J’ai laissé la télé allumée par peur du silence, pour me donner l’illusion qu’il s’agissait d’un soir comme un autre et pour couvrir les couacs absurdes venant du plafond. Un instant, j’ai hésité à enclencher une feuille dans le chariot de la vieille Olivetti, mais l’écriture manuscrite s’est finalement imposée d’elle-même. Je n’ai pas le droit de laisser à ceux qui m’ont aimé des petits éclats de frappe mal alignés, froids et puant la circulaire. D’autant qu’il me manque le n, et je vais avoir besoin du n. Ceux qui vont me lire méritent mes derniers coups de griffe, mon cœur qui se dessinera peut-être dans les déliés, mon incertitude, mon désir d’absolu, et seuls les tremblements de la main ont une chance de mêler l’incertitude et l’absolu.
J’ai fouillé dans le tiroir pour, en fin de compte, n’y trouver qu’un feutre vert. Pointe fine. Je ne peux pas leur faire ça. J’ai dû mettre à sac l’appartement, retourner toutes mes poches et renverser les tiroirs de la cuisine. Une mine de plomb sur le bloc-notes des courses ? Ce serait insultant, un crayon noir, gras, qui n’attend qu’un coup de gomme, comme si ma vie pouvait s’effacer sous la traînée du premier index venu.
J’ai besoin de graver.
J’ai éteint la télé, l’immonde générique de l’émission n’était pas digne d’un tel moment. En renversant tout sur mon passage, j’ai eu la bonne idée de rendre hommage à l’instant présent, à son éternité. Par manque d’imagination j’ai choisi le Requiem de Mozart. Qu’importe. J’ai tous les pouvoirs, ce soir, même celui de me laisser aller à un poncif.
Le Dies irae a lentement investi la pièce.
Enfin, dans un des cartons du débarras, un vieux stylo à plume, sec, encre bleue, fin de cartouche. J’ai humecté la pointe, fait des essais sur une feuille froissée, ça accroche, mais ça revient, lentement, ça ira, je vais pouvoir dire.
Un brouillon, d’abord. Je n’ai pas droit aux ratures. Aide-moi, Mozart.
J’ai envie de vous dire que la vie est ailleurs. Mais d’autres l’ont fait avant moi. Personne n’y est pour rien. Je n’aimerais pas que le premier venu puisse s’approprier ma mort. Le monde ne m’a rien fait, il m’a juste déçu. Je ne veux personne à mon enterrement. Que mes amis boivent en mon honneur, que les autres se réjouissent, je vous ai aimés, mais je vous laisse dans votre cloaque.
Tiens…? Du violoncelle…? Aussi étrange que ça puisse paraître, ce bruit hideux qui me vient de l’appartement du dessus a été arraché à un violoncelle. Je comprends mieux cette bizarre rencontre, cet après-midi, dans l’escalier, une forme oblongue dans une housse en cuir. Le voisin ne m’a même pas dit bonjour. C’était un violoncelle. Je lui souhaite bien du courage, au voisin. Commencer le violoncelle à cet âge-là… Ça fait drôle de penser que les gens ont encore des perspectives, en ce bas monde. C’est ce qu’il m’aurait sans doute fallu, une utopie. Un challenge.
Je relis mon premier jet. J’aime bien le Je vous laisse dans votre cloaque, mais ce n’est pas de moi. C’est la phrase posthume de George Sanders, juste avant qu’il ne se fasse sauter le caisson. Manquerait plus que je passe pour un plagiaire, ça serait trop bête.
Au lieu de laisser les boulettes dans la corbeille, je les ai brûlées et fait disparaître d’un coup de chasse d’eau. Le revolver, bien en évidence, sur la table basse, va m’inspirer, me donner courage. Aide-moi, revolver.
Que ceux qui boiront à l’annonce de ma mort aillent jusqu’à l’ivresse. Les autres ne manqueront pas de me pleurer, et je maudis déjà, outre-tombe, tous ceux qui oseront trouver des larmes.
Ouais…
Pourquoi pas.
Je ne vois pas pourquoi j’insiste autant sur la boisson. Et pourquoi tant d’agressivité, après tout. Tout ça n’explique pas mon geste. Ai-je besoin de l’expliquer, du reste ?
J’essaie mieux.
Comprenez-moi. Je souffre, qui saura jamais pourquoi ? Je pourrais me dire que la vie n’est qu’un tour de manège, une farce drôle et grotesque qui défile trop vite, mais je n’y arrive pas. Je me suicide parce que je n’ai plus le choix, comme on va chez le dentiste quand la rage de dents n’est plus supportable. Je vous ai aimés, vous, ceux qui allez me lire. Personne ne m’a fait du tort, mais je n’ai jamais su demander de l’aide. Je viens de passer la quarantaine, je me suis toujours ennuyé, même étant enfant, et s’ennuyer dans la décrépitude physique me fait peur. Le seul souvenir de…
J’ai l’impression qu’on joue de l’archet sur ma moelle épinière… Attaquer le violoncelle à cet âge-là… Quelle prétention…! Quelle connerie…! Voilà bien ce qui m’a fait haïr l’espèce humaine. Ce salaud du dessus ne se doute pas une traître seconde du moment que je suis en train de vivre. Le dernier, tout simplement. Ses grincements de scie me déchirent les nerfs un à un, on dirait qu’il le fait exprès. Il parvient même à couvrir et lacérer mon Mozart avec ses notes rauques et débiles. Et encore, s’il s’agissait de notes… On dirait une roulette de dentiste dans les rouages d’un vieux réveil.
Je me lève d’un bond, tourne en rond, donne un coup de pied dans une chaise. En essayant de reprendre la plume, je l’ai vue s’écraser et trouer le papier à l’instant même où il a attaqué une espèce de pizzicato affreux. J’ai dû brûler la feuille, mais ça ne m’a pas calmé, au contraire. Il faut que je recommence tout !
Méprisables petits êtres rampants ! J’ai fait mon deuil de toute idée d’harmonie à vos côtés, et surtout ne prenez pas le mien, il n’y a rien de tel qu’un bon cadavre laissé derrière soi pour relativiser ses petits malheurs. Si vous saviez à quel point j’ai envie de hurler !
Et je hurle, la gueule en l’air ! Le Confutatis maledictis n’est plus qu’un bruit de fond, mais l’autre crétin, là-haut, y va de plus belle, comme s’il jouait couché, la caisse de résonance contre le plancher. Je saisis un balai et frappe plusieurs coups rageurs.
— Vous allez arrêter, ordure ! Vous êtes indigne de toucher aux plus beaux sons du monde ! Vous vous prenez pour qui ? Vous n’allez créer que malheur et confusion autour de vous ! Il vous faudra dix ans avant d’avoir un son correct ! Dix ans ! Et vous êtes déjà vieux, un grabataire prétentieux ! Vous crèverez bien avant de savoir le prendre entre vos jambes croulantes ! Dix ans ! Personne n’a mérité une peine aussi lourde !
Je respire un grand coup.
Il ne cesse pas. M’a-t-il seulement entendu ? J’augmente le volume de la sono.
Mozart me rappelle à l’ordre. L’éternité m’illumine. C’est beau. Je dois faire abstraction des nuisances humaines, ce soir plus que tous les autres. Quel misérable artefact pourrait me détourner de cette délivrance, à portée de main ?
Si vous saviez à quel point je me sens serein… J’éprouve une sorte de…
Mais pourquoi n’a-t-il pas pris un seul cours ? Rien qu’un. Un tout petit effort d’humilité. Il aurait choisi le piano, encore… Avec un piano on peut s’amuser une heure ou deux, c’est compréhensible, c’est humain. Mais le violoncelle… C’est comme la foi en Dieu. C’est inhibant ! On doit prononcer des vœux avant de toucher à un tel instrument. Au lieu de ça, il ne doute de rien, il taille à la serpe, et vas-y qu’il embroche et qu’il fourrage dans son machin, comme pour saigner un porc !
La vie m’a résigné. Je n’ai pas su désarmer le bourreau et panser la victime. Je n’ai pas…
C’en est trop…
Une idée horrible vient de me traverser l’esprit.
Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible, il n’a pas osé…
Ces grésillements infâmes… Ces plaintes distordues… Ce ne sont pas des gammes. Ni de vagues essais laborieux…
C’est la Suite no 3 pour violoncelle de Bach…
Je dois me tromper. Sûrement.
Pablo Casals lui-même considérait ce morceau comme l’aboutissement de décennies d’effort ! De toute une carrière !
J’ai bien peur… d’avoir vu juste.
Rien ne correspond, mais tout y est.
J’ai honte d’avoir reconnu Bach dans cette torture, il n’a pas osé, il n’a pas…
J’ai saisi le revolver d’une main et le stylo de l’autre.
Personne ne saura jusqu’où j’ai porté ma croix. On m’a volé mes dernières secondes. C’est peut-être justice. Face à ce maelström, je ne peux que me dérober.
J’approche l’arme de ma tempe. Ferme les yeux.
Réfléchis un instant.
Non, impossible.
J’allais faire une monstrueuse bêtise. J’imagine le fait divers, demain, dans la presse locale : « Ne supportant pas le violoncelle de son voisin, il se tire une balle dans la tempe. »
Jamais ! Jamais ! Mon geste est beau, mon geste est courageux ! Je ne veux pas que ce salopard de voisin puisse penser qu’il y est pour quelque chose ! On se suicide juste après un récital de la Callas ! Un unique concert de Glenn Gould ! Mais là… Ces vagues embrochages idiots…! On se foutrait de moi bien longtemps après ma putréfaction.
Rester calme, rester calme, ne rien brusquer, il doit bien y avoir une issue avant l’issue, je suis perdu, je n’ai même plus le droit de me flinguer, je…
Je meurs, et le violoncelle du voisin n’y est pour rien.
Imbécile, imbécile, voilà que j’écris n’importe quoi ! Quelle épitaphe absurde ! Je le hais, ce salopard. Je…
Je vais le tuer.
Bien sûr, évident, lumineux.
La voilà, l’idée…!
Avant de mourir, je vais libérer l’humanité d’une de ses plus immondes scories ! Je n’ai plus rien à perdre. J’ai enfin trouvé un aboutissement à mon existence. Rendez-moi hommage. Je pars heureux.
Tout va se passer très vite, le flingue au fond de la poche, il va ouvrir, je lui dis : « T’as choisi le mauvais soir, c’était Bach ou toi », il me regarde, ébahi, l’archet en main, il balbutie, je tire, il s’écroule. Une porte s’ouvre, un cri déchire le silence, je porte le canon à ma tempe et adieu.
Ce serait bien…
Peut-être.
Ce serait surtout lâche.
Petit.
Et ça me ressemblerait bien, tiens. Ça me ressemblerait trop. Un coup de feu et le problème est réglé. Un constat d’échec parmi tant d’autres.
Un minable aveu d’impuissance.
J’ai honte.
J’ai bu plusieurs scotchs à la suite pour lutter contre l’implosion. Écartelé de l’intérieur, comme un rat de laboratoire qui ne sait plus s’il doit fuir ou affronter. Le salaud d’en haut a décidé d’aller jusqu’à la limite de l’heure légale pour profiter de sa vilenie. Autant dire encore une bonne heure à bafouer ouvertement mes derniers instants. Je serai mort, demain, et personne ne saura plus le faire taire. Il jouera. Il étripera tout le répertoire. Et j’aurais tant aimé anéantir ce sombre dessein, avant de partir.
Au moment même où je touchais le fond de la résignation, un petit rire nerveux a vibré dans le fond de ma gorge.
Archimède a dû pousser le même, avant de lancer son eurêka. Ulysse aussi, quand lui est venue l’idée du cheval de Troie. Ou Colomb saisissant son œuf.
Je m’en serais presque réconcilié avec la vie.
Mes mains ont cessé de trembler quand j’ai soulevé le couvercle de la platine et tourné le volume à fond. J’y ai posé le disque. Le plus lentement du monde j’ai poussé le levier du bras de lecture, le diamant a épousé le sillon sans le moindre craquement, et une onde merveilleuse a déferlé dans mon appartement, traversant les murs pour se répandre dans tout l’immeuble.
Suite no 3 pour violoncelle, de Bach, par Rostropovitch.
Le quartier entier va connaître la vérité, enfin. Je le retrouve, cet instant divin, tel qu’il a été écrit. La foi en Dieu, le don de soi, le sacrifice au nom de la beauté, l’humilité. Tout. Les larmes me viennent, le céleste reprend ses droits et va éradiquer à jamais toute médiocrité, pour s’élever, très haut.
Silence.
Le morceau terminé, je dresse l’oreille pour m’assurer que le vacarme du haut a cessé net.
Rien.
Le silence de la honte. La pureté du virtuose a réussi l’impossible : faire taire le tortionnaire.
Victoire ! Humiliation de l’adversaire qui réalise brutalement qu’il ne sera jamais qu’un écorcheur, que la perfection lui sera interdite à vie. J’ai bu jusqu’à l’ivresse, gonflé de bonheur, la fièvre aux tempes.
Ma vue est trouble, le revolver n’est plus qu’une forme tremblotante dans l’obscurité. Je serais bien incapable d’écrire le moindre mot. Qu’importe, je mourrai demain, ce soir je vais tituber, heureux, et sombrer dans un doux sommeil peuplé de songes pleins de vie et de joie.
Demain, le réveil sera rude. Un de ces sales petits matins qui m’ont conduit jusque-là, mais quelle importance. Il sera bien temps d’en finir.
Son pas, derrière la porte. Il va ouvrir… visage cousu de cuir… il l’a accrochée au croc de boucher, non ! « Pas ça ! Pas la tronçonneuse ! Pas ça ! N’approchez pas ! N’approchez pas…! »
J’ai hurlé dans mon lit en me dressant d’un bond.
Tout allait si bien, j’étais avec elle…
Je me frotte les yeux, mon dos est glacé de sueur, mon front ruisselle. J’étais avec elle, au bord du lac, près du chalet… Sur le point de l’embrasser… Il est quelle heure…? Huit heures… Huit heures pile… J’ai mal à la tête… Nous allions nous aimer… Leatherface est arrivé, il l’a découpée en tranches avec sa tronçonneuse, un bruit d’horreur, ensuite il m’a poursuivi, tout allait si bien…
Ma tête va exploser. Il a fallu que je m’allonge à nouveau pour réaliser que le cauchemar tenait bon, lentement égrené par les stridulations du plafond. Qu’il m’habitait, désormais, comme une gangrène qui grignote les neurones. 8 h 03. Je porte les mains à mes tempes. Et comprends tout.
Le voisin a lentement maturé sa vengeance. Toute la nuit, il a attendu l’heure légale pour me replonger dans l’horreur. Le salaud… J’ai voulu savoir quel morceau il avait décidé d’assassiner. Ça ne ressemble pas à un morceau, du reste, on dirait des grincements de portes, allez savoir, le même grincement de porte ad libitum, la même note, saccadée, étranglée, une obsession, j’ai hurlé pour qu’il cesse, sans attendre une telle clémence de sa part.
J’ai paré au plus pressé, quelques aspirines, des boules Quiès, absolument inefficaces, j’ai rajouté un bandeau qui me serre la tête et vient couvrir les oreilles. J’ai le crâne en feu, dans la boîte à pharmacie je trouve des anxiolytiques, j’en avale trois, retourne sous l’oreiller, tout ça ne va servir à rien, je le connais, moi, le seul remède.
Il m’attend depuis hier dans le barillet du revolver.
Mais il est trop tard.
— Est-ce que vous pourriez me le chanter ?
— Impossible de chanter ça, je pourrais à peine le siffler.
— Essayez.
Monsieur Armand, le patron de chez Opus, le plus grand choix de disques classiques de la ville, a tenu à intervenir lui-même pour relever le défi, là où ses vendeurs avaient tous échoué. Certains m’ont pris pour un malade mental pendant que je sifflais cette note stridente, toujours la même, suivie d’un la, plus long, puis une nouvelle série interminable de do. Bizarrement, le patron n’a pas laissé paraître le moindre signe d’inquiétude. Un petit attroupement de mélomanes s’est formé autour de nous.
— C’est sûrement de la musique contemporaine, dit Armand. Ça me ferait penser à Variations pour une porte et un soupir de Pierre Henry. Ça n’est absolument pas fait pour le violoncelle, m’enfin, écoutez toujours…
Le son qui nous arrive des enceintes me fait penser à un insecte géant dont la patte gratte un immense parquet ciré. Le contemporain est un domaine que je connais fort mal, mais qui chaque fois déclenche chez moi des images surréalistes. Un des auditeurs a dit que ça lui rappelait exactement le crépitement de son autoradio dans un tunnel. Un autre a penché pour un sonar de sous-marin pénétrant dans le continuum universel jusqu’à épuisement des piles. Après plusieurs minutes de concentration, j’ai dit :
— Non, définitivement non, votre truc est cent fois plus mélodieux que la chose dont je vous parle.
— Écoutez, toute modestie mise à part, je me targue d’avoir en magasin tout ce qui a été édité dans le classique et le contemporain, même le glauque et l’obscur. C’est moi qu’on vient voir pour les raretés, demandez à mes clients, et si votre morceau existe vraiment, si vous me le sifflez correctement, je l’ai forcément en stock. Vous êtes sûr que c’est du violoncelle ?
— Hélas.
Des noms de compositeurs ont fusé de partout, Krüpka, Ballif, Berio, Varèse, Messiaen, Ligetti, Eno, Schnittke, Luigi Nono, et bien d’autres, tous inconnus de moi. Le patron, vrai pro, en écartait la plupart, en essayait certains. Mon ordure de voisin était sur le point de marquer un point décisif…
Brillante idée, en effet, que de taper dans le contemporain. Il n’a jamais entendu une note de musique contemporaine chez moi, rien que du classique, rien qui ne dépasse 1910, j’étais une proie facile. Il a réussi à rendre le calvaire plus insupportable encore. Tous les coups sont permis, même les plus bas. Je l’imagine, ourdissant son complot, cette nuit : « Bach, O.K., fini pour moi… Mais celui-là… Regarde si tu l’as dans ta discothèque… »
— SCELSI, nom de Dieu !
Monsieur Armand a hurlé comme je l’avais fait la veille. Avec la même fébrilité, il a posé le disque sur la platine.
— Scelsi, évidemment… écoutez ça, je me demande comment je n’y ai pas pensé tout de suite.
J’avais beau déjà détester le morceau, il m’est brusquement apparu dans son énoncé le plus impeccable, une sorte d’évidence qui a jailli au moment où je ne m’y attendais plus. Une impression de redécouvrir une vieille connaissance, vingt ans plus tard, et de lui donner un nom malgré les rides et l’oubli. Au même titre que Bach, il y avait dans ce morceau tout ce que le voisin éreintait impunément, et j’entendais, enfin, le sens de la musique, les notes défroissées, drues et mordantes.
J’ai félicité le patron, un tonnerre d’applaudissements a suivi. Le Concerto no 2 de Scelsi sous le bras, je suis rentré chez moi. Qu’est-ce qui faut pas faire pour crever tranquille…
En approchant de l’immeuble, j’ai vu l’autre enfoiré me toiser de haut, les bras croisés sur son balcon. J’ai eu la sale impression qu’il m’attendait et que sa pause ne durerait plus très longtemps. Impression qui s’est confirmée au moment précis où ma clé a tourné dans la serrure. Il a voulu me cueillir à froid et porter un coup fatal. C’était sans compter l’atout qui me restait dans la manche.
Le morceau a duré exactement onze minutes. Si on dit que le silence qui suit du Mozart, c’est aussi du Mozart, il est fort possible qu’il en soit de même pour Scelsi. Parce que, juste après la fin du morceau, j’ai attendu le silence du plafond, et n’ai eu qu’une merveilleuse suite de bris de verre et de vaisselle éclatée au sol, des hurlements de rage et des meubles renversés.
Il est tard. Il fait bon. Je ne boirai pas, ce soir. La vie n’est pas si laide. Cette nuit, je vais m’asseoir sur le balcon et fumer quelques cigarettes en regardant les étoiles sur la ville.
Le lendemain et les trois jours qui ont suivi n’ont été que silence. Une sorte de paix morose. Le plaisir de la victoire écrasante s’est vite émoussé. Le bonheur est fugace. J’ai repris le stylo à plume pour libeller mes anathèmes d’outre-tombe. Après plusieurs tentatives, j’ai obtenu :
« Béni soit celui qui épargne ces pierres, et maudit celui qui dérange mes os. » C’est ce que vous écrirez sur ma pierre tombale. C’est l’épitaphe de Shakespeare ? Je sais, et alors ? Qui osera me…
Je le savais !
J’en étais sûr ! Ce n’était qu’une courte trêve avant la reprise des hostilités, il est 17 h 20. Pourquoi a-t-il remis ça juste à 17 h 20 ? Pourquoi m’a-t-il fait attendre ? Vendredi 26 juillet, soit trois jours après sa crise de rage ! Et qu’est-ce qu’il a choisi, cette fois, pour me clouer le bec, hein ?
Évidemment, ça ne ressemble à rien de connu, il a mis trois jours à le trouver, ce morceau, il a dû taper dans la sonate du plus obscur des tâcherons, la perle des incunables. Mais je l’aurai, le salaud ! Il brûle sa dernière cartouche !
21 h 55. Ça vient de s’arrêter. À force de patience et d’écoute scrupuleuse, j’ai réussi à isoler le début et la fin du morceau. Durant la dernière heure je suis parvenu à dénombrer six phrases musicales en tout et pour tout. L’ensemble dure un peu moins de quatre minutes. Il ne semble pas y avoir de difficultés majeures, peut-être un enchaînement un peu ardu qui m’a fait penser à du Debussy transcrit pour violoncelle. Avec pourtant la certitude que Debussy n’a jamais écrit, même en culotte courte, un ramassis de conneries pareilles. Le résultat est là : l’écorcheur a choisi un morceau de musique contemporaine, dissonant mais d’exécution apparemment simple dont le débutant peut s’acquitter avec une relative médiocrité, ce qui est déjà un énorme progrès comparé à une Suite de Bach. Si je n’enraye pas tout de suite cette gangrène, il aura gagné à tout jamais. Et pour l’éternité.
Mardi 30 juillet, 16 h 25. Je décapsule une bière glacée et la tend à monsieur Armand. Pour faire mine de l’accompagner, je prends mon tranxène de fin d’après-midi avec un grand verre d’eau.
— Franchement, je ne vois pas.
Assis dans un fauteuil, les bras croisés, cela fait deux bonnes heures qu’il écoute le plafond. Hier encore, dans son magasin, nous sommes restés sur un échec. Je n’ai pas osé lui demander de venir chez moi ; c’est lui qui, en désespoir de cause, me l’a proposé.
— Je dirais que nous avons là une espèce de bluette qui s’essaie au crescendo lyrique avec une étrange suite d’accords dodécaphoniques. Complexe…
— Il n’aurait pas été capable de fouiller dans le folklore d’un pays rayé de la carte ? Ou une comptine enfantine d’une région sans enfants ?
— Sûrement, ni l’un ni l’autre. Ce morceau a quelque chose de tordu, voyez. On sent que c’est écrit, que ce n’est pas n’importe quoi. Il y a quelque chose de construit, mais en même temps de terriblement naïf, ça se devine dans l’unique difficulté de l’ensemble, vous entendez… là… il y vient… écoutez ces trois notes qu’il s’échine à fondre… Encore raté… Je ne sais pas s’il y parviendra un jour… et pourtant on sent qu’il y a du cœur, de la rudesse, aussi, et qu’à la longue, on pourrait tirer un certain plaisir à l’écoute de ce petit scherzo.
— Qu’est-ce que vous essayez de me dire ?
— J’aurais aimé vous cacher la réalité plus longtemps, mais… Je suis au regret de vous dire que votre voisin ne se contente pas seulement de jouer ce morceau. Il l’a aussi composé. J’en suis parfaitement sûr. Il est allé plus loin que vous n’irez jamais. Il vous a mis échec et mat. Et le pire, c’est qu’il est l’exécutant le plus lamentable du monde, mais, et j’ai peine à le dire, il est peut-être aussi un excellent compositeur. Vous l’avez sans doute révélé… Il vous doit peut-être un beau début de carrière.
Vendredi 2 août, 10 h 08. Je n’aurais pas dû mélanger alcool et tranxène, si tôt le matin. Ai vomi le tout. Ai rampé jusqu’à mon lit où un cendrier dégueulant de mégots s’est renversé sur moi. On a sonné à la porte ; en me voyant dans un tel état, des vendeurs d’images pieuses m’en ont donné une, gratis. Je me suis résolu à tuer le voisin, je sais, c’est mesquin, il a gagné, mais je vais le buter.
Il y a moins d’une semaine, je me suis rendu compte combien la vie pouvait être douce. Je m’amusais à faire des phrases que je voulais éternelles, je me baignais de solennel, je jouais, heureux, avec l’éternité. Désormais, je vais mourir comme un vieux clochard qui ne supporte plus l’hiver, sans épitaphe, spolié de toute éthique.
La gangrène a gagné les membres, je ne bouge pratiquement plus du lit. Forcé d’écouter le plafond. Mon bourreau s’est senti pousser des ailes, son morceau s’envole désormais, il s’en acquitte de mieux en mieux, il l’a même étoffé et ça dure désormais un bon quart d’heure. Je vais devoir crever avant qu’il n’en fasse une symphonie. Ou pire, un requiem pour violoncelle seul. Mon requiem, celui qui accompagnera mon cadavre, le jour où les pompes funèbres viendront me chercher. Et pourtant, j’ai encore la certitude qu’il reste quelque chose à tenter. Mais quoi ?
Après de longues heures d’hésitation, j’ai saisi la feuille blanche et le stylo.
Cher Monsieur Rostropovitch,
Je suis un naufragé qui lance une dernière bouteille à la mer. Vous êtes un homme particulièrement sollicité, votre temps est précieux et jamais je n’aurais osé vous envoyer cette lettre s’il n’était question de vie ou de mort. Je dirais même de mort ou de mort, car je sais désormais qu’il y en a bien deux différentes, et c’est la plus haïssable qui s’offre à moi. Je vais mourir dans la déchéance quand, il y a quelques jours à peine, j’allais le faire en paix. Au fil de ces lignes vous pensez avoir affaire à un fou. C’est donc un fou qui vous lance un S.O.S. avant de quitter ce bas monde. Je n’espère qu’un signe, un conseil, quelques mots pour m’accompagner dans ce grand voyage qui m’attend.
Juste un signe.
Merci.
Samedi 24 août, 13 h. Mon bourreau ne m’accorde plus que trois heures de répit dans une journée entière.
Pourquoi ai-je tant voulu mourir ? Me souviens plus très bien. Des raisons imbéciles, sans doute. J’ai attendu un signe. Un mot aurait suffi. Un petit billet griffonné entre deux avions, d’une tournée à l’autre. Je serais parti heureux.
Aujourd’hui, la pause a été moins longue que d’habitude, mon requiem retentit à nouveau et m’invite à la grande cérémonie d’adieu. Pour la millième et dernière fois, je fais tourner le barillet.
Un son…? Inconnu… Une nouvelle note à mon requiem ? Une note bizarre. J’ai beau être abruti et ivre de douleur, j’ai le sentiment que ce n’est pas du violoncelle… Qu’est-ce qu’il a encore inventé, le chien…? Ça revient, deux, trois, quatre fois.
Ce n’est que la sonnette de mon appartement. En titubant je parviens jusqu’à la porte, j’ouvre.
Je suis resté un bon moment, hébété, le corps chancelant dans la porte entrebâillée. Je ne l’ai pas reconnu tout de suite. Des lunettes, un costume sombre. Petite taille. Crâne chauve. Grave, il me tend la main.
— Mstislav Rostropovitch.
Je lui suis tombé dans les bras, pour pleurer, pleurer, jusqu’à ce qu’il me demande d’entrer.
Lundi 26 août, 11 h 50. Ce matin, pour la première fois depuis bien longtemps, je me suis rasé. Il s’est levé tard, je lui ai préparé un café qu’il a siroté sur la table de la cuisine pendant que je refaisais le canapé-lit du salon. Nous parlons peu, il reste des heures plongé dans la partition qu’il rature, griffonne, déchire et reprend sans relâche. Il aime le thé et les repas légers. Il téléphone à New York deux ou trois fois par jour. Il parle rarement russe, son anglais est compréhensible, j’ai cru saisir qu’il avait rendez-vous à Londres pour un enregistrement le 2 septembre. Le voir travailler sa transcription me passionne, de temps en temps il entend une suite de notes qui l’enchante comme s’il découvrait quelque chose d’essentiel dans le morceau qu’il connaît par cœur. Parfois il chantonne. Parfois il sourit quand sa main balaie l’air pour décrire la mélodie. Notre étrange cohabitation n’encourage ni les parlotes ni les confidences. Il dort beaucoup et ne s’adresse à moi que s’il en a vraiment besoin.
Après le café, il a remballé ses partitions dans un dossier et s’est habillé pour sortir. En me donnant rendez-vous pour demain soir, 20 heures.
J’avais préparé un dîner fin, mais il n’a rien voulu de tout ça, il a juste dit qu’il était pressé.
Tout s’est passé très vite, il s’est installé au mieux sur un tabouret pour accueillir son violoncelle et a saisi son archet. Pendant qu’il s’échauffait, le bruit venu du plafond a cessé.
Et Rostropovich a joué. Seize minutes.
Seize minutes où il n’était plus question de beauté ni d’aventure. Non. Seize minutes de révélation, de luminosité d’écoute, d’évidence retrouvée. Seize minutes tirées au cordeau, propres, nettoyées de toute scorie. Seize minutes d’une virginité absolue, où le sens émerge, où l’âme des notes vous enveloppe enfin. Toutes choses qui ont échappé à son créateur, à mille lieux d’imaginer que son morceau avait une chance d’aboutir à l’unité et à la cohérence. Cette infâme litanie qui m’a hanté des semaines durant avait enfin trouvé un réglage idéal, et Rostropovitch, tout en respectant parfaitement la partition, avait réussi à en atténuer les lourdeurs et à en exalter les fulgurances.
Il a vite rangé son instrument dans la housse et m’a serré la main. Il a dit quelque chose en russe qui ne m’était pas adressé. Sur son visage, j’ai lu un doute. Peut-être un regret.
Le silence qui a suivi son départ ne m’a procuré aucune joie particulière. Le plafond s’était tu. C’est tout.
Quelques jours plus tard, dans la presse locale, j’ai lu qu’on avait retrouvé le corps d’un homme dans sa baignoire, exsangue. Tout le monde en a parlé dans l’immeuble. J’ai trouvé ça dommage. Mourir pour si peu.