84.


Le révérend Galloway se sentait plein d’énergie.

Comme tout mortel, il savait que son heure approchait – l’heure de quitter son enveloppe corporelle mais ce ne serait pas pour ce soir. Son cœur de chair et de sang battait fort et clair, son esprit était alerte. J’ai une mission à accomplir !

Il passa ses mains percluses d’arthrite sur les faces de la pyramide ; il avait du mal à croire ce qu’il sentait sous ses doigts.

Jamais il n’aurait imaginé vivre ce moment !

Pendant des générations, les pièces de la carte avaient été séparées et gardées à l’abri. Elles étaient aujourd’hui réunies. Le doyen se demandait si ce n’était pas trop tôt.

Curieusement, le destin avait choisi deux non-maçons pour assembler la pyramide. Finalement, il y avait une logique...

Les Mystères sortent des cercles occultes, passent de l’ombre... à la lumière.

— Professeur..., articula-t-il en tournant la tête vers Langdon dont il percevait la respiration. Peter vous a-t-il expliqué pourquoi il vous a confié ce coffret ?

— Il disait que des gens puissants voulaient le lui voler.

Le vieil homme hocha la tête.

— Oui. C’est ce que m’a expliqué Peter.

— Il vous en a parlé ? s’exclama Katherine sur sa gauche. Vous avez parlé avec mon frère de cette pyramide ?

— Bien entendu. Votre frère et moi avons discuté de bien des choses. J’ai été autrefois le Grand Commandeur de la Maison du Temple. Il s’entretenait souvent avec moi. Il y a environ un an, il est venu me trouver, l’air très préoccupé. Il était assis exactement à votre place, et il m’a demandé si je croyais aux prémonitions.

— Aux prémonitions ? répéta Katherine. Vous voulez dire comme des... visions ?

— Pas exactement. C’était plus réel que cela. Peter sentait planer une force obscure au-dessus de sa vie. Une chose qui l’observait, qui attendait tapie... prête à fondre sur lui.

— À l’évidence, il avait vu juste, répliqua Katherine. Quand on sait que l’homme qui a tué notre mère et le fils de Peter est venu à Washington, qu’il est parvenu à entrer dans la loge de Peter...

— Certes, intervint Langdon, mais cela n’explique pas l’implication de la CIA.

— Les hommes de pouvoir sont toujours intéressés par le pouvoir, se contenta de dire Galloway.

— De là à ce que la CIA s’en mêle..., insista Langdon guère convaincu. Tout ça pour des secrets ésotériques ? Ça ne colle pas.

— Mais si ! rétorqua Katherine. La CIA s’est toujours intéressée de très près aux sciences parallèles – la perception extrasensorielle, la vision à distance, la privation sensorielle, les produits développant les états de transes. Tout vise le même objectif : utiliser les capacités invisibles du cerveau humain. Peter m’a appris une chose : la science et le mysticisme sont étroitement liés, et ne se distinguent que par leur approche. Même but... mais méthodes différentes.

— Je sais, par votre frère, reprit le révérend Galloway, que votre domaine de recherche est une sorte de science ésotérique moderne.

— La noétique, précisa Katherine. Et nous sommes en train de prouver que l’homme a des facultés inouïes. (Elle désigna un vitrail représentant l’image habituelle du « Christ lumineux », celui de Jésus auréolé de rayons jaillissant de sa tête et de ses mains.) Dernièrement, avec un détecteur à transfert de charge couplé à un système de refroidissement à ultra-basse température, j’ai photographié les mains d’un guérisseur en plein travail. Sur les images, on aurait dit votre Jésus du vitrail.... Des flots d’énergie jaillissaient de ses doigts.

Un cerveau bien entraîné, songea le prêtre. Comment croyez-vous que le Christ soignait les malades ?

— Je sais que la médecine moderne, poursuivit Katherine, se moque des guérisseurs et des chamanes, mais j’ai vu le phénomène de mes propres yeux. Les photos prises avec mon appareil montrent que cet homme émet un champ d’énergie par l’extrémité de ses doigts, des ondes qui transforment réellement la structure cellulaire de son patient. Si ce n’est pas un pouvoir divin, qu’est-ce que c’est ?

Le révérend Galloway esquissa un sourire. Katherine était animée de la même flamme que son frère...

— Un jour, reprit-il, Peter a comparé les chercheurs en noétique aux premiers explorateurs, ces pionniers qui étaient la risée générale parce qu’ils croyaient à la rotondité de la Terre – théorie jugée hérétique. Quasiment du jour au lendemain, ces mêmes explorateurs qu’on traitait de fous furent encensés et portés au pinacle, parce qu’ils avaient découvert des territoires inconnus et élargi l’horizon de tous les hommes. Peter pense que vous allez connaître la même gloire. Il fonde d’immenses espoirs en votre travail. Après tout, les grandes avancées philosophiques de l’histoire ont vu le jour parce que quelqu’un, quelque part, ne pensait pas comme les autres et a bousculé la fourmilière.

Pour Galloway, nul besoin d’aller dans un laboratoire pour vérifier la véracité de cette nouvelle idée – à savoir que l’esprit humain n’avait pas livré tout son potentiel. Au sein de cette cathédrale, des gens se réunissaient afin de prier pour la guérison d’un proche, et souvent les résultats étaient étonnants, pour ne pas dire miraculeux, avec des transformations physiques dûment constatées par les médecins. La question n’était pas de savoir si Dieu avait donné à l’homme de grands pouvoirs, mais plutôt de lui apprendre à les libérer.

Le vieil homme posa les mains avec déférence sur les flancs de la pyramide et parla à voix basse :

— Mes amis, je ne sais pas quel endroit exact indique cette carte mais un fait est certain : il y a un grand trésor pour l’esprit humain enterré quelque part... Un trésor qui attend dans l’ombre depuis des générations. Je crois qu’il s’agit d’un catalyseur, susceptible d’initier la transformation de notre monde. (Il effleura la pierre de faîte.) Et maintenant que cette pyramide est reconstruite... l’heure de la révélation approche. C’est, au fond, dans l’ordre des choses. La promesse d’une grande illumination est, depuis la nuit des temps, dans toutes les prophéties.

— Révérend, lança Langdon d’un ton de défi, nous connaissons tous la révélation de saint Jean et le sens littéral de l’Apocalypse, mais les prophéties bibliques ne semblent guère...

— Le livre de la Révélation est un grand foutoir ! lâcha le doyen. Personne ne sait comment l’interpréter. Je vous parle d’esprits clairs, s’exprimant dans un langage clair, je vous parle des prédictions de saint Augustin, de sir Francis Bacon, de Newton, d’Einstein... la liste est encore longue ! Tous prévoient ce moment de transformation transcendantale. Même Jésus en parle : « Car il n’est rien de caché qui ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être connu et mis au jour. »

— C’est une prédiction facile, railla Langdon. La connaissance grandit de façon exponentielle. Plus on en sait, plus on accroît notre capacité à apprendre, et plus vite grandit notre savoir.

— Oui, renchérit Katherine. Ce phénomène est constant dans le domaine de la science. Chaque technologie nouvelle devient un outil pour en inventer une autre. C’est un effet boule de neige, la raison pour laquelle la science a avancé plus vite ces cinq dernières années que les cinq millénaires précédents. Accroissement exponentiel. Avec le temps, la courbe du progrès devient quasiment verticale. C’est mathématique. Les découvertes se succèdent à un rythme effréné.

Le silence tomba dans le bureau. Galloway observa Langdon et Katherine. À l’évidence, ils ne pouvaient toujours pas concevoir que cette pyramide puisse les aider à découvrir quoi que ce soit.

C’est pour cette raison que le destin les a mis sur mon chemin. C’est là mon rôle.

Pendant des années, le révérend Colin Galloway, avec ses frères maçons, avait protégé le secret. Mais aujourd’hui, les rôles avaient changé.

Je ne suis plus le gardien... je suis le guide.

Professeur Langdon ? fit le révérend Galloway en tendant le bras par-dessus le bureau. Prenez ma main, s’il vous plaît.


*


Langdon hésita devant la main tendue du doyen.

Allaient-ils prier ?

Par politesse, Langdon prit la main fripée du vieil homme. Galloway la saisit mais ne se mit pas à psalmodier. Il chercha l’index de Langdon et le dirigea vers le coffret qui contenait la coiffe de la pyramide.

— Vos yeux vous aveuglent. Si vous aviez regardé avec vos doigts, vous auriez compris que cette boîte avait un secret à vous révéler.

Obéissant, Langdon effleura lentement l’intérieur du réceptacle cubique. Les faces internes paraissaient parfaitement lisses.

— Regardez mieux.

Finalement, Langdon sentit un relief – un minuscule cercle au fond du boîtier. Il ouvrit les yeux. Le petit cercle était quasiment invisible à l’œil nu.

— Vous reconnaissez ce symbole ? demanda le vieillard.

— Un symbole ? J’arrive à peine à le distinguer.

— Appuyez dessus.

Langdon s’exécuta et pressa sur le cercle.

Qu’espérait le doyen ?

— Laissez votre doigt dessus. Appuyez bien.

Langdon regarda furtivement Katherine ; elle ramena d’une main fébrile ses cheveux derrière ses oreilles.

Au bout de quelques secondes, le vieil homme hocha la tête.

— Parfait, vous pouvez retirer votre main, maintenant. L’alchimie est achevée.

L’alchimie ?

Langdon ôta sa main et observa le boîtier. Aucun changement.

— Il ne s’est rien passé, marmonna Langdon.

— Regardez votre doigt.

Langdon examina l’extrémité de son index, mais le seul changement visible c’était une petite empreinte sur sa peau – un petit cercle avec un point à l’intérieur.



— Vous reconnaissez ce symbole à présent ?

Langdon le connaissait, évidemment. Comment le vieil homme avait-il pu repérer cette minuscule inscription ? Ce don de voir avec le bout des doigts était réellement impressionnant.

— C’est un idéogramme alchimique, annonça Katherine en approchant sa chaise pour examiner l’empreinte. C’est le symbole ancien de l’or.

— En effet. (Le doyen sourit et tapota la boîte.) Félicitations, professeur. Vous venez de réaliser ce qu’ont cherché tous les alchimistes de l’histoire. D’un corps vulgaire, vous avez créé de l’or.

Langdon eut une moue dubitative. Ce petit tour n’allait pas les aider à sauver Peter.

— Le concept est intéressant, mais je crains que ce symbole n’ait des dizaines de significations. C’est ce qu’on appelle un cercle pointé et c’est l’un des symboles les plus utilisés de tous les temps.

— Je ne vous suis pas, déclara le doyen, sceptique.

Langdon était étonné. Comment un franc-maçon pouvait-il ignorer l’importance spirituelle de ce symbole ?

— Le cercle pointé a d’innombrables significations. Dans l’Egypte ancienne, c’était le symbole de Râ – le dieu soleil – et dans l’astronomie moderne, on utilise encore ce pictogramme pour représenter cette étoile. Dans la philosophie orientale, il représente la vision spirituelle du « Troisième Œil », l’élévation divine, l’illumination. Les Kabbalistes l’utilisent pour désigner kéther, la première des Sefiroth nommée dans le Zohar « la plus cachée des choses cachées ». Les anciens mystiques l’appelaient l’œil de Dieu, et les pères fondateurs s’en sont inspirés pour « l’Œil qui voit tout » du Grand Sceau. Les Pythagoriciens utilisaient le cercle pointé comme symbole de la Monade, c’est-à-dire la vérité divine, la Prisca Sapientia, la communion de l’âme et de l’esprit, et le...

— Stop ! lança Galloway avec un petit rire. Nous avons bien compris, professeur. Tout ce que vous dites est parfaitement exact...

Langdon s’aperçut que le vieil ecclésiastique s’était joué de lui.

— Le cercle pointé, reprit Galloway en souriant intérieurement, est à l’origine le grand symbole des Mystères anciens. C’est la raison pour laquelle j’en conclus que sa présence au fond de ce coffret n’est pas une simple coïncidence. Les détails les plus infimes corroborent.

— J’entends bien, intervint Katherine, mais même si ce symbole a été placé là sciemment, cela ne nous aide guère à décrypter la carte...

— Vous avez dit plus tôt que le sceau de cire sur l’emballage du coffret portait l’empreinte de la bague de Peter, n’est-ce pas ?

— C’est exact.

Langdon plongea la main dans sa poche et en sortit la bague.

Galloway prit le bijou et l’explora du bout des doigts.

— Cette bague unique a été forgée en même temps que la Pyramide maçonnique. Par tradition, elle est portée par le franc-maçon qui doit protéger la pyramide. Ce soir, quand j’ai senti le minuscule cercle pointé au fond du coffret, j’ai compris que la bague était une partie du symbolon.

Ah bon ?

— J’en suis certain. Peter est mon ami le plus cher ; il porte cette bague depuis des années. Je la connais jusqu’aux moindres détails. (Il rendit le bijou à Langdon.) Examinez-la.

Langdon obéit et passa ses doigts sur le phœnix à deux têtes, le nombre 33, les mots ordo ab chao, la maxime : « Tout est révélé au trente-troisième degré. » Il ne voyait là aucun indice utile. Puis, alors qu’il effleurait le pourtour de la bague, il se figea. Il la retourna et l’approcha de ses yeux.

— Vous avez trouvé ? s’enquit Galloway.

— Je crois que oui...

Katherine se pencha vers le bijou.

— De quoi parlez-vous ?

— Le signe du degré sur l’anneau, lui montra Langdon. C’est si petit qu’on le voit à peine à l’œil nu. Mais au toucher, il est immanquable... une sorte d’incision circulaire.

Le signe du degré était gravé sous la bague... il ressemblait étrangement au symbole au fond du coffret.

— Ils sont de la même taille ? souffla Katherine.

— Il n’y a qu’une seule façon de le savoir, répondit Langdon en posant la bague sur l’inscription au fond du coffret.

Au moment où il appuya, le cercle en relief du coffret disparut dans l’empreinte en creux de la bague, et il y eut un petit déclic.

Tout le monde sursauta.

Langdon attendit, mais rien ne se passa.

— C’était quoi ce bruit ? questionna le prêtre.

— Rien, répliqua Katherine. La bague s’est mise en place dans son logement, mais il ne se passe plus rien.

— Pas de grande transformation ? s’étonna le doyen.

Ce n’est pas fini, comprit Langdon en regardant le motif sommital de la chevalière – un phœnix à deux têtes décoré du nombre 33.

Tout est révélé au trente-troisième degré...

Il songea à Pythagore, à la géométrie sacrée, aux angles... Et s’il fallait prendre les degrés au sens mathématique ?

Lentement, le cœur battant, il referma les doigts sur la bague enchâssée dans le fond du cube. Puis il la fit tourner sur la droite.

Tout est révélé au trente-troisième degré...

Il tourna la chevalière de dix degrés... vingt degrés... trente...

Et l’inimaginable se produisit...




85.


Une transformation...

Le doyen entendit tout. Il n’avait pas besoin de ses yeux.

Devant lui, Langdon et Katherine étaient muets, contemplant avec stupeur la métamorphose du cube.

Galloway esquissa un sourire. Il s’attendait à ce coup de théâtre. Même s’il ignorait en quoi cette transformation allait pouvoir les aider à décrypter la pyramide, il savourait cet instant... Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait donner une leçon sur les symboles anciens à un professeur en symbologie d’Harvard.

— Monsieur Langdon, peu de gens savent que les maçons vénèrent la forme du cube – c’est l’hexaidie du compagnon – parce qu’il représente en trois dimensions un autre symbole... un symbole beaucoup plus ancien, qui lui s’inscrit dans un plan.

Galloway n’avait nul besoin de demander à Langdon s’il avait reconnu la forme ancestrale qu’il avait sous les yeux. C’était l’un des symboles les plus connus de l’Histoire...


*


Robert Langdon regardait fixement le cube qui s’était transformé sous ses yeux. Les pensées se bousculaient dans sa tête.

Il avait approché sa main et tourné la bague, enchâssée dans son logement, au fond du coffret. Au moment où la rotation de la chevalière avait atteint un angle de trente-trois degrés, le cube avait soudain changé de forme. Les faces carrées qui en composaient les parois s’étaient écartées, pivotant sur des charnières invisibles. Toute la boîte s’était effondrée, ses faces retombant à plat sur le bureau dans un staccato.


Le cube est devenu une croix, songea Langdon. De l’alchimie symbolique !

— La Pyramide maçonnique fait référence au christianisme ? bredouilla Katherine, stupéfaite.

Pendant un moment, Langdon s’était posé la même question. Le crucifix des chrétiens était un symbole respecté en franc-maçonnerie, et il existait nombre de maçons catholiques ou protestants. Mais il y avait aussi dans la Fraternité des maçons des juifs, des musulmans, des bouddhistes, des hindous et bien d’autres croyants dont la religion n’avait pas de nom. La présence d’un signe exclusivement chrétien semblait bien trop restrictive... La véritable signification de ce symbole lui apparut alors.

— Ce n’est pas un crucifix ! lança Langdon en se levant brusquement. Cette croix avec un cercle pointé au milieu est un symbole binaire : deux symboles fusionnés pour n’en former qu’un.

— Comment ça ? s’enquit Katherine en le regardant faire les cent pas.

— La croix n’est devenue un symbole chrétien qu’à partir du IVe siècle. Bien avant, les Égyptiens l’utilisaient pour représenter l’intersection de deux dimensions, l’humain et le céleste. Ce qui est en haut est en bas. C’est une représentation visuelle de la jonction où l’homme et Dieu ne font qu’un.

— Je vois.

— Le cercle pointé, comme nous le savons, a de multiples significations. La plus ésotérique étant « la rose », le symbole alchimique pour la perfection. Mais quand on place une rose au centre d’une croix, on obtient un symbole entièrement différent : la Rose-Croix.

Galloway se laissa aller au fond de son siège, souriant de satisfaction.

— Enfin... vous vous réveillez.

— Mais de quoi parlez-vous ? demanda Katherine en se levant à son tour.

— La Rose-Croix, expliqua Langdon, est un symbole maçonnique courant. Précisément, celui d’un degré du rite écossais appelé « chevalier Rose-Croix », en l’honneur des premiers rosicruciens qui ont contribué à façonner la philosophie mystique des francs-maçons. Peter vous a peut-être parlé des rosicruciens. On comptait dans leur rang d’éminents savants – John Dee, Elias Ashmole, Robert Fludd...

— Je suis au courant ! J’ai lu tous les manifestes rosicruciens pour mes recherches.

C’est ce que tout scientifique digne de ce nom devrait faire, songea Langdon. L’Ordre de la Rose-Croix, ou plus formellement l’Antiquus Mysticusque Ordo Rosae Crucis, avait grandement influencé les sciences et son passé mystérieux montrait d’étranges parallèles avec la légende des Mystères anciens... Les premiers sages de l’Ordre détenaient un savoir secret transmis de génération en génération, un savoir qui n’était étudié que par les plus grands esprits de l’époque. Les anciens rosicruciens comptaient dans leurs rangs la fine fleur des Lumières : Paracelse, Bacon, Fludd, Descartes, Pascal, Spinoza, Newton, Leibniz.

Selon la doctrine rosicrucienne, l’Ordre était fondé sur « les vérités ésotériques des temps anciens », des vérités qui devaient être cachées au peuple et qui ouvraient des portes sur « le royaume spirituel ». Le symbole de l’Ordre était devenu, au fil du temps, une fleur magnifique s’épanouissant sur une croix ouvragée. Mais, au tout début, ce n’était qu’un simple cercle avec un point, au milieu d’une croix sommaire.

— Peter et moi avons souvent parlé de la philosophie rosicrucienne, expliqua Galloway.

Pendant que le doyen exposait les liens entre la franc-maçonnerie et l’Ordre de la Rose-Croix, Langdon songea de nouveau à l’énigme qui le tracassait depuis le début de la soirée...

Jeova Sanctus Unus. Cette phrase était liée à l’alchimie. Mais comment ?

Il ne se rappelait plus exactement ce que lui avait dit Peter à propos de cette maxime, mais l’évocation de la Rose-Croix trouvait d’étranges échos dans sa mémoire.

Allez ! Creuse-toi les méninges..., se répétait-il.

— Le fondateur de l’Ordre de la Rose-Croix, poursuivait le révérend Galloway, serait un mystique allemand appelé Christian Rosenkreuz – un pseudonyme, évidemment –, alias peut-être Francis Bacon. Car certains historiens pensent que c’est lui le fondateur de l’Ordre, même s’il n’existe aucune preuve que...

— Un pseudonyme ! s’écria Langdon. C’est ça. Jeova Sanctus Unus est un pseudonyme !

— Comment ça ? s’enquit Katherine.

Langdon sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine.

— Toute cette nuit, j’ai tenté de me souvenir de ce que m’avait dit Peter sur Jeova Sanctus Unus et sur son lien avec l’alchimie. Ça me revient enfin ! Cela n’a pas de rapport avec l’alchimie, mais avec un alchimiste ! Un alchimiste connu du monde entier !

Galloway eut un petit rire.

— Il était temps, professeur. Son nom a été cité deux fois : une fois par vous, une autre par mes soins... Et j’ai employé volontairement le mot « pseudonyme »...

Langdon le regarda avec des yeux ronds.

— Vous étiez au courant ?

— Je m’en suis douté quand vous avez dit que l’inscription était Jeova Sanctus Unus et que vous l’aviez décryptée grâce au carré magique de Dürer. Mais quand vous avez trouvé le signe de la Rose-Croix, c’est devenu une évidence. Comme vous le savez, on a découvert parmi les documents personnels du savant en question un exemplaire des manifestes de la Rose-Croix, annotés de sa main.

— Mais de qui parlez-vous ? s’impatienta Katherine.

— D’un des plus grands esprits de l’Histoire, répondit Langdon. Il était alchimiste, membre de la Société royale de Londres, rosicrucien, et il signait ses écrits les plus secrets par le pseudonyme Jeova Sanctus Unus !

— « Un seul vrai Dieu » ? s’étonna Katherine. Un type modeste !

— C’était un authentique génie, précisa Galloway. Il signait de cette manière parce que, à l’instar des anciens adeptes, il se considérait réellement divin. En outre, les seize lettres de Jeova Sanctus Unus pouvaient, ordonnées autrement, former son nom en latin. C’était donc le pseudonyme idéal.

Jeova Sanctus Unus, répéta Katherine en fronçant les sourcils, est l’anagramme du nom, en latin, d’un alchimiste célèbre ?

Langdon prit une feuille de papier et un stylo et se mit à écrire tout en parlant.

— En latin la lettre « J » remplace le « I » et le « V » le « U ». Voilà pourquoi, avec Jeova Sanctus Unus, on peut écrire son nom.

Langdon inscrivit les seize lettres : Isaacus Neutonuus, et tendit le papier à Katherine.

— Je crois que vous le connaissez.

— Isaac Newton ? dit Katherine. C’est ça qui est écrit sur la pyramide ?

Pendant un moment Langdon se revit à l’abbaye de Westminster, devant la tombe du savant illustre, où il avait connu une révélation similaire.

Et ce soir, voilà que Newton réapparaissait !

Ce n’était pas une coïncidence, évidemment. Les pyramides, les mystères, la science, les arts occultes... tout était entremêlé. Le nom du savant avait toujours été un jalon pour ceux qui se lançaient dans les courses aux connaissances cachées.

— Isaac Newton, ajouta Galloway, doit être un indice pour déchiffrer la pyramide. J’ignore ce que c’est, mais...

— Avec l’aide d’un génie ! s’exclama Katherine. Voilà comment on transforme la pyramide !

— Vous avez trouvé ? demanda Langdon.

— Oui ! Comment avons-nous pu être aussi aveugles ! C’est là, sous notre nez ! Un procédé alchimique élémentaire. On peut transformer cette pyramide par de la mécanique classique ! De la simple physique newtonnienne !

Langdon se raidit, tentant de comprendre.

— Révérend, expliqua Katherine, il suffit de lire la bague. Il est écrit que...

— Stop ! l’interrompit Galloway en levant son doigt pour lui faire signe de se taire. (Il inclina la tête sur le côté en tendant l’oreille.) Mes amis, reprit-il en se levant, cette pyramide a de toute évidence encore bien des secrets à révéler. J’ignore ce qu’a compris Mme Solomon, mais si elle connaît l’étape suivante sur le chemin, cela signifie que j’ai rempli mon rôle. Remballez ces objets et ne me dites plus rien. Laissez-moi dans l’obscurité pour le moment. Je préfère n’avoir aucune information à donner aux visiteurs qui approchent.

— Des visiteurs ? répéta Katherine. Je n’entends rien.

— Ce n’est qu’une question de secondes, répondit le doyen en se dirigeant vers la porte. Vite ! Partez !




86.


Dans la lumière pourpre de la cave, Mal’akh poursuivait ses préparatifs devant l’autel. Son estomac criait famine. Aucune importance. Ses années de servitude tiraient à sa fin. Il allait se libérer du joug de la chair.

La transformation exige le sacrifice.

Comme beaucoup d’hommes d’exception, Mal’akh avait, sur son chemin de la spiritualité, fait le plus noble des sacrifices de chair. La castration s’était révélée moins douloureuse que prévu, et beaucoup plus courante qu’il l’avait supposé. Tous les ans, des milliers d’hommes subissaient à l’hôpital une orchidectomie – c’était le nom de l’intervention chirurgicale – pour changer de sexe, refréner leur appétit sexuel ou renforcer leurs croyances. Les raisons de Mal’akh étaient, quant à elles, d’une nature bien supérieure. Comme Attis, qui s’était castré lui-même, Mal’akh savait que, pour atteindre l’immortalité, il fallait effectuer une coupure nette avec le monde terrestre des hommes et des femmes.

L’androgyne est Un.

Aujourd’hui, les eunuques se cachaient, mais les Anciens connaissaient la puissance de ce sacrifice de transmutation. Même les premiers chrétiens avaient entendu Jésus en personne vanter ses vertus ; dans Matthieu, 19-12, on pouvait lire : « … Il y a ceux qui se sont faits eux-mêmes eunuques pour le royaume des Cieux. Que celui qui peut accepter cet enseignement l’accepte. »

Peter Solomon avait, lui aussi, consenti à un sacrifice de chair, même si l’ablation d’une main était une peccadille dans le Grand Œuvre. Mais, avant la fin de la nuit, Solomon paierait un bien plus lourd tribut.

Pour créer, il faut détruire.

Telle était l’essence de la dualité.

Peter Solomon, certes, méritait le funeste destin qui l’attendait. Ce serait une conclusion idéale. Il avait, des années plus tôt, mis brutalement un terme à l’ancienne vie de Mal’akh ; il était normal, donc, que Solomon joue encore un rôle central pour son ultime métamorphose. Les horreurs et les souffrances que Solomon allait endurer ce soir étaient justes ! Peter Solomon n’était pas le saint homme que l’on imaginait.

Il avait sacrifié son propre fils !

Solomon avait soumis son fils, Zachary, à un choix impossible : la richesse ou la sagesse ?

Zachary avait fait le mauvais choix.

Et cette décision l’avait entraîné dans une spirale infernale.

Jusque dans les geôles de Soganlik.

Zachary Solomon était mort dans cette prison turque. Le monde entier connaissait cette histoire... mais ce qu’on ignorait, c’était que Peter Solomon aurait pu sauver son fils.

J’étais là, songea Mal’akh. J’ai tout entendu.

Cette nuit s’était gravée à jamais dans sa mémoire. La décision inhumaine de Peter Solomon avait conduit à la mort de son fils, Zach, mais aussi à la naissance de Mal’akh.

Certains doivent périr pour que d’autres vivent.

L’ambiance lumineuse changea de couleur. Il était tard... Mal’akh acheva ses préparatifs à la cave et remonta au salon. L’heure était venue de s’occuper des affaires du monde des mortels.




87.


Tout est révélé au trente-troisième degré ! songeait Katherine. Je sais comment transformer la pyramide !

Pendant qu’elle courait, cette pensée tournait en boucle dans sa tête...

La réponse était sous leurs yeux depuis le début.

Katherine et Langdon étaient désormais livrés à eux-mêmes ; ils traversaient l’annexe de la cathédrale au pas de course, en suivant les panneaux « cour intérieure », comme le leur avait conseillé le doyen.

Ils débouchèrent dans un jardin pentagonal, agrémenté d’une fontaine contemporaine en bronze. Les jets d’eau faisaient un vacarme assourdissant dans la caisse de résonnance des hauts murs. Puis Katherine s’aperçut que ce n’était pas la fontaine qui faisait ce chahut...

— Un hélicoptère ! s’écria-t-elle alors qu’un faisceau de lumière perçait la nuit. Vite. Sous les arches !

Le projecteur aveuglant fouilla la cour au moment où Langdon et Katherine s’engouffraient dans un passage voûté qui menait à la pelouse nord. Ils attendirent, tapis dans l’ombre, tandis que l’appareil amorçait un grand cercle au-dessus de la cathédrale.

— Galloway avait raison pour les visiteurs ! constata Katherine.

Mauvaise vue, ouïe fine.

Dans ses propres oreilles, elle n’entendait plus que le battement étourdissant de son sang.

— Par ici ! lança Langdon, en avançant dans le passage.

Le révérend Galloway leur avait donné une clé et décrit leur voie de retraite. Malheureusement, la route était coupée. L’hélicoptère éclairait la grande pelouse qui les séparait de leur destination finale.

— On ne peut pas traverser, s’inquiéta Katherine.

— Regardez... Là !

Langdon désigna une ombre informe qui peu à peu venait dans leur direction, de plus en plus vite, en s’étirant. Le motif était à présent immanquable : le fronton gigantesque de la cathédrale, flanqué de ses deux tours.

— Le bâtiment coupe le faisceau...

— Ils atterrissent de l’autre côté !

Langdon saisit la main de Katherine.

— Courez ! Courez !


*


À l’intérieur de la cathédrale, le doyen Galloway se sentait léger et alerte. Cela ne lui était pas arrivé depuis des lustres. Il rejoignit le transept et descendit la nef.

L’hélicoptère se posait sur le parvis ; il imaginait la lumière de ses projecteurs traverser la rosace de la façade, éclairant de mille feux son sanctuaire. Il se souvenait du temps où il voyait encore les couleurs. Curieusement, les ténèbres dans lesquelles il vivait désormais avaient éclairé bien des choses...

Je vois mieux à présent.

Galloway avait été appelé à Dieu jeune homme et, durant toute sa vie, il avait aimé son Eglise de tout son cœur. Comme nombre de ses frères prêtres qui avaient consacré leur vie entière à Dieu, Galloway était las. Toute cette existence à tenter de se faire entendre dans le tumulte de l’ignorance.

Qu’espérais-je ?

Des croisades à la politique américaine, le nom de Jésus avait été bafoué, perverti, trahi, pour mener toutes sortes de guerres iniques. Depuis la nuit des temps, l’ignorant avait toujours crié le plus fort, conduisant les masses, les soumettant à sa volonté. Les puissants justifiaient leurs désirs mégalomaniaques en citant les Écritures, sans en comprendre un traître mot. On prônait l’intolérance pour montrer la force de ses convictions. Et maintenant, après toutes ces années, l’humanité était parvenue à souiller tout ce qui était beau dans la parole de Jésus.

Ce soir, voir le signe de la Rose-Croix lui avait redonné espoir ; cela ravivait en lui le souvenir des manifestes rosicruciens qui l’avaient accompagné sa vie durant.


Chapitre I : Jehovah sauvera l’humanité en révélant aux hommes les secrets qu’il avait, jusqu’alors, réservés pour ses élus.

Chapitre IV : Le monde entier deviendra comme un livre ouvert ; il n’y aura plus aucune contradiction entre la science et la théologie.

Chapitre VII : Avant la fin du monde, Dieu fera jaillir un grand flot de lumière spirituelle pour alléger les souffrances de l’humanité.

Chapitre VIII : Mais avant que cette révélation soit possible, le monde devra se débarrasser des intoxications de son calice empoisonné, empli du vin frelaté de la fausse théologie.


L’Église s’était égarée depuis longtemps ; Galloway avait passé sa vie à tenter de la remettre dans le droit chemin. Et voilà que ce moment tant attendu était sur le point de se produire.

Les ténèbres, avant l’aube, sont toujours les plus épaisses.


*


L’agent Turner Simkins, perché sur le patin de l’hélicoptère, attendait que l’appareil se pose sur l’herbe couverte de givre. Il sauta au sol, aussitôt rejoint par ses hommes, et fit signe au Faucon noir de remonter pour surveiller les issues.

Personne ne sortira de ce bâtiment ! se promit-il.

Alors que l’hélicoptère reprenait de l’altitude, Simkins et son escouade montèrent au pas de charge l’escalier de la cathédrale. Au moment où les soldats s’apprêtaient à tambouriner à la porte, l’un des battants s’ouvrit.

— Oui ? fit une voix calme dans l’ombre. Simkins distinguait une vague silhouette, toute chétive et courbée. Il remarqua la soutane.

— Vous êtes le doyen Colin Galloway ?

— C’est exact.

— Je cherche Robert Langdon. Vous l’avez vu ?

Le vieil homme s’avança d’un pas, montrant à Simkins ses yeux laiteux.

— Cela tiendrait du miracle...




88.


Le temps presse !

L’analyste Nola Kaye avait déjà les nerfs en pelote. À son troisième café, elle eut l’impression que tout son corps était chargé d’électricité.

Aucune nouvelle de Sato !

Enfin, son téléphone sonna.

— Ici Nola ! annonça-t-elle en décrochant en toute hâte.

— Nola, c’est Rick Parrish de la Sécurité réseau.

Nola s’effondra dans son siège. Ce n’était pas Sato.

— Salut, Rick. Tu as un problème ?

— Non. Je voulais te donner une piste. Au service, on a des informations qui pourraient t’être utiles pour tes recherches.

Nola posa son café.

Comment savait-il sur quoi elle travaillait ?

— Quelles recherches ?

— Ça va, ne monte pas sur tes grands chevaux. C’est la nouvelle IC... Elle est en phase de test et le programme n’arrête pas de m’afficher le numéro de ton terminal.

Nola se souvint alors que l’Agence mettait en place un nouveau logiciel d’« intégration collaborative », un système essaimant des alertes dans les nombreux services de la CIA quand ils travaillaient simultanément sur des données connexes. À une époque où l’on vivait sous la menace terroriste, une catastrophe pouvait souvent être évitée si on vous prévenait que votre collègue au bout du couloir avait justement les infos qui vous manquaient... Pour l’instant, l’IC avait été plus une nuisance qu’une aide – Nola l’avait surnommée « l’Interruption Constante ».

— C’est vrai. J’avais oublié. Qu’est-ce que tu as pour moi ?

Personne à Langley n’était au courant de l’opération de ce soir. Par conséquent, personne ne travaillait sur le même sujet qu’elle. Les seules recherches qu’avait effectuées Nola sur ordinateur étaient pour Sato : une compilation des sujets ésotériques étudiés par les francs-maçons. Mais, face à Rick Parrish, Nola était forcée de jouer le jeu.

— C’est sans doute pas grand-chose, commença Parrish, mais on a arrêté un hacker ce soir. Et l’IC nous demande de partager l’info avec toi.

Un hacker ?

Nola but une gorgée de café.

— Vas-y. Je t’écoute.

— Il y a environ une heure, on a attrapé un type – un dénommé Zoubianis. Il essayait d’accéder à un fichier appartenant à l’une de nos bases de données internes. Il a dit que c’était une commande mais qu’il ignorait totalement pourquoi il devait accéder à ce fichier et qu’il était loin de se douter qu’il était sur un serveur de la CIA...

— D’accord.

— On a fini de l’interroger. Il a dit la vérité. Mais il y a un truc bizarre : ce même fichier, un peu plus tôt dans la soirée, a fait l’objet d’une requête. À en croire notre moteur de recherche interne, quelqu’un s’est branché sur notre réseau avec une série de mots clés et le système a généré un caviardage automatique. La suite de mots clés était vraiment étrange. Il y en a un en particulier que l’IC a placé au sommet de la liste de nos données communes. On trouve ce mot uniquement dans les historiques de nos deux ordis. Tu sais ce que c’est qu’un... symbolon ?

Nola fit un bond et renversa son café sur son bureau.

— Les autres mots clés sont tout aussi saugrenus, poursuivit Parrish. Pyramide... Ancienne porte...

— Rapplique ici ! lança Nola, en épongeant son plan de travail. Et amène-moi tout ce que tu as !

— Sans blague, ces mots te disent quelque chose ?

— Viens, je te dis !




89.


Le Collège de la cathédrale est un édifice élégant aux airs de manoir anglais, situé à une centaine de mètres au nord de la Cathédrale nationale. L’établissement – de son vrai nom, le Collège of Preachers – a été construit à la demande du premier évêque de Washington, pour le perfectionnement des prêtres après leur ordination. Aujourd’hui, on peut y suivre des cours de théologie, de droit, de médecine et de spiritualité.

Langdon et Katherine avaient piqué un sprint sur la pelouse. Grâce à la clé du doyen, ils étaient parvenus à entrer dans le bâtiment juste avant que l’hélicoptère ne s’élève à nouveau au-dessus de la cathédrale, éclairant la nuit de ses projecteurs. À présent, ils étaient dans le hall, haletants, et surveillaient les alentours. Les fenêtres laissaient filtrer suffisamment de lumière ; inutile d’allumer les lampes et de courir le risque que le Faucon noir ne les repère. Ils longèrent le couloir principal, passant devant des amphithéâtres, des salles de cours et des espaces de détente. L’endroit rappelait à Langdon les bâtiments néo-gothiques de l’université de Yale – magnifiques à l’extérieur et strictement pratiques à l’intérieur, la décoration d’antan ayant été adaptée aux contingences de la vie moderne.

— Par ici ! lança Katherine en désignant l’extrémité du couloir.

Langdon ne comprenait toujours pas l’illumination de son amie concernant la pyramide, mais, de toute évidence, Isaacus Neutonuus avait été l’étincelle. Elle lui avait simplement dit, en traversant la pelouse, que la transformation de la pyramide pouvait être réalisée au moyen d’un procédé tout à fait élémentaire. Et elle était certaine de trouver ce qu’il lui fallait dans ce bâtiment. Langdon ne voyait pas du tout comment Katherine comptait réaliser la transmutation d’un bloc de granite ou d’un tétraèdre d’or, mais après avoir été témoin de la métamorphose d’un cube en symbole rosicrucien, il s’attendait à tout.

Arrivée au bout du couloir, Katherine fronça les sourcils, contrariée.

— Vous disiez que ce bâtiment avait des chambres ?

— Oui, pour les participants aux séminaires.

— Il y a forcément une cuisine quelque part...

— Vous avez faim ?

— Non. Il me faut un labo, répliqua-t-elle, impatiente.

Bien sûr, où avais-je la tête ?

Langdon repéra un escalier qui menait au sous-sol. Au-dessus du chevêtre un symbole plein de promesses.

Le pictogramme préféré des Américains...



La cuisine était gigantesque – plats, ustensiles, plan de travail ; tout était en inox – et conçue pour rassasier de nombreux convives. La pièce ne disposant pas de fenêtre, Katherine ferma la porte et alluma la lumière. Les ventilateurs des hottes se mirent automatiquement en marche.

Elle commença à fouiller les placards.

— Robert, ordonna-t-elle, posez la pyramide sur l’îlot central.

Se sentant comme un jeune marmiton aux ordres d’un grand chef, Langdon s’empressa d’obéir. Tandis qu’il sortait la pyramide et plaçait la coiffe dorée dessus, Katherine remplissait un faitout d’eau chaude.

— Vous voulez bien mettre ça sur la cuisinière ? Langdon installa le grand récipient sur les feux, pendant que Katherine ouvrait le gaz et craquait une allumette.

— On va faire cuire des homards ?

— Très drôle ! Non, nous allons faire un peu d’alchimie élémentaire. Et pour votre culture personnelle, c’est un cuit-pâtes, ça sert, comme son nom l’indique, à faire cuire des pâtes, pas des homards, dit-elle en désignant la passoire qu’elle avait retirée du faitout et placée à côté de la pyramide.

Que je suis bête...

Et faire cuire des pâtes va nous aider à décrypter cette pyramide ?

Katherine l’ignora et poursuivit avec un sérieux indéfectible :

— Comme vous le savez sûrement, ce n’est pas un hasard si les maçons ont choisi de faire du trente-troisième degré le grade le plus élevé de leur ordre. Il y a une raison historique et symbolique.

— Bien sûr, répondit Langdon.

Du temps de Pythagore, six cents ans avant Jésus-Christ, la numérologie plaçait le nombre trente-trois au premier rang des Nombres Maîtres. C’était le chiffre le plus sacré, représentant la vérité divine. La tradition s’est perpétuée chez les francs-maçons... Et aussi ailleurs. Ce n’était pas une coïncidence si on racontait aux chrétiens que Jésus avait été crucifié à trente-trois ans, même si personne ne connaissait réellement l’âge du Christ. Ni une coïncidence, non plus, lorsqu’on prétendait que Joseph avait épousé Marie à trente-trois ans, que Jésus avait accompli trente-trois miracles, que le nom de Dieu est mentionné trente-trois fois dans la Genèse, ou que, dans l’islam, tous les habitants du Paradis ont éternellement trente-trois ans.

— Le nombre trente-trois est sacré dans de nombreuses traditions mystiques.

— Exact, confirma Langdon ne voyant toujours pas le rapport avec le cuit-pâtes.

— Vous ne trouverez donc rien de surprenant à ce qu’un savant, alchimiste, rosicrucien, et mystique comme Isaac Newton accorde une importance spéciale à ce nombre.

— Au contraire, c’est l’évidence même. Newton était un adepte de la numérologie, de la divination et de l’astrologie, mais je ne vois pas le...

— Tout est révélé au trente-troisième degré.

Langdon sortit de sa poche la bague de Peter, puis regarda à nouveau le faitout.

— Je suis désolé. Je ne vous suis pas.

— Robert, tout à l’heure, on supposait vous comme moi que l’expression « trente-troisième degré » faisait référence aux degrés maçonniques, et pourtant, quand vous avez tourné la bague de trente-trois degrés, le cube s’est transformé en croix. À cet instant, on a compris que le mot « degré » pouvait revêtir un autre sens.

— Oui. Des degrés d’angle.

— Exact. Mais il existe une troisième sorte de degrés...

Langdon se tourna vers le récipient posé sur la cuisinière.

— La température.

— Tout juste ! C’était sous nos yeux toute la soirée. « Tout est révélé au trente-troisième degré. » Si nous portons cette pyramide à la température de trente-trois degrés... elle nous révélera peut-être quelque chose.

Katherine était d’une grande intelligence, et pourtant elle omettait un détail, et un gros.

— Si je ne m’abuse, trente-trois degrés Fahrenheit, c’est quasiment zéro degré Celsius. On devrait plutôt mettre cette pyramide au congélateur, non ?

Katherine esquissa un sourire.

— Pas si on suit la recette du grand Jeova Sanctus Unus.

Isaacus Neutonuus a écrit des recettes de cuisine ?

Robert, la température est le catalyseur fondamental des réactions alchimiques, et elle n’est pas toujours mesurée en degrés Fahrenheit ou Celsius. Il existe des échelles de température plus anciennes, dont une inventée par notre ami...

— L’échelle de Newton !

— Oui ! Isaac Newton a inventé un système de quantification de la température fondé sur des phénomènes naturels. La température de la neige qui fond en était la base, il appelait ça « le zéro degré de chaleur ». J’imagine que vous devinez quel degré il a attribué à la température de l’eau en ébullition – le plus grand solvant alchimique.

— Le trente-troisième.

— Oui. Le trente-troisième degré. Sur l’échelle de Newton, la température de l’eau qui bout est de trente-trois degrés. Je me souviens avoir demandé à mon frère pourquoi Newton avait choisi ce nombre. Cela paraissait un drôle de choix. L’ébullition est le procédé fondamental de l’alchimie et il choisit le nombre trente-trois ? Pourquoi pas cent ? Ou quelque chose de plus parlant, de plus élégant ? Peter m’a alors expliqué que, pour un hermétiste comme Isaac Newton, il n’y avait pas de nombre plus noble que trente-trois.

Tout est révélé au trente-troisième degré.

Langdon regarda tour à tour le faitout et la pyramide.

— Katherine, la pyramide est en granite et la coiffe en or massif. De l’eau en ébullition, ce n’est pas assez chaud pour les transformer.

À voir le sourire malicieux de Katherine, elle ne lui avait pas tout dit. Elle s’approcha de l’îlot central avec assurance, et déposa la pyramide et la coiffe dans la passoire. Puis elle plongea le panier dans l’eau bouillante.

— C’est ce qu’on va voir...


*


Au-dessus de la Cathédrale nationale, l’agent de la CIA mit son hélicoptère en pilote automatique et observa les abords de l’édifice. Tout était immobile. Sa caméra thermique ne pouvait percer les murs de l’église, ce qui l’empêchait de savoir ce qui se passait à l’intérieur. Mais si quiconque s’avisait d’en sortir, il le repérerait aussitôt.

Soixante secondes plus tard, le capteur infrarouge embarqué dans le Faucon noir émit un bip. Fonctionnant sur le même principe que les systèmes d’alarme domestiques, le détecteur avait identifié un fort différentiel de température. D’ordinaire, cela signifiait qu’une forme humaine se déplaçait à travers une zone plus froide... Mais l’image qui apparut à l’écran était une sorte de halo thermique, un nuage d’air chaud glissant sur la pelouse. Le pilote trouva rapidement l’explication du phénomène : un extracteur tournait au Collège de la cathédrale.

Ce genre de perturbation thermique était fréquent. Sans doute quelqu’un faisait-il la cuisine ou la lessive.

Le pilote allait reprendre sa vigie quand un détail le frappa. Il n’y avait aucune voiture sur le parking, et aucune lumière dans le bâtiment.

Pendant un long moment, il fixa des yeux l’écran de la caméra infrarouge. Puis il appela son supérieur par radio :

— Simkins, c’est probablement rien, mais...


*


— Des repères incandescents de température ! s’exclama Langdon, reconnaissant que l’idée était astucieuse.

— De la science élémentaire, reprit Katherine. Les corps entrent en incandescence à différentes températures. On appelle ça des marqueurs thermiques. La science s’en sert constamment...

Langdon observa les deux morceaux de la pyramide immergés dans l’eau. Des volutes de vapeur commençaient à s’élever de la surface. Mais Langdon restait inquiet. Il consulta sa montre et son cœur tressauta. 23 h 45 !

— Vous croyez que quelque chose va devenir luminescent dans l’eau ?

— Pas luminescent, Robert. Incandescent. Il y a une grande différence. L’incandescence est provoquée par la chaleur et elle se produit à une température précise et spécifique pour chaque corps. Par exemple, dans les aciéries, lorsqu’on chauffe les poutrelles avant la trempe, les ouvriers déposent sur les faces un spray invisible qui va entrer en incandescence à la température de chauffe voulue. Quand ça se met à briller, c’est le signal pour eux que la poutrelle est prête pour la trempe. Pensez aussi aux « bagues d’humeur ». A votre doigt, elles changent de couleur selon la température de votre corps.

— Katherine, cette pyramide a été forgée au début du XIXe siècle ! Je veux bien croire que l’artisan de l’époque soit parvenu à dissimuler les charnières, mais de là à appliquer un revêtement thermosensible invisible...

— C’est parfaitement crédible, répondit-elle en regardant pleine d’espoir le bain bouillonnant. Les premiers alchimistes utilisaient du phosphore organique comme marqueur thermique. Les Chinois savaient fabriquer des feux d’artifice colorés, et les Égyptiens faisaient même des...

Katherine s’interrompit brusquement, les yeux rivés sur le récipient.

— Que se passe-t-il ?

Langdon regarda l’eau en ébullition, sans rien noter de particulier.

Elle se pencha pour examiner de plus près la surface agitée. Brusquement, elle courut vers la porte de la cuisine.

— Où allez-vous ?

Elle s’arrêta dans une glissade devant l’interrupteur et éteignit la lumière. Le ventilateur de la hotte cessa de tourner. La pièce fut plongée dans les ténèbres et le silence. Langdon s’approcha pour observer la pyramide immergée. Lorsque Katherine le rejoignit, il était bouche bée.

Comme son amie l’avait prévu, une petite portion de la coiffe luisait dans l’eau. Des lettres commençaient à apparaître et devenaient de plus en plus brillantes avec la chaleur.

— Un texte ! murmura-t-elle.

Langdon secoua la tête, médusé. Des lettres s’étaient matérialisées juste sous l’inscription. Trois mots, apparemment. Encore illisibles... Était-ce enfin la clé du mystère ?

La pyramide est une véritable carte, leur avait dit Galloway. Et elle désigne un lieu réel.

Quand les lettres étincelèrent de tout leur éclat, Katherine ferma le gaz. L’eau cessa de bouillir, les bulles disparurent, et la coiffe apparut sous la surface immobile.

Les trois mots étaient parfaitement lisibles.




90.


Dans la pénombre du Collège de la cathédrale, Langdon et Katherine se tenaient au-dessus des volutes de vapeur, contemplant la pierre de faîte qui s’était transformée au fond de l’eau. Sur l’une des faces du tétraèdre, un message incandescent s’était affiché.

Langdon lut le texte. Il croyait avoir la berlue ! La pyramide indiquait un lieu réel, mais il ne pensait pas que ce serait aussi précis !


Huit Franklin Square


— Une adresse..., souffla-t-il.

— Vous connaissez l’endroit ? demanda Katherine tout aussi surprise.

Langdon secoua la tête. Franklin Square était un vieux quartier de Washington, mais le « Huit Franklin Square » ne lui disait rien. Il relut toute l’inscription, en commençant par le haut de la pyramide :


Le

secret est

à l’intérieur de l’Ordre

Huit Franklin Square


Un Ordre siégerait au Huit Franklin Square ?

Un bâtiment dissimulerait l’entrée d’un grand escalier s’enfonçant sous terre ?

Peu importait ce qu’il y avait exactement à cette adresse. L’essentiel, c’était que Katherine ait décrypté la pyramide ; ils avaient désormais l’information qu’on leur réclamait en échange de la libération de Peter.

Il était temps...

Langdon consulta sa montre. Il leur restait moins de dix minutes.

— Appelez-le, ordonna Katherine en désignant un téléphone mural dans la cuisine. Vite !

— Vous pensez que c’est la meilleure chose à faire ? hésita Langdon.

— Absolument.

— Je ne veux rien lui dire tant que Peter n’est pas en sécurité.

— Bien sûr. Vous vous souvenez du numéro ?

Langdon acquiesça. Il se dirigea vers l’appareil, décrocha le combiné et composa le numéro du ravisseur. Katherine plaqua son oreille sur l’écouteur pour entendre la conversation. La ligne sonnait... Langdon allait encore entendre cette désagréable voix rauque.

Enfin, le ravisseur prit l’appel.

Pas de bonjour, ni paroles. Juste une respiration.

Langdon attendit un peu, puis se décida à parler :

— J’ai l’information que vous voulez, mais pour la récupérer, il faut nous rendre Peter.

— Qui est à l’appareil ? s’enquit une voix de femme à l’autre bout du fil.

— Robert Langdon, répondit-il machinalement, pris de court. Et vous, qui êtes-vous ?

Peut-être avait-il fait un faux numéro ?

— Vous êtes Robert Langdon ? (La femme aussi paraissait surprise.) Il y a quelqu’un ici qui voudrait vous parler.

Quoi ?

Mais qui êtes-vous ?

— L’agent de sécurité Paige Montgomery de la société Premium Sécurité. Peut-être pourrez-vous nous renseigner ? Il y a une heure environ, ma collègue a répondu à un appel d’urgence pour Kalorama Heights, pour un enlèvement avec séquestration. J’ai perdu le contact avec elle, alors j’ai appelé la police et me suis rendue sur les lieux. On a retrouvé ma collègue morte derrière la maison. Le propriétaire étant absent, nous avons forcé la porte. Un téléphone portable s’est mis à sonner sur la desserte du salon, alors j’ai...

— Vous êtes à l’intérieur ?

— Oui. Et l’appel n’était pas un canular ! s’écria la femme. Veuillez m’excuser, mais je suis encore sous le choc... Ma collègue est morte et on a trouvé un homme prisonnier. Il est dans un sale état mais nous nous occupons de lui. Il a demandé à parler à deux personnes : M. Langdon et Mme Solomon.

— C’est mon frère ! lança Katherine dans l’appareil, en plaquant sa tête contre celle de Langdon. C’est moi qui ai appelé le centre d’appel des urgences ! Comment va-t-il ?

— Pour tout vous dire, pas très bien, voire pas bien du tout. On lui a coupé la main droite.

— Passez-le-moi, je veux lui parler.

— On est en train de le soigner. Il est plus ou moins inconscient. Si vous êtes dans le secteur, il vaut mieux que vous veniez. Il veut vous voir.

— Nous arrivons dans cinq minutes...

— Dépêchez-vous. (Il y eut un bruit étouffé en arrière-fond.) Je suis désolée, reprit la femme. Ils ont besoin de moi. Je vous raconterai tout à votre arrivée.

Et elle raccrocha.




91.


Langdon et Katherine grimpèrent quatre à quatre l’escalier et foncèrent vers la sortie du Collège de la cathédrale. Ils n’entendaient plus le bruit de l’hélicoptère. Ils allaient pouvoir s’enfuir et se rendre à Kalorama Heights.

Ils ont trouvé Peter ! Il est vivant ! se réjouissaient-ils.

Sitôt après avoir raccroché, Katherine avait sorti de l’eau la pyramide et l’avait remise dans le sac, toute dégoulinante. Langdon sentait sa chaleur contre sa hanche.

La joie de savoir Peter vivant avait interrompu leur débat sur le message de la coiffe – Huit Franklin Square. Ils auraient tout le temps d’y réfléchir en compagnie de Peter.

Alors qu’ils atteignaient les portes, Katherine s’immobilisa et indiqua une salle d’attente située de l’autre côté du couloir. Par la baie vitrée, ils pouvaient voir la silhouette noire de l’hélicoptère, posé sur la pelouse. Le pilote se tenait devant. Il leur tournait le dos et parlait dans sa radio. Une Cadillac Escalade, aux vitres teintées, était garée à côté.

Restant dans l’ombre, Katherine et Langdon s’approchèrent de la fenêtre pour tenter de repérer où était le reste de la troupe. La chance était de leur côté : la vaste pelouse était déserte.

— Ils doivent être dans la cathédrale, supposa Langdon.

— Vous avez tout faux, répondit une grosse voix derrière eux.

Langdon et Katherine se retournèrent en sursautant. Sur le seuil, deux silhouettes en tenue de combat noire les mettaient en joue avec leur fusil à visée laser. Langdon voyait un point lumineux danser sur sa poitrine.

— Ravie de vous revoir, professeur ! lança une autre voix qui lui était familière. (Les agents s’écartèrent pour laisser passer la minuscule Inoue Sato.) Vous avez fait tous les mauvais choix possibles, cette nuit.

— La police a retrouvé Peter Solomon ! répliqua Langdon. Il est blessé, mais encore en vie. Tout est terminé.

Sato ne montra aucun signe de surprise. Elle vint se planter sous le nez de Langdon.

— Professeur, je peux vous assurer qu’on est loin d’en avoir fini. Et si la police est désormais impliquée, cela va encore aggraver la situation. Comme je vous l’ai dit plus tôt, c’est une affaire extrêmement délicate. Vous n’auriez jamais dû vous enfuir avec cette pyramide.

— Madame, bredouilla Katherine. Il faut que je voie mon frère. Prenez la pyramide, si vous y tenez, mais vous devez...

— Des ordres, maintenant ? rétorqua Inoue Sato en pivotant vers Katherine. Madame Solomon, je suppose ? (Elle lui jeta un regard noir avant de reporter son attention sur Langdon.) Posez votre sac sur la table.

Langdon observa la paire de points lumineux sur son torse. Il obéit. Un agent s’approcha, ouvrit la fermeture Éclair avec précaution, et sépara les deux morceaux de la pyramide. Des volutes de vapeur montèrent vers son visage. Méfiant, il examina un long moment l’intérieur de la poche avec sa lampe électrique, puis fit signe à Sato de le rejoindre.

La femme s’approcha et contempla la pyramide et sa coiffe qui luisaient dans le faisceau de la torche. Elle se pencha pour regarder de plus près le tétraèdre doré.

C’est vrai qu’elle ne l’a vu qu’aux rayons X, se souvint Langdon.

— Cette inscription..., demanda-t-elle. Vous savez ce qu’elle signifie ? Le secret est à l’intérieur de l’Ordre ?

— Nous n’en sommes pas absolument certains.

— Pourquoi la pyramide est-elle brûlante ?

— Nous l’avons plongée dans l’eau bouillante, répondit Katherine sans hésiter. Cela faisait partie du processus de décryptage. On vous racontera tout, mais je vous en prie, laissez-moi voir mon frère. Il a vécu un...

— Vous avez fait cuire la pyramide ?

— Éteignez la lampe et regardez la coiffe, suggéra Katherine. C’est peut-être encore visible...

L’agent obéit et Sato s’agenouilla devant le tétraèdre. Malgré la distance, Langdon constata que les lettres luisaient encore.

— Huit Franklin Square ? lut-elle avec étonnement.

— Oui, madame. Ce texte a été écrit avec un vernis ou une laque entrant en incandescence à une certaine température. Le trente-troisième degré signifiait en fait...

— Et cette adresse ? C’est ça que veut ce type ?

— Oui, répondit Langdon. Il pense que la pyramide est une carte indiquant l’emplacement d’un grand trésor – la clé pour ouvrir les Mystères anciens.

Sato contempla à nouveau la coiffe d’or, incrédule.

— Dites-moi..., s’enquit-elle, la voix chargée d’anxiété. Avez-vous déjà contacté cet homme ? Lui avez-vous donné cette adresse ?

Langdon lui expliqua ce qui s’était produit quand il avait appelé le ravisseur sur son portable.

Sato écouta ce récit avec attention, en passant sa langue sur ses dents jaunies par le tabac. Sa colère était sensible.

Elle se tourna vers l’un de ses hommes.

— Faites-le venir ici..., articula-t-elle d’un ton glacial. Il est dans l’Escalade.

L’agent acquiesça et lança aussitôt un appel dans sa radio.

— De qui parlez-vous ? demanda Langdon.

— De la seule personne qui puisse réparer les dégâts que vous venez de causer !

— Quels dégâts ? Maintenant que Peter est sauvé, tout est...

— Peter Solomon est le cadet de mes soucis ! s’emporta Sato. C’est ce que j’ai essayé de vous dire au Capitole, mais vous avez choisi de jouer contre moi ! Et vous avez fichu un sacré bordel ! En détruisant votre téléphone portable, que nous avions mis sur écoute, vous nous avez ôté tout espoir de localiser cet individu. Maintenant, écoutez-moi bien ! Cette adresse que vous avez découverte... c’est notre dernière chance de coincer ce dingue. Alors vous allez coopérer avec lui, vous allez lui donner cette putain d’info et, dès qu’il montrera son nez là-bas, nous lui tomberons dessus !

Avant que Langdon ne puisse répondre, Inoue Sato lâcha le reste de son courroux sur Katherine.

— Quant à vous, madame Solomon ! Vous saviez où habitait ce dingue ! Pourquoi ne nous avez-vous rien dit ? On aurait pu le coincer chez lui... mais non ! Au lieu de ça, vous envoyez là-bas la pauvre employée d’une société de surveillance ! Votre frère est en vie, très bien, mais je vous le répète, nous sommes face à un problème ce soir qui dépasse largement le cadre de votre famille. Les conséquences vont être planétaires. L’homme qui a kidnappé votre frère détient un pouvoir énorme, et nous devons l’empêcher de nuire par tous les moyens.

Au moment où elle terminait sa tirade, la silhouette élégante de Warren Bellamy sortit de l’ombre. Il avait une mine de déterré... comme s’il avait vu l’enfer.

— Warren ? s’écria Langdon. Vous allez bien ?

— Pas vraiment.

— Vous savez la nouvelle ? Peter est en vie !

Bellamy acquiesça, le regard vague, comme si plus rien ne l’intéressait ici-bas.

— Oui, j’ai entendu votre conversation. Je suis content pour lui.

— Warren ? Que se passe-t-il ?

— Tout va s’éclairer sous peu, intervint Inoue Sato. Pour l’instant, M. Bellamy va contacter ce dingue et lui donner des informations. Comme il l’a fait toute la soirée.

Langdon était perdu.

— Warren, donnant des informations ? Mais c’est absurde, le ravisseur ne connaît même pas son existence !

Sato se tourna vers Bellamy et lui fit signe de parler.

— Robert..., commença l’Architecte dans un soupir. Je n’ai pas été tout à fait honnête avec vous.

Langdon en resta sans voix.

— Je pensais bien faire... Je suis désolé.

— Maintenant, vous allez pouvoir vous rattraper ! lança Sato. Et prions pour que ça marche !

Comme pour souligner la gravité de ces paroles, l’horloge de la cheminée sonna les douze coups de minuit.

Sato sortit de sa poche un sachet en plastique.

— Voici vos affaires, monsieur Bellamy..., déclara-t-elle en lui lançant la pochette. Votre portable est-il équipé d’un appareil photo ?

— Oui, madame.

— Parfait. Tenez-moi la pierre de faîte.


*


Le contact de Mal’akh – Warren Bellamy, le franc-maçon qu’il avait envoyé au Capitole pour prêter main-forte à Langdon – venait de lui faire parvenir un message.

Des nouvelles, enfin !


De : Warren Bellamy


Ai été séparé de Langdon

Mais finalement j’ai l’info que

vous demandez. Preuve ci-jointe

Appelez pour avoir le morceau manquant

WB.


1 pièce jointe (jpeg) —


Quel morceau manquant ?

La pièce jointe était une photographie.

En découvrant le cliché, Mal’akh eut un hoquet de stupeur. Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. Il avait sous les yeux, en gros plan, une petite pyramide dorée. La coiffe de la légende ! L’inscription sur l’une des faces était prometteuse : le secret est à l’intérieur de l’Ordre.

Mal’akh remarqua un détail étonnant : sous les caractères finement gravés, il y avait une autre inscription. Des lettres incandescentes, comme s’il y avait du feu à l’intérieur de la pyramide. Incrédule, il lut le texte. La légende disait vrai...

La Pyramide maçonnique se transformera pour révéler son secret à celui qui en sera digne !

Comment cette métamorphose avait-elle pu s’accomplir ? Mal’akh n’en savait rien et s’en fichait. Le texte lumineux indiquait visiblement un endroit précis à Washington, comme dans la prophétie ! Franklin Square. Malheureusement, il y avait aussi, sur la photo, l’index de Bellamy qui occultait un élément important de l’information :


Le

secret est

à l’intérieur de l’Ordre

■■■ Franklin Square


« Appelez pour avoir le morceau manquant. » Maintenant Mal’akh comprenait où Bellamy voulait en venir.

Jusqu’à présent, l’Architecte du Capitole s’était montré très coopératif mais, à l’évidence, il avait désormais décidé de jouer un jeu dangereux.




92.


Sous la garde des hommes armés de la CIA, Katherine, Langdon et Bellamy, ainsi que Sato, attendaient que le ravisseur appelle. Sur la table basse, la coiffe de la pyramide brillait dans le sac ouvert de Langdon. Les mots « Huit Franklin Square » s’étaient effacés, sans laisser la moindre trace.

Katherine avait supplié Inoue Sato de la laisser voir son frère, mais la petite femme était restée inflexible. Elle ne quittait pas des yeux le téléphone de Bellamy.

Pourquoi Warren ne m’a-t-il pas dit la vérité ? s’interrogeait Langdon. Apparemment, l’Architecte avait été en contact avec le ravisseur toute la nuit, lui assurant que Langdon progressait dans le décryptage de la pyramide. C’était un moyen de gagner du temps. En réalité, Bellamy avait tout fait pour empêcher quiconque de percer le mystère de la Pyramide maçonnique. Mais à présent Bellamy avait changé son fusil d’épaule. Sato et lui étaient prêts à livrer le secret pour arrêter cet individu.

— Lâchez-moi ! clamait la voix d’un vieillard dans le couloir. Je suis aveugle, pas impotent ! Je connais le chemin !

Le doyen Galloway pestait toujours quand il arriva dans la pièce, sous l’escorte d’un agent de la CIA qui le força à s’asseoir.

— Qui est là ? demanda le vieil homme, ses yeux blancs scrutant l’air devant lui. J’ai l’impression que vous êtes nombreux. Combien êtes-vous pour surveiller un vieillard ?

— Nous sommes sept, répondit Sato. Dont Robert Langdon, Katherine Solomon et votre frère maçon Warren Bellamy.

A cette nouvelle, Galloway se ratatina sur son siège.

— Tout va bien, lui dit Langdon. Nous venons d’apprendre que Peter est sauvé. Il est blessé, mais la police est avec lui.

— Dieu merci. Et la...

Un bruit fit sursauter tout le monde. C’était le téléphone de Bellamy qui vibrait sur la table basse. Tous se turent.

— Allez-y, monsieur Bellamy, souffla Sato. Et ne vous plantez pas. Vous connaissez l’enjeu.

Bellamy prit une profonde inspiration et alluma le haut-parleur.

— Allô ? fit-il, en haussant le ton vers le téléphone posé sur la table.

La voix dans le haut-parleur était parfaitement reconnaissable – un souffle rauque. On avait l’impression qu’il appelait d’une voiture.

— Il est minuit, monsieur Bellamy. J’étais sur le point d’abréger les souffrances de Peter Solomon.

Il y eut un silence dans la pièce.

— Je veux lui parler.

— Impossible. Je suis en voiture. Solomon est dans le coffre.

Langdon et Katherine échangèrent un regard, avant de secouer la tête.

Il bluffe ! Il n’a plus Peter !

Par signes, Sato demanda à Bellamy de continuer à lui mettre la pression.

— Fournissez-moi une preuve que Peter est bien vivant. Je ne vous donnerai le reste que si...

— Votre grand commandeur a besoin d’un médecin d’urgence. Ne perdez pas de temps à marchander. Dites-moi le numéro sur Franklin Square et je vous rendrai Peter Solomon là-bas.

— Je vous dis que je veux une...

— Assez ! cria l’homme. Si vous continuez, je me gare et j’en finis tout de suite avec votre ami !

— Écoutez-moi bien..., répliqua Bellamy sans se démonter. Si vous voulez le reste de l’inscription, vous allez devoir suivre mes règles du jeu. Retrouvons-nous à Franklin Square. Une fois que vous m’aurez rendu Peter en vie, je vous communiquerai le numéro.

— Qu’est-ce qui me prouve que vous n’avez pas alerté les autorités ?

— Le risque est trop grand. La vie de Peter n’est pas votre seule carte. Je sais ce qui est en jeu cette nuit.

— Vous comprenez donc, reprit l’homme au téléphone, que si, en arrivant à Franklin Square, je sens le moindre piège, je passerai mon chemin et vous pourrez dire adieu à jamais à votre cher Peter...

— Je viendrai seul, répondit Bellamy avec solennité. Quand vous me rendrez Peter, je vous donnerai tout ce qui vous manque.

— Attendez-moi dans le parc. Il va me falloir vingt bonnes minutes pour m’y rendre. Je vous conseille d’être patient.

Il coupa la communication.

Aussitôt, il y eut une grande agitation. Inoue Sato cria ses ordres. Des agents saisirent leur radio et partirent à toutes jambes vers la sortie.

Dans le chaos, Langdon regarda Bellamy, espérant une explication, mais les agents entraînaient déjà l’Architecte vers la porte.

— Je veux voir mon frère ! s’écria Katherine. Laissez-nous partir !

Sato marcha vers Katherine et la regarda droit dans les yeux.

— Madame Solomon, ma priorité est d’arrêter ce malade à Franklin Square. Et vous allez rester ici avec l’un de mes hommes jusqu’à ce que j’en aie terminé. Alors seulement, vous pourrez aller retrouver votre frère.

— Vous oubliez un détail ! Je sais exactement où se trouve la maison de ce dingue. C’est à cinq minutes d’ici, juste en haut de Kalorama Heights, il y a, là-bas, des indices qui peuvent vous être très utiles. Vous voulez en plus que cette affaire reste secrète... allez savoir ce que Peter risque de raconter aux flics quand il aura repris connaissance ?

Sato se renfrogna, Katherine avait marqué un point. Dehors, les pales de l’hélicoptère commençaient à fendre l’air. Elle s’adressa à l’un de ses hommes :

— Hartmann, prenez l’Escalade. Emmenez Mme Solomon et M. Langdon à Kalorama Heights. Peter Solomon ne doit parler à personne ? Compris ?

— Oui, madame.

— Appelez-moi dès que vous serez sur place. Dites-moi ce que vous aurez trouvé. Et ne quittez pas des yeux ces deux-là !

L’agent Hartmann claqua des talons, prit les clés du 4 x 4 et se dirigea vers la porte.

Katherine lui emboîta le pas.

Sato se tourna vers Langdon.

— On se revoit tout à l’heure, professeur. Vous pensez que je suis votre ennemie, je le sais, mais je vous assure que ce n’est pas le cas. Allez récupérer Solomon. Mais c’est loin d’être fini.

À côté de Langdon, le doyen Galloway s’était approché de la table basse ; il avait trouvé la pyramide dans le sac. Le vieil homme faisait courir ses doigts sur ses faces encore chaudes.

— Vous venez avec nous, révérend ?

— Je risque de vous retarder. (Galloway retira sa main et referma la sacoche.) Je vais rester ici et prier pour Peter. On se parlera plus tard. Mais quand vous lui montrerez la pyramide, vous voudrez bien lui passer un message de ma part ?

— Bien sûr, répondit Langdon en chargeant une fois de plus son sac sur l’épaule.

— Dites à Peter... (Galloway s’éclaircit la gorge.) Dites-lui que la Pyramide maçonnique a toujours protégé ses secrets... sincèrement.

— Je ne saisis pas.

Le vieil homme lui fit un clin d’œil.

— Dites-lui simplement ces mots. Il comprendra.

Sur ce, le révérend baissa la tête et se mit à prier.

Perplexe, Langdon abandonna le vieil homme et sortit en toute hâte du bâtiment. Katherine était déjà installée sur le siège passager de l’Escalade, et indiquait la route à l’agent. Langdon grimpa à l’arrière. À peine eut-il fermé la portière que le véhicule démarrait, traversant la pelouse pour filer au nord, vers Kalorama Heights.




93.


Franklin Square est situé dans le quart nord-ouest de Washington, encadré par la Rue K et la 13e Rue. Ce quartier historique abrite nombre de constructions remarquables, dont la célèbre Franklin School – le bâtiment duquel Alexander Graham Bell, en 1880, envoya le premier message sans fil du monde.

Au-dessus de Franklin Square, un Faucon noir arrivait par l’ouest, en provenance de la Cathédrale nationale. Il n’avait fallu à l’oiseau de métal que quelques minutes pour faire le trajet.

Nous sommes largement dans les temps, constata Inoue Sato, en observant le parc en contrebas. Ses hommes devaient se mettre en position avant l’apparition de leur cible.

Il a dit qu’il lui fallait vingt minutes.

À son ordre, le pilote descendit vers le toit du plus haut édifice bordant le parc, le Un Franklin Square – un immeuble de bureaux surmonté de deux magnifiques flèches dorées. L’atterrissage était illégal, mais le Faucon ne se posa que quelques secondes, et ses patins touchèrent à peine la terrasse du bâtiment. Dès que tout le monde eut sauté de l’appareil, le pilote décolla et reprit de l’altitude pour ne pas être repéré et offrir un soutien tactique à l’équipe.

Pendant que ses hommes rassemblaient leur matériel, Inoue Sato prépara Bellamy pour sa mission. L’Architecte était toujours sous le choc, après avoir vu le fichier sur l’ordinateur.

Une question de sécurité nationale..., avait dit Sato.

Bellamy avait enfin compris ce que cela signifiait et, à présent, il ne demandait qu’à coopérer.

— Tout est prêt, madame, annonça l’agent Simkins.

Les hommes entraînèrent Bellamy vers un escalier, pour descendre et prendre position.

Sato s’approcha du bord de la terrasse. Elle contempla le grand parc rectangulaire en contrebas.

Il y a une myriade de cachettes possibles, songea-t-elle.

Ses hommes savaient que rapidité et discrétion étaient primordiales dans cette opération. Si leur cible soupçonnait leur présence, elle filerait... Une éventualité que Sato refusait d’envisager.

Le vent, à cette hauteur, était froid et violent. Sato s’emmitoufla dans sa veste et écarta les pieds pour éviter de perdre l’équilibre et de tomber dans le vide. De son poste d’observation, Franklin Square paraissait plus petit que dans son souvenir. Quelques bâtiments entouraient le parc. Lequel d’entre eux était le numéro huit ? C’était l’information que devait lui donner Nola d’un instant à l’autre.

Bellamy et ses hommes apparurent au pied de l’immeuble – des petites fourmis s’égaillant dans les ténèbres du parc. Simkins posta Bellamy sur une pelouse, au milieu du parc désert. Puis l’agent et ses hommes se cachèrent à proximité, profitant du couvert de la végétation. En quelques secondes, Bellamy se retrouva seul, frissonnant, faisant les cent pas sous la lueur blafarde d’un réverbère.

Inoue Sato n’éprouvait pour lui aucune compassion.

Elle alluma une cigarette et tira une longue bouffée, savourant l’influx d’air chaud dans ses poumons. Maintenant que le piège était en place, elle s’écarta de l’abîme pour attendre ses deux coups de fil – l’un de son analyste Nola, l’autre de l’agent Hartmann qu’elle avait envoyé à Kalorama Heights.




94.


Langdon s’accrocha à la banquette quand l’Escalade prit un virage sur les chapeaux de roues. Soit l’agent Hartmann voulait impressionner Katherine, soit il tenait à arriver avant que Peter Solomon ne se mette à parler à la police.

Ils avaient brûlé tous les feux rouges et traversé, pied au plancher, le quartier des ambassades. Et maintenant le chauffeur se lançait dans un gymkhana dans le méandre des rues de Kalorama Heights. Katherine jouait les copilotes, puisqu’elle s’était rendue chez le ravisseur quelques heures plus tôt.

À chaque tournant, le sac valdinguait aux pieds de Langdon ; il entendait le tintement métallique de la coiffe qui avait été détachée de sa base. Craignant qu’elle ne s’abîme, il s’en saisit. Elle était encore chaude, mais il ne restait plus que l’inscription d’origine :

Le secret est à l’intérieur de l’Ordre.

Alors qu’il s’apprêtait à glisser la coiffe dans une poche latérale du sac, il remarqua que ses faces étaient couvertes de petites particules blanches. Il frotta l’objet pour les retirer, mais elles étaient collées au métal et dures au toucher – comme des morceaux de plastique.

Qu’est-ce que c’est ?

La pyramide de pierre, découvrit-il, était également recouverte de ces mêmes particules. Avec son ongle, il en décolla une et la fit rouler entre ses doigts.

— De la cire ? articula-t-il. Katherine se retourna vers lui.

— Quoi ?

— C’est étrange, il y a des morceaux de cire sur la pyramide et la coiffe. D’où ça peut venir ?

— De votre sac, peut-être ?

— Ça m’étonnerait.

Au moment où ils débouchaient dans une autre rue, Katherine tendit le doigt.

— C’est là ! Nous y sommes.

Langdon releva la tête et aperçut des gyrophares, éclairant la façade d’une grande maison. Le portail était ouvert. L’agent pénétra en trombe dans la propriété.

La demeure avait des airs de manoir. Toutes les lumières étaient allumées aux fenêtres, et la porte d’entrée béait dans la nuit, grande ouverte. Cinq ou six voitures étaient garées un peu partout dans l’allée et sur la pelouse. Le moteur de certains véhicules tournait encore, leurs phares braqués sur la maison. Mais un véhicule, ayant fait un tête-à-queue, les éblouissait.

Hartmann s’arrêta brutalement sur la pelouse, à côté de la voiture aux gyrophares : une berline blanche arborant le logo Premium Sécurité, à peine visible dans le halo aveuglant des lumières.

Katherine sauta au sol et fonça vers la bâtisse. Langdon passa son sac en bandoulière, sans prendre le temps de le fermer convenablement, et courut dans le sillage de son amie. Des voix résonnaient à l’intérieur. Derrière Langdon, l’Escalade émit un bip sonore ; Hartmann venait de verrouiller les portes et leur emboîtait le pas.

Katherine monta quatre à quatre les marches du perron et disparut dans le hall d’entrée. Franchissant le seuil à son tour, Langdon la vit se précipiter dans un couloir, en direction des voix. Tout au bout, on apercevait une salle à manger. Une femme en uniforme de vigile était assise à la table, dos à eux.

— Où est Peter ? cria Katherine.

Langdon courut derrière elle, mais un mouvement sur sa gauche attira son regard. Par la fenêtre du salon, il vit le portail se refermer.

Étrange.

Et, dans le même instant, un autre détail le troubla. Il ne l’avait pas remarqué à son arrivée, à cause du halo aveuglant des phares. Les véhicules garés en tout sens devant la demeure ne ressemblaient pas à des voitures de police, ni à des ambulances.

Une Mercedes ? Un Hummer ? Un Roadster Tesla ?

Langdon s’aperçut alors que les voix provenaient d’un poste de télévision.

Langdon se retourna, saisi par l’angoisse.

— Katherine ! Attendez !

Mais Katherine ne courait plus. Elle volait dans les airs.




95.


Katherine Solomon sentit qu’elle tombait, sans précisément savoir pourquoi.

Alors qu’elle courait vers l’agent de sécurité assis dans la salle à manger, ses pieds avaient rencontré un obstacle invisible. Elle avait alors été projetée en l’air.

Et maintenant, elle amorçait sa chute... vers le plancher.

Katherine retomba à plat ventre. Le choc lui coupa la respiration. Au-dessus d’elle, un grand portemanteau vacilla et s’abattit juste à côté de son visage. Elle releva la tête, le souffle coupé ; la femme sur sa chaise n’avait pas bougé. Plus étrange encore, un fil de nylon était attaché au pied du portemanteau, un fil qui avait été tendu en travers du couloir.

Pourquoi est-ce que quelqu’un...

Katherine ! appelait Langdon.

Elle pivota vers lui et son sang se figea dans ses veines.

Robert ! Derrière vous !

Elle voulut crier pour le prévenir, mais elle manquait d’air. Impuissante, elle regarda Langdon, comme dans une scène au ralenti, courir vers elle, inconscient de ce qui se passait dans son dos. Sur le seuil de la porte, l’agent Hartmann titubait, les mains refermées sur sa gorge. Du sang s’écoulait entre ses doigts alors qu’il tentait de retirer un tournevis fiché dans son cou...

Puis il s’écroula, et son agresseur apparut derrière lui.

Non !

Il devait s’être caché dans le hall... L’homme était entièrement nu, à l’exception d’une curieuse écharpe qui ceignait ses hanches ; son corps musclé était recouvert de tatouages. Il referma la porte d’entrée et se rua sur Langdon.

L’agent toucha le sol au moment où la porte claquait. Surpris par le bruit, Langdon se retourna et tenta de s’enfuir, mais son assaillant était déjà sur lui, et lui plantait quelque chose dans les reins. Il y eut un éclair, une décharge électrique, et Langdon s’immobilisa, pétrifié. Les yeux exorbités, il s’écroula comme une masse sur son sac. La pyramide roula au sol.

Sans lui accorder un regard, l’homme tatoué enjamba Langdon et marcha vers Katherine. Terrifiée, elle se traîna à reculons, mais son dos heurta une chaise – la chaise où se trouvait la vigile. Le corps de la femme s’écroula sous le choc. Les yeux sans vie de l’agent de sécurité étaient écarquillés d’horreur. Dans sa bouche, il y avait un gros morceau de tissu.

L’homme avait déjà rattrapé Katherine. Il la souleva de terre avec une force surhumaine. Son visage, qui n’était plus caché par le fond de teint, était terrifiant. D’un mouvement de bras, il la retourna sur le ventre, enfonçant un genou dans sa colonne vertébrale. Un instant, elle crut qu’il voulait lui casser l’échine... mais il lui saisit les bras et les ramena dans son dos.

La tête plaquée sur le tapis, elle apercevait Langdon dans le couloir. Son corps était parcouru de spasmes. Derrière, dans l’entrée, l’agent Hartmann gisait, immobile.

Quelque chose de métallique lui serra les poignets. Il l’attachait avec du fil de fer. Elle tenta de tirer sur ses liens, mais aussitôt la douleur fut insupportable.

— Plus vous bougerez, plus le fil vous coupera, annonça l’homme, en commençant à lier les chevilles de Katherine avec le même procédé.

Elle tenta de lui donner un coup de pied. Mais il frappa du poing une zone à l’arrière de la cuisse pour paralyser sa jambe. En quelques instants, ses pieds étaient ficelés.

— Robert ! parvint-elle à crier.

Langdon gémissait par terre, étendu sur son sac, la pyramide gisant à côté de sa tête.

La pyramide... leur dernier espoir...

— Nous avons déchiffré la pyramide ! s’écria-t-elle. Je vous dirai tout.

— Vous n’avez pas le choix.

L’homme retira le bâillon de la vigile et l’enfonça dans la bouche de Katherine.

Le goût de la mort.


*


Langdon n’était plus maître de son corps. Il gisait au sol, engourdi, la joue plaquée sur le plancher froid du couloir. Il connaissait les effets des fameux Taser ; leur décharge provoquait une « rupture électro-musculaire », comme on disait. Mais il aurait pu être frappé par la foudre, c’eût été pour lui du pareil au même ! L’onde de choc semblait avoir bouleversé toutes les cellules de son corps. Malgré sa bonne volonté, ses muscles refusaient de lui obéir.

Debout !

A plat ventre, Langdon respirait par petites goulées, avec difficulté. Son agresseur avait disparu de son champ de vision, mais Langdon pouvait voir dans le hall d’entrée l’agent Hartmann qui baignait dans son sang. Il avait entendu Katherine se débattre, puis tenter de négocier. Depuis un moment, cependant, il ne percevait plus que des borborygmes étouffés.

Debout, Robert ! Il faut que tu ailles l’aider !

Il avait désormais des fourmis dans les jambes, des myriades voraces. La connexion nerveuse revenait. Mais ses membres refusaient encore d’exécuter les ordres de son cerveau.

Bouge-toi !

Ses bras tressautaient tandis que l’influx nerveux revenait dans ses muscles. Il commençait à sentir de nouveau son cou, son visage. Au prix d’un grand effort, il parvint à tourner la tête, en faisant racler sa joue contre le plancher, pour regarder ce qui se passait dans la salle à manger.

Mais sa vue était bouchée par la pyramide qui avait été éjectée de son sac et reposait à présent sur le flanc, sa base à quelques centimètres de son visage.

Pendant un moment, il ne comprit pas ce que ses yeux voyaient... c’était bien la base de la pyramide, mais elle était différente. Très différente. C’était toujours un carré, un carré de granite, sauf qu’il n’était plus lisse et plat, mais couvert d’inscriptions !

Comment était-ce possible ?

Est-ce une hallucination ? se demanda-t-il. J’ai examiné la base de cette pyramide des dizaines de fois... il n’y avait rien...

Puis il comprit.

Sa stupeur réveilla soudain son diaphragme. Dans un hoquet, Langdon recommença à respirer normalement. La Pyramide maçonnique avait donc encore des secrets à livrer.

Une autre transformation !

Les dernières paroles de Galloway lui revinrent à l’esprit : « Dites à Peter que la Pyramide maçonnique a toujours protégé ses secrets... sincèrement. » Cette remarque lui avait paru étrange sur le coup, mais, à présent, tout s’éclairait. Galloway envoyait un code à Peter. Le même code qui, par un effet facétieux du hasard, avait été utilisé dans un livre policier médiocre que Langdon avait lu quelques années plutôt.

Sin-cère.

Depuis Michel-Ange, les sculpteurs dissimulaient les défauts de leurs œuvres avec de la cire : ils comblaient les fissures et éclats avec de la cire chaude, qu’ils recouvraient ensuite de poussière de pierre. C’était considéré comme une duperie de la part de l’artiste et, a contrario, une sculpture « sans cire »littéralement sine cera – signifiait une œuvre « sincère ». L’expression s’était perpétuée jusqu’à nos jours. Terminer nos lettres par « sincèrement », c’est dire que nous avons écrit « sans cire », que nous avons dit la vérité.

L’inscription sous la pyramide avait été cachée par le même procédé. Lorsque Katherine avait suivi la consigne sur la bague et fait « bouillir » la pyramide, la cire avait fondu et révélé l’inscription. Un peu plus tôt, Galloway avait passé ses doigts sur la pyramide... il avait dû sentir les caractères gravés sur sa face inférieure.

Pendant quelques secondes, Langdon oublia leur situation périlleuse. Il regardait, extatique, la suite de symboles gravés dans le granité. Il n’avait aucune idée de leur signification... et encore moins ce qu’ils pouvaient révéler, mais il avait une certitude :

La Pyramide maçonnique n’avait pas délivré tous ses secrets... Huit Franklin Square n’était pas le dernier indice.

Soudain, Langdon se sentit de nouveau maître de ses mouvements – un effet de l’influx d’adrénaline qu’avait provoqué cette découverte ? Ou simplement le résultat de ces quelques instants de repos supplémentaire ? Peu importait.

Il avança le bras et écarta la pyramide qui lui bouchait la vue.

Avec effroi, il découvrit Katherine ligotée, un gros morceau de tissu enfoncé dans sa bouche. Rassemblant toute son énergie, Langdon replia les jambes et tenta de se relever sur les genoux, mais il se figea aussitôt : dans l’encadrement de la porte de la salle à manger, venait d’apparaître une silhouette digne d’un film d’horreur.

C’est quoi ça ? Un être humain ?

Langdon roula sur le côté, battit des pieds dans l’espoir de ramper, de s’échapper, mais l’homme tatoué l’attrapa, le retourna sur le dos et s’assit à califourchon sur son torse. Plantant ses genoux sur les biceps de Langdon, il le cloua au sol. L’homme avait un grand phœnix à deux têtes tatoué sur le poitrail. Son cou, son visage, son crâne rasé étaient recouverts d’un entrelacs de symboles – des sigils, reconnut Langdon – utilisés lors des rituels de magie noire.

Mais ses observations s’arrêtèrent là. Le géant prit Langdon par les oreilles, lui souleva la tête et l’écrasa violemment contre le plancher.

Ce fut le trou noir.




96.


Mal’akh contemplait la scène. Sa maison ressemblait à un champ de bataille.

Robert Langdon était étendu à ses pieds, inconscient.

Katherine Solomon était attachée et bâillonnée dans la salle à manger.

Le cadavre de l’agent de sécurité gisait par terre, après être tombé de sa chaise. L’employée, pressée de retrouver la liberté, s’était montrée parfaitement docile. Avec la pointe d’un couteau sous la gorge, elle avait répondu au coup de fil sur le portable de Mal’akh et avait récité le mensonge destiné à attirer Langdon et Katherine.

Elle n’avait pas de collègue et Peter Solomon n’allait pas bien du tout.

La prestation de la femme terminée, Mal’akh l’avait étranglée.

Pour parfaire l’illusion, il avait appelé Bellamy depuis le téléphone d’un de ses véhicules.

Je suis en voiture..., avait-il dit à l’Architecte et à ceux qui l’écoutaient. Solomon est dans le coffre.

En fait, Mal’akh n’avait fait, au volant, que de courts trajets de son garage à la pelouse, pour sortir quelques spécimens de sa collection et préparer sa petite mise en scène.

La supercherie avait parfaitement fonctionné.

Ou presque.

Le seul petit accroc, c’était ce soldat, gisant dans son sang, avec un tournevis planté dans le cou. Quand Mal’akh fouilla le cadavre, il trouva une radio et un téléphone portable au logo de la CIA. Il ne put s’empêcher de lâcher un petit rire.

Apparemment, même eux sont conscients de mon pouvoir !

Il retira les batteries avant d’écraser les deux appareils avec le marteau de la porte.

Il devait agir vite, maintenant que la CIA était de la partie. Il revint vers Langdon, toujours dans les vapes ; il le resterait un bon moment. Avec émotion, Mal’akh contempla la pyramide qui gisait au sol, à côté du sac. Il sentit son cœur s’affoler.

J’ai attendu si longtemps...

Ses mains tremblaient quand il ramassa l’objet maçonnique. Il effleura les inscriptions, percevant la force de leurs promesses occultes. Il lui fallait garder la tête froide... Il rangea donc la pyramide et la coiffe dans le sac.

Je l’assemblerai bientôt, dans un sanctuaire bien plus sûr.

Mal’akh glissa la sangle de la sacoche sur son épaule et tenta de soulever Langdon. Il était plus lourd que prévu. Passant ses bras sous les aisselles du professeur, Mal’akh le traîna sur le sol.

Il ne va pas aimer l’endroit où je l’emmène...

Dans la cuisine, la télévision était encore allumée, le volume poussé à fond pour sa mise en scène. La chaîne diffusait le prêche d’un télévangéliste, exhortant ses ouailles à prononcer un Notre-Père enfiévré.

Pas un seul de ces moutons ne sait d’où vient réellement cette prière.

—... sur la terre comme au ciel, psalmodiait l’assemblée.

Exact, railla Mal’akh. Ce qui est en haut est en bas !

— ... ne nous soumets pas à la tentation...

Aide-nous à surmonter les faiblesses de notre chair !

— ... délivre-nous du mal...

Ça risque d’être difficile ! songea Mal’akh avec un sourire. La noirceur grandit partout. Mais il reconnaissait à ces gens un certain courage. Des humains qui parlaient à des forces invisibles et imploraient leur secours, c’était de nos jours une incongruité.

Mal’akh tirait Langdon dans le salon lorsque la foule cria à l’unisson : « Amen ! »

Amon ! corrigea Mal’akh. L’Egypte est le berceau de votre religion. Le dieu Amon a été le modèle pour Zeus, pour Jupiter, et autres versions modernes de Dieu. Aujourd’hui, dans toutes les religions sur terre, on scande son nom. Amen ! Amin ! Aum !

Le prêcheur se mit à citer des versets de la Bible, détaillant la hiérarchie des anges, démons et esprits régnant au paradis et aux enfers.

— Protégez vos âmes contre les forces du mal ! vitupérait le télévangéliste. Laissez parler vos cœurs dans la prière ! Dieu et les anges vous entendront !

Ils entendront, c’est vrai. Mais les démons aussi...

Mal’akh savait, depuis longtemps, qu’en exerçant les bonnes incantations un adepte du Grand Art pouvait ouvrir la porte du royaume de l’esprit. Les puissances invisibles qui régnaient là-bas, à l’image de l’homme, se manifestaient sous diverses formes, en bien ou en mal. Les puissances de la lumière soignaient, protégeaient, cherchant à apporter un ordre dans l’univers. Celles de l’ombre opéraient à l’inverse, semant la destruction et le chaos.

Correctement invoquées, ces forces invisibles pouvaient exaucer les vœux d’un adepte sur terre... et lui donner ainsi des pouvoirs apparemment surnaturels. En échange de ce concours, ces puissances exigeaient des offrandes – des prières pour les forces de la Lumière, du sang pour celles de l’Ombre.

Plus le sacrifice est grand, plus grand est le pouvoir conféré.

Mal’akh avait commencé par d’innocentes immolations d’animaux. Avec le temps, ses sacrifices étaient devenus plus conséquents.

Cette nuit, c’est le dernier pas !

— Prenez garde ! criait le télévangéliste, en parlant de l’Apocalypse. La bataille finale pour le salut des âmes va bientôt commencer !

C’est la vérité, songea Mal’akh. L’Apocalypse arrive... Et je serai son plus grand guerrier.

La bataille avait débuté depuis fort longtemps. Dans l’Egypte ancienne, ceux qui pratiquaient le Grand Art étaient devenus de puissants mages, s’élevant au-dessus du commun des mortels pour se transformer en véritables adeptes de la Lumière. Des dieux sur terre ! Dans les grands temples d’initiation qu’ils avaient construits, des novices venus des quatre coins du monde écoutaient leur sagesse. Ainsi naquit une race d’hommes éclairés. Pendant une courte période de l’Histoire, l’humanité fut sur le point de s’élever et de transcender ses liens terrestres.

L’âge d’or des Mystères anciens.

Mais l’homme, être de chair, était sujet à la vanité, la haine, l’impatience et la convoitise. Au fil du temps, le Grand Art fut corrompu. On utilisa son pouvoir à des fins personnelles. Certains, qui se mirent à l’exercer uniquement pour convoquer ses forces sombres, le dénaturèrent. Un nouvel Art naquit de cette perversion... un art plus spectaculaire, plus immédiat, et d’un attrait irrésistible.

Tel est mon Art.

Tel est mon Grand Œuvre.

Les adeptes éclairés et leurs fraternités ésotériques virent le mal s’élever, et l’homme user de cette nouvelle connaissance contre le bien de ses semblables. C’est alors qu’ils choisirent de cacher leur savoir, le mettant hors de portée des êtres indignes. Et finalement, ce savoir se perdit.

Ce fut la grande chute de l’homme.

Et avec elle, vint la longue nuit.

Les nobles descendants de ces sages s’étaient regroupés en communautés secrètes et étaient parvenus à survivre à travers les âges, cherchant à retrouver la Lumière, le savoir perdu de leurs aïeux, luttant contre l’ombre et la noirceur du monde. C’étaient des prêtres et des prêtresses d’églises, de temples, de sanctuaires, issus de toutes les religions. Mais le temps avait effacé les souvenirs. Il avait coupé l’homme de sa propre histoire. La Source à laquelle la sagesse des Anciens s’abreuvait était tarie. Lorsqu’on demandait à ces érudits de parler des mystères divins de leurs ancêtres, les nouveaux chevaliers de la foi hurlaient au blasphème et les condamnaient pour hérésie.

Tout s’était-il perdu ? Mal’akh n’en était pas si sûr.

Les échos de l’Art ancien résonnaient encore de par le monde, dans l’étude mystique de la Kabbale comme dans le soufisme ésotérique de l’islam. On en trouvait aussi des vestiges dans les rites chrétiens – que ce soit dans l’Eucharistie où l’on mangeait le corps du Christ, dans la hiérarchie des saints, des anges et des démons, dans ses chants et ses incantations, dans son calendrier reposant sur l’astrologie, dans ses tenues et objets liturgiques, comme dans sa promesse récurrente en une vie éternelle. Aujourd’hui encore, les prêtres chassaient les mauvais esprits en agitant des encensoirs, en faisant sonner des cloches et en répandant de l’eau bénite. Les chrétiens perpétuaient les rites surnaturels d’exorcisme – une pratique ancienne qui exigeait de savoir non seulement chasser les démons, mais aussi les invoquer.

Et cependant, ils restent aveugles. Ils refusent de regarder le passé !

Le passé mystique de l’Église, pourtant, n’était nulle part aussi évident qu’à son épicentre : au Vatican ! Au cœur de la place Saint-Pierre se dressait un grand obélisque... Taillé mille trois cents ans avant la naissance de Jésus, ce monolithe mystérieux n’avait aucun lien, de près ou de loin, avec le christianisme moderne. Et pourtant, il se dressait au milieu de la place. Au saint des saints des terres de l’Église. Un phare de pierre, projetant ses signaux invisibles. Un mémorial pour les quelques sages qui se souvenaient encore où tout avait commencé. Cette Église, née de la matrice des Mystères anciens, avait hérité de ses rites et de ses symboles.

D’un symbole, en particulier.

On le trouvait partout – sur les autels, les habits, les clochers. C’était l’icône même de la chrétienté : l’image du sacrifice d’un être humain. Le christianisme, plus que toute autre religion, avait compris le pouvoir de transformation inhérent au sacrifice. Et aujourd’hui, pour honorer celui de Jésus, ses fidèles reproduisaient de misérables expiations... le jeûne, le carême, les dîmes...

Toutes ces offrandes sont vaines, évidemment. Pour un vrai sacrifice, il faut que le sang coule !

Les forces des ténèbres avaient depuis longtemps adopté les sacrifices de sang et, ce faisant, étaient devenues si puissantes que les forces du bien ne parvenaient plus à les contenir. Bientôt, toute lumière aurait disparu de la terre et les adeptes de l’ombre pourraient gouverner librement l’esprit des hommes.




97.


— Le Huit Franklin Square existe forcément ! pesta Sato. Regardez encore !

Nola Kaye ajusta son écouteur.

— Madame, j’ai regardé partout. Cette adresse n’existe pas à Washington.

— Mais je suis sur le toit du Un Franklin Square ! Il doit y avoir un numéro Huit !

Sur un toit ? Inoue Sato ?

— Attendez une seconde, s’il vous plaît...

Nola lança une nouvelle recherche. Devait-elle parler à sa chef du hacker ? Ce n’était peut-être pas le meilleur moment, Sato était obnubilée par le Huit Franklin Square. Et Nola ne parvenait pas à trouver l’information.

— Je vois le problème, reprit Nola en regardant son écran. Le Un Franklin Square est le nom de l’immeuble... pas une adresse. L’adresse de l’immeuble, en l’occurrence, c’est le 1301 Rue K.

Sato vacilla sous le coup.

— Je n’ai pas le temps de vous expliquer... mais la pyramide donne clairement l’adresse : Huit Franklin Square.

Nola sursauta.

La pyramide désignait un lieu ?

— L’inscription indique : Le secret est à l’intérieur de l’OrdreHuit Franklin Square.

Nola n’en croyait pas ses oreilles.

— Un ordre comme celui des francs-maçons, par exemple ?

— Je suppose.

L’analyste réfléchit un moment, puis tapa de nouvelles instructions sur son clavier.

— Le nom des rues a peut-être changé au cours des siècles ? Si cette pyramide est aussi ancienne que le prétend la légende, alors les numéros sur Franklin Square n’étaient sans doute pas les mêmes à l’époque ? Je vais lancer une recherche sans le numéro huit avec les mots « ordre », « Franklin Square » et « Washington ». De cette façon, on saura s’il y a... Nola s’interrompit.

— Quoi ? Qu’est-ce que vous avez trouvé ? s’impatienta Sato.

Nola contemplait le premier résultat donné par le moteur de recherche : une photo de la majestueuse pyramide de Khéops – cette image servait de fond d’écran à un site consacré à un bâtiment de Franklin Square. Une construction qui ne ressemblait en rien aux autres immeubles du quartier.

Ni à aucun bâtiment de la ville, d’ailleurs.

Ce qui troublait Nola, ce n’était pas l’architecture unique de cet édifice, mais plutôt sa fonction... à en croire le site, il s’agissait d’une sorte de temple... d’un sanctuaire pour un ancien ordre secret.




98.


Saisi d’un violent mal de crâne, Robert Langdon reprit connaissance.

Où suis-je ?

Autour de lui, c’était l’obscurité. Il se trouvait dans une cave, profonde et silencieuse.

Il était étendu sur le dos, les bras le long du corps. Encore engourdi, il tenta de bouger ses doigts et ses orteils. Magnifique ! Ses muscles lui obéissaient de nouveau !

Que s’était-il passé ?

À l’exception de sa céphalée et de l’obscurité épaisse, tout paraissait à peu près normal.

Enfin, presque.

Il était couché sur une surface dure et étonnamment lisse, comme une plaque de verre. Plus étrange encore, il sentait ce contact froid partout sur sa peau – ses épaules, son dos, ses fesses, ses cuisses, ses mollets.

Je suis tout nu ?

Inquiet, il passa les mains sur son corps.

Où étaient ses vêtements ?

Des bribes de souvenirs lui revenaient en mémoire, par flashes... Des images terrifiantes. Un agent de la CIA baignant dans son sang. Le visage d’un démon tatoué. Sa propre tête heurtant le sol... Les scènes se succédaient de plus en plus vite. Il se rappela tout à coup que Katherine était ligotée et bâillonnée dans la salle à manger.

Langdon voulut s’asseoir mais sa tête heurta violemment un obstacle, juste au-dessus de lui. Une onde de douleur lui traversa le crâne, manquant de le faire tourner de l’œil. Sonné, il leva les mains, sondant l’espace. Ce qu’il découvrit le laissa pantois. Le plafond de la pièce se trouvait à trente centimètres de sa tête !

Où suis-je ?

Il voulut écarter les bras, mais il rencontra deux parois.

Lentement, la vérité lui apparut. Il n’était pas dans une pièce, mais dans une boîte !

Il commença à cogner du poing contre le couvercle.

Je suis dans un cercueil !

Il se mit à appeler au secours. La terreur enfla, un poids écrasant, intolérable.

On m’a enterré vivant !

Le couvercle de son étrange sarcophage refusait de bouger, même si Langdon faisait pression de toutes ses forces avec ses bras et ses jambes. Apparemment, le réceptacle était en fibre de verre. Étanche, hermétique, et incassable.

Il allait mourir asphyxié !

Il se revit dans ce puits où il était tombé enfant... Cette nuit de terreur passée dans l’eau glacée, au fond de ce trou noir...

Et ce soir-là, enterré vivant, Robert Langdon connaissait son pire cauchemar.


*


Katherine Solomon tremblait sur le sol de la salle à manger. Le fil de fer avait entaillé ses chevilles et ses poignets, et au moindre mouvement, elle avait l’impression que ses liens se resserraient.

Le monstre tatoué avait assommé Langdon et emporté son corps ainsi que le sac avec la pyramide. Où l’avait-il emmené ? L’agent de la CIA était mort. Tout était silencieux depuis plusieurs minutes. Était-elle seule dans la maison ? Elle avait tenté d’appeler à l’aide mais, à chaque essai, la boule de tissu s’enfonçait dangereusement dans sa gorge.

Elle sentit des vibrations de pas. Elle tourna la tête, dans le fol espoir de voir arriver des secours, mais c’est la silhouette du démon qui apparut dans le couloir. Katherine se recroquevilla, terrifiée. La même silhouette qui avait fait irruption dans la maison de ses parents, dix ans plus tôt.

Il a tué les miens.

L’homme marcha vers elle, l’attrapa par la taille et la chargea sur son épaule. Les fils de fer s’enfoncèrent dans sa chair, le bâillon étouffa ses cris de douleur. Il l’emporta dans le salon, où, plus tôt dans la journée, elle avait pris le thé avec lui.

Où m’emmène-t-il ?

Il traversa la pièce et s’arrêta devant le tableau des Trois Grâces qu’elle avait admiré l’après-midi.

— Vous m’avez dit que vous aimiez cette œuvre, murmura l’homme, sa bouche effleurant son oreille. Profitez-en. C’est sans doute la dernière chose agréable à regarder que vous verrez.

Il appuya sur le bord droit du tableau et la gigantesque peinture pivota, comme une porte.

Un passage secret !

Katherine tenta de se libérer, mais l’homme la tenait fermement. Il passa dans l’ouverture. Lorsque les Trois Grâces reprirent leur place, Katherine vit que l’arrière du tableau était doublé d’un matériau isolant. Personne ne l’entendrait crier.

Le passage était étroit, un petit corridor. Au bout, il ouvrit une lourde porte de métal qui menait à un petit palier. De là, une rampe conduisait au sous-sol. Elle voulut prendre une grande inspiration pour hurler, mais la boule de tissu la fit suffoquer.

Le boyau était en pente raide. Une lumière bleue venue du bas nimbait les parois de ciment. Dans l’air chaud et acre flottait un mélange d’odeurs... méli-mélo de produits chimiques, de parfums d’encens, de sueur humaine et dessous, pénétrant, l’effluve animal et viscéral de la peur.

— Je dois reconnaître, madame Solomon, que votre science noétique m’a impressionné, souffla l’homme en arrivant au pied de la rampe. J’espère que ma science à moi vous fera le même effet.




99.


L’agent Simkins était tapi dans les ténèbres du parc Franklin, les yeux rivés sur Warren Bellamy. Jusqu’ici, personne n’avait mordu à l’appât, mais il était encore tôt.

Sa radio clignota. Il prit l’appel, espérant que l’un de ses hommes avait repéré leur cible. C’était Sato, elle avait du nouveau.

Simkins écouta, en hochant la tête.

— Attendez, je vais essayer d’aller voir.

Il se faufila dans les buissons pour s’approcher de l’entrée du parc. Après quelques contorsions, il parvint à avoir un bon angle de vue.

Nom de Dieu...

Le bâtiment qu’il observait ressemblait à une mosquée. Nichée entre deux immeubles, la façade mauresque était couverte de carreaux de faïence, dessinant des motifs intriqués. Au-dessus des trois grosses portes, de hautes fenêtres, comme des meurtrières, semblaient dissimuler des archers arabes prêts à décocher leurs flèches sur le premier infidèle.

— Je le vois, annonça Simkins.

— Il y a de l’activité ?

— Aucune.

— Parfait ! Prenez position autour de cet édifice. C’est l’Aimas Shrine Temple – le siège d’un ordre mystique.

Simkins travaillait à Washington depuis longtemps, mais il ignorait l’existence de ce temple, tout comme la présence d’une communauté mystique à Franklin Square.

— Ce bâtiment appartient à un groupe appelé l’« Ordre arabe ancien des nobles du sanctuaire mystique ».

— Jamais entendu parler.

— Mais si... Il s’agit d’un groupe paramaçonnique, communément appelé les Shriners.

Simkins fronça les sourcils en contemplant les délicates colonnades.

Les Shriners ? Je croyais que ces types construisaient des hôpitaux pour enfants ?

Il ne voyait pas plus inoffensifs qu’une fraternité de philanthropes portant des fez rouges et défilant dans les rues en jouant des flonflons.

Les craintes de Sato étaient pourtant logiques.

— Madame, si notre cible s’aperçoit que ce bâtiment est en fait le siège de l’Ordre de Franklin Square, il n’aura plus besoin de l’adresse. Il fera l’impasse sur le rendez-vous et se rendra directement là-bas.

— Vous lisez dans mes pensées, agent Simkins ! Alors surveillez bien l’entrée.

— À vos ordres, madame.

— Des nouvelles de Hartmann à Kalorama Heights ?

— Non. Aucune. Vous lui avez demandé de vous appeler personnellement.

— Il ne l’a pas fait.

Bizarre, songea Simkins en consultant sa montre. Qu’est-ce qu’il fabrique ?




100.


Nu et abandonné dans l’obscurité, Robert Langdon frissonnait. Paralysé par la peur, il avait cessé de cogner aux parois et n’appelait plus à l’aide. Les yeux fermés, il s’efforçait de calmer les battements de son cœur et de retrouver une respiration normale.

Tu es étendu sous la grande voûte étoilée du ciel... au-dessus de toi, c’est l’espace, l’infini, tenta-t-il de se persuader.

Cette image apaisante (associée à trois cachets de Valium) lui avait permis de supporter récemment un examen IRM... Mais ce soir, cette vision mentale était sans effet.


*


Dans la bouche de Katherine, le tissu s’était enfoncé, menaçant d’obstruer sa trachée. Son ravisseur l’avait conduite dans une cave. Au bout du couloir, elle avait entrevu une pièce baignant dans une étrange lumière rouge indigo. Mais son tortionnaire s’était arrêté avant. Il l’avait emmenée dans un réduit annexe pour l’installer sur une chaise, en lui coinçant les bras derrière le dossier.

Le fil de fer s’était encore enfoncé dans ses poignets. Mais la douleur n’était rien comparée à sa terreur de mourir asphyxiée. Le tissu avait encore glissé dans sa gorge. Elle était prise de spasmes, commençait à suffoquer. Sa vue se voilait.

Derrière elle, le géant tatoué referma la porte et alluma la lumière. Les yeux de Katherine, emplis de larmes, n’y voyaient plus. Tout autour, ce n’était qu’un brouillard liquide.

Une forme confuse et bariolée se planta devant elle. Le monde tanguait. Katherine se sentait tourner de l’œil. Un bras couvert d’écaillés s’avança vers son visage et arracha le bâillon.

Katherine hoqueta et fut prise d’une quinte de toux lorsque l’air frais s’engouffra dans ses poumons. Lentement sa vue s’éclaircit. La face du démon était sous ses yeux. Un visage à peine humain. Un entrelacs de symboles couvrait son cou, ses joues, son front et son crâne rasé. À l’exception d’un petit cercle de peau nue au sommet du crâne, tout son corps était couvert de dessins. Un grand phœnix bicéphale ornait sa poitrine, dont chaque œil, autour des tétons, l’observait avec l’avidité d’un oiseau de proie.

— Ouvrez la bouche.

Elle le regarda avec dégoût.

Quoi ?

Ouvrez la bouche, ou je vous remets le bâillon.

Tremblante, Katherine obéit. L’homme approcha son index et l’enfonça entre les lèvres de la femme. Lorsqu’il toucha sa langue, elle eut un haut-le-cœur. Il retira son doigt mouillé et le posa au sommet de sa tête rasée. Puis, il ferma les yeux et enduisit de salive le disque de peau nue.

Katherine détourna la tête.

La pièce était éclairée par des tubes fluorescents ; il y avait une sorte de chaudière dans un coin ; des tuyaux couraient le long des murs, en émettant des gargouillements. Son regard s’arrêta soudain sur un tas de vêtements posés au sol – une veste de tweed, un col roulé, des mocassins, une montre Mickey.

— Mon Dieu ! Qu’avez-vous fait de Robert ?

— Chut ! Il va vous entendre...

Il s’écarta d’un pas et fit un geste derrière lui.

Langdon n’était pas là. L’homme lui montrait un caisson noir en fibre de verre. L’objet ressemblait à ces conteneurs dans lesquels on ramenait les soldats morts au champ d’honneur. Deux grosses ferrures fermaient le couvercle.

— Il est... là-dedans ? bredouilla Katherine. Mais il va mourir étouffé !

— Aucun risque, rétorqua l’homme en montrant les tuyaux. Mais peut-être aurait-il préféré cette fin.


*


Dans l’obscurité totale, Langdon percevait des vibrations, des sons étouffés. Des voix ? Il se mit à tambouriner sur les parois en hurlant à pleins poumons :

— Au secours ! Il y a quelqu’un ?

Loin, à peine audible, une voix répondit :

— Robert ! Oh mon Dieu ! Non !

C’était Katherine. Elle avait l’air terrifié. Mais la savoir tout près lui mit du baume au cœur. Il gonfla ses poumons pour l’appeler à nouveau, mais il s’arrêta net. Il y avait quelque chose sous son cou. Une sorte de courant d’air.

Comment est-ce possible ? Il s’immobilisa, tous les sens en alerte...

Oui, c’est bien ça !

Il sentait ses poils se hérisser sur sa nuque.

Par réflexe, Langdon fouilla à tâtons le fond de la caisse, à la recherche de la source d’air. C’était une minuscule buse ! On eût dit la bonde d’un évier ou d’une baignoire, sauf que de l’air s’en échappait.

Il m’envoie de quoi respirer ! Finalement, il ne veut pas me faire mourir d’asphyxie.

Mais sa joie fut de courte durée. Un gargouillis sinistre monta de la buse. Un liquide se déversait !


*


Katherine regarda avec effroi le liquide transparent descendre dans l’un des tuyaux en direction du conteneur où se trouvait Langdon. Elle avait l’impression d’assister à un tour de magie – une parodie sinistre.

Le fou allait remplir le caisson d’eau !

Elle tirait sur ses liens, ignorant la morsure du fil de fer. Totalement impuissante, elle ne pouvait qu’assister, horrifiée, à la mort de Langdon. Elle l’entendait cogner contre les parois avec l’énergie du désespoir, pendant que le réceptacle se remplissait. Soudain, les coups cessèrent. Un grand silence, pétri d’horreur. Puis, les tambourinements reprirent de plus belle.

— Sortez-le de là ! Je vous en supplie. Ne faites pas ça...

— La noyade est une mort horrible. (L’homme parlait calmement, en tournant à pas lents autour d’elle.) Votre assistante, Trish, en sait quelque chose.

Lorsque Katherine entendit ces paroles, son cerveau eut du mal à traiter l’information.

— Je vous rappelle que, moi-même, j’ai failli mourir noyé. Dans votre maison de Potomac. Votre frère m’a tiré dessus au bord du ravin, près du Pont de Zach, et je suis tombé dans la rivière gelée.

Katherine lui retourna un regard haineux.

— La nuit où vous avez tué ma mère !

— Les dieux m’ont protégé ce jour-là. Ils m’ont montré le chemin... le chemin pour devenir l’un d’eux.


*


L’eau qui gargouillait autour de Langdon était chaude... exactement à la température corporelle. Elle remplissait le caisson sur plus de vingt centimètres et recouvrait déjà son ventre. Quand il vit le liquide monter le long de sa cage thoracique, il comprit qu’il n’en avait plus pour longtemps.

C’est la fin.

Dans un nouvel accès de panique, il se remit à cogner aux parois.


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