Le marque-page ne chôme pas

Le Marque-page, conte qui ouvre ce recueil et lui donne son titre, permet de comprendre quel rôle Krzyzanowski attribue à la littérature et aux écrivains. Le narrateur rencontre, sur un banc public, un « attrapeur de thèmes », un type capable de se saisir de n’importe quel objet, une corniche par exemple, ou encore un copeau de bois virevoltant dans l’air, et d’en faire la pierre angulaire d’une histoire signifiante, qui suscite la réflexion et la rêverie de ses interlocuteurs. Bref, un type doué. C’est bien sûr une démonstration de l’art de Krzyzanowski, pour qui la création littéraire se définit d’abord comme fantastique ; l’objet, le fait, ne signifie rien, mais si on l’agrandit par exemple (comme dans La Superficine, qui évoque une sorte de pommade qui, appliquée sur les murs d’une pièce, en agrandit la surface) – on pourra développer un nouveau point de vue, qui éventuellement déplacera un peu nos convictions portant sur le "réel". Bien sûr, on déforme la réalité pour mieux la retrouver, on joue sur l’accidentel et le contingent pour dégager l’essentiel. Et oui, dans ces contes, fables et autres paraboles, c’est de philosophie qu’il s’agit, et le problème, si l’on peut dire, c’est que Krzyzanowski, comme Socrate, pose trop de questions.

Or dans les années 1920 et 30 durant lesquelles Krzyzanowski écrit les récits du Marque-page, interroger est une attitude suspecte en URSS. Et pourtant, note bien que Krzyzanowski n’est pas un farouche opposant politique, un écrivain « engagé » qui aurait risqué le goulag. Non, c’était un écrivain véritablement engagé, mais dans une lutte discrète pour dire une vérité, quitte à mettre en doute avec drôlerie les conceptions communes sur :

les femmes, l’amour et l’oubli (La Pupille),

Kant et un gardien de cimetière (La treizième catégorie de la raison),

Kant et un type qui essaie de mordre son coude (l’excellente Métaphysique articulaire),

la possibilité d’utiliser les émotions (la haine) comme source d’énergie renouvelable (la fabuleuse Houille jaune).

C’est donc la simple volonté d’interroger qui semble rendre suspect Krzyzanowski, sans oublier son étrange profondeur, qualités qui ont conduits certains à le comparer à Swift et Kafka, et d’autres à le condamner à l’oubli. La réalité, depuis la Révolution, n’a pas à être ainsi allègrement contestée, fût-ce dans des dimensions métaphysiques sans lien directe avec l’exercice du pouvoir. Comme son personnage du Marque-page, Krzyzanowski n’écrit que des « impubs » : des textes impubliés et impubliables, non pour leur terrorisme littéraire, mais parce que ces contes philosophiques invitent à la réévaluation. Et si on commence par ajouter une treizième catégorie à la conception kantienne de la raison, celle de la fantaisie (ou de la folie), où cela s’arrêtera-t-il ?

Ces contes à la finesse amusée font donc du (forcément) discret Krzyzanowski un insoumis. Notons d’ailleurs en passant que ne pas conclure ces récits ne change rien à l’affaire, c’est bien l’acte même de la pensée qui est gênant. Ainsi l’attrapeur de thème est-il presque toujours interrompu dans le cours de ses récits, par l’arrivée d’un tramway ou d’un gardien de cimetière, ce qui n’empêche pas les responsables de journaux de trouver ses textes « prématurés », qualificatif étrange qui justifie en l’occurrence le rejet dans les limbes de l’œuvre du talent.

Heureusement pour nous, l’engagement dans l’écriture de Krzyzanowski avait d’autres ressorts, comme il l’exprime par la voix de son personnage :


Je n’avais pas arrêté de travailler pour autant : vous savez, c’est comme chez Fabre qui décrit les abeilles sauvages : même si l’ont fait des trous dans un gâteau de miel, elles continuent à le remplir comme si de rien n’était ; le miel s’écoule, mais elles en produisent toujours davantage, les sottes !

L’implacabilité de la vocation de l’écrivain, mort en 1950, nous permet de nous délecter de cette œuvre riche, dont les 3 000 pages ont été redécouvertes dans les années 1980. L’ensemble est progressivement traduit pour les excellentes éditions Verdier qui, dans le domaine russe, nous ont déjà fait découvrir le stupéfiant Roman de Sorokine ou encore la fabuleuse Éloge des voyages insensés de Vassili Golovanov (pour ne parler que des textes lus récemment). Du miel pour l’esprit, je te dis.

Cédric Rétif


in www.fricfracclub.com,


le 27 avril 2011






Le Marque-page : à l'est d'Eden.

« Où avez-vous vu qu’on enterre un homme et qu’il se mette à chuchoter ? » Dans Le Marque-page de Sigismund Krzyzanowski, un recueil de nouvelles aussi totalement jouissif qu’espiègle et subversif que m’a recommandé par hasard et par passion un marchand de prose nommé Daniel Pennac.

Une introduction bouleversante retraçant le parcours de l’auteur méconnu dont la parenté avec Kafka ne tient pas qu’à une consonne, nous apprend qu’on commence à peine à découvrir les 3 000 pages de 1’œuvre de ce génie négligé, apôtre de l’exigence absolue et philosophe de l’absurde irréductible, dont pas une ligne ne fut publiée de son vivant (1887-1950).

Cent soixante d’entre elles nous font pénétrer dans un univers irréel d’une cohérence absolue, sans que l’on puisse identifier l’origine du dérapage qui nous a fait quitter la chaussée du quotidien pour le champ du rêve.

Cette embardée littéraire de premier ordre nous entraîne de la découverte d’un marque-page abandonné à celle d’un fabuleux conteur.

Se moquant gentiment de ceux qui ne suivent une histoire que pour traquer ses thèmes, le conteur se mue en « attrapeur de thèmes » et prouve qu’on peut en chasser partout, y compris dans l’histoire de la tour Eiffel qui, écœurée de respirer Paris, s’évade et finit par se suicider en piquant du nez dans le lac de Constance.

La vivacité des enchaînements étant aussi hallucinante que l’originalité de l’approche et du traitement, on se retrouve quelques paragraphes plus loin à partager l’agonie d’un chat prisonnier d’une corniche, à l’étrange aventure du copeau de bois qui rappelle à sa vraie nature un ancien menuisier devenu un fieffé « camarade ».

Chaque nouvelle explose en une dizaine d’histoires. Dans la plus fantastique, un onguent pour agrandir les pièces transforme les huit mètres carrés (maximum réglementaire alloué au célibataire soviétique) en un désert où se perdra le héros. Dans la plus noire, l’humanité trouve enfin le moyen d’exploiter une source d’énergie qu’elle croit à tort inépuisable : la haine.

En filigrane se dessine la Russie d’hier, de la famine, et de la révolution, cette « accélération de faits que l’esprit ne parvient pas à suivre ».

Comme toute nourriture riche, ces nouvelles doivent s’ingérer lentement. On les lira idéalement le soir, avant que « le signet noir du sommeil se pose entre un jour et un autre ». Car cette œuvre nocturne est un paradis peuplé de personnages égarés à l’extérieur des douze catégories kantiennes de la raison, un repaire de divagations, d’illogismes et d’utopies, où s’épanouissent tous les « rêveurs socialement nuisibles qui, dans notre siècle sobre et réaliste sont en quête d’impossible ou d’irréalisable ». Le moindre n’étant pas cet homme dont l’unique ambition est de parvenir à se mordre le coude.

Si impossible n’est pas français, il n’est pas russe non plus.

Voir, juin 1992


par Geneviève Picard,






Une mesure urgente : lire Krzyzanowski

Il y a des livres qui se veulent le tombeau d’une langue – le terminus ou le bouquet final. Ainsi de Krzyzanowski. Lui aussi a soulevé la dalle ; et c’est le cas de le dire, puisqu’on l’avait enterré sans avoir rien publié de son vivant. Auteur pourtant de plus de trois mille pages. Les éditions Verdier inaugurent une collection de littérature russe, « Slovo », avec six nouvelles de Krzyzanowski (1887-1950). On se croirait dans une de ses nouvelles, celle intitulée La treizième catégorie de la raison. C’est l’histoire d’un cadavre qui saute de son corbillard, et qui rate ses funérailles. Vadim Perelmouter, le « découvreur » de Krzyzanowski, raconte que l’écrivain a été enterré le jour du nouvel an, dans un froid d’enfer, à tel point que les survivants du cortège ne se souviennent plus de la route menant au cimetière...


« La tombe de l’écrivain jusqu’à aujourd’hui est demeurée introuvable », dit-il. Toutes les nouvelles de Krzyzanowski sont de cette veine-là. Dans celle intitulée Le Marque-page, le narrateur est doublé d’un « attrapeur de thèmes » qui raconte de drôles d’histoires. Comme celle de la tour Eiffel qui décide de se dégourdir les jambes dans le bois de Boulogne tandis qu’un poète près du socle défoncé « mordille son crayon d’un air pensif en se demandant ce qui conviendrait le mieux à la situation : l’alexandrin ou les méandres du vers libre... » Ailleurs, le narrateur imagine une pommade pour pousser les murs : la superficine. Plus loin, c’est la houille jaune (la haine – la bile) qui permettrait de lutter contre les pénuries d’énergie. Les chômeurs en formeraient la principale industrie... En voilà une mesure urgente : lire Krzyzanowski.






« De l’exercice du silence »

Six nouvelles à la fois fantastiques et réalistes : Sigismund Krzyzanowski (1887-1950), écrivain russe, découvert près de quarante ans après sa mort à la faveur de la perestroïka, sauf quelques rares articles et une œuvre de théâtre, n’avait jamais été publié.

Plusieurs milliers de pages d’inédits. Sous le titre Mémoires du futur, un premier choix est paru à Moscou en 1989, ici partiellement traduit. Krzyzanowski appartient tout entier, selon le mot d’Isaac Babel, à la « littérature du silence ».

Les histoires d’un « attrapeur » de mots-thèmes (« Le Marque-page »), l’agrandissement terrifiant d’une chambre minuscule à partir d’une pommade diluée (« La Superficine »), les habitants et dédales de la pupille d’une femme aimée (« Dans la pupille »), un mort errant qui, ayant faussé compagnie à son corbillard, n’arrive pas à rejoindre sa tombe (« La Treizième catégorie de la raison »), le projet dérisoire mais insolite d’une vie et ses effets moraux et sociaux (« La Métaphysique articulaire »), la haine en tant que source d’énergie de remplacement (« La Houille jaune »), – tous ces récits, sous une apparence ludique et drolatique, gardent un lien avec une réalité sociale et autobiographique précise, et tentent, par un humour mâtiné de satire, de « débarrasser de l’absurde le tas d’absurdités dont est faite la vie ».

Pour Krzyzanowski les thèmes sont partout sous notre regard et l’invention à partir des mots finit toujours par rencontrer une réalité qu’elle critique. Comme s’il s’agissait par le seul verbe industrieux de ramener une raison manquante au monde.


Combinaison de plusieurs récits venant d’un même personnage (« L’Attrapeur de thèmes », double de l’auteur), la première nouvelle éclaire la démarche de Krzyzanowski et donne sa signification au livre. Comment les mots pris en tant que tels font écho au réel et aboutissent à ce réalisme fantastique et critique qui, depuis Gogol au XIXe siècle, jusqu’à Pilniak, Zamiatine, Boulgakov pour la période soviétique, est l’une des marques originales de la littérature russe. Ainsi le mot « copeau » nous entraîne dans la métamorphose sociale et morale d’un ouvrier menuisier révolutionnaire, troquant, après 1917, la varlope et les tracts contre la serviette de cuir et la voiture de fonction du haut responsable.

Le mot « corniche » amène le récit de la mort d’un chat. Et Krzyzanowski construit devant le lecteur son histoire : il dresse, corrige le décor, indique les vraisemblances, présente et introduit son héros. Il établit la liste de tous les éléments du drame, souligne leur nécessité, trouve au lecteur une place d’observation et le lie étroitement à son texte comme à l’événement.

À partir du mot « on décroche le texte comme un manteau de son clou ». Précisément Krzyzanowski est de ces écrivains qui sortent du Manteau de Gogol.

Il y a l’écrivain de la pensée et de son expression. Il y a celui du mot d’abord, de ses échappées, de ses explorations et de la négligence souvent feinte du réel. Si cet écrivain est russe, le retour au réel, à la réalité sociale et morale d’un temps, ne pourra jamais être manqué : tel est le cas de Krzyzanowski. C’est pourquoi avec d’autres il partage cette exigence éthique de n’écrire « que sur ce qui a été rayé, et pour ceux qui ont été rayés ». Il est alors de ceux pour qui « n’importe quel coin misérable vaut mieux que le trottoir long et nu de la littérature d’aujourd’hui ». De ceux dont l’œuvre non permise est tout bonnement « de l’air volé » (Mandelstam).

Le Marque-page est un de ces livres qui nous remuent parce que leurs mots retournent le mensonge des nôtres comme la terre où nous sommes enfouis, un de ces livres dont la pure littéralité n’exclut pas une affirmation morale : la vérité demeure plus précieuse que la littérature. Pour garder à ses écrits le goût de la vérité, Krzyzanowski n’a pas voulu sacrifier à la littérature de son temps.

La Quinzaine littéraire, 16 avril 1992,


par Christian Mouze.

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