Il ne pleuvait pas, l’air était suspendu, c’était un temps étale de fin de jour mauve et rose sur de la terre rouge aux molles ondulations, à perte de vue, et la lumière elle-même, qui sourdait de nulle part, était immobile et rougeoyante, et devint d’un rouge profond, presque noir, sans la moindre palpitation, le moindre mouvement, vue d’un monde pris au 400 millimètres, une infime fraction de seconde avant ou après la fin, et il savait bien qu’il n’avait ni appareil photographique, ni téléobjectif, ses mains étaient noires et vides, elles faisaient mine de tenir quelque chose à hauteur du plexus, il lui manquait un appareil pour capter cette lumière qu’il ne pouvait pas retenir entre ses doigts crispés comme des serres.
Personne à des kilomètres à la ronde. Il était le dernier.
Ou le premier.
Par contraste, l’eau de la piscine était d’un vert presque insoutenable, phosphorescent, elle formait un parallélépipède rectangle allongé sur le marbre trop blanc d’une pièce vitrée. Immobile. Silencieuse. Tout était silencieux, pas un battement, rien qui rappelle la vie…
Puis les arcades blanches: elle parlait, pressée, et il ne l’entendait pas, elle était vêtue comme au plein de l’été, elle avait la bouche noire dans la lumière — ou c’était la lumière qui la rendait noire —, un trou d’ombre plus compacte où il distinguait pourtant comme un mouvement rapide, une sorte de véhémence, elle parlait, très vite, implorait, trois silhouettes apparaissaient, on la prenait aux épaules et elle disparaissait, détournant lentement la tête, résignée et vide, elle était partie et d’autres silhouettes apparaissaient, il reculait dans la lumière pourpre, reculait, sans se retourner, lent ballet morne et silencieux. Pas plus que la femme les silhouettes n’avaient de visages.
Katz se réveilla. Le jour n’était pas levé. Dans la lumière de la veilleuse, il lut l’heure: il avait dormi quarante minutes. Il reposa le .357 sur la moquette et se leva. Ils étaient revenus. Il savait qu’ils reviendraient. Il regarda l’arme à ses pieds, en repoussa la crosse tiédie du bout de l’orteil. Ils reviendraient encore et encore, parce qu’on ne tue pas des fantômes à coups de revolver. Il passa dans la petite salle de bains, alluma au-dessus de la glace qui lui renvoya son image blême, il se passa une serviette en éponge sur le visage et le torse, les yeux marron ne le quittaient pas, ils avaient quelque chose de suppliant. Ce n’étaient pas ses yeux, mais ceux de l’autre, et il alla vomir dans la cuvette des W.-C., les doigts agrippés au rebord de la baignoire. Relents de bile et d’alcool.
Il retourna s’étendre sur le dos, sans éteindre nulle part.
Il pouvait se faire porter pâle: Lantier ne l’emmerdait pas avec des questions d’horaires, il laissait du mou à la corde, jusqu’au jour où on lui dirait que ça avait trop duré, qu’il fallait le ramener. Et Lantier le ramènerait sur le sable, gonflé d’eau depuis longtemps, emmitouflé d’algues brunes. Et personne n’aurait finalement gagné à ce sinistre jeu de cons.
Elle parlait. Il ne l’entendait pas. Il ne savait pas qui elle était et à qui elle parlait au juste ou si seulement ce qu’elle disait le concernait, si elle s’adressait à eux ou à lui, il savait seulement que dans ses rêves, elle était vêtue d’une robe blanche sous laquelle il la savait très bronzée. Il savait qu’elle revenait avec eux. Il savait…
Il était de nouveau trempé de sueur.
Il savait qu’il ne dormirait plus de la nuit.
Qu’il n’avait ni envie de boire, ni d’une cigarette, ni faim.
Il ferma les yeux, étendu comme un gisant.
Il savait, et cela ne lui servait à rien. Quelque part dans sa conscience, l’idée s’insinuait, informe et glaciale d’abord, puis elle jouait des coudes et finissait par accaparer le devant de la scène et lui ricaner en pleine gueule: Katz était un malade. Un malade! Un malade! Il fallait le ferrailler. Il fallait le soigner et peut-être qu’un jour, un jour, oui, si tout allait bien, alors il pourrait reprendre sa place au sein de la société, redevenir un homme normal qui pourrait assumer ses contradictions et gérer ses conflits. Le froid le prenait dans les os, à l’intérieur. Il voyait le .357 sur la moquette, bien qu’il eût toujours les yeux fermés. Il lui suffisait d’étendre les doigts, de saisir la crosse, de remonter le chien, sans ouvrir les yeux, de remonter le bras. Contact du métal froid, légèrement huileux. Et puis?
Il resta immobile, les yeux fermés, les bras le long du corps.
Des voitures roulaient dehors, dans la rue, il les entendait à peine. Un néon palpitait et incendiait par intermittence les hautes vitres de l’atelier, mauve et tarabiscoté, mais il ne le voyait pas, il en avait seulement conscience, comme il avait conscience de ceux qui rôdaient dans la nuit, inlassables, et tissaient leurs toiles, habiles et patients ou maladroits et furtifs, de toutes les manières promis au même sort, bientôt happés et englués, piqués par les autres habitants de l’ombre, sucés, vidés, et Katz au petit matin retrouvait leur enveloppe livide sur le marbre de l’institut médico-légal, et il fallait encore les ouvrir, les découper, à moins qu’on dût se livrer à une séance de puzzle macabre, la nuit était une mer qui déposait sur la grève ses restes au petit matin, quand la lumière grise et sans relief tombait d’en haut et se dissolvait, et ne détaillait rien, une mer sans conscience, sans mémoire, sans remords. Sans haine.
Pas d’issue.
L’idée de boire l’écœurait. À tâtons, il saisit une cigarette, l’alluma. La nuit ne s’écoulait pas. Il était trop brisé, trop faible, pour se lever, prendre une douche et sortir. Et où serait-il allé? À la Défense? Dans le quatorzième? Lui dire quoi? À trois heures du matin? Qu’il souffrait d’insomnies et qu’elle avait raison, qu’il aurait dû accepter de se laisser soigner dans un établissement spécialisé, que la médecine avait fait de très grands progrès depuis quelques années et qu’il devait se considérer comme un malade comme les autres et cesser de se dévaloriser à ses propres yeux. Il se rappelait son expression sévère et embarrassée. Son prénom… Elle ne souriait pas beaucoup, elle avait le regard grave, un maintien réservé, et à la dernière visite, elle lui avait brusquement tendu sa carte de visite, un bristol de format américain, aussi sobre et net que sa tenue, mais Katz n’avait pas besoin de cela pour retenir un nom, un prénom, un numéro de téléphone et une adresse. Il se mit l’avant-bras sur les yeux. La nuit est une plaie mince, d’où suinte un sang noir. La nuit est infinie, on en sort pour y retourner presque aussitôt, au terme d’un parcours zigzagant, incertain, on a palpé les murs du bout des doigts, puis avec les paumes, la joue et les genoux, ils étaient humides et sentaient la terre, on a frôlé les néons, senti le vent qui balayait les boulevards et les contre-allées et il était chargé de sel et de tendresses indéfinies, on a duré, on s’est accommodés, usé les yeux et ce qui servait à sentir la tiédeur d’une peau, à dérober un sourire, on retourne pareils, seulement vides et finalement d’accord, il n’y avait pas d’issue.
Katz ouvrit les yeux, écrasa sa cigarette.
La veilleuse: une ampoule de 40 watts sous un abat-jour de plastique ordinaire, vissée dans un support à pince accroché au chevet. La pendule électrique, qui claquait à chaque mouvement de l’aiguille des minutes. Le livre, dont des pages se défaisaient à force, le livre ne lui était plus d’aucun secours.
La grosse BMW roulait vite, très vite, elle avalait les périphériques comme s’il se fût agi d’une piste de vitesse, glissant les courbes avec précision, s’enfonçant dans les dépressions et surgissant soudain, tous phares allumés, de chaque remontée, filant les lignes droites comme une trajectoire implacable et mûrement décidée, vouée à foncer le plus loin, le plus vite possible, dans un grondement assoupi.
Charles Ségura alluma une cigarette.
La grande fille aux yeux dorés fumait un joint. Les genoux croisés, elle était appuyée de l’épaule contre la vitre et son regard vague se perdait sur le tableau de bord de la voiture. Elle savait ce que contenait la valise de Charles, et le montant qu’il lui avait annoncé n’avait pas de sens, il avait parlé de quatre millions, ce qui n’était guère imaginable. Irréel. Il avait parlé de l’emmener, de partir, elle avait laissé dire: elle ne le croyait pas. Elle ne croyait pas plus qu’il fût réellement directeur commercial de quoi que ce soit. Elle avait affaire à un vague petit maquereau, veule et désarmant. Enjôleur. Enfantin. Elle n’aurait pu dire ce qu’elle éprouvait pour lui, si elle éprouvait quelque chose. En montant en voiture, il lui avait glissé quelque chose de froid dans le chandail, entre les seins. Elle avait retiré de sa ceinture une pierre incolore, qui ressemblait beaucoup à un morceau de verre taillé, à un petit cabochon de carafe. Tout en fumant, elle la tripotait entre ses doigts, elle était maintenant tiède et vivante, comme revêtue d’une peau pareille à la sienne.
Quatre cents briques, avait rugi Charles, quatre cents bâtons! Tu te rends compte? Elle ne se rendait pas compte et brusquement, elle comprit qu’elle avait peur. Pas de Charles, elle l’aurait retourné comme une crêpe, il était en toc, bidon, pas de Charles mais de l’automatique qu’il avait glissé sous sa cuisse droite et qu’il effleurait de temps à autre, du bout des doigts, en changeant de vitesse. Elle se redressa, lui demanda de baisser la vitre et jeta son mégot dehors. De l’air froid gronda et tourbillonna dans l’habitacle. Charles remontait la vitre électrique, l’index droit pressé paresseusement sur la touche.
Elle avança la main, saisit l’arme.
Charles la regarda et rit.
— Laisse ça, Jackie…
Elle examina le pistolet. Son père en avait un semblable, quoique en meilleur état, un MAC 50 calibre neuf millimètres parabellum, l’arme de dotation régulière de l’armée française, elle actionna la culasse et une cartouche gicla dans l’habitacle.
— Arrête! cria son compagnon. Déconne pas!
Il n’avait pas ralenti. Elle voyait son visage tourné vers elle, il lui tendait la main droite, la paume en l’air, pour qu’elle y dépose l’arme. Elle étudia ses traits, l’expression un peu molle de sa bouche, elle avait passé la pierre de sa main droite à sa main gauche et le pistolet de la gauche à la droite, le canon à présent braqué sur le flanc de l’homme. Il y avait une balle dans la chambre. Elle avait bien enroulé la crosse. Ségura regarda son visage et l’arme, qu’il distinguait mal. Le visage était calme et impassible, vaguement lointain. Il prévint:
— Si tu tires, on va au tas tous les deux, merde!
Il lui sembla qu’elle esquissait un sourire, mais l’instant d’après, il dut reposer la main sur le volant, slalomer entre deux voitures qui avaient surgi devant, ils étaient à la hauteur d’Orly. La grande fille remarqua avec détachement:
— Si tu continues à rouler ainsi, que je tire ou pas, nous allons au tas, comme tu dis.
— Tu veux les cailloux?
Elle secoua la tête:
— Non.
— Le fric?
— Non.
— Qu’est-ce que tu veux, alors?
Elle agita le canon du pistolet.
— Vivre. Je descends au prochain arrêt. Que tu le veuilles ou non… (Elle eut un rire étouffé.) Tu m’as amusée un moment. Tu ne m’amuses plus. Je n’ai jamais eu l’intention de partir avec toi, même avec quatre cents millions. Je n’ai pas envie de partir… (Elle aperçut le panneau dans un éclair.) Ralentis, prends la file de droite…
Contre toute attente, Charles Ségura s’exécuta. La BMW longea une station-service illuminée et alla se ranger sur un parking en épi. Il y avait des camions à l’arrêt, une bonne quarantaine, aussi massifs et paisibles qu’un troupeau de pachydermes accroupis, et dont les remorques faisaient une manière de digue métallique plus ou moins rassurante. Ségura serra rageusement le frein à main. Il allait ouvrir la bouche, mais elle ne lui en laissa pas le temps, elle saisit son sàc à ses pieds, passa la lanière à l’épaule. Elle tenait toujours le pistolet pointé sur lui.
— Salut, murmura-t-elle.
Elle ouvrit la portière. Il aurait pu tenter de l’arrêter, essayer de lui prendre le bras, puis elle fut hors de l’habitacle et elle n’avait pas cessé de le braquer, comme si elle avait fait ça toute sa vie. Debout à l’abri de la portière ouverte, elle actionna la culasse rapidement, vidant le chargeur dont les cartouches roulèrent sur le béton, puis elle jeta l’arme sur le siège. Ségura se pencha pour la regarder, un coude sur le volant. Elle avait déjà tourné les talons et se dirigeait à pas vifs vers la station, haute silhouette sombre, tranquille et décidée. Elle s’arrangea les cheveux sur la nuque. Elle était partie.
Ségura ramassa le pistolet, le tint entre les doigts, puis il retira le chargeur vide. Il en avait un autre, plein, dans sa poche de veste. La pendule de bord marquait quatre heures. Le jour n’allait pas tarder à se lever. Il lui restait vingt-cinq minutes pour arriver avant Schmitt. Schmitt et les quatre millions de francs. Le monde était peuplé d’au moins autant de millions de Jackie. Il n’avait rien fait pour qu’elle reste. Il était à la bourre. À la bourre, mais seul. Il desserra le frein de parking, enclencha la marche arrière. Schmitt aussi serait seul. C’est alors seulement que l’idée du coup double lui passa dans l’esprit.
Avant même qu’il eût repris l’autoroute, le compteur marquait déjà cent quarante. Pour la première fois de sa vie, Charles Ségura allait tuer un homme. Cette idée ne lui faisait ni chaud ni froid. Il allait le tuer dans la maison de campagne de Tony Pastor, où ce dernier se rendait tous les tremblements de terre, et qui comprendrait quelque chose à tout ce mic-mac, puisque lui seul, le beau Charlie, avait monté le coup de A à Z? Il stabilisa son allure aux environs de deux cents, se carra dans le siège. Tant pis pour la radasse. Il ne lui avait rien dit, il avait su tenir sa langue, et de toute façon, là où il allait, personne ne pourrait le retrouver. Fini, Charles Ségura, c’était classé. Il leva le pied, juste assez pour prendre la sortie en direction de Melun. Les phares dressaient devant une cathédrale de lumière crue. Il laissa sur place plusieurs camions, dut freiner dans une courbe longue, passa sous un pont aussitôt disparu, cent soixante, entrevit les deux motards dans un éclair.
Reconnut les puissantes BMW autoroute, les casques.
D’un rapide coup d’œil dans le rétroviseur, il vit qu’elles avaient déjà décollé derrière, qu’elles se déployaient. Il aurait pu tenter la courette, mais il ne le fit pas. Il perdait du temps, et cependant il ralentit, se laissa encadrer par les gendarmes qui le firent ranger sur un bout de parking à l’écart de la route, prit le temps de glisser le pistolet sous son siège, se redressa. Une bécane devant, une autre le long de la voiture. Ils assuraient. Charles Ségura commença à baisser sa vitre électrique, le motard devant avait mis la béquille et pivotait sur les talons de bottes tout en glissant déjà la main droite dans sa vareuse pour sortir le carnet de déclaration. Ségura s’était déjà fait taper une dizaine de fois en excès de vitesse, il sentait le temps s’égrener, mais il n’en pencha pas moins le torse, le coude appuyé à la portière. Un vent frais lui balaya le visage, le moteur de la voiture tournait au ralenti. Il eut une mimique conciliante et fataliste.
Un camion passait sur la route, illuminé comme un arbre de Noël. Le gendarme tournait le dos à la circulation. Il retira les doigts de sa vareuse, avant même d’avoir donné le coup de raquette réglementaire.
— Eh oui, fit Ségura en levant les épaules. Eh oui… Au même instant, il reconnut la silhouette renflée d’un revolver de fort calibre, et, au bout du court canon trapu, le tube épais d’un silencieux, il tourna la tête vers l’autre gendarme dont il ne distingua pas les traits. Les moteurs des motos faisaient un bruit creux. Ségura demeura immobile, comme pétrifié, tandis que l’arme se braquait sur son front, tenue à hauteur de la ceinture. Le second camion, celui qu’il avait dépassé avant le pont, passa à son tour et couvrit le bruit de la détonation.
Presque à bout touchant, la balle frappa Charles Ségura juste au-dessus de l’œil gauche, lui traversa le cerveau et fit éclater la boîte crânienne, dont l’arrière se répandit au petit bonheur dans l’habitacle. Une main gantée repoussa le corps, dont le torse s’affala sur le siège du passager, coupa le contact et les phares. Le revolver avait disparu. La même main ouvrit la portière arrière gauche, saisit l’attaché-case et s’en empara.
Le tout n’avait pas duré plus de vingt secondes.
Dans la villa de Tony Pastor, trois hommes attendaient. Celui qui paraissait être le chef avait pris place dans un fauteuil, et jouait machinalement avec des gants de conduite ajourés. Personne ne fumait. Deux autres hommes s’étaient embusqués dans le parc, munis de Mossbergs à pompe, en calibre douze. L’homme aux gants avait un visage creux et dur, les cheveux coupés court, et des yeux clairs, presque incolores. Il consulta sa montre. Seul ou accompagné, Schmitt n’allait plus tarder. Il sortit son porte-cartes, examina le contenu et le referma.
Commissaire principal.
Il en avait l’âge.
Il entendit la voiture qui remontait l’allée dont le gravier crissa sous les pneus. On sonna à la porte, et le bruit du carillon lui sembla futile et déplacé. Il était déjà debout, la veste entrouverte, les deux autres avaient fait mouvement. Ils lui amenèrent Schmitt, un homme petit et fluet d’une cinquantaine d’années. Il l’examina, de la pointe des chaussures vernies aux quelques cheveux qui lui restaient sur le crâne, soigneusement peignés en arrière. Les yeux clairs ne s’animèrent pas.
— Où est Ségura? demanda Schmitt.
Il ne paraissait nullement inquiet.
— Police judiciaire, annonça l’homme aux gants.
Il ouvrit le porte-cartes, le passa devant les yeux du petit homme.
Schmitt sentit qu’on lui ramenait les bras en arrière, puis le contact froid des menottes. Il avait laissé l’argent dans la voiture, mais il ne faudrait guère plus de cinq minutes aux policiers pour le trouver. De l’argent anonyme, dans un sac de cuir anonyme. Rien à voir avec les cailloux. On le fouillait rapidement, le délestant de son portefeuille, de son chéquier, ainsi que du carnet qu’il portait toujours sur lui. Des clés de contact de sa voiture.
— Je ne crois pas que vous pourrez me retenir bien longtemps, commissaire, dit-il avec douceur.
L’homme aux gants esquissa un sourire plat, le visage un peu penché sur l’épaule gauche et murmura:
— Je ne crois pas que ce sera nécessaire, en effet…
Ils l’embarquèrent.
Dehors, un jour gris commençait à s’insinuer entre les arbres. Il faisait frais, comme toujours au petit matin. Schmitt regarda le parc, avant de monter en voiture, aperçut une Renault 14 embusquée le long du garage plat. Comment ne l’avait-il pas remarquée? Il devait se faire vieux, somme toute. Ou alors, il y avait d’autres policiers alentour et il était tombé dans une souricière. On le poussa sans rudesse dans sa voiture, derrière, entre le commissaire et un autre policier qui prit place sur la banquette en se serrant.
Schmitt s’interdit de penser.
La voiture prit de la vitesse dans l’allée, ralentit à peine au portail, et tourna à gauche. Schmitt eut le temps d’apercevoir la Renault 14 qui, elle, dégageait à droite. Ils n’avaient pas fouillé la voiture. Personne ne lui avait demandé quoi que ce soit. Personne ne parlait: une mécanique bien rodée. Il remua un peu pour soulager ses poignets. Ils ne pourraient rien prouver, à moins que Ségura se soit déjà allongé, et encore: il n’était que le commissionnaire payé au forfait d’une transaction commerciale dans laquelle il n’était pour rien. Il remarqua que le conducteur portait des gants. Le commissaire également, ainsi que l’autre policier qui avait le visage tourné vers la vitre et paraissait abîmé dans la contemplation du paysage. Ils n’avaient pas fouillé la voiture et on portait des gants lorsqu’on ne voulait pas laisser d’empreintes. Des policiers n’avaient rien à foutre, de laisser des empreintes ou pas. Schmitt bougea.
— Vous n’êtes pas des poulets, laissa-t-il échapper.
L’homme aux yeux clairs tourna à peine la tête, le dévisagea et dit:
— Tu as gagné, papy! On n’est pas des poulets, mais je crois pas que tu iras le clamer sur les toits…
Et comme Schmitt commençait à bouger un peu trop, il l’étourdit d’un seul coup de son poing osseux, porté en plein sur la tempe gauche. Le jour se levait, il serait blême et livide un moment, un bon moment, des bancs de brouillard glacé traînaient encore dans les creux, d’où émergeaient les cimes dépouillées d’arbres fantomatiques et immobiles, puis le soleil brillerait, peut-être, ce qui, pour Schmitt en tout cas, n’aurait plus aucune espèce d’importance. L’homme aux yeux clairs contracta les mâchoires. Celui qui avait monté l’opération, il ne le connaissait pas, et il n’avait nulle envie de le connaître. Il recevait les instructions par téléphone, dans un bistrot ou l’autre, jamais le même, et qui se situaient au hasard entre Bastille et Charles-de-Gaulle. Il était payé rubis sur l’ongle et ça lui suffisait. Il examina sa main maigre, enfila le gant.
L’homme aux yeux clairs était un tueur.
Il n’avait jamais rien fait d’autre, depuis l’âge de vingt ans, sauf des boulots de couverture. Il n’avait jamais quitté Paris ou la région parisienne, ni pris une semaine de vacances, aussi loin qu’il se souvienne. Il n’était connu d’aucun fichier de police ou de gendarmerie. Il obéissait au curieux nom de code de Diogène, et comme lui, il cherchait un homme. Jamais une femme ou un enfant. Toujours un homme. Il savait que les damnés ne pleuraient pas. Il savait que, tôt ou tard, Diogène mourrait, que c’en serait fini. Le savoir le laissait tout à fait indifférent. Il étendit ses doigts gantés. Si Diogène revenait, il conviendrait que sa lanterne fût sourde. À regarder ses doigts, il sentit que le manteau noir l’avait frôlé de son pan négligent, la première fois, c’était pour dire: à bientôt, et celle qui le portait ne se retournait pas. La seconde fois… La seconde fois, il n’y en aurait pas d’autre.
— À droite, au carrefour, indiqua-t-il au conducteur.
Sa voix était rauque.
La prochaine fois, elle se retournerait, elle le regarderait et il la verrait en face. Il lutta contre l’envie d’allumer une cigarette, tandis que la voiture virait presque sans ralentir, ce qui fait que Schmitt s’appuya contre son épaule, longuement, comme un compagnon d’infortune résigné. Il le repoussa bien après que la voiture fût revenue en ligne droite.
Katz se rasait avec soin, devant la glace. Il avait pris une douche glacée, s’était rapidement épongé, et avait enfilé un peignoir. Il avait certainement les cheveux trop longs. Mouillés, ils lui pendaient de chaque côté de la tête. Katz avait un torse de culturiste, qui ne devait rien à la gonflette, et sur lequel se traduisait, par le jeu de chaque muscle, le moindre de ses mouvements, une taille mince, et, plus bas, dans une touffe de poils sombres, un truc qui ne lui servait plus guère qu’à pisser. Le truc et lui s’étaient séparés, il avait cessé de lui obéir. Katz reposa le rasoir mécanique sur la tablette. Elle avait dit: «… redevenir un homme capable de gérer ses conflits…» C’était bien sûr une manière de voir la question. Il y en avait peut-être d’autres.
On sonna à la porte: trois brèves, deux longues.
Algérie française.
Il alla ouvrir à Rodriguez, pour lequel le temps s’était décidément arrêté. Le policier avait les traits tirés et il était évident qu’il n’avait pas beaucoup dormi de son côté. En avalant sa tasse de café, Katz apprit la visite de Lantier, ne se retourna pas, mais lança durement:
— Et alors?
— Alors rien, fit Rodriguez. Il va falloir y aller mollo. Le boss voulait tout savoir: où je vous avais droppé, qui vous aviez rencontré, sur quoi vous bossiez, tout le tremblement… (Il s’interrompit, but une gorgée de café brûlant et grimaça.) Lantier est à cran. La gonzesse est remontée au créneau, elle recommence à le tanner avec son histoire de dossier médical. (Il hésita.) Vous ne pouvez pas lui parler?
— À la gonzesse? persifla Katz.
— Au boss: merde, c’est votre frangin, après tout! Katz se retourna et Rodriguez recula d’un pas. Katz reposa sa tasse et dit:
— Farouk.
Rodriguez hocha la tête. Toute la rue disait que le coup de la place Vendôme avait été monté par la bande à Farrugia. Sans l’intervention de la B.R.B., c’était un sans fautes, sans un tuyau qu’un flic avait ramassé le diable savait où, les trois types ramassaient un blot d’un milliard, soit une valeur à la revente, les pierres desserties, le métal fondu, d’environ trois à cinq millions lourds. Au lieu de quoi, il y avait eu un jeune principal de vingt-sept ans au tapis et la joncaille s’était fait la paire. Maxou était mort, criblé de balles tirées par un P.M. UZI. Malgré la couverture de Katz.
Ce dernier enfilait une chemise blanche, dont il fourra les pans dans un pantalon de flanelle grise, puis il laça son baudrier d’aisselle, y glissa le revolver, noua une cravate de cuir mince et saisit une veste sombre sur le valet d’acajou. Rodriguez termina son café en hâte. Quand Katz se sapait, c’était pour aller sauter du beau monde. Il était pourtant sept heures passées. Il lui avait confié un jour, sur le ton de la plaisanterie, qu’il aurait horreur de crever en dégueulasse. Le jour de la place Vendôme, il portait un blouson de survie kaki et une paire d’Adidas. Pas plus que Maxou, il n’avait accepté d’enfiler de gilet pare-balles.
Katz glissa une paire de pinces dans sa ceinture. Avant de sortir du studio, il prit un petit automatique Le Français, qui se trouvait dans l’entrée, sur le compteur électrique, l’empocha. Rodriguez remua les épaules. Depuis qu’il tournait avec son collègue, il avait sorti plus d’affaires qu’en cinq ans avec d’autres. Katz bossait à la limite, et alors? Il connaissait la rue mieux que personne. Certains disaient qu’il était vrillé, à commencer par cette toubib de merde, qui aurait mieux fait de s’occuper de ses fesses que d’un flic sous la ligne de flottaison, au contact duquel il avait compris qu’ils faisaient un boulot dégueulasse, que la rue et les hommes étaient dégueulasses, grattée la mince pellicule de vernis, et qu’ils n’étaient, Katz et lui, ni plus ni moins dégueulasses que les autres.
Ils prirent l’ascenseur, allumèrent leurs cigarettes.
— Qui passe à la casserole? demanda Rodriguez, feignant l’indifférence.
— Lee Marvin! ricana Katz.
Rodriguez accusa le coup. Il était adossé à la porte de l’ascenseur.
— Vous allez sauter Théo?
— Qui vous parle de le sauter? dit Katz. Non, pas question… On va seulement l’interviewer, calmos.
Avec une secousse, la cabine s’arrêta au sous-sol. Rodriguez tira sur sa cigarette. Le visage de Katz paraissait souriant, mais à distance, de très loin. La porte se déverrouilla, Rodriguez était toujours de dos, il ne pouvait rien voir de la pénombre du parking, tandis que l’autre lui faisait face, il eut à peine le temps d’entrevoir la main gauche de Katz, qui d’une bourrade l’envoya bouler sur le béton du sol, tout en plongeant à plat ventre. Rodriguez essaya de dégager son propre Magnum de l’étui, n’y parvint pas, les deux premières détonations lui parvinrent creuses et étouffées, vaguement irréelles, on ne tirait pas sur les flics, pas dans ces conditions, les deux balles claquèrent contre la tôle de la cabine, Katz s’était redressé et il y eut le fracas assourdissant de son .357 tenu dans les deux poings et presque aussitôt un choc sourd, le bruit d’un corps frappé de plein fouet et qui s’abat contre une carrosserie, un tintement métallique.
Debout, Katz appuya sur le bouton de la minuterie.
Rodriguez se releva. Avant qu’elle se fût complètement refermée, Katz bloqua la cabine, puis il s’avança dans le parking. L’homme gisait sur le dos, et son torse faisait un angle curieux avec les hanches. Rodriguez avait empoigné son revolver, il couvrit Katz qui s’accroupissait. Un homme de quarante-cinq ans, au visage taillé à coups de serpe et aux cheveux prématurément blancs, touché en pleine gorge. Mort. Rodriguez s’approcha, sans cesser de surveiller les abords, l’arme avait glissé à un mètre de lui: un lourd revolver au canon court terminé par un silencieux. Ruger Backhawk. Katz la ramassa, il avait le visage couvert de sueur, plus besoin d’aller chercher Théo: il gisait à ses pieds, dans la posture où la mort l’avait jeté l’instant d’avant, il regarda le sang qui avait coulé de la blessure. Tous les refroidis avaient la même gueule, l’air de pas y croire et de s’en foutre en même temps.
Merde, déclara Katz.
Il rengaina le .357. Merde, en guise d’oraison funèbre. Il soupesa le Ruger, bascula le barillet, deux étuis percutés, quatre cartouches pleines. Jamais Théo ne lui raconterait pourquoi il avait passé commande de deux meules volées à un garagiste de la porte de Saint-Ouen, deux BMW blanches, pas plus qu’il ne lui dirait à quoi elles étaient destinées, ou seulement où elles se trouvaient à présent. Il fallait appeler le quart. Katz prit cependant le temps de faire les poches du mort, évidemment vides, à l’exception d’un billet de deux cents francs dans la poche de gousset du pantalon, et que le policier fit crisser entre ses doigts, avant de le lâcher sur le corps. Il avait glissé le Ruger dans la ceinture. Lorsqu’il se retourna, Rodriguez le regarda et son visage exprimait un mélange de fureur et d’incrédulité.
— Officiellement, proféra Katz, on allait sauter un dealer du côté de Barbès… Pas la peine de parler de notre copain. Ça ne ferait qu’embrouiller les choses.
Rodriguez avala sa salive avec difficulté, hocha la tête. Une seule balle, à six mètres, dans la pénombre. Si Katz ne l’avait pas envoyé valdinguer par terre, il aurait effacé les deux projectiles de plein fouet. Il acquiesça:
— Jamais entendu parler de Théo…
Katz ricana.
— Never rear, Rodriguez… (Il traduisit) Ne tournez jamais le dos…
Il regarda la cabine immobile, allumée, les deux impacts bien groupés. Ils signifiaient que Théo était égal à sa réputation. Que la planque de Katz était grillée. Elle avait tout de même tenu presque deux mois. Ils signifiaient enfin et surtout que les dominos avaient commencé à tomber.
Un quart d’heure plus tard, le niveau du parking regorgeait de flics.
L’interview de Katz avait commencé, et ce dernier savait qu’elle durerait un bon moment, qu’elle se poursuivrait sans doute à l’inspection générale des services et que les flics ne trouveraient rien, parce qu’il ne leur dirait rien, sauf qu’il avait entrevu un vague mouvement dans la pénombre et juste eu le temps de plaquer son collègue au sol et d’ouvrir le feu, et parce qu’ils n’avaient rien à trouver. Il était rodé par des centaines d’heures d’interrogatoire, des jours et des nuits entières. À distance, le commissaire principal Lantier discutait avec les gens de l’identité judiciaire.
Katz sourit vaguement.
L’inspecteur qui l’interrogeait leva les sourcils, se méprenant sans doute sur le sens du sourire. Katz le rassura:
— Laissez aller, vieux: c’est une valse…
— Une valse? (Il hésita.) Il va falloir nous remettre votre arme, pour l’expertise balistique…
— Bien sûr, murmura Katz. Au cas où j’aurais tiré après dans l’ascenseur.
Il sortit son .357. L’autre avait l’air profondément malheureux lorsqu’il le prit; il allait sans doute s’excuser. Katz eut un geste désinvolte.
— Nous allons aussi examiner celle de votre collègue…
— Bien sûr, répéta Katz. Des fois qu’on aurait piégé la victime…
— Je fais mon boulot, c’est tout, dit l’inspecteur avec raideur.
Katz referma sa veste. Il restait une inconnue, une seule: il ignorait si Rodriguez tiendrait le coup ou non. S’il ne tenait pas la distance, tout serait foutu. Katz ne croyait pas plus à la reconnaissance qu’à l’endurance physique et nerveuse. La roulette avait commencé à tourner. Savoir si la bille sortirait le rouge ou le noir… Il carra les épaules. Dans sa poche de veste, le petit pistolet ne pesait presque rien.