37

Danglard appela alors qu’Adamsberg finissait de s’habiller, ayant enfilé un pantalon et un tee-shirt à peu près identiques à ceux de la veille. Adamsberg tendait à mettre au point une tenue universelle, éliminant toute question de choix et d’appariement, afin de s’emmerder le moins possible la vie avec ces histoires d’habits. En revanche, il n’avait pas réussi à trouver une autre paire de chaussures dans son armoire, hormis de lourds godillots de montagne inadaptés à la marche à Paris, et il s’était rabattu sur des sandales en cuir qu’il terminait d’enfiler pieds nus.

— Je suis à Romorantin, dit Danglard, et j’ai sommeil.

— Vous dormirez quatre jours de suite quand vous aurez fini de fouiller cette ville. On approche du point névralgique. Ne lâchez pas la piste Antoine Hurfin.

— J’en ai terminé avec Hurfin. Je dors et je reprends la route pour Paris.

— Plus tard, Danglard. Avalez trois cafés et suivez.

— J’ai suivi et j’ai terminé. Il m’a suffi d’interroger la mère, elle ne fait aucun mystère du fait, au contraire. Antoine Hurfin est le fils d’Heller-Deville, né huit ans après Damas, enfant non reconnu. Heller-Deville lui a…

— Leurs conditions de vie, Danglard ? Pauvres ?

— Disons démunis. Antoine travaille chez un serrurier, loge dans une petite chambre au-dessus de la boutique. Heller-Deville lui a…

— Parfait. Sautez dans votre voiture, vous me raconterez les détails à l’arrivée. Vous avez pu avancer sur le physicien tortionnaire ?

— Je l’ai coincé sur mon écran hier à minuit. C’est Châtellerault. Les aciers Messelet, très grosse boîte installée dans la zone industrielle, fournisseuse numéro un pour les flottes aériennes, marché mondial.

— Grosse prise, Danglard. Messelet en est le propriétaire ?

— Oui, Rodolphe Messelet, ingénieur en sciences physiques, professeur à l’université, directeur de laboratoire, chef d’entreprise, et détenteur exclusif de neuf brevets d’invention.

— Dont un acier ultraléger quasiment infissible ?

— Non fissible, corrigea Danglard. Oui, entre autres. Il a déposé ce brevet il y a sept ans et sept mois.

— C’est lui, Danglard, le commanditaire du supplice et du vol.

— Évidemment c’est lui. Mais c’est aussi un roitelet de la province et un intouchable de l’industrie française.

— On le touchera.

— Je ne pense pas que l’Intérieur va nous épauler sur ce coup-là, commissaire. Beaucoup trop de fric et de réputation nationale en jeu.

— On n’a besoin de prévenir personne, et encore moins Brézillon. Une fuite dans la presse et la tache d’huile gagnera cette ordure dans les deux jours. Il n’aura plus qu’à déraper et se rétamer. On le ramassera en cour de justice.

— Parfait, dit Danglard. Pour la mère d’Hurfin…

— Plus tard, Danglard, son fils m’attend.


Les officiers de nuit avaient laissé leur rapport sur la table. Antoine Hurfin, vingt-trois ans, né à Vétigny et domicilié à Romorantin, Loir-et-Cher, s’était tenu obstinément à ses premières déclarations et avait téléphoné à un avocat qui lui avait aussitôt conseillé de la boucler. Depuis, Antoine Hurfin était resté muet.

Adamsberg se planta devant sa cellule. Le jeune homme était assis sur la couchette, serrant les maxillaires, faisant jouer une infinité, de petits muscles sur son visage osseux, et craquer les articulations de ses doigts maigres.

— Antoine, dit Adamsberg, tu es le fils d’Antoine. Tu es un Heller-Deville privé de tout. Privé de reconnaissance, privé de père, privé de fric. Mais probablement nanti de coups, de baffes et de désolations. Toi aussi, tu frappes, tu cognes. Sur Damas, l’autre fils, le reconnu, le fortuné. Ton demi-frère. Qui en a bavé autant que toi, si tu ne t’en doutes pas. Même père, mêmes baffes.

Hurfin garda le silence et jeta un regard à la fois haineux et vulnérable en direction du flic.

— Ton avocat t’a dit de la fermer, et tu obéis. Tu es discipliné et docile, Antoine. C’est étrange, pour un assassin. Si j’entrais dans ta cellule, je ne sais pas si tu te jetterais sur moi pour me scier la gorge ou si tu te mettrais en boule dans un angle. Ou les deux. Je ne sais même pas si tu te rends compte de ce que tu fais. Tu es tout en acte et je ne sais pas où est ta pensée. Alors que Damas est tout en pensée, et tout en impuissance. Destructeurs l’un comme l’autre, toi avec tes mains, lui avec sa tête. Tu m’écoutes, Antoine ?

Le jeune homme frissonna, sans bouger.

Adamsberg lâcha les barreaux et s’éloigna, presque aussi désolé devant ce visage torturé et frémissant qu’il l’avait été devant l’impassibilité inconséquente de Damas. Il pouvait être fier de lui, le père Heller-Deville.

Les cellules de Clémentine et de Damas étaient à l’autre extrémité du local. Clémentine avait entamé une partie de poker avec Damas, passant les cartes d’une cellule à l’autre en les faisant glisser au sol. Faute de pions, on misait en galettes.

— Vous avez pu dormir, Clémentine ? demanda Adamsberg en ouvrant la grille.

— Pas si mal, dit la vieille femme. Ça ne vaut pas chez soi, encore que ça change. Quand est-ce qu’on sort, avec le petit ?

— Le lieutenant Froissy va vous accompagner à la salle d’eau et vous donner du linge. Où avez-vous trouvé les cartes ?

— C’est votre brigadier Gardon. On a eu une bonne soirée, hier.

— Damas, dit Adamsberg, prépare-toi. Ce sera ton tour après.

— De ? demanda Damas.

— De te laver.

Hélène Froissy emmena la vieille femme et Adamsberg gagna la cellule de Kévin Rouhaud.

— Tu vas sortir, Roubaud, mets-toi debout. Tu es transféré.

— Je suis bien, ici, dit Roubaud.

— Tu reviendras, dit Adamsberg en ouvrant grand la grille. Tu es mis en examen pour coups et blessures et présomption de viol.

— Merde, dit Roubaud, j’assurais les arrières.

— Des arrières terriblement actifs. Tu étais le sixième sur la liste. Un des plus dangereux, donc.

— Merde, je suis quand même venu vous aider. Assistance à la justice, ça compte, non ?

— Dégage. Je ne suis pas ton juge.

Deux officiers emmenèrent Roubaud hors de la Brigade. Adamsberg consulta son mémento. Acné, Prognathe, Sensible, égale Maurel.

— Maurel, qui a relayé au domicile de Marie-Belle ? dernanda-t-il en consultant la pendule.

— Noël et Favre, commissaire.

— Qu’est-ce qu’ils foutent ? Il est neuf heures trente.

— Peut-être qu’elle ne va pas sortir. Elle n’ouvre plus la boutique depuis que son frère est bouclé.

— J’y vais, dit Adamsberg. Puisque Hurfin ne parle pas, Marie-Belle va me raconter ce qu’il lui a extorqué.

— Vous y allez comme ça, commissaire ?

— Comme ça comment ?

— Je veux dire, en sandales ? Vous ne voulez pas qu’on vous prête quelque chose ?

Adamsberg considéra ses pieds nus à travers les lanières de cuir fatigué, cherchant le défaut.

— Qu’est-ce qui ne va pas, Maurel ? demanda-t-il, sincère.

— Je ne sais pas, dit Maurel qui cherchait comment faire marche arrière. Vous êtes chef de groupe.

— Ah, dit Adamsberg. L’apparence, Maurel ? C’est cela ? Maurel ne répondit pas.

— Je n’ai pas le temps de m’acheter des chaussures, dit Adamsberg en haussant les épaules. Et Clémentine est plus urgente que mes vêtements, non ?

— Si, commissaire.

— Veillez à ce qu’elle n’ait besoin de rien. Je vais chercher la sœur et je reviens.

— Vous croyez qu’elle nous parlera ?

— Probablement. Marie-Belle aime raconter sa vie.

Au moment de franchir le porche, un porteur spécial lui remit un colis qu’il ouvrit dans la rue. Il y trouva son portable et posa le tout sur le coffre d’une voiture à la recherche du contrat y afférent. Puce vivace. L’ancien numéro avait pu être conservé et transféré dans un appareil neuf. Satisfait, il le rangea dans sa poche intérieure et reprit son chemin, la main posée dessus à travers le tissu, comme pour le réchauffer et reprendre avec lui le dialogue interrompu.

Il repéra Noël et Lamarre en garde rue de la Convention. Le plus petit était Noël. Oreilles, brosse, blouson, égale Noël. Le grand rigide était Lamarre, l’ancien gendarme de Granville. Les deux hommes eurent un rapide regard vers ses pieds.

— Oui, Lamarre, je sais. J’en achèterai plus tard. Je monte, dit-il en indiquant le quatrième étage. Vous pouvez rentrer. Adamsberg traversa le hall luxueux, emprunta l’escalier couvert d’un large tapis rouge. Il aperçut l’enveloppe punaisée sur la porte de Marie-Belle avant d’atteindre le palier. Il gravit les dernières marches avec lenteur, choqué, et s’approcha du rectangle blanc qui portait simplement son nom, Jean-Baptiste Adamsberg !

Partie. Marie-Belle était partie sous le nez de ses hommes de guet. Elle avait filé. Filé sans s’occuper de Damas. Adamsberg décrocha l’enveloppe, sourcils froncés. La sœur de Damas avait abandonné le terrain en flammes.

La sœur de Damas et la sœur d’Antoine.

Adamsberg s’assit lourdement sur une marche d’escalier, l’enveloppe posée sur ses genoux. La minuterie s’éteignit. Antoine n’avait pas arraché les renseignements à Marie-Belle mais Marie-Belle les lui avait donnés. À Hurfin l’assassin, à Hurfin l’obéissant. Aux ordres de sa sœur, Marie-Belle Hurfin. Il appela Danglard dans l’obscurité.

— Je suis en voiture, dit Danglard. Je dormais.

— Danglard, est-ce qu’il y avait un autre enfant illégitime d’Heller-Deville, dans la famille de Romorantin ? Une fille ?

— C’est ce que j’essayais de vous dire. Marie-Belle Hurfin est née deux ans avant Antoine. C’est la demi-sœur de Damas. Elle ne le connaissait pas avant de débarquer chez lui à Paris, il y a un an.

Adamsberg hocha la tête en silence.

— Contrariant ? demanda Danglard.

— Oui. Je cherchais la tête du tueur, et je l’ai.

Adamsberg raccrocha, se leva pour allumer la lumière et s’adossa au battant de la porte pour décacheter la lettre.

Cher commissaire,

Je ne vous écris pas pour vous arranger les choses. Vous m’avez prise pour une idiote et ça ne me fait pas plaisir. Mais comme j’avais l’air d’une idiote, automatiquement, je ne peux pas vous en vouloir. Si j’écris, c’est pour Antoine. Je veux que cette lettre soit lue à son procès, parce qu’il n’est pas responsable. C’est moi qui l’ai dirigé de bout en bout, c’est moi qui lui ai demandé de tuer. C’est moi qui lui disais pourquoi, qui, où, comment et quand. Antoine n’est responsable de rien, il n’a fait que m’obéir, comme il l’a toujours fait. Ce n’est pas de sa faute et rien n’est de sa faute. Je veux que ça soit dit à son procès, est-ce que je peux compter sur vous ? Je me dépêche, parce que je n’ai pas trop de temps devant moi. Vous avez été un peu con d’appeler Lizbeth pour l’envoyer à l’hôpital auprès du vieux. Parce que Lizbeth, ça se dirait pas, elle a parfois besoin de réconfort. De mon réconfort. Et elle m’a téléphoné tout de suite pour me raconter l’accident du Decombrais.

Donc le meurtre du vieux a raté et Antoine s’est fait gauler. Vous n’allez pas mettre longtemps à piger qui est son père, surtout que ma mère en fait vraiment pas mystère, et vous allez rappliquer ici en vitesse. Il y a déjà deux types à vous en bas, dans une voiture. C’est foutu, je me tire. Ne vous cassez pas la tête à essayer de me retrouver, c’est peine perdue. J’ai un tas de liquide que j’ai pompé sur le compte de ce con de Damas, et je sais me débrouiller. J’ai un habit d’africaine que Lizbeth m’avait passé pour une fête, vos gars n’y verront que du feu, je me fais pas de souci. Automatiquement, laissez tomber.

Je vous donne quelques détails vite fait pour qu’on pige bien qu’Antoine n’est responsable de rien. Il détestait Damas autant que moi, mais il est incapable de manigancer quoi que ce soit à part obéir à la mère, et au père quand il lui en collait une, tout ce qu’il savait faire enfant, c’était d’étrangler les poules et les lapins pour passer sa rage. Automatiquement, il a pas changé. Notre père, c’était peut-être le roi de l’aéronautique, mais c’était surtout le roi des salopards, faut bien que vous le compreniez. Il ne savait qu’engrosser et foutre des roustes. Il avait un premier fils, un déclaré qu’il a élevé dans la soie à Paris. Je parle de ce timbré de Damas. Nous, on était la famille honteuse, les prolos de Romorantin, et il a jamais voulu nous reconnaître. Question de réputation, il disait. En revanche, question baffes, il ne marchandait pas, et avec ma mère et mon frère, on s’en est pris des sérieuses. Moi, je m’en foutais, j’avais décidé de le tuer un jour mais finalement, il s’est fusillé tout seul. Et question fric, il en lâchait pas une à maman, juste de quoi survivre, parce qu’il avait peur que les voisins se posent des questions, si on nous voyait mener grand train. Un salaud, une brute et un lâche, voilà ce qu’il était.

Quand il est crevé, avec Antoine, on s’est dit qu’on voyait pas pourquoi on aurait pas droit à une part du fric, déjà qu’on n’avait pas le nom. On y avait droit, on était ses gosses, quand même. D’accord, mais fallait encore le prouver, ça. Automatiquement, on savait que c’était râpé pour la preuve génétique, puisqu’il s’était pulvérisé au-dessus de l’Atlantique. Mais on pouvait la faire avec Damas, qui se ramassait le magot sans partager. Seulement, on pensait bien que le Damas, il accepterait pas de faire le test génétique, puisque ça lui raflerait les deux tiers de son fric, automatiquement. A moins qu’il nous aime bien, j’ai pensé. A moins qu’il s’entiche de moi. Je suis assez calée à ce jeu-là. On a bien imaginé l’éliminer, mais j’ai dit à Antoine, c’est hors de question : quand on serait venus réclamer l’héritage, c’est qui qu’on aurait soupçonnés ? Nous, automatiquement.

Je suis arrivée à Paris avec juste cette idée : lui annoncer que j’étais sa demi-sœur, pleurer misère et me faire accepter. Le Damas, il est tombé comme une poire en deux jours. Il m’a ouvert grand les bras, encore un peu il pleurait, et quand il a appris qu’il avait un demi-frère, pire encore. Il m’aurait mangé dans les mains, une véritable andouille. Ça allait marcher comme sur des roulettes pour notre plan ADN, à Antoine et à moi. Une fois qu’on aurait les deux tiers de la fortune, je l’aurais planté là, le Damas. J’aime pas trop ce genre de gars qui la ramène avec ses muscles et qui chiale pour un oui pour un non. C’est plus tard que je me suis aperçue que Damas était timbré. Comme il m’aurait mangé dans les mains et qu’il avait besoin de soutien, il m’a raconté tout son plan de timbré, sa vengeance, sa peste, ses puces et tout le fatras. J’étais au courant de tous les petits détails, il m’en parlait des heures. Les noms des types qu’il avait retrouvés, les adresses, tout. J’ai pas cru une minute que ses puces débiles allaient tuer qui que ce soit. Automatiquement, j’ai changé de plan, mettez-vous à ma place. Pourquoi on aurait eu les deux tiers alors qu’on pouvait avoir tout ? Damas, il avait le nom, lui, et ça, c’est énorme. Et nous, rien. Le mieux, c’est que Damas voulait surtout pas toucher au fric de son père, il disait que c’était hanté, pourri. Entre parenthèses, j’ai l’impression qu’il s’est pas trop marré non plus quand il était petit.

Je me dépêche. Il suffisait de laisser Damas faire ses salamalecs et nous, on tuait par-derrière. Si on terminait son idée, le Damas partait en taule à perpétuité. Après les huit meurtres, j’aurais mis les flics sur sa piste, l’air de rien. Je suis assez calée là-dessus. Ensuite, comme il me mangeait dans les mains, je gérais toute sa fortune, c’est-à-dire que je la lui piquais, avec Antoine, et adieu Berthe, juste retour des choses. Antoine, il n’avait qu’à m’obéir et à tuer, c’était bien distribué et il aime ça, et obéir, et tuer. Moi je ne suis pas assez costaude et je n’ai pas bien le goût. Je lui ai donné un coup de main, pour attirer deux mecs dehors, Viard et Clerc, quand les flics étaient partout, et Antoine les a dézingués coup sur coup. C’est pour ça que je vous dis que ce n’est pas la faute d’Antoine. Il m’a obéi, il ne sait pas faire autre chose. Je lui demanderais d’aller chercher un seau d’eau sur Mars, il irait sans broncher. Ce n’est pas de sa faute. S’il pouvait être dans une maison de soins, quelque chose d’intensif vous voyez, plutôt qu’en taule, ça serait plus juste parce que automatiquement, il n’est pas responsable. Il n’a rien dans la cervelle.

Le Damas, il a appris que les gens mouraient, et il n’a pas été chercher plus loin que ça. Il était persuadé que c’était sa « force Journot » qui fonctionnait, et il ne voulait pas se renseigner plus que ça. Pauvre andouille. Je l’aurais eu jusqu’au bout, si vous n’aviez pas rappliqué. Il ferait bien de se soigner, lui aussi, quelque chose d’intensif.

Moi, ça va, je ne suis jamais en peine d’idée, je ne me bile pas pour mon avenir, ne vous faites pas de souci. Si Damas pouvait envoyer un peu de son fric pourri à maman, ça ne ferait de mal à personne. Oubliez pas Antoine surtout, je compte sur vous. La bise à Lizbeth et à cette pauvre cloche d’Eva. Je vous embrasse, vous avez tout fait foirer mais j’aime bien votre genre. Sans rancune,

Marie-Belle.

Adamsberg replia la lettre et s’assit dans l’ombre, le poing sur les lèvres, pendant longtemps.

À la Brigade, il ouvrit sans un mot la cellule de Damas et lui fit signe de le suivre. Damas prit une chaise, rejeta ses cheveux en arrière et le regarda, attentif, patient. Toujours sans parler, Adamsberg lui tendit la lettre de sa sœur.

— C’est pour moi ? demanda Damas.

— Pour moi. Lis.

Damas encaissa le coup durement. La lettre pendait au bout de ses doigts, sa tête s’appuyait sur sa main, et Adamsberg vit des larmes s’écraser sur ses genoux. Ça faisait beaucoup de nouvelles à la fois, la haine d’un frère et d’une sœur, et la foutaise totale de la puissance Journot. Adamsberg s’assit sans bruit face à lui, et attendit.

— Il n’y avait rien dans les puces ? chuchota enfin Damas, la tête toujours baissée.

— Rien.

Damas laissa encore passer un long silence, les mains agrippées à ses genoux, comme s’il avait dû boire quelque chose d’atroce et que ça ne descendait pas. Adamsberg pouvait presque voir, comme une masse terrifiante, le poids de la réalité fondre sur lui, lui écrasant la tête, crevant son monde rond comme une balle, saignant son imaginaire à blanc. Il se demandait si l’homme pourrait sortir debout de ce bureau, avec une telle charge tombée sur lui comme une météorite.

— Il n’y avait pas de peste ? demanda-t-il en articulant avec peine.

— Aucune peste.

— Ils ne sont pas morts de peste ?

— Non. Ils sont morts étranglés par ton demi-frère, Antoine Hurfin.

Nouvel affaissement, nouvelle torsion des mains sur ses genoux.

— Etranglés et passés au noir, continua Adamsberg. Ça ne t’a pas étonné, ces marques d’étranglement, ce charbon ?

— Si.

— Eh bien ?

— J’ai cru que la police inventait ça pour cacher la peste, pour ne pas affoler les gens. Mais c’était vrai ?

— Oui. Antoine passait derrière toi et les liquidait. Damas regarda sa main, toucha son diamant.

— Et Marie-Belle le dirigeait ?

— Oui.

Nouveau silence, nouvelle chute.

À cet instant, Danglard entra et Adamsberg lui désigna du doigt la lettre tombée aux pieds de Damas. Danglard la ramassa, la lut et hocha gravement la tête. Adamsberg écrivit quelques mots sur un papier qu’il lui tendit.

Appelez le docteur Ferez pour Damas : urgence. Prévenez Interpol pour Maie-Belle : aucun espoir, trop maligne.

— Et Marie-Belle ne m’aimait pas ? chuchota Damas.

— Non.

— Je croyais qu’elle m’aimait.

— Moi aussi je le croyais. Tout le monde le croyait. C’est comme ça qu’on s’est tous plantés.

— Elle aimait Antoine ?

— Oui. Un peu.

Damas se replia en deux.

— Pourquoi ne m’a-t-elle pas demandé l’argent ? Je lui aurais donné, tout.

— Ils n’ont pas imaginé que ce serait possible.

— Je ne veux pas y toucher, de toute manière.

— Tu vas le toucher, Damas. Tu vas payer un avocat sérieux pour ton demi-frère.

— Oui, dit Damas, toujours enfoui dans ses bras.

— Tu dois t’occuper de leur mère aussi. Elle n’a rien pour vivre.

— Oui. « La grosse de Romorantin. » C’est toujours comme ça qu’on en parlait à la maison. Je ne savais pas ce qu’elles voulaient dire, ni qui c’était.

Damas releva brusquement la tête.

— Vous ne lui direz pas, hein ? Vous ne lui direz pas ?

— À leur mère ?

— À Mané. Vous ne lui direz pas que ses puces n’étaient pas… n’étaient pas…

Adamsberg n’essayait pas de l’aider. Il fallait que Damas prononce les mots tout seul, un grand nombre de fois.

— N’étaient pas… infectées ? acheva Damas. Ça la ferait mourir.

— Je ne suis pas un tueur. Et toi non plus. Pense à ça, pense bien à ça.

— Qu’est-ce qu’on va me faire ?

— Tu n’as tué personne. Tu n’es responsable que d’une trentaine de boutons de puces et d’une panique populaire.

— Alors ?

— Le juge ne poursuivra pas. Tu peux sortir aujourd’hui, maintenant.

Damas se leva avec la maladresse d’un homme courbatu, serrant ses doigts en poing autour de son diamant. Adamsberg le regarda sortir et le suivit, attentif à son premier contact avec la rue réelle. Mais Damas obliqua vers sa cellule ouverte, s’allongea en chien de fusil sur sa couchette et ne bougea plus. Sur la sienne, Antoine Hurfin était dans la même position, à contresens. Le père Heller-Deville avait fait du bon travail.

Adamsberg ouvrit la cellule de Clémentine, qui fumait en faisant une réussite.

— Alors ? dit-elle en le regardant. Ça se remue là-dedans ? Ça va, ça vient, on n’est jamais au courant de ce qui se passe.

— Vous pouvez aller, Clémentine. On va vous reconduire à Clichy.

— Pas trop tôt.

Clémentine écrasa son mégot au sol, enfila son chandail qu’elle boutonna avec soin.

— Elles sont bien, vos sandales, dit-elle d’un ton appréciateur. Ça seye bien au pied.

— Merci, dit Adamsberg.

— Dites, commissaire, à présent qu’on se connaît un peu, vous pouvez peut-être me dire s’ils ont claqué, les trois derniers salopards ? Avec ce chambardement, je n’ai pas suivi l’actualité.

— Tous les trois sont morts de peste, Clémentine. Kévin Roubaud, d’abord.

Clémentine sourit.

— Puis un autre dont j’ai oublié le nom, et enfin Rodolphe Messelet, pas plus tard qu’il y a une heure. Il est tombé comme une quille.

— À la bonne heure, dit Clémentine en souriant largement. Il y a une justice. Faut pas qu’on soye pressé, c’est tout.

— Clémentine, rappelez-moi le nom du deuxième, ça m’échappe.

— A moi, c’est pas près de m’échapper. Henri Toiné, à la rue de Grenelle. Le dernier des fumiers.

— C’est cela.

— Et le petit ?

— Il s’est endormi.

— Forcément, à être comme ça sur son dos, vous le fatiguez. Dites-lui que je l’attends dimanche pour déjeuner, comme d’habitude.

— Il y sera.

— Ben je crois qu’on s’est tout dit, commissaire, conclut-elle en lui tendant une main ferme. Je mettrai un petit mot à votre Gardon pour le remercier pour les cartes à jouer, et à l’autre, le grand, un peu mou, dégarni, bien mis de sa personne, un homme de goût.

— Danglard ?

— Oui, il voudrait ma recette de galettes. Il ne me l’a pas présenté comme ça mais j’ai bien compris le fond de la chose. Ça avait l’air d’avoir de l’importance pour lui.

— C’est très possible.

— Un homme qui sait vivre, dit Clémentine en hochant la tête. Pardon, je passe devant.

Adamsberg raccompagna Clémentine Courbet au porche et reçut Ferez qu’il arrêta d’un geste.

— Lui ? dit Ferez en montrant la cellule où était replié Hurfin.

— C’est l’assassin. Grosse affaire de famille, Ferez. Il sera probablement interné en asile psychiatrique.

— On ne dit plus « asile », Adamsberg.

— Mais lui, continua Adamsberg en désignant Damas, il doit sortir et il n’est pas en état. Cela me rendrait service, grand service, Ferez, que vous l’aidiez et que vous le suiviez. Réinsertion dans le monde réel. Une chute très douloureuse, dix étages.

— C’est le type au fantôme ?

— C’est lui.

Pendant que Ferez essayait de déplier Damas, Adamsberg lança deux officiers sur Henri Tomé et la presse sur Rodolphe Messelet. Puis il appela Decambrais, qui s’apprêtait à quitter l’hôpital dans l’après-midi, Lizbeth et Bertin, pour les prévenir de préparer en douceur le retour de Damas. Il termina par Masséna, puis par Vandoosler, qu’il informa de l’issue de l’énorme bévue.

— Je vous entends mal, Vandoosler.

— C’est Lucien qui déverse les provisions sur la table. Ça fait du raffut.

En revanche, il entendit clairement la voix forte de Lucien qui déclamait dans la grande pièce sonore :

— Dans la nature, on néglige trop souvent l’extraordinaire puissance de la courge.

Il raccrocha en pensant que cela aurait fait une bonne annonce pour la criée de Joss Le Guern. Une annonce robuste, saine et bien martelée, sans histoire, loin, bien loin des sinistres résonances de la peste qui s’effaçaient. Il reposa son téléphone sur la table, bien au milieu, et le considéra un moment. Danglard entra un dossier à la main et suivit le regard d’Adamsberg. À son tour, il se mit à observer en silence le petit appareil.

— Il y a quelque chose qui ne va pas avec ce portable ? demanda-t-il après une longue minute.

— Rien, dit Adamsberg. Il ne sonne pas.

Danglard déposa le dossier Romorantin et sortit sans commentaires. Adamsberg se coucha sur le dossier, la tête calée sur ses bras, et s’endormit.

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