Sur la table de la cuisine, Joséphine faisait ses comptes.
Octobre. La rentrée était passée. Elle avait tout payé : les fournitures scolaires, les blouses de laboratoire, les cartables, les tenues de gym, la cantine des filles, les assurances, les impôts et les traites de l’appartement.
— Toute seule ! soupira-t-elle, en laissant tomber son crayon.
Un vrai tour de force.
Bien sûr, il y avait eu les traductions faites pour le cabinet de Philippe. Elle avait travaillé avec acharnement en juillet et en août. Elle n’était pas partie en vacances et était restée dans l’appartement de Courbevoie. Son unique récréation avait été d’arroser les plantes sur le balcon ! Elle avait eu bien du mal avec le camélia blanc. Antoine avait emmené les petites au mois de juillet, comme ils en étaient convenus, et Iris les avait invitées chez elle à Deauville en août. Jo avait pris une petite semaine autour du 15 août pour les rejoindre. Les filles avaient l’air en pleine forme. Hâlées, reposées, grandies. Zoé avait gagné le concours de châteaux de sable et brandissait son lot : un appareil photo numérique. « Ouaou ! avait dit Jo, on voit qu’on est chez les riches ici ! », Hortense avait pris un petit air réprobateur. « Oh, ma chérie, c’est si bon de se détendre et de dire des bêtises ! – Oui mais, maman, tu risques de faire de la peine à Iris et Philippe qui sont si gentils avec nous… »
Joséphine s’était promis de faire attention et de ne plus se laisser aller à dire n’importe quoi. Elle était beaucoup plus à l’aise avec Philippe. Elle se sentait comme une collaboratrice, bien que le mot dépassât de loin sa fonction. Un soir, ils s’étaient retrouvés tous les deux, seuls, sur le ponton en bois qui avançait dans la mer ; il lui avait parlé d’une affaire qu’il venait juste de conclure et dont elle avait été la première à traduire les prémices. Ils avaient trinqué à la santé de ce nouveau client. Elle avait été émue.
La maison était belle, suspendue entre mer et dunes ; il y avait des fêtes chaque soir, on partait à la pêche, on faisait griller le poisson sur de grands barbecues, on improvisait de nouveaux cocktails et les filles se laissaient tomber dans le sable en se vantant d’être paf.
Elle avait regagné Paris à contrecœur. Mais quand elle avait vu le montant du chèque que lui avait remis la secrétaire de Philippe, elle ne l’avait pas regretté. Elle avait cru à une erreur. Elle soupçonnait Philippe de l’avoir surpayée. Elle le voyait rarement ; c’était toujours sa secrétaire qui la recevait. Parfois il écrivait un petit mot où il disait être très satisfait de son travail. Un jour, il avait ajouté : « P-S : Ça ne m’étonne pas de toi. »
Son cœur s’était emporté. Elle s’était souvenue de leur conversation dans son bureau le soir où… le soir où elle s’était disputée avec sa mère.
Et puis, récemment, une collaboratrice de Philippe, celle à qui elle rendait son travail, lui avait demandé si elle se sentait de taille à traduire des ouvrages de l’anglais. « De vrais livres ? » avait demandé Jo, en écarquillant les yeux. « Oui, bien sûr… – Des livres pour de bon ? – Oui…, avait répondu la collaboratrice, un peu énervée par les questions de Jo. Un de nos clients est un éditeur qui aurait besoin d’une traduction rapide et soignée d’une biographie d’Audrey Hepburn ; j’ai pensé à vous… – À moi ? » avait articulé Joséphine d’une voix aigrelette qui montrait à quel point elle était sidérée. – Eh bien oui, à vous ! » avait répondu Me Caroline Vibert, qui montrait maintenant de réels signes d’exaspération. « Oh mais… bien sûr ! avait dit Jo pour se rattraper. Sans problème ! Il le lui faut pour quand ? »
Me Vibert lui avait donné le téléphone de la personne à qui elle devait s’adresser et tout s’était conclu très vite. Elle avait deux mois pour boucler la traduction de Audrey Hepburn, une vie, 352 pages écrites serré ! Et deux mois, avait-elle calculé, cela signifie que je dois avoir terminé fin novembre !
Elle s’essuya le front. C’est qu’elle n’avait pas que ça à faire. Elle s’était inscrite pour une conférence à l’université de Lyon ; il lui fallait rédiger une bonne cinquantaine de pages sur le travail féminin dans les ateliers de tissage au XIIe siècle. Au Moyen Âge, les femmes travaillaient à peu près autant que les hommes, mais n’effectuaient pas les mêmes opérations. D’après les comptes des drapiers, sur quarante et un ouvriers, on comptait vingt femmes et vingt et un hommes. Interdits étaient les métiers jugés trop fatigants pour les femmes. Ainsi la tapisserie de haute lice, car elle obligeait à tenir les bras tendus. On a souvent des idées toutes faites sur cette époque, on imagine les femmes retirées dans leur château, serrées dans leur hennin et leur ceinture de chasteté alors qu’elles étaient actives, surtout dans le peuple et chez les artisans. Beaucoup moins dans l’aristocratie, c’est sûr. Joséphine rêvassa un instant au début de sa conférence. Comment commencer : par une anecdote ? une statistique ? une généralité ?
Le crayon en l’air, elle réfléchissait. Lorsque, soudain, une idée lui traversa le cerveau et éclata en bombe : J’ai oublié de demander combien je serai payée pour Audrey Hepburn ! J’ai pris mon ouvrage comme une bonne ouvrière et j’ai oublié. Une vague de panique la submergea et elle s’imagina prise dans un traquenard. Comment faire ? Appeler et dire : « Au fait, vous me payez combien ? C’est idiot ! J’ai oublié d’en parler avec vous » ? Demander à Me Vibert ? Impossible. Nouille et molle, nouille et molle, nouille et molle. Tout va trop vite ! se lamenta-t-elle. Mais comment faire autrement ? Les gens n’ont pas le temps d’attendre, pas le temps de réfléchir. Il aurait fallu que je note sur un papier toutes mes questions avant de me rendre à ce rendez-vous. Il faut que j’apprenne à aller vite, à être efficace. Moi qui menais une petite vie d’escargot studieux…
Pour la traduction de la biographie d’Audrey Hepburn, Shirley lui donnait un coup de main. Joséphine marquait les mots ou les expressions qui lui posaient un problème et fonçait chez Shirley. Les portes n’arrêtaient pas de battre sur le palier.
Mais là, sur le papier, les chiffres ne mentaient pas. Elle s’en sortait plutôt bien. Elle éprouva une sensation d’euphorie et étendit les bras pour mimer son envol. Heureuse ! Heureuse ! Puis elle se reprit et invoqua le ciel que le miracle dure. Pas une seconde elle ne se dit : C’est parce que je travaille, parce que je n’arrête pas de travailler. Non ! Jamais Joséphine n’établissait le lien entre son effort et la récompense. Jamais Joséphine ne s’octroyait une félicitation. Elle remerciait Dieu, le ciel, Philippe ou Me Vibert. Elle ne pensait pas à s’accorder quelques lauriers pour les heures passées à rester penchée sur le dictionnaire et la feuille de papier.
Il faudrait que je m’achète un ordinateur si je continue ces travaux, j’irai plus vite. Une autre dépense, songea-t-elle, et elle la balaya de la main.
D’un côté elle avait aligné ses gains, de l’autre ses dépenses. Au crayon, elle marquait les entrées et les sorties éventuelles, au Bic rouge, ce qui était certain. Et elle arrondissait. Elle arrondissait beaucoup. À son désavantage. Comme ça, se disait-elle, je ne pourrai être surprise qu’en bien et avoir une petite marge. C’est ce qui la terrifiait : elle n’avait pas de marge. Qu’il lui arrive un coup dur et c’était la catastrophe !
Elle n’avait personne vers qui se tourner.
Ce doit être ça, le vrai sens du mot « seule ». Avant, on était deux. Avant, surtout, Antoine veillait à tout. Elle signait là où il posait son doigt. Il riait et disait : « Je pourrais te faire signer n’importe quoi ! » et elle disait : « Oui, bien sûr ! je te fais confiance ! » Il l’embrassait dans le cou pendant qu’elle signait.
Plus personne ne l’embrassait dans le cou.
Ils n’avaient toujours pas parlé de séparation ni de divorce. Elle avait continué, docile, à parapher tous les papiers qu’il lui présentait. Sans lui poser de questions. En fermant les yeux pour que ce lien entre eux dure encore. Mari et femme, mari et femme. Pour le meilleur et pour le pire.
Il continuait à « prendre l’air ». Avec Mylène. Ça va faire six mois qu’il s’aère, pensa-t-elle en sentant monter la colère. Elle connaissait de plus en plus de ces accès de rage qui la submergeaient.
Quand il était venu chercher les filles début juillet, ça lui avait fait mal. Très mal. La porte de l’ascenseur qui claque. « Au revoir, maman, travaille bien ! – Amusez-vous, les filles ! Profitez bien ! » Et puis le silence dans la cage d’escalier. Et puis… elle avait couru au balcon et aperçu Antoine qui chargeait la voiture, ouvrait le coffre, engageait les deux valises et… à l’avant, à sa place à elle, un coude qui dépassait. Un coude en coton rouge.
Mylène !
Il l’emmenait en vacances avec les filles.
Mylène !
Elle était assise à sa place.
Mylène !
Elle ne se cachait pas, elle laissait dépasser son coude. Son coude rouge.
Jo eut, un instant, l’envie de courir rattraper ses filles par la peau du cou et de les arracher aux griffes de leur père, mais elle réfléchit. Antoine était dans son droit, son droit le plus strict. Elle n’avait rien à dire.
Elle s’était laissée tomber sur le sol en béton du balcon. Avait enfoncé les poings dans les yeux et pleuré, pleuré. Un long moment. Sans bouger. Passant et repassant sans arrêt le même film. Antoine présentait Mylène aux filles, Mylène leur souriait. Antoine conduisait, Mylène lisait la carte. Antoine proposait de s’arrêter dans un restaurant, Mylène choisissait. Antoine avait loué un appartement avec les filles et Mylène. La chambre des filles, sa chambre avec Mylène. Il dormait avec Mylène et les filles dormaient dans la chambre à côté. Le matin, ils prenaient leur petit-déjeuner ensemble. Tous ensemble ! Antoine allait faire le marché avec les filles et Mylène. Il courait sur la plage avec les filles et Mylène. Il emmenait à la fête foraine les filles et Mylène. Il achetait de la barbe à papa pour les filles et Mylène. Les mots ne formaient plus qu’une rengaine qui chantonnait « les filles et Mylène, Antoine et Mylène ». Alors elle avait respiré profondément et hurlé : « Famille recomposée, mon cul ! » Cela l’avait étonnée de s’entendre hurler ainsi, elle avait arrêté de pleurer.
Ce jour-là, Joséphine avait compris que son mariage était fini. Un coude en tissu rouge avait été plus efficace que tous les mots prononcés entre Antoine et elle. Fini, s’était-elle dit en dessinant sur une feuille de papier un triangle qu’elle avait colorié en rouge vif. Fi-ni. Bien fini.
Elle avait accroché le triangle rouge dans la cuisine au-dessus du grille-pain afin de le contempler chaque matin.
Le lendemain, elle avait repris ses traductions.
Plus tard, quand elle se rendit à Deauville, chez Iris, elle apprit que Zoé avait beaucoup pleuré pendant ce mois de juillet. Elle l’apprit par Iris qui le tenait d’Alexandre à qui Zoé s’était confiée. « Antoine leur a dit qu’il valait mieux qu’elles s’habituent à Mylène parce qu’il comptait vivre avec elle, qu’ils avaient un projet de travail à la rentrée… Quoi ? Personne ne sait… » Les filles ne parlaient pas. Joséphine s’était mordu la langue pour ne pas leur poser de questions.
« Ces pauvres petites sont mal parties dans la vie ! déclara Madame mère à Iris. Mon Dieu, ce qu’on fait vivre aux enfants de nos jours ! Et on s’étonne que la société aille mal. Si les parents ne savent pas se tenir, que peut-on attendre des enfants ? »
Madame mère. Elle ne la voyait plus. Depuis le mois de mai. Depuis leur affrontement dans le salon d’Iris. Plus un seul mot. Plus un seul coup de téléphone. Plus une seule lettre. Rien. Elle n’y pensait pas tout le temps, mais quand elle entendait, dans la rue, une femme de son âge penchée sur une vieille dame qu’elle appelait « maman », ses genoux se dérobaient et elle cherchait un banc pour s’asseoir.
Et pourtant, elle se refusait à faire le premier pas. Et pourtant, elle n’enlevait pas un seul mot au discours qu’elle avait prononcé ce soir-là.
Elle se demandait même si ce n’était pas cette scène avec sa mère qui lui avait donné l’énergie de travailler. « On se sent très fort quand on ne triche pas. Ce soir-là, tu n’as pas triché et depuis, regarde comme tu avances ! » C’était la théorie de Shirley. Et Shirley n’avait peut-être pas tort.
Seule. Sans Antoine, sans mère. Sans homme.
À la bibliothèque, dans les travées étroites, entre les étagères de livres, elle avait heurté un homme qui venait en sens inverse. Elle avait les bras chargés de livres. Elle ne l’avait pas vu. Tous les livres avaient dégringolé, faisant grand bruit, et l’inconnu s’était baissé pour l’aider à les ramasser. Il lui avait fait les gros yeux, ce qui avait déclenché un fou rire chez Joséphine. Elle avait été obligée de sortir pour se calmer. Quand elle était rentrée, il lui avait adressé un clin d’œil de connivence. Elle avait été bouleversée. Tout l’après-midi elle avait cherché son regard, mais il avait gardé les yeux baissés sur ses classeurs. À un moment elle avait levé les yeux, il était parti.
Elle l’avait revu et il lui avait fait un petit signe de la main avec un sourire très doux. Il était grand, efflanqué, ses cheveux châtains lui tombaient dans les yeux, et ses joues avaient l’air aspirées tellement elles étaient creuses. Il posait délicatement son duffle-coat bleu marine sur le dossier de sa chaise avant de s’asseoir, l’époussetait, le lissait puis se laissait tomber comme un danseur sur sa chaise en tournant le dossier à l’envers. Il avait des jambes longues et maigres. Jo l’imaginait faisant des claquettes. En collant noir, veste noire, haut-de-forme noir. Son visage changeait souvent d’apparence. Elle le trouvait beau et romantique, pâle et mélancolique l’instant d’après. Elle n’était jamais sûre de le reconnaître. Parfois elle perdait son image et devait s’y prendre à plusieurs fois avant de le reconnaître, en chair et en os.
Elle n’avait pas osé raconter l’histoire du jeune homme à Shirley. Elle se serait moquée d’elle. « Mais il fallait l’inviter à prendre un café, lui demander son nom, connaître ses horaires de travail ! T’es nulle. »
Ben oui… Je suis nulle et c’est pas nouveau ! soupira Joséphine, en gribouillant sa feuille de comptes. Je vois tout, je sens tout, mille détails entrent en moi comme de longues échardes et m’écorchent vive. Mille détails que d’autres ne remarquent pas parce qu’ils ont des peaux de crocodile.
Le plus dur, c’était de ne pas se laisser envahir par la panique. La panique frappait toujours la nuit. Elle écoutait grandir en elle le danger qu’elle ne pourrait fuir. Elle se tournait et se retournait sur son matelas sans parvenir à s’endormir. Payer les traites de l’appartement, les charges de l’immeuble, les impôts, les jolies tenues d’Hortense, l’entretien de la voiture, les assurances, les notes de téléphone, l’abonnement à la piscine, les vacances, les places de cinéma, les chaussures, les appareils dentaires… Elle énumérait les dépenses et, les yeux grands ouverts, terrifiée, s’enroulait dans les couvertures pour ne plus penser. Il lui arrivait de se réveiller, de s’asseoir dans son lit, de faire et refaire les comptes dans tous les sens et de constater que non, elle n’y arriverait pas alors qu’en pleine journée, les chiffres avaient dit oui ! Elle allumait, paniquée, allait rechercher le morceau de papier sur lequel elle avait griffonné ses comptes et les recommençait dans tous les sens jusqu’à ce qu’elle retrouve… son bon sens et éteigne, épuisée.
Elle redoutait les nuits.
Elle jeta une dernière fois les yeux sur les chiffres tracés au crayon et sur ceux tracés en rouge et constata, rassurée, que, pour le moment, ils se tenaient tranquilles. Son esprit s’envola vers la conférence qu’il lui fallait préparer. Un passage, qu’elle avait lu, lui revint en tête. Elle s’était dit qu’il serait utile de le recopier et de s’en servir. Elle partit à sa recherche, le retrouva. Elle décida de le placer en tête de sa conférence.
« Les recherches de l’histoire économique mettent toutes en valeur les années 1070-1130 en France : on trouve alors aussi bien de nombreuses fondations de bourgs ruraux que les premiers signes de l’essor urbain, aussi bien la pénétration de la monnaie dans les campagnes que l’établissement de courants commerciaux interurbains. Or ce temps de dynamisme et d’innovation est aussi celui où l’extorsion seigneuriale apparaît systématique. Comment penser la relation entre ces deux faits : décollage économique malgré la seigneurie ou grâce à elle ? »
Le coude glissant sur la toile cirée, Jo se demandait si la question ne s’appliquait pas aussi à son propre cas. Depuis qu’elle était seule, persécutée par les notes à payer, elle grandissait en savoir et en sagesse. Comme si le fait d’être en danger la poussait à mettre les bouchées doubles, à travailler, travailler…
Si tout cet argent ne s’évaporait pas aussi vite, je pourrais louer une maison pour les filles l’été prochain, leur acheter les beaux vêtements qu’elles réclament, les emmener au théâtre, au concert… On pourrait dîner au restaurant une fois par semaine et se faire belles ! J’irais chez le coiffeur, j’achèterais une belle robe, Hortense n’aurait plus honte de moi…
Elle se laissa aller à rêver un instant puis se reprit : elle avait promis à Shirley de l’aider à livrer des gâteaux pour un mariage. Une grosse commande. Shirley avait besoin d’elle pour que les gâteaux ne se répandent pas dans le break et pour rester au volant, pendant la livraison, au cas où elle ne pourrait pas se garer.
Elle rangea ses affaires, son livre de comptes, son crayon, son Bic rouge. Resta encore un instant pensive, à suçoter le capuchon du Bic, puis se leva, enfila un manteau et rejoignit Shirley.
Shirley l’attendait sur le palier en tapant du pied. Son fils Gary se tenait debout dans l’embrasure de la porte. Il fit un signe de la main à Jo puis referma la porte. Joséphine étouffa une exclamation de surprise qui n’échappa pas à Shirley.
— Qu’est-ce que tu as ? Tu as vu un fantôme ?
— Non mais Gary… je viens de le voir en homme, l’homme qu’il sera dans quelques années. Qu’est-ce qu’il est beau !
— Oui, je sais, les femmes commencent à le reluquer.
— Il le sait ?
— Non ! Et c’est pas moi qui vais le lui dire… J’ai pas envie qu’il soit imbibé de sa personne.
— Imbu de sa personne, Shirley, pas imbibé.
Shirley haussa les épaules. Elle avait empilé les cagettes où reposaient, enveloppés dans des linges blancs, les gâteaux qu’elle devait livrer.
— Dis-moi… Le père devait être pas mal ?
— Le père était l’homme le plus beau du monde… C’était sa principale qualité, d’ailleurs !
Elle fronça les sourcils et balaya l’air de la main comme si elle chassait un mauvais souvenir.
— Bon, alors… Comment fait-on ?
— Comme tu veux… C’est toi qui sais, c’est toi qui décides.
Joséphine la laissa échafauder un plan.
— On descend tout en bas, tu gardes les gâteaux pendant que je vais chercher la voiture, on charge et hop ! c’est parti… Appelle l’ascenseur et bloque la porte.
— Il vient avec nous, Gary ?
— Non. Son prof de français est malade, il est tout le temps malade… Plutôt que de rester à l’étude, il rentre à la maison et lit Nietzsche ! Y en a qui ont des ados boutonneux, moi j’ai un intello ! Allez ! On perd du temps à bavarder, move on !
Joséphine s’exécuta. En quelques minutes la voiture était chargée, les gâteaux empilés à l’arrière et Jo posait une main sur les cagettes pour les retenir.
— Regarde le plan, lança Shirley, et dis-moi s’il y a un autre chemin que de passer par l’avenue Blanqui ?
Joséphine attrapa le plan qui traînait sur le plancher et l’étudia.
— Que tu es lente, Jo.
— Ce n’est pas moi qui suis lente, c’est toi qui es pressée. Laisse-moi le temps de regarder.
— T’as raison. Tu es si mignonne de m’accompagner. Je devrais te remercier plutôt que de t’engueuler.
Voilà exactement pourquoi j’aime cette femme, se dit Jo, tout en consultant le plan. Quand elle abuse, elle le reconnaît, quand elle a tort, elle le reconnaît aussi. Elle est toujours exacte. Ses mots, ses gestes, ses actes coïncident avec sa pensée. Rien n’est faux ni artificiel.
— Tu peux prendre par la rue d’Artois, tourner dans Maréchal-Joffre et prendre à droite, la première, et tu tombes sur ta rue Clément-Marot…
— Merci. Je devais livrer à cinq heures et voilà qu’ils m’appellent pour me dire que c’est quatre heures ou je peux me carrer mes gâteaux là où je pense. C’est un gros client, alors il sait bien que je vais m’exécuter le petit doigt sur le couture…
Quand Shirley était énervée, elle faisait des fautes de français. Sinon elle parlait une langue remarquable.
— La société se moque des gens. Elle leur vole leur temps, la seule chose non tarifiée que chacun possède pour en faire ce qu’il veut. Tout se passe comme si on devait sacrifier nos plus belles années sur l’autel de l’économie. Qu’est-ce qu’il nous reste après, hein ? Les années de vieillesse, plus ou moins sordides, où on porte des dentiers et des couches-culottes ! Tu vas pas me dire qu’il n’y a pas un vice là-dedans.
— Peut-être mais je ne vois pas comment faire autrement. À moins de changer la société. D’autres ont essayé avant nous et on ne peut pas dire que les résultats aient été concluants. Si tu envoies promener ta société, ils passeront par quelqu’un d’autre et tu perdras ton marché de gâteaux.
— Je sais, je sais… Mais je râle parce que ça me fait du bien ! J’évacue la tension… Et puis, on peut toujours rêver.
Une mobylette vint couper la route de Shirley qui lâcha une salve d’injures en anglais.
— Heureusement qu’Audrey Hepburn ne parlait pas comme toi ! J’aurais du mal à la traduire.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Elle se soulageait peut-être parfois en disant des gros mots ! Ils sont pas dans la bio, c’est tout.
— Elle a l’air si parfaite, si bien élevée. T’as remarqué qu’elle n’a pas une seule histoire d’amour qui ne se termine en mariage ?
— C’est ce qu’on dit dans ton livre ! Quand elle a tourné Sabrina, elle a fricoté avec William Holden et il était marié.
— Oui mais elle l’a éconduit. Parce qu’il lui a avoué s’être fait stériliser et qu’elle voulait plein d’enfants. Elle adorait les enfants. Le mariage et les enfants…
Comme moi, ajouta Jo tout bas.
— Faut dire qu’après ce qu’elle avait vécu, adolescente, elle devait rêver d’un home, sweet home…
— Ah ! Ça t’a étonnée toi aussi ? J’aurais jamais cru ça d’elle, si menue, si fragile.
À quinze ans, pendant la Seconde Guerre mondiale, en Hollande, Audrey Hepburn avait travaillé pour la Résistance. Elle transportait des messages cachés dans les semelles de ses chaussures. Un jour, alors qu’elle revenait d’une mission, elle fut arrêtée par les nazis, embarquée avec une dizaine de femmes vers la Kommandantur. Elle réussit à s’enfuir et se réfugia dans la cave d’une maison, avec sa sacoche d’écolière et, en tout et pour tout, un jus de pomme et un morceau de pain. Elle y passa un mois en compagnie d’une famille de rats affamés. C’était en août 45, deux mois avant la libération de la Hollande. Morte de faim et d’angoisse, elle finit par sortir en pleine nuit, erra dans les rues et se retrouva chez elle.
— J’adore le test de la fille la plus sexy du monde ! ajouta Jo.
— C’est quoi, ça ?
— Un test qu’elle faisait dans les soirées, quand elle a débuté sa carrière en Angleterre. Elle était très complexée parce qu’elle avait de grands pieds et pas de poitrine. Elle se mettait dans un coin et se répétait : « Je suis la fille la plus désirable du monde ! Les hommes tombent à mes pieds, je n’ai qu’à me baisser pour les ramasser »… elle se le répétait tant et tant que ça marchait ! Avant la fin de la soirée, elle était le centre d’un embouteillage d’hommes.
— Tu devrais essayer.
— Oh ! Moi…
— Si, tu sais… Tu as un petit côté Audrey Hepburn.
— Arrête de te moquer de moi.
— Mais si… Si tu perdais quelques kilos ! Tu as déjà les grands pieds, les petits seins, les grands yeux noisette, les cheveux châtains raides.
— T’es méchante !
— Pas du tout. Tu me connais : je dis toujours ce que je pense.
Joséphine hésita, puis se jeta à l’eau :
— J’ai remarqué un type à la bibliothèque…
Elle raconta à Shirley la collision, les livres qui dégringolent, le fou rire et la complicité immédiate qui s’était établie avec l’inconnu.
— Il ressemble à quoi ?
— Il a l’air d’un étudiant attardé… Il porte un duffle-coat. Un homme ne porte pas de duffle-coat à moins d’être un étudiant attardé.
— Ou un cinéaste qui fait des recherches, ou un explorateur frileux, ou un agrégé d’histoire qui prépare une thèse sur la sœur de Jeanne d’Arc… Il y a plein d’hypothèses, tu sais.
— C’est la première fois que je regarde un homme depuis que…
Jo s’arrêta. Elle avait encore du mal à parler du départ d’Antoine. Elle déglutit, se reprit.
— Depuis qu’Antoine est parti…
— Vous vous êtes revus ?
— Une ou deux fois… chaque fois, il m’a souri. On peut pas se parler à la bibliothèque, tout le monde est silencieux… Alors on parle avec les yeux… Il est beau, qu’est-ce qu’il est beau ! Et romantique !
Le feu passa au rouge et Jo en profita pour sortir un papier et un crayon de sa poche et demanda :
— Tu sais, quand Audrey tourne avec Gary Cooper… et qu’il parle un drôle d’anglais ?
— C’était un vrai cow-boy. Il venait du Montana. Il ne disait pas yes ou no, il disait yup et nope ! Cet homme qui a fait rêver des millions de femmes parlait comme à la ferme. Et, sans vouloir te décevoir, était plutôt terne !
— Il dit aussi : « Am only in film because ah have a family and we all like to eat ! » Comment tu traduirais ça en langage cow-boy, justement…
Shirley se gratta la tête et embraya. Elle donna un coup de volant à droite, un coup de volant à gauche et réussit, après avoir insulté deux ou trois automobilistes, à se dégager de l’embouteillage.
— Tu pourrais mettre : « Ma foi, j’fais des films pace que j’dois nourrir ma famille et on aime tous bien becqueter… » Un truc comme ça ! Regarde sur le plan si je peux prendre à droite, parce que c’est tout bouché.
— Tu peux… Mais après faudra que tu reviennes à gauche.
— Je reviendrai à gauche. C’est la place du cœur, c’est ma place à moi.
Joséphine sourit. La vie se transformait en centrifugeuse, auprès de Shirley. Elle ne restait jamais bloquée sur des apparences, des conventions, des préjugés. Elle savait exactement ce qu’elle voulait ; elle allait droit au but. La vie selon Shirley était simple. La manière dont elle élevait Gary la choquait parfois. Elle parlait à son fils comme s’il était adulte. Elle ne lui cachait rien. Elle avait dit à Gary que son père s’était volatilisé à sa naissance, elle lui avait dit aussi que, le jour où il le lui demanderait, elle lui donnerait son nom pour qu’il le retrouve s’il le désirait. Elle avait ajouté qu’elle avait été follement amoureuse de son père, qu’il avait été un enfant désiré, aimé. Que la vie était rude pour les hommes aujourd’hui, que les femmes leur demandaient beaucoup et qu’ils n’avaient pas toujours les épaules assez larges pour tout porter. Alors, parfois, ils préféraient prendre la fuite. Cela semblait suffire à Gary.
Pendant les vacances, Shirley partait en Écosse. Elle voulait que Gary connaisse le pays de ses ancêtres, parle anglais, apprenne une autre culture. Cette année, quand ils étaient rentrés, Shirley était sombre et maussade. Elle avait laissé échapper ces mots : « L’année prochaine, nous irons ailleurs… » Elle n’en avait plus jamais parlé.
— À quoi tu penses ? demanda Shirley.
— Je pensais à ta part de mystère, à tout ce que je ne sais pas de toi…
— Et c’est tant mieux ! Tout savoir de l’autre est ennuyeux.
— T’as raison… Pourtant, parfois je voudrais être vieille parce que je me dis qu’alors je saurai vraiment qui je suis, moi !
— À mon avis, mais ce n’est qu’un avis, ton mystère à toi réside dans l’enfance. Il y a un truc qui s’est passé qui t’a bloquée… Je me demande souvent pourquoi tu fais si peu cas de toi-même, pourquoi tu as si peu d’assurance…
— Moi aussi je me le demande, figure-toi.
— Alors c’est bien ! C’est un début. L’interrogation est le premier morceau du puzzle que tu poses. Il y a des gens qui ne se posent jamais aucune question, qui vivent les yeux fermés et ne trouvent jamais rien…
— C’est pas ton cas !
— Non… Et ça va être de moins en moins le tien. Jusqu’à maintenant tu t’étais retranchée dans ton mariage, dans tes études, mais tu es en train de mettre le nez dehors et il va s’en passer des choses, tu vas voir ! Dès qu’on bouge, on se met à faire bouger la vie autour de soi. Tu n’y échapperas pas. On est encore loin ?
À seize heures précises, elles aperçurent les grilles de la société Parnell Traiteur. Shirley se gara sur le bateau, empêchant les voitures d’entrer ou de sortir.
— Tu restes dans la voiture et tu la bouges si on gêne ? Moi, je livre.
Joséphine opina. Elle passa sur le siège du conducteur et regarda Shirley s’activer autour des cagettes de gâteaux. Elle les dégageait d’un coup d’épaule, les empilait jusqu’au menton, les tenait à bout de bras et avançait à grandes enjambées. On aurait vraiment dit un homme, de dos ! Elle portait une salopette de travail et une veste de meunier. Mais dès qu’elle se retournait, elle devenait Uma Thurman ou Ingrid Bergman, une de ces grandes femmes blondes, carrées, le sourire désarmant, la peau claire, et les yeux fendus comme ceux d’un chat.
Elle revint en gambadant et claqua deux baisers sur les joues de Jo.
— Du blé ! Du blé ! Je vais pouvoir me renflouer ! Il me tape sur le système ce client, mais il paie bien ! On va au café se payer une petite mousse ?
Au retour, alors qu’elles se laissaient bercer par le roulis du break, et que Joséphine échafaudait le plan de sa conférence, elle fut tirée de sa rêverie par une silhouette qui traversait, sous leurs yeux.
— Regarde ! s’écria Jo en attrapant la manche de Shirley. Là, devant nous.
Un homme en duffle-coat, les cheveux mi-longs, châtains, les mains dans les poches, traversait, sans se presser.
— On peut pas dire qu’il est nerveux, lui. Tu le connais ?
— C’est lui, l’homme de la bibliothèque ! Celui… tu sais… t’as vu comme il est beau et nonchalant.
— Pour être nonchalant, il est nonchalant !
— Quelle allure ! Il est encore plus beau qu’en bibliothèque.
Joséphine recula dans son siège de peur qu’il ne l’aperçoive. Puis, n’y tenant plus, elle se rapprocha et colla son nez sur le pare-brise. Le jeune homme en duffle-coat s’était retourné et faisait de grands gestes en montrant le feu qui allait passer au vert.
— Aïe ! fit Shirley. Tu vois ce que je vois ?
Une jeune fille blonde, mince, ravissante, s’élança vers lui et le rattrapa. Elle enfonça une main dans sa poche de duffle-coat et lui fit une caresse sur la joue de l’autre main. L’homme l’attira vers lui et l’embrassa.
Joséphine baissa le nez et soupira.
— Et voilà !
— Et voilà quoi ? rugit Shirley. Et voilà il ne sait pas que tu es là ! Et voilà il peut changer d’avis ! Et voilà tu vas devenir Audrey Hepburn et le séduire ! Et voilà t’arrêtes de manger du chocolat en travaillant ! Et voilà tu maigris ! Et voilà on ne voit plus que tes grands yeux, ta taille de guêpe et voilà il tombe à tes pieds ! Et voilà c’est toi qui mets ta main dans sa poche de duffle-coat ! Et voilà vous vous envoyez furieusement en l’air ! C’est comme ça que tu dois penser, Jo, pas autrement.
Joséphine l’écoutait, la tête toujours baissée.
— Je ne dois pas être taillée pour vivre de grands romans d’amour.
— Ne me dis pas que tu t’étais déjà construit tout un roman ?
Jo, piteuse, hocha la tête.
— J’ai bien peur que si…
Shirley embraya, empoigna le volant, démarra d’un coup sec et violent, imprimant toute sa rage sur la chaussée, y déposant l’empreinte de ses pneus.
Ce matin-là, en arrivant au bureau, Josiane eut un appel de son frère l’informant que leur mère était morte. Bien qu’elle n’ait reçu que des coups de sa mère, elle pleura. Elle pleura sur son père décédé dix ans auparavant, sur son enfance zébrée de souffrances, sur les tendresses jamais données, les fous rires jamais partagés, les compliments jamais formulés, sur tout ce vide qui lui faisait si mal. Elle se sentit orpheline. Puis elle réalisa qu’elle était vraiment devenue orpheline et elle redoubla de pleurs. C’était comme si elle rattrapait le temps perdu : petite, elle n’avait pas le droit de pleurer. Une grimace de larmes et c’était la taloche qui partait, sifflait dans l’air et venait brûler sa joue. Elle comprit, en versant des larmes, qu’elle tendait la main à cette petite fille qui n’avait jamais pu pleurer, que c’était une manière de la consoler, de la prendre dans ses bras, de lui faire une petite place à ses côtés. C’est drôle, se dit-elle, j’ai l’impression que je suis double : la Josiane de trente-huit ans, rusée, déterminée, qui sait faire valser la vie sans qu’on lui marche sur les pieds, et l’autre, la petite fille barbouillée et maladroite qui a mal au ventre à force d’avoir peur, d’avoir faim, d’avoir froid. En pleurant, elle les réunissait toutes les deux et c’était bon, ces retrouvailles.
— Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ? C’est le bureau des pleurs, ma parole. Et vous ne répondez pas au téléphone !
Henriette Grobz, raide comme un parapluie, une large galette en guise de chapeau posée de travers sur la tête, dévisageait Josiane qui s’aperçut, en effet, que le téléphone sonnait. Elle attendit un instant et, quand il s’arrêta, sortit un Kleenex usagé de sa poche et se moucha.
— C’est ma mère, renifla Josiane. Elle est morte…
— C’est triste, c’est sûr, mais… On perd tous ses parents un jour ou l’autre, il faut s’y préparer.
— Eh bien ! Disons que je n’étais pas préparée…
— Vous n’êtes plus une petite fille. Reprenez-vous. Si tous les employés transportent leurs problèmes personnels dans l’entreprise, où va la France ?
Les états d’âme au bureau, c’est un luxe de patron, pas d’employé, pensait Henriette Grobz. Elle n’a qu’à retenir ses larmes jusqu’à ce soir et se vider chez elle ! Elle n’avait jamais aimé Josiane. Elle n’appréciait pas son insolence, sa manière d’onduler quand elle marchait, souple, bien en chair, féline, ses beaux cheveux blonds, ses yeux. Ah ! Ses yeux ! Excitants, audacieux, vifs et parfois liquides, langoureux. Elle avait souvent demandé à Chef de la renvoyer, mais il s’y refusait.
— Mon mari est là ? demanda-t-elle à Josiane qui, le regard buté, s’était redressée et faisait semblant de suivre le vol d’une mouche pour ne pas avoir à regarder en face cette femme qu’elle abhorrait.
— Il est dans les étages, mais il va revenir. Vous n’avez qu’à vous installer dans son bureau, il ne devrait pas tarder… Vous connaissez le chemin !
— Un peu de courtoisie, mon petit, je ne vous permets pas de me parler comme ça…, répliqua Henriette Grobz sur un ton de domination blessante.
Josiane riposta comme un serpent à sonnette :
— Vous n’avez pas à m’appeler mon petit. Je suis Josiane Lambert et pas votre petite… Heureusement, d’ailleurs ! J’en crèverais.
Je n’aime pas ses yeux, pensa Josiane. Ses petits yeux froids, durs, avares, pleins de soupçons et de calculs. Je n’aime pas ses lèvres minces, sèches, ses commissures blanchâtres. Elle a du plâtre dans la bouche, cette femme ! Je ne supporte pas qu’elle s’adresse à moi comme si j’étais sa domestique. C’est quoi son titre de gloire : d’avoir épousé un brave garçon qui l’a tirée du soupirail de la misère ? Elle s’est mis le cul au chaud, mais je pourrais bien lui couper le chauffage. Rira bien qui rira la dernière !
— Faites attention, ma petite Josiane, j’ai de l’influence sur mon mari et je pourrais décider que vous n’avez plus rien à faire dans cette entreprise. Des secrétaires, on en trouve à la pelle. Si j’étais vous, je surveillerais mes propos.
— Et si j’étais vous, je ne serais pas aussi sûre de moi. En attendant, laissez-moi travailler et allez vous installer dans le bureau, lui intima-t-elle sur un tel ton autoritaire qu’Henriette Grobz, de sa démarche raide et mécanique, lui obéit.
Sur le pas de la porte, elle se retourna et pointant un doigt menaçant vers Josiane, elle ajouta :
— Mais ce n’est pas fini, ma petite Josiane. Vous allez entendre parler de moi et si je peux vous donner un bon conseil : préparez-vous à plier bagage.
— C’est ce qu’on verra, ma bonne dame. J’en ai connu de plus teigneuses que vous et personne jusqu’à maintenant n’a eu ma peau. Mettez-vous ça dans le crâne, sous votre grand chapeau !
Elle entendit la porte du bureau de Chef se refermer violemment et eut un petit sourire satisfait. Elle enrage, la vieille bique ! Un point pour moi. Depuis leur première poignée de main, le Cure-dents l’insupportait. Elle avait pris l’habitude de ne jamais baisser le regard face à elle. Elle la défiait œil contre œil. Un duel de duègnes féroces. L’une sèche, fripée, grincheuse, et l’autre, mousseuse, rose et moelleuse. Aussi tenaces l’une que l’autre !
Elle composa le numéro de téléphone de son frère pour savoir quand les obsèques auraient lieu, attendit un instant, c’était occupé, recomposa le numéro et attendit encore. Est-ce qu’elle pourrait vraiment me mettre à la porte ? se demanda-t-elle soudain en écoutant le téléphone qui faisait tutt-tutt. Est-ce qu’elle pourrait vraiment… Peut-être que oui finalement. Les hommes sont si lâches ! Il me dirait simplement qu’il me case ailleurs. Dans une succursale. Et je serais loin du poste de commandement. Loin de tout ce que j’ai mis en place si patiemment et qui est sur le point de porter ses fruits. Tutt-tutt… Je ferais bien d’ouvrir l’œil et le bon ! Tutt-tutt… Va pas falloir qu’il m’étourdisse de mots pour me faire avaler la pilule, le bon Marcel !
— Allô, Stéphane. C’est Josiane…
L’enterrement aurait lieu le samedi suivant au cimetière du village qu’habitait sa mère et Josiane, prise d’une subite sentimentalité, décida d’y assister. Elle voulait être là quand on la mettrait en terre. Elle avait besoin de voir sa mère descendre dans un grand trou noir pour toujours. Alors elle pourrait lui dire au revoir et peut-être, peut-être lui murmurer qu’elle aurait tellement aimé pouvoir l’aimer.
— Elle a demandé à être incinérée…
— Ah bon… Et pourquoi ? demanda Josiane.
— Elle avait trop peur de se réveiller dans le noir…
— Je la comprends.
Ma petite maman qui a peur dans le noir. Elle eut un élan d’amour envers sa mère. Et se remit à pleurer. Elle raccrocha, se moucha et sentit une main se poser sur son épaule.
— Ça va pas, Choupette ?
— C’est maman : elle est morte.
— Et tu as de la peine ?
— Ben oui…
— Allez, viens là…
Chef l’avait empoignée par la taille et assise sur ses genoux.
— Mets tes bras autour de mon cou et laisse-toi aller… comme si tu étais mon bébé. Tu sais combien j’aurais aimé avoir un petit, un petit à moi.
— Oui, renifla Josiane en se serrant contre ses bons gros bras.
— Tu sais qu’elle n’a jamais voulu m’en donner un.
— Tant mieux, finalement…, déglutit Josiane en se mouchant.
— C’est pour ça que tu es tout pour moi… Ma femme et mon bébé.
— Ta maîtresse et ton bébé ! Parce que ta femme est dans ton bureau et t’attend.
— Ma femme !
Chef bondit comme si on lui avait piqué le derrière avec un clou rouillé.
— T’es sûre ?
— On a eu quelques mots ensemble…
Il se frotta le crâne d’un air embarrassé.
— Vous vous êtes disputées ?
— Elle m’a cherchée, elle m’a trouvée !
— Oh là là ! Et moi qui ai besoin de sa signature ! J’ai réussi à refiler aux Anglais ma succursale pourrie, tu sais, celle de Murepain, celle dont je voulais me débarrasser… Il va falloir que je l’amadoue ! Choupette, tu pouvais pas attendre un autre jour pour lui chercher des noises ! Comment je vais faire maintenant ?
— Elle va te réclamer mon scalp…
— À ce point-là ?
Il avait l’air inquiet. Il se mit à arpenter la pièce, tournant en rond, faisant des gestes désordonnés, écrasant la paume de la main sur le bureau, pivotant, parlant tout seul, puis agitant les bras et se laissant retomber sur une chaise.
— Elle te fait si peur ?
Il eut un pauvre sourire de soldat vaincu, les mains en l’air, la culotte sur les genoux.
— Je ferais peut-être mieux d’aller la voir…
— Oui, va voir ce qu’elle fricote toute seule dans ton bureau…
Chef prit un air contrit et s’éloigna, écartant les bras, se battant les flancs comme s’il s’excusait de cette retraite honteuse. Puis courbé, défait, il se retourna et, d’une petite voix pas téméraire du tout, demanda :
— Tu m’en veux, Choupette ?
— Allez, va…
Elle connaissait le courage des hommes. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il la défende. Elle l’avait vu si souvent ressortir tremblant d’une entrevue avec le Cure-dents. Elle n’attendait rien de lui. De la douceur peut-être, de la tendresse quand ils étaient au lit. Elle lui donnait du plaisir à ce brave gros qui en était si privé et ça la remplissait de joie, car en amour, donner c’est aussi bon que de recevoir. Quelle sensation délicieuse de grimper sur lui et de le sentir se pâmer entre ses cuisses. De voir ses yeux se tourner, sa bouche se tordre. Ça lui mettait de l’émotion au ventre, un sentiment de puissance… presque maternelle. Et puis, il en était tant passé entre ses cuisses ! Un de plus, un de moins ! Celui-là était gentil. Elle y avait pris goût à ce pouvoir-là, à cet échange d’amour entre son gros poupon et elle. Peut-être qu’elle aurait mieux fait de s’écraser, après tout… Josiane n’avait jamais fait confiance aux hommes. Aux femmes non plus d’ailleurs. Tout juste si elle se faisait confiance à elle ! Parfois, elle était déroutée par ses propres réactions.
Elle se leva, s’étira et décida d’aller prendre un café pour se remettre les idées en place. Elle jeta un dernier regard soupçonneux sur le bureau de Chef. Que se passait-il entre sa femme et lui ? Allait-il céder au chantage et la sacrifier sur l’autel des biffetons ? Le roi Biffeton. C’est comme ça que sa mère appelait l’argent. L’adoration du roi Biffeton. Y a que nous, les petits et les humbles qui connaissons cette prosternation devant l’argent ! On ne l’empoche pas comme un dû ou une rapine, on le sublime, on l’idolâtre. On se précipite sur le moindre centime qui tombe et ricoche à terre. On le ramasse, on le frotte jusqu’à ce qu’il brille, on le respire. On jette un regard de chien battu sur le riche qui l’a laissé tomber et n’a pas pris la peine de se baisser pour le ramasser. Et moi avec mes allures de fille affranchie, moi qui me suis fait exploiter toute ma vie par le roi Biffeton, moi qui lui dois la perte de ma virginité, les premiers coups de poing sur la nuque, les premiers coups de pied dans le ventre, moi qu’il a humiliée, brutalisée, dès que je vois un riche je ne peux m’empêcher de le regarder comme un être supérieur, je lève les yeux sur lui comme si c’était le Messie, je suis prête à lui balancer l’encens et la myrrhe !
Furieuse contre elle-même, elle défroissa sa robe et alla mettre une pièce dans la machine à café. Le gobelet tomba sous le jet brûlant et elle attendit que la machine ait fini de cracher sa bile noire. Elle enserra le gobelet de ses deux mains et apprécia la chaleur qu’il dégageait.
— Tu fais quoi ce soir ? Tu vois le Vieux ?
C’était Bruno Chaval qui venait faire une pause devant la machine à café. Il avait sorti une cigarette qu’il tapotait sur le paquet avant de l’allumer. Il fumait des maïs jaunes, il avait vu ça dans des vieux films.
— Ah ! Ne l’appelle pas comme ça.
— T’as un retour d’amour, ma poule ?
— Je ne supporte pas que tu l’appelles le Vieux, c’est simple.
— Parce que tu l’aimes, finalement, ton gros papi ?
— Eh bien oui…
— Ah ! mais tu m’avais jamais dit ça…
— La conversation n’a jamais été une priorité entre nous.
— J’ai compris : t’es de mauvais poil, j’la boucle.
Elle haussa les épaules et frotta sa joue contre le gobelet chaud.
Ils restèrent un moment silencieux, sans se regarder, buvant leur café à petites gorgées. Chaval se rapprocha, colla sa hanche contre la hanche de Josiane, donna un coup de reins, l’air de rien, pour vérifier si elle était vraiment fâchée. Puis, comme elle ne bougeait pas, comme elle ne le repoussait pas, il plongea son nez dans son cou et soupira :
— Humm ! Tu sens le bon savon ! J’ai envie de t’allonger et de te respirer en prenant tout mon temps.
Elle se dégagea en poussant un soupir. Comme s’il prenait son temps avec elle ! Comme s’il la caressait ! Il se laissait aimer, oui ! C’est lui qui s’allongeait et elle qui devait faire tout le boulot jusqu’à ce qu’il geigne et s’agite ! À peine s’il la remerciait ou la câlinait ensuite.
Cynique et charmant, cambrant sa taille fine, allumant sa cigarette, rejetant une mèche de cheveux bruns qui le gênait, il ne la lâchait pas des yeux et la regardait avec la satisfaction d’un propriétaire content de son acquisition. Il savait la faire plier, l’enjôler. Depuis qu’il se l’était mise dans la poche – ou plutôt dans son lit –, il était devenu vaniteux. Comme si c’était un exploit ! Il s’appropriait la gloire de sa conquête et se poussait du col. Il avait accès au patron grâce à elle et le pouvoir était à portée de main. Il n’était plus un vulgaire employé, il allait devenir un associé ! Les hommes, c’est comme ça, ça ne sait pas accepter le succès ou la gloire sans s’ébouriffer les plumes et se pavaner. Et depuis que Josiane lui avait promis qu’elle parlerait au Vieux et qu’il aurait de la promotion, il piaffait d’impatience. Il la cherchait partout, dans les couloirs, les recoins, les ascenseurs, pour qu’elle le rassure. Alors il a signé ? Il a signé ? Elle le repoussait mais il revenait toujours. Qu’est-ce que tu crois ? C’est usant pour mes nerfs, ce suspense ! Je voudrais t’y voir, toi ! gémissait-il.
Cette fois encore il aurait voulu demander : « Et alors ? Il t’a dit quelque chose ? » Mais il voyait bien que ce n’était pas le moment. Il attendit.
Josiane ne restait pas fâchée longtemps. Elle était plutôt bonne fille avec les hommes. Comment ça se fait que je ne leur en veuille pas plus ? se demandait-elle. Comment ça se fait que j’aime toujours faire l’amour ? Même les gros, les moches, les violents qui m’ont forcée, je ne leur en veux pas. On ne peut pas dire qu’ils m’ont donné du plaisir mais j’y retourne toujours. Et s’ils enrobent leur sale vice de douceur et de tendresse, je galope. Il suffit qu’on me parle doucement, qu’on me considère comme un être humain avec une âme, un cerveau, un cœur, qu’on m’accorde une place dans la société et je redeviens une enfant. Toutes mes colères, mes rancunes, mes vengeances sont balayées, je suis prête à me sacrifier pour qu’ils continuent à me parler avec respect et considération. Qu’ils me disent des mots gentils. Qu’ils me demandent mon avis. Suis-je bête !
— Allez, ma petite chérie, on fait la paix ? chuchota Chaval en posant sa main sur la hanche de Josiane et en la faisant pivoter contre lui.
— Arrête, on va nous voir.
— Mais non ! On dira qu’on est bons camarades et qu’on rigolait.
— Mais non, j’te dis. Il est dans le bureau avec le Cure-dents. S’il sort et qu’il nous voit, je suis cuite.
Si ça se trouve, je suis déjà cuite ! Si ça se trouve, il m’a déjà sacrifiée sur l’autel de l’entreprise ! Depuis le temps qu’il veut fourguer l’usine de Murepain, il est prêt à tout pour qu’elle signe. Il va lui promettre ma tête à la rombière. Je ne pèse pas lourd face à ce contrat. Et alors tout se débinera. Chef, Chaval, le dieu Biffeton ! Ils se feront tous la malle et je me retrouverai cul nu sur la paille, comme d’habitude. À cette pensée, le courage l’abandonna et elle se sentit devenir toute molle. Elle se laissa aller contre Chaval et perdit courage.
— Tu m’aimes un peu quand même ? demanda-t-elle d’une voix qui mendiait la tendresse.
— Si je t’aime, ma beauté ? Mais tu en doutes, ma parole ! T’es folle. Attends un peu et tu vas voir comme je vais te le prouver.
Il glissa une main sous ses fesses et les empoigna.
— Non mais… si ça se fait pas, par hasard ou déveine ? Tu me garderas ?
— Comment ça ? Il t’a dit quelque chose contre moi ? Dis, dis-moi…
— Non mais c’est que j’ai peur d’un coup…
Elle sentait le dieu Biffeton brandir un grand couteau prêt à lui trancher le cou. Elle était toute frémissante, et un grand vide se creusa en elle. Elle ferma les yeux et se plaqua contre lui. Il recula un peu mais, voyant qu’elle était devenue toute blanche, il la soutint et la prit par la taille. Elle se laissa aller en murmurant « juste quelques mots, dis-moi quelques mots doux, c’est que j’ai si peur, tu comprends, j’ai si peur… ». Il commençait à s’énerver. Dieu, que c’est compliqué les femmes ! pensa-t-il y a à peine une minute, elle m’envoyait valser, et la minute d’après elle me demande de la rassurer. Embarrassé, il la tenait contre lui, la portait presque car il sentait bien qu’elle n’avait plus de forces et qu’elle s’abandonnait. Si faible, si flageolante. Il lui caressait les cheveux d’une main distraite. Il n’osait pas demander si le Vieux avait signé sa promotion, mais ça le titillait drôlement, alors il la tenait comme on tient un colis encombrant dont on ne peut se débarrasser. Sans savoir très bien quoi en faire : l’adosser contre la machine à café ? l’asseoir ? Il n’y avait pas de chaise… Ah ! maugréa-t-il en silence, voilà où ça me mène de remettre mon sort entre les mains d’une gonzesse. Il n’avait qu’une seule envie, c’était s’arracher aux bras de cette femme. Baiser, oui, mais pas de papouilles après. Pas de serments d’amour, de baisers lacrymaux. Dès qu’on s’approche trop près, on recueille tous les miasmes de l’affection.
— Allez, Josy, reprends-toi ! Pour le coup, oui, on va nous voir. Allez, tu vas tout foutre en l’air !
Elle se déprit, s’écarta en titubant, les yeux rougis de larmes. S’essuya le nez, demanda pardon… Mais c’était trop tard.
Henriette et Marcel Grobz attendaient devant l’ascenseur et, muets, les dévisageaient. Henriette, la bouche pincée, la face crispée sous son grand chapeau. Marcel, mou, avachi, les joues tremblant d’un chagrin que ne démentait pas le reste de sa physionomie.
Henriette Grobz, la première, détourna la tête. Puis elle attrapa Marcel par la veste et l’entraîna dans l’ascenseur. Une fois que les portes furent refermées, elle laissa libre cours à sa joie rageuse :
— Tu vois, je t’avais bien dit que cette fille était une traînée ! Quand je pense à la manière dont elle m’a parlé. Et tu prenais sa défense, en plus. Ce que tu peux être naïf, mon pauvre Marcel…
Marcel Grobz, les yeux fixés sur la moquette de l’ascenseur, comptant les trous faits par les brûlures de cigarette, luttait pour retenir les larmes qui lui nouaient la gorge.
La lettre portait un timbre bariolé, estampillé d’une bonne semaine. Elle était adressée à Hortense et Zoé Cortès. Jo reconnut l’écriture d’Antoine, mais se retint de l’ouvrir. Elle la posa sur la table de la cuisine au milieu des papiers et des livres, tourna et tourna autour, la porta à hauteur d’yeux, tenta d’apercevoir des photos, un chèque… En vain. Elle dut attendre que les filles rentrent de l’école.
C’est Hortense qui l’aperçut la première et s’en empara. Zoé se mit à faire des bonds en criant : « Moi aussi ! Moi aussi, je veux la lettre. » Joséphine les fit asseoir et demanda à Hortense de la lire à haute voix, puis elle installa Zoé sur ses genoux et, la tenant serrée contre elle, se prépara à écouter. Hortense coupa le haut de l’enveloppe avec un couteau, en sortit six feuilles de papier fin, les déplia et les coucha sur la table de la cuisine en les lissant avec tendresse du dos de la main. Puis elle se mit à lire :
Mes belles chéries,
Comme vous l’avez sûrement compris en voyant le timbre sur l’enveloppe, je suis au Kenya. Depuis un mois. Je voulais vous faire la surprise et c’est pour ça que je ne vous ai rien dit avant de partir. Mais je compte bien que vous veniez me voir dès que je serai tout à fait installé. On pourrait prévoir cela pour les vacances scolaires. Je verrai ça avec maman.
Le Kenya est (si vous regardez dans un dictionnaire) un État coincé entre l’Éthiopie, la Somalie, l’Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie, sur la côte est de l’Afrique, face aux îles Seychelles, sur l’océan Indien… Ça vous dit quelque chose ? Non ? Vous allez devoir réviser votre géographie. La bande côtière où j’habite, entre Malindi et Mombasa, est la région la plus connue du Kenya. Elle a dépendu du sultan de Zanzibar jusqu’en 1890. Les Arabes, les Portugais puis les Anglais se sont disputé le Kenya qui n’est devenu indépendant qu’en 1963. Mais assez d’histoire pour aujourd’hui ! Je suis sûr que vous vous posez une seule question : que fait papa au Kenya ? Avant de vous répondre, juste une recommandation… Vous êtes assises, mes petites chéries ? Vous êtes bien assises ?
Hortense eut un sourire indulgent et soupira : « Ça, c’est du papa tout craché ! » Jo n’en revenait pas : il était parti au Kenya ! Tout seul ou avec Mylène ? Le triangle rouge, au-dessus du grille-pain, la narguait. Il lui sembla qu’il clignotait.
… Je fais de l’élevage de crocodiles…
Les filles arrondirent la bouche de surprise. Des crocodiles !
Hortense reprit sa lecture en soufflant entre les mots tant elle était déconcertée.
… pour des industriels chinois ! Vous n’êtes pas sans savoir que la Chine est en train de devenir une grande puissance industrielle, qui possède une variété extraordinaire de ressources naturelles et commerciales qui vont de la fabrication d’ordinateurs aux moteurs de voiture en passant par tout ce qui se produit de par le monde, et ne voilà-t-il pas que les Chinois ont décidé d’exploiter les crocodiles comme matière première ! Un certain mister Wei, mon patron, a installé à Kilifi une ferme modèle et espère que, bientôt, cette ferme produira en grande quantité de la viande de crocodile, des œufs de crocodile, des sacs en crocodile, des chaussures en crocodile, des porte-monnaie en crocodile… Vous seriez surprises si je vous révélais tous les plans de mes investisseurs et l’ingéniosité de leurs installations ! Donc ils ont décidé de les « cultiver » massivement dans un parc naturel. Mister Lee, mon adjoint chinois, m’a raconté qu’ils ont rempli d’énormes Boeing 747 de dizaines de milliers de crocodiles venus de Thaïlande. Les fermiers thaïlandais, frappés par la crise asiatique, étaient obligés de s’en débarrasser : le prix du crocodile avait chuté de 75 % ! Ils les ont eus pour rien du tout. Ils étaient soldés !
— Il est rigolo, papa ! remarqua Zoé en suçant son pouce. Mais moi, j’aime pas ça qu’il travaille avec les crocodiles. C’est nul, le crocodile !