De nouveaux fax étaient tombés à la Brigade en provenance du labo et Adamsberg en prit connaissance rapidement — les « spéciales » ne portaient aucune empreinte, hormis celles du Crieur et de Decambrais, identifiées sur toutes les annonces.
— Cela m’aurait surpris que le semeur se laisse aller à poser les doigts sur ses messages, dit Adamsberg.
— Pourquoi se paye-t-il des enveloppes pareilles ? demanda Danglard.
— Question de cérémonial. A ses yeux, chacun de ses actes est précieux. Il ne va pas les présenter dans une enveloppe prolétarienne. Il veut les sertir dans des écrins de prix parce que c’est de l’acte hautement raffiné. Pas de l’acte minable du premier passant venu, vous ou moi, Danglard. Vous n’imaginez pas un grand cuisinier vous servir un vol-au-vent dans un bol en plastique. Eh bien c’est pareil. L’enveloppe est à la hauteur du geste : recherchée.
— Empreintes de Le Guern et de Ducouëdic, dit Danglard en reposant le fax. Deux taulards.
— Oui. Mais des séjours de courte durée. Neuf et six mois.
— Qui laissent tout le temps de se faire des relations utiles, dit Danglard en se grattant violemment sous le bras. Le stage en serrurerie peut se faire après la taule. Quels chefs d’inculpation ?
— Pour Le Guern, coups et blessures avec intention de donner la mort.
— Bon, dit Danglard en sifflant, c’est déjà honorable. Pourquoi n’a-t-il pas tiré plus ?
— Circonstances atténuantes : l’armateur qu’il a démoli avait laissé pourrir son chalutier et le bateau a fini par couler. Deux marins sont morts noyés. Le Guern a débarqué de l’hélico de sauvetage, fou de douleur, et il s’est jeté sur lui.
— L’armateur a écopé ?
— Non. Ni lui ni les types de la capitainerie qui l’ont couvert, la patte graissée, selon la déposition de Joss Le Guern à l’époque. Ils se sont donné le mot d’armateur en armateur et ils l’ont fusillé dans tous les ports de Bretagne. Le Guern n’a jamais plus retrouvé de commandement. Il y a treize ans, raide comme un passe-lacet, il a débarqué sur le grand parvis de Montparnasse.
— Il a de sérieuses raisons d’en vouloir à la terre entière, vous ne croyez pas ?
— Si, et il est colérique et rancunier. Mais René Laurion n’avait jamais foutu les pieds dans une capitainerie, semble-t-il.
— Il choisit peut-être des victimes de substitution. Ça s’est vu. Le Guern est quand même le mieux placé pour s’envoyer les messages à lui-même, non ? D’ailleurs, depuis qu’on planque sur la place et que Le Guern en a été le premier informé, il n’y a plus de « spéciales ».
— Il n’était pas le seul à savoir que les flics étaient là. Au Viking, à neuf heures du soir, tout le monde les avait déjà reniflés.
— Si le tueur n’est pas du quartier, comment l’aurait-il appris ?
— Il avait tué, il se doutait bien que les flics étaient sur les dents. Il les a repérés, en planque sur le banc.
— On surveille pour rien, en fin de compte ?
— On surveille pour le principe. Et pour autre chose.
— Decambrais-Ducouëdic, pourquoi a-t-il plongé ?
— Pour tentative de viol sur mineure dans l’établissement où il enseignait. Toute la presse de l’époque lui est tombée dessus. À cinquante-deux ans, il a manqué être lynché dans la rue. Il a fallu une protection policière jusqu’au procès.
— L’affaire Ducouëdic, je me rappelle. Une gamine agressée dans les toilettes. On ne croirait pas, hein ? Quand on le voit ?
— Souvenez-vous de sa défense, Danglard. Trois élèves de seconde s’étaient jetés sur une gosse de douze ans, à l’heure déserte de la cantine. Ducouëdic aurait frappé les gars, fort, et attrapé la petite pour la sortir de là. La gamine était à moitié nue et elle hurlait dans ses bras dans le couloir. C’est cela que les autres gosses ont vu. Les trois gars ont présenté une version des faits inverse : Ducouëdic violait la gamine, ils sont intervenus et Ducouëdic les a cognés et a sorti la petite pour s’enfuir. La parole de l’un contre celle des autres. Ducouëdic est tombé. Son amie l’a plaqué aussi sec et ses collègues se sont éloignés. Dans le doute. Le doute fait le vide, Danglard, et le doute demeure. C’est pour cela qu’il se fait appeler Decambrais. C’est un type qui a terminé sa vie à cinquante-deux ans.
— Quel âge auraient ces trois gars aujourd’hui ? À peu près trente-deux, trente-trois ans ? L’âge de Laurion ?
— Laurion était collégien à Périgueux. Ducouëdic enseignait à Vannes.
— Il peut prendre des victimes de substitution.
— Encore ?
— Et alors ? Vous n’en connaissez pas, vous, des vieux qui abominent toute une génération ?
— J’en connais trop.
— Faut creuser sur ces deux types. Decambrais est parfaitement placé pour poser ces messages et plus encore pour les écrire. C’est tout de même lui qui a réussi à en percer le sens. Sur un petit mot arabe qui l’a mis sur la piste directe du Liber canonis d’Avicenne. Très fort, non ?
— On est obligés de creuser, de toute façon. Je suis persuadé que le tueur est à la criée. Il a démarré de là parce qu’il n’avait pas le choix du moyen, c’est entendu. Mais aussi parce qu’il connaissait l’urne de près, depuis longtemps. Cette criée qui nous paraît incongrue lui semblait au contraire un véhicule évident des nouvelles, comme à tous ceux du quartier. Je suis sûr de cela. Et je suis convaincu qu’il vient s’écouter, je suis sûr qu’il est là, à la criée.
— Il n’y a pas de raison, objecta Danglard. Et c’est dangereux pour lui.
— Il n’y a pas de raison mais c’est égal, Danglard, je pense qu’il est là, dans la foule. C’est pour cela qu’on ne relâche pas la surveillance de la place.
Adamsberg sortit du bureau et traversa la salle centrale pour se poster devant le plan de Paris. Les agents le suivaient des yeux et Adamsberg comprit que ce n’était pas lui mais Danglard, enveloppé dans un grand tee-shirt noir à manches courtes, que chacun observait avec intérêt. Il leva haut le bras droit et tous les regards revinrent sur lui.
— Évacuation des locaux à dix-huit heures pour désinfection, dit-il. En arrivant chez soi, chacun passera sous la douche, cheveux compris, et déposera tous ses vêtements, je dis bien tous, dans la machine à laver, température 60°. Motif : extermination des puces potentielles.
Il y eut des sourires, des murmures.
— C’est un ordre formel, dit Adamsberg, qui vaut pour tous et particulièrement pour les trois hommes qui m’accompagnaient chez Laurion. Quelqu’un, ici, a-t-il été piqué depuis hier ?
Un doigt se leva, celui de Kernorkian, qu’on dévisagea avec une certaine curiosité.
— Lieutenant Kernorkian, annonça-t-il.
— Rassurez-vous, lieutenant, vous avez de la compagnie. Le capitaine Danglard a été piqué également.
— Soixante degrés, dit une voix, elle va être foutue, la chemise.
— C’est ça ou les flammes, dit Adamsberg. Ceux qui souhaitent contrevenir s’exposent à une peste potentielle. Je dis : potentielle. Je suis convaincu que les puces que le tueur a lâchées chez Laurion sont saines et tout aussi symboliques que le reste. Mais cette mesure reste néanmoins obligatoire. Les puces piquent surtout la nuit, je vous demande donc expressément d’effectuer cette opération dès votre retour chez vous. Faites-la suivre d’une désinsectisation en règle, des bombes sont à votre disposition dans les vestiaires. Noël et Voisenet, vous contrôlerez demain les alibis de ces quatre chercheurs, dit-il en leur tendant une fiche, tous les quatre pestologues, donc suspects. Vous, dit-il en désignant l’homme souriant aux cheveux gris.
— Lieutenant Mercadet, dit l’officier en se levant à moitié.
— Mercadet, vous vérifierez cette affaire de draps chez une Mme Toussaint, avenue de Choisy.
Adamsberg lui tendit une fiche qui passa de main en main jusqu’à Mercadet. Puis il désigna de la main le visage rond et craintif aux yeux verts et le raide brigadier de Granville.
— Brigadier Lamarre, dit l’ancien gendarme en se levant, très droit.
— Brigadier Estalère, dit le visage rond.
— Vous passerez dans les vingt-neuf immeubles pour procéder à un nouvel examen des portes vierges. Objectif : recherche d’un onguent, d’une graisse, d’un produit quelconque étalé sur la serrure, la sonnette ou la poignée. Prenez vos précautions, mettez des gants. Qui a continué à bosser sur ces vingt-neuf personnes ?
Quatre doigts se levèrent, ceux de Noël, Danglard, Justin et Froissy.
— Qu’est-ce que ça donne ? Des recoupements ?
— Aucun, dit Justin. L’échantillon résiste à tous les balayages statistiques.
— Les interrogatoires de la rue Jean-Jacques Rousseau ?
— Nul. Personne n’a aperçu d’inconnu dans l’immeuble. Et les voisins n’ont rien entendu.
— Le code ?
— Facile. Les chiffres-clefs sont tellement usés qu’on ne les lit plus. Ça laisse cent vingt combinaisons qui se testent en six minutes.
— Qui s’est chargé d’interroger les résidents des vingt-huit autres immeubles ? Est-ce qu’une seule personne a pu apercevoir ce peintre ?
La femme rude au visage massif leva un bras décidé.
— Lieutenant Betancourt, dit-elle. Personne n’a vu le peintre. Il agit forcément la nuit, et son pinceau ne fait aucun bruit. Avec de l’habitude, l’opération ne lui prend pas plus d’une demi-heure.
— Les codes ?
— Il reste des traces de pâte à modeler sur beaucoup d’entre eux, commissaire. Il en prend l’empreinte et il repère les emplacements gras.
— Astuce de taulard, dit Justin.
— N’importe qui peut l’inventer, dit Noël.
Adamsberg regarda la pendule.
— Moins dix, dit-il. On évacue.
Adamsberg fut réveillé à trois heures du matin par un appel du service de biologie.
— Pas de bacille, annonça une voix d’homme fatiguée. Négatif. Ni dans les puces des vêtements ni dans celle de l’enveloppe ni dans les douze spécimens qu’on a ratissés chez Laurion. Indemnes, propres comme un sou neuf.
Adamsberg ressentit un bref soulagement.
— Toutes des puces de rat ?
— Toutes. Cinq mâles, dix femelles.
— C’est parfait. Gardez-les précieusement.
— Elles sont mortes, commissaire.
— Ni fleurs ni couronnes. Gardez-les en tube.
Il s’assit sur son lit, alluma sa lampe et se frotta les cheveux. Puis il appela Danglard et Vandoosler pour les informer du résultat. Il composa successivement les vingt-six numéros des autres agents de la Brigade, puis celui du légiste et de Devillard. Pas un seul ne se plaignit d’être réveillé au milieu de la nuit. Il s’y perdait, dans tous ces adjoints, et son carnet n’était plus à jour. Il n’avait plus eu le temps de s’occuper de son mémento, ni même d’appeler Camille pour fixer rendez-vous. Il eut l’impression que le semeur de peste allait à peine le laisser dormir.
À sept heures trente, un appel le cueillit en pleine rue alors qu’il était en chemin pour la Brigade, à pied depuis le Marais.
— Commissaire ? dit une voix essoufflée. Brigadier Gardon, équipe de nuit. Deux corps sur le trottoir, dans le 12ème arrondissement, un rue de Rottembourg et l’autre pas loin de là, sur le boulevard Soult. Étendus à poil sur le macadam et couverts de charbon de bois. Deux hommes.