Rue Chasle, Adamsberg se trouva face à un pavillon délabré, haut et étroit, étonnamment épargné en plein cœur de Paris, séparé de la rue par un espace de friches et d’herbes hautes qu’il traversa avec une certaine satisfaction. Un homme vieux, souriant et ironique, lui ouvrit la porte, une belle gueule qui, au contraire de Decambrais, n’avait pas l’air d’en avoir fini avec les plaisirs de la vie. Il tenait une cuiller en bois à la main et il lui indiqua la route à suivre du bout de cette mouvette.
— Installez-vous dans le réfectoire, dit-il.
Adamsberg entra dans une grande pièce percée de trois hautes fenêtres en arc de cercle, meublée d’une longue table en bois sur laquelle un type en cravate s’activait avec un chiffon et de la cire, avec des gestes circulaires et professionnels.
— Lucien Devernois, se présenta le type en posant son chiffon, la main ferme et le verbe haut. Marc est prêt dans une minute.
— Pardonnez le dérangement, dit le vieux, c’est l’heure où Lucien cire la table. On n’y peut rien, c’est la consigne. Adamsberg s’assit sur un des bancs de bois en s’abstenant de tout commentaire, et le vieux prit place d’office en face de lui, avec la mine d’un homme qui va s’offrir un excellent moment.
— Alors Adamsberg, attaqua le vieux d’un ton jubilant, on ne reconnaît plus les anciens ? On ne salue plus ? On ne respecte rien, comme d’habitude ?
Interdit, Adamsberg dévisagea le vieil homme avec intensité, appelant à lui les images enfouies dans sa mémoire. Ça ne devait pas dater d’hier, sûrement pas. Ça allait mettre au moins dix minutes à remonter. Le type au chiffon, Devernois, avait ralenti son mouvement et regardait tour à tour les deux hommes.
— Je vois qu’on n’a pas changé, continua le vieux en souriant franchement. Ça ne vous a pas empêché de grimper, depuis votre tabouret de brigadier-major. Il faut reconnaître que vous vous êtes taillé de sacrées victoires, Adamsberg. L’affaire Carréron, l’affaire de la Somme, la décharge de Valandry, de fameux trophées de chevalier. Sans parler des hauts faits récents, le cas Le Nermord, la tuerie du Mercantour, l’affaire Vinteuil. Félicitations, commissaire. J’ai suivi votre carrière de près, comme vous le voyez.
— Pourquoi ? demanda Adamsberg sur la défensive.
— Parce que je me demandais s’ils vous laisseraient vivre ou mourir. Avec vos airs d’avoir poussé comme un cerfeuil sauvage dans un pré ratissé, trop calme et trop indifférent, vous gêniez tout le monde, Adamsberg. Je veux croire que vous le savez mieux que moi. Vous divaguiez dans l’usine policière comme une boule de billard dans les rayons de la hiérarchie. Incontrôlé et incontrôlable. Oui, je me demandais s’ils vous laisseraient pousser. Vous vous êtes faufilé et c’est tant mieux. Je n’ai pas eu votre chance. Ils m’ont rattrapé et ils m’ont viré.
— Armand Vandoosler, murmura Adamsberg en voyant surgir sous les traits du vieil homme un visage énergique, un commissaire plus jeune de vingt-trois années, caustique, égocentrique et bon vivant.
— Vous y êtes.
— Dans l’Hérault, continua Adamsberg.
— Ouais. La jeune fille disparue. Vous vous étiez bien démerdé sur ce coup, brigadier-major, On avait bloqué le type au port de Nice.
— Et on avait dîné sous les arcades.
— Du poulpe.
— Du poulpe.
— Je me sers un coup de vin, décida Vandoosler en se levant. Ça s’arrose.
— Marc, c’est votre fils ? demanda Adamsberg en acceptant le verre de vin.
— Mon neveu et mon filleul. Il m’héberge dans les étages, parce que c’est un bon gars. Il faut savoir, Adamsberg, que je suis resté aussi chiant que vous êtes resté souple. Plus chiant, même. Et vous, plus souple ?
— Je ne sais pas.
— A l’époque, Il y avait déjà des tas de choses que vous ne saviez pas et cela n’avait pas l’air de vous alarmer. Qu’est-ce que vous venez chercher dans cette demeure, que vous ne savez pas ?
— Un assassin.
— Le rapport avec mon neveu ?
— La peste.
Vandoosler le Vieux hocha la tête. Il attrapa un manche à balai et frappa deux coups au plafond, dans un secteur de plâtre déjà largement creusé par les impacts.
— On est quatre ici, expliqua Vandoosler le Vieux, empilés les uns sur les autres. Un coup pour Saint Matthieu, deux coups pour Saint Marc, trois coups pour Saint Luc, ici présent avec son chiffon, et quatre coups pour moi. Sept coups, dégringolade de tous les évangélistes.
Vandoosler jeta un œil à Adamsberg en remisant le manche à balai.
— Vous ne changez pas, hein ? dit-il. Rien ne vous épate ? Adamsberg sourit sans répondre et Marc fit son entrée dans le réfectoire. Il contourna la table, serra la main du commissaire et jeta un regard contrarié à son oncle.
— Je vois que tu as pris la tête des opérations, dit-il.
— Navré, Marc. On a mangé des poulpes ensemble il y a vingt-trois ans.
— Promiscuité des tranchées, murmura Lucien en pliant son chiffon.
Adamsberg observa le pestologue, Vandoosler le Jeune. Mince, nerveux, les cheveux noirs et raides et quelque chose d’indien dans les traits. Il était vêtu de sombre de la tête aux pieds, hormis une ceinture un peu clinquante, et il portait aux doigts des anneaux d’argent. Adamsberg remarqua à ses pieds de lourdes bottes noires à boucles, à peu près semblables à celles de Camille.
— Si vous souhaitez une conversation privée, dit-il à Adamsberg, je crains qu’il ne faille sortir d’ici.
— Ça ira comme ça, dit Adamsberg.
— Vous avez un problème de peste, commissaire ?
— Un problème avec un connaisseur de peste, plus exactement.
— Celui qui dessine ces 4 ?
— Oui.
— Un rapport avec le meurtre d’hier ? À votre avis ?
— À mon avis oui.
— À cause ?
— De la peau noire. Mais le 4 est censé protéger de la peste et non pas l’apporter.
— Donc ?
— Donc je suppose que votre victime n’était pas protégée.
— C’est exact. Vous croyez au pouvoir de ce chiffre ?
— Non.
Adamsberg croisa le regard de Vandoosler. Il semblait sincère et vaguement vexé.
— Pas plus que je ne crois aux amulettes, aux bagues, aux turquoises, aux émeraudes, aux rubis ni aux centaines de talismans qui ont été inventés pour s’en protéger. Beaucoup plus onéreux qu’un simple 4, évidemment.
— On portait des bagues ?
— Quand on en avait les moyens. Les riches mouraient peu de la peste, protégés sans le savoir par leurs maisons solides épargnées par les rats. C’est le peuple qui y passait. On avait d’autant plus tendance à croire au pouvoir des pierres précieuses : les pauvres ne portaient pas de rubis, et ils mouraient. Le nec plus ultra, était le diamant, la protection par excellence : « Le diamant porté à la main gauche passe pour neutraliser toutes sortes de devenirs. » C’est ainsi qu’en gage d’amour les hommes fortunés prirent l’habitude d’offrir un diamant à leur fiancée, pour les protéger du fléau. C’est resté, mais plus personne ne sait pourquoi, pas plus qu’on ne se souvient de la signification des 4.
— Le tueur s’en souvient. Où l’a-t-il trouvée ?
— Dans les livres, dit Marc Vandloosler avec un mouvement d’impatience. Si vous m’exposiez le problème, commissaire, je pourrais peut-être vous aider.
— Je dois d’abord vous demander où vous étiez lundi soir, vers deux heures du matin.
— C’est l’heure du meurtre ?
— À peu près.
Le médecin légiste l’avait fixée aux alentours d’une heure trente mais Adamsberg préférait laisser de la marge. Vandoosler repoussa ses cheveux raides derrière ses oreilles.
— Pourquoi moi ? demanda-t-il.
— Désolé, Vandoosler. Peu de gens connaissent le sens de ce 4, très peu de gens.
— C’est logique, Marc, intervint Vandoosler le Vieux. C’est le boulot.
Marc eut un geste agacé. Puis il se leva, attrapa le manche à balai et frappa un coup.
— Descente de Saint Matthieu, précisa le Vieux.
Les hommes attendirent en silence, seulement troublé par le fracas que faisait Lucien en lavant la vaisselle, et en se désintéressant de la conversation.
Une minute plus tard, un très grand type blond entra, large comme la porte et seulement vêtu d’un gros pantalon de toile serré à la taille par une ficelle.
— On m’a appelé ? demanda-t-il d’une voix de basse.
— Mathias, dit Marc, qu’est-ce que je foutais lundi soir à deux heures du matin ? C’est important, personne ne souffle.
Mathias se concentra quelques instants, fronçant ses sourcils clairs.
— Tu es rentré tard avec du repassage, vers dix heures. Lucien t’a servi à bouffer et puis il est parti dans sa chambre, avec Élodie.
— Emilie, rectifia Lucien en se retournant. C’est tout de même terrible que vous ne puissiez pas vous foutre son prénom dans le crâne.
— On a fait deux parties de cartes avec le parrain, continua Mathias, il a empoché trois cent vingt balles et puis il est allé dormir. Tu t’es mis au repassage du linge de Mme Boulain, puis de Mme Druyet. À une heure du matin, alors que tu rangeais la planche, tu t’es souvenu que tu devais livrer deux paires de draps pour le lendemain. Je t’ai filé un coup de main et on les a repassés à deux sur la table. J’ai pris le vieux fer. On a terminé de plier à deux heures et demie et on en a fait deux paquets séparés. En montant se coucher, on a croisé le parrain qui descendait pisser.
Mathias releva la tête.
— Il est préhistorien, commenta Lucien depuis son évier. C’est un précis, vous pouvez lui faire confiance.
— Je peux repartir ? demanda Mathias. Parce que j’ai un remontage en cours.
— Oui, dit Marc. Je te remercie.
— Un remontage ? demanda Adamsberg.
— Il recolle des silex paléolithiques à la cave, expliqua Marc Vandoosler.
Adamsberg hocha la tête sans comprendre. Ce qu’il comprenait en revanche, c’est qu’il ne saisirait pas le fonctionnement de cette maison pas plus que celui de ses occupants en quelques questions. Cela exigeait certainement un stage complet, et ce n’était pas son affaire.
— Mathias pourrait mentir, évidemment, dit Marc Vandoosier. Mais si vous voulez, demandez-nous séparément la couleur des draps. Il n’a pas pu décaler les dates. J’ai pris le linge le matin même chez Mme Toussaint, 22 avenue de Choisy, vous pouvez aller contrôler. Je l’ai fait tourner et sécher dans la journée et on l’a repassé le soir. Je l’ai rapporté le lendemain. Deux draps bleu clair avec des coquillages, et deux autres brun rosé à revers gris.
Adamsberg hocha la tête. Un alibi domestique impeccable. Ce type s’y connaissait en lingerie.
— Bien, dit-il. Je vous résume les choses.
Comme Adamsberg parlait lentement, il prit tout de même vingt-cinq minutes pour exposer l’affaire des 4, du Crieur et du meurtre de la veille. Les deux Vandoosler écoutaient, attentifs. Marc hochait souvent la tête, comme s’il confirmait le récit à mesure qu’il se déroulait.
— Un semeur de peste, conclut-il, voilà ce que vous avez sur les bras. En même temps qu’un protecteur. Un type qui s’en croit le maître, donc. Cela s’est vu, mais surtout, on en a inventé par milliers.
— C’est-à-dire ? demanda Adamsberg en ouvrant son carnet.
— A chaque atteinte de peste, expliqua Marc, la terreur était telle qu’on cherchait, hormis Dieu, les comètes et l’infection de l’air qu’on ne pouvait pas châtier, des responsables terrestres à punir. On cherchait les semeurs de peste. On accusait des types de répandre le fléau à l’aide d’onguents, de graisses et de préparations diverses qu’ils étalaient sur les sonnettes, les serrures, les rampes, les façades. Un pauvre gars qui posait imprudemment la main sur une bâtisse risquait mille morts. On a pendu des tas de gens. On les a appelés les semeurs, les graisseurs, les engraisseurs, sans jamais se demander une seule fois dans toute l’histoire de l’homme l’intérêt qu’aurait eu un gars à faire ce genre de boulot. Ici, vous avez un semeur, ça ne fait pas de doute. Mais il ne sème pas à tout vent, hein ? Il en attaque un et il protège les autres. Il est Dieu, et il manipule le fléau de Dieu. En tant que Dieu, il choisit ceux qu’il appelle à lui.
— On a cherché un lien entre tous ceux qui sont visés. Néant, pour le moment.
— S’il y a semeur, il y a vecteur. De quoi se sert-il ? Vous avez trouvé des traces d’onguent sur les portes vierges ? Sur les serrures ?
— On n’a pas cherché ça. À quoi bon un vecteur, puisqu’il étrangle ?
— Je suppose que, dans sa logique, il ne se sent pas tueur. S’il voulait tuer lui-même, il n’aurait pas besoin de faire intervenir toute cette histoire de peste. Il se sert d’un fléau intermédiaire qu’il interpose entre lui et ceux qu’il abat. C’est la peste qui tue, ce n’est pas lui.
— D’où les annonces.
— Oui. Il met en scène la peste de manière ostentatoire et il la désigne comme la seule responsable de ce qui va se produire. Et il lui faut un vecteur, nécessairement.
— Les puces, proposa Adamsberg. Mon adjoint s’est fait bouffer par des puces chez la victime, hier.
— Bon Dieu, des puces ? Il y avait des puces chez ce mort ?
Marc s’était levé brusquement, les poings enfoncés dans les poches de son pantalon.
— Quelles puces ? demanda-t-il nerveusement. Des puces de chat ?
— Je n’en sais rien. J’ai fait porter les habits au labo.
— S’il s’agit de puces de chat, ou de chien, rien à craindre, dit Marc en allant et venant le long de la table. Elles sont incompétentes. Mais s’il s’agit de puces de rat, si le gars a vraiment infecté des puces de rat et qu’il les lâche dans la nature, bon sang, c’est la catastrophe.
— Elles sont vraiment dangereuses ?
Marc regarda Adamsberg comme s’il lui avait demandé quoi penser des ours polaires.
— J’appelle le labo, dit Adamsberg.
Il s’écarta pour téléphoner et Marc fit signe à Lucien de faire moins de bruit en rangeant les assiettes.
— Oui, c’est cela, disait Adamsberg. Vous avez terminé ? Quel nom dites-vous ? Épelez, nom de Dieu.
Sur son carnet, Adamsberg avait formé un N, puis un 0 et il avait des difficultés pour poursuivre. Marc lui prit le crayon des mains et compléta le mot commencé : Nosopsyllus fascialus. Puis il ajouta un point d’interrogation. Adamsberg acquiesça.
— Ça va, j’ai le nom, dit-il à l’entomologue.
Marc avait écrit à la suite : porteuses du bacille ?
— Faites-les porter en bactériologie, ajouta Adamsberg. Recherche du bacille pesteux. Dites-leur de mettre les bouchées doubles, j’ai déjà un homme de piqué. Et ne les égarez pas dans le labo, par pitié. Oui, au même numéro. Toute la nuit.
Adamsberg rangea son portable dans sa poche intérieure.
— Il y avait deux puces dans les vêtements de mon adjoint. Ce n’étaient pas des puces d’homme. C’étaient des…
— Nosopsyllus fiasciatus, des puces de rat, dit Marc.
— Dans l’enveloppe que j’ai prélevée chez le mort, il y en avait une autre, morte. Même espèce.
— C’est comme cela qu’il les introduit.
— Oui, dit Adamsberg en marchant à son tour. Il ouvre l’enveloppe et il libère les puces dans l’appartement. Mais je ne crois pas que ces foutues puces soient infectées. Je crois qu’il est toujours dans le symbole.
— Il pousse pourtant le symbole jusqu’à dénicher des puces de rat. Ce n’est pas si facile de s’en procurer.
— Je crois qu’il frime, et c’est pour cela qu’il tue lui-même. Il sait que ses puces ne pourront pas tuer.
— Ce n’est pas certain. Vous auriez intérêt à récupérer toutes les puces qui trainent chez Laurion.
— Et comment je m’y prends ?
— Le plus simple, c’est d’entrer dans l’appartement avec un ou deux cobayes que vous promenez cinq minutes dans les lieux. Ils se ramasseront tout ce qui traîne. Vous les enfournez vite fait dans un sac et vous les portez à votre labo. Aussitôt après, désinfection des lieux. Ne laissez pas le cobaye trop longtemps. Une fois qu’elles ont piqué, ces puces ont tendance à repartir faire un tour. Faut les choper pendant leur déjeuner.
— Bon, dit Adamsberg en notant la stratégie. Merci de votre aide, Vandoosler.
— Deux choses encore, dit Marc en l’accompagnant à la porte. Sachez que votre seigneur de peste n’est pas si bon pestologue que ça. Son érudition a des limites.
Il se goure ?
— Oui.
— Où ?
— Le charbon, la « Mort noire ». C’est une image, une confusion de mots. Pestis atra signifiait la « mort horrible », et non pas la « Mort noire ». Les corps des pestiférés n’ont jamais été noirs. Quelques taches bleuâtres par-ci par-là, et encore. C’est un mythe tardif, c’est une erreur populaire et générale. Tout le monde le croit mais c’est faux. Quand votre homme charbonne le corps, il se trompe. Il commet même une énorme bévue.
— Ah, dit Adamsberg.
— Gardez la tête froide, commissaire, dit Lucien en sortant de la pièce. Marc est tatillon, comme tous les médiévistes. Il se perd dans les détails et passe à côté de l’essentiel.
— Qui est ?
— Mais la violence, commissaire. La violence de l’homme.
Marc sourit et s’effaça pour laisser Lucien sortir.
— Qu’est-ce qu’il fait, votre ami ? demanda Adamsberg.
— Son premier métier est d’irriter le monde mais ce n’est pas payé. Il exerce cette activité bénévolement. En second choix, c’est un contemporanéiste, spécialiste de la Grande Guerre. On a de gros conflits de périodes.
— Ah bien. Et la deuxième chose que vous vouliez me dire ?
— Vous cherchez bien un type dont les initiales seraient CLT ?
— C’est une piste sérieuse.
— Laissez-la tomber. CLT est l’abréviation du fameux électuaire des trois adverbes, tout simplement.
— Pardon ?
— Pratiquement tous les traités de peste le citent comme le meilleur des conseils : Cito, longe fugeas et tarde redeas. C’est-à-dire : Fuis vite, longtemps et reviens tard. En d’autres termes, casse-toi en vitesse et pour un bail. C’est le célèbre « remède des trois adverbes » : « Vite, Loin, Longtemps ». En latin : « Cito, Longe, Tarde ». CLT.
— Vous pouvez me le noter ? demanda Adamsberg en tendant son carnet.
Marc griffonna quelques lignes.
— « CLT », c’est un conseil que votre assassin donne aux gens, en même temps qu’il les protège par le 4, dit Marc en lui rendant son carnet.
— J’aurais de beaucoup préféré des initiales, dit Adamsberg.
— Je comprends. Vous pouvez me tenir au courant ? Pour les puces ?
— L’enquête vous intéresse à ce point ?
— Ce n’est pas la question, dit Marc en souriant. Mais vous avez peut-être sur vous des Nosopsyllus. Auquel cas, j’en ai peut-être sur moi. Et les autres aussi.
— Je vois.
— C’est un autre remède contre la peste. Bloque-les vite et lave-toi bien. BLB.
En sortant, Adamsberg croisa le géant blond et l’arrêta pour lui poser une seule question.
— Une paire était beige, répondit Mathias, avec un revers gris, et l’autre paire était bleue, avec des coquilles Saint-Jacques.
Adamsberg quitta la maison de la rue Chasle par le jardin en friche, un peu abasourdi. Il existait sur terre des gens qui savaient des quantités de choses ahurissantes. Qui avaient écouté à l’école, d’une part, et qui avaient continué d’engranger par la suite des connaissances par wagons-citernes. Des connaissances d’un autre monde. Des gens qui passaient leur vie sur des affaires de semeurs, d’onguents, de puces latines et d’électuaires. Et il était bien certain que ceci n’était qu’un faible fragment des wagons-citernes entassés dans la tête de ce Marc Vandoosler. Wagons-citernes qui ne semblaient pas l’aider mieux qu’un autre à se démerder dans l’existence. Mais aujourd’hui pourtant, ça allait aider, vitalement.