CHAPITRE XV

Farouk n’avait pas quitté son fauteuil, lorsque Joko était entré, les poings enfoncés dans ses poches de manteau, il avait seulement réprimé un geste d’irritation en voyant la silhouette se glisser dans le bureau puis avancer avec son exaspérante manière de se déplacer et finalement se planter devant le bureau sans mot dire. Joko n’avait pas abandonné son feutre et une cigarette lui pendait à la bouche. Il ne l’avait pas allumée.

— Les autres t’ont dit?

Le jeune homme fit non de la tête. Il observa Farouk et recula lentement, puis s’assit. Croisa les genoux. Il portait un pantalon noir trop court, des chaussettes blanches et des mocassins de cuir coûteux. En renversant un peu la tête, il contempla le plafond, puis ses yeux se reportèrent sur le boss. Ils étaient d’un bleu délavé et vitreux et ne semblaient pas voir mais jauger, ausculter, puis la main droite sortit du manteau avec le Colt au bout, le gros automatique à l’acier terni, pareil à celui de Marek, qu’il ne braquait sur rien. Farouk se pencha sur le bureau.

Il dit, très lentement:

— Il faudrait pas que tu en remettes.

Joko haussa les épaules et appuya de la paume sur la pédale de sûreté de l’arme, on entendait le vrombissement étouffé d’une tondeuse à gazon quelque part, sans doute au fond du parc. Farouk regarda le .45 sur les plis du manteau. Il savait quel genre d’arme c’était, maintenant désuète, et elle lui rappelait des souvenirs qui n’avaient pas été agréables pour d’autres. Marseille, en 54. La presse disait que c’était un pistolet de tueur, lorsqu’elle ne parlait pas de revolver, mais les journaleux n’y connaissaient rien.

— Joko, il faudrait pas non plus que tu te goures…

Les yeux vitreux luisirent faiblement et un sourire amusé déforma la bouche du jeune homme, et disparut aussitôt.

— Tant que je suis là, c’est moi le patron, dit Farouk. Après…

— Combien de temps ils t’ont donné? demanda Joko sans hausser le ton.

Il tenait une laisse dans chaque main, et au bout de chaque laisse, il y avait un homme entortillé. Il ne dépendait que de lui de les étrangler un peu plus. Il appuya l’extrémité du canon sur sa rotule. Sans lever les yeux, il dit:

— Je t’ai posé une question…

Farouk se redressa vivement. Personne ne pouvait lui parler sur ce ton, pas même cette espèce de jeune tantouse. Le Colt suivit le mouvement, bien que Joko n’eût pas levé les yeux et parût se désintéresser de la situation.

— Reste assis, émit-il d’une voix désagréable.

— Petite salope, cracha Farouk. Putain de ta mère…

Joko redressa la tête.

— Combien de temps?

— Qui t’a dit qu’ils sont venus?

— Combien?

— Putain de ta race.

— Je suis pas seul. Il y a un type avec Milon. (Le sourire amusé réapparut et fit à peine tressaillir la cigarette.) Je t’avais dit que tu te faisais vieux. Tu as les mains qui tremblent… (Le sourire se fit cruel et sarcastique.) Je suis sûr que tu crèves d’envie de pisser. (Il prévint, sans remuer l’arme.) Bouge pas, Farouk. Ça me ferait rien de te descendre, mais j’ai pas envie tout de suite…

Farouk avait un pistolet dans le tiroir droit. Il ne s’en était pas servi depuis des années. Il ne voulait plus se servir d’arme, et même s’il l’avait voulu il n’en aurait pas eu le temps. On pouvait s’entendre avec Dieu, pas avec l’autre et l’autre avait emprunté des traits inattendus. Ceux d’un petit crevard qui avait tapiné un peu partout avant qu’un homme lui donne sa chance sans rien demander en contrepartie. Comme ça… Gratuit. Farouk examina la face calme, détachée. Une jolie petite gueule bien lisse.

— Combien de jours?

— Qu’est-ce que ça peut te foutre?

— Combien d’heures?

La main droite de Farouk glissa sur la surface du bureau, comme pour y prendre appui lorsqu’il se rassit dans le fauteuil. Les yeux accrochèrent les siens, mais ils n’avaient rien de vivant. Ils n’avertissaient pas. Ils n’attendaient pas. Ce qu’ils apercevaient, personne d’autre ne pouvait le voir.

— J’ai ce que tu cherches, dit Joko.

Des yeux de mort.

Farouk sentit le froid dans ses coudes, entre ses omoplates, de tout petits serpents noirs qui se mettaient à lui courir dans les veines. Il laissa la main là où elle se trouvait, les doigts agrippés au rebord du bureau.

— Où c’était?

— Devine, fit la voix.

Il secoua la tête. Qu’est-ce que ça voulait dire, se faire vieux? En même temps que la peur, il sentit la rage s’installer. Personne ne lui avait jamais parlé sur ce ton, avec ce détachement insultant, cette morgue glacée. Personne n’y aurait jamais pensé. Il n’y avait plus de visage, seulement un regard et une voix. Une cigarette suspendue.

Joko agita le pistolet tout en parlant.

— C’était Malek qui les avait, les cailloux et le fric…

— Malek?

— Le chauffeur de Tony…

Les doigts quittèrent le bureau. Ils tremblaient légèrement, en effet. Farouk avait pensé à Pastor. Il avait pensé à d’autres possibilités, parce qu’il n’y avait jamais rien eu entre M. Antoine Pastor et M. Marco. La ville était vaste et le monde encore plus. Ça n’avait aucun sens. Pourtant, il ne douta pas un instant que Joko ait dit la vérité.

— Malek est mort, poursuivit ce dernier. Et moi, je suis chez toi…

Farouk comprit le plan.

Joko renfonça le pistolet dans sa poche sans le lâcher. À travers le tissu souple et élégant, il faisait un renflement discret.

— Combien tu veux? demanda Farouk.

— Rien. Je veux rien. Seulement savoir combien de temps il te reste…

*

Kenny roulait aussi vite que le lui permettait sa vieille Simca 1100, ce qui n’était pas excessif sur l’autoroute. Le lecteur de cassettes parvenait à peine à couvrir le grondement creux du moteur. Il avait mis Red sails in the sunset, un peu par habitude et parce que c’était le premier truc qui lui était tombé sous la main, dans le vide-poches. Ingrid était lovée dans le siège à côté, les genoux au menton, et fumait cigarette sur cigarette en fixant le ruban gris devant elle. Il ne l’avait pas convaincue d’aller aux flics, mais elle s’était laissé embarquer sans doute pour ne pas rester seule sur le bateau à attendre. Attendre quoi?

Il n’y avait pourtant pas d’autre possibilité que de se rendre à la police. Elle n’avait rien à se reprocher, à moins qu’elle ait omis de lui dire certaines choses. Il l’avait pourtant écoutée sans l’interrompre, jusqu’à ce qu’elle se taise enfin, elle n’était ni la première ni la dernière à se fourrer dans un guêpier pas possible parce qu’un type l’avait baratinée. Les flics devaient avoir l’habitude.

Elle bougea pour éteindre le lecteur de cassettes.

Kenny ne pouvait pas rouler plus vite, le moteur tournait déjà en surrégime depuis trop longtemps. Il se résigna à lever un peu le pied. Il n’était pas concerné, même s’il l’avait connue quelques jours: il en avait connu d’autres. Ingrid était bien sûr très belle, très différente. Bien sûr. Elle faisait très mal l’amour mais ça ne voulait rien dire, il était trop occupé par son rôle de skipper pour avoir pu lui accorder beaucoup de temps et d’attention, en fait. Peut-être aurait-il dû le faire, peut-être était-ce ce qu’elle attendait au lieu de passer des heures à bronzer à poil sur un matelas le long du roof. Elle avait un corps parfait, sculptural, mais elle savait quand même pourquoi elle était montée à bord et elle n’ignorait pas les règles du jeu. Personne ne l’avait forcée…

Kenny savait qu’on ne pouvait jamais forcer quelqu’un à faire ce qu’il n’avait pas envie de faire. En tout cas, personne n’aurait pu le forcer, lui. Il rabattit le pare-soleil. Elle ouvrit la glace pour jeter sa cigarette. Il la laisserait à une station de taxis, ou non loin d’une bouche de métro. Ou à un arrêt de bus. Ou en pleine rue… Il n’était pas dans le coup. Il avait acheté le bateau pour ne plus être dans aucun coup. Il se démerdait à survivre avec et y parvenait bien. Très bien, même.

Dans une côte presque imperceptible, le voyant d’huile se mit à palpiter avant de s’allumer au rouge et de s’y installer. Kenny donna un coup de poing sur le volant, ce qui ne la fit même pas bouger ou marquer le moindre intérêt.

Elle regardait l’autoroute devant comme si elle n’avait pas de fin…

*

Tora, pensa Lantier en pénétrant dans la pièce. Il ne s’attarda pas à contempler les vitrines. Tora, ces cons se sont trompés. Bien entendu… Il n’avait pas eu le temps de disséquer le dossier. Il y avait trop de monde partout et les deux inspecteurs qu’il traînait sur les talons commençaient à le courir. Pas la peine de mettre autant de types et de temps pour ne pas arriver à comprendre. Il avait Tora devant lui, dans un complet Cardin impeccable, le bout des doigts frôlant le plateau en marbre d’une table ovale, à la fois détendu et vigilant. Trop vigilant. Ou contrarié. Lantier sortit sa carte, la montra, ce qui n’était peut-être pas indispensable compte tenu des circonstances.

— Vous venez de perdre un homme…

— Un employé, rectifia Pastor.

— Vous commencez mal. Ça vous arrive souvent de perdre… un employé?

— Jamais plus d’une fois ou deux par semaine, sourit Pastor.

— La force de l’habitude, alors… Qui a appelé le quart?

Pastor souleva légèrement les doigts tenus écartés.

— Un voisin, certainement. Vos collègues n’ont pas été très loquaces.

— Un type du premier, intervint l’un des inspecteurs, derrière Lantier qui ne se retourna pas. Un agent de change…

— Malek portait un pistolet à la ceinture, fit Lantier. Est-ce que tous vos employés font de même?

— Non, rétorqua Pastor. Je vous ferai observer que Malek détenait cette arme légalement. Et qu’il la portait non moins légalement…

Lantier eut un drôle de sourire oblique.

— Pas mal pour un type qui avait tiré un certain nombre d’années de centrale, vous ne trouvez pas?

Pastor hocha légèrement les épaules. Malek avait payé sa dette à la société. Il s’était rangé des voitures. Lantier sortit une boîte d’allumettes de sa poche et s’en ficha une au coin de la bouche. L’espèce de sourire n’avait pas encore tout à fait disparu de ses lèvres.

— À votre avis?

— Je ne suis pas policier, objecta Pastor.

— Vous lui connaissiez des ennemis?

Pastor écarta doucement les mains, exhibant ses paumes.

— Non…

— Et vous?

— Nous avons tous des ennemis, monsieur le commissaire! À commencer par nous-mêmes.

Lantier ricana de manière distincte.

— Malek conduisait votre voiture.

— Je le payais pour cela.

Le policier sortit un carton vert de sa poche, fit mine de l’examiner.

— Ce matin, peu avant dix heures, votre véhicule a été verbalisé parce qu’il stationnait sur un couloir réservé aux bus. (Lantier leva les yeux. Les mains de Pastor se trouvaient à présent glissées à plat dans les poches de sa veste, les pouces sortis.) Devant la gare d’Austerlitz… Malek a dû l’empocher machinalement.

— Certainement, convint Pastor.

— Une idée de ce qu’il foutait là-bas?

— Pas la moindre… Ne vous inquiétez pas, monsieur le commissaire: je vais la payer.

Lantier ricana de nouveau et l’allumette passa de la commissure droite à la commissure gauche des lèvres. Les deux autres flics faisaient mine de s’intéresser aux masques. Lantier remit la contravention dans sa poche.

— Je suppose que vous pouvez me dire ce que vous avez fait ce matin…

— Bien sûr. (Pastor sourit.) Je me suis levé assez tôt, j’ai donné quelques coups de téléphone à divers correspondants.

— Assez tôt?

— Six heures.

— Quels correspondants?

«— Deux de mes directeurs commerciaux. Un banquier de mes amis… (Pastor réfléchit, puis son sourire réapparut.) Je crois que c’est tout.

— Bien entendu, ils pourront confirmer vos dires.

— Bien entendu.

— Il y a un téléphone dans la voiture, remarqua Lantier.

— Il y en a également un dans mon bureau, rue Hoche. Je crois même qu’il y en a plusieurs, pour tout vous dire. J’en ai un aussi dans ma maison de campagne et un autre dans le studio que je loue à Nice. Je crains fort qu’il y ait aussi des cabines publiques aux quatre coins de Paris et quelques bureaux de poste…

— Et après?

— J’ai pris le petit déjeuner avec la jeune fille qui s’occupe de l’appartement…

— Femme de ménage?

Pastor eut une grimace amusée, qui pouvait laisser entendre qu’il réprouvait tout de même le terme, mais qu’il était cependant contraint de l’encaisser.

— Et ensuite?

— J’ai reçu une visite féminine, monsieur le commissaire!

— Je suppose que vous préférez que cette personne conserve l’anonymat.

— Sauf si cet élément était indispensable à la poursuite de vos investigations, oui, en effet. Elle est arrivée à neuf heures trente, repartie quelques minutes avant midi. Il s’agit d’une personne très ponctuelle, aux activités débordantes. (Le sourire disparut.) Monsieur le commissaire, je ne crois pas que j’aie besoin d’un… alibi. Ce n’est pas moi qui ai tué ce pauvre Malek.

— Vous avez pensé à la succession? rétorqua Lantier d’un ton acide.

— Je compte envisager la question en temps utile.

Lantier opina, mâchouilla vaguement l’allumette et parut se décider.

— Pastor, je vais vous demander de bien vouloir me suivre…

Le sourire réapparut furtivement. Pastor hocha la tête, l’inclina du côté comme s’il tâchait de prendre la mesure du policier. Poids et taille moyens. Complet coûteux mais chiffonné. La cinquantaine dépassée. Un revolver de gros calibre sur la hanche droite, ce qui pouvait sembler inhabituel pour un policier de son grade. Très mauvaise dentition.

— Dois-je comprendre que vous m’embarquez? susurra Pastor.

— Comprenez ce que vous voulez, ricana Lantier. (Il allait se retourner, mais n’en fit rien et braqua les yeux en direction de son interlocuteur attentif.) Que les choses soient bien claires, Pastor: pour moi, avec ou sans votre chiée de téléphones, votre personnel et votre surface au sol, vous n’êtes qu’un arcan. Habillez ça comme vous le voulez, emballez-le de papier de chiotte si ça vous enchante, mais pour moi vous êtes un voyou. Rien d’autre. Vous pourrez secouer tout le ministère, de bas en haut et de haut en bas, je m’en contrefous. Vous êtes en garde à vue pour les nécessités de l’enquête, à compter du moment où le premier flicard est entré dans cette pièce. Est-ce bien clair?

Pastor acquiesça. Il sortit une main de la poche, avec un paquet de cigarettes entre les doigts, en porta une à ses lèvres. L’autre main sortit le briquet, un Dupont en argent, dont la courte flamme acérée surgit une seconde et disparut lorsqu’il eut rabattu le capot.

— Monsieur le commissaire…

— Quoi? aboya Lantier.

Pastor extirpa un brin de tabac de sa lèvre entre le pouce et l’index et dit:

— À supposer que ce que vous pensiez soit vrai… Je dis bien: à supposer. Eh bien… (Il s’attarda à loisir, souffla un peu de fumée de façon clairement désinvolte.) Eh bien, au moins vous conviendrez avec moi qu’on ne peut pas tenir sérieusement que le crime ne paie pas.

Lantier arracha l’allumette de sa bouche, la brisa entre les doigts.

Sa face était devenue soudain terreuse. Les deux autres policiers s’étaient raidis de manière perceptible, et celui de gauche avait remonté machinalement son col de trench.

— Pastor, émit Lantier d’une voix sourde, je ne suis pas payé pour penser, mais pour prouver.

Il fit un geste explicite de la main, attendit que Pastor se soit exécuté pour pivoter sur les talons et le suivre, d’abord dans le bureau puis dans l’entrée où, avant que Pastor ait saisi son manteau ardoise sur un fauteuil Louis XV, le vêtement passa de main en main et fut rapidement palpé par Lantier lui-même. Qui le lui tendit sans un mot.

— C’est bien la première fois, commença Pastor.

Il n’alla pas plus loin.

Un flic le fit avancer sans brusquerie. Il entendit la voix de Lantier qui grommelait derrière:

— Il faut toujours une première fois, pour qu’il n’y en ait d’autres après.

Tora comprit avec une délectation indicible que le flic n’était pas con.

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