— Tu veux dire que tu vas attendre la mort sans broncher ?
Marcel ne répondit pas. Il avait maigri, et sa figure tombait en deux bourses molles le long des mâchoires. Il était devenu un vieillard hébété, livide, sans arrêt au bord des larmes. Ses yeux, aux bords rougis, suintaient.
— Reprends-toi, Marcel, tu fais pitié. Et bientôt tu feras horreur. Un peu de dignité !
Marcel Grobz haussa les épaules en entendant le mot « dignité ». Il jeta un regard humide à René et leva la main comme pour dire : à quoi bon ?
René le regardait, incrédule. Ce ne pouvait pas être le même homme qui lui avait appris l’art de la guerre dans les affaires. Il appelait ça ses cours du soir. René le soupçonnait de déclamer haut et fort pour se convaincre et se donner du cœur à l’ouvrage. « Plus froidement tu calcules, plus loin tu vas. Pas de sentiment, mon vieux. Faut occire à froid ! Et pour asseoir définitivement ton autorité, tu frappes un grand coup avant de commencer, tu sacques un gêneur, tu liquides un ennemi, et tu seras craint le reste de ta vie ! » Ou encore : « Il y a trois moyens de réussir : la force, le génie ou la corruption. La corruption, c’est pas mon truc, le génie, j’en ai pas alors… il ne me reste plus que la force ! Sais-tu ce que disait Balzac ? “Il faut entrer dans cette masse d’hommes comme un boulet de canon ou s’y glisser comme une peste.” C’est beau, ça, non ? »
— Et comment tu sais ça, toi qui n’es jamais allé à l’école ?
— Henriette, mon vieux, Henriette ! Elle me fait des fiches pour que j’aie l’air moins con dans les dîners. J’apprends par cœur et je répète.
Un caniche savant, avait pensé René. Il s’était tu. Marcel était fier à l’époque. D’accrocher Henriette à son bras et d’apprendre par cœur des citations pour faire effet dans les dîners. C’était le bon vieux temps. Il avait tout : la réussite, l’argent et la femme. Cherchez l’erreur, il disait à René en lui tapant dans le dos. J’ai tout, mon vieux ! J’ai tout ! Et bientôt, qui je ferai sauter sur mes genoux ? Marcel Junior en personne. Il dessinait, dans l’air une bonne bouille de bébé, une bavette, un hochet et souriait aux anges. Marcel Junior ! Un héritier. Un petit mâle à installer aux commandes. On l’attendait encore, celui-là !
Parfois René surprenait un regard de Marcel sur ses enfants. Il leur faisait bonjour de la main et c’était comme du plomb qu’il soulevait, un adieu qu’il faisait à un rêve.
René chassa la cendre de cigarette qui tombait sur sa salopette et pensa que tout vainqueur cachait un vaincu. Une vie se résume autant par ce qu’elle a apporté que par ce qu’elle a manqué en route. Marcel avait empoché l’argent et la réussite, mais avait perdu l’amour et l’enfant. Lui, René, il avait Ginette et les trois mômes, mais pas plus d’économies que de beurre en branche.
— Vas-y, accouche… Qu’est-ce qui se passe ? T’as intérêt à ce que ce soit croustillant pour justifier ta gueule depuis un mois.
Marcel hésita, leva une lourde paupière sur son copain puis se mit à table. Il raconta tout : Chaval et Josiane près de la machine à café, la réaction d’Henriette qui, depuis, exigeait le départ de Josiane et lui qui perdait le goût de vivre, de faire des affaires.
— Même pour mettre mes deux jambes dans le pantalon, le matin, j’hésite. J’ai envie de rester sur le dos à compter les fleurs des rideaux. J’ai plus envie, mon vieux. C’est bien simple : de les voir tous les deux collés l’un contre l’autre, ça m’a renvoyé mon extrait de naissance en pleine gueule ! Tant que je la tenais dans mes bras, je me racontais des histoires, je me disais que j’étais balèze, que j’allais repousser les frontières du monde, construire une nouvelle muraille de Chine, damer le pion à un milliard de petits Chinois ! C’est pas dur : je sentais mes cheveux repousser. Il a suffi d’une image, cette image-là, ma Choupette dans les bras d’un autre, plus jeune, plus mince, plus vigoureux, pour que je redevienne chauve et m’engouffre dans ma carte vermeille ! D’un seul coup d’un seul ! J’ai tombé les bretelles, j’ai tout lâché…
Il balaya la surface du bureau, envoyant par terre dossiers et téléphones.
— À quoi ça sert tout ça, tu peux me le dire, toi ? Du vent, du bluff, du camouflage !
Et comme René restait silencieux, il enchaîna :
— Des années à travailler pour rien. Peau de balle ! Toi, au moins, t’as tes enfants, Ginette, une maison où on t’attend le soir… Moi, j’ai mes bilans, mes clients, mes conteneurs à trois balles. Je dors sur un divan, je mange en bout de table, je pète et je rote en cachette. Je porte des pantalons trop serrés. Tu veux que je te dise ? On me met pas à la porte parce que je peux encore servir mais sinon…
Il fit le geste d’une boulette qu’on fait gicler du bout des doigts et s’affaissa de tout son poids sur son fauteuil.
René resta un moment silencieux puis tout doucement, comme on parle à un enfant en colère, un enfant qui se raidit et ne veut pas vous écouter, il commença :
— Ce que je vois, c’est que ta Choupette, elle va pas mieux que toi. Vous êtes comme deux otaries échouées sur une banquise déserte et qui se battent froid. Son Chaval, c’était rien du tout ! Un coup de chaud sur la croupe, une envie de précipiter le printemps, un baba au rhum qui te fait de l’œil et que tu te tapes derrière le comptoir. Ne me dis pas que ça t’est jamais arrivé ?
— Moi, c’est pas pareil, protesta Marcel en se redressant et en tapant de toutes ses forces sur la table.
— Parce que toi, t’es un homme ? Il est vieux, l’argument ! Il sent son petit Napoléon ! Elles ont changé les bonnes femmes, figure-toi. Elles sont comme nous, maintenant, et quand elles ont un petit Chaval bien gominé qui leur emboîte la croupe, elles se prennent un petit acompte mais ça veut rien dire du tout. C’est de la roupie de sansonnet. Elle t’a à la bonne, la Josiane ! Y a qu’à voir la gueule qu’elle déroule derrière son burlingue. Tu l’as regardée, au moins ? Non. Tu passes devant elle raide comme une saucisse avec ta fierté en visière. T’as pas vu qu’elle avait perdu du poids, qu’elle flotte dans son jersey et qu’elle a le brushing qui tète les mites ? T’as pas vu que le rose qu’elle se peinturlure, il est tout faux, elle l’achète en pack de six au Monoprix parce que sinon elle rivalise avec le bidet ?
Marcel secouait la tête, obstiné et triste. Et René reprenait, mélangeait la gouaille et le sentiment, le bon sens et la raison, pour remettre sur pied son vieux copain qui menaçait de s’étrangler dans son bas nylon.
Soudain il eut une idée et son œil s’alluma.
— Tu me demandes même pas pourquoi je suis monté te voir alors que j’avais juré de te couper la parole ? Tu es si habitué à ce qu’on te cire les pompes que tu trouves normal que je vienne te relancer à domicile. Ma parole, tu vas finir par me vexer !
Marcel le regarda, se passa la main dans la nuque et, jouant avec un stylo qui avait échappé au raz de marée sur le bureau, il demanda :
— Je te demande pardon… Tu voulais me dire quelque chose ?
René croisa les bras, et prenant tout son temps, annonça à Marcel que sa plus grande frousse risquait bien de devenir réalité : les Chinois avaient recopié ses ordres de travers. Ils avaient mélangé les centimètres et les pieds english !
— Je viens de m’en apercevoir en détaillant les bons de commande de ton usine près de Pékin. Ils ont tout compris de travers et si tu veux empêcher le pire, faut que tu viennes voir tout de suite et que tu leur bigophones.
— Nom de Dieu ! rugit Marcel. Y en a pour des milliards ! Et tu me le disais pas.
Il se leva d’un bond, attrapa sa veste, ses lunettes, et s’engouffra dans l’escalier pour descendre dans le bureau de René.
René le suivit et, en passant devant Josiane, lui ordonna :
— Prends ton Bic et ton bloc… Y a du rififi chez les Chinetoques !
Josiane obtempéra et ils se précipitèrent tous les trois en bas.
Le bureau de René était une petite pièce, presque entièrement vitrée, qui donnait sur l’entrepôt. Au départ, ce devait être un vestiaire, mais René s’y était installé, trouvant que c’était plus pratique pour surveiller l’entrée et la sortie des marchandises. Et depuis, c’était le sanctuaire de René.
C’était la première fois que Josiane et Marcel se retrouvaient nez à nez depuis l’incident de la machine à café. René ouvrit les livres de comptes sur son bureau, puis se frappant le front, il s’écria :
— Putain ! J’ai oublié l’autre… le principal ! Il est resté dans l’entrée. Bougez pas, je vais le chercher.
Il sortit du bureau, tira la clé de sa poche et clic clac les enferma tous les deux. Puis il s’éloigna en se frottant les mains et en faisant claquer les boucles de sa salopette.
À l’intérieur du bureau, Josiane et Marcel attendaient. Josiane posa la main sur le radiateur et l’ôta aussitôt : il était brûlant ! Elle poussa un petit cri de surprise et Marcel demanda :
— Tu as dit quelque chose ?
Elle secoua la tête. Au moins, il l’avait regardée. Enfin il tournait la tête vers elle et ne se détournait pas, le nez pincé.
— Non… C’est le radiateur, il est brûlant…
— Ah…
Le silence retomba entre eux. On n’entendait que le bruit des vans, les cris des ouvriers qui lançaient des indications pour manœuvrer, à droite, à gauche, plus haut, des jurons qui éclataient quand les manœuvres trop brusques menaçaient de tout répandre à terre.
— Qu’est-ce qu’il fout ? grommela Marcel en regardant par la fenêtre.
— Il fout rien. Il fout qu’il voulait nous mettre tous les deux face à face et qu’il a gagné ! C’est du pipeau son histoire de commande foirée.
— Tu crois ça ?
— T’as qu’à essayer de sortir… M’est avis qu’on est enfermés. On est faits comme les Pieds Nickelés !
Marcel posa la main sur la porte du bureau, fit jouer la poignée dans tous les sens, la secoua, la porte resta fermée. Il tempêta et balança un coup de pied.
Josiane sourit.
— C’est que j’ai pas que ça à foutre, moi ! éclata Marcel.
— Moi non plus. Qu’est-ce que tu crois, que c’est le Club Med ici ?
L’air dans le bureau était chaud et fétide. Ça sentait la cigarette refroidie, le chauffage électrique poussé à fond et le pull en laine qui sèche sur une chaise. Josiane plissa le nez et émit un petit reniflement. Elle se pencha sur le bureau et vit collé contre le bas du radiateur un vieux pull jacquard étendu sur le dossier de la chaise. Il a oublié de l’emporter avec lui, il va attraper froid ! Elle se tourna vers la glycine et c’est à ce moment qu’elle aperçut le Cure-dents qui arrivait de son pas militaire.
— Merde, Marcel ! Le Cure-dents ! chuchota-t-elle.
— Planque-toi, fit Marcel, s’il lui vient l’idée de venir par là.
— Et pourquoi je me planquerais ? On ne fait rien de mal.
— Planque-toi, je te dis ! Elle va nous apercevoir en passant.
Il l’attira vers lui et ils tombèrent accroupis tous les deux contre le muret.
— Pourquoi tu trembles devant elle ? demanda Josiane.
Marcel lui mit la main sur la bouche et la coinça contre lui avec son bras.
— T’oublies toujours que c’est elle qui a la signature.
— Parce que tu as été assez con pour la lui filer.
— Arrête de vouloir faire la révolution tout le temps.
— Et toi, arrête de te faire couillonner !
— Oh ! ça va, la donneuse de leçons… Tu faisais moins la maligne l’autre jour près de la machine à café, hein ? Toute molle répandue dans les bras de ce bellâtre qui vendrait sa propre mère pour une dent en or !
— Je prenais un café… Tout simplement.
Marcel manqua s’étouffer. D’une voix assourdie, presque blanche, il protesta :
— Parce que t’étais pas dans les bras de Chaval peut-être ?
— On se frottait un peu, c’est vrai. Mais c’était juste pour te faire bisquer.
— Ben… t’as réussi.
— Oui… J’ai réussi. Et depuis tu me parles plus !
— C’est que tu vois, je m’attendais pas à ça…
— Tu t’attendais à quoi ? À ce que je te tricote des bonnets en laine pour tes vieux jours ?
Marcel haussa les épaules et, tirant sur la manche de sa veste, se mit à cirer le bout de ses chaussures.
— J’en avais marre, Marcel…
— Ah bon ? fit-il, faisant semblant d’être absorbé par la propreté de ses pompes.
— Marre de te voir repartir tous les soirs avec le Cure-dents ! Marre ! Marre ! Tu te dis jamais que ça me rend folle ? Toi installé pépère dans ta double vie, moi ramassant les miettes que tu veux bien me lâcher. Les attrapant du bout des doigts, sans faire de bruit, des fois qu’elle entende. Et ma vie qui défile à toute berzingue sans que je puisse lui mettre la main dessus. Des lustres que ça dure, nous deux ! Et on continue de se voir en cachette ! Et jamais tu m’emmènes comme une officielle, jamais tu me fais parader dans de beaux atours, jamais tu m’exhibitionnes au soleil des îles lointaines ! Non, pour Choupette, c’est le noir complet… Les menus à vingt balles et les fleurs en plastique ! Les parties de cuisses en l’air, Popaul qui s’épanouit et hop ! tu remballes tes petites affaires et tu rentres chez toi ! Oh, bien sûr… quand je klaxonne, quand je brandis la menace de sevrer Popaul, tu me files un bijou. Histoire de me faire patienter… de calmer la tempête dans ma tête. Sinon, que des promesses ! Des promesses à perpète ! Alors ce jour-là, j’ai craqué… Ce jour-là, en plus, elle m’avait agressée. C’était le jour où j’avais perdu ma mère et elle m’a interdit de pleurer au bureau. J’usurpais mon salaire, qu’elle a dit ! Je l’aurais massacrée…
Marcel écoutait, calé contre le muret. Il se laissait envahir par la musique des mots de Josiane et, peu à peu, la tendresse montait en lui. Sa colère retombait comme la voile d’un parachute qui se pose à terre. Consciente qu’il s’attendrissait, Josiane délayait son récit, l’agrandissait, y accrochait des larmes, des soupirs, des ex-voto, du mauve, du marron, du noir et du rose. Tout en chuchotant son drame, elle accompagnait le lent affaissement du corps de Marcel contre le sien. Il se tenait encore, il enfermait ses genoux entre ses mains pour ne pas se laisser choir contre elle, mais il tanguait doucement et se rapprochait.
— Ça a été dur de perdre ma mère, tu sais. C’était pas une sainte, loin de là, tu le savais ! Mais c’était ma mère… Je croyais que je serais forte, que j’encaisserais sans rien dire et puis vlan ! ça m’a fait comme un crochet dans le buffet, j’en ai perdu le souffle…
Elle lui prit la main et la posa entre ses seins, là où ça lui avait fait tellement mal. La main de Marcel devint chaude dans la sienne et retrouva sa place d’antan dans le sillon doux et rassurant.
— Je me suis retrouvée comme à deux ans et demi… Quand tu lèves la tête, confiante, vers l’adulte qui devrait te protéger et que tu te prends une beigne, un aller-retour dont tu ne reviendras plus… On ne s’en remet jamais de ces blessures-là, jamais. On fait la fière, on avance le menton mais on a le cœur qui bat le tambour…
Sa voix était devenue un filet, un chuchotis de confidences douces qui remplissait Marcel Grobz d’une ouate vaporeuse. Choupette, ma Choupette, que c’est bon de t’entendre à nouveau, ma petite fille, ma beauté, mon amazone dorée… parle-moi, parle-moi encore, quand tu gazouilles, que tu tortilles les mots comme le crochet avec la laine, je ressuscite, la vie est aride sans toi, elle ne ruisselle pas, elle ne vaut plus qu’on se lève le matin pour mettre le nez à la fenêtre.
Henriette Grobz était montée dans le bureau de Marcel et, ne trouvant ni Josiane ni son mari, elle était partie à la recherche de René. Elle le vit dans l’entrepôt, en grande discussion avec un ouvrier qui se grattait la tête : il n’y avait plus de place en hauteur pour ranger les palettes. Henriette attendit, un peu à l’écart, qu’on lui prête attention. Sa figure était peinte comme une fresque restaurée et son chapeau planté sur le crâne trônait tel un trophée arraché à l’ennemi. René se retourna et l’aperçut. Un rapide regard vers son bureau le rassura : les deux amants contrariés s’étaient planqués ! Il prit congé de l’ouvrier et demanda à Henriette ce qu’il pouvait faire pour elle.
— Je cherche Marcel.
— Il doit être dans son bureau…
— Il n’y est pas.
Elle répondait d’une voix grave et cassante. René prit l’air étonné et fit mine de réfléchir, tout en la soupesant du regard. La poudre rose sur son visage dessinait des plaques sèches et irritées qui soulignaient les fines rides de la bouche et les bajoues qui s’affaissaient. Sa face vieillotte, d’où sortait un nez d’oiseau de proie, s’articulait autour d’une bouche si mince que le rouge débordait des lèvres pincées. Henriette Grobz tentait d’afficher le sourire contraint de celle qui poireaute et escompte un bon pourboire en échange, puis qui, déçue, voudrait bien cracher sur l’imposteur qui lui a fait espérer une seconde qu’elle aurait son obole. Elle avait fait un effort envers René, pensant qu’il la renseignerait, mais, devant son inefficacité, elle reprit son allure d’adjudant-chef et tourna les talons. Dieu, songea René, quelle femme ! Raide comme un coup de trique ! On peut imaginer en la voyant qu’elle trouve son plaisir ni dans la nourriture ni dans la boisson, ni dans le moindre abandon. Faudrait faire sauter tout ça à la dynamite ! Tout est contrôlé chez elle, tout respire la contrainte, l’intérêt ; le calcul s’allie à la raideur de ses tenues et de ses gestes. Un amidon parfait moulé dans un corset de calculs financiers.
— Je vais l’attendre dans son bureau, siffla-t-elle en s’éloignant.
— C’est ça, répondit René, si je le vois, je lui dirai que vous êtes là.
Pendant ce temps, dans le bureau de René, accroupis dans l’obscurité et chuchotants, Marcel et Josiane poursuivaient leurs retrouvailles.
— Tu m’as trompé avec Chaval ?
— Non, je t’ai pas trompé… Je me suis laissée aller un soir de cafard. C’est tombé sur lui parce qu’il était là… Mais ç’aurait pu être n’importe qui.
— Tu m’aimes un peu tout de même ?
Il s’était rapproché et sa cuisse reposait contre celle de Josiane. Son souffle court était chaud et il respirait par à-coups à force d’être plié en deux.
— Je t’aime tout court, mon gros loup…
Elle soupira et laissa tomber sa tête sur l’épaule de Marcel.
— Oh, tu m’as manqué, tu sais !
— Toi aussi ! T’as pas idée.
Ils étaient là, tous les deux, étonnés, serrés l’un contre l’autre, comme deux écoliers qui ont fait le mur et se cachent pour fumer. Ils chuchotaient dans l’obscurité et la chaleur qui puait la laine mouillée.
Ils restèrent un long moment sans bouger, sans parler. Leurs doigts s’étreignaient, s’épluchaient, se reconnaissaient et c’est toute une tendresse, toute une chaleur que Josiane retrouvait comme un paysage d’enfant. Leurs yeux s’étaient habitués à l’obscurité, ils discernaient dans le noir le contour des objets. Je m’en fiche qu’il soit vieux, qu’il soit gros, qu’il soit moche, c’est mon homme, c’est ma pâte à aimer, ma pâte à rire, ma pâte à pétrir, ma pâte à souffrir, je sais tout de lui, je peux le raconter en fermant les yeux, je peux dire ses mots avant même qu’il les prononce, je peux lire dans sa tête, dans ses petits yeux malins, dans sa grosse bedaine… je le raconterais les yeux fermés, cet homme-là.
Ils restèrent un long moment sans parler. Ils s’étaient tout dit et surtout, surtout ils s’étaient retrouvés. Et puis soudain, Marcel se redressa d’un coup. Josiane lui murmura « fais gaffe ! Elle est peut-être derrière la porte ! ».
— Je m’en fiche ! Lève-toi, Choupette, lève-toi… On est cons de se cacher comme ça. On n’a rien fait de mal, hein, Choupette ?
— Allez, viens ! Rassieds-toi là.
— Non, debout ! J’ai un truc à te demander. Un truc trop sérieux pour que tu restes accroupie.
Josiane se leva, épousseta sa jupe et, en riant, demanda :
— Tu vas me demander ma main ?
— Mieux que ça, Choupette, mieux que ça !
— Je vois pas… Tu sais, à trente-huit berges, il reste plus que ça que j’ai pas fait, me marier ! Personne m’a jamais demandée en mariage. Tu le crois, ça ? Et pourtant, j’en ai rêvé… Je m’endormais en me disant un jour on me demandera et je dirai oui. Pour la bague au doigt et pour ne plus jamais être seule. Pour manger à deux sur une toile cirée en se racontant sa journée, pour se mettre des gouttes dans le nez, pour tirer au sort celui qui aura le quignon de la demi-baguette…
— Tu m’écoutes pas, Choupette… j’ai dit « mieux que ça ».
— Alors là… je donne ma langue au chat.
— Regarde-moi, Choupette. Regarde-moi, là, dans les yeux…
Josiane le regarda. Il avait le sérieux d’un pape bénissant la foule le jour de Pâques.
— Je te regarde… dans les yeux.
— C’est important ce que je vais te dire… Très important !
— Je t’écoute…
— Tu m’aimes, Choupette ?
— Je t’aime, Marcel.
— Si tu m’aimes, si tu m’aimes vraiment, prouve-le-moi : fais-moi un enfant, un petit à moi, à qui je donnerai mon nom. Un petit Grobz…
— Tu peux répéter, Marcel ?
Marcel répéta, répéta et répéta encore. Elle le suivait des yeux comme si les mots défilaient sur un écran. Et qu’elle avait du mal à lire. Il ajouta qu’il attendait ce petit depuis des siècles et des siècles, qu’il savait déjà tout de lui, la forme de ses oreilles, la couleur de ses cheveux, la taille de ses mains, les plis sous le pied, le marbré des fesses, la mignardise des ongles et le petit nez qui se fronce quand il prend sa tétée.
Josiane écoutait les mots mais ne les comprenait pas.
— Je peux me laisser tomber par terre, Marcel ? J’ai les genoux qui dansent la javanaise…
Elle se laissa tomber droit sur le derrière et il vint s’accroupir contre elle, en grimaçant parce qu’il avait mal aux genoux.
— Tu dis quoi, Choupette ? Tu dis quoi ?
— Un petit ? Un petit de nous deux ?
— C’est ça.
— Ce petit… tu le reconnaîtras ? Tu lui donneras des droits ? Ce ne sera pas un petit bâtard honteux ?
— Je l’assiérai à la table de la famille. Il portera mon nom… Marcel Junior Grobz.
— Promis juré ?
— Promis juré sur mes couilles !
Et il tendit la main sur ses testicules.
— Tu vois… tu te moques de moi.
— Non, au contraire ! Comme autrefois. Pour s’engager vraiment, on jurait sur ses couilles. Testicules, testament… c’est Jo qui m’a appris ça.
— La pointue ?
— Non, la ronde. La gentille. C’est plus que sérieux quand on jure sur ses couilles ! Tu parles ! Elles tombent en poussière si je me dédis. Et ça, Choupette, j’y tiens pas.
Josiane commença par glousser de rire puis elle éclata en sanglots.
C’était trop d’émotions pour la journée.
Une main aux griffes rouges et acérées vint se planter dans celle d’Iris qui poussa un cri et envoya, sans se retourner, un coup de coude furieux dans les côtes de l’assaillante qui couina de douleur. Non mais ! fulmina Iris en serrant les dents, faut pas vous gêner ! J’étais là avant. Et ce petit ensemble en soie crème ourlée de ganse marron que vous semblez convoiter, il est pour moi. J’en ai pas vraiment besoin, mais puisque vous semblez y tenir tant, je le prends. Et je prends le même en rose et en vert amande puisque vous insistez !
Elle ne pouvait voir son assaillante : elle lui tournait le dos dans la mêlée furieuse où mille bras, mille jambes jaillissaient, s’emmêlaient, mais elle comptait bien ne pas se laisser faire et poursuivit son repérage, penchée en avant, un bras tendu, l’autre crispé sur son sac pour ne pas qu’on le lui arrache.
Elle s’empara des articles convoités, referma ses doigts fermement sur ses prises et entreprit de se dégager de la meute déchaînée qui tentait d’attraper les articles en solde, au premier étage de la maison Givenchy. Elle s’arc-bouta, poussa, se démena, donna des coups de poing, des coups de hanche, des coups de genou, pour s’extirper de la horde qui la faisait tanguer. La main rouge traînait encore, tentant d’agripper, au hasard des poussées, ce qui se trouvait à sa portée. Iris la vit revenir comme un crabe obstiné. Alors, négligemment, calculant soigneusement son effet, Iris appuya de toutes ses forces avec le fermoir de sa gourmette et lui lacéra la peau. L’odieuse poussa un cri de bête blessée et retira sa main précipitamment.
— Non, mais ça va pas ! Vous êtes complètement timbrée ! vagit la propriétaire de la main rouge en essayant d’identifier l’assaillante.
Iris sourit sans se retourner. Bien fait ! Elle restera marquée longtemps et devra porter des gants, Scarface des beaux salons !
Elle se redressa, se dégagea de la mêlée des croupes anonymes et, brandissant sa prise, elle se précipita vers le rayon des chaussures qui, heureusement, étaient rangées par tailles, sur des étagères, ce qui rendrait la quête moins périlleuse.
Elle attrapa, à la volée, trois paires d’escarpins du soir, une paire de chaussures plates pour la journée, pour trotter à l’aise, et une paire de bottes en crocodile noires, un peu rock and roll mais pas mal, pas mal… bonne qualité de peau, se dit-elle en glissant la main à l’intérieur de la botte. Peut-être devrais-je voir s’il reste un smoking pour aller avec ces bottines ? Elle se tourna et, apercevant la horde rugissante des furies en action, décida que non. Le jeu n’en valait pas la chandelle. Et puis… elle en avait déjà tout un placard ! Des Saint Laurent, en plus ! Cela ne valait quand même pas la peine de se faire étriper. Que ces femmes sont redoutables, lâchées dans la jungle des soldes ! Elles avaient attendu une heure et demie sous la pluie battante, chacune serrant dans sa main le précieux carton qui lui permettait l’accès au saint des saints, une semaine avant Noël, en soldes extrêmement privés. Happy few, quantité limitée, occasions à saisir, prix sacrifiés. Un petit aperçu avant les vrais soldes de janvier. De quoi les mettre en appétit, les faire saliver, passer les fêtes de Noël à cogiter sur les emplettes à effectuer lors de la prochaine corrida.
Ce n’est pas n’importe qui, en plus, avait pensé Iris en les regardant alignées dans la rue. Des femmes d’industriels, de banquiers, d’hommes politiques, des journalistes, des attachées de presse, des mannequins, une actrice ! Chacune tendue dans son attente, dressée sur son carré de macadam afin qu’on ne lui pique pas son rang d’entrée. On aurait dit une procession de communiantes enfiévrées : la voracité brillait dans leurs yeux. L’avidité, la peur de manquer, l’angoisse de passer à côté de l’article qui changerait leur vie ! Iris connaissait la directrice de la boutique et était montée directement à l’étage, sans avoir à attendre, jetant un regard apitoyé à ces pauvres ouailles agglutinées sous la pluie.
Son téléphone sonna mais elle ne répondit pas. Faire les soldes demandait une concentration extrême. Son regard examina au rayon laser les étagères, les portants et les paniers posés à terre. Je crois que j’ai fait le tour, se dit-elle en mangeant l’intérieur de ses joues. Je n’ai plus qu’à picorer quelques babioles pour mes cadeaux de Noël et le tour est joué.
Elle s’empara, en passant, de boucles d’oreilles, de bracelets, de lunettes de soleil, de foulards, d’un peigne en écaille pour les cheveux, d’une pochette en velours noir, d’une poignée de ceintures, de gants – Carmen raffole des gants ! – et se présenta à la caisse, ébouriffée, essoufflée.
— Il vous faudrait un dompteur ici, dit-elle en riant à la vendeuse. Avec un grand fouet ! Et un lâcher de lions de temps en temps pour faire de la place…
La vendeuse eut un sourire poli. Iris jeta sa pêche miraculeuse sur le comptoir et sortit sa carte bleue avec laquelle elle s’éventa en remettant quelques mèches en place.
— Mon Dieu, quelle aventure ! J’ai cru mourir.
— Huit mille quatre cent quarante euros, dit la vendeuse en commençant à plier les articles dans de grands sacs en papier blanc au sigle de Givenchy.
Iris tendit sa carte.
Le téléphone sonna à nouveau ; Iris hésita mais le laissa sonner.
Elle compta le nombre de sacs qu’il lui faudrait porter et se sentit épuisée. Heureusement, elle avait réservé un taxi pour la journée. Il attendait en double file. Elle mettrait les sacs dans le coffre et irait prendre un café à la brasserie de l’Alma pour se remettre de ses émotions.
En tournant la tête, elle aperçut Caroline Vibert qui finissait de payer, Me Caroline Vibert qui travaillait avec Philippe. Comment a-t-elle pu avoir une invitation, celle-là ? se demanda Iris en lui adressant son plus beau sourire.
Elles échangèrent des soupirs de combattantes fourbues et brandirent chacune leurs sacs géants pour se consoler. Puis se firent un signe en langage muet : on va prendre un café ?
Elles se retrouvèrent bientôt chez Francis, à l’abri de la meute en furie.
— Ça devient dangereux, ce genre d’expéditions. La prochaine fois, je prends un garde du corps qui m’ouvre un chemin avec sa Kalachnikov !
— Moi, y en a une qui m’a scarifiée, s’exclama Caroline. Elle m’a enfoncé sa gourmette dans la peau, regarde…
Elle défit son gant et Iris, confuse, aperçut, sur le dos de la main, une large et profonde entaille où séchaient encore quelques gouttes de sang.
— Ces femmes sont folles ! Elles s’immoleraient pour un bout de chiffon ! soupira Iris.
— Ou elles immoleraient les autres, dans mon cas. Tout ça pour quoi en plus ? On en a plein nos armoires ! On ne sait plus qu’en faire.
— Et chaque fois qu’on sort, on pleure parce qu’on n’a rien à se mettre, enchaîna Iris en éclatant de rire.
— Heureusement toutes les femmes ne sont pas comme nous. Tiens, j’ai fait la connaissance de Joséphine, cet été. Faut le savoir que vous êtes sœurs ! Ça ne saute pas aux yeux.
— Ah bon… à la piscine de Courbevoie ? plaisanta Iris en faisant signe au garçon qu’elle prendrait un autre café.
Le garçon s’approcha et Iris se tourna vers lui.
— Tu veux quelque chose ? demanda-t-elle à Caroline Vibert.
— Une orange pressée.
— Ah, c’est une bonne idée. Deux oranges pressées, s’il vous plaît… J’ai besoin de vitamines après une telle expédition. Au fait, qu’est-ce que tu faisais à la piscine de Courbevoie ?
— Rien. Je n’y ai jamais mis les pieds.
— Tu m’as pas dit que tu avais rencontré ma sœur cet été ?
— Si… au bureau. Elle a travaillé pour nous… T’es pas au courant ?
Iris fit semblant de se rappeler et se frappa le front.
— Mais oui, bien sûr. Je suis bête…
— Philippe l’a engagée comme traductrice. Elle se débrouille très bien. Elle a travaillé pour nous tout l’été. Et à la rentrée, je l’ai branchée sur un éditeur qui lui a donné une bio à traduire, la vie d’Audrey Hepburn. Il chante ses louanges partout. Un style élégant. Du travail impeccable. Rendu à l’heure, sans une faute d’orthographe, et tout et tout ! En plus, elle est pas chère. Elle ne demande pas à l’avance combien on la paiera. T’as déjà vu ça, toi ? Elle discute pas, elle prend son chèque et tout juste si elle vous baise pas les pieds en partant. Une petite fourmi humble et silencieuse. Vous avez été élevées ensemble ou elle a grandi dans un couvent ? Je la verrais bien chez les carmélites.
Caroline Vibert éclata de rire. Iris eut une soudaine envie de la moucher.
— C’est vrai que le travail bien fait, la bonté, la modestie, aujourd’hui, ça se fait rare… Elle est comme ça, ma petite sœur.
— Oh, je ne voulais pas en dire du mal !
— Non mais tu en parles comme si c’était une demeurée…
— Je voulais pas te fâcher, je croyais juste être drôle.
Iris se ravisa. Il ne fallait pas qu’elle se fasse une ennemie de Caroline Vibert. Elle venait d’être élevée au rang d’associée. Philippe en parlait avec beaucoup de considération. Quand il avait des doutes sur une affaire, c’est Caroline qu’il allait chercher. Elle me stimule les neurones, disait-il avec un sourire las, elle a une manière de m’écouter, on dirait qu’elle prend des notes, elle hoche la tête, classe les informations en posant deux questions et tout devient clair. Et puis, elle me connaît si bien… Peut-être Caroline Vibert savait-elle quelque chose au sujet de Philippe ? Iris se radoucit et décida d’avancer prudemment ses pions.
— Non, c’est pas grave… T’en fais pas ! Je l’aime beaucoup, ma sœur, mais je dois reconnaître que, parfois, elle me paraît complètement désuète. Elle travaille au CNRS, tu sais, et ce n’est pas du tout le même monde.
— Vous vous voyez souvent ?
— Lors des réunions de famille. On va passer Noël ensemble au chalet, cette année, par exemple.
— Ça fera du bien à ton mari. Je le trouve tendu, en ce moment. Il y a des heures où il est complètement absent. L’autre jour, je suis entrée dans son bureau après avoir frappé plusieurs fois, il n’avait pas entendu, il regardait les arbres par la fenêtre et…
— Il a trop de travail.
— Une bonne semaine à Megève et il sera en pleine forme. Interdis-lui de travailler. Confisque l’ordinateur et le portable.
— Impossible, soupira Iris, il dort avec. Et même dessus !
— C’est juste de la fatigue, parce que, sur les dossiers, il est toujours aussi vif. C’est un animal à sang froid. Très dur de savoir ce qu’il pense vraiment mais, en même temps, il est fidèle et droit. Et ça, on ne peut pas le dire de tout le monde dans ce bureau.
— Y a de nouveaux rapaces qui sont arrivés ? demanda Iris en attrapant la rondelle d’orange et en la déchiquetant.
— Un petit nouveau qui a les dents qui rayent le plancher… Me Bleuet ! Il porte mal son nom, je t’assure. Toujours collé à Philippe pour se faire bien voir, tout miel, tout doux, mais tu sens que, derrière, il affûte le couteau. Il ne veut traiter que les dossiers importants…
Iris la coupa :
— Et Philippe, il l’aime bien ?
— Il le trouve efficace, cultivé, expert… il aime sa conversation, bref, il le regarde avec les yeux de l’amour : normal, c’est le début, mais je peux te dire que moi, le barracuda, je l’ai repéré et je l’attends avec mon harpon.
Iris sourit et, d’une voix douce, ajouta :
— Marié ?
— Non. Une petite copine qui vient le chercher parfois le soir… À moins que ce ne soit sa sœur. On peut pas dire. Même elle, il la traite de haut ! De toute façon, Philippe ce qu’il veut c’est que ça bosse. Il exige des résultats. Quoique… il s’est humanisé depuis quelque temps. Il est moins dur… L’autre soir, je l’ai surpris en pleine réunion, en train de rêver. On était une dizaine dans le bureau, tous dans les starting-blocks, ça tchatchait ferme, on attendait qu’il tranche et… il était parti ailleurs. Il avait un dossier grand ouvert devant lui, dix personnes suspendues à ses lèvres et il dérivait, l’air grave, douloureux. Il avait quelque chose de blessé dans le regard… C’est la première fois en vingt ans de collaboration que je le surprends comme ça. Ça m’a fait tout drôle, moi qui suis habituée au guerrier implacable.
— Je ne l’ai jamais trouvé implacable, moi.
— Normal… C’est ton mari et il est fou de toi. Il t’adore ! Quand il parle de toi, il a les yeux qui scintillent comme la tour Eiffel. Tu l’épates, je crois !
— Oh, tu exagères !
Est-elle sincère ou essaie-t-elle de noyer le barracuda ? se demanda Iris en scrutant le visage de Caroline, qui sirotait son jus d’orange. Elle ne perçut aucune duplicité chez l’avocate qui se détendait, après l’épreuve épuisante du deux cents mètres-soldes.
— Il m’a dit que tu allais te mettre à écrire…
— Il t’a dit ça ?
— Alors c’est vrai, t’as commencé ?
— Pas vraiment… j’ai une idée, je joue avec.
— En tous les cas, il t’encouragera, c’est évident. Ce n’est pas le genre de mari à être jaloux du succès de sa moitié. Pas comme Me Isambert, sa femme a commis un livre, eh bien, il ne décolère pas, tout juste s’il ne lui a pas fait un procès pour lui interdire de publier sous son nom…
Iris ne répondit pas. Ce qu’elle redoutait était en train d’arriver : tout le monde parlait de son livre, tout le monde pensait à son livre. Sauf elle. Elle n’en avait pas la moindre idée. Et pire : elle s’en sentait incapable ! Elle s’imaginait bien en train d’en parler, de faire comme si, de vaticiner autour de l’écriture, la solitude de l’écrivain, les mots qui vous échappent, le trac avant de commencer, le trou blanc, le trou noir, les personnages qui s’invitent dans le récit, qui vous tirent par la manche… Mais se mettre à la tâche, toute seule, dans son bureau ! Impossible. Elle avait menti, un soir, pour crâner, pour se faire remarquer et son mensonge était en train de se refermer sur elle.
— J’aimerais trouver un mari comme le tien, moi, soupira Caroline qui poursuivait ses pensées sans remarquer le trouble d’Iris. J’aurais dû lui mettre la main dessus avant que tu l’épouses.
— Toujours célibataire ? demanda Iris, se forçant à s’intéresser au sort de Caroline Vibert.
— Plus que jamais ! Ma vie est une fête perpétuelle. Je pars de chez moi à huit heures le matin, je rentre à dix heures le soir, j’avale un potage en sachet et hop ! au lit avec la télé ou un roman qui me prend pas la tête… J’évite les romans policiers pour ne pas avoir à attendre deux heures du matin pour connaître le nom de l’assassin. C’est dire ce que ma vie est passionnante ! Pas de mari, pas d’enfant, pas d’amant, pas d’animal domestique, une vieille mère qui ne me reconnaît pas quand je l’appelle ! La dernière fois, elle m’a raccroché au nez en prétendant qu’elle n’avait jamais eu d’enfant. J’en ai ri aux larmes…
Elle éclata d’un rire qui n’en était pas un. Un rire pour maquiller sa solitude, la vacuité de sa vie. Nous avons le même âge, songea Iris, mais j’ai un mari et un enfant. Un mari qui reste un mystère et un enfant qui est en train d’en devenir un ! Que faut-il mettre dans sa vie pour qu’elle devienne intéressante ? Dieu ? Un poisson rouge ? Une passion ? Le Moyen Âge, comme Jo… Pourquoi ne m’a-t-elle pas parlé de ces traductions ? Pourquoi Philippe ne m’a-t-il rien dit ? Ma vie est en train de se dissoudre, rongée par un acide invisible, et j’assiste, impuissante, à cette lente dissolution. La seule énergie qui me reste, je la mets dans les tranchées des soldes, au premier étage de la maison Givenchy. Je suis une poule de luxe avec une cervelle de poule d’usine car des comme moi y en a à la pelle dans le monde des privilégiées.
Caroline avait fini de jouer avec la paille de son jus d’orange.
— Je me demande pourquoi je risque ma vie dans ces soldes vu que je sors jamais ou alors en survêtement, le dimanche matin pour aller acheter ma baguette !
— Tu as tort. Tu devrais t’habiller en Givenchy pour aller acheter ta baguette. Tu risques fort de faire des rencontres le dimanche quand tout le monde flâne dans les boulangeries.
— Tu parles d’un lieu de rencontre ! Des familles qui achètent des croissants, des mamies qui hésitent entre une pâte feuilletée et une pâte sablée pour ne pas briser leur dentier, et des gamins obèses qui se foutent des sucreries plein les poches. Je risque pas de rencontrer Bill Gates ni Brad Pitt. Non, il ne me reste plus qu’Internet… Mais j’ai du mal à m’y résoudre. Mes copines y vont et parfois ça marche… Elles font des rencontres.
Caroline Vibert continuait à parler mais Iris ne l’écoutait plus. Elle la considérait avec un mélange de tendresse et de pitié. Assise en crochet X, les yeux cernés, la bouche amère, Caroline Vibert semblait une pauvre chose usée, flapie, alors que, une demi-heure avant, c’était une harpie, prête à flinguer son prochain pour avoir un petit haut en soie crème de Givenchy. Cherchez l’erreur, songea Iris. Où est la vraie ? Dissimulée dans les branches d’un arbre comme dans ces devinettes que j’adorais résoudre quand j’étais petite. Le méchant loup est caché dans ce dessin et le petit chaperon rouge ne se doute de rien, trouvez-le et sauvez le petit chaperon rouge ! Elle trouvait toujours le grand méchant loup.
— Oh, faut que j’arrête de parler avec toi, soupira Caroline, ça me fout le cafard. Je ne pense jamais à tout ça, d’habitude. Je me demande si je ne vais pas retourner risquer ma vie chez Givenchy. Ça, au moins, ça vous forge un caractère… À condition que la cinglée au cutter ait disparu !
Les deux femmes s’embrassèrent et se séparèrent.
Iris regagna son taxi en sautant par-dessus les flaques. Elle pensa aux bottes de crocodile et se félicita de les avoir achetées.
Bien à l’abri dans la voiture, elle regarda Caroline Vibert se placer dans la queue pour attendre un taxi, place de l’Alma. Il pleuvait, la file d’attente était longue. Elle avait glissé ses achats sous son manteau pour les protéger. Elle ressemblait à un de ces capuchons qu’on pose sur les théières pour garder le thé chaud. Iris pensa à lui proposer de la raccompagner, se pencha par la fenêtre pour la héler, mais son téléphone sonna et elle décrocha.
— Oui, Alexandre chéri, qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu pleures, mon amour… Dis-moi…
Il avait froid, il était mouillé. Il attendait devant l’école depuis une heure qu’elle vienne le chercher pour aller chez le dentiste.
— Qu’est-ce qu’il y a, Zoé ? Parle à maman… Tu sais qu’une maman, ça comprend tout, ça pardonne tout, ça aime ses enfants même s’ils sont des assassins sanguinaires… Tu le sais, ça ?
Zoé, droite dans son pantalon écossais, avait enfoncé son index dans une narine et explorait son nez avec application.
— On ne met pas les doigts dans son nez, mon amour… Même quand on a un gros chagrin.
Zoé le retira avec regret, l’inspecta et l’essuya sur son pantalon.
Joséphine regarda l’horloge de la cuisine. Il était quatre heures et demie. Elle avait rendez-vous dans une demi-heure avec Shirley pour aller chez le coiffeur. Je te paie le perruquier, avait dit Shirley, j’ai touché un gros paquet. Je vais te transformer en bombe sexuelle. Joséphine avait ouvert des yeux de Martienne qu’on menace d’un bigoudi. Tu vas me rendre sexuelle ? Tu vas me teindre en blond platine ? Non, non, une petite coupe et quelques mèches pour ajouter un peu de lumière. Jo appréhendait. Tu me changes pas trop, hein ? Mais non, je te fais belle comme une hirondelle et après on fête Noël tous ensemble avant que tu partes le célébrer chez les riches ! Elle n’avait plus qu’une demi-heure pour faire parler Zoé. Il fallait en profiter : Hortense n’était pas là.
— Je peux faire le bébé ? demanda Zoé en escaladant les genoux de sa mère.
Jo la hissa jusqu’à elle. Les mêmes joues rebondies, les mêmes boucles emmêlées, le même petit ventre rond, le même côté pataud, la même fraîcheur inquiète. Jo se revoyait telle qu’elle était enfant sur les photos de famille. Une petite fille boudinée dans son chandail qui pointe le ventre en avant et regarde l’objectif d’un air méfiant. « Mon amour, ma petite fille que j’aime à la folie, murmura-t-elle en l’installant contre elle. Tu sais que maman est là ? Toujours, toujours ? » Zoé hocha la tête et se blottit contre elle. Elle doit avoir le cafard, songea Jo, Noël approche et Antoine est loin. Elle n’ose pas me le dire. Les filles ne parlaient jamais de leur père. Elles ne lui montraient pas les lettres qu’il envoyait une fois par semaine. Il appelait parfois, le soir. C’était toujours Hortense qui décrochait puis elle tendait l’appareil à Zoé qui balbutiait des oui et des non. Elles avaient fait une séparation bien nette entre leur père et leur mère. Jo entreprit de bercer Zoé en lui chantonnant des mots doux.
— Oh, c’est qu’elle a grandi, mon bébé ! Ce n’est plus du tout un bébé ! C’est une belle jeune fille avec de beaux cheveux, un beau nez, une belle bouche…
À chaque mot elle lui effleurait les cheveux, le nez et la bouche, puis elle reprit sa comptine sur le même ton chantant :
— Une belle jeune fille dont, bientôt, tous les garçons vont être fous d’amour. Tous les garçons du monde entier vont venir poser leur échelle sur la tour du château où habite Zoé Cortès pour recevoir un baiser…
À ces mots, Zoé éclata en sanglots. Joséphine se pencha sur elle et lui murmura dans l’oreille :
— Dis, mon bébé… Dis à maman ce qui te fait tant de peine.
— C’est pas vrai, tu mens, je suis pas une belle jeune fille et y a pas un garçon qui veut poser son échelle sur moi !
Ah ! nous y voilà, se dit Jo. Le premier chagrin d’amour. J’avais dix ans, moi aussi. Je me tartinais les cils de gelée de groseille pour les faire pousser. C’est Iris qu’il a embrassée.
— D’abord, mon amour, on ne dit jamais « tu mens » à sa maman…
Zoé hocha la tête.
— Et puis je ne mens pas comme tu dis, tu es une très jolie jeune fille.
— Non ! Parce que Max Barthillet, il m’a pas mise sur sa liste.
— C’est quoi cette liste ?
— C’est Max Barthillet qui l’a faite. C’est un grand et il sait. Il a fait une liste avec Rémy Potiron et il m’a pas mise dessus ! Il a mis Hortense, mais pas moi.
— Une liste de quoi, mon amour chéri ?
— Une liste de filles vaginalement exploitables et j’y suis pas.
Jo faillit laisser tomber Zoé de ses genoux. C’était la première fois qu’une de ses filles était associée à un vagin. Ses lèvres se mirent à tressauter et elle passa sa langue sur ses dents pour en calmer le tremblement.
— Est-ce que tu sais, au moins, ce que ça veut dire ?
— Ça veut dire que c’est des filles qu’on peut baiser ! Il me l’a dit…
— Parce qu’il t’a expliqué, en plus ?
— Oui, il m’a dit qu’il fallait pas que j’en fasse toute une histoire parce qu’un jour, moi aussi, j’aurais un vagin exploitable… mais que c’était pas pour tout de suite.
Zoé avait attrapé un bout de la manche de son sweat-shirt et le mâchonnait, l’air douloureux.
— D’abord, chérie, commença Joséphine en se demandant comment il fallait répondre à cet affront, un garçon ne classe pas les filles selon la qualité de leur vagin. Un garçon sensible n’utilise pas une fille comme une marchandise.
— Oui mais Max, c’est mon copain…
— Alors il faut que tu lui dises que tu es fière de ne pas être sur sa liste.
— Même si c’est un mensonge ?
— Comment, un mensonge ?
— Ben oui… j’aimerais bien être sur la liste.
— Vraiment ? Eh bien… tu vas lui dire que ce n’est pas délicat de classer les filles comme ça, qu’entre un homme et une femme on ne parle pas de vagin mais de désir…
— C’est quoi, le désir, maman ?
— C’est quand on est amoureux de quelqu’un, qu’on a très envie de l’embrasser mais qu’on attend, on attend et toute cette attente… c’est le désir. C’est quand on ne l’a pas encore embrassé, qu’on en rêve en s’endormant, c’est quand on imagine, qu’on tremble en l’imaginant et c’est si bon, Zoé, tout ce temps-là où on se dit que peut-être, peut-être on va l’embrasser mais on n’est pas sûre…
— Alors on est triste.
— Non. On attend, le cœur se remplit de cette attente… et le jour où il t’embrasse… Alors là, c’est un feu d’artifice dans tout ton cœur, dans toute ta tête, tu as envie de chanter, de danser et tu deviens amoureuse.
— Alors je suis déjà amoureuse ?
— Tu es encore très petite, tu dois attendre…
Jo chercha une image pour montrer à Zoé que Max n’était pas un amoureux pour elle.
— C’est comme, déclara-t-elle, comme si toi, tu parlais à Max de son zizi. Comme si tu lui disais, je veux bien t’embrasser mais il faut que je voie ton zizi d’abord.
— Il m’a déjà proposé de voir son zizi ! Alors il est amoureux, lui aussi ?
Joséphine sentit son cœur battre à toute allure. Rester calme, ne pas montrer son affolement, ne pas s’énerver ni s’emporter contre Max.
— Et… il te l’a montré ?
— Non. Parce que j’ai pas voulu…
— Eh bien, tu vois… C’est toi qui as eu raison ! Toi, la plus petite ! Parce que, sans le savoir, tu voulais pas voir son zizi, tu voulais de la tendresse, de l’attention, tu voulais qu’il reste à côté de toi et que vous attendiez tous les deux avant de faire quoi que ce soit…
— Oui mais, maman, il l’a montré à d’autres filles et depuis, il dit que je le colle, que je suis un bébé.
— Zoé, il faut que tu comprennes quelque chose. Max Barthillet a quatorze ans, presque quinze, il a l’âge d’Hortense, il devrait être ami avec elle. Pas avec toi ! Il faut peut-être que tu te trouves un autre ami…
— C’est lui que je veux, maman !
— Oui, je sais, mais vous n’êtes pas du tout sur la même longueur d’onde. Il faut que tu t’éloignes pour que tu lui redeviennes précieuse. Que tu joues la Princesse Mystère. Ça marche toujours, avec les garçons. Ça prendra un peu de temps mais, un jour, il reviendra vers toi et il apprendra à être délicat. C’est ça ta mission : apprendre à Max à être un vrai amoureux.
Zoé réfléchit un instant, laissa tomber le bord de sa manche et ajouta, désabusée :
— Ça veut dire que je vais être toute seule.
— Ou que tu vas te trouver d’autres amis.
Elle soupira, se redressa et descendit des genoux de sa mère en tirant sur les jambes de son pantalon écossais.
— Tu veux venir avec Shirley et moi chez le coiffeur ? Il te fera de belles boucles comme tu les aimes…
— Non, j’aime pas le coiffeur, il tire les cheveux.
— Bon. Tu m’attends ici et tu travailles. Je peux te faire confiance ?
Zoé prit un air sérieux. Joséphine la regarda dans les yeux et lui sourit.
— Ça va mieux, mon amour ?
Zoé avait repris sa manche de sweat-shirt et la tétait à nouveau.
— Tu sais, maman, depuis que papa est parti, la vie, elle est pas drôle…
— Je sais, mon amour.
— Tu crois qu’il reviendra ?
— Je ne sais pas, Zoé. Je ne sais pas. En attendant, tu vas te faire plein de copains maintenant que tu ne seras plus toujours flanquée de Max. Il y a sûrement des tas de garçons et de filles qui veulent être amis avec toi mais qui pensent que Max prend toute la place.
— La vie, elle est dure pas que pour ça, soupira Zoé. Elle est dure pour tout.
— Allez, la secoua Jo en riant, pense à Noël, pense aux cadeaux que tu vas recevoir, pense à la neige, au ski… C’est pas gai, ça ?
— Moi je préférerais faire de la luge.
— Eh bien, on fera de la luge toutes les deux, d’accord ?
— On peut pas emmener Max Barthillet avec nous ? Il aimerait bien faire du ski et sa maman, elle a pas les sous pour…
— Non, Zoé ! s’écria Joséphine au bord de la crise de nerfs. Puis elle se calma et reprit : On n’emmène pas Max Barthillet à Megève ! On est invités chez Iris, on n’emmène pas des gens dans nos valises.
— Mais c’est Max Barthillet !
Joséphine fut sauvée de l’emportement par deux coups de sonnette rapides. Elle reconnut la main énergique de Shirley et, se baissant pour embrasser Zoé, lui recommanda de réviser son histoire en attendant sa sœur qui n’allait pas tarder à rentrer.
— Vous faites vos devoirs et, ce soir, on fête Noël avec Shirley et Gary.
— Et j’aurai mes cadeaux en avance ?
— Et tu auras tes cadeaux en avance…
Zoé s’éloigna en gambadant vers sa chambre. Joséphine la regarda et se dit qu’elle risquait bientôt d’être dépassée par ses deux filles.
Dépassée par la vie, en général.
Revenir au temps d’Érec et Énide. À l’amour selon Chrétien de Troyes.
L’amour courtois et ses mystères, ses effleurements, ses soupirs, ses douleurs enchantées, ses baisers volés et la haute idée de l’autre dont on arbore le cœur au bout de sa lance. J’étais faite pour vivre à cette époque-là. Ce n’est pas un hasard si je me suis prise de passion pour ce siècle. Princesse Mystère ! J’ai beau jeu de dire ça à ma fille, moi qui en suis incapable.
Elle soupira, prit son sac, ses clés et claqua la porte.
Ce n’est qu’une fois chez le coiffeur, la tête recouverte de papillotes en aluminium, que Joséphine reprit le fil de ses pensées et se confia à Shirley, qui, elle, se faisait faire une décoloration platine sur ses mèches de garçon.
— J’ai une drôle de tête, non ? demanda Jo en s’apercevant dans la glace, le scalp farci de nœuds argentés.
— T’as jamais fait de balayage ?
— Jamais.
— Fais un vœu si c’est la première fois.
Joséphine regarda le clown dans la glace et lui chuchota :
— Je fais le vœu que mes filles ne souffrent pas trop dans la vie.
— C’est Hortense ? Elle a encore frappé ?
— Non, c’est Zoé… chagrin d’amour à cause de Max Barthillet.
— Les chagrins d’amour de nos enfants, c’est ce qu’il y a de pire. On souffre autant qu’eux et on est impuissantes. La première fois que c’est arrivé à Gary, j’ai cru que j’allais mourir. J’aurais étripé la gamine.
Joséphine lui raconta « la liste des vagins exploitables ». Shirley éclata de rire.
— Moi je ne trouve pas ça drôle mais inquiétant !
— Ce n’est plus inquiétant puisqu’elle t’en a parlé : elle l’a évacué, et c’est formidable, elle te fait confiance. She trusts you ! Félicite-toi d’être une mère aimée au lieu de gémir sur les mœurs actuelles. C’est comme ça aujourd’hui et c’est comme ça partout. Dans tous les milieux, dans tous les quartiers… Donc, prends ton mal en patience et fais exactement ce que tu fais : de la présence douce. On a de la chance : on travaille à la maison. On est là pour écouter les moindres bobos et rectifier le tir.
— Tu n’es pas choquée ?
— Je suis choquée par tellement de choses que j’en perds le souffle ! Alors j’ai décidé de devenir positive sinon je deviens folle.
— On marche sur la tête, Shirley, si des gamins de quinze ans classent les filles selon l’accès à leur vagin.
— Calme-toi. Je te parie que le même Max Barthillet deviendra une petite fleur bleue, le jour où il sera vraiment amoureux. En attendant, il joue les caïds et roule des mécaniques ! Tiens Zoé loin de lui un moment, et tu verras, ils redeviendront copains sans problème.
— Je ne veux pas qu’il l’agresse !
— Il ne lui fera rien. Et s’il fait quelque chose, ce sera avec une autre. Je parie n’importe quoi qu’il a fait ça pour impressionner… Hortense ! Ils fantasment tous sur ta petite peste. Mon fils le premier ! Il croit que je ne le vois pas : il la mange des yeux !
— Quand j’étais petite, c’était pareil avec Iris. Tous les garçons en étaient fous.
— On a vu ce que ça a donné.
— Ben… Elle a plutôt réussi, non ?
— Oui. Elle a fait un beau mariage… si tu appelles ça réussir. Mais sans le fric de son mari, elle n’est rien !
— Tu es dure, avec elle.
— Non ! Je suis lucide… Et toi, tu devrais t’entraîner à l’être un peu plus.
L’intonation agressive d’Iris, l’autre jour, à la piscine, revint à la mémoire de Jo. Et l’autre soir, au téléphone… quand Jo avait essayé de lui donner des idées pour son livre… je t’aiderai, Iris, je te trouverai des histoires, des documents, tu n’auras plus qu’à écrire ! Tiens, sais-tu comment on appelait les « impôts » en ce temps-là ? Et comme elle ne répondait pas, Jo avait lâché : « banalités », on appelait ça les « banalités » ! Tu ne trouves pas ça drôle ? Et alors… Alors… Iris, sa sœur, sa sœur bien-aimée, avait répondu… Tu fais chier, Jo, tu fais chier ! Tu es trop… ! Et elle avait raccroché. Trop quoi ? s’était demandé Jo, interloquée. Elle avait décelé une réelle méchanceté dans ce « tu fais chier, Jo ». Elle ne le raconterait pas à Shirley, ce serait lui donner raison. Iris devait être malheureuse pour réagir ainsi. C’est ça, elle est malheureuse…, avait répété Jo en écoutant le combiné qui sonnait occupé, dans le vide.
— Elle est gentille avec les filles.
— Pour ce que ça lui coûte !
— Tu ne l’as jamais aimée, je ne sais pas pourquoi.
— Et ton Hortense… si tu ne la visses pas, elle finira comme sa tante. Ce n’est pas un métier d’être « la femme de… » ! Le jour où Philippe laissera tomber Iris, il ne lui restera que sa petite culotte pour pleurer.
— Il ne la laissera jamais tomber, il est fou amoureux d’elle.
— Qu’est-ce que tu en sais ?
Jo ne répondit pas. Depuis qu’elle travaillait pour Philippe, elle avait appris à le connaître. Quand elle allait dans son cabinet d’avocats, avenue Victor-Hugo, elle jetait un œil dans son bureau, si la porte était entrouverte. L’autre fois, elle l’avait fait rire… il faut appuyer sur une télécommande pour que tu relèves la tête de tes dossiers ? avait-elle demandé dans l’embrasure de la porte. Il lui avait fait signe d’entrer.
— Encore un quart d’heure et je rince, déclara Denise, la coloriste, en écartant les papillotes argentées avec la pointe de son peigne. Ça prend bien, ça va être magnifique ! Et vous, lança-t-elle à Shirley, dans dix minutes, je vous emmène au bac.
Elle s’éloigna en roulant des hanches dans sa blouse rose.
— Dis donc…, interrogea Jo, suivant des yeux la croupe de Denise, elle ne travaillait pas ici, Mylène ?
— Si. Elle m’avait fait les ongles, une fois. Très bien d’ailleurs. T’as des nouvelles d’Antoine ?
— Aucune. Mais les filles en ont…
— C’est le principal. C’est un brave mec, Antoine. Un peu faible, un peu mou. Encore un qui n’a pas fini de grandir.
En entendant le nom d’Antoine, Jo sentit son estomac se contracter. Une masse noire se jeta sur elle et la prit à la gorge : la dette ! Mille cinq cents euros par mois ! Monsieur Faugeron… Le Crédit commercial ! Si elle prenait en compte l’échéance de janvier, il ne lui resterait plus rien des huit mille douze euros. Elle avait dépensé ses derniers sous en achetant un cadeau pour Gary, un cadeau pour Shirley. Elle s’était dit au point où j’en suis, quelques euros de plus, quelques euros de moins… et puis la bouille de Gary quand il ouvrirait le paquet.
Elle se laissa glisser dans le fauteuil, dérangeant l’ordre des papillotes.
— Ça ne va pas ?
— Si, si…
— T’es blanche comme un linceul… Tu veux un journal ?
— Oui… Merci !
Shirley lui passa le Elle. Jo l’ouvrit. Sans arriver à lire. Mille cinq cents euros. Mille cinq cents euros. On vint chercher Shirley pour la conduire au bac de rinçage.
— Dans cinq minutes, c’est à vous, dit la jeune fille.
Joséphine acquiesça et se força à regarder le journal. Elle ne lisait jamais les journaux. Elle regardait les couvertures en devanture des kiosques ou dans le métro, par-dessus l’épaule de ses voisines, déchiffrait la moitié d’un régime, le début d’un horoscope, guettait la photo d’une actrice qu’elle aimait. Parfois elle en ramassait un, oublié sur une banquette et le rapportait à la maison.
Elle ouvrit le journal, le feuilleta et poussa un cri.
— Shirley, Shirley, regarde !
Elle se leva et alla au bac à shampooing en brandissant le journal.
La tête renversée, les yeux fermés, Shirley déclara :
— Tu vois bien que je ne peux pas lire.
— Juste regarde la photo ! Cette pub-là pour une marque de parfum.
Joséphine s’assit sur le fauteuil à côté de Shirley et lui mit le journal sous le nez.
— Oui et alors ? fit Shirley en grimaçant. Vous m’avez mis de la mousse dans l’œil.
Joséphine agita le journal et Shirley se tortilla le cou dans le bac.
— Regarde l’homme sur la photo…
Shirley écarquilla les yeux.
— Pas mal ! Pas mal du tout !
— C’est tout ?
— J’ai dit pas mal… You want me to fall on my knees ?
— C’est le type de la bibliothèque, Shirley ! Le type en duffle-coat ! Il est mannequin. Et la fille blonde sur la photo, c’est celle du passage clouté. Ils faisaient la photo quand on les a vus. Qu’est-ce qu’il est beau ! Mais qu’est-ce qu’il est beau !
— C’est bizarre : sur le passage clouté, il ne m’avait pas marquée…
— Toi, t’aimes pas les hommes.
— Sorry : je les ai trop aimés, c’est pour ça que je les tiens à distance.
— N’empêche : il est beau, il est vivant, il fait des photos de mode.
— Et tu vas tourner de l’œil !
— Non, je vais découper la photo et la glisser dans mon porte-monnaie… Oh, Shirley, c’est un signe !
— Un signe de quoi ?
— Un signe qu’il va revenir dans ma vie.
— Tu crois à ces conneries, toi ?
Jo hocha la tête. Oui et je parle aux étoiles, pensa-t-elle sans oser le dire.
— Allez, madame, suivez-moi, on va rincer, l’interrompit Denise. Vous allez être métamorphosée…
Et les cheveux d’Yseut la blonde aussi dorés et luisants qu’ils fussent ne seront rien en comparaison des miens…, pensa Joséphine en prenant place au bac à shampooing.
La grande aiguille de l’horloge vint se placer sur la demie de cinq heures. Iris se surprit à guetter la porte du café avec anxiété. S’il ne venait pas ? Si, à la dernière minute, il avait décidé que ce n’était pas la peine. Au téléphone, le directeur de l’agence lui avait paru courtois, précis. « Oui, madame, je vous écoute… »
Elle avait expliqué ce qu’elle désirait. Il avait posé quelques questions puis avait ajouté : « Vous connaissez nos tarifs ? Deux cent quarante euros par jour si c’est en semaine, le double le week-end. – Non, le week-end, je n’aurai pas besoin de vous. – Très bien, madame, on pourrait donc fixer un premier rendez-vous, disons, dans une semaine… – Une semaine, vous êtes sûr ? – Absolument, madame… Un rendez-vous dans un quartier, de préférence où vous n’allez jamais, où vous ne risquez pas de rencontrer quelqu’un de votre connaissance. – Les Gobelins », avait proposé Iris. Ça sonnait mystérieux, clandestin, un peu louche même. « Les Gobelins, madame ? Très bien. Disons à dix-sept heures trente au café du même nom, avenue des Gobelins à la hauteur de la rue Pirandello. Vous reconnaîtrez notre homme facilement : il portera un chapeau de pluie Burberry, c’est de saison, il ne se fera pas remarquer. Il vous dira “il fait un froid de gueux” et vous répondrez “je ne vous le fais pas dire”. – Parfait, avait répondu Iris sans se troubler, j’y serai, au revoir, monsieur. » Que c’était simple ! Elle avait hésité si longtemps avant de se décider à appeler et voilà, c’était fait ! Le rendez-vous était pris.
Elle regarda les gens assis autour d’elle. Des étudiants qui lisaient, une ou deux femmes seules qui semblaient attendre, elles aussi. Des hommes au bar qui buvaient, les yeux perdus dans le vide. Elle entendit un bruit de percolateur, des ordres lancés, la voix de Philippe Bouvard qui racontait une blague à la radio, c’était l’heure des « Grosses têtes ». « Vous connaissez l’histoire du mari qui dit à sa femme : Chérie tu me dis jamais quand tu jouis ? et la femme qui répond : Comment le pourrais-je ? t’es jamais là ! » Le garçon derrière le comptoir éclata de rire.
À dix-sept heures trente précises, un homme entra dans le café, portant le fameux chapeau à motif écossais. Un bel homme, jeune, souple, souriant.
Il fit un rapide tour d’horizon et ses yeux se posèrent aussitôt sur Iris qui inclina la tête pour signaler que, oui, c’était bien elle. Il eut l’air surpris et s’approchant, prononça la phrase codée à mi-voix :
— Il fait un froid de gueux…
— Je ne vous le fais pas dire.
Il lui tendit la main et lui fit signe qu’il aimerait bien s’asseoir auprès d’elle si elle avait la gentillesse de débarrasser la chaise voisine de son sac et de son manteau.
— Ce n’est pas très prudent de laisser votre sac offert au tout-venant sur une chaise…
Elle se demanda si c’était aussi une phrase codée car il la prononça sur le même ton que sa remarque d’introduction sur le temps.
— Oh ! Je n’ai rien de précieux à l’intérieur…
— Oui mais le sac, en lui-même, est précieux, fit-il remarquer en posant son regard sur les impressions Vuitton.
Iris fit un geste de la main pour indiquer que ce n’était pas un problème, qu’elle n’y tenait pas spécialement et l’homme eut un petit geste de retrait du menton qui montra sa désapprobation.
— Je ne saurais trop vous engager à être prudente. Se faire dévaliser est toujours une expérience douloureuse, ne tentez pas le diable !
Iris l’écoutait sans l’entendre. Elle toussota pour montrer qu’il était temps de passer aux choses sérieuses et, comme il ne paraissait pas comprendre, regarda de manière appuyée plusieurs fois sa montre.
— Vous êtes impatiente, madame, donc je vais commencer…
Il fit signe au garçon et commanda un Orangina bien frais, sans glaçons.
— Je n’aime pas les glaçons. Très mauvais pour le foie de boire glacé…
Iris se frotta les mains sous la table, son cœur battait la chamade. Je pourrais encore partir, partir tout de suite…
Il se racla la gorge puis se décida à parler :
— Donc, comme vous nous l’aviez demandé, j’ai été chargé de suivre votre mari, monsieur Philippe Dupin. Je l’ai pris en filature le jeudi 11 décembre à huit heures dix du matin devant votre domicile et l’ai suivi, secondé en cela par deux collègues, sans discontinuer jusqu’à hier soir, 20 décembre, vingt-deux heures trente, heure à laquelle il a regagné votre domicile.
— C’est exact, répondit Iris d’une voix blanche.
Le garçon vint déposer l’Orangina devant eux et demanda à ce qu’on le règle, son service prenant fin. Iris paya et fit signe qu’elle n’attendait pas de monnaie.
— Votre mari a une vie très organisée. Il ne semble pas se cacher. La filature fut donc très aisée. J’ai pu identifier la plupart de ses rendez-vous sauf un interlocuteur qui me donne du mal…
— Ah ! fit Iris, sentant son cœur s’emballer.
— Un homme qu’il a vu deux fois, à trois jours d’intervalle, dans un café à l’aéroport de Roissy. Une fois le matin à onze heures trente, l’autre fois l’après-midi à quinze heures. Chaque rencontre a duré une petite heure… Un homme dans les trente ans, portant un attaché-case noir, un homme avec lequel il semble avoir des conversations sérieuses. L’homme lui a montré des photos, des documents écrits, des coupures de journaux. Votre mari hochait la tête, l’a laissé parler un bon moment à chaque rencontre, puis lui a posé de nombreuses questions pendant que l’homme écoutait et prenait des notes…
— Prenait des notes ? répéta Iris.
— Oui. Je me suis dit alors que c’était un rendez-vous d’affaires… Je me suis débrouillé, je ne vous dirai pas comment, pour avoir une photocopie de son agenda, or nulle part il n’y a trace de ces rendez-vous. Il ne l’a pas noté sur son calepin, n’en a pas parlé à sa secrétaire ni à sa plus proche collaboratrice, maître Vibert…
— Comment pouvez-vous savoir tout ça ? demanda Iris, étonnée d’une telle intrusion dans la vie de son mari.
— Cela est mon affaire, madame. Bref, sans vous révéler notre petite cuisine intérieure, je sais que ce ne sont pas des rendez-vous d’affaires…
— Vous avez des photos de l’homme en question ?
— Oui, dit-il en sortant une liasse d’un porte-documents.
Il l’étala sous les yeux d’Iris qui se pencha, le cœur battant. L’homme avait en effet la trentaine, les cheveux châtains, coupés court, des lèvres minces et des lunettes en écaille. Ni beau ni laid. Un homme passe-partout. Elle fit un effort de mémoire mais dut reconnaître qu’elle ne l’avait jamais vu.
— Votre mari lui a donné de l’argent en liquide et ils se sont séparés en se serrant la main. À part ces deux rencontres, votre mari semble avoir une vie organisée uniquement autour de ses affaires. Aucun tête-à-tête, aucun rendez-vous furtif, aucun séjour à l’hôtel… Voulez-vous que je continue la filature ?
— J’aimerais savoir qui est cet homme, dit Iris.
— J’ai suivi l’inconnu après ces deux rendez-vous. Une fois il a pris un avion pour Bâle, une autre fois pour Londres. C’est tout ce que j’ai pu obtenir. Je pourrais en savoir davantage mais il faudrait une filature plus approfondie, plus longue… Pouvoir aller à l’étranger. Cela signifie des frais en plus, forcément…
— Il est venu exprès à Paris… pour voir mon mari, pensa Iris tout haut.
— Oui et là gît le mystère.
— En même temps, nous entrons dans la période de Noël. Mon mari va partir avec nous en vacances quelques jours et…
— Je ne veux pas vous mettre la pression, madame. Une filature est onéreuse. Peut-être pourriez-vous réfléchir et nous rappeler si vous voulez que nous donnions suite.
— Oui, répondit Iris, préoccupée. En effet, ce serait peut-être mieux.
Il y avait cependant une question qu’elle n’osait pas poser et qui lui brûlait les lèvres. Elle hésita. Prit une gorgée d’eau.
— Je voudrais vous demander, commença-t-elle en bredouillant. Je voudrais savoir si… s’ils ont eu des gestes…
— Des gestes physiques, laissant deviner une intimité entre eux ?
— Oui, déglutit Iris, honteuse d’étaler ses doutes devant un parfait inconnu.
— Aucun… mais une complicité certaine. Ils se sont parlé d’une manière qui semblait directe, précise. Chacun semblait savoir exactement ce qu’il attendait de l’autre.
— Mais pourquoi mon mari lui donne-t-il de l’argent ?
— Aucune idée, madame. J’aurais besoin de plus de temps pour le savoir.
Iris leva les yeux sur l’horloge du café. Six heures quinze. Elle n’en saurait pas plus. Un grand découragement l’envahit. Elle était à la fois déçue et soulagée de n’avoir rien appris. Elle sentait un danger s’organiser autour d’elle.
— Je crois que j’ai besoin de réfléchir, murmura-t-elle.
— Parfait, madame. Je reste à votre disposition. Si vous voulez poursuivre, téléphonez à l’agence, ils me remettront sur votre affaire.
Il finit son verre, claqua plusieurs fois la langue comme s’il goûtait un bon vin, eut l’air satisfait et ajouta :
— En attendant de vos nouvelles, je vous souhaite de bonnes fêtes et…
— Merci beaucoup, l’interrompit Iris sans le regarder. Merci beaucoup…
Elle lui tendit la main, distraite, et le vit s’éloigner.
Hier soir, Philippe était revenu dormir avec elle. Il avait simplement dit : « Je crois qu’Alexandre se fait du souci, ce n’est pas bon pour lui qu’il nous voie dormir séparément. »
Le silence peut être le signe d’une grande joie qui ne trouve pas ses mots. C’est parfois aussi une manière de dire son mépris. C’est ce qu’avait ressenti Iris, la veille au soir. Le mépris de Philippe. Pour la première fois de sa vie.
Elle regarda le chapeau écossais tourner au coin de la rue et se dit qu’il fallait à tout prix qu’elle regagne l’estime de son mari.
Il était six heures et demie lorsque Joséphine et Shirley sortirent de chez le coiffeur. Shirley attrapa Jo par le bras et la força à se regarder dans la vitrine d’un magasin Conforama, illuminé d’un grand néon rouge où s’étalaient les lettres de la marque de meubles.
— Tu veux que j’achète un lit ou une armoire ? demanda Jo.
— Je veux que tu voies à quel point tu es jolie !
Joséphine regarda le reflet que lui renvoyait la vitrine et dut reconnaître qu’elle n’était pas mal du tout. La coiffeuse lui avait dégradé les cheveux en un halo lumineux, lui donnant l’air plus jeune. Elle pensa aussitôt à l’homme en duffle-coat et se dit que peut-être, s’il revenait à la bibliothèque, il l’inviterait à prendre un café.
— C’est vrai… tu as eu une bonne idée. Je ne vais jamais chez le coiffeur. C’est de l’argent foutu en l’air…
Elle regretta aussitôt d’avoir prononcé ces mots car le spectre de l’argent venant à manquer la saisit à la gorge et elle frissonna.
— Et moi, tu me trouves comment ? fit Shirley en tournant sur elle-même et en tapotant ses boucles platine.
Elle avait relevé le col de son long manteau et tourbillonnait, les bras en corolle, la tête renversée comme une danseuse gracieuse et fragile.
— Oh ! Je te trouve toujours belle. Belle à damner tous les saints du calendrier, répondit Jo pour chasser le spectre de la faillite de sa tête.
Shirley éclata de rire et entonna un vieux tube de Queen en faisant des bonds dans la rue. « We are the champions, my friend, we are the champions of the world… We are the champions, we are the champions ! » Elle se mit à danser dans les rues désertes, bordées de longs immeubles gris et froids. Elle sautait sur ses longues jambes, rebondissait, se déhanchait, faisait semblant de jouer sur une guitare électrique et chantait sa joie d’avoir embelli Joséphine.
— Désormais, je te paie le coiffeur une fois par mois.
Une rafale de vent glacé vint interrompre son numéro musical. Elle prit le bras de Jo pour se réchauffer. Elles marchèrent un moment sans rien dire. Il faisait nuit et les rares piétons qu’elles croisaient avançaient en aveugles, la tête baissée, pressés de rentrer chez eux.
— C’est pas ce soir que tu vas pouvoir vérifier si tu plais, marmonna Shirley, ils regardent tous leurs pieds.
— Tu crois qu’il va me regarder, l’homme au duffle-coat ? demanda Jo.
— S’il ne te voit pas, c’est qu’il a de la merde dans les yeux.
Elle avait répliqué d’un ton si catégorique que Joséphine se sentit soulevée de bonheur. Se peut-il que je sois devenue jolie ? se demanda-t-elle en cherchant une vitrine pour se contempler.
Elle serra le bras de son amie contre elle. Et puisque, pour la première fois de sa vie, elle se sentait belle, elle s’enhardit.
— Dis, Shirley… je peux te poser une question ? Une question un peu personnelle. Si tu ne veux pas répondre, tu ne réponds pas…
— Vas-y toujours.
— C’est indiscret, je te préviens… je voudrais pas que tu te fâches.
— Oh ! Joséphine, come on…
— Bon, alors, je me lance… Pourquoi t’as pas d’homme dans ta vie ?
À peine eut-elle posé la question que Joséphine le regretta. Shirley retira son bras d’un coup sec et se rembrunit. Elle fit un bond sur le côté et continua d’avancer à grandes enjambées, distançant rapidement Jo.
Joséphine fut obligée de courir pour la rattraper.
— Je suis désolée, Shirley, désolée… j’aurais pas dû, mais comprends-moi, tu es si belle, et de te voir toujours seule… je…
— Ça fait longtemps que je crains que tu me poses la question.
— T’es pas obligée de me répondre, je t’assure.
— Et je te répondrai pas ! D’accord ?
— D’accord.
Une nouvelle rafale de vent les saisit en pleine face et elles se courbèrent d’un même élan, se raccrochant l’une à l’autre.
— C’est sinistre, pesta Shirley. On se croirait au jour du Jugement dernier !
Joséphine se força à rire pour dissiper le malaise entre elles.
— T’as raison. Ils pourraient mettre un peu plus de lampadaires, non ? Il faudrait écrire à la mairie…
Elle disait n’importe quoi pour changer l’humeur de son amie.
— Une autre question, alors… Plus anodine.
Shirley grogna quelque chose que Joséphine ne comprit pas.
— Pourquoi tu te coupes les cheveux si court ?
— Je ne répondrai pas non plus.
— Ah… C’était pas une question indiscrète celle-là.
— Non, mais ça a un rapport direct avec ta première question.
— Oh ! Je suis désolée… J’arrête de parler.
— Si c’est pour en poser d’autres comme ça, il vaut mieux !
Elles continuèrent à marcher en silence. Joséphine se mordait la langue. C’est toujours comme ça quand on se sent bien, on s’enhardit et on dit n’importe quoi. J’aurais mieux fait de me taire !
Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas que Shirley s’était arrêtée et elle buta contre elle.
— Tu veux que je te dise un truc, Jo ? Un seul… I give you a hint…
Jo hocha la tête, reconnaissante à Shirley de ne plus être fâchée.
— Les cheveux blonds et longs, ça porte malheur… Débrouille-toi avec ça.
Et elle reprit sa marche solitaire.
Joséphine la suivit, la laissant marcher quelques mètres devant. Les cheveux longs et blonds, ça porte malheur… Ça avait porté malheur à Shirley ? Elle l’imagina adolescente avec de longs cheveux blonds et tous les garçons du village en train de l’espionner, la suivre, la harceler. Ses longs cheveux blonds flottant au vent telle une bannière qui rameutait les désirs, les appétits. Elle les avait coupés.
C’est alors que, sans qu’elles les aient vus venir, surgirent trois garçons qui se ruèrent sur elles et leur arrachèrent leurs sacs. Jo reçut un violent coup de poing et gémit, portant la main à son nez qui, lui sembla-t-il, saignait. Shirley poussa un chapelet de jurons en anglais et se lança à leur poursuite. Jo assista, médusée, à la raclée que leur infligea Shirley. Seule contre trois. En un éclair de coups de bras, de coups de pied, de coups de poing, elle les terrassa et les envoya à terre en s’acharnant sur eux avec une violence inouïe. Un des trois brandit un couteau et Shirley, de la pointe de sa jambe lancée à toute volée, l’envoya valser.
— Ça vous va ou vous en voulez encore ? les menaça-t-elle en se baissant pour récupérer leurs sacs.
Les trois garçons se tenaient les côtes et se roulaient par terre.
— Tu m’as pété une dent, connasse, lui lança le plus balèze.
— Rien qu’une ? lança Shirley en lui balançant un nouveau coup de pied dans la bouche.
Il poussa un hurlement et se mit en boule pour se protéger. Les deux autres se relevèrent et déguerpirent, prenant leurs jambes à leur cou. Celui qui était resté à terre gémissait. Il se mit à ramper sur les coudes. « Salope, putain de ta race ! » bredouilla-t-il en constatant qu’il crachait du sang. Shirley se baissa, l’agrippa par le col de son blouson et, le forçant à rester à quatre pattes, le dépouilla entièrement. Lui arracha ses vêtements un par un comme on déculotte un enfant. Jusqu’à ce qu’il soit en slip et en chaussettes, accroupi, au milieu de l’esplanade. Elle lui arracha une plaque en métal qu’il avait autour du cou et lui ordonna de la regarder droit dans les yeux.
— Maintenant, petit connard, tu vas m’écouter… Pourquoi tu nous as attaquées ? Parce qu’on est deux femmes seules, hein ?
— Mais m’dame… C’était pas mon idée, c’est mon pote qui…
— Trouillard, lâche, tu devrais avoir honte !
— Rendez-moi ma plaque, m’dame, rendez-la-moi…
— Tu nous aurais rendu nos sacs, toi, hein ? Réponds !
Elle lui frappa la tête contre le sol. Il cria, promit qu’il ne le ferait plus, qu’il toucherait plus à une femme seule. Il se tordait, nu et blanc sur le sol noir.
Shirley, maintenant la pression sur le gars à terre, s’approcha d’une grille d’aération et laissa tomber la plaque en métal. On entendit le bruit sourd de la plaque qui rebondissait au fond du soupirail. Le garçon lâcha une injure et Shirley lui donna un nouveau coup dans la nuque, du tranchant du coude cette fois. Plié en deux de douleur, il choisit de ne plus résister et s’étala sur le sol.
— Tu vois : je viens de te faire à peu près ce que tu nous as fait tout à l’heure. Ta plaque, elle est perdue… Alors casse-toi et médite. T’as compris, trou-du-cul !
Le garçon, le bras toujours levé pour se protéger, se releva en titubant, fit un geste pour ramasser ses vêtements mais Shirley secoua la tête.
— Tu vas repartir comme ça… en slip et en chaussettes. Allez, connard.
Il détala sans protester. Shirley attendit qu’il eût disparu. Elle fit une boule de ses vêtements et les balança dans une benne de chantier. Puis elle se rajusta, remonta son pantalon, remit en place son manteau et poussa un dernier juron en anglais.
Joséphine la fixait, stupéfaite par le déchaînement de violence auquel elle venait d’assister. Elle en avait le souffle coupé. Elle adressa un regard muet à Shirley qui haussa les épaules et laissa tomber :
— Ça aussi ça fait partie du fait que je n’aie pas de fiancé… Deuxième indice !
Elle s’approcha de Jo, observa son nez qui saignait, sortit un Kleenex de sa poche et lui tamponna le visage. Joséphine grimaça de douleur.
— Ça va…, dit Shirley. Il n’est pas cassé. Juste un gros choc ! Il va être de toutes les couleurs, demain. Tu diras que tu t’es pris la porte vitrée du salon en sortant. Pas un mot aux enfants ce soir, d’accord ?
Joséphine hocha la tête. Elle aurait bien demandé à Shirley où elle avait appris à se battre, mais elle n’osait plus poser de questions.
Shirley ouvrit son sac et vérifia qu’il ne manquait rien.
— T’as tout ?
— Oui…
— Allez !
Elle la prit par le bras et la força à avancer. Joséphine avait les genoux qui tremblaient et demanda à s’arrêter pour reprendre ses esprits.
— C’est normal, lâcha Shirley. C’est ta première bagarre. Après, tu t’habitues… Tu te sens capable d’affronter les enfants sans rien dire ?
— Je boirais bien un petit verre d’alcool… J’ai la tête qui tourne !
Dans l’entrée de l’immeuble, elles aperçurent Max Barthillet, assis sur les marches près de l’ascenseur.
— J’ai pas la clé et ma mère n’est pas rentrée…
— Mets-lui un mot, dis-lui que tu l’attends chez moi, décida Shirley sur un ton si autoritaire que le gamin acquiesça. T’as de quoi écrire ?
Il dit oui de la tête en montrant son cartable. Et monta à pied les deux étages pour laisser le mot sur sa porte.
Jo et Shirley prirent l’ascenseur.
— J’ai pas de cadeau pour lui ! dit Jo en regardant son nez dans la glace de l’ascenseur. Mince, je suis défigurée !
— Joséphine, quand diras-tu merde comme tout le monde ! Je vais lui donner un billet dans une enveloppe, c’est ce dont ils ont le plus besoin les Barthillet en ce moment.
Elle tourna le visage de Jo vers elle, inspecta son nez longuement.
— Je vais te mettre un peu de glace dessus… Et souviens-toi : tu t’es pris la porte vitrée du salon de coiffure. Pas de gaffe ! C’est Noël, pas besoin de gâcher la fête et de leur foutre la trouille !
Joséphine alla chercher les filles et les cadeaux qu’elle avait cachés sur la plus haute étagère de l’armoire de sa chambre. Elles s’esclaffèrent devant la maladresse de leur mère et son nez enflé. Quand elles sonnèrent chez Shirley, elles entendirent des chants de Noël anglais et Shirley ouvrit la porte avec un grand sourire. Jo eut du mal à reconnaître la furie qui avait mis trois voyous en déroute.
Hortense et Zoé poussèrent des cris de joie en ouvrant leurs cadeaux. Gary découvrit l’iPod offert par Jo et fit un bond de joie. « Yes, Jo ! rugit-il, maman ne voulait pas que j’en aie un ! T’es vraiment trop… ! Trop top ! » Il se jeta à son cou, lui écrasant le nez. Zoé regardait sans y croire les films de Disney et caressait le lecteur de DVD. Hortense était stupéfaite : sa mère lui avait acheté le dernier modèle de chez Apple, pas un truc au rabais ! Et Max Barthillet contemplait le billet de cent euros que Shirley avait glissé dans une enveloppe avec un petit mot.
— Putain ! remercia-t-il avec un sourire émerveillé. T’es trop bien, Shirley, tu as pensé à moi ! C’est pour ça que maman est pas là… Elle savait que tu faisais une fête et elle m’a rien dit pour me faire la surprise.
Joséphine tourna la tête vers Shirley pour lui faire un signe de connivence. Elle tendit son cadeau à Shirley : une édition originale d’Alice au pays des merveilles, en anglais, qu’elle avait trouvée aux Puces. Et Shirley lui offrit un magnifique col roulé en cachemire noir.
— Pour frimer à Megève !
Jo la serra dans ses bras. Shirley eut un mouvement d’abandon qui la rendit légère et douce. « On fait une sacrée équipe, toutes les deux », murmura Shirley. Jo ne sut que répondre et resserra son étreinte.
Gary s’était emparé de l’ordinateur d’Hortense et lui montrait comment s’en servir. Max et Zoé étaient penchés sur les films de Walt Disney.
— Tu regardes encore des dessins animés ? demanda Jo à Max.
Il leva vers elle le regard ébloui d’un tout petit garçon et Jo fut à nouveau au bord des larmes. Il faut que je fasse attention à ne pas finir en fontaine, se dit-elle. Cette fête qu’elle redoutait à cause de l’absence d’Antoine se déroulait comme elle n’avait pas osé l’imaginer. Shirley avait dressé et orné un sapin. La table était décorée de branches de houx, de flocons de neige en coton hydrophile, d’étoiles en papier doré. De hautes bougies rouges brûlaient dans des bougeoirs en bois, donnant l’apparence d’un rêve à toute la scène.
Ils débouchèrent du champagne, dévorèrent la dinde aux marrons, une bûche au chocolat et au café, selon une recette confidentielle de Shirley, puis, le repas fini, ils repoussèrent la table et dansèrent.
Gary entraîna Hortense dans un slow langoureux et les deux mères les regardèrent danser en sirotant leur champagne.
— Ils sont mignons, dit Jo, un peu éméchée. T’as vu : Hortense ne s’est pas fait prier. Je trouve même qu’elle danse d’un peu trop près !
— Parce qu’elle sait qu’il va l’aider à faire marcher son ordinateur.
Joséphine lui donna un coup de coude dans les côtes et Shirley poussa un petit cri de surprise.
— Touche pas à la femme karaté ou il pourrait t’en cuire !
— Et toi, arrête de voir le mal partout !
Joséphine aurait voulu suspendre le temps, s’emparer de ce moment de bonheur et le mettre en bouteille. Le bonheur, songea-t-elle, est fait de petites choses. On l’attend toujours avec une majuscule, mais il vient à nous sur ses jambes frêles et peut nous passer sous le nez sans qu’on le remarque. Ce soir-là, elle le saisit et ne le lâcha pas. Par la fenêtre, elle aperçut les étoiles dans le ciel et tendit son verre vers elles.
Il fallut rentrer et se coucher.
Ils étaient sur le palier quand madame Barthillet vint chercher Max. Elle avait les yeux rougis et prétendit qu’elle avait pris une poussière dans l’œil en sortant du métro. Max exhiba son billet de cent euros. Madame Barthillet remercia Shirley et Jo d’avoir pris soin de son fils.
Jo eut beaucoup de mal à coucher les filles. Elles faisaient des bonds sur leur lit et hurlaient de joie à l’idée de partir le lendemain pour Megève. Zoé voulut vérifier dix fois de suite que sa valise était bien pleine, qu’elle n’avait rien oublié. Jo réussit enfin à l’attraper, à lui faire enfiler son pyjama et à la coucher. « Je suis paf, maman, complètement paf ! » Elle avait bu trop de champagne.
Dans la salle de bains, Hortense se nettoyait le visage avec un lait démaquillant que lui avait acheté Iris. Elle passait et repassait le coton sur sa peau et inspectait les impuretés ramassées. Hortense se retourna et demanda :
— Maman… Tous ces cadeaux, c’est toi qui les as payés ? Avec ton argent ?
Joséphine hocha la tête.
— Mais alors, maman… on est riches maintenant ?
Joséphine éclata de rire et vint s’asseoir sur le bord de la baignoire.
— J’ai trouvé un nouveau travail : je fais des traductions. Mais chut ! c’est un secret, il ne faut en parler à personne… Sinon ça s’arrête ! Promis ?
Hortense étendit la main et répéta promis.
— J’ai reçu huit mille euros pour la traduction d’une biographie d’Audrey Hepburn, et si ça se trouve, je vais en faire beaucoup d’autres…
— Et on aura plein de sous ?
— Et on aura plein de sous…
— Et je pourrai avoir un portable ? demanda Hortense.
— Peut-être, dit Joséphine, heureuse de voir briller la joie dans les yeux de sa fille.
— Et on déménagera ?
— Ça te pèse tellement d’habiter ici ?
— Oh maman… c’est si plouc ! Comment veux-tu que je me fasse des relations ici ?
— On a des amis. Regarde la soirée formidable qu’on vient de passer. Ça vaut tout l’or du monde !
Hortense fit la moue.
— Moi j’aimerais aller vivre à Paris, dans un beau quartier… Tu sais, avoir des relations, c’est aussi important que les études qu’on fait.
Elle était fraîche, longue et belle dans son petit tee-shirt à bretelles, son pantalon de pyjama rose. Tout dans son visage indiquait le sérieux et la détermination. Jo s’entendit dire :
— Je te promets, chérie, quand j’aurai gagné assez d’argent, on ira habiter Paris.
Hortense lâcha le coton et lança ses bras autour du cou de sa mère.
— Oh, maman, ma petite maman chérie ! J’aime quand tu es comme ça ! Quand tu es forte ! Décidée ! Au fait, je ne t’ai pas dit : c’est très bien ta nouvelle coupe et ton balayage ! Tu es très jolie ! Belle comme un cœur…
— Tu m’aimes un peu alors ? demanda Joséphine, en essayant d’être légère et de ne pas l’implorer.
— Oh, maman je t’aime à la folie quand tu es une gagnante ! Je ne supporte pas quand tu es une petite chose triste, effacée. Ça me fout le cafard… pire encore, ça me fait peur. Je me dis qu’on va se planter…
— Comment ça ?
— Je me dis qu’au premier gros pépin, tu vas flancher et j’ai la trouille.
— Je te fais une promesse, ma chérie douce, on ne se plantera pas. Je vais travailler comme une folle, gagner plein de sous et tu n’auras plus jamais peur !
Joséphine referma ses bras sur le corps chaud et doux de sa fille et se dit que ce moment-là, ce moment d’intimité et d’amour avec Hortense, était son plus beau cadeau de Noël.
Le lendemain matin, sur le quai F de la gare de Lyon, le quai où stationnait le train 6745 en direction de Lyon, Annecy, Sallanches, Zoé avait mal à la tête, Hortense bâillait et Joséphine arborait un nez violet, vert et jaune. Elles attendaient sur le quai, les billets compostés à la main, qu’Iris et Alexandre les rejoignent.
Elles attendaient, les mains vissées à la poignée de leur valise de peur de se faire détrousser, et se faisaient bousculer par des voyageurs pressés. Elles attendaient en surveillant la grande aiguille de l’horloge qui progressait inexorablement vers l’heure du départ.
Dans dix minutes, le train allait partir. Joséphine se dévissait la tête dans tous les sens, espérant attraper au vol l’image de sa sœur flanquée du petit Alexandre, courant vers elles. Ce n’est pas cette image rassurante qui lui sauta aux yeux, mais une autre, qui la figea dans une attitude de chien à l’arrêt.
Elle détourna la tête en priant le ciel que ses filles ne voient pas ce qu’elle venait de voir : Chef sur le même quai qu’elles, embrassant à pleine bouche Josiane, sa secrétaire, puis l’aidant à monter dans le train avec mille recommandations, bruits de baisers, mignardises. Il est ridicule, se dit Joséphine, on dirait qu’il porte le saint sacrement ! Elle fit un dernier aller-retour de la tête pour vérifier qu’elle n’avait pas la berlue et surprit à nouveau son beau-père en train d’escalader le marchepied du train derrière la plantureuse Josiane.
Elle ordonna alors une ruée générale, pressant les filles de gagner au plus vite la voiture 33 qui était en tête de quai.
— On n’attend pas Iris et Alexandre ? demanda Zoé en grognant. J’ai mal à la tête, maman, j’ai bu trop de champagne.
— On les attendra à l’intérieur. Ils ont leurs places, ils nous retrouveront. Allez, on y va, commanda Jo d’une voix ferme.
— Et Philippe, il ne vient pas ? s’enquit Hortense.
— Il nous rejoint demain, il a du travail.
Traînant leurs valises, déchiffrant le numéro des wagons qu’elles dépassaient, elles s’éloignèrent de l’endroit fatal où Chef enlaçait Josiane.
Jo se retourna une dernière fois pour apercevoir au loin Iris et Alexandre qui arrivaient ventre à terre.
Ils s’installèrent à leurs places alors que le train partait. Hortense ôta sa doudoune qu’elle plia soigneusement et la déposa bien à plat sur l’espace réservé aux manteaux. Zoé et Alexandre entreprirent aussitôt de se raconter leur soirée de la veille avec force mimiques, ce qui énerva Iris qui les rabroua sévèrement.
— Ils vont finir idiots, je te jure. Mais qu’est-ce que tu t’es fait ? T’es défigurée ! T’as fait du judo ? T’as passé l’âge, tu sais.
Quand le train eut démarré, elle prit Jo à part et lui dit :
— Viens, on va prendre un café.
— Maintenant, tout de suite ? interrogea Jo qui craignait de tomber sur Josiane et Chef au wagon-restaurant.
— Il faut absolument que je te parle. Et le plus vite possible !
— Mais on peut parler et rester à nos places.
— Non, ordonna Iris entre ses dents. Je ne veux pas que les enfants entendent.
Jo se rappela alors que Chef et sa mère passaient Noël à Paris. Il n’était donc pas monté dans le train. Elle se résigna à suivre Iris. Elle allait manquer le passage qu’elle préférait : quand le train traversait la banlieue parisienne, s’enfonçait telle une flèche d’acier dans un paysage de pavillons et de petites gares et prenait de plus en plus de vitesse. Elle essayait de déchiffrer le nom des arrêts. Au début, elle y parvenait, puis elle sautait une lettre sur deux, la tête lui tournait et elle ne lisait plus rien. Alors elle fermait les yeux et se laissait aller : le voyage pouvait commencer.
Accoudées au bar de la voiture-restaurant, Iris tournait et retournait sa petite cuillère en plastique dans son café.
— Ça va pas ? demanda Jo, surprise de la voir aussi sombre et nerveuse.
— Je suis dans la merde, Jo, dans une de ces merdes !
Jo ne dit rien mais songea qu’elle n’était pas la seule. Moi je serai dans la mouise, dans une quinzaine de jours. À partir du 15 janvier exactement.
— Et y a que toi qui puisses m’en sortir !
— Moi ? articula Joséphine, ahurie.
— Oui… toi. Alors écoute-moi et ne m’interromps pas. C’est suffisamment difficile à expliquer, alors si tu m’interromps…
Joséphine acquiesça de la tête. Iris but une gorgée de café et, posant ses grands yeux bleu-violet sur sa sœur, commença :
— Tu te souviens de ce coup de bluff d’un soir où j’ai prétendu que j’écrivais un livre ?
Joséphine, muette, hocha la tête. Les yeux d’Iris lui faisaient toujours le même effet : elle était hypnotisée. Elle aurait voulu lui demander de détourner légèrement la tête, de ne pas la fixer de cette manière, mais Iris enfonçait son regard profond et presque noir d’intensité dans celui de sa sœur. Ses longs cils ajoutaient une touche de gris ou d’or selon la lumière qu’ils captaient en s’abaissant ou en s’écarquillant.
— Eh bien, je vais écrire !
Joséphine sursauta, étonnée.
— Ben, c’est plutôt une bonne nouvelle.
— Ne me coupe pas, Jo, ne me coupe pas ! Crois-moi, j’ai besoin de toutes mes forces pour te dire ce que j’ai à te dire parce que ce n’est pas facile.
Elle prit une profonde inspiration, recracha l’air avec irritation comme s’il lui avait brûlé les poumons et continua :
— Je vais écrire un roman historique sur le XIIe siècle comme je m’en suis vantée ce soir-là… J’ai téléphoné à l’éditeur, hier. Il est enchanté… Je lui ai filé, pour l’appâter, les quelques anecdotes que tu m’avais gracieusement soufflées, l’histoire de Rollon, de Guillaume le Conquérant, de sa mère lavandière, les « banalités », patin couffin, j’ai fait une sorte de salmigondis de tout ça et il a eu l’air subjugué ! Tu peux me faire ça pour quand ? il a demandé… J’ai dit que je n’en savais rien, mais rien du tout. Alors il m’a promis une grosse avance si je lui filais une vingtaine de pages à lire le plus vite possible. Pour voir comment j’écris et si je tiens la longueur… Parce que, m’a-t-il dit, pour ces sujets-là, il faut de la science et du souffle !
Joséphine écoutait et opinait en silence.
— Le seul problème, Jo, c’est que je n’ai ni science ni souffle. Et c’est là que tu interviens.
— Moi ? dit Jo en posant le doigt sur sa poitrine.
— Oui… toi.
— Je vois pas très bien comment, sans vouloir te vexer…
— Tu interviens parce que, toutes les deux, on passe un contrat secret. Tu te souviens… quand on était petites et qu’on faisait le serment du sang mêlé ?
Joséphine fit oui de la tête. Et après, tu faisais ce que tu voulais de moi. J’étais terrorisée à l’idée de rompre le serment et de mourir sur-le-champ !
— Un contrat dont on ne parle à personne. Tu m’entends ? Personne. Un contrat qui sert nos intérêts à toutes les deux. Toi, tu as besoin d’argent… Ne dis pas non. T’as besoin d’argent… Moi, j’ai besoin de respectabilité et d’une nouvelle image… je ne t’explique pas pourquoi, ça deviendrait trop compliqué et puis je ne suis pas sûre que tu comprendrais. Tu ne pigerais pas l’urgence dans laquelle je suis.
— Je peux essayer si tu m’expliques, proposa timidement Joséphine.
— Non ! Et puis je n’ai pas envie de t’expliquer. Alors ce qu’on va faire, c’est très simple : toi tu écris le livre et tu récoltes l’argent, moi je le signe et je vais le vendre à la télévision, à la radio, dans les journaux… Tu produis la matière première, moi j’assure le service après-vente. Parce que aujourd’hui, un livre, ce n’est pas tout de l’écrire, il faut le vendre ! Se montrer, faire parler de soi, avoir les cheveux propres et brillants, être bien maquillée, avoir une allure, laquelle, je ne sais pas encore, se faire photographier en train de faire son marché, dans sa salle de bains, main dans la main avec son mari ou son ami, sous la tour Eiffel, est-ce que je sais ? Plein de choses qui n’ont rien à voir avec le livre mais qui en assurent le succès… Moi, je suis très bonne pour ça, toi tu es nulle ! Moi, je suis nulle pour écrire, toi tu excelles ! À nous deux, en réunissant le meilleur de chacune, on fait un malheur ! Je te répète : pour moi, ce n’est pas une question d’argent, tout l’argent te reviendra.
— Mais c’est une escroquerie ! protesta Joséphine.
Iris la regarda en sifflant d’exaspération. Ses grands yeux balayèrent Jo d’un coup de cils exaspéré, elle haussa les sourcils puis revint plonger à nouveau dans le regard de sa sœur comme un oiseau de proie.
— J’en étais sûre. Et en quoi c’est une escroquerie puisque tout l’argent te revient ? Je ne garde pas un centime pour moi. Je te donne tout. Tu m’entends, Jo ? Tout ! Je ne t’escroque pas, je te donne le truc dont tu as le plus besoin en ce moment : de l’argent. Et, en échange, je te demande un tout petit mensonge… même pas un mensonge, un secret.
Joséphine fit une moue méfiante.
— Je ne te demande pas de faire ça toute ta vie. Je te demande de faire ça une fois et après on oublie. Après chacune reprend sa place et continue sa petite vie tranquille. Sauf que…
Joséphine l’interrogea du regard.
— Sauf qu’entre-temps tu auras gagné de l’argent, et moi j’aurai résolu mon problème…
— Et c’est quoi, ton problème ?
— Je n’ai pas envie de t’en parler. Tu dois me faire confiance.
— Comme quand on était petites…
— Exactement.
Joséphine regarda le paysage qui défilait et ne répondit pas.
— Jo, je t’en supplie, fais-le pour moi ! Qu’est-ce que tu as à perdre ?
— Je ne pense pas en ces termes-là…
— Oh, arrête ! Ne me dis pas que tu es claire comme de l’eau de fontaine et que tu ne me caches rien ! J’ai appris que tu travaillais pour le bureau de Philippe, en cachette, sans me le dire. Tu trouves ça bien ? Tu fais des cachotteries avec mon mari !
Joséphine rougit et bafouilla :
— Philippe m’avait demandé de ne rien dire et comme j’avais besoin de cet argent…
— Eh bien, moi, c’est pareil : je te demande de ne rien dire et je te donne l’argent dont tu as besoin…
— Je n’étais pas fière de te cacher quelque chose.
— Oui mais tu l’as fait ! Tu l’as fait, Joséphine. Alors tu veux bien le faire pour Philippe et pas pour moi ? Ta propre sœur !
Joséphine commençait à faiblir. Iris le sentit. Elle prit une voix plus douce, presque suppliante, et noya ses yeux, qui ne lâchaient plus sa sœur, d’une tendresse muette.
— Écoute, Jo ! En plus, tu me rends service. Un immense service ! À moi, ta sœur… J’ai toujours été là pour toi, je me suis toujours occupée de toi, je ne t’ai jamais laissée dans le manque ou la misère. Cric et Croc… tu te souviens ? Depuis qu’on est toutes petites… Je suis ta seule famille. Tu n’as plus personne ! Plus de mère puisque tu ne la vois plus et qu’elle est vraiment mal disposée à ton égard, plus de père, plus de mari… Tu n’as plus que moi.
Joséphine frissonna et s’entoura de ses bras. Seule et abandonnée. Elle avait cru, dans l’euphorie du premier chèque, que les propositions allaient s’enchaîner, or elle était bien obligée de constater qu’il n’en était rien. L’homme qui l’avait félicitée pour son excellent travail ne l’avait pas rappelée. Le 15 janvier, il allait bien falloir payer. Le 15 février aussi et le 15 mars, le 15 avril et le 15 mai, le 15 juin et le 15 juillet… Les chiffres lui faisaient tourner la tête. La masse noire du malheur imminent fondit sur elle et un étau se referma sur sa poitrine. Elle eut le souffle coupé.
— En plus, continua Iris qui constatait que le regard de Joséphine s’embuait d’inquiétude, je ne te parle pas de petite somme d’argent ! Je te parle d’au moins, au bas mot, cinquante mille euros !
Joséphine poussa une exclamation de surprise.
— Cinquante mille euros !
— Vingt-cinq mille euros dès que j’aurai rendu les vingt premiers feuillets et un plan de l’histoire…
— Cinquante mille euros ! répéta Joséphine qui n’en croyait pas ses oreilles. Mais il est fou, ton éditeur !
— Non, il n’est pas fou. Il réfléchit. Il compte, il calcule. Un livre coûte huit mille euros à fabriquer ; à partir de quinze mille exemplaires, il se sera remboursé. Frais de fabrication et avance compris. Or il dit, et là il faut bien écouter, Jo… il dit qu’avec mes relations, mon allure, mes grands yeux bleus, mon sens de la repartie, je vais emballer les médias et que le livre surfera sur la vague du succès ! Il a dit ça : mot pour mot.
— Oui mais…, protesta Joséphine de plus en plus faiblement.
— Tu l’écris… Tu connais ton sujet par cœur, tu vas jongler avec les faits historiques, les détails de l’époque, le vocabulaire, les personnages… Tu vas te régaler ! Ça va être un jeu d’enfant pour toi. Et en six mois, écoute-moi bien, Jo, en six mois tu empoches cinquante mille euros ! Et tu n’as plus de souci à te faire ! Tu retournes à tes vieux parchemins, tes poèmes de François Villon, ta langue d’oïl et ta langue d’oc.
— Tu mélanges tout ! la reprit Joséphine.
— Je m’en fous de tout mélanger. Moi, je n’aurai à défendre que ce que toi, tu auras écrit ! On fait ça une fois et on n’en parle plus…
Joséphine sentit un chatouillement de plaisir au creux du plexus. Cinquante mille euros ! De quoi payer… Elle fit un rapide calcul… au moins trente échéances ! Trente mois de répit ! Trente mois où elle pourrait dormir la nuit, raconter des histoires le jour, elle aimait tant raconter des histoires aux filles quand elles étaient petites, elle savait faire apparaître Rollon et Arthur et Henri et Aliénor et Énide ! Les faire tourbillonner dans des bals, des tournois, des batailles, des châteaux, des complots…
— Une seule fois, sûr de sûr ?
— Une seule fois ! Que le grand Cruc me croque.
Quand le train entra en gare de Lyon, Lyon-Perrache, trois minutes d’arrêt, Joséphine soupira oui, mais une fois seulement… hein, Iris, tu me le promets ?
Iris promit. Pour une fois seulement. Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer…