CHAPITRE XII

Lantier se renversa dans son fauteuil et se massa les yeux. Il en était à son troisième café depuis que Katz s’était tiré, mais pas plus avancé. La migraine commençait à s’installer et il n’avait plus d’optalidon dans ses tiroirs. Et l’aspirine ne lui suffisait pas depuis des années. Il soupira légèrement. La boutique ronronnait autour de lui, avec ses habituels crépitements intermittents de machine à écrire, les allées et venues et les sonneries de téléphone.

Le juge Verrier lui avait adressé une commission rogatoire qui lui donnait la possibilité d’opérer sur toute l’étendue du territoire national et de faire tous les actes nécessaires à la manifestation de la vérité: savoir qui avait exécuté Charles Ségura et pourquoi. Ça n’était pas la seule C.R., ni la plus récente, et tout le monde savait bien que ce n’était pas le genre d’affaires qu’on sortait du jour au lendemain.

Il avait fait son boulot et procédé à une diffusion du signalement de la fille, sans trop se bercer d’illusions, parce qu’il ne méconnaissait pas l’existence et l’efficacité des instituts de beauté ni celle des lignes aériennes, et qu’il savait par expérience que lorsque quelqu’un veut s’évanouir dans la nature, lorsque la personne n’est pas déjà coulée dans un joli bloc de béton, bien entendu, les flics peuvent toujours courir. Il cassa une allumette en deux et entreprit de se curer les dents.

Katz en savait long.

Seulement c’était un flic.

Et merde.

Lantier se redressa, décrocha le combiné qu’il cala à l’épaule et composa de mémoire un numéro intérieur, dans une autre section. Inspecteur divisionnaire Chanfrein, au cabinet des délégations judiciaires. Il l’eut aussitôt et cessa de se curer les dents.

— Chanfrein? Excuse-moi de t’emmerder: Lantier.

— Tu ne m’emmerdes pas…

— Je voulais te demander un truc.

— D’accord.

— Pastor…

Chanfrein toussota au fil.

— Tu peux venir?

— Bien sûr, soupira Lantier. Je suis déjà en train de taper à ta porte.

— Ah bien. Ah bien… (Il y eut un silence.) Lantier, ton foutu Katz sort d’ici à l’instant. Devine ce qu’il voulait?

— Pas la peine, fit Lantier, j’arrive…

Ils raccrochèrent en même temps.

Lantier glissa machinalement son revolver dans l’étui, se pencha sur l’interphone et annonça qu’il sortait quelques instants. Il n’y avait pas de message et les deux éparpillés de la Renault 20 restaient d’illustres inconnus. Une chance que le troisième connard ait été éjecté. Lantier coupa la ligne.

Chanfrein n’avait pas changé depuis vingt ans. Il n’avait pas cessé de ressembler à un vieux Jouvet désabusé et aigri, de porter les mêmes complets trois-pièces gris souris désuets et la même cravate club filiforme. Il tirait pensivement sur une pipe éteinte, lorsque Lantier entra et se borna à bouger un peu la main. Chanfrein leva les sourcils.

Lantier s’assit en ouvrant la veste, croisa les genoux.

Il y avait des armoires métalliques partout dans le petit bureau, mais pas la moindre carte postale ou le plus minuscule poster, seulement un calendrier administratif appuyé à la fenêtre et où les jours cochés devaient représenter les dates de vacances et les récupérateurs. Chanfrein avait un épais dossier entre les coudes, dans un vieux carton à sangle jauni et aux bords écornés, mais sans la moindre mention dessus, ni nom, ni numéro d’ordre au classement.

— Alors? fit Lantier.

Chanfrein tapota ses chicots noircis avec le tuyau de la pipe.

— Alors?

Il appuya la paume de la main à plat sur le dossier.

— Qu’est-ce que tu cherches, au juste?

— Aucune idée, reconnut Lantier. (Il réfléchit quelques secondes.) Quelque chose de sensé. Ségura s’est fait effacer…

— Je l’ai lu dans la presse, se souvint Chanfrein.

Lantier se pencha un peu, sortit son paquet de cigarettes.

— Il avait rencontré trois ou quatre fois Pastor sur les Champs-Elysées…

— Pastor rencontre des centaines de gens, observa Chanfrein sans s’émouvoir. Certains sur les Champs, d’autres ailleurs… On peut dire qu’il passe même son temps à ça: rencontrer des gens, sauf quand il disparaît quelque temps, et encore…

— Mais Ségura…

— Oui, coupa Chanfrein. Ségura… Bon, et alors?

— Merde, fit Lantier, à quoi tu joues?

Chanfrein posa la pipe renversée dans le cendrier, défit la sangle. Il n’avait plus l’air aigri ni désabusé. Il compulsa quelques feuillets de papier pelure, s’attarda une seconde et en tendit un à Lantier, qui le parcourut rapidement.

— Ségura lui a procuré des femmes pas mal de temps, résuma Chanfrein. Pastor a des goûts et des manies sexuelles assez particulières, ce qui ne veut plus dire grand-chose de nos jours. Pourquoi Ségura et pas machin ou chose, va savoir? Peut-être au nom d’une vieille amitié, à moins que Charles ait été dans ce domaine un collaborateur ou un appoint précieux?

— Quoi d’autre? s’enquit Lantier sans lever les yeux.

Il pensait à la fille de la photo. Radeuse de haut vol.

Pas impossible.

Chanfrein piocha ailleurs, sortit une fiche cartonnée jaune. La lut à haute voix jusqu’à ce que Lantier accroche.

— Où as-tu trouvé ça?

— Classement vertical, fit Chanfrein. Ponia avait ordonné que ce genre de fiches soit détruit, en 1973, en présence d’officiers de police judiciaire. Ce qui a été fait. Presque… (Il agita le carton, comme s’il craignait que l’encre ne soit pas très sèche.) En 1971, un informateur digne de confiance avait appris à la police qu’un type prenait des contacts avec les milieux d’extrême-gauche européens. Enquête de routine: il n’y avait presque rien à se mettre sous la dent, sauf un vague signalement et un alias. Tora le loustic avait dû bouquiner la guerre du Pacifique et se souvenir de Pearl Harbor. L’informateur est revenu à la charge. Tora proposait des pistolets tchèques et des explosifs. Plus question de routine (Chanfrein secoua les épaules.) C’était un coup «sensible», tout le monde s’est mis dessus, jusqu’à ce que la D.S.T. récupère l’enfant et l’eau du bain. Tout le monde s’est retrouvé sur le cul. Voilà!

— Tora?

— Il n’y a pas eu de livraisons. Comme pas mal de ses semblables, l’info tapait dans le L.S.D. et un jour, il a fait le saut de l’ange depuis son quatrième. Il n’y avait pas à écraser le coup, puisqu’il n’y avait plus de coup!

— Merde, répéta doucement Lantier. Tu penses que…

— Je ne pense rien, dit Chanfrein. Pendant la phase routinière de l’enquête, on a exploré dans diverses directions et l’une d’elles paraissait, je dis bien paraissait, conduire à un ancien officier de réserve, actuellement commandant, connu pour des sympathies très républicaines, bardé d’une quantité phénoménale de diplômes scientifiques, et d’un loyalisme à toute épreuve. Il venait de monter une des premières boîtes d’électronique à s’intéresser aux composants à partir d’un brevet qu’il avait lui-même déposé. Lorsqu’elle s’est mise à travailler pour la Défense nationale, Pastor a été soumis comme tout le monde à un épouillage en règle. C’était vers 70 et il avait vu loin, puisque la boutique sous-traite maintenant dans les dispositifs de contre-mesure. En tout cas, il n’avait rien à foutre dans l’image des conneries de pistolets tchèques et on l’a sorti.

Chanfrein tendit d’autres feuillets pelures, extrêmement minces et fort mal dactylographiés, que Lantier parcourut avec attention. Le nom de Pastor avait été souligné à l’époque au crayon de papier, mais il n’était pas le seul et aucun autre nom ou alias n’était familier au policier, qui jugea qu’il en aurait fait autant: il aurait écarté Pastor. L’homme ne correspondait pas au profil, même s’il avait l’âge et le type physique indiqués par la bascule.

— Comment tu as récupéré tout ça? sourit Lantier.

Il n’espérait pas de réponse. Chanfrein le fixa:

— Par des amis.

— Bien sûr, s’irrita Lantier. Et depuis?

— Rien.

— À ton avis?

Chanfrein opina lentement du chef et Lantier sut qu’il n’en tirerait rien de plus. Il rendit les papiers et finit par allumer sa cigarette. Il dit:

— Supposons… Supposons que Pastor ait fait un faux pas…

— Il n’y a pas eu de faux pas. La D.S.T. n’est jamais parvenue à identifier Tora. Pastor figure aux fichiers des armes: il possède régulièrement un revolver, 357 ou 44 Magnum dont il se sert pour faire des cartons dans sa propriété, du côté de Melun, en Seine-et-Marne, à moins qu’il l’ait vendue depuis. Il a un ancien taulard pour lui faire les courses et porter ses paquets, plus rangé qu’un académicien…

— Pourquoi ce dossier? demanda Lantier en le désignant de l’index.

— Parce que je m’emmerde, Lantier. (Chanfrein montra de la main une armoire, juste derrière lui.) Il y en a une cinquantaine d’autres comme ça, là-dedans, et encore je n’ai pas le temps de tous les actualiser. (Il reprit sa pipe.) Je suis comme toi: dans un an, la quille. Mon successeur en fera ce qu’il voudra, il s’en servira pour allumer le feu ou se caler les fesses, ou ils seront pilonnés.

— Tu as quelque chose sur Farouk?

— J’avais. J’ai tout passé à la Criminelle. (Chanfrein tapota le fourneau de sa pipe contre le verre du cendrier.) Ces dossiers n’existent pas. Ils sont le fruit de rapines, si tu veux. L’olive dans le Martini dry… (Un sourire exhiba ses chicots noircis.) Parfois un patron se rappelle de leur existence et de la mienne par la même occasion, ils font un va-et-vient, ou on oublie de les ramener. C’est râpé, Lantier. Filmé…

— Qu’est-ce que Katz voulait?

— La même chose que toi.

— Il t’a parlé d’une fille?

Chanfrein leva un regard étonné.

— Katz? Jamais de la vie! Sacré Katz: avant son problème, il passait des heures fourré ici. Comment va son môme?

— Bien. Il s’intéressait à qui?

— À tout le monde, dit Chanfrein de mauvaise grâce.

— Et à Pastor?

— Bien sûr.

— Est-ce que tu imagines Pastor monter un coup dans le Milieu?

Chanfrein fixa le tuyau usé de sa pipe.

— Un coup contre qui? Et pourquoi?

— Farouk et sa meute.

— Tu plaisantes?

— Non, fit Lantier.

Sa cigarette l’embarrassait et il se leva l’écraser, puis il se rassit comme s’il s’installait.

— Déstabilisation, dit-il doucement.

— On ne déstabilise pas pour rien, remarqua doucement Chanfrein. Il faudrait un motif, et un gros. Ils ne travaillent pas sur les mêmes territoires…

— Presque un milliard, peut-être plus, coupa Lantier avec une dureté calculée, est-ce que ce n’est pas un motif?

Chanfrein leva les sourcils:

— Nouveau ou ancien?

— Dix millions… Un milliard d’anciens francs.

— Foutaise, grommela Chanfrein. (Il poussa le dossier devant lui sur le bureau.) Si tu as le temps, lis tout ça. Le temps et la patience. Tu verras que pour Pastor, c’est de la petite bière.

— Tu ne m’avances pas, constata Lantier. Je peux te l’emprunter?

— Bien sûr, puisqu’il n’existe pas. N’égare pas la fiche. (Il se pencha sur sa chaise bridge, entrouvrit un tiroir.) Attends, je vais te donner un sac… Si ça ne te dérange pas trop, tu me le rendras.

— Le sac?

— Non, le dossier.

— Bien sûr, promit Lantier.

Chanfrein le regarda sortir sans bouger. Lantier parcourut des couloirs, croisa des policiers qui le connaissaient de vue et d’autres avec lesquels il avait travaillé, et des jeunes gens qui avaient l’air de tout sauf de flics, d’autres qui portaient tous à peu près le même complet de confection, à la couleur près, serra des mains. On n’avait pas repeint les murs. Lantier gagnait quatorze mille francs par mois et pour certains, un fade d’un milliard n’était pas une raison suffisante d’agir et de se démener.

De la petite bière.

Il sortit dans le soleil frais, printanier. Les femmes arboraient déjà des tenues plus pimpantes, à part les inévitables punks et quelques babas qui, elles, traînaient avec la morne résignation opiniâtre des espèces en voie d’éternelle disparition. Le sac sous le bras, un ridicule emballage de plastique provenant d’une grande surface, Lantier se mit à longer la Seine. Le soleil miroitait sur l’eau, il aperçut avec étonnement un de ces bateaux-mouches qui se promenaient et celui-ci avait un faux air d’hydroglisseur. Des mains s’agitaient, des visages sans voix le hélaient, allègres et primesautiers, certainement toute une classe de collège, garçons et filles. Ils voyaient de Paris de l’eau grise et la pierre des berges, d’autres alignements de pierre. Notre-Dame. Lantier s’assit quelques instants dans le petit parc, derrière la cathédrale. Le soleil lui chauffait le front. Insensiblement, ses pensées dérivèrent pour aboutir au docteur Aubry. Docteur Fabienne Aubry. Il devait avoir quelque part dans son carnet la petite carte de visite d’un format inhabituel qu’elle lui avait laissée à tout hasard.

Les yeux plissés, il fixa un instant les branches où commençaient à éclater les bourgeons vert tendre dans le vent frais, puis il grimaça et se leva. Le sac toujours contre le flanc, il entreprit de chercher une cabine publique, alors qu’il se trouvait à cinq minutes du bureau, puis lorsqu’il l’eut remarquée, quelques pièces dans ses poches de pantalon en soulevant l’étui du revolver.

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