CHAPITRE XIV

Ingrid Vidali avait la bouteille de Mort Subite dans une main et une chope de grès dans l’autre et elle était occupée à transvaser le liquide sans faire de mousse. Le jeune homme l’observait et paraissait hésitant:

— Tu es venue comment?

— Un camion jusqu’à Garonord, un autre camion… (Elle leva ses yeux qui balayèrent la face du jeune homme, puis le petit carré du bateau, où tout était rangé avec un soin méticuleux, des Pléiades jusqu’à la petite télévision couleur, et se reportèrent sur le liquide dans la chope.) Après, un pépère avec une vieille Aronde qui roulait comme s’il s’entraînait pour le Paris-Dakar. Il m’a laissé en ville et je suis descendue au port…

— Je devais rentrer à Paris ce soir, Ingrid. Tu peux venir ou rester là, comme tu veux.

— Tu seras absent longtemps?

— Trois ou quatre jours.

— Tu as des clients, en ce moment?

— Je n’en cherche pas.

Elle posa la bouteille et la chope sur le formica, attira son sac près d’elle et en sortit une liasse de billets. Le jeune homme la glissa sans compter dans sa poche de chemise. Il était très grand et maigre, et portait les cheveux ras.

— Tu es sorti, ces temps-ci?

— Non. On m’a tiré des équipements, à la fin du mois. Je pouvais plus tellement naviguer. (Il secoua la tête et alluma une cigarette.) J’ai fini par les retrouver. (Il se paya le luxe d’un large sourire qui découvrit des dents très blanches, parfaitement rangées.) Tu veux faire un tour?

— Je ne sais pas, peut-être.

Elle but quelques gorgées de bière fraîche et se rendit compte qu’elle n’en avait pas vraiment envie. Par le skydome, elle regarda le ciel d’un bleu glacé. Elle entendait le tintement des girouettes au bout des mâts, les claquements de cordages, le cri éraillé des goélands et le teuf-teuf laborieux d’un moteur marine. L’air sentait le sel et l’huile, et le poisson séché. Elle sentait le lent balancement, vaguement nauséeux, de la coque. Depuis une cabine, elle avait téléphoné à sa boîte et sa meilleure amie lui avait appris que deux flics étaient venus la demander. Ils avaient passé plus d’une heure dans le bureau du grand patron. Ils avaient laissé, à ce qu’elle avait entendu dire, deux numéros de téléphone où elle pouvait les joindre jour et nuit, et elle avait raccroché lentement. Pris aussitôt un autre camion qui allait vers Fécamp. Elle avait pensé à Kenny. Aussitôt. Kenny et son bateau…

— Ingrid, demanda le jeune homme, qu’est-ce qui ne va pas? Est-ce que tu as des ennuis?

Elle but encore quelques gorgées.

Qui penserait à venir la chercher sur un bateau?

— Je ne sais pas, dit-elle en écartant la chope des lèvres.

— Tu as une mine pas possible!

Elle sourit doucement: Kenny était calme et solide. Il avait trente ans et elle avait failli l’aimer, parce qu’il émanait de sa personne une manière de sérénité qu’elle n’avait jamais rencontrée chez quelqu’un d’autre. Il n’était pas exactement beau, avec ses épaules très larges, et son visage qui paraissait rude, mal équarri, ses yeux d’un noir opaque, la tranquillité ne suffisait pas. Elle reposa la chope et lui tapa une cigarette.

— Tu as des ennuis.

Elle fit oui de la tête. Elle ne se sentait plus la force d’esquiver tout le temps. Elle avait cru pouvoir tenir des semaines en bougeant et finalement elle était venue se réfugier sur un bateau à quai, qui ne sortait presque pas. Peut-être parce qu’un bateau représentait un havre de paix, une espèce de coquille susceptible de contenir sa souffrance. Elle avait cru pouvoir fuir, comme au cinéma, mais sa cavale était terminée. Elle était vide et lasse. Il y avait si longtemps qu’elle ne s’était pas reposée. Elle murmura, sans le regarder:

— Il faut vraiment que tu t’en ailles?

— Oui.

— Tu ne peux pas attendre un jour ou deux?

— Non.

— J’ai beaucoup d’argent, Kenny. Je peux en avoir encore plus… Beaucoup, beaucoup plus, fit-elle d’un ton morne.

— Ce n’est pas une question d’argent.

— Une fille?

— Oui.

Elle hésita:

— Tu l’aimes?

— Je crois, sourit le jeune homme.

— Tu vas te marier?

— Je ne crois pas…

Bien sûr, pensa-t-elle vaguement: elle n’avait pas vu Kenny depuis des mois, un beau midi elle débarquait sur son bateau avec son sac et il aurait dû être à sa disposition, la reprendre dans ses bras et l’emmener aux Açores, comme si pendant tout ce temps qu’elle n’avait pas donné signe de vie la sienne s’était arrêtée, comme s’il n’avait pas vécu. Elle hésita un long moment et finit par sortir la pierre de sa poche. Elle ne savait pas pourquoi au juste elle la transportait encore et l’examina avant de la lui poser devant les mains. Elle avait besoin d’un endroit où se reposer. D’une voix sourde et sans le regarder, elle lui raconta beaucoup de choses et il se garda bien de l’interrompre. Le diamant valait certainement très cher. Kenny but un peu de bière dans sa chope à elle. Le vent avait fraîchi mais la mer cognait toujours derrière les digues.

— Il faut que tu ailles voir les flics, dit-il lorsqu’elle se tut. Ils ne peuvent rien contre toi. C’est la seule solution.

— Je ne peux pas, dit-elle en crispant les mâchoires.

— Ingrid… Je vais t’emmener. Ça ne servirait à rien que tu te planques.

— J’ai peur, Kenny. J’ai toujours eu peur… (Elle se mit à secouer la tête avec rage.) Je suis née comme ça… (Elle braqua ses yeux dorés sur la face du jeune homme.) Je voudrais trouver un trou de souris et me terrer dedans, et encore je ne suis pas sûre que ça suffirait. Ne rien voir. Ne rien entendre. Rien!

— C’est impossible, observa-t-il.

Elle fouilla dans son sac, sortit le couteau dont elle fit jaillir la lame. Il ne lui semblait plus lourd ou déséquilibré, à présent. L’acier brillant et net dardait dans la lumière tranquille, accrocha du soleil. Un soleil jaune et froid.

Elle répéta, comme pour elle-même:

— Je ne peux pas.

Kenny lui prit le couteau des mains et sortit le jeter dans l’eau huileuse et verte du port. Puis il redescendit dans la cabine où elle n’avait pas changé de place, et, le regard fixe, elle récitait à haute voix comme une morne litanie:

— Je ne peux pas… Je ne peux pas… Je ne peux pas…

*

Il était treize heures quarante lorsque Diogène poussa le portail du cimetière. On avait certainement huilé les gonds, car il pivota sans bruit, et il dut le retenir pour que le vent n’aille pas le faire buter contre le mur. Il ne mit pas une minute à trouver la tombe de Louise Boucher et la contempla quelques secondes, tandis que son ombre se silhouettait sur la pierre grise où poussait par plaques un lichen grisâtre. Un observateur éventuel en aurait conclu qu’il se recueillait un instant, dans le murmure désenchanté des ifs, indifférent aux alouettes qui avaient commencé à crever le ciel comme de très petites balles presque insignifiantes, au-dessus des blés d’un vert trop sombre. Diogène savait qu’il n’y avait pas d’observateur et que ce qu’il ferait ou ne ferait pas serait indifférent. Il pouvait simplement, d’un geste vif, retourner la jardinière de plastique qu’on avait posée devant la tombe, en retirer la terre et prendre l’enveloppe de papier goudronné qu’on y avait placée, et repartir sans perdre une seconde. Il pouvait également s’accroupir sur les talons, enfiler des gants de jardinier et sortir du plastique qu’il avait déposé à ses pieds du terreau ensaché, un plantoir et la barquette de pensées qu’il avait eu soin de conserver humide. Gratter le contenu de la jardinière, l’ameublir…

Lorsqu’il eut terminé, il contempla de nouveau la tombe quelques instants, désormais fleurie, tout en se massant les genoux, puis il se redressa. Il n’avait bien sûr jamais entendu parler de Louise Boucher et il ne semblait pas qu’on s’y intéressât encore beaucoup. Il se redressa. Les pensées ne tarderaient pas à crever si jamais elles reprenaient. Il y en avait quelques-unes jaune d’or, mais la plupart étaient d’un bleu profond et velouté et une seule amarante (viola tricolor hortensis).

Il avait retiré les gants. La grosse enveloppe qu’il était venu chercher se trouvait à présent dans le plastique. Un simple transbordement.

Dans le vent opiniâtre, Diogène quitta le cimetière, non sans avoir jeté un coup d’œil au passage à la chapelle devant laquelle subsistait un vieil orme rescapé au tronc tarabiscoté, et auquel l’homme parut adresser un sec salut emprunté. L’habitacle de la voiture était tiède. Diogène déposa le plastique devant le siège du passager et démarra sans hâte. La prochaine s’appellerait Béatrice Dupont ou Maryvonne Durand, jusqu’au jour où il n’y aurait plus de prochaine.

Beaucoup plus loin sur la route, il arrêta la voiture dans un chemin en plein champ et entreprit de défaire l’enveloppe. Elle contenait un plastique fort thermo-soudé dans lequel se trouvait l’argent, et une autre enveloppe de papier bulle pliée en deux. Diogène ouvrit cette dernière. Un article de journal, une photographie en noir et blanc de médiocre qualité. Le visage d’un homme d’une quarantaine d’années environ, aux traits crispés et à l’expression volontaire. Certainement costaud, nez cassé. Portait un blouson de cuir dont on entrevoyait seulement le col et les pattes d’épaules, et un pull-over sombre à col roulé.

Un flic…

Pour la première fois de sa vie, Diogène allait devoir s’occuper d’un flic.

Et ça ne lui faisait ni chaud ni froid.

Parce que les flics mouraient aussi.

La grande faucheuse au moins ne faisait pas de différence et accueillait tout le monde pêle-mêle dans son sein indistinct.

*

Lantier regagna son bureau et n’eut que le temps d’y déposer le dossier Pastor dans l’armoire forte dont il n’avait pas fini de brouiller la combinaison lorsque deux inspecteurs firent irruption sans frapper et tous deux paraissaient surexcités. Lantier les examina sans s’émouvoir.

— On vous cherchait partout, patron…

— Vous m’avez trouvé, remarqua-t-il.

— Un type vient de se faire descendre, dans le huitième, déclara le plus jeune des deux inspecteurs. Un certain Malek… Il venait de rentrer chez son patron et attendait l’ascenseur au deuxième sous-sol. Quatre balles de petit calibre en pleine tête, tirées de face et presque à bout touchant…

— Malek, précisa l’autre, c’était le chauffeur de Pastor.

— On n’avait rien contre lui? s’enquit Lantier.

— Rien… L’Identité judiciaire est sur place, le parquet s’est rendu sur les lieux dès qu’il a été prévenu par votre collègue du commissariat de quartier. Du travail de professionnel, on dirait.

— Calibre? demanda sèchement Lantier.

— 22 ou 6,35.

— Inhabituel, objecta Lantier. Vous avez une voiture sous la main?

— Affirmatif, répondit le jeune inspecteur: le moteur tourne depuis dix minutes. Lantier prit le temps de récupérer son trench au portemanteau.

*

Katz et Rodriguez se trouvaient dans un petit bureau carré et leur interlocuteur, un inspecteur des Stupéfiants, au visage plat et aux manières revêches, n’avait rien de coopératif. Il avait tombé la veste et arborait un .357 renversé dans son étui d’épaule. Il portait des élastiques au bras, pour remonter les manches de chemise. Il voulait bien la leur donner, s’ils voulaient, mais Joko, des Jokos, il y en avait des dizaines, des centaines, plus qu’un curé pouvait en bénir, et comment déterminer de qui il s’agissait sans au moins un embryon de signalement? Des dealers? Il en avait un plein fichier, si ça les amusait. Ils pouvaient y passer un moment, à condition de ne pas foutre le bordel.

— Merde, coupa Katz. Écoute, Berg, ce type est mouillé au moins dans deux meurtres!

— Un dealer? Deux meurtres? s’étonna Berg.

Il examina avec attention le visage de ses deux collègues et n’y décela rien d’agréable. Il connaissait Katz de réputation. Un mauvais, qui n’hésitait pas à secouer les clients comme aux plus belles années de l’après-guerre. Rodriguez, il ne pouvait pas se décider: bien bâti, visage assez fin, certainement intelligent. Et les deux cons étaient sur Joko.

— Deux meurtres?

— Au couteau de combat.

— Merde, murmura Berg. Ton tuyau, c’est du bon?

— Oui, fit Katz brutalement. Je vais t’aider: un type avec un doulos. C’est quand même rare, un bada, de nos jours! Non?

— Plus tellement, ricana Berg. Les merdeux ont découvert les charmes de la mode rétro et ne détestent plus le Borsalino. Y en a même qui ont des pompes deux tons et certains blacks, c’est des poèmes: on se croirait à Chicago aux plus beaux moments de la prohibition. Qui il a tué?

— Deux filles.

— Des putes?

— Des putes, fit Rodriguez qui s’impatientait et dont Berg n’avait pas encore entendu la voix. Une voix rude et rauque, qui n’allait pas avec la finesse des traits et la distinction des longues mains soignées.

— Y a un type qui peut ressembler à ça, admit Berg. (Ses yeux étaient froids et pensifs.) Comment ça se fait que vous êtes sur le coup, vous deux, pour les radasses?:

— La rue, éluda Katz. Où il crèche, ton loustic?

— Aucune idée… (Berg écarta les bras autant qu’il le put.) Il traîne avec un taré qui s’appelle Baby, un Camerounais complètement frappadingue qui fait pas loin de deux mètres de haut, il s’est monté une espèce de bande. (Berg s’appuya au bureau et pencha son torse volumineux.) De temps à autre, il rend service à un ponte ou l’autre… (Il s’abstint de citer un nom.) Katz, si tu m’as mené en bateau pour l’histoire des putes, je te jure que je te ferai cracher les couilles par les oreilles!

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