis les trois dernières heures. On est tout ce qu’on veut, ardéchois, autrichiens, et même qu’une fois on a été des Corps diplomatiques. C’est pour dire… Je me doutais bien qu’à Saint-Restitut-sur-Loup on n’aurait que des emmerdes. Grober, lassé, s’est escamoté quelques secondes pour revenir avec le Uzi. Il a gueulé :
— Biquet ! On avait combien de chances sur combien de tomber sur une brochette de cons pareils ?
Tout le monde s’est levé. Moi, sachant ce qui allait suivre, je me suis plutôt aplati sur le plancher. Grober a sulfaté tout ce qui bougeait en gueulant à la Rambo. Ça a hurlé strident partout, j’en ai vu deux trembler sous les impacts, comme pendant un sérieux court-jus. Grober a arrosé plus que nécessaire et j’ai levé le bras en vue d’une accalmie. En deux coups j’ai rempli une bassine qui traînait près de la tête de la taulière avec un max de glaçons. On a foncé.
Soupirs de mon pote qui, mine de rien, avait eu la présence d’esprit d’embarquer cinq ou six canettes de Dab qui s’ennuyaient sur le comptoir. Comme par réflexe, j’avais repris le volant.
— Tu sais, Biquet… j’ai fait quelque chose de formidable, dans ce rade.
— J’ai vu ça, ouais. Je suis pas convaincu de l’utilité, mais t’as fait fort, y a pas à dire.
— Ce truc formidable, je vais te dire ce que c’est : j’ai fait mentir des statistiques et des probabilités en deux coups de pétoire. Excusez du peu ! Dans le journal, ils disaient que dans un bled de moins de cent habitants, seulement deux crèvent de mort violente à chaque génération. En gros.
Sans être sûr du libellé, je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose de vrai là-dedans.
— Et les probabilités ? j’ai demandé.
— Bah, c’est que cinq d’un coup, ils reverront pas ça avant la prochaine guerre civile.
En sortant du bled, j’ai avisé une petite Datsun Sherry, toute grise et toute cabossée. Un jeune gars s’ingéniait à lui faire franchir un petit tremplin, façon stock-car.
— Hé ! gamin, ça te dirait une belle Toyota bien rouge pour jouer à Mad Max ?
Le môme s’est marré, sans vraiment comprendre. Et il a refusé, soi-disant que son père lui ferait des histoires.
Nouveaux soupirs de Grober, qui a dit :
— Biquet… Tes probabilités à la con, elles disent quoi dans un cas pareil ?
— Elles disent qu’il y a des lois contre lesquelles on ne peut rien. Comme la loi des séries, par exemple. Et on est en plein dedans. On l’appelle aussi Loi de l’emmerdement maximal.
Énervé, il est descendu de la bagnole. Histoire de regarder ailleurs, je me suis ouvert une Heineken toute rafraîchie par notre dernier butin en date.
Luigi nous a un peu engueulés, au bout du fil. Il se rend pas compte. Ça m’a rappelé la volée de bois vert qu’on avait reçue sur le job en Suisse. Un jour de retard, parce qu’on avait cherché Bâle des heures durant avant de comprendre que là-bas on disait Basel. Une chance que les autoroutes soient gratos, chez eux.
Bref, le Luigi nous attendait dans un petit routier à la sortie d’Antibes pour 22 heures dernier carat. Sinon faudrait encore pleurer pour avoir notre com’.
— Il a parlé du Danemark pour dans deux semaines, j’ai dit.
— J’ai entendu. Ça m’enchante pas plus que ça. D’abord on va se cailler les miches, et puis macache pour trouver de la bière chez ces sauvages. Comprends pas. Je croyais que le houblon, ça venait des Vikings.
— Il est quelle heure ?
— Dix heures moins vingt-cinq.
— On sera dans les temps. J’y croyais plus. Ça roule plutôt bien, ces petites Datsun à la con.
Grober a tiré la dernière Dab de la cantine et, en brave pote, me l’a proposée.
— T’es gentil, mais je fais une pause.
Le Cannet. Juan-les-Pins. Qu’on a traversés sans penser à rien, dans la nuit qui tombait ; on s’est réveillés doucement à Antibes. La fatigue, sans doute. La bagnole a failli s’arrêter d’elle-même devant le restau d’un copain qui fait une soupe de poissons à tomber par terre. Tout ça avec une petite Leffe bien fraîche. Parce que nous, à l’arrière, on n’avait plus rien. Ni bière ni fraîcheur. Mais on ne pouvait pas faire ça à Luigi. On avait tout le temps d’y aller après. Et on a fini par le voir, ce putain de routier. Désert. Dans le noir. Avec juste un petit camion de maraîcher sur le parking. Et la Jaguar du patron. Qui piaffait, bras croisés, sur le seuil. Il a haussé les épaules quand je me suis arrêté pile devant ses genoux.
— Ah ça, les gars, ça valait le coup d’attendre, il a dit. J’ai beau avoir l’habitude de vous voir radiner dans des caisses pas possibles, mais ça… Je comprends mieux le retard.
Ni Grober ni moi ne sommes descendus. Vieux réflexe. C’était pas de la méfiance. Juste une habitude un peu nostalgique d’une époque bien plus dure qu’aujourd’hui.
— Mon pauv’ Luigi… On a eu bien pire que ça. De Châteauroux à Clermont-Ferrand, on s’est trimbalés en Panda, après on s’est farci une Ami 6 break d’un jaune un peu pisseux, ensuite une Toyota vers Nîmes, et nous voilà.
— Montrez voir la commande, a dit Luigi, qui sait toujours abréger les parlotes.
Grober a pris la cantine sur ses genoux et l’a ouverte pour Luigi qui s’était penché à l’intérieur. À peine avait-il enlevé le couvercle qu’un remugle à vomir a envahi l’habitacle. Il était temps qu’on arrive, la glace s’était transformée en un dégueulasse bouillon sans couleur. Luigi a jeté un œil. Après une seconde d’expectative, il est revenu à lui :
— Vous vous foutez de ma gueule ! On avait dit la tête ! C’est la tête qu’il me faut, bande de cons ! Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça !
Grober, pas démonté, a empoigné le bras cisaillé au coude qui traînait dans l’eau trouble, et a agité la main bleuâtre sous le nez de Luigi.
— Ça s’est pas passé comme prévu. Ce con de Rajot a voulu vérifier le moteur de sa Mercedes avant de démarrer. C’était trop tard, on avait déjà installé le plastique. Alors ce crétin il a soulevé le capot, il a tâté vers le carbu, et tout lui a pété à la tronche. Si t’avais vu le travail… Un vrai puzzle, cette tronche… Elle t’aurait servi à rien. Le plus gros bout qu’on a pu récupérer, c’est ça.
C’est exactement comme ça que ça s’est passé. On n’aurait pas demandé mieux que de ramener la tête, parce qu’on savait déjà, au moment de l’explosion, que Luigi allait penser qu’on voulait l’arnaquer.
— Regarde bien l’annulaire, j’ai dit. T’en connais beaucoup des bagues comme ça ?
Un gros rubis taillé en triangle. Un truc unique. Inoubliable. Luigi lui-même nous en avait fait la remarque le jour où ils ont passé leur accord, Rajot et lui. Rajot et son fameux casse de l’agence centrale de la B.N.P. de Guéret. Pour monter le coup, il avait besoin de cinquante briques, et Luigi, vu que c’est son job, les lui a prêtées le soir même. Pas un gros coup sans Luigi ! Avec une culbute de trois fois l’emprunt, quinze jours plus tard, il avait pas de quoi refuser, le Luigi. Sauf qu’il a senti le vent venir, et on n’a plus lâché la basket du Rajot jusqu’au plein succès de l’opération. Du beau boulot, soit dit en passant. Le Rajot a fait jackpot. Et un gars qui fait jackpot, il devient dingue et se met à gamberger. Quitte à se tirer aux Galápagos, pourquoi le rembourser, le Luigi ? Sauf qu’il faut être vraiment branque pour pas savoir que Biquet et Grober veillent au grain pour ramener la tête des ingrats… La tête ou le bras. Au Danemark, on essaiera de faire mieux : parce que, des petits malins comme Rajot, on en avait déjà quatre depuis le début de l’année. Et on trouvera plus facilement de la glace, là-bas.
Luigi s’est acharné sur le doigt pour en arracher la bague.
— Un souvenir… il a dit, convaincu. Vous pouvez sortir, les gars, j’ai votre thune dans le restau.
Procédure, procédure… Il était temps de sortir pour passer à la caisse et se descendre une mousse bien méritée.
C’est à cette seconde-là que j’ai senti quelque chose de bizarre dans l’air.
Pendant que Grober galéjait gentiment avec Luigi.
La bâche arrière du petit camion s’est levée comme une paupière. Je me suis jeté derrière la Datsun en gueulant comme un putois pour prévenir les deux autres. Trente secondes. Pour faire un raffut pareil, ils devaient être au moins quatre. Je me souviens d’avoir hurlé un « GROBER ! » qui a déchiré la nuit jusqu’à en couvrir le bruit des fusils-mitrailleurs.
Démarrage de la camionnette. Et moi, comme un con, le nez par terre.
Je me souviens d’avoir pensé : ça devait arriver un jour, hein Luigi ? Une tête parmi d’autres… Va savoir laquelle. Une tête qui continuait de penser et faire des plans, sur son tapis de glace… Quelle importance, maintenant…
On avait visé Luigi avec plus d’acharnement que Grober. Un gruyère, le patron. Et je m’en foutais pas mal. J’ai osé regarder vers mon pote. On aurait dit que sa main voulait caresser un pneu de la Datsun. Là, bien malgré moi, je me suis mis à chialer comme une Madeleine. J’ai eu peur de voir son regard. Il a gémi un long moment, en tentant de s’accrocher à une aile. Au loin, j’ai pu dénombrer quatre perforations. Et des vilaines. Je suis reparti à chialer sans pouvoir faire quoi que ce soit. En reniflant comme un môme, j’ai dit : tu veux une bière, mon gros…? Il n’a pas répondu, j’ai laissé le temps passer.
Quelques secondes plus tard, j’ai vu une grosse bagnole noire qui s’est approchée de nous tout doucement. Ça pouvait être des flics ou n’importe quoi d’autre, j’ai laissé faire sans bouger. Qu’est-ce qu’il aurait fait à ma place, le Grober ? Rien.
Deux silhouettes à l’avant. Dans le noir je n’ai pas vu grand-chose. J’ai juste compris qu’à l’intérieur il n’y avait ni flic ni rien d’autre. Juste deux passants angoissés qui se demandaient comment réagir. La portière côté passager a mis un temps fou avant de s’ouvrir, et l’individu en est sorti, cauteleux et gelé de trouille.
— Remonte ! a crié une voix de femme, derrière le volant.
Mais non. L’autre n’a rien voulu entendre et s’est avancé vers Grober. Lentement. Une femme, aussi. Enveloppée dans un grand châle bariolé qui lui recouvrait la tête.
Est-ce la bouche ? les yeux ? mais j’ai tout de suite reconnu quelque chose dans ce visage. Quelque chose d’éternel.
Pour la première fois depuis que le corps de Grober gisait à terre, je me suis mis à trembler. Une espèce de bouffée de chaleur qui m’a fait frissonner tout le corps.
Elle s’est penchée vers mon pote un long moment. Elle a laissé glisser le châle sur ses épaules, comme pour se dégager la tête. C’est là qu’on n’en a pas cru nos yeux, Grober et moi.
Elle s’est agenouillée sans rien dire. Grober a réuni ses dernières forces pour se redresser un peu mieux. Elle l’a aidé en le prenant dans ses bras et en le serrant très fort.
Les yeux de Grober m’ont cherché, émerveillés. Une seconde. Pour se refermer tout à coup.
La dame l’a embrassé sur le front. Et l’a doucement fait reposer à terre.
La conductrice a remis ça, terrorisée.
— Remonte, Ursula ! J’ai peur !
Elle a remis son châle sur la tête et s’est engouffrée dans la bagnole sans même regarder vers moi. Pour disparaître, au loin, dans un embranchement d’autoroute.
Je suis resté là, longtemps, à scruter le ciel pour y chercher, au milieu des constellations, la bonne étoile de Grober. J’avais peut-être une chance sur plusieurs milliards de la trouver.