Le seul tatoueur au monde

On m’avait dit qu’il était le seul tatoueur au monde à pouvoir le faire. Qu’on pouvait tout lui demander, le bizarre, le malsain, le mystique, l’impossible, dans les replis du corps les plus improbables et les plus douloureux. Un manuscrit yuan, un portrait de James Joyce, un Hokusai, l’affiche de L’Ami américain, une éruption de psoriasis, et une magnifique scène de chasse au tigre des montagnes. Il avait fait tout ça par défi, par amour, pour repousser les limites et se persuader qu’il n’y en avait aucune.

— Je veux ça.

Je lui ai montré le dessin. Longtemps.

— Impossible. Je ne peux pas. Vous m’auriez demandé n’importe quoi, tout, vraiment tout, mais pas ça.

Il m’a prié de sortir. J’ai remballé ma reproduction froissée.

Il m’a rappelé quelques jours plus tard. Quelque chose de malade lui avait assombri la voix.

— Sur l’épaule et pas ailleurs, il faudra trois séances rapprochées, j’ai fait des essais de couleur, vous pouvez venir tout de suite.

Il avait, sur l’avant-bras, cinq rayures jaunes de tons différents. Il a dit qu’on ne pouvait réellement tester les couleurs que sur la peau. J’ai opté pour celui qui me paraissait le plus fidèle, il m’en a conseillé un autre, j’ai fait confiance. Quatre heures plus tard, je suis reparti avec un pansement et le bruit du dermographe qui grésillait encore dans ma tête.

Durant toute la séance suivante, il a contracté les mâchoires et cligné des yeux, on aurait dit qu’il refoulait la nausée, mais aucun tremblement n’est venu dévier son geste.

— Vous vous sentez mal ?

— Tout ce bleu… Je suis content d’en avoir fini.

On s’est donné rendez-vous pour la dernière séance. J’avais le sentiment qu’il reculait l’échéance.

Deux jours avant, il s’est décommandé en disant qu’il n’était pas prêt. Pendant deux mois, il ne m’a pas donné signe de vie. J’ai essayé de le relancer, il avait quitté son atelier, il avait fui, me laissant seul avec un chromo stupide sur l’épaule, une horreur de ringardise qui n’avait rien à voir avec ce que je désirais. J’avais l’air de quoi, avec ce champ de blé sous le ciel bleu de Provence, encré dans ma peau ? Manquait plus que le couple qui s’embrasse au loin en contre-jour. Est-ce que j’allais vivre toute une vie avec ça, ce truc inabouti qui ne demandait qu’à passer au sublime en y rajoutant juste une touche de noir ? Une nuit, vers quatre heures, il m’a appelé, j’ai d’abord cru qu’il était ivre.

— Venez.

Là encore, il n’a pas failli. Je n’ai pas pu soutenir son regard, comme si c’était lui qui souffrait sous l’aiguille. Il s’est attaqué aux corbeaux avec une rare fascination, une précision morbide. Il a épongé le sang noirâtre qui coulait de la plaie. J’étais content. Il a soupiré, longuement, comme soulagé. Une autre qualité de silence s’est installée entre nous, pour la première fois j’ai pu voir ce qu’il cachait derrière son masque d’angoisse : l’orgueil face aux défis passés ou à venir, l’étrange sérénité qui suit ou précède une délivrance. Ravi de ce que j’avais sur la peau, j’ai dit, fort :

— Il paraît que Van Gogh s’est suicidé juste après l’avoir peint !

Sans répondre, il s’est lentement retiré dans la cuisine, en haussant les épaules. Avant qu’il ne disparaisse, j’ai senti qu’il était trop tard pour en parler.

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