Adamsberg obliqua vers Montparnasse et déboucha sur la place Edgar-Quinet. Dans un quart d’heure, Bertin allait donner son coup de tonnerre du soir.
Il poussa la porte du Viking en se demandant si le Normand allait oser le saisir au col comme il avait fait à son client de la veille. Mais Bertin ne bougea pas tandis qu’Adamsberg se glissait sous la proue du drakkar et prenait place à sa table. Il ne bougea pas mais ne salua pas non plus, et sortit dès qu’Adamsberg se fut assis. Adamsberg comprit qu’en l’espace de deux minutes, toute la place serait informée que le flic qui avait ramassé Damas était au café, et qu’il aurait bientôt toute une troupe sur le dos. C’était ce qu’il était venu chercher. Peut-être même que ce soir, par exception, le dîner Decambrais se tiendrait au Viking. Il posa son portable sur la table, et attendit.
Cinq minutes plus tard, un groupe hostile poussa la porte du café, mené par Decambrais, suivi de Lizbeth, Castillon, Le Guern, Éva et plusieurs autres. Seul Le Guern avait l’air assez indifférent à la situation. Les nouvelles renversantes ne le renversaient plus depuis longtemps.
— Asseyez-vous, ordonna presque Adamsberg, levant la tête pour faire face aux visages agressifs qui l’encadraient. Où est la petite ? dit-il en cherchant Marie-Belle.
— Elle est malade, dit sourdement Éva. Elle est couchée. À cause de vous.
— Asseyez-vous aussi, Éva, dit Adamsberg.
La jeune femme avait changé de visage en un jour et Adamsberg y lut une quantité de haine insoupçonnée, qui lui faisait perdre la grâce démodée de sa mélancolie. Hier encore elle était touchante, et ce soir, menaçante.
— Sortez Damas de là, commissaire, dit Decambrais, rompant le silence. Vous êtes à côté de la plaque, vous allez vous foutre dedans. Damas est un pacifique, un tendre. Il n’a jamais tué personne, jamais.
Adamsberg ne répondit pas et s’éloigna vers les toilettes pour appeler Danglard. Deux hommes en surveillance au domicile de Marie-Belle, rue de la Convention. Puis il reprit place à la table, face au vieux lettré qui posait sur lui un regard hautain.
— Cinq minutes, Decambrais, dit-il en levant la main, les doigts écartés. Je raconte une histoire. Et je m’en fous si j’emmerde tout le monde, je raconte. Et quand je raconte, je raconte à mon rythme et avec mes mots. Parfois, j’endors mon adjoint.
Decambrais releva le menton, et se tut.
— En 1918, dit Adamsberg, Emile Journot, chiffonnier de son état, revient sain et sauf de la guerre de 14.
— On s’en balance, dit Lizbeth.
— Tais-toi, Lizbeth, il raconte. Laisse-lui sa chance.
— Quatre ans de front sans une blessure, continua Adamsberg, autant dire un miraculé. En 1915, le chiffonnier sauve la vie de son capitaine en allant le rechercher blessé dans le no man’s land. Le capitaine, avant d’être évacué sur l’arrière et en témoignage de gratitude, donne sa bague au sans-grade Journot.
— Commissaire, dit Lizbeth, on n’est pas là pour se raconter des bonnes histoires du bon vieux temps. Noyez pas le poisson. On est là pour parler de Damas.
Adamsberg regarda Lizbeth. Elle était pâle et c’était la première fois qu’il voyait une peau noire pâle. Son teint avait viré au gris.
— Mais l’histoire de Damas est une vieille histoire du bon vieux temps, Lizbeth, dit Adamsberg. Je reprends. Le sans-grade Journot n’a pas perdu sa journée. La bague du capitaine porte un diamant, plus gros qu’une lentille. Durant toute la guerre, Emile Journot la garde à son doigt, le chaton tourné vers l’intérieur et couvert de boue, pour ne pas qu’on lui fauche. Démobilisé en 18, il retourne dans sa misère à Clichy mais il ne vend pas la bague. Pour Émile Journot, la bague est salvatrice, et sacrée. Deux ans plus tard, une peste éclate dans sa cité où elle ravage une ruelle entière. Mais la famille Journot, Émile, sa femme et leur fille Clémentine, six ans, est épargnée. On murmure, on accuse. Émile apprend du médecin qui visite la cité dévastée que le diamant protège du fléau.
— C’est vrai, cette connerie ? dit Bertin depuis son bar.
— C’est vrai dans les livres, dit Decambrais. Avancez, Adamsberg. Ça traîne.
— Je vous ai prévenus. Si vous voulez des nouvelles de Damas, vous m’écoutez traîner jusqu’au bout.
— Des nouvelles, c’est toujours des nouvelles, dit Joss, anciennes ou neuves, longues ou brèves.
— Merci, Le Guern, dit Adamsberg. Émile Journot est aussitôt accusé de diriger la peste, de la semer peut-être.
— On en a rien à battre, de cet Émile, dit Lizbeth.
— C’est l’arrière-grand-père de Damas, Lizbeth, dit Adamsberg, un peu ferme. Menacée de lynchage, la famille Journot fuit la cité Hauptoul en pleine nuit, la petite sur le dos de son père, traversant les décharges où agonisent les rats pesteux. Le diamant les protège, ils se réfugient sains et saufs chez un cousin à Montreuil et ne regagnent leur ancien quartier que le drame achevé. Leur réputation est faite. Les Journot, autrefois honnis, font figure de héros, de dominants, de maîtres de la peste. Leur histoire miraculeuse devient leur gloire de chiffonniers et leur devise. Émile s’entiche définitivement de sa bague et de toutes les histoires de peste. Sa fille Clémentine hérite à sa mort de la bague, de la gloire, et des histoires. Elle se marie et élève fièrement sa fille Roseline dans le culte du pouvoir Journot. Cette fille épouse Heller-Deville.
— On s’éloigne, on s’éloigne, marmonna Lizbeth.
— On se rapproche, dit Adamsberg.
— Heller-Deville ? L’industriel de l’aéronautique ? demanda Decambrais, un peu raide.
— Il va le devenir. A l’époque, c’est un gars de vingt-trois ans, ambitieux, intelligent, violent, et il veut bouffer le monde. Et c’est le père de Damas.
— Damas s’appelle Viguier, dit Bertin.
— Ce n’est pas son nom. Damas s’appelle Heller-Deville. Il grandit entre un père brutal et une mère en larmes. Heller-Deville cogne sa femme et frappe son fils et, sept ans après la naissance du garçon, il abandonne plus ou moins la famille.
Adamsberg jeta un coup d’œil à Éva, qui baissa brusquement la tête.
— Et la petite ? demanda Lizbeth, qui commençait à s’accrocher.
— Ils ne parlent pas de Marie-Belle. Elle est née bien après Damas. Damas se réfugie chaque fois qu’il peut chez sa grand-mère Clémentine, à Clichy. Elle console l’enfant, l’encourage et le fortifie en lui ressassant les glorieux hauts faits de sa branche Journot. Après les baffes et l’abandon du père, la célébrité de la famille Journot devient l’unique force de Damas. La grand-mère lui confie solennellement la bague quand il atteint ses dix ans et, avec ce diamant, le pouvoir de commander au fléau de Dieu. Ce qui était encore un jeu de guerre pour le garçon s’ancre dans son esprit et devient un formidable instrument de vengeance, encore symbolique. En ratissant les marchés de Saint-Ouen et de Clignancourt, la grand-mère a accumulé une quantité d’ouvrages impressionnante sur la peste, celle de 1920, la sienne, et sur toutes les autres, qui viennent nourrir l’épopée familiale. Je vous laisse imaginer. Plus tard, Damas est assez grand pour trouver consolation tout seul dans ces atroces récits de la peste noire. Ils ne lui-font pas peur, bien au contraire. Il a le diamant du grand Emile, héros de 14–18, et héros de la peste. Ces récits le soulagent, ils sont sa vengeance naturelle contre une enfance sinistrée. Sa bouée de sauvetage. Vous y êtes ?
— On ne voit pas le rapport, dit Bertin. Ça ne prouve rien.
— Damas a dix-huit ans. C’est un jeune homme chétif, mal foutu, mal poussé. Il devient physicien, pour surpasser son père probablement. Il est lettré, latiniste, fin pestologue, scientifique cultivé et surdoué, et il a un fantôme dans la tête. Il s’acharne et se lance dans la branche aéronautique. À vingt-quatre ans, il découvre un procédé de fabrication qui divise par cent les risques de faille dans un acier alvéolé léger comme une éponge, je n’ai pas tout suivi. Je ne peux pas vous dire pourquoi mais cet acier présente un intérêt extrême pour la construction aéronautique.
— Damas a découvert un truc ? dit Joss, stupéfait. A vingt-quatre ans ?
— Parfaitement. Et il a l’intention de le monnayer très cher. Un type décide de ne rien monnayer et d’arracher tout bonnement cet acier à Damas, ni vu ni connu. Il lance sur lui six hommes, six chiens sauvages, qui l’humilient, le torturent et violent sa petite amie. Damas crache le morceau, perdant en un soir son orgueil, son amour et sa découverte. Et sa gloire. Un mois plus tard, son amie se jette par la fenêtre. Il y a presque huit ans, on a jugé l’affaire Arnaud Heller-Deville. Accusé d’avoir défenestré la jeune fille, il prend cinq ans qu’il finit de purger il y a un peu plus de deux ans.
— Pourquoi Damas n’a-t-il rien dit au procès ? Pourquoi s’est-il laissé entauler ?
— Parce que si les flics identifiaient les tortionnaires, Damas perdait les coudées franches. Or Damas voulait se venger, à toute force. À l’époque, il n’était pas de taille à lutter contre eux. Mais cinq ans plus tard, c’est tout autre chose. Damas le malingre sort de taule avec quinze kilos de muscles, déterminé à ne plus jamais entendre parler d’acier de sa vie entière et obnubilé par cette revanche. En prison, on s’obnubile facilement. C’est presque le seul recours qu’on a : s’obnubiler. Il sort et il a huit personnes à tuer : les six tortionnaires, la fille qui les accompagnait et le commanditaire. Pendant ces cinq années, la vieille Clémentine a patiemment remonté leur piste, en suivant les indications de Damas. Cette fois, ils sont prêts. Pour tuer, Damas se tourne bien sûr vers le pouvoir familial. Quoi d’autre ? Cinq viennent d’y passer cette semaine. Trois demeurent.
— Ce n’est pas possible, dit Decambrais.
— Damas et sa grand-mère ont tout avoué, dit Adamsberg en le regardant dans les yeux. Sept ans de préparation. Les rats, les puces et les vieux bouquins sont chez la grand-mère, toujours à Clichy. Les enveloppes ivoire aussi. L’imprimante. Tout le matériel.
Decambrais secoua la tête.
— Damas ne peut pas tuer, répéta-t-il. Ou je rends mon tablier de conseiller en choses de la vie.
— Allez-y, je fais collection. Danglard a déjà bouffé sa chemise. Damas a avoué, Decambrais. Tout. Sauf le nom des trois victimes restantes, dont il attend la mort imminente avec jubilation.
— Il a dit les avoir tuées ? Lui-même ?
— Non, reconnut Adamsberg. Il a dit que les puces pesteuses les avaient tuées.
— Si l’histoire est vraie, dit Lizbeth, je vais pas lui donner tort.
— Allez le voir, Decambrais, si vous voulez, lui et sa « Mané », comme il l’appelle. Il vous confirmera tout ce que je viens de vous raconter. Allez-y, Decambrais. Allez l’entendre.
Un silence lourd s’établit autour de la table. Bertin avait oublié de sonner le tonnerre. Affolé, à huit heures vingt-cinq, il frappa du poing la lourde plaque de cuivre. Le son gronda, sinistre, comme une conclusion appropriée à l’atroce histoire du bon vieux temps d’Arnaud Damas Heller-Deville.
Une heure plus tard, l’information était à peu près passée, par morceaux indigestes, et Adamsberg traînait sur la place, avec un Decambrais nourri et calmé.
— C’est comme ça, Decambrais, disait Adamsberg. On n’y peut rien. Moi aussi, je regrette.
— Il y a quelque chose qui cloche, dit Decambrais.
— C’est vrai. Il y a quelque chose qui cloche. Le charbon.
— Ah, vous le savez ?
— Une énorme bévue pour un fin pestologue, murmura Adamsberg. Et je ne suis pas certain non plus, Decambrais, que les trois types qui restent à tuer vont s’en sortir.
— Damas et Clémentine sont en cage.
— Même.