CHAPITRE II

Il était adossé à la pierre froide du porche, dans le renfoncement. Les hommes n’étaient pas trois, mais quatre. Une longue voiture noire stationnait plus loin, tous feux éteints, on ne distinguait rien à travers les vitres teintées, et son immobilité seule était menaçante. Une voiture était faite pour rouler, son moteur pour aboyer, ses freins pour hurler: elle était arrivée au ralenti, s’était pour ainsi dire couchée le long du trottoir comme un grand fauve placide. Sans à-coup. Elle n’avait plus bougé.

Katz ne pouvait pas s’empêcher de la trouver belle.

Si le dispositif était bien monté, il devait y avoir d’autres hommes, en bas de la rue. C’est comme ça qu’il aurait fait, lui: une équipe en haut, une autre en bas, une voiture puissante et rapide, BMW ou Mercedes. Maxou lui avait dit un coup qu’il était fait: «Katz, un jour t’iras trop loin… Tu passeras la ligne. Alors ça sera fini pour toi.» Maxou était mort sur un braquage, dans ses bras, place Vendôme, scié en deux au pistolet mitrailleur.

Il avait crié «Halte! Police!» et s’était fait scier en deux.

Il avait doublé la ligne avant Katz. Chacun son tour.

La femme surgit de l’ombre.

Elle avait passé un long manteau et s’était arrangé les cheveux.

— Vous m’attendiez?

— Non, dit Katz.

— Ça fait une bonne heure que vous êtes sorti.

— Oui, dit Katz.

— Et vous ne m’attendiez pas?

Il secoua la tête. Il ne l’attendait pas. Au vrai, il ne se souvenait même plus qu’elle existât. Elle faisait partie de ces ombres qu’il croisait, et ces ombres avaient une vie, une consistance, une histoire, qui n’étaient pas la sienne. Katz la regarda, pour autant qu’il pouvait distinguer ses traits hésitants dans la pénombre. Elle avait les pommettes hautes, des cheveux très sombres, et une bouche large et expressive. Elle lui prit familièrement le coude:

— Raccompagnez-moi. Vous avez une voiture, n’est-ce pas?

— Non, dit Katz.

Il se dégagea.

— Espèce de pédé! cracha la femme.

Il entendit décroître le claquement rageur de ses talons, sur le trottoir. La vie était faite de ce genre de bruits. Katz aussi avait passé la ligne. Il avait son .357 réglementaire dans l’étui, la poche doublée de cuir pleine de cartouches en vrac… Katz était invulnérable. Le meilleur dispositif avait sa faille. Ils avaient bouclé la rue. On ne boucle pas toutes les rues. Il s’enfonça dans la pénombre du porche, sans plus de bruit qu’un chat aux aguets, pénétra dans une cour étroite et haute comme un puits; une fenêtre, de l’autre côté, luisait vaguement au premier.

Katz manqua s’étaler sur un tas d’ordures.

*

L’homme était jeune: vingt ans tout au plus. Il tentait de faire écran à la jeune fille couchée sur le lit, les draps sous le menton. Katz balaya la pièce du long canon de son revolver, Katz, la terreur des teen-agers en train de tirer un coup, il y avait des piles de disques et de bouquins, des relents de shit, de lourdes tentures passées aux fenêtres.

— Prenez ce que vous voulez, mais nous tuez pas, implora le jeune homme.

Katz s’approcha d’une fenêtre, écarta le tissu.

— Tu as une bagnole?

— Non, fit le jeune homme, non, non.

Katz remonta le chien du revolver.

— Non! cria le jeune homme.

Katz ouvrit la fenêtre, sans cesser de les braquer. C’était jouable. Il y avait un pavillon de voiture qui allait souffrir, mais c’était jouable. Le policier se retourna, sortit des billets de banque de sa poche, les jeta par terre, aux pieds du jeune homme éberlué, lui expliqua:

— Tu feras réparer la lourde…

Le verrou pendait de guingois au bout des vis arrachées, il y avait des éclats de bois un peu partout sur le parquet, éclatés du chambranle. Katz remit le revolver à l’étui. Il avait déjà escaladé la fenêtre, se retourna une dernière fois:

— Vous m’avez jamais vu. Vous avez fait un mauvais rêve. Ça arrive à tout le monde, de faire un mauvais rêve…

Il s’élança dehors, se catapultant avec les bras, comme des centaines de fois à l’exercice, s’écarter au maximum, il ne tomba pas, sauta et ses pieds rencontrèrent le métal qui ploya, plia les genoux et roula comme il l’avait fait des centaines de fois, se récupéra au sol, accroupi en appui sur la pointe des pieds et le bout des doigts, le corps ramassé et prêt à bondir, le souffle à peine retenu.

Katz…

À leur place, il aurait mis aussi une voiture derrière, à tout hasard.

Au lieu de quoi, la rue était déserte. Paisible, avec des réverbères de place en place et même des bancs peints en vert et présentement inoccupés, pathétiques comme tout ce qui a cessé de servir, ne serait-ce que momentanément. Il trouva un autre porche, une autre rue, et enfin un taxi qui consentit à le ramener aux Halles. Dans le taxi, Katz sortit l’enveloppe de sa poche, l’ouvrit. Elle contenait quarante mille francs en billets usagés.

Il alluma une Gitane.

Se laissa aller à contempler le spectacle de la rue.

La dérive.

*

Il aimait la nuit, la rue, il flairait son odeur comme un chien de chasse et tremblait de faim et d’excitation. Il avait assez de blé pour se taper un hamburger, avec un gobelet en carton, plein de jus d’orange avec de la glace dedans, un de ces gobelets où il suffisait d’enfoncer la paille au milieu du couvercle pour pomper le liquide glacé, il avait assez de blé pour se taper une pute, aussi. Des soirs, il faisait dix-douze fois la rue Saint-Denis, à pied ou en bagnole, pour mater.

Il préférait à pied, pour ainsi dire à bout portant et ça lui prenait doucement derrière la nuque, ce qu’il lui ferait, elle monterait devant et il verrait son cul se tortiller, c’étaient des flashes: un cul large, des bas résille, des escarpins à talons. Ou des bottes. Même des bottes en vinyl, pourvu que ce soient des bottes, ou des cuissardes. C’était encore mieux, les cuissardes.

Il travaillait le jour: manutentionnaire, il emballait des trucs pour des pays, il portait une blouse grise, des pays où il foutrait jamais les pieds, des pays où il y avait du soleil et des gonzesses plus belles et plus aimables que la plus belle et la plus aimable des putes de toute la rue. Avant la blouse grise, on lui avait tondu les cheveux à ras, on lui avait filé un treillis camouflé.

On l’avait parachuté là où il y avait tellement de soleil, que chaque fois qu’il posait ses fesses quelque part, c’était comme si on avait tout passé au chalumeau avant.

Ou au lance-flammes.

La nuit, il portait un long pardessus informe dont les pans lui battaient les chevilles, et qui avait dû être gris, il savait pas: il l’avait tiré à un Arabe, avec tout ce qu’il y avait dedans, les fafs, le pognon et le rasoir. Il avait balancé les papiers à l’égout et gardé le reste. Le plus dur, ça avait été le masque à gaz. Au départ, on croit que c’est tout bon, mais finalement il avait dû craquer deux cents sacs pour l’avoir. Encore, il avait discuté sec.

Il ne savait pas ce qui irait le mieux, question pratique: le rasoir du bougnoule ou sa dague de combat. Il avait emporté les deux, il fallait voir la position, c’était jamais évident tant qu’on n’avait pas essayé.

Il entra dans un bistrot, s’assit à une table, commanda un lait grenadine.

On ne servait pas au comptoir, et pourtant, au comptoir, il y avait un grand type avec un blouson de cuir noir, les cheveux poivre et sel, avec un pantalon de velours noir râpé. Le type était de trois quarts dos, mais reconnaissable.

C’était cet enfoiré, ce fils de pute de Katz.

Il avala son lait grenadine d’un trait et se réfugia dans les chiottes. La porte même pas verrouillée, un négro aux yeux exorbités n’en finissait pas de se fixer, la shooteuse enfoncée dans la saignée du bras, plié comme s’il chiait un coup et que ça venait pas.

*

Katz disait, à haute voix:

— Je pourrais faire fermer ta taule, et plutôt dix foix qu’une…

— Il passe trop de monde…

— Je m’en fous.

Tout le monde autour s’en foutait. Le taulier suait. Il ne suait pas à cause de la présence ou des questions du policier: il suait parce qu’il faisait deux cent trente livres, parce qu’il avait toujours sué, parce qu’il en avait ras le bol de ces putains de serveurs qui se grouillaient pas le cul, qui en avaient rien à foutre de ses charges sociales et tout le tremblement. Il l’avait sec: il arrosait les poulets du coin. Si c’était que ça, il pouvait en arroser encore un, en plus. Un de plus, un de moins, il en était pas à ça près!

— Ferme ta gueule, dit Katz. J’en ai rien à cirer, de tes frais généraux. Trois types, dans les vingt-cinq ans, type européen. Blousons d’aviateurs, bottes.

— Y a trop de monde, ça arrête pas…

— Dolphy, tu vas me faire pleurer.

— Vous prenez un verre?

— Scotch… Dolphy…

Le gros homme allait saisir une bouteille, derrière lui. Il se retourna.

— J’ai envie de pisser, annonça Katz.

La grosse face bouffie perdit toute expression, la main saisit néanmoins la bouteille et un verre, servit. Il s’agissait d’un organe autonome. Katz avait planqué, il avait vu le mal blanchi, surpris le manège, le cerveau du gros homme était un autre organe autonome et ses yeux étaient occupés à scruter les traits du policier. Tout en lui était autonome, même la graisse.

— J’peux vous donner un type, pas les deux autres.

— Donne toujours…

Katz écouta et vida son verre. Un efflanqué en imper trop long sortit derrière lui. Imper trop long, cheveux trop longs, l’habituelle vermine occupée à vendre de la merde, de la merde et encore de la merde. Katz reposa le verre et sourit.

— C’que je viens de boire, ça me donne encore plus envie de pisser, gros.

Katz poussa la porte des chiottes, du bout du pied, la main sur la crosse de son arme. Le mal blanchi contemplait les virgules marron, à quelques centimètres de ses yeux. Le policier lui posa le gras du pouce là où devait se trouver la carotide. Le gros soufflait derrière, engoncé entre le mur et le lavabo. Katz se redressa.

— Cané, annonça le policier d’une voix impersonnelle.

Il regardait la shooteuse.

Pour regarder quelque chose.

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