CHAPITRE XI

Lantier se rasait devant une glace carrée suspendue à un classeur métallique. On tapa à la porte. Il coupa le contact du rasoir. Son reflet avait une tronche de déterré et il examina ses dents grises avant de répondre. Encore un télex de merde. Il débrancha la prise.

Katz entra. Il avait les cheveux trop longs et pas meilleure mine. Il referma la porte derrière lui, sortit une cigarette. Il portait de nouveau son éternel blouson de cuir verdi, son pantalon de velours et des bottes en peau. Lantier fit un geste vague pour lui indiquer le fauteuil. Ils se dévisagèrent en silence, puis Katz s’assit en faisant craquer ses phalanges.

— Eh bien? fit Lantier.

— Cinq morts en l’espace de vingt-quatre heures, dit Katz.

— Eh bien? répéta Lantier.

Katz n’avait pas la réputation de s’apitoyer sur le sort de ses semblables. Il avait pris le temps de se raser et d’enfiler une chemise propre, de coupe militaire, qui provenait certainement des puces de Saint-Ouen. Il secoua la tête. Lantier s’assit pesamment derrière son bureau, rangea le rasoir. Dans deux ans, il en aurait fini. Il quitterait Paris pour Sète, il aurait le temps de voir enfin ses filles et ses petits-enfants. Il lâcherait sans regret le revolver qu’il portait au côté.

Et Katz serait seul dans sa jungle.

Katz qui avait toujours refusé de passer des concours et de monter en grade, qui ne voyait plus sa femme ou son fils depuis un an, et n’en manifestait jamais l’intention. Ce qui arrangeait tout le monde, finalement.

— Farouk a lâché quelque chose?

— Tu penses, ricana Lantier. Il a plus d’heures de vol qu’Air France, U.T.A. et la T.W.A. réunies! Il a très bien supporté la garde à vue, sans faire d’histoires ni rien. Il ne tombait pas de l’armoire, mais c’était tout comme. (Il saisit une liasse de procès-verbaux, qu’il brandit un instant avant de les tendre à Katz qui se mit à les parcourir.) Selon ses dires, il ne nourrissait aucune animosité particulière à l’égard de la victime. (Lantier fit claquer ses paumes sur le skaï du bureau.) Un agneau!

— J’aimerais pas être à la place de l’agneau, observa Katz sans lever les yeux. Il a un contrat aux fesses.

Lantier s’accouda.

— Contrat?

Katz se pencha, reposa les feuillets sur le bord du bureau. Il en profita pour déposer la cendre de sa cigarette dans un couvercle de bocal.

— On a tourné un moment, cette nuit, dit-il d’une voix pensive. Personne ne comprend au juste ce qui s’est passé. On a dû secouer un type pour qu’il retrouve un peu de mémoire, pas beaucoup, mais juste ce qu’il faut pour apprendre que Farouk avait commis beaucoup d’erreurs, ces derniers temps. Qu’il commençait à se faire vieux…

— Conneries, s’impatienta Lantier.

— On a eu un autre entretien, avec un type qui fourgue des bagnoles et des motos volées, rien que des hauts de gamme. Les numéros de moteur et de châssis sont travaillés tout de suite, la bagnole repeinte dans la nuit et repart avec des fausses plaques et une carte grise neuve le lendemain matin. Direction l’Italie, ou la Belgique, ou ailleurs. Une affaire qui roule…

Lantier alluma sa première cigarette.

— Et alors?

— Alors, Théo lui avait commandé deux BMW 750, il y a déjà un moment. Le lascar a mis dix minutes pour se rappeler qu’elles devaient ressembler à des motos de gendarmerie, avec les sacoches, les trois antennes et tout le tremblement. Dès qu’elles ont été prêtes, Théo en a pris livraison dans une camionnette de location, les a chargées à l’aide de bastaings. Il était accompagné d’un comparse que le type pourrait certainement reconnaître, si on le lui présentait.

— Deux motos de gendarmerie, réfléchit Lantier.

— Ségura n’avait pas l’habitude d’amuser la galerie, question conduite. Il se prenait pour un petit Fangio. (Katz examina ses mains.) Deux pandores le prennent en filoche, l’obligent à s’arrêter…

— Trop compliqué, grogna Lantier.

— Pas forcément, estima Katz. Ségura avait une grande gueule. Il a passé sa dernière semaine à craquer un maximum de fric et à clamer partout qu’il n’en avait plus rien à foutre, de la monnaie. À l’en croire, il avait décroché la lune!

Katz écrasa sa cigarette. Lantier dit:

— Ségura était sous surveillance. L’Office Central avait tout lieu de penser qu’il allait monter sur un coup avec une équipe… cosmopolite. Et ça n’était pas la première fois qu’il faisait la tournée des grands-ducs.

— Quel genre de coup?

Lantier écarta les bras.

— Aucune idée.

— Il y a eu une perquisition, chez Ségura.

— Oui, reconnut Lantier.

— Et qu’est-ce que ça a donné?

— Rien… (Il déclara, de mauvaise grâce:) Quand on est arrivés, la porte était déjà fracturée. Quelqu’un avait de l’avance, et s’il y avait quelque chose à se mettre sous la dent, il s’est servi avant nous.

— Quel genre de boulot? s’inquiéta Katz.

— Du boulot de pros. Papier peint et moquette arrachés, coussins éventrés, faux plafonds sondés… Plus un papier, tout avait été nettoyé jusqu’à l’os.

— Il a fallu du temps, réfléchit Katz.

— Pas forcément. (Lantier aplatit de nouveau les paumes sur le bureau.) Katz, qui est la fille, nom de Dieu?

*

Tony Pastor avait soulevé un pan de tenture et regardait dehors, la circulation du matin. Les bruits de moteurs et les couinements d’avertisseurs lui parvenaient étouffés et lointains, d’un autre monde qui ne le concernait pas. Il éprouvait une sensation de léger vertige, assez proche de la nausée. Il avait tout prévu — les cloisons étanches —, tout monté depuis des mois, patiemment, et personne ne pourrait démêler les tenants et les aboutissants, il n’y aurait pas de raisons et personne n’agissait sans raison suffisante. Tout dépendait d’un choix arbitraire et d’une occasion fortuite.

D’un hasard…

Malek entra et il abandonna la tenture et le spectacle fugace.

— Vous allez prendre la voiture et récupérer des affaires à la consigne de la gare d’Austerlitz… (Il sortit une clé et la tendit. Malek la prit.) Vous reviendrez ici… Ensuite, il y aura une livraison à faire.

— Bien, fit Malek. Une livraison?

— Boulevard des allongés, dit Pastor.

— Même endroit que d’habitude?

— Oui. Je ne bougerai pas avant midi. C’est tout, merci…

Il retourna s’asseoir derrière le bureau et Malek sortit.

Un aspirateur bourdonnait quelque part dans le vaste appartement. Il appuya sur une touche de l’interphone, commanda rapidement son petit déjeuner. La jeune femme ne tarda pas à l’apporter sur une table roulante. Elle était petite et bien faite, très brune. Il quitta son bureau pour le divan. Lorsqu’elle eut tout disposé sur la table basse, Pastor la retint:

— Voulez-vous une tasse de thé?

— Volontiers, murmura-t-elle en s’asseyant sur un pouf, en face de lui.

Il la servit et elle avança la main.

— Merci, dit-elle.

Il lui tendit la tasse sur une soucoupe, entreprit d’étaler de la marmelade sur un craker. Elle l’observait fixement, les coudes au corps. Il sourit très lentement, mais ses yeux ne s’animèrent pas. Elle approcha la tasse de ses lèvres, sans pour autant le quitter du regard.

— Quelque chose qui cloche?

— Non, rien, fit-elle.

Il mordit dans le toast, se versa du café. Il n’aimait pas le thé. La théière chinoise était réservée à la jeune femme, depuis trois ans. Une manière de rituel entre eux. Il s’obstinait à l’appeler «Mademoiselle» bien qu’il ne doutât pas qu’elle ne le fût plus depuis longtemps. Il but quelques gorgées de café brûlant et ordonna:

— Vous appellerez Thérésa et vous lui direz de passer à neuf heures.

Elle hocha la tête en silence.

Et vida sa tasse de thé. Elle avait dû se faire des idées: personne n’avait de motif de suivre sa petite Austin, et qui aurait eu l’idée de le faire avec une Ariane customisée?

*

Farouk buvait un bol de café au lait, dans une cuisine étroite et vieillotte. Trois autres hommes étaient tassés dans la pièce, ils avaient tous la cinquantaine et portaient des complets sombres. Farouk sourit à leur adresse:

— Ahoua, vous allez au macabra ou quoi?

— Plaisante pas avec ça, Marc, murmura son vis-à-vis.

Il avait une voix grave et profonde, des gestes lents. Quand il avait connu Farouk, ils étaient terrés dans un trou à Monte Cassino et les éclats d’obus tombaient en grêle autour d’eux, quand ils ne fendaient pas l’air, tranchants comme des rasoirs. À présent, il dirigeait une chaîne de fast-foods, avec l’aide de ses fils, d’une palanquée d’employés cambodgiens et des fonds de Faruggia. Il savait que tout commerce est vulnérable.

À cinquante-deux ans, André Moretti avait tiré un trait sur le passé.

Les deux autres hommes faisaient l’un dans la confection, l’autre dans le recyclage de métaux non ferreux. Le premier avait certainement quelques ateliers clandestins à se reprocher, il fallait bien serrer les marges, le second quelques tonnes de cuivre enterrées avec soin sur l’un ou l’autre chantier. Eux aussi avaient décidé que la page était tournée. Ils avaient payé leur dette à la société. On ne pouvait pas dire qu’ils appartenaient au milieu, même si à eux trois ils avaient totalisé un demi-siècle de trou, avec ou sans sursis. Ils avaient des liens plus ou moins étroits avec des types qui montaient des coups, et alors? Il fallait bien que tout le monde vive.

— Écoute, Marc, commença Moretti.

— Ahoua?

— C’est pas bon, c’qui s’passe.

— Il ne se passe rien, coupa Farouk.

— Écoute, on est comme des frères…

Quelque chose d’indéfinissable passa dans les yeux de Farouk et il reposa le bol sur la nappe à carreaux. Moretti fit un geste pour dissiper sa gêne.

— On a de la reconnaissance, c’est pas ça… Tu nous as mis le pied à l’étrier… (Il consulta les deux autres, qui approuvèrent en silence.) On te dit pas ci ou ça… Marco, si ça continue, on aura tchoufa.

— Si quoi continue? demanda Farouk.

— Ségura, c’est pas bien, déclara Moretti. J’ dis pas qu’il faut toujours dire amen, mais y avait moyen…

— Non, coupa Farouk.

Des camions passèrent en grondant et firent trembler les vitres. Farouk sortit un paquet de cigarettes et le remit dans sa poche. Il n’avait plus envie d’aller au baroud. Il l’avait compris en face de Lantier, qui avait parfois un sourire de loup. Il tourna la tête vers celui qui s’occupait de non ferreux.

— Sanchez, le Belge était chez toi.

L’homme fit oui sans un mot. Il était exagérément maigre et dégingandé.

Farouk le fixa sans ciller.

— Il s’est fait descendre hier.

— Je sais, fit Sanchez d’une voix presque synthétique. Cancer à la gorge.

Farouk hocha la tête.

— Qu’est-ce que tu vas faire? demanda Moretti.

— Qu’est-ce que tu ferais à ma place?

— Ça dépend…

Farouk ressortit son paquet de cigarettes et en alluma une. Il laissa passer quelques camions tout en réfléchissant à vide. Il pouvait essayer de conclure un accord, savoir ce que l’ennemi voulait, il y avait toujours moyen de s’entendre entre gens raisonnables. Il pesait encore son poids sur la place, il avait des amis en réserve. Au fond, il sentait que ça n’avait pas de sens. Il avait été intrépide et dur, un vrai boss, et puis tous les autres étaient morts, un à un, ils faisaient partie d’une autre époque, la guerre des blondes, la blanche, le trottoir et les quinze chevaux Citroën. Il pouvait se coucher, passer la main, se contenter de palper les dividendes. Il pensa à sa compagne qui avait disparu, elle aussi. Au terme d’une longue et douloureuse maladie. Le cimetière grouillait de monde sous le soleil de plomb, le caveau était rempli de gerbes, on se serait cru au cinéma.

C’était en 1969. Août 1969.

Il ne s’en ressentait plus pour rien. Il s’éclaircit la voix:

— Où est Joko?

— Il est pas venu, grommela Moretti.

— Je le vois bien.

Il se leva en repoussant la chaise.

— Je vais te raccompagner, Marco, dit Moretti.

— Si tu veux…

Il enfila son loden, tira sur les manches.

S’il passait la main, il n’aurait plus qu’à compter les jours. C’était la règle et il ne lui venait pas à l’idée de protester ou de s’insurger. Il avait tué des hommes de sa main et d’autres étaient morts sur son ordre, et d’autres encore sans qu’il y soit pour quoi que ce soit. Il pouvait se tirer à Miami, ou ailleurs. Il contempla les trois hommes immobiles.

Et découvrit soudain qu’il n’avait pas envie de commencer à compter.

Il quitta la pièce, Moretti sur les talons.

Dehors, une grosse limousine noire les attendait, rangée sur le trottoir. Chauffeur au visage en lame de couteau et complet sombre. Farouk détestait l’ostentation. Il monta derrière, avec Moretti, après avoir écrasé sa cigarette. La voiture s’ébranla comme un wagon pullman, descendit le bateau sans secousse. Durer… Il voulait encore durer, comme le type au bord de la falaise à qui on est en train d’écraser les doigts à coups de talon et qui voit le précipice, en bas, par-dessus l’épaule.

Il fit signe à Moretti de remonter la glace derrière le conducteur.

Il partirait peut-être, mais certainement pas seul.

Загрузка...