51.
Renonçant à sa prudence habituelle au volant, Katherine roulait à plus de cent quarante kilomètres heure sur Suitland Parkway. Son pied tremblant était resté collé sur l’accélérateur pendant deux bons kilomètres avant que sa panique ne retombe. Elle comprit alors que ses frissons incontrôlables n’étaient plus seulement un symptôme de sa peur.
Elle était frigorifiée.
L’air glacé de la nuit qui s’engouffrait par la vitre brisée fouettait son corps transi. Les pieds engourdis dans ses collants déchirés, elle se pencha pour prendre la paire de chaussures qu’elle gardait sous le siège passager. Le mouvement provoqua un accès de douleur intense dans son cou, là où l’agresseur avait planté ses doigts puissants.
Le démon qui avait fait irruption dans l’habitacle ne ressemblait en rien à l’homme blond que Katherine connaissait sous le nom de Christopher Abaddon. Ses cheveux lisses et épais, sa peau hâlée avaient disparu, remplacés par une fresque de tatouages terrifiants qui couraient sur son crâne, son torse nu et son visage.
Elle entendit sa voix – un murmure dans le vent qui sifflait à ses oreilles. « J’aurais dû te tuer il y a dix ans. La nuit où j’ai tué ta mère. »
Elle tressaillit, animée d’une certitude glaciale. C’était lui. Elle n’avait jamais oublié la violence démoniaque dans ses yeux, pas plus qu’elle n’avait oublié la détonation du pistolet quand Peter avait tiré – une balle, une seule, qui avait tué l’agresseur, et l’avait fait basculer dans le ravin, au fond de la rivière gelée. Il était passé au travers de la glace et n’était jamais remonté à la surface. La police avait cherché son cadavre pendant des semaines sans rien trouver, concluant au final que le courant avait dû l’emporter vers la baie de Chesapeake.
Katherine savait à présent qu’ils s’étaient trompés. Il était encore vivant.
Et il était de retour.
En proie à un sentiment d’angoisse croissant, Katherine se laissa envahir par les souvenirs. C’était dix ans plus tôt, presque jour pour jour. Le 25 décembre. Katherine, Peter et leur mère – la famille au complet. Tous les trois réunis dans leur immense villa à Potomac, située au cœur d’une propriété boisée de quatre-vingts hectares traversée par une rivière.
Comme chaque année, leur mère s’affairait dans la cuisine, heureuse de préparer un repas de fête pour ses deux enfants. À soixante-quinze ans, Isabel Solomon n’avait rien perdu de son adresse aux fourneaux. Ce soir-là, l’odeur appétissante du rôti de chevreuil, du jus de panais et de la purée de pommes de terre à l’ail flottait dans la maison. Pendant que leur mère cuisinait, Peter et sa sœur se délassaient dans le jardin d’hiver en discutant du dernier sujet de fascination de Katherine : la science noétique, un nouveau domaine d’étude. Fusion improbable de la physique des particules et du mysticisme ancien, la noétique avait suscité un engouement sans précédent chez elle.
La rencontre de la physique et de la philosophie.
Pendant qu’elle décrivait à son frère les expériences qu’elle rêvait de faire, elle voyait dans ses yeux qu’il était intrigué. Katherine était contente de lui apporter un sujet de réflexion positif pour s’occuper l’esprit, car Noël restait pour son frère synonyme de tragédie.
Zachary.
Le vingt et unième anniversaire du fils de Peter avait été son dernier. Après le cauchemar que toute la famille avait traversé, Peter semblait tout juste reprendre goût à la vie.
Zachary n’avait jamais été un enfant précoce ; frêle et gauche, c’était un adolescent rebelle et irascible. Malgré son enfance privilégiée et l’amour de ses parents, il paraissait déterminé à se détacher du carcan Solomon. Renvoyé des classes préparatoires aux grandes universités, il faisait la fête jusqu’à l’aube avec les VIP et ignorait les recommandations de ses parents qui tentaient de le guider avec fermeté et compassion.
Il avait brisé le cœur de Peter.
Peu avant le dix-huitième anniversaire de Zachary, Katherine avait assisté à une conversation entre Peter et leur mère au sujet de l’héritage du jeune homme. Inquiets devant son manque de maturité, ils hésitaient à le lui verser. Depuis toujours, la tradition familiale voulait que chaque enfant Solomon reçoive à l’occasion de ses dix-huit ans une portion extrêmement généreuse de la fortune du clan. Le raisonnement était simple : l’argent était plus utile au début de la vie adulte qu’à la fin. En nourrissant l’ambition des jeunes héritiers, cette pratique avait eu un impact positif sur le patrimoine des Solomon.
Dans le cas de Zachary, la mère de Katherine estimait qu’il serait imprudent de donner un trop gros capital à un garçon aussi perturbé. Peter n’était pas d’accord.
— Cette tradition familiale ne saurait être interrompue. Cet argent sera peut-être le déclic qui poussera Zachary à se montrer plus responsable.
Malheureusement, sa mère avait raison.
A peine Zachary avait-il reçu son héritage qu’il coupa les ponts avec sa famille et disparut. Il refit surface quelques mois plus tard dans les tabloïds : « Riche héritier joue les playboys en europe. »
La presse à scandale prenait un malin plaisir à suivre la vie de débauche de Zachary, l’enfant gâté. Comme si les photos de ses fêtes débridées sur des yachts et de ses soirées arrosées en discothèque n’étaient pas assez douloureuses pour sa famille, la situation vira du tragique au cauchemardesque lorsque les journaux rapportèrent que Zachary avait été arrêté à la frontière turque pour trafic de cocaïne : « Millionnaire américain emprisonné en turquie. »
La prison de Soganlik était un centre de détention de classe F situé dans le district de Kartal, aux portes d’Istanbul. Craignant pour la santé de son fils, Peter Solomon s’était aussitôt rendu en Turquie pour le récupérer. Il était revenu bredouille aux États-Unis, sans même avoir pu le voir. Le seul point encourageant était que les contacts de Solomon dans la diplomatie américaine travaillaient d’arrache-pied pour obtenir l’extradition.
Or, deux jours plus tard, Peter avait reçu un coup de téléphone épouvantable. Le lendemain, la nouvelle avait fait la une de tous les journaux : « L’héritier des Solomon assassiné en prison. »
Les photos du meurtre étaient atroces. Des médias sans scrupules diffusèrent l’intégralité des clichés, même longtemps après les funérailles. L’épouse de Peter ne lui pardonna pas de n’avoir pu sauver leur fils ; le mariage sombra six mois plus tard. Depuis ce jour, Peter était resté seul.
Les années avaient passé, et il s’apprêtait désormais à fêter Noël discrètement avec sa mère et sa sœur. Si la douleur du deuil persistait, elle s’était malgré tout estompée avec le temps.
Le bruit joyeux des poêles et des casseroles résonnait dans la cuisine. Dans le jardin d’hiver, Katherine et Peter discutaient tranquillement tout en dégustant du fromage français.
C’est alors qu’une voix inconnue s’était élevée derrière eux.
— Salut, les Solomon ! lança l’intrus d’une voix sourde.
Ils se retournèrent pour voir une figure massive et puissante entrer dans la véranda. Sa cagoule noire cachait son visage à l’exception de la bouche et des yeux, qui brillaient d’une cruauté bestiale.
Peter bondit sur ses pieds.
— Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous entré ici ?
— Votre petit Zachary et moi étions bons amis. En prison. Il m’a dit où trouver un double, expliqua l’homme en brandissant une vieille clé, un sourire animal sur les lèvres. C’était juste avant que je le bastonne à mort.
La bouche de Peter s’assécha d’un coup.
Un pistolet apparut dans la main de l’intrus.
— Assis !
Peter se laissa tomber sur sa chaise.
Katherine était pétrifiée. L’homme fit quelques pas en avant. Derrière son masque, ses yeux étincelaient comme ceux d’un chien enragé.
— Laissez-nous tranquilles ! s’écria Peter, sans doute pour avertir sa mère dans la cuisine. Prenez ce que vous voulez et allez-vous-en !
L’autre pointa le canon de son arme sur la poitrine de Peter.
— Et d’après vous, qu’est-ce que je veux ?
— Votre prix sera le mien. Nous n’avons pas d’argent à la maison, mais je peux...
L’intrus se mit à rire.
— Vous m’insultez. Je ne suis pas ici pour l’argent. Je suis là pour le reste de l’héritage de Zachary. Il m’a parlé de la pyramide.
Quelle pyramide ? se demanda Katherine, aussi perdue que terrifiée.
Son frère adopta une posture de défi.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Ne jouez pas les imbéciles ! Zachary m’a certifié que vous la conserviez dans le coffre de votre bureau. Donnez-la-moi immédiatement.
— J’ignore ce que vous a dit mon fils, mais il était très tourmenté, dit Peter. Je ne vois pas ce que vous voulez !
— Ah, non ? répliqua l’homme en pointant le pistolet sur la tête de Katherine. Et maintenant, c’est plus clair ?
Peter se figea.
— Vous devez me croire ! supplia-t-il. Je ne sais pas de quoi vous parlez !
— Essayez de me mentir encore une fois, menaça l’assaillant en visant toujours Katherine, et vous pouvez dire adieu à votre chère petite sœur. (Un sourire cruel lui tordit les lèvres.) Et à en croire Zachary, elle est plus importante à vos yeux que toute votre...
— Que se passe-t-il ici ?
Isabel Solomon fit irruption dans la véranda, armée du fusil de chasse de Peter. L’homme esquissa un mouvement et la septuagénaire pugnace n’hésita pas une seconde. Avec une détonation assourdissante, le fusil cracha une décharge de plombs sur l’intrus qui, titubant en arrière, tira dans toutes les directions. Il perdit l’équilibre et passa à travers la porte de la véranda dans une explosion de verre, laissant tomber son arme dans sa chute.
Vif comme l’éclair, Peter plongea sur le pistolet. Isabel se précipita vers Katherine, qui était tombée, et s’agenouilla à côté d’elle.
— Ma chérie, tu es blessée ?
En état de choc, Katherine secoua la tête. Dehors, l’homme masqué s’était relevé tant bien que mal et s’enfuyait en courant vers la forêt, les mains pressées sur le flanc. Après un coup d’œil rapide par-dessus son épaule pour s’assurer que sa mère et sa sœur allaient bien, Peter se lança à la poursuite de l’agresseur, l’arme au poing.
Isabel serrait sa fille en tremblant.
— Dieu merci, tu n’as rien.
Soudain, elle recula, terrifiée.
— Katherine ? Tu saignes ! Il y a du sang partout !
Katherine vit le sang. Beaucoup de sang. Elle en était couverte, et pourtant, elle ne sentait pas la douleur.
Paniquée, sa mère examina son corps à la recherche d’une blessure.
— Où est-ce que tu as mal ?
— Je ne sais pas, maman, je ne sens rien !
L’instant d’après, Katherine se raidit en voyant d’où provenait le liquide rouge et épais.
— Maman, ce n’est pas moi...
Elle montra du doigt un petit trou dans la blouse en satin blanc de sa mère où le sang coulait à flots. Isabel baissa les yeux, perplexe. Elle grimaça et se recroquevilla, comme si la douleur venait seulement de la frapper.
— Katherine ? fit-elle d’une voix calme, sur laquelle pesait cependant tout le poids de ses soixante-quinze ans. Je vais avoir besoin d’une ambulance.
Katherine courut vers le téléphone le plus proche et appela la police. Quand elle revint dans la véranda, sa mère gisait inerte dans une mare de sang. Elle se jeta à genoux à côté d’elle mais ne put qu’étreindre doucement son corps entre ses bras.
Katherine n’aurait pas su dire combien de temps s’était écoulé quand elle entendit un coup de feu au loin, dans les bois. Un moment plus tard, son frère essoufflé apparut sur le pas de la porte, pistolet à la main, le regard affolé. Lorsqu’il vit Katherine en train de sangloter, tenant le corps sans vie de leur mère dans les bras, un désespoir sans nom lui tordit les entrailles. Katherine n’oublierait jamais le hurlement qui résonna entre les vitres du jardin d’hiver.
52.
Mal’akh sentait les tatouages onduler dans son dos tandis qu’il courait en direction de la lourde porte de l’Unité 5.
Le labo, il faut que j’entre dans le labo.
La fuite inattendue de Katherine représentait un problème. Non seulement elle connaissait son adresse et son visage, mais elle savait maintenant que c’était lui qui avait tué sa mère.
Mal’akh lui aussi se souvenait parfaitement de cette nuit-là, dix ans auparavant. Il était arrivé si près du but – la pyramide – quand le destin s’était opposé à lui. Je n’étais pas prêt alors, mais je le suis aujourd’hui, songea-t-il. Je suis plus puissant. Mon pouvoir est plus grand. Après avoir enduré des épreuves inimaginables pour se préparer à son retour, il était enfin sur le point d’accomplir sa destinée. Il avait la certitude absolue qu’avant l’aube il allait contempler le regard agonisant de Katherine Solomon.
Arrivé à la porte de l’entrepôt, il se rassura en se disant que sa proie ne lui avait pas réellement échappé ; elle n’avait fait que retarder l’inévitable. Il se glissa par l’ouverture de la paroi et marcha avec confiance dans l’obscurité jusqu’à trouver le tapis. Pivotant sur la droite, il se dirigea vers le Cube. Les martèlements sur la porte de l’Unité 5 s’étaient tus. Le garde était sûrement en train de se battre contre la pièce de monnaie que Mal’akh avait enfoncée dans le lecteur.
Atteignant l’entrée du laboratoire, il trouva le système d’ouverture et utilisa la carte de Trish. Le panneau de commande s’illumina. Mal’akh composa le code, qui lui ouvrit enfin l’accès au Cube. Une lumière éblouissante éclairait l’intérieur. En se déplaçant dans l’espace stérile, il écarquilla les yeux devant l’étalage de technologie qui s’offrait à lui. Le pouvoir de ces appareils ne lui était pas étranger ; lui aussi menait ses propres expériences dans le sous-sol de sa maison. La veille, ses efforts avaient été couronnés de succès ; il avait récolté le fruit de son travail – son plus beau fruit.
La Vérité.
Peter Solomon, prisonnier entre la vie et la mort, lui avait livré tous ses secrets. Je peux lire dans son âme à livre ouvert, se dit-il avec un sourire. En plus des secrets qu’il avait anticipés, Mal’akh en avait appris d’autres inattendus, notamment sur le laboratoire de Katherine et ses découvertes incroyables.
La science se rapproche... Et je ne la laisserai pas éclairer le chemin des indignes.
Dans ses recherches, Katherine avait recours à la science moderne pour répondre à des questions philosophiques ancestrales. Est-ce que quelqu’un entend nos prières ? Y a-t-il une vie après la mort ? Les humains ont-ils une âme ? Aussi incroyable que cela puisse paraître, Katherine avait répondu à toutes ces interrogations. De manière scientifique, concluante. En utilisant des méthodes irréfutables. Même les plus grands sceptiques devraient se rendre à l’évidence. Si ses résultats étaient publiés, diffusés, cela marquerait le début d’une nouvelle évolution de la conscience humaine. Les hommes trouveraient bientôt leur voie. Ce soir, la dernière tâche de Mal’akh avant sa métamorphose était d’empêcher que cela ne se produise.
Mal’akh repéra la pièce de stockage des données dont lui avait parlé Peter. A travers la vitre épaisse, il vit les deux unités de sauvegarde holographiques. Il avait du mal à concevoir que le contenu de ces petites boîtes puisse changer le cours du développement humain, mais la Vérité avait toujours été le plus puissant des catalyseurs.
Gardant un œil sur les lecteurs holographiques, il sortit la carte de Trish et l’inséra dans la serrure électronique. À sa grande surprise, le panneau resta éteint. Apparemment, l’accès à cette pièce était une marque de confiance que Trish Dunne n’avait pas encore méritée. Il se munit de l’autre carte, celle qu’il avait trouvée dans la blouse de Katherine. Cette fois, le panneau s’alluma.
Mais il ignorait son code. Il essaya sans succès celui de Trish. Se frottant le menton, il recula pour examiner la paroi en Plexiglas de huit centimètres d’épaisseur. S’il voulait s’ouvrir un passage jusqu’aux disques qu’il était venu détruire, il lui faudrait quelque chose de nettement plus puissant qu’une hache.
Mal’akh avait prévu cette éventualité.
Conformément aux informations qu’il avait soutirées à son prisonnier, il trouva dans la salle d’alimentation un râtelier qui accueillait des cylindres métalliques semblables à de grosses bouteilles de plongée. Les cylindres portaient l’inscription LH2, ainsi que le symbole universel pour les substances inflammables. L’un d’entre eux était connecté à la pile à combustible qui alimentait le Cube.
Mal’akh hissa précautionneusement l’une des bouteilles de rechange sur un chariot qu’il poussa ensuite à travers le laboratoire, jusqu’à la vitre en Plexiglas. Une explosion à cet endroit-là aurait sûrement été suffisante pour pulvériser le serveur, mais il avait remarqué un point faible dans la structure : un interstice entre le bas de la porte et le sol.
Il posa délicatement le cylindre à l’horizontale et glissa sous la porte le tuyau en caoutchouc qui y était relié. Il lui fallut quelques instants pour ôter les protections de la valve d’ouverture, avant de la tourner très doucement. De l’autre côté de la vitre, le tube commença à crachoter un liquide clair et bouillonnant dans la salle de sauvegarde. La flaque grandit et s’épancha tout en s’évaporant. L’hydrogène ne conservait sa forme liquide que lorsqu’il était froid ; en se réchauffant, il se mettait à bouillir. Le gaz qui en résultait était encore plus inflammable que le liquide.
Comme nous l’a montré l’Hindenburg.
Mal’akh s’empressa d’aller chercher un petit bidon qui contenait un combustible pour brûleurs : une huile visqueuse, hautement inflammable mais très stable. Il regagna la salle des serveurs, constatant avec plaisir que le cylindre continuait de se vider. Les supports des lecteurs holographiques baignaient dans la flaque d’hydrogène qui recouvrait désormais tout le sol. Une brume blanchâtre flottait au-dessus, signe que le liquide se transformait en gaz et remplissait peu à peu l’espace confiné.
Mal’akh versa une quantité généreuse d’huile sur le cylindre, sur le tube et dans l’interstice sous la porte. Ensuite, il recula prudemment vers la sortie du labo, laissant une traînée ininterrompue sur son passage.
*
Ce soir-là, le central téléphonique des urgences avait reçu un volume d’appels hors du commun. Football, bière et pleine lune, pensa l’opératrice tandis qu’un énième numéro s’affichait sur son écran. Il appartenait à un téléphone public dans une station-service sur Suitland Parkway, à Anacostia. Probablement un accident de voiture.
— Ici les urgences, à votre service.
— Je viens d’être agressée au Smithsonian Muséum Support Center, répondit une voix de femme paniquée. Envoyez la police, je vous en prie ! L’adresse est 4210 Silver Hill Road.
— Attendez, du calme. Expliquez-moi...
— Il faut envoyer aussi une patrouille à Kalorama Heights, je crois que mon frère est séquestré là-bas !
L’opératrice soupira. Pleine lune.
53.
— C’est ce que j’essayais de vous dire, professeur Langdon. Cette pyramide est plus complexe qu’il n’y paraît.
Ça, c’est certain, se dit Langdon. Il ne pouvait nier que la pyramide posée sur la table de lecture semblait soudain beaucoup plus mystérieuse. Le décryptage du chiffre des maçons n’avait produit qu’une grille de lettres incompréhensibles.
Le chaos.
Langdon examina les lettres pendant un bon moment à la recherche d’un indice – mots cachés, anagrammes, n’importe quoi... Rien.
— La Pyramide maçonnique, expliqua Warren Bellamy, dissimule ses secrets derrière de nombreux voiles. Chaque fois que vous en écartez un, un autre vous attend. Vous avez découvert ces lettres, mais elles ne vous diront rien tant que vous n’aurez pas soulevé le voile suivant. Seul celui qui possède la pierre de faîte connaît la manière d’y parvenir. Je suis prêt à parier que la petite pyramide porte elle aussi une inscription, qui vous permettra de déchiffrer celle-ci.
Langdon jeta un coup d’œil au paquet sur le bureau. Si Bellamy avait raison, cela signifiait que les deux pyramides formaient un code segmenté – une clé brisée en plusieurs morceaux. Les cryptographes modernes avaient souvent recours aux codes fragmentés, bien que leur origine remonte à la Grèce antique. Lorsqu’ils voulaient protéger une information secrète, les Grecs l’inscrivaient sur une tablette en argile qu’ils cassaient ensuite en morceaux. Ce n’était qu’en réunissant les fragments conservés dans des endroits distincts que l’on pouvait lire le code. Le mot « symbole » était d’ailleurs dérivé du nom de ces tablettes en argile, symbolon.
— La pyramide et sa coiffe sont restées séparées pendant des générations afin de protéger le secret, dit Bellamy, avant de continuer d’une voix solennelle : Ce soir, ces deux pièces sont dangereusement proches l’une de l’autre. Il va sans dire que nous avons le devoir d’empêcher quiconque d’assembler la Pyramide complète.
Langdon trouvait l’attitude mélodramatique de Bellamy un peu exagérée. On dirait qu’il parle d’une bombe atomique et de son détonateur.
— En admettant qu’il s’agisse bel et bien de la Pyramide maçonnique et que cette inscription révèle l’emplacement d’un savoir ancien, ça ne me dit toujours pas pourquoi cette connaissance est si dangereuse...
— Peter m’a confié que vous ne vous laissiez pas persuader facilement. Un esprit scientifique qui préfère les preuves à la spéculation.
— Parce que vous y croyez, vous ? rétorqua Langdon qui sentait l’impatience le gagner. Sauf votre respect, vous êtes un homme moderne et cultivé. Comment pouvez-vous avaler tout ça ?
Bellamy lui adressa un sourire indulgent.
— La pratique de la franc-maçonnerie m’a inculqué un profond respect de tout ce qui transcende la compréhension humaine. J’ai appris à ne jamais fermer mon esprit à une idée simplement parce qu’elle semble relever du miracle.
54.
Le garde qui faisait sa ronde autour des réserves du Smithsonian remonta en courant le chemin de gravier qui longeait le bâtiment. L’un de ses collègues à l’intérieur venait de l’appeler pour lui dire que la serrure électronique de l’Unité 5 avait été sabotée et que, d’après le panneau de sécurité, la porte latérale de l’entrepôt était ouverte.
Que se passait-il ?
Arrivé au quai de déchargement, il trouva effectivement la porte entrouverte sur une cinquantaine de centimètres. Il décrocha la lampe torche de sa ceinture et la pointa sur l’ouverture noire. Rien. N’ayant aucune intention de s’aventurer dans l’inconnu, il s’avança jusqu’au seuil et introduisit l’extrémité de la lampe, promenant la lumière d’abord sur la droite, puis sur la...
Des mains puissantes se refermèrent sur son poignet et l’attirèrent dans les ténèbres. Happé par une force invisible, retourné comme un pantin, il sentit une odeur d’éthanol juste avant que la torche ne lui échappe des mains. Il eut à peine le temps de comprendre ce qui lui arrivait qu’un coup de massue le frappa en plein sternum. Il s’effondra sur le sol en béton avec un grognement de douleur tandis qu’une imposante silhouette noire s’écartait de lui.
Prostré sur le flanc, le garde ahanait péniblement en essayant de reprendre son souffle. Le faisceau de la lampe torche tombée non loin de là éclairait un petit bidon qui contenait, d’après l’étiquette, un produit inflammable.
Un briquet s’alluma dans l’obscurité. La flamme orange éclaira un individu qui semblait à peine humain. Le garde avait tout juste posé les yeux sur lui que l’homme au torse nu s’accroupit et approcha la flamme du sol.
Aussitôt, une langue de feu se matérialisa et s’éloigna rapidement dans l’obscurité. Le garde se retourna vers son agresseur, mais celui-ci était déjà en train de se faufiler par l’ouverture.
Il parvint à se redresser, grimaçant de douleur, tandis qu’un fin ruban de flammes poursuivait sa course dans le noir. Les flammes étaient trop basses pour causer des dégâts sérieux, mais bientôt, il vit quelque chose de terrifiant. Le feu n’éclairait plus seulement les ténèbres de l’entrepôt : il avait atteint le mur du fond et illuminait à présent un grand bloc en béton. Bien qu’il ne fût pas autorisé à pénétrer dans l’Unité 5, le garde savait exactement ce qu’était cette structure.
Le Cube.
Le laboratoire de Katherine Solomon.
La colonne de feu fila droit vers l’entrée du laboratoire. Le garde se remit debout, conscient que la traînée d’huile continuait sûrement son chemin sous la porte et allait déclencher un incendie à l’intérieur. Alors qu’il se retournait pour s’enfuir et aller chercher de l’aide, il sentit soudain un puissant appel d’air.
L’Unité 5 s’illumina.
Le garde ne vit pas l’éruption d’hydrogène, ni la boule de feu qui déchira le toit de l’entrepôt et s’éleva à plusieurs dizaines de mètres dans les airs. Il ne vit pas non plus la pluie de titane déchiqueté, les fragments de matériel électronique, les gouttelettes de silicone fondu des lecteurs holographiques qui tombaient du ciel.
*
Katherine Solomon roulait vers le nord quand un éclair brilla soudain dans son rétroviseur, accompagné d’un coup de tonnerre qui la fit sursauter.
Des feux d’artifice ? Y avait-il un spectacle prévu à la mi-temps du match ?
Elle se concentra à nouveau sur la route. Elle pensa au coup de téléphone qu’elle venait de passer de la cabine d’une station-service déserte.
Elle avait réussi à convaincre l’opératrice des urgences d’envoyer la police aux réserves du musée pour chercher l’individu tatoué qui l’avait attaquée et, espérait-elle, trouver son assistante Trish encore en vie. Elle avait également insisté pour que le central envoie quelqu’un à l’adresse de Christopher Abaddon à Kalorama Heights, où elle pensait que Peter était séquestré.
Malheureusement, elle n’avait pas réussi à joindre Robert Langdon. Ne voyant aucune autre option, elle roulait à présent vers la Bibliothèque du Congrès, où Langdon lui avait dit qu’il se trouverait.
La révélation terrifiante de l’identité d’Abaddon changeait tout. Katherine ne savait plus quoi penser. Elle n’avait qu’une certitude : l’homme qui avait assassiné sa mère et son neveu tant d’années auparavant avait enlevé son frère et tenté de la tuer, elle. Qui est ce monstre ? se demandait-elle. Que veut-il ? La seule réponse qui lui vint à l’esprit n’avait aucun sens. Une pyramide ? Tout aussi mystérieuse était la raison pour laquelle il était venu au laboratoire. S’il voulait la tuer, pourquoi ne pas le faire dans l’après-midi, quand elle lui avait rendu visite chez lui ? Pourquoi se donner tant de mal et prendre tous ces risques ?
Inexplicablement, les feux d’artifice dans son rétroviseur gagnèrent en intensité ; le premier flash fut bientôt suivi par la vision surprenante d’une boule de feu orange s’élevant au-dessus des arbres. Que se passait-il ? Une colonne de fumée noire accompagna les flammes dans le ciel – et le stade des Redskins ne se trouvait absolument pas dans cette direction. Un accident industriel ? Katherine essaya de déterminer ce qu’il y avait derrière ces arbres... juste au sud-est de la voie rapide.
Et la vérité s’imposa brutalement.
55.
Warren Bellamy écrasait impatiemment les touches de son portable, essayant à nouveau de contacter l’homme susceptible de les aider.
Langdon le regardait faire en pensant à autre chose : Peter... Comment le retrouver ?
Déchiffrez l’inscription, avait ordonné le ravisseur. Elle vous indiquera le plus grand trésor de l’humanité... Rejoignons-nous à l’emplacement désigné, où nous procéderons à l’échange.
Bellamy raccrocha, l’air sombre. Toujours pas de réponse.
— Il y a une chose que j’aimerais bien saisir, dit Langdon. Même si j’arrivais à admettre que cet extraordinaire savoir existe, et que cette pyramide indique d’une manière ou d’une autre... qu’est-ce qu’on cherche, au juste ? Une cave ? Un bunker ?
Bellamy prit un long moment pour réfléchir. Enfin, il soupira et parla prudemment, presque à contrecœur.
— D’après ce que j’ai entendu au fil des années, la pyramide mène à l’entrée d’un grand escalier.
— Un escalier.
— Oui. Un escalier qui s’enfonce dans la terre à des dizaines, voire des centaines de mètres de profondeur.
Langdon n’en croyait pas ses oreilles.
— Et j’ai entendu dire, continua Bellamy, que les Mystères anciens sont enterrés au pied des marches.
Langdon se leva et se mit à faire les cent pas. Un escalier qui s’enfonce à plusieurs dizaines de mètres de profondeur sous la surface de Washington...
— Et personne ne l’a jamais vu ?
— L’entrée serait dissimulée par une énorme pierre.
Langdon poussa un soupir. L’image du tombeau recouvert d’une grosse pierre évoquait immédiatement la description biblique de la sépulture de Jésus. Un archétype éculé.
— Warren, est-ce que, personnellement, vous croyez que cet escalier souterrain existe ?
— Bien que je ne l’aie pas vu, certains maçons plus âgés que moi jurent qu’il existe. C’est justement l’un d’entre eux que j’essayais de joindre à l’instant.
Langdon continua d’arpenter la salle, ne sachant que dire.
— Robert, vous m’imposez une tâche peu enviable en ce qui concerne cette pyramide. (Le regard de l’Architecte se durcit dans la lumière douce de la lampe de lecture.) Je ne connais aucun moyen d’obliger un homme à croire ce qu’il refuse de croire. J’espère cependant que vous comprenez vos obligations vis-à-vis de Peter Solomon.
Oui, j’ai l’obligation de le sauver, songea Langdon.
— Peu importe que vous croyiez au pouvoir que cette pyramide peut révéler, peu importe que vous croyiez à l’escalier auquel elle est censée mener. Mais il y a une chose que vous devez croire : vous êtes moralement obligé de protéger ce secret, quoi qu’il représente pour vous. (Bellamy désigna le petit paquet cubique.) Peter vous a confié la coiffe parce qu’il comptait sur vous pour respecter sa volonté et garder cet objet caché. Et maintenant, c’est exactement ce que vous devez faire. Quitte à sacrifier la vie de Peter.
— Quoi ? s’exclama Langdon.
L’air affligé mais résolu, Bellamy ne cilla pas.
— C’est ce qu’il voudrait. Vous devez oublier Peter. Il est parti. Il a fait son travail en protégeant au mieux la pyramide. Maintenant, à nous de faire le nôtre pour honorer ses efforts.
— Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? s’emporta Langdon. Même si vous avez raison au sujet de la pyramide, Peter est votre frère maçonnique. Vous avez juré de le protéger par-dessus tout, même votre pays !
— Non, Robert. Un maçon doit protéger ses frères par-dessus tout... sauf une chose : le grand secret que notre confrérie préserve pour l’humanité. Que je croie ou pas au potentiel extraordinaire de ce savoir perdu, j’ai fait le serment de ne jamais laisser des êtres indignes s’en emparer. Et je ne l’abandonnerai à personne, pas même en échange de la vie de Peter.
— Je connais beaucoup de francs-maçons, y compris dans les plus hauts grades, et je suis foutrement sûr que ces hommes n’ont jamais accepté de sacrifier leurs vies pour un bloc de granite. Tout comme je suis sûr qu’aucun d’entre eux ne croit à votre escalier secret qui mène à un trésor caché dans les entrailles de la terre.
— Même à l’intérieur du cercle suprême, il y a des cercles encore plus confidentiels. Tout le monde ne sait pas tout, Robert.
Langdon inspira lentement, s’efforçant de maîtriser ses émotions. Ce n’était pas la première fois qu’il entendait parler de cercles d’élite au sein de la franc-maçonnerie. Qu’ils existent vraiment ou non ne changeait rien à la situation.
— Warren, si cette pyramide révèle réellement le secret maçonnique ultime, pourquoi Peter m’a-t-il impliqué, moi ? Je ne suis même pas maçon, et encore moins membre d’un quelconque cercle privilégié.
— Non, en effet, et je crois que c’est précisément pour cela que Peter vous a choisi. Certains ont tenté de s’emparer de la pyramide par le passé – nous avons eu nos loups déguisés en brebis. Peter a fait un choix judicieux en décidant de cacher la pierre de faîte en dehors de la confrérie.
— Vous le saviez ?
— Non. Il n’y a qu’une seule personne à qui Peter aurait pu en parler. (Bellamy prit son téléphone et rappela le dernier numéro.) Et jusqu’à présent, je n’ai pas réussi à la joindre. On dirait que nous sommes seuls pour le moment, vous et moi. Et nous avons une décision à prendre.
Langdon consulta sa montre Mickey. 21 h 42.
— Vous vous rendez compte que le ravisseur de Peter ne m’a laissé que quelques heures pour déchiffrer cette inscription et lui communiquer le résultat.
L’Architecte se rembrunit.
— De grands hommes à travers l’Histoire ont fait des sacrifices personnels considérables pour protéger les Mystères anciens. Il nous incombe de suivre leur exemple, dit-il en se levant. Nous ne pouvons pas rester ici. Tôt ou tard, Sato nous retrouvera.
— Et Katherine ? objecta Langdon, qui n’avait aucune envie de partir. Elle n’a pas téléphoné et elle ne répond pas.
— Il a dû lui arriver quelque chose.
— Nous ne pouvons pas l’abandonner !
— Oubliez Katherine ! décréta Bellamy avec autorité. Oubliez-la, oubliez Peter, oubliez tout le monde ! Ne comprenez-vous donc pas que vous êtes investi d’une mission qui nous dépasse tous – vous, moi, Peter, Katherine ? Il faut trouver un endroit sûr où cacher la pyramide, loin de...
Un gros bruit métallique retentit alors dans le grand hall.
La peur dans les yeux, Bellamy se tourna vers l’entrée.
— Déjà ?
Langdon regarda la porte. C’était sûrement le seau en fer que Bellamy avait posé en équilibre sur l’échelle qui bloquait le tunnel. Ils arrivent...
Puis, curieusement, le bruit se répéta.
Encore.
Et encore.
*
Le sans-abri allongé sur le banc en face de la Bibliothèque du Congrès se frotta les yeux et regarda la scène étrange qui se déroulait devant lui.
Une Volvo blanche avait bondi sur le trottoir, traversé la passerelle pour piétons et s’était arrêtée dans un crissement de pneus au pied de l’entrée principale. Une jolie femme aux cheveux bruns en était sortie. Elle avait regardé nerveusement autour d’elle et, repérant le sans-abri, lui avait crié :
— Vous avez un téléphone ?
Ma petite dame, je n’ai même pas de chaussure gauche !
Comprenant son erreur, la femme grimpa les marches qui montaient vers la Bibliothèque. Elle essaya d’ouvrir chacune des trois portes massives en secouant désespérément les poignées.
— La bibli est fermée ! cria le SDF.
Elle ne semblait pas s’en soucier. S’emparant d’un des gros heurtoirs, elle le souleva et l’abattit lourdement contre la porte. Puis elle recommença. Encore. Et encore.
Dis donc, pensa l’homme sur le banc, elle a drôlement envie de lire, la petite dame.
56.
Quand la porte en bronze de la Bibliothèque du Congrès s’ouvrit devant elle, Katherine Solomon eut l’impression qu’un barrage cédait en elle. Toutes les émotions qu’elle avait ravalées jusque-là – la peur, la confusion – se déversèrent d’un coup.
L’homme qui se tenait là était Warren Bellamy, l’ami et le confident de son frère. Mais c’était surtout l’homme debout dans l’ombre derrière l’Architecte que Katherine était si heureuse de voir. Le sentiment était apparemment réciproque, car les yeux de Robert Langdon exprimaient un profond soulagement quand elle se précipita dans la Bibliothèque, tout droit dans ses bras.
— Tout va bien, murmura-t-il en la serrant contre lui. Tout va bien.
Parce que vous m’avez sauvée ! avait-elle envie de dire. Il a détruit mon laboratoire. Tout mon travail. Des années de recherches... parties en fumée. Elle voulait tout lui raconter, mais elle arrivait à peine à respirer.
— Nous allons retrouver Peter, promit Langdon, sa voix réconfortante résonnant contre la poitrine de Katherine. Je vous le promets.
Je connais le coupable ! voulait-elle crier. C’est l’homme qui a tué ma mère et Zachary ! Mais, avant qu’elle puisse s’expliquer, un fracas de métal brisa le silence de la bibliothèque.
L’écho se perdit dans le hall. Cela venait d’en dessous – un objet en fer était tombé sur du carrelage. Katherine sentit aussitôt les muscles de Langdon se crisper.
Bellamy s’approcha, une expression lugubre sur le visage.
— Il faut y aller. Vite !
Désorientée, Katherine suivit Langdon et l’Architecte au pas de course à travers le grand hall, en direction de la célèbre salle de lecture qui était éclairée comme en plein jour. Bellamy ferma les deux séries de portes à clé derrière eux.
Katherine se laissa entraîner vers le milieu de la pièce sans trop comprendre ce qui lui arrivait. Ils s’arrêtèrent devant une table sur laquelle était posé un sac en cuir. Il y avait également un petit paquet scellé que Bellamy s’empressa de ranger. Et dans le sac...
Katherine ouvrit de grands yeux. Une pyramide ?
Même sans l’avoir jamais vue auparavant, elle la reconnut. Un mouvement de recul incontrôlable agita son corps tout entier. Au fond d’elle-même, elle savait la vérité. Katherine Solomon se trouvait face à l’objet qui avait ruiné sa vie. La pyramide !
Bellamy remonta la fermeture Éclair du sac, qu’il tendit à Langdon.
— Ne vous en séparez pas une seule seconde.
Une explosion secoua les portes externes de la salle, suivie du tintement d’une pluie de verre.
— Par ici !
Visiblement effrayé, Bellamy les poussa précipitamment vers l’îlot central – huit comptoirs de prêt autour d’une énorme console octogonale. Les faisant passer derrière, il tendit le bras vers une ouverture dans le meuble.
— Entrez là-dedans !
— Là ? fit Langdon. Ils vont nous trouver !
— Faites-moi confiance, c’est plus grand que vous ne le croyez.
57.
La limousine de Mal’akh roulait à toute vitesse vers le nord. Kalorama Heights. L’explosion du laboratoire de Katherine avait été plus violente que prévu ; il avait eu de la chance de s’en sortir indemne. Heureusement, le chaos entraîné par la déflagration lui avait permis de s’enfuir sans que personne ne tente de l’arrêter. Il avait traversé le poste de sécurité devant un garde trop occupé à hurler dans son téléphone.
Je dois quitter la route. Même si Katherine n’avait pas déjà appelé la police, l’explosion avait sûrement attiré leur attention. Et un homme torse nu au volant d’une limousine, c’était difficile à rater.
Après tant d’années de préparation, il avait peine à croire que le moment était enfin arrivé. Le chemin jusqu’à cette nuit avait été long et ardu.
Ce qui a débuté il y a des années dans le malheur... se terminera ce soir dans la gloire.
Le jour où tout avait commencé, il ne s’appelait pas Mal’akh. Non, le jour où tout avait commencé, il ne portait même pas de nom. Prisonnier 37. Comme la plupart des détenus du terrible pénitencier de Soganlik, aux portes d’Istanbul, Prisonnier 37 avait été arrêté pour une affaire de drogue.
Il était allongé sur son lit dans un cachot en béton, affamé et transi de froid dans l’obscurité, se demandant combien de temps il allait passer derrière les barreaux. Son nouveau compagnon de cellule, qu’il avait rencontré la veille, dormait sur la couchette du haut. Le directeur de la prison, un alcoolique obèse qui haïssait son métier et se passait les nerfs sur les détenus, venait d’éteindre les lumières pour la nuit.
Il était presque 22 heures quand Prisonnier 37 entendit la conversation qui filtrait à travers les conduits de ventilation. La première voix était d’une clarté impeccable : c’était l’accent perçant et hargneux du directeur, qui n’appréciait guère d’être réveillé par un visiteur nocturne.
— Oui, vous venez de très loin, disait-il, mais les visites sont interdites pendant le premier mois. C’est la loi. Pas d’exception.
La voix qui répondit, polie et raffinée, était brisée par le chagrin.
— Mon fils est-il en sécurité ?
— C’est un toxicomane.
— Est-ce que vous le traitez bien ?
— Assez bien. Ce n’est pas un hôtel, ici.
La tension était perceptible.
— Vous vous rendez compte que le Département d’État américain va demander son extradition.
— Oui, oui, comme d’habitude. Et elle sera accordée, même si les formalités risquent de prendre quinze jours... peut-être même un mois... Ça dépend.
— Ça dépend de quoi ?
— Vous savez, nous manquons de personnel. Bien sûr, il arrive que des personnes inquiètes comme vous fassent des dons aux employés de la prison pour nous aider à accélérer les choses.
Le visiteur garda le silence.
— Monsieur Solomon, continua le directeur à voix basse, pour un homme tel que vous, qui n’a pas de problèmes d’argent, il y a toujours une alternative. Je connais des gens au gouvernement. Si vous et moi travaillons ensemble, nous pourrions faire libérer votre fils... dès demain. Tous les chefs d’accusation seraient retirés. Il n’aurait même pas à être jugé aux États-Unis.
La réponse fusa, immédiate :
— Sans même parler de l’illégalité de votre proposition, je refuse de montrer à mon fils que l’argent résout tous les problèmes ou que l’on peut échapper aux conséquences de ses actes, surtout dans une affaire aussi grave que celle-ci.
— Vous voulez le laisser ici ?
— Je veux lui parler. Tout de suite.
— Comme je vous l’ai dit, nous avons des règles. Vous ne pouvez pas voir votre fils... sauf si vous souhaitez négocier sa libération immédiate.
Un silence glacial se prolongea pendant quelques secondes.
— Le Département d’État vous contactera très bientôt. Assurez-vous qu’il n’arrive rien à Zachary. Il sera dans un avion pour les États-Unis d’ici la fin de la semaine. Bonne nuit.
La porte claqua.
Prisonnier 37 n’en croyait pas ses oreilles. Quel genre de père était capable d’abandonner son fils dans cet enfer pour lui donner une leçon ? Il aurait même pu le récupérer avec un casier judiciaire vierge !
Ce n’est que plus tard cette nuit-là que Prisonnier 37, toujours éveillé sur sa couchette, trouva comment il allait sortir de Soganlik. Si l’argent était la seule chose qui faisait obstacle à sa liberté, alors il était pour ainsi dire déjà libre. Si Peter Solomon rechignait à se séparer de son argent, quiconque lisait les tabloïds savait que son fils Zachary possédait lui aussi une petite fortune. Le lendemain, Prisonnier 37 eut un entretien privé avec le directeur et lui exposa son plan – un stratagème audacieux et ingénieux qui allait leur apporter à tous les deux exactement ce qu’ils désiraient.
— Pour que cela fonctionne, Zachary Solomon doit mourir, expliqua Prisonnier 37. Mais nous disparaîtrons aussitôt. Vous pourriez prendre votre retraite dans les îles grecques. Vous n’auriez plus jamais à mettre les pieds dans cet endroit.
Après quelques mises au point, ils se serrèrent la main.
Zachary Solomon n’en a plus pour longtemps, pensa Prisonnier 37. La simplicité de l’affaire le fit sourire.
Deux jours plus tard, le Département d’État téléphona à la famille Solomon pour leur annoncer la terrible nouvelle. Les photos de la prison montraient le cadavre sanglant de leur fils, recroquevillé par terre dans sa cellule. Sa tête avait été défoncée à coups de barre en fer, le reste de son corps avait été battu avec une sauvagerie inhumaine. On l’avait apparemment torturé avant de l’achever. Le principal suspect était le directeur de la prison, qui avait disparu – probablement avec tout l’argent du garçon assassiné. Zachary avait signé des ordres de transfert de sa fortune sur un compte privé numéroté qui avait été soldé juste après sa mort. Impossible de retrouver la moindre trace de l’argent.
Peter Solomon retourna en Turquie en avion privé pour récupérer le cercueil de son fils, qui fut enterré dans le caveau familial des Solomon. Le directeur de la prison ne refit jamais surface, et pour cause : le corps adipeux du Turc gisait au fond de la mer de Marmara, où il nourrissait les crabes bleus qui migraient à travers le détroit du Bosphore. La vaste fortune de Zachary Solomon avait été déposée sur un autre compte privé. Prisonnier 37 était libre à nouveau – libre et très riche.
Les îles grecques étaient un véritable paradis. Le soleil. La mer. Les femmes.
L’argent pouvait tout acheter : de nouvelles identités, de nouveaux passeports, un nouvel espoir. Il opta pour un nom grec, Andros Dareios, le « guerrier riche ». Se rappelant avec terreur ses sinistres nuits en prison, Andros se jura de ne jamais y retourner. Il tondit ses cheveux hirsutes et abandonna le monde de la drogue pour de bon. Il recommença sa vie à zéro, explora des plaisirs sensoriels qu’il n’avait jamais imaginés. La sérénité des promenades solitaires en bateau sur les eaux bleu encre de la mer Egée remplaça le vertige de l’héroïne ; le plaisir sensuel des souvlaki d’agneau tendres dévorés à même la broche lui fit oublier l’ecstasy ; l’excitation des plongeons du haut des falaises dans les criques pleines d’écume de Mykonos valait toute la cocaïne du monde.
Je suis ressuscité.
Andros acheta une immense villa sur l’île de Syros et s’installa parmi la bella gente de la ville de Possidonia. Ce nouveau monde était bâti sur un idéal commun de richesse, de culture et de perfection physique. Ses voisins entretenaient la fierté du corps et de l’esprit. Presque malgré lui, le nouveau venu commença à courir régulièrement sur la plage, à prendre le soleil, à lire. L’Odyssée d’Homère et les puissants guerriers qui se battaient sur ces îles le fascinèrent. Il se mit aussitôt à pratiquer la musculation et fut étonné par la vitesse à laquelle son torse et ses bras se développèrent. Bientôt il sentit le regard des femmes qui se posait sur lui ; leur admiration l’excitait. Il voulut devenir encore plus fort. Et il y parvint. Grâce à des injections régulières de stéroïdes mélangés à des hormones de croissance achetées au marché noir et en passant des heures à soulever des poids, Andros se transforma en un être qu’il n’aurait jamais cru pouvoir devenir un jour : un géant, un demi-dieu. Il gagna en taille et en musculature, développa des pectoraux irréprochables et des jambes athlétiques et musclées dont il entretenait méticuleusement le bronzage.
À présent, tout le monde le regardait.
Comme on le lui avait dit, les stéroïdes et les hormones modifièrent non seulement son corps, mais également sa voix ; il se mit à parler dans un murmure rauque et léger qui lui donnait un air énigmatique. Son timbre à la douceur étrange, son corps, sa richesse et le passé mystérieux dont il refusait de parler agissaient comme un aimant. Les femmes s’offraient volontiers à lui – mannequins en séjour sur l’île pour une séance photo, jeunes étudiantes américaines en vacances, épouses négligées de ses voisins. Il les satisfaisait toutes... et parfois ajoutait à son tableau de chasse un éphèbe. Personne ne lui résistait.
Je suis un chef-d’œuvre.
Avec les années, toutefois, les aventures sexuelles d’Andros commencèrent à perdre leur attrait. Ainsi que tout le reste. La gastronomie de l’île s’affadit, les livres ne le captivaient plus et même les crépuscules éblouissants qu’il voyait depuis sa villa lui paraissaient ternes. Comment était-ce possible ? Il n’avait pas trente ans et déjà il se sentait vieux. Qu’y avait-il d’autre dans la vie ? Il avait sculpté son corps pour en faire une œuvre d’art ; il s’était cultivé, avait nourri son esprit ; il vivait dans un paradis terrestre ; il avait l’amour de tous ceux qu’il désirait.
Et malgré tout cela, il se sentait toujours aussi vide que dans cette prison en Turquie.
Qu’est-ce qui lui manquait ?
La réponse lui parvint plusieurs mois plus tard. Il était chez lui, en train de zapper d’une chaîne à l’autre en pleine nuit, quand il tomba sur un documentaire sur les secrets de la franc-maçonnerie. Malgré la pauvreté du programme, qui posait plus de questions qu’il n’apportait de réponses, Andros fut intrigué par la pléthore de sombres théories qui entouraient la confrérie. Le narrateur décrivait une légende après l’autre.
Les francs-maçons et le nouvel ordre mondial.
Le Grand Sceau maçonnique des États-Unis.
La loge P2.
Le secret perdu de la franc-maçonnerie.
La Pyramide maçonnique.
Andros sursauta. La pyramide ? Le narrateur raconta l’histoire d’une mystérieuse pyramide de pierre gravée d’une inscription censée révéler le chemin vers un savoir perdu, un pouvoir incommensurable. Malgré sa vraisemblance douteuse, l’histoire éveilla un lointain souvenir dans l’esprit d’Andros, un souvenir vague d’une période beaucoup plus sombre de sa vie. Zachary Solomon avait entendu son père parler d’une telle chose.
Se pourrait-il que... ? Il avait du mal à se rappeler les détails.
À la fin du documentaire, il sortit sur le balcon pour s’éclaircir les idées dans la brise nocturne. A mesure que les souvenirs revenaient, de plus en plus nets, il commença à pressentir qu’il y avait peut-être du vrai dans cette légende. Et si c’était le cas, Zachary Solomon, bien qu’il fût mort depuis longtemps, avait encore quelque chose à offrir.
Qu’avait-il à perdre ?
Trois semaines plus tard, ayant soigneusement choisi son moment, Andros patientait dans le froid glacial à l’extérieur de la véranda des Solomon, dans leur propriété de Potomac. À travers les vitres, il voyait Peter et sa sœur Katherine en train de rire et bavarder.
Ils semblent n’avoir eu aucun mal à oublier Zachary !
Avant de rabattre la cagoule sur son visage, Andros sniffa un peu de cocaïne pour la première fois depuis une éternité. La vague familière l’envahit, il n’avait plus peur de rien. Pistolet à la main, il utilisa une vieille clé pour ouvrir la porte et entra.
— Salut les Solomon !
La soirée ne se déroula malheureusement pas comme prévu. Au lieu d’obtenir la pyramide qu’il était venu chercher, il se retrouva criblé de plombs de chasse, courant sur une pelouse enneigée en direction de la forêt. À sa grande surprise, Peter Solomon s’était lancé à ses trousses, ramassant son propre pistolet ! Andros fonça dans les bois et emprunta un chemin qui longeait un ravin profond. Loin en contrebas, le bruit d’une cascade résonnait dans l’air frais de l’hiver. Il passa devant une futaie de chênes et suivit la sente qui virait à gauche. L’instant d’après, il s’arrêta en dérapant sur le sol glacé, échappant de peu à la mort.
Malédiction !
Quelques centimètres à peine devant lui, le sol plongeait abruptement vers la rivière qui coulait tout au fond du ravin. Un gros rocher sur le côté portait une inscription gravée par la main mal assurée d’un enfant :
Le chemin continuait de l’autre côté du précipice. Il est où, ce pont ? L’effet de la cocaïne était retombé. Je suis pris au piège ! Quand Andros, paniqué, se retourna pour s’enfuir dans l’autre sens, il se trouva nez à nez avec Peter Solomon, essoufflé mais armé.
Voyant le pistolet, Andros recula d’un pas. Le gouffre derrière lui faisait au moins quinze mètres. Au fond, la rivière était gelée. La brume qui s’élevait de la cascade en amont flottait autour d’eux tel un manteau glacé qui pénétrait jusqu’aux os.
— Le Pont de Zach s’est effondré il y a longtemps, dit Solomon en haletant. Personne d’autre que lui ne venait jusqu’ici. (Il tenait le pistolet d’une main remarquablement sûre.) Pourquoi avez-vous tué mon fils ?
— Il n’était rien. Un drogué. Je lui ai rendu service.
Solomon avança, l’arme pointée sur le cœur d’Andros.
— Peut-être devrais-je vous rendre le même service, dit-il avec une férocité surprenante. Vous avez tabassé mon fils à mort ! Quel genre de monstre est capable de faire une chose pareille ?
— Les hommes sont capables de tout quand ils sont au pied du mur.
— Vous avez assassiné mon fils !
— Non ! se rebella Andros. C’est vous qui l’avez tué. Quel père indigne abandonne son fils en prison quand il a la possibilité de le faire sortir ? C’est vous qui l’avez tué, pas moi.
— Vous ne savez rien ! hurla Solomon d’une voix déformée par le chagrin.
Vous avez tort, pensa Andros. Je sais tout.
Peter Solomon approcha encore, il était à moins de cinq mètres, le pistolet braqué sur lui. Les poumons en feu, Andros sentait qu’il saignait abondamment. Le sang chaud coulait sur son ventre. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Impossible. Il se retourna vers Solomon.
— Je vous connais mieux que vous ne l’imaginez, murmura-t-il. Et je sais que vous n’êtes pas le type d’homme à tuer de sang-froid.
Solomon avança d’un pas et le mit en joue.
— Je vous préviens, dit Andros. Si vous pressez la détente, je vous hanterai à tout jamais.
— Vous me hanterez quoi que je fasse.
Et sur ces mots, Peter Solomon tira.
*
Au volant de sa limousine qui roulait à tombeau ouvert vers Kalorama Heights, l’homme qui se nommait désormais Mal’akh repensait aux événements miraculeux qui l’avaient sauvé d’une mort certaine au bord de ce ravin glacé. Il en avait été transformé à tout jamais. Le coup de feu avait retenti pendant un instant à peine, mais l’écho avait été long, et avait influencé sa vie pendant dix ans. Le corps de Mal’akh, autrefois parfait et hâlé, portait les cicatrices de cette nuit-là – des cicatrices qu’il cachait sous les symboles tatoués de sa nouvelle identité.
Je suis Mal’akh.
J’accomplis un destin qui était le mien depuis le début.
Il avait traversé les flammes, avait été réduit en cendres, mais il émergeait à nouveau, transformé. Ce soir, il allait franchir la dernière étape de son long et merveilleux chemin.
58.
L’explosif surnommé coquettement « Clé 4 » avait été développé par les Forces spéciales américaines pour ouvrir des portes verrouillées avec un minimum de dégâts collatéraux. Constitué principalement de cyclotriméthylènetrinitramine associé à de l’adipate de diéthylhexyle comme agent plastifiant, il s’agissait en fait d’un morceau de C-4 présenté en feuilles très fines qui pouvaient être insérées dans les montants de portes. Il avait fonctionné à merveille sur la salle de lecture de la Bibliothèque du Congrès.
L’agent Turner Simkins, responsable de l’opération, enjamba les débris de bois et balaya la pièce octogonale du regard en guettant le moindre mouvement. Rien.
— Éteignez les lumières.
Un autre agent trouva le panneau électrique et actionna l’interrupteur, plongeant la salle dans les ténèbres. Les quatre hommes rabattirent les lunettes à vision nocturne de leurs casques et les ajustèrent sur leurs yeux. Immobiles, ils continuèrent d’examiner la salle, qui leur apparaissait à présent dans un camaïeu de verts.
La scène resta inchangée.
Pas de suspect profitant de l’obscurité pour essayer de s’enfuir.
Bien que les fugitifs ne fussent probablement pas armés, l’équipe d’intervention était entrée dans la salle, l’arme au poing. Dans le noir, les pistolets projetaient quatre faisceaux rouges menaçants. Les hommes promenèrent leurs lasers dans toutes les directions, sur le sol, les murs, les balcons, fouillant le moindre recoin. Souvent, la seule vue de ces rayons rouges dans un local sombre suffisait à obtenir une reddition immédiate.
Apparemment, pas ce soir.
Toujours aucun mouvement.
L’agent Simkins leva la main, faisant signe à son équipe d’occuper l’espace. Les hommes se déployèrent en éventail. Remontant prudemment l’allée centrale, Simkins porta la main à son casque pour activer la dernière innovation de l’arsenal de la CIA. La thermographie était une technologie éprouvée depuis des années, mais les avancées récentes en matière de miniaturisation, sensibilité différentielle et intégration double-source avaient rendu possible une nouvelle génération de lunettes qui donnaient aux agents de terrain une vision quasiment surhumaine.
Nous voyons dans le noir. Nous voyons à travers les murs. Et maintenant, nous voyons dans le temps, songea-t-il.
Le matériel d’imagerie thermique était devenu tellement sensible aux variations de température qu’il était désormais possible de déterminer non seulement l’emplacement d’une personne, mais ses emplacements précédents. Cette capacité à voir dans le passé était souvent un atout déterminant. Et ce soir, une fois de plus, elle se révélait indispensable. Simkins avait repéré une signature thermique à l’une des tables de lecture. À travers ses lunettes, deux chaises brillaient d’une teinte rouge-violet, indiquant que ces chaises étaient plus chaudes que les autres. La lampe de bureau était orange. Les fugitifs s’étaient assis là. La question était maintenant de savoir par où ils s’étaient enfuis.
Il trouva la réponse sur le gros comptoir central qui entourait la console en bois au centre de la pièce. Une empreinte de main fantomatique de couleur rouge.
Le doigt sur la détente, Simkins s’approcha, le faisceau laser pointé sur la surface. Il fit le tour de la console et aperçut une ouverture sur un côté. Ils se sont vraiment cachés dans un trou sans issue ? En examinant les bords du compartiment, il remarqua une autre empreinte. Quelqu’un s’était retenu au cadre en s’accroupissant pour entrer dans la cachette.
L’heure n’était plus à la discrétion.
— Signature thermique ! cria-t-il, le bras tendu vers l’ouverture. Aile gauche, aile droite, convergez !
Les deux hommes qui couvraient les flancs de la salle se précipitèrent vers l’îlot central : les fugitifs étaient cernés.
Simkins s’avança. À trois mètres de l’ouverture, il détecta une faible lueur.
— Lumière dans la console ! cria-t-il en espérant que le son de sa voix pousserait Warren Bellamy et Robert Langdon à sortir les mains en l’air.
Personne ne bougea.
Très bien, si vous préférez la manière forte...
À chaque pas qui le rapprochait de l’ouverture, il entendait de plus en plus distinctement un ronronnement inattendu qui provenait de l’intérieur. On aurait dit des machines. Il s’arrêta, essayant d’imaginer ce qui pouvait produire ce genre de bruit dans un si petit espace. Approchant encore de quelques centimètres, il entendit des voix mêlées au ronflement des machines. À l’instant même où il atteignait enfin le compartiment, la lumière à l’intérieur s’éteignit.
Merci, pensa-t-il en ajustant ses jumelles à vision nocturne. Avantage, CIA.
Il passa la tête dans l’ouverture. Ce qu’il vit alors était pour le moins surprenant. La console octogonale n’était pas tant un meuble de rangement qu’un chapeau au-dessus d’un escalier qui descendait dans une autre salle au niveau inférieur. L’arme pointée devant lui, il commença à descendre les marches. Le bruit des machines allait s’intensifiant.
Qu’est-ce que c’est que cet endroit ?
Il déboucha dans un petit espace qui ressemblait à une salle des machines. Il ignorait si elles tournaient parce que Bellamy et Langdon les avaient activées, ou si elles fonctionnaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. De toute manière, cela ne changeait pas la donne. Les fugitifs avaient laissé leurs signatures thermiques sur la seule issue de la pièce, une lourde porte en acier dont le pavé numérique de contrôle portait quatre traces de doigts clairement visibles. Un fil orange courait sur tout le pourtour, ce qui signifiait que la lumière était allumée de l’autre côté.
— Fais-la sauter, ordonna Simkins à l’un de ses hommes. Ils se sont enfuis par là.
À peine huit secondes furent nécessaires pour insérer et faire exploser une feuille de C-4 sous la porte. Après la dissipation de la fumée, les agents découvrirent au-delà du seuil un étrange univers souterrain que les employés appelait « les rayons ».
La Bibliothèque du Congrès abritait des kilomètres d’étagères, la plupart d’entre elles sous terre. Les rangées infinies de livres ressemblaient à ces illusions optiques que l’on crée en mettant deux miroirs face à face.
Un panneau annonçait :
Environnement à température contrôlée
La porte doit rester fermée à toute heure
Simkins poussa la porte éventrée. Il fut accueilli de l’autre côté par un courant d’air frais. Il ne put s’empêcher de sourire. Ça devenait vraiment trop facile. Dans un environnement à basse température, les signatures thermiques apparaissaient comme des éruptions solaires. Il voyait déjà une empreinte écarlate sur une rampe que Langdon ou Bellamy avait dû attraper en courant.
— Vous pouvez courir, murmura-t-il, mais vous ne pouvez pas nous échapper.
En progressant dans le dédale des rayons, il découvrit que la situation était encore une fois à son avantage. Il n’avait même pas besoin de lunettes de vision nocturne pour traquer ses proies. En d’autres circonstances, les étagères auraient fourni d’excellentes cachettes, mais la Bibliothèque du Congrès était équipée de détecteurs de mouvement qui allumaient et éteignaient les lumières automatiquement afin d’économiser l’énergie. Le chemin des fugitifs était donc éclairé comme une piste d’atterrissage. Un fin ruban lumineux s’étirait au loin, tournant et serpentant entre les rangées.
Les quatre agents surentraînés ôtèrent leurs lunettes et bondirent à la poursuite de la traînée lumineuse, courant en zigzag dans un labyrinthe de livres qui paraissait sans fin. Les lumières se rapprochaient de plus en plus. On gagne du terrain, pensa Simkins. Il s’élança de plus belle, et bientôt il entendit des bruits de pas et une respiration hachée devant lui. L’instant d’après, il aperçut la cible.
— Contact ! cria-t-il.
Il reconnut la silhouette élancée d’un Noir au style vestimentaire recherché : Warren Bellamy. C’était donc lui qui fermait la marche. Il titubait entre les rayons, visiblement essoufflé. Ne te fatigue pas, vieil homme.
— Monsieur Bellamy, ne bougez plus ! ordonna Simkins.
Le fuyard poursuivit sa course en changeant de direction à chaque croisement, mais l’éclairage automatique trahissait chacun de ses mouvements.
Arrivés à une quinzaine de mètres, les agents lui crièrent à nouveau d’arrêter. Il les ignora.
— Abattez-le ! commanda Simkins.
L’agent muni du fusil incapacitant épaula et tira. Le projectile qui fusa dans les airs et s’enroula autour des jambes de Bellamy portait le surnom facétieux de « serpentin », mais il n’avait rien de festif. C’était une technologie militaire inventée par les laboratoires Sandia : le projectile relâchait un fil de polyuréthane visqueux qui durcissait instantanément au moment de l’impact, créant ainsi une toile de plastique rigide derrière les genoux de la victime. L’effet sur un individu en train de courir était le même que celui d’un bâton dans les roues d’un vélo. Les jambes de Bellamy s’immobilisèrent à mi-foulée et l’homme chuta tête la première. Il glissa sur trois mètres avant de s’arrêter, tandis qu’au-dessus de sa tête les lumières s’allumèrent sans cérémonie.
— Je m’occupe de Bellamy ! cria Simkins. Attrapez Langdon ! Il doit être un peu plus...
Il s’interrompit, remarquant que le reste de la salle était plongé dans l’obscurité. Il n’y avait personne devant Bellamy. Il est seul ?
Le prisonnier gisait face contre terre, respirant laborieusement, jambes et chevilles ligotées par des fils de plastique durci. Du bout du pied, Simkins le retourna sur le dos sans ménagement.
— Où est-il ?
Bellamy s’était ouvert la lèvre en tombant.
— Où est qui ?
L’agent de la CIA coinça sous sa botte la cravate en soie immaculée de Bellamy. Puis, il se pencha en avant en pesant de tout son poids sur sa jambe.
— Croyez-moi, monsieur Bellamy, vous n’allez pas jouer à ce jeu-là avec moi.
59.
Robert Langdon avait l’impression d’être mort.
Il était couché sur le dos dans l’obscurité totale, les mains repliées sur la poitrine, confiné dans un espace particulièrement étroit. Katherine était allongée près de sa tête dans une position semblable à la sienne, même s’il ne la voyait pas. Il serrait obstinément les paupières, ce qui l’aidait à nier la réalité cauchemardesque de sa situation.
La cachette était petite.
Toute petite.
Soixante secondes plus tôt, lorsque les portes de la salle de lecture avaient sauté, lui et Katherine avaient suivi Bellamy dans la console octogonale, les escaliers et la salle étonnante au bas des marches. Langdon avait tout de suite compris où ils se trouvaient. Le cœur du système de circulation de la Bibliothèque. La pièce ressemblait à un centre de distribution des bagages miniaturisé. Elle accueillait de nombreux tapis roulants qui allaient et venaient dans toutes les directions. Étant donné que la Bibliothèque du Congrès occupait trois bâtiments distincts, les livres demandés dans la salle de lecture devaient parfois parcourir de très grandes distances à l’aide de tapis roulants qui circulaient dans un réseau de tunnels souterrains.
Bellamy traversa la salle jusqu’à une porte en acier. Après avoir inséré sa carte dans le verrou électronique et composé un code d’accès, il l’ouvrit. L’allumage automatique des lumières dissipa aussitôt l’obscurité qui régnait derrière.
Quand Langdon vit le paysage qui s’étendait sous ses yeux, il comprit que Bellamy les avait emmenés dans un lieu que bien peu de gens voyaient. Les rayons de la Bibliothèque du Congrès. Le plan de Bellamy était encourageant : quel meilleur endroit pour se cacher qu’un labyrinthe géant ?
Or, l’Architecte ne les guida pas vers les étagères. Au lieu de cela, il coinça un livre entre la porte et le cadre pour l’empêcher de se refermer et se retourna vers eux.
— J’espérais pouvoir vous expliquer beaucoup plus de choses, mais nous n’avons plus le temps, dit-il en donnant sa carte magnétique à Langdon. Tenez, vous en aurez besoin.
— Vous ne venez pas avec nous ?
Le vieil homme secoua la tête.
— Nous devons nous séparer. Vous n’y arriverez jamais autrement. Le plus important, c’est que vous mettiez la pyramide et sa coiffe en sécurité.
Ne voyant pas d’autre issue à part celle par laquelle ils étaient arrivés, Langdon demanda :
— Où comptez-vous aller ?
— Je vais les attirer dans les rayons, loin de vous. C’est tout ce que je peux faire pour vous aider à vous enfuir.
Avant que Langdon puisse demander où lui et Katherine étaient censés aller, Bellamy ôta une caisse de livres de l’un des tapis.
— Allongez-vous là-dessus, mains le long du corps.
Langdon lui lança un regard incrédule. C’est une blague ! Le tapis s’enfonçait dans le mur quelques mètres plus loin. Le trou sombre paraissait assez large pour laisser passer une caisse de livres, mais guère plus. Langdon regarda avec envie les rangées d’étagères.
— N’y pensez même pas, le dissuada Bellamy. Vous ne pourriez pas vous cacher avec les détecteurs de mouvements.
— Signature thermique ! cria une voix à l’étage supérieur. Aile gauche, aile droite, convergez !
Katherine n’eut pas besoin d’en entendre plus. Elle grimpa sur le tapis et s’allongea dessus, la tête à quelques centimètres du trou dans le mur. Elle croisa les mains sur sa poitrine comme une momie dans son sarcophage.
Langdon était pétrifié.
— Robert, le pressa Bellamy, si vous ne pouvez pas faire ça pour moi, faites-le pour Peter.
Les voix se rapprochaient.
Dans un état second, Langdon se baissa vers le tapis roulant. Après avoir hissé son sac dessus, il se coucha à son tour, la tête près des pieds de Katherine. La surface en caoutchouc était froide et dure. Les yeux fixés sur le plafond, il avait l’impression d’être un patient à l’hôpital qui se préparait à entrer la tête la première dans une machine IRM.
— Gardez votre téléphone allumé. Quelqu’un vous appellera bientôt pour vous offrir son aide. Faites-lui confiance.
Probablement l’homme que Bellamy avait tenté vainement de joindre dans la salle de lecture, tombant systématiquement sur le répondeur. Quelques instants plus tôt, dans les escaliers, Bellamy avait essayé une dernière fois. Son ami avait enfin répondu ; ils avaient échangé quelques mots rapides à voix basse avant de raccrocher.
— Restez sur le tapis jusqu’au bout et descendez lorsqu’il commence à faire une boucle pour revenir en arrière. Utilisez ma clé pour sortir.
— Pour sortir d’où ? demanda Langdon.
Mais Bellamy était déjà en train d’actionner des leviers. Tous les tapis de la salle s’animèrent en ronronnant. Celui de Langdon et Katherine démarra brusquement ; le plafond commença à défiler au-dessus de leurs têtes.
Jésus-Marie-Joseph...
Avant de s’engouffrer dans le trou, Langdon jeta un dernier coup d’œil en arrière et vit Warren Bellamy s’élancer en refermant la porte derrière lui. Puis Langdon glissa dans la nuit, englouti par la Bibliothèque, alors que le spot rouge d’un faisceau laser descendait l’escalier.
60.
L’employée sous-payée de Premium Sécurité vérifia à deux fois l’adresse de Kalorama Heights sur son calepin. Il doit y avoir une erreur, pensa-t-elle en regardant le portail et l’allée, menant à l’une des propriétés les plus grandes et calmes du quartier. Il était surprenant que quelqu’un ait signalé une urgence à cette adresse.
Comme d’habitude avec les appels non confirmés, le central avait contacté la société qui avait installé l’alarme avant de déranger la police locale. La jeune femme se disait souvent que la devise de Premium Sécurité, « Votre sérénité est notre priorité », aurait pu tout aussi bien être : « Fausses alertes, canulars, animaux perdus et voisins paranoïaques. »
Comme d’habitude, on ne lui avait fourni aucun détail sur la nature du problème. Je ne suis pas assez haut placée pour ça. Son boulot se limitait à se rendre à l’adresse indiquée avec son gyrophare jaune, jeter un coup d’œil aux alentours et signaler d’éventuelles activités suspectes. La plupart du temps, c’était quelque chose d’insignifiant qui avait déclenché l’alarme et il lui suffisait de la réinitialiser avec une clé spéciale. Or, cette maison-là était silencieuse. Pas d’alarme. Lumières éteintes. Depuis la route, tout semblait paisible.
N’obtenant aucune réponse à l’interphone, elle composa le code d’urgence pour ouvrir le portail et se gara dans l’allée. Laissant le moteur et le gyrophare allumés, elle marcha jusqu’à l’entrée et appuya sur la sonnette. Toujours pas de réponse. Aucune lumière, aucun mouvement.
Se conformant à contrecœur à la procédure, elle alluma sa lampe et commença sa ronde autour de la maison afin de vérifier que les portes et fenêtres ne portaient aucun signe d’effraction. Elle allait contourner l’angle quand une limousine noire passa dans la rue, ralentit un instant avant de repartir. Des curieux, sans doute.
Elle fit le tour de l’habitation sans rien remarquer d’anormal. La propriété était plus grande qu’elle ne l’avait imaginée et, le temps qu’elle termine sa patrouille dans le jardin, elle grelottait de froid. De toute évidence, il n’y avait personne.
— Central ? appela-t-elle avec sa radio. Je suis à Kalorama Heights. Les propriétaires sont absents. Rien d’inhabituel. J’ai terminé ma ronde. Aucun signe d’intrusion. Fausse alerte.
— Message reçu. Bonne fin de soirée.
Après avoir rangé la radio dans son étui, l’agent de sécurité rebroussa chemin, pressée de retrouver la chaleur de son véhicule. Cependant, elle remarqua un détail qui lui avait échappé à l’aller : une infime tache de lumière bleuâtre à l’arrière de la maison.
Fronçant les sourcils, elle s’en approcha pour en déterminer la source : une lucarne à hauteur du sol, qui donnait probablement sur le sous-sol. La vitre de la petite fenêtre était recouverte à l’intérieur d’une peinture opaque. Une chambre noire, peut-être ? La tache bleuâtre provenait d’un point minuscule où la peinture s’était écaillée.
Elle s’accroupit pour essayer de regarder à travers ; le trou était trop petit pour distinguer quoi que ce soit. Elle tapa à la vitre, songeant qu’il y avait peut-être quelqu’un en train de travailler.
— Excusez-moi ? cria-t-elle.
Elle ne reçut aucune réponse, mais ses coups répétés contre la vitre finirent de décrocher l’écaillé de peinture, qui se détacha, lui permettant de voir beaucoup mieux. Elle se pencha, le visage presque collé à la vitre pour scruter le sous-sol. Elle le regretta aussitôt.
Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?
Hypnotisée, elle resta clouée sur place un bon moment, les yeux fixés sur la scène abjecte qui s’offrait à elle. Finalement, elle tendit une main tremblante vers sa radio.
Elle n’eut pas le temps de l’attraper.
Les dents grésillantes d’un Taser s’enfoncèrent dans sa nuque, envoyant un éclair de douleur foudroyante dans son corps. Ses muscles se contractèrent violemment et elle bascula en avant, incapable de fermer les paupières avant que son visage ne frappe le sol glacé.
61.
Ce n’était pas la première fois que Warren Bellamy avait les yeux bandés. À l’instar de tous ses frères maçonniques, il était « passé sous le bandeau » au cours de son initiation. Il était, alors, entouré d’amis. Ce soir, l’épreuve était tout autre. Ces hommes brutaux l’avaient ligoté, lui avaient enfoncé un sac sur la tête et le poussaient sans ménagement entre les rangées de livres.
Ils l’avaient menacé physiquement, avaient exigé qu’il leur dise où se trouvait Robert Langdon. Conscient que son corps âgé ne pouvait plus encaisser trop de coups, il avait récité son mensonge rapidement.
— Langdon n’est pas descendu avec moi ! lâcha-t-il en avalant une goulée d’air. Je lui ai dit de se cacher sur le balcon, derrière la statue de Moïse. Je ne sais pas où il est maintenant !
Son histoire avait été assez convaincante pour que deux agents remontent en courant dans la salle de lecture.
Son seul réconfort était de savoir que Langdon et Katherine s’éloignaient rapidement avec la pyramide. Bientôt, un homme allait contacter Langdon pour lui offrir son secours.
Faites-lui confiance, lui avait-il dit.
Cet homme en savait long sur la Pyramide maçonnique et le secret qu’elle renfermait. Bellamy était enfin parvenu à le joindre alors qu’ils s’enfuyaient de la salle de lecture. Il ne doutait pas que son interlocuteur avait parfaitement compris.
Se déplaçant dans une obscurité totale, Bellamy revit la pyramide et la pierre de faîte dans le sac de Langdon.
Cela faisait tellement longtemps qu’elles n’avaient pas été réunies...
L’Architecte n’oublierait jamais cette soirée de chagrin. La première d’une longue série pour Peter. Bellamy avait été invité chez les Solomon dans leur propriété de Potomac pour le dix-huitième anniversaire de Zachary. Malgré son tempérament rebelle, le garçon n’en était pas moins un Solomon, ce qui signifiait que ce soir, comme le voulait la tradition, il allait recevoir sa part d’héritage. Bellamy, l’un des plus proches amis de Peter et son frère maçonnique, avait été convié pour servir de témoin. Ce n’était pas seulement au transfert de fonds qu’il devait assister. L’enjeu était beaucoup plus crucial.
Arrivé en avance, Bellamy attendit dans le bureau de Peter. La pièce accueillante sentait bon le vieux cuir, le feu de bois et le thé. Warren était assis quand Peter entra avec son fils Zachary. En apercevant Bellamy, le jeune homme efflanqué grimaça.
— Qu’est-ce que vous faites là ?
— Je suis ici comme témoin. Joyeux anniversaire, Zachary.
Le garçon détourna le regard en maugréant.
— Assieds-toi, Zach, dit son père.
Le garçon se laissa tomber sur la chaise qui faisait face à l’imposant bureau en bois. Peter poussa le loquet de la porte, Bellamy s’installa dans un fauteuil sur le côté.
Solomon s’adressa à son fils d’une voix grave.
— Sais-tu pourquoi tu es là ?
— Je crois.
Solomon inspira profondément.
— Cela fait assez longtemps que nous ne voyons plus les choses du même œil, toi et moi, mais j’ai fait de mon mieux pour être un bon père et te préparer pour ce moment.
Zachary écoutait en silence.
— Comme tu le sais, lorsqu’un Solomon atteint l’âge adulte, il se voit attribuer un héritage, une portion de la fortune familiale qui lui est présentée comme une graine... une graine à nourrir, à faire grandir et à utiliser pour aider l’humanité.
Solomon se dirigea vers un coffre-fort mural. Après l’avoir ouvert, il en tira un classeur noir volumineux.
— Fils, ce dossier contient tous les documents dont tu auras besoin pour transférer l’héritage à ton nom. Mon espoir, c’est que tu te serves de cet argent pour te construire une vie riche, pleine d’accomplissements et dévouée au bien commun.
— Merci, dit Zachary en tendant la main vers le classeur.
— Un instant, l’arrêta son père. Il y a autre chose.
Zachary soupira avec agacement et s’avachit sur sa chaise.
— Il existe une partie de l’héritage des Solomon que tu ne connais pas encore. (Peter regardait le garçon droit dans les yeux.) Tu es mon fils unique, Zachary. Cela signifie qu’il t’incombe de faire un choix.
Le jeune homme se redressa, intrigué.
— C’est un choix qui risque d’être déterminant pour ton avenir, je ne saurais trop t’exhorter à réfléchir soigneusement.
— Quel choix ?
Peter Salomon prit une longue inspiration avant de répondre.
— Le choix... entre la richesse et la sagesse.
Zachary le regarda, le visage sans expression.
— Richesse ou sagesse ? Je ne comprends pas.
Solomon retourna au coffre-fort, d’où il tira une lourde pyramide de pierre gravée de symboles maçonniques. Il la posa sur le bureau à côté du dossier noir.
— Cette pyramide fut sculptée il y a très longtemps. Notre famille la protège depuis des générations.
— Une pyramide ? répéta Zachary, guère impressionné.
— C’est une carte qui révèle l’emplacement d’un des trésors perdus les plus précieux du monde. Cette pyramide fut créée pour qu’on puisse un jour le redécouvrir, expliqua Peter avec fierté. Et ce soir, selon la tradition, je suis autorisé à te l’offrir – sous certaines conditions.
Zachary considéra la pyramide d’un air soupçonneux.
— C’est quoi, le trésor ?
Bellamy devina aisément que Peter avait espéré une autre réaction, mais il n’en laissa rien paraître.
— C’est difficile à expliquer sans entrer dans une multitude de détails. Le trésor, pour faire simple, c’est ce que nous appelons les Mystères anciens.
Zachary s’esclaffa, croyant à une plaisanterie.
Bellamy remarqua la mélancolie envahissant peu à peu les yeux de Peter.
— C’est très difficile à décrire, Zach. Traditionnellement, quand un Solomon atteint l’âge de dix-huit ans, c’est le moment où il entame ses années d’éducation supérieure dans...
— Je te l’ai dit mille fois, l’interrompit Zachary : l’université, ça ne m’intéresse pas !
— Je ne te parle pas d’université, répondit calmement Peter. Je te parle de la confrérie des francs-maçons. Je te parle d’une éducation aux mystères de la science humaine. Si tu avais l’intention de me rejoindre dans la franc-maçonnerie, tu serais sur le point de recevoir l’enseignement nécessaire pour comprendre l’importance de ta décision ce soir.
Zachary leva les yeux au ciel.
— Épargne-moi le laïus sur les maçons. Je sais que je suis le premier Solomon qui refuse d’être initié, et alors ? Tu ne comprends pas ? Je n’ai aucune envie de me déguiser avec un tas de vioques !
Peter observa un long silence. Bellamy repéra les rides légères qui avaient commencé à se creuser aux coins de ses yeux.
— Si, je comprends, reprit finalement Solomon. Les temps ont changé. La maçonnerie est probablement une chose étrange et même ennuyeuse à tes yeux. Mais je tiens à ce que tu saches une chose : cette porte restera ouverte si tu décides un jour de l’emprunter.
— Tu peux toujours courir, marmonna Zachary.
— Ça suffit ! s’énerva Peter, excédé, en se levant. Je sais que ta vie a été tourmentée jusqu’ici, mais je ne suis pas ton seul point de repère. Il y a des hommes valeureux qui t’attendent, qui t’accueilleront au sein de la confrérie maçonnique et te montreront ton véritable potentiel.
Zachary jeta un coup d’œil à Bellamy en ricanant.
— C’est pour ça que vous êtes là, monsieur Bellamy ? Deux maçons valent mieux qu’un pour m’endoctriner, c’est ça ?
Au lieu de répondre, Bellamy adressa un regard respectueux à Peter Solomon – une manière de rappeler à Zachary qui détenait le pouvoir dans ce bureau.
Le garçon se retourna vers son père.
— Mon fils, reprit Peter, cette conversation ne mène nulle part, alors je me contenterai de te dire ceci : que tu comprennes ou pas la responsabilité que je t’offre ce soir, c’est mon obligation familiale que de te la présenter. Protéger cet objet est un privilège rare, dit-il en montrant la pyramide. Je t’encourage vivement, avant de prendre ta décision, à réfléchir pendant quelques jours à la chance qui t’est offerte.
— Une chance ? Faire du babysitting pour une pierre ?
— Ce monde contient des mystères inouïs, Zach. Des secrets qui transcendent tes rêves les plus fous. Cette pyramide protège ces secrets. Plus important encore, le moment viendra, probablement au cours de ton existence, où cette inscription sera enfin déchiffrée et ses secrets révélés. Ce sera un moment de transformation pour l’humanité – un moment dans lequel tu as la chance de pouvoir jouer un rôle. Je te demande d’y réfléchir très longuement. La richesse est ordinaire, la sagesse est très rare, dit-il en désignant tour à tour la pyramide et le classeur. Rappelle-toi : richesse sans sagesse se termine souvent en désastre.
Zachary regarda son père comme s’il était fou à lier.
— Tu peux dire ce que tu veux, mais je ne vais sûrement pas abandonner mon héritage pour un caillou.
Peter joignit les mains sur son bureau.
— Si tu décides d’accepter cette responsabilité, je garderai l’argent et la pyramide pour toi jusqu’au jour où tu auras terminé ton éducation parmi les maçons. Cela prendra des années, mais tu en émergeras avec la maturité nécessaire pour recevoir à la fois l’héritage et la pyramide. La richesse et la sagesse réunies, l’alliance la plus puissante.
Zachary se leva brusquement.
— Nom de Dieu ! Laisse tomber, à la fin ! Tu ne vois pas que je m’en fous de tes francs-maçons, de tes pyramides et de tes mystères ? (Il agrippa le dossier noir et l’agita sous les yeux de son père.) Voilà ! Ça, c’est mon héritage ! Pareil que tous les Solomon avant moi ! Je n’arrive pas à croire que tu essaies de me voler mon fric avec des foutaises sur une vieille carte au trésor.
Le classeur glissé sous le bras, il passa devant Bellamy et se dirigea vers la porte qui donnait sur le patio.
— Zach, attends ! (Peter courut derrière son fils, qui s’éloignait à grands pas dans la nuit.) Quoi que tu fasses, tu ne dois parler de cette pyramide à personne ! Personne, tu entends ? Personne ! répéta-t-il d’une voix brisée.
Zachary l’ignora et disparut dans l’obscurité.
Les yeux gris de Peter Solomon étaient pleins d’amertume quand il regagna son bureau. Assis dans son fauteuil, il resta silencieux un moment, puis il regarda son ami, un sourire forcé sur les lèvres.
— Comme sur des roulettes.
Bellamy compatissait sincèrement.
— Peter, je ne voudrais pas remuer le couteau dans la plaie, mais... tu lui fais confiance ?
Solomon avait les yeux perdus dans le vague.
— Pour garder le secret à propos de la pyramide, renchérit-il.
Le visage de Peter était vide de toute expression.
— Je ne sais pas quoi te dire, Warren. J’ai l’impression de ne plus le connaître du tout.
Bellamy se leva et se mit à arpenter lentement la pièce.
— Peter, tu as accompli ton devoir familial, mais vu ce qui vient de se passer, nous ferions mieux de prendre des précautions supplémentaires. Il serait plus judicieux que je te rende la coiffe de la pyramide afin que tu lui trouves une nouvelle maison. Ailleurs que chez moi.
— Pourquoi ?
— Si Zachary parle de la pyramide à quelqu’un... s’il mentionne ma présence ici ce soir...
— Il ne sait absolument rien sur la pierre de faîte et il est trop immature pour comprendre que la pyramide a une signification bien réelle. Je vais la garder dans mon coffre-fort, et toi, tu vas conserver la coiffe là où tu la ranges habituellement. Comme nous avons toujours fait.
C’est six ans plus tard, à Noël, alors que les cicatrices de la mort de Zachary ne s’étaient pas encore refermées, que l’homme qui prétendait l’avoir tué en prison avait pénétré dans la résidence des Solomon. L’intrus était venu chercher la pyramide... il avait pris la vie d’Isabel Solomon.
Quelques jours plus tard, Peter demanda à Bellamy de le retrouver chez lui. Ils se rendirent dans son bureau où, après avoir fermé la porte à clé, Solomon sortit la pyramide du coffre-fort.
— J’aurais dû t’écouter.
Bellamy sentit que son ami était dévoré par la culpabilité.
— Cela n’aurait rien changé, Peter.
Solomon poussa un profond soupir.
— Tu as la coiffe ?
Bellamy sortit un paquet cubique de sa poche. Le papier brun défraîchi, attaché avec une ficelle, portait le sceau de la bague de Solomon. En le posant sur le bureau, il se dit que les deux parties de la Pyramide maçonnique étaient dangereusement proches ce soir.
— Trouve quelqu’un d’autre pour garder la pierre de faîte. Et ne me dis pas qui.
Peter hocha la tête.
— Quant à la pyramide, je sais où la cacher. (Bellamy lui parla du second sous-sol du Capitole.) C’est l’endroit le plus sûr de Washington.
L’Architecte se rappelait que Peter avait aimé l’idée pour sa portée symbolique : cacher la pyramide dans le cœur même de la Nation.
Solomon tout craché, avait-il songé. Idéaliste même en temps de crise.
Dix ans plus tard, Warren Bellamy marchait sous escorte dans les couloirs de la Bibliothèque du Congrès, menotte, les yeux bandés, conscient que cette crise-là était loin d’être terminée. Désormais, il connaissait également l’identité de celui que Solomon avait choisi pour protéger la pierre de faîte – et il pria Dieu pour que Robert Langdon soit à la hauteur.
62.
Je suis sous la 2e Rue.
Au milieu des ténèbres, Langdon gardait les yeux fermés tandis que le tapis roulant l’emportait dans un grondement vers l’Adams Building, le second bâtiment de la Bibliothèque du Congrès. Il s’efforçait de ne pas penser aux tonnes de terre au-dessus de sa tête et à l’étroitesse du conduit où il se trouvait. Il entendait la respiration irrégulière de Katherine, quelques mètres devant lui. Mais elle n’avait pas articulé un mot.
Elle est sous le choc, songea-t-il.
Langdon redoutait le moment où il devrait lui parler de la main coupée de son frère...
— Katherine ? appela-t-il sans ouvrir les yeux. Ça va ?
Une voix chevrotante résonna au-dessus de sa tête, désincarnée.
— Robert ? Cette pyramide que vous transportez... C’est celle de Peter, n’est-ce pas ?
— Oui.
Il y eut un long silence.
— C’est à cause de cette pyramide... que ma mère est morte.
Langdon savait qu’Isabel Solomon avait été assassinée dix ans plus tôt, mais il ignorait les détails du drame ; Peter n’avait jamais mentionné l’existence de cette pyramide.
— Comment ça ?
La voix vibrante d’émotion, Katherine se mit à narrer les événements de cette nuit cauchemardesque, comment l’homme tatoué avait fait irruption chez eux...
— Cela fait longtemps, mais je me souviens très bien qu’il voulait récupérer une pyramide. Il avait appris son existence en prison, de la bouche de mon neveu Zachary... Juste avant de le tuer.
Langdon écoutait, pétrifié. La tragédie de la famille Solomon dépassait l’entendement. Katherine poursuivait son récit ; elle avait cru que l’agresseur était mort cette nuit-là, jusqu’à aujourd’hui du moins... L’homme avait réapparu, se faisant passer pour le thérapeute de Peter, et l’avait attirée chez lui.
— Il connaissait des détails intimes sur mon frère, les circonstances exactes de la mort de ma mère, il savait même sur quoi portaient mes recherches... des informations qu’il ne pouvait avoir apprises que par Peter. Je l’ai cru... Voilà comment il a pu entrer dans les réserves du musée.
Katherine prit une longue inspiration avant de préciser que l’homme venait de détruire tout son laboratoire.
C’était une triste nouvelle. Pendant un long moment, ils restèrent silencieux, chacun sur sa portion de tapis roulant. Langdon devait raconter à Katherine tout ce qui s’était passé ce soir, tout ce qu’il savait... Il commença par le moins douloureux : son frère, voilà plusieurs années, lui avait confié un petit paquet ; et lui-même avait apporté cet objet ce soir dans son sac. Puis, il lui révéla que la main coupée, retrouvée dans la Rotonde du Capitole, était celle de son frère.
Katherine demeura muette. Son silence sonnait comme un cri.
Langdon aurait aimé la prendre dans ses bras, la réconforter, mais il lui était impossible de s’approcher d’elle dans ce boyau étroit.
— Peter va bien. Il est en vie et nous allons le tirer de là, voulut la rassurer Langdon. Katherine... le ravisseur m’a promis qu’il ne tuerait pas votre frère, à condition que je déchiffre pour lui la pyramide.
Katherine ne disait toujours rien.
Langdon continua de soliloquer. Il lui parla de la pyramide de pierre, du code maçonnique, de la pierre de faîte dans son paquet scellé, et lui révéla que Bellamy pensait que cette pyramide était la fameuse Pyramide maçonnique de la légende... une carte qui indiquait l’emplacement d’un grand escalier en colimaçon s’enfonçant dans les profondeurs de la terre, menant à un trésor mythique, enterré sous Washington voilà des lustres.
Enfin, Katherine parla ; mais sa voix était éteinte, monocorde :
— Robert, ouvrez les yeux...
Ouvrir les yeux ? Langdon ne voulait surtout pas voir à quel point le conduit où il se trouvait était exigu.
— Ouvrez les yeux, je vous dis ! On est arrivés ! Langdon souleva les paupières au moment où il émergeait dans une salle comparable à celle où avait débuté leur périple. Katherine sautait déjà à terre. Elle récupéra le sac ; Langdon descendit, in extremis, du tapis roulant, juste avant que le ruban de caoutchouc n’entame son trajet retour. L’endroit ressemblait comme deux gouttes d’eau à la salle de tri qu’il venait de quitter. Un panneau indiquait : Adams Building. Zone n° 3.
Langdon avait l’impression de sortir à l’air libre, après un voyage dans une matrice obscure. Une seconde naissance !
— Katherine ?
Les yeux de son amie étaient rouges. Visiblement, elle avait pleuré, mais elle hocha la tête avec stoïcisme. Sans un mot, elle emporta le sac de Langdon à l’autre bout de la pièce et le posa sur un bureau encombré de papiers. Elle alluma la lampe, ouvrit la fermeture Éclair et écarta les pans du sac.
La pyramide de granite paraissait d’une simplicité austère, dans le halo blanc de la lampe halogène. Katherine passa ses doigts sur les symboles. Elle sortit ensuite le coffret cubique et l’approcha de la lumière pour l’examiner.
— Comme vous le voyez, expliqua Langdon, le sceau de cire a été réalisé avec la bague de Peter. Il m’a dit qu’il datait de plus d’un siècle.
Katherine se taisait, en proie à une grande émotion.
— Lorsque votre frère m’a remis ce paquet, il m’a affirmé que cet objet permettait de faire naître l’ordre à partir du chaos. Je ne suis pas bien sûr d’avoir compris, mais je suppose que la pierre de faîte doit révéler quelque chose d’important, parce que Peter a spécifié qu’il ne fallait pas qu’elle tombe entre de mauvaises mains. Bellamy vient de me dire la même chose, en me pressant de cacher cette pyramide et d’empêcher quiconque d’ouvrir la boîte.
Katherine se tourna vers lui, furieuse :
— Bellamy vous a demandé de ne pas l’ouvrir ?
— Oui, il a bien insisté sur ce point.
— Mais la pierre de faîte recèle bien la clé pour décrypter l’inscription sur la pyramide ?
— C’est fort probable.
— Or, décrypter ce code est justement ce que l’on attend de vous ? C’est la seule manière de sauver Peter, n’est-ce pas ? demanda sèchement Katherine.
Langdon acquiesça.
— Dans ce cas, Robert, ouvrons tout de suite cette boîte et déchiffrons ces inscriptions...
Langdon ne savait que répondre.
— Katherine, j’ai eu la même réaction que vous. Mais, pour Bellamy, protéger le secret de cette pyramide semble plus important que tout... plus important encore que la vie de votre frère.
Le joli visage de Katherine se durcit. Agacée, elle coinça une mèche de cheveux rebelle derrière son oreille.
— Cette pyramide, quoi qu’elle puisse représenter, a décimé ma famille ! D’abord mon neveu, puis ma mère, et maintenant mon frère ! Et ç’aurait été mon tour, ce soir, si vous ne m’aviez pas mise en garde...
Langdon était tiraillé entre la logique imparable de Katherine et les vœux de Bellamy.
— Je suis peut-être une scientifique, poursuivit-elle, mais j’appartiens à une famille de francs-maçons ! Je sais parfaitement ce que l’on raconte sur cette pyramide et sa promesse d’un trésor légendaire qui illuminera toute l’humanité. Sincèrement, j’ai du mal à croire qu’un tel miracle existe. Mais s’il existe... peut-être est-il temps de le révéler au monde ?
Katherine glissa un doigt sous la ficelle protégeant le paquet.
— Katherine, non ! Attendez !
Elle arrêta son geste, mais son index resta en position.
— Robert, je ne laisserai pas mon frère mourir pour cette chose. Quoi qu’elle puisse révéler... quels que soient les trésors perdus qu’elle puisse exhumer... ce soir, il n’y a plus de secrets qui tiennent.
À ces mots, Katherine tira sur la ficelle, et le sceau de cire se brisa.
63.
Dans un quartier tranquille, à côté du secteur des ambassades, il existe un jardin clos médiéval dont, dit-on, les roses proviennent de plants du XIIe siècle. Le kiosque de pierre, surnommé « la Maison de l’ombre », se dresse avec élégance au milieu d’un entrelacs de chemins bucoliques, pavés de dalles extraites de la carrière privée de George Washington.
Ce soir-là, la sérénité des lieux fut troublée par l’irruption d’un jeune homme.
— Hé ho ? Vous êtes là ? appela-t-il en ouvrant le portail de bois.
La voix qui lui répondit était faible, à peine audible :
— Dans le kiosque... je prends l’air.
Le jeune homme découvrit son supérieur assis sur un banc, emmitouflé dans une couverture. Le vieillard était de petite taille, avec un visage émacié de lutin. Le poids des années l’avait courbé en deux et avait eu raison de sa vue, mais son âme restait vive et impétueuse.
— Je viens de recevoir un appel..., expliqua le jeune homme en reprenant son souffle. C’était votre ami... Warren Bellamy.
— Warren ? répéta le vieil homme en redressant la tête. À quel sujet ?
— Il ne l’a pas précisé, mais il paraissait très pressé. Il m’a dit qu’il avait laissé un message sur votre répondeur. C’est urgent.
— C’est tout ?
— Presque. Il m’a demandé aussi de vous poser une question assez curieuse. Et il a besoin de connaître votre réponse au plus vite.
— De quoi s’agit-il ?
À la réponse du jeune homme, le vieillard pâlit. Un effet visible même sous le clair de lune. Dans la seconde, il rejeta sa couverture et se leva de son siège.
— Aidez-moi à rentrer. Vite !
64.
Plus de secrets, songea Katherine Solomon.
Sur la table, le sceau de cire, inviolé depuis des générations, gisait en miettes. Elle acheva de retirer le papier brun qui enveloppait le précieux paquet. À côté d’elle, Robert Langdon semblait mal à l’aise.
De l’emballage, Katherine sortit un petit coffret – une sorte de cube de granite poli sans charnières ni couvercle apparent. Cela lui rappelait ces coffres chinois impossibles à ouvrir.
— On dirait un objet plein, murmura-t-elle en passant ses doigts sur les arêtes. Vous êtes certain qu’il paraît creux aux rayons X ? Et qu’il s’agit seulement de la pointe d’une pyramide ?
— Absolument certain, répondit Langdon.
Ils examinèrent le cube étrange sous tous les angles, à la recherche d’une ouverture...
— Là ! lança soudain Katherine en désignant une fine fente le long d’une paroi.
Elle posa la boîte sur le bureau et souleva avec précaution la partie supérieure qui pivota sur des gonds invisibles.
Lorsqu’elle fut complètement ouverte, Langdon et Katherine eurent un hoquet de stupeur. Le contenu semblait dégager une lumière intérieure, un rayonnement presque surnaturel. Katherine n’avait jamais vu un objet en or aussi gros ; il lui fallut quelques instants pour comprendre que cette lueur provenait simplement de la réflexion du métal.
— Impressionnant ! souffla-t-elle.
Après des décennies enfermée dans les ténèbres d’un coffret de pierre, la coiffe de la pyramide avait gardé tout son éclat.
L’or résiste à l’entropie ; voilà pourquoi les Anciens prêtaient à ce métal des pouvoirs magiques.
Katherine sentit son pouls s’accélérer quand elle s’approcha de l’objet.
— Il y a une inscription.
Langdon s’avança à son tour. Leurs épaules se touchaient. Les yeux bleus de Langdon étincelèrent de curiosité. Il avait expliqué à Katherine que les Grecs de l’Antiquité avaient souvent recours au symbolon – un code en plusieurs morceaux – et que cette pierre de faîte, séparée depuis un siècle de sa base, recelait, selon toute vraisemblance, la clé pour déchiffrer la pyramide. Ils avaient donc, sous les yeux, l’inscription qui était censée apporter l’ordre dans le chaos.
Katherine approcha le coffret de la lampe et observa le tétraèdre.
Malgré sa petite taille, l’inscription était parfaitement visible sur l’une des faces – trois lignes gravées, d’une calligraphie élégante. Sept mots. Katherine les lut une fois.
Puis deux.
— Non, lança-t-elle. C’est impossible !
*
À cent mètres de là, Inoue Sato descendait d’un pas vif la longue allée devant le Capitole, pour se rendre à son rendez-vous sur la 1re Rue. Les dernières nouvelles de son équipe étaient catastrophiques. Ils n’avaient ni Langdon, ni la pyramide. Certes, ils avaient attrapé Bellamy, mais ce dernier ne se montrait pas coopératif. Du moins pour le moment.
Je saurai le faire parler, se promit-elle.
Elle jeta un coup d’œil derrière son épaule, pour contempler le dôme du Capitole qui se dressait au-dessus du tout nouveau Centre d’accueil pour les visiteurs. La coupole illuminée lui rappelait ce qui était en jeu ce soir.
Le monde courait un grand danger.
Son téléphone sonna. Elle vit s’afficher la photo de Nola, son analyste.
Enfin !
— Alors ? Qu’avez-vous trouvé ?
Nola Kaye n’était pas satisfaite. L’inscription sur l’extrémité de la pyramide était trop fine pour être lisible aux rayons X. Et les filtres d’optimisation de rendu étaient sans effet.
Merde ! Sato se mordilla la lèvre.
— Et pour la grille de seize lettres ?
— Je suis encore dessus. Pour l’instant, je n’ai trouvé aucun mode de cryptage secondaire qui puisse coller. J’ai lancé un programme pour essayer toutes les combinaisons de lettres possibles, mais il y a plus de vingt milliards de possibilités...
— Continuez ! Et tenez-moi au courant.
Sato raccrocha, agacée. Elle avait espéré pouvoir déchiffrer le code de la pyramide en se contentant d’une photo de la grille et du cliché de la coiffe aux rayons X. Mais c’était un doux rêve.
Il me faut ces deux objets... et le temps presse.
Sato déboucha sur la 1re Rue au moment où un 4x4 Escalade noir, avec des vitres teintées, franchissait la ligne jaune pour s’immobiliser devant elle dans un crissement de pneus. Un agent descendit de voiture.
— Des nouvelles de Langdon ? demanda-t-elle.
— C’est imminent, déclara l’homme d’un ton parfaitement neutre. Les renforts sont arrivés. Toutes les sorties de la Bibliothèque sont couvertes. On a même un soutien aérien. On va le gazer aux lacrymos et il ne pourra pas nous échapper.
— Et Bellamy ?
— À l’arrière. Attaché à la banquette.
Très bien !
Son épaule était encore douloureuse...
L’agent lui tendit un sac en plastique contenant un téléphone portable, des clés et un portefeuille.
— Bellamy avait ça sur lui.
— Rien d’autre ?
— Non, madame. La pyramide et le coffret doivent être dans le sac de Langdon.
— Bellamy en sait bien plus long qu’il ne le dit. Je veux l’interroger personnellement.
— Entendu. Où ça ? Au QG de Langley ?
Inoue Sato prit une profonde inspiration et fit les cent pas devant le véhicule. Il y avait des procédures très strictes pour l’interrogatoire de citoyens américains. Il ne pouvait avoir lieu qu’au siège de la CIA, sous surveillance vidéo, et en présence d’un bataillon de témoins et d’avocats...
— Non. Pas à Langley...
Il lui fallait un lieu plus proche, plus tranquille...
L’agent resta silencieux, à côté du 4 x 4, attendant ses instructions.
Sato alluma une cigarette, tira une longue bouffée et contempla les effets personnels de Bellamy dans la pochette transparente. Son trousseau de clés était équipé d’un écusson estampillé de quatre lettres : USBG. Sato savait ce que ces clés ouvraient. Le bâtiment était à côté et à cette heure très... tranquille.
Elle esquissa un sourire.
Parfait.
Contre toute attente, l’agent n’afficha aucune surprise quand elle lui annonça où elle voulait emmener le prisonnier. Il se contenta de hocher la tête avant d’ouvrir la porte côté passager pour l’inviter à monter à bord. Dans ses yeux, une absence totale d’émotion.
Sato aimait travailler avec de vrais professionnels...
*
Langdon, dans les sous-sols de l’Adams Building, observait la délicate inscription sur la coiffe dorée.
C’est tout ?
A ses côtés, Katherine secouait la tête, incrédule.
— Il doit y avoir autre chose, insista-t-elle. C’est ça que mon frère a protégé toutes ces années ?
Langdon était déçu, lui aussi. Aux dires de Peter et Bellamy, cette pierre de faîte devait les aider à déchiffrer la pyramide. Il s’attendait donc à quelque chose de plus explicite, de plus... utile. Il lut à nouveau les sept mots gravés sur le tétraèdre :
Le
secret est
à l’intérieur de l’Ordre
Le secret est à l’intérieur de l’Ordre ?
À première vue, le message était d’une évidence confondante ; les lettres de la pyramide n’étaient pas rangées dans « l’ordre » et, pour connaître le secret, il fallait les agencer selon la bonne séquence. Non seulement cette interprétation était d’une simplicité suspecte... mais un détail ne collait pas :
— Le mot « ordre » est écrit avec une majuscule. Katherine hocha la tête.
— J’ai vu.
Le secret est à l’intérieur de l’Ordre. Langdon ne voyait qu’une explication :
— Le mot « Ordre » fait référence à l’Ordre maçonnique.
— Sans doute. Mais on est toujours dans une impasse. Cela ne nous apprend rien.
Langdon était effectivement de cet avis. Ils savaient déjà que la légende de la pyramide gravitait autour d’un secret caché au sein des francs-maçons.
— Mon frère vous a pourtant certifié que cet objet vous donnerait le pouvoir de voir l’ordre là où les autres ne voient que le chaos...
Il soupira de frustration. Pour la seconde fois de la soirée, Robert Langdon se sentait indigne de sa mission.
65.
Lorsque Mal’akh eut terminé de s’occuper de son visiteur imprévu – une employée de la compagnie Premium Sécurité –, il fit un raccord de peinture pour boucher le trou par lequel celle-ci avait vu son Grand Œuvre en gestation.
Il quitta le bleu azur de son sous-sol pour rejoindre le salon par une porte dérobée. Admirant son tableau des Trois Grâces, il savoura les odeurs et les sons familiers de la demeure.
Bientôt, je partirai pour toujours. Mal’akh ne reviendra plus. Ce soir, pensa-t-il avec un sourire aux lèvres, je n’aurai plus besoin de maison.
Il se demandait si Robert Langdon avait saisi le véritable pouvoir de la pyramide... ou l’importance du rôle que le destin lui avait imposé. Mal’akh consulta son répondeur.
Langdon ne l’avait pas encore appelé...
22 h 02.
Il lui restait moins de deux heures.
Mal’akh se rendit à l’étage, dans la salle de bains dallée de marbre délicat d’Italie, et brancha son bain de vapeur. Pendant que la cabine chauffait, il se déshabilla méthodiquement ; il était impatient de commencer ses ablutions rituelles.
Il but deux verres d’eau pour apaiser ses crampes d’estomac. Puis, il se posta devant le grand miroir et examina son corps nu. Ses deux jours de jeûne avaient fait ressortir sa musculature. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer l’homme qu’il était devenu.
A l’aube, je serai bien plus encore.
66.
— On doit filer ! annonça Langdon. Il ne leur faudra pas longtemps pour comprendre où nous sommes.
Pourvu que Bellamy ait pu leur échapper !
Katherine avait sorti la coiffe dorée de son coffret, l’avait minutieusement observée, encore troublée par cette inscription obscure. À contrecœur, elle la remit en place.
Le secret est à l’intérieur de l’Ordre, songea Langdon. Limpide !
Peter avait peut-être été mal informé ? La pyramide et sa coiffe avaient été fabriquées longtemps avant sa naissance. .. Peter répétait simplement les dires de ses aïeux et protégeait un secret qui lui était tout aussi mystérieux.
Qu’espérais-je au juste ?
Plus il en apprenait sur la légende de la Pyramide maçonnique, moins elle lui paraissait plausible. Un escalier, caché sous une grosse pierre ? Cela ressemblait de plus en plus à une chasse au dahu ! Toutefois, décrypter cette pyramide demeurait le meilleur moyen de sauver Peter.
— Robert, que vous inspire l’année 1514 ?
Mille cinq cent quatorze ? Pourquoi posait-elle cette question ?
— Rien de particulier. Pourquoi ?
Katherine lui tendit le boîtier de pierre.
— Regardez. Il y a une date. Approchez-vous de la lumière...
Langdon s’assit pour examiner le coffret de très près. Katherine posa une main sur son épaule et se pencha pour lui montrer la minuscule inscription sur la partie externe de la boîte, tout près d’un coin inférieur.
— Mille cinq cent quatorze AD, annonça-t-elle, en montrant les caractères.
Effectivement, le chiffre 1514 était inscrit, suivi des lettres A et D, mais dans une calligraphie inhabituelle.
— Cette date..., fit Katherine, c’est peut-être l’indice qui nous manquait ? Cette boîte ressemble beaucoup à une pierre angulaire maçonnique, vous ne trouvez pas ? Peut-être désigne-t-elle une véritable pierre ? Appartenant à un bâtiment édifié en 1514 ?
Langdon l’écoutait à peine. Ses pensées étaient ailleurs.
Mille cinq cent quatorze AD n’était pas une date.
Le symbole, comme le savait tout spécialiste de l’Histoire médiévale, était un monogramme utilisé en guise de signature. Nombre de philosophes et d’artistes anciens signaient par un emblème plutôt que par leur nom. Cette pratique nimbait l’œuvre de mystère et protégeait son auteur d’éventuelles persécutions si elle n’était pas du goût du suzerain.
Dans le cas présent, ce monogramme, les lettres A et D entrelacées, ne signifiait pas Anno Domini, pour « Après Jésus-Christ »... Ce n’était pas du latin, mais de l’allemand...
Les pièces du puzzle se mirent immédiatement en place. Langdon savait désormais comment déchiffrer la pyramide...
— Katherine, vous avez trouvé ! lança-t-il en rangeant le coffret dans le sac. Nous avons tout ce qu’il nous faut ! Allons-nous-en, je vous expliquerai en chemin !
— La date 1514 AD vous dit finalement quelque chose ?
Langdon lui lança un clin d’œil et se dirigea vers la porte.
— AD n’est pas une date, Katherine. C’est une personne.