L’après-midi était plus qu’entamé, lorsque Katz et Rodriguez sortirent enfin. Personne n’avait parlé de suspension, de la maison bœuf-carottes, ou de quoi que ce soit du même genre. Ils avaient tous deux le sentiment que tout le monde s’en foutait, finalement, ils avaient failli se faire effacer par un malfrat, exit le malfrat, point à la ligne. Le parquet général n’avait pas envie d’en faire un chou-fleur, le bureau de presse distillerait ce qu’il voudrait… On leur avait rendu leurs flingues. Théo avait été un collaborateur précieux de Farouk, et ce dernier était au trou. Péripéties, avait murmuré un patron. Katz hésita un instant. Puis il traversa la rue et alla s’accouder au parapet. Il récita à mi-voix et presque machinalement:
— Passent les jours, passent les semaines…
Rodriguez poursuivit:
— Sous le pont Mirabeau, coule la Seine.
Il y avait du vent. Katz tourna à peine la tête, une cigarette à la bouche.
— On le cherche et il est là, grimaça Rodriguez.
— On ne le cherchait pas, dit Katz.
Ses yeux étaient d’un calme insolent. Rodriguez s’accouda à son tour. L’ombre avait pris de l’avance, tellement que c’en était fatigant. De ce qu’il avait appris au cours de l’interrogatoire, il s’était passé autre chose pendant la nuit et cette autre chose ne rendait pas leur affaire logique. Ce qui s’était passé n’était pas logique. Il essaya de se rappeler ce que Katz disait parfois, à propos de l’eau, qui pouvait être un miroir, lorsqu’on ne la troublait pas en l’agitant jusqu’à faire revenir la boue à la surface. Katz s’accommodait de la boue. On ne flingue pas des flics. Pas comme ça. On ne flingue que lorsqu’il le faut absolument. Katz bougea. Il annonça:
— Ils ont des photos de la fille.
Rodriguez se rembrunit aussitôt.
— Ségura était dans le collimateur depuis un bon moment. Pas forcément pour la même raison. Il était très imprudent.
— Il ne faisait pas le poids, jugea Rodriguez. Un troisième couteau, tout au plus. Sinon, il aurait joué autrement.
— Il n’avait pas une chance, jugea Katz.
Ses yeux erraient sur la surface de l’eau. Il finit par jeter sa cigarette. Il avait failli mourir, le matin même, mais il fallait croire que ce n’étaient ni le jour ni l’heure. Il pensa à la fille: où qu’elle fût, elle était en danger de mort, ce qui était le lot commun de l’humanité. Katz avait deux possibilités, bouger ou ne pas bouger, et les deux lui paraissaient équivalentes. Il n’avait pas de raison de bouger, il pouvait rester au bord de l’oued et au fil de l’eau il verrait passer les cadavres de ceux qui n’étaient même pas ses ennemis, car il n’en avait plus. Théo lui avait tiré dessus, l’avait manqué… Il remua la tête. Il y aurait un autre Théo, un autre matin. Puis le noir.
— Qu’est-ce qu’on fait? demanda Rodriguez, qui commençait à en avoir assez du vent qui frisait vilainement l’eau grise à contre-courant et du mutisme de Katz.
Celui-ci se redressa.
— On va faire un tour chez elle.
Les deux hommes se fixèrent un instant.
— Qu’est-ce qui se passe? demanda Rodriguez.
— Une étoile est en train de naître, sourit Katz. (Il reboutonna sa veste.) Les cartes changent de main. Ce qui était stable et assuré hier ne l’est plus ce soir. (Il regarda la rue, les passants et les voitures, les flics en faction.) Ils ne le savent pas, personne ne le soupçonne…
— Mais vous le savez.
— Oui, affirma Katz. Farouk va s’en sortir avec les honneurs. Comme d’habitude. Il enverra peut-être une caisse de champagne aux enquêteurs. Comme d’habitude. N’empêche qu’il est fini.
— Et la fille?
— La fille? Elle risque fort d’y passer…
— Elle n’y était pour rien.
— C’est vrai, reconnut Katz: elle n’y était pour rien. Seulement, Ségura était bavard et ils le savent. Il peut avoir lâché un mot. C’est ce que vous penseriez à leur place.
— Oui, fit Rodriguez.
— Il n’existe pas de protection à cent pour cent, rappela Katz. Et il n’y a que les morts qui ne parlent pas, surtout quand on ne retrouve rien, pas de cadavre… Personne disparue. Elle était très indépendante, elle a pu vouloir changer de climat…
— Était? releva Rodriguez.
— Allons-y, murmura Katz.
Ils prirent le métro et en première, changèrent de rame et de direction une bonne dizaine de fois, et ne prononcèrent pas plus de cinq mots durant tout le parcours. Sur le trottoir, non loin de l’immeuble, Rodriguez saisit le coude de Katz:
— Combien de chances on a de la sortir du coup?
— Pas beaucoup.
— L’étoile, c’est Pastor?
— Oui, dit Katz.
— Et s’il n’y avait plus de Pastor?
— Vous connaissez le moyen d’arrêter ce type? ricana Katz.
— Peut-être, fit Rodriguez.
— Il n’y en avait qu’un, ricana Katz. Il a été supprimé récemment, sur le plan judiciaire. Pour le reste…
Il haussa les épaules. Rodriguez lui avait lâché le coude et restait les bras ballants, le regard vide, à contempler quelque chose à ses pieds.
Au bout de quelques secondes, il déclara, à contrecœur:
— Si cette fille y reste, Katz, je balance tout aux juges.
— C’est un risque, admit Katz.
Un merdeux descendait la rue. Les pans de son manteau battaient au vent, il avait les poings fourrés dans les poches de pantalon, la veste fermée, et le chapeau jeté sur l’arrière du crâne. Les deux flics ne lui accordèrent aucune attention et il les croisa sans les voir. S’il les avait vus, ça n’aurait rien changé. Il n’existait pas, il était invisible et marchait à dix centimètres au-dessus du sol. Invulnérable. Belmondo dans À Bout de Souffle. Rétro, super-branché. Le Colt automatique pesait dans sa poche droite, mais pas trop. Il dévala les marches de la station dans un bruit de claquettes. Gene Kelly dans…
Diogène supervisait l’opération: les pinces de la grue saisirent la carcasse de la R8 qui s’éleva jusqu’au-dessus de la fosse en se balançant à peine, puis commença à descendre sans à-coups. Les lampes du chantier étaient allumées et conféraient à la scène une atmosphère quelque peu irréelle. Avant la R8, il y avait eu deux DS et une Frégate, ensuite il y aurait une 504 blanche, une R16, la tôle compressée serait fondue en lingots. Diogène alluma une cigarette.
Depuis la cabine vitrée, il perçut le long meuglement de la presse hydraulique, à la fois lugubre et interminable, un bruit d’écluse et de nuit, M. Schmitt en avait fini une fois pour toutes d’aller et venir comme une fourmi hagarde, serré dans un cube de tôle écrasée, semblable à des centaines d’autres.
L’homme qui actionnait la télécommande de la presse se retourna.
— On aurait pu récupérer la batterie…
— Pas la peine, dit Diogène.
Il sortit une liasse de billets, en compta plusieurs. Il les fourra dans la poche de la cotte graisseuse, remonta le col de son imperméable et se dirigea vers la porte métallique. Sur le seuil, il se retourna:
— Mohand…
— Ouais?
— Tu ne m’as jamais vu.
— Ouais, ouais…
Lorsque Diogène ouvrit, le vent s’engouffra, chargé de relents de graisse chaude, de ferraille et d’eaux croupies. Il descendit les marches, choisit son chemin entre des flaques crépelées, le soir tombait et une mince frange dorée couvrait l’horizon, les néons de la ville s’allumaient en bas. Diogène jeta la cigarette qui grésilla dans son dos. Dans les coudes et les épaules, il sentait le froid monter. Il marcha jusqu’à un arrêt de bus, où deux filles attendaient. Pas plus de quinze ou seize ans, des visages blêmes, durs et vulgaires. Ils se dévisagèrent en silence, et elles durent juger que l’homme n’était pas un cave. Peut-être un flic… Pas un flic, non plus. Il tourna le dos, regarda vers la ville. Puis il consulta sa montre, à l’intérieur du poignet droit.
Il était dix-neuf heures dix.
Il se retourna, s’adressa à la plus grande des deux:
— Combien tu prends?
— Quatre cents, dit-elle.
Elle était vêtue de cuir noir. Il alluma une cigarette derrière ses paumes.
— Où ça?
— Tu es d’ici?
— Non…
— Si tu veux, chez moi.
Le bus arriva.
Il les laissa monter et attendit le suivant.
Les deux faux flics et le pseudo-gendarme avaient pris place dans la même voiture, la Renault 20 gris métallisé que Diogène leur avait fournie. 26500 kilomètres au compteur. Ils devaient la laisser dans un parking souterrain proche des Champs-Elysées, et peu leur importait s’il s’agissait d’une voiture volée, du moment que les papiers étaient en règle (ils semblaient l’être), et ce qu’on en ferait après, ou qui viendrait la récupérer. Ils roulaient sur l’autoroute en direction de Paris en respectant la limitation de vitesse. Ils parlaient peu.
Ils n’avaient rien à se dire.
Jamais auparavant ils n’avaient travaillé avec l’homme qui prétendait s’appeler Diogène. Le pseudo gendarme n’avait jamais vu auparavant ni la victime ni celui qui l’avait exécutée, ni assisté à ce genre d’opération. Dans une camionnette on lui avait fourni l’uniforme et un Beretta automatique, dont il ne s’était pas servi, et la moto maquillée. Les deux faux flics avaient suivi les instructions de Diogène. Eux non plus n’avaient jamais vu auparavant l’homme qu’ils avaient embarqué. Ils ne savaient pas ce qu’il était devenu.
Finalement, ils ne savaient rien, sinon qu’ils avaient touché chacun cinq millions de centimes pour quelques heures de boulot. Et qu’ils étaient prêts à recommencer au même tarif, avec aussi peu de risques. Bien qu’il n’eût que trente ans, le pseudo-gendarme avait déjà tiré six ans de Centrale. Il n’avait pas envie d’y retourner. Il avait la banquette arrière pour lui tout seul et y étendit les jambes, les chevilles croisées. Il s’adressa au conducteur:
— Tu peux pas mettre de la zizique, mec?
— La radio marche pas! grogna le passager avant.
— Putain de tire de merde! Tu peux pas rouler plus vite?
— C’est pas la peine qu’on se fasse emmerder, rétorqua le conducteur.
Il se pencha sur l’autoradio, l’alluma et chercha une station. Nib. Au moins, l’autre ne pouvait pas dire qu’il faisait preuve de mauvaise volonté. Il appuya rapidement sur les touches présélectionnées. Il n’y avait pas trop de circulation et il n’avait aucun mal à garder le cap de la main gauche. Le passager avant couvait le paysage d’un œil maussade: des pavillons, des jardinets exigus, des pancartes de réclame. La voiture sinua légèrement et il tourna vaguement la tête.
— Fais gaffe, dit-il d’une voix tranquille. C’est pas la peine qu’on se viande!
— C’est l’antenne qui est pas branchée, déclara le passager arrière en apparaissant entre les sièges.
— Et merde, dit le conducteur.
Il abandonna le poste, reprit le volant à deux mains et accéléra pour dépasser des camions. Flics ou pas flics, il en avait ras les canettes de rouler comme un escargot. Le moulin de deux litres répondait bien. En quelques secondes, il avait atteint le cent soixante-dix au compteur. Une grosse Mercedes faisait des appels de phares, encore loin. Les camions avaient disparu et l’autoroute était devenue une esplanade très plate et dégagée sur au moins huit cents mètres. La Mercedes remontait comme une balle.
Le conducteur prit un cap qui le ramenait sur la file centrale.
Le compteur marquait cent quatre-vingts.
La Mercedes se trouvait exactement à sa hauteur lorsque tout se détraqua. Le volant pesait soudain une tonne (panne de direction assistée?), le conducteur pouvait encore freiner, se rabattre sur la droite, mais la pédale s’enfonça sous son pied droit (panne de freins?), et il se débattit, la Mercedes filait au loin, à présent, insouciante de ce qui se passait, et pourquoi s’en serait-elle souciée, de toute façon, la Renault filait sur une trajectoire rectiligne, oblique, qui allait l’amener contre la glissière droite, le conducteur se tourna vers les autres, ouvrit une bouche qui voulait crier quelque chose, ou qui le criait peut-être, qu’il ne pouvait même pas ralentir, il essaya frénétiquement de dévaler les vitesses, il restait la boîte, puis la caisse toucha la glissière, il y eut le crissement des tôles, l’avant droit se souleva… Au même instant, la bille de mercure roula dans le tube et les deux pôles de la batterie de neuf volts entrèrent en contact, et deux cents grammes d’explosif déchiquetèrent le véhicule désemparé, qui passa sur le toit, effectua un tonneau au-dessus de la glissière et atterrit contre un peuplier dont le tronc cassa net à un mètre du sol.
Des flammes rouge vif, courtes et dures, attaquèrent la carcasse disloquée, environnée de fumée grasse et noire, puis le réservoir explosa à son tour. À une dizaine de mètres, dans l’herbe jaunâtre, le pseudo gendarme était étendu mort. Il reposait sur le ventre, vêtu de quelques lambeaux de tissu, et pas plus consistant qu’une poupée de son. Par-dessus le ronflement de l’incendie, retombaient de-ci, de-là des cendres presque impalpables de matières plastiques qui semblaient stagner dans l’air et, plus voletantes et fragiles, ce qui restait du fade: de la monnaie de singe.