Ils s’étaient retrouvés dans une brasserie de Saint-Germain, où elle semblait avoir ses habitudes. Lantier fumait une cigarette, pour gagner du temps. Elle avait commandé deux armagnacs, avec une autorité tranquille, l’autorité de ceux qui ont l’habitude de l’exercer sur les êtres et les choses, et parfois sur les deux, on ne leur résiste pas. Un sourire flottait sur ses lèvres pleines:
— Vous n’êtes pas dupe.
— Non, fit Lantier.
Il n’était pas dupe: elle allait lui parler de Katz. Du «cas Katz». Lantier n’aimait pas la juxtaposition des deux mots qui se résumaient en deux syllabes sèches, implacables, et qui, sur quelque ton qu’elle les prononçât, sonnaient, claquaient comme un pistolet qu’on arme, rendaient un bruit de culasse définitif. On actionnait un bloc de culasse pour amener une cartouche dans la chambre et tirer.
— Qu’avez-vous décidé?
Lantier tira sur sa cigarette.
— Les psychiatres de l’administration ont eu son dossier en main. Ils l’ont trituré dans tous les sens… Ils ont examiné Katz. Bon pour le service actif. Je n’avais rien à décider, en ce qui me concerne.
— … Et vous l’avez repris dans votre service.
— Oui, dit Lantier.
— Où est-il, en ce moment?
— Quelque part dans la nuit… Il change d’hôtel deux ou trois fois par semaine (Lantier secoua les épaules, sortit un objet plat de sa poche intérieure.) Il reste constamment en contact par Eurosignal.
— Mais vous ne savez pas où il est.
— Non, reconnut Lantier.
On leur amenait les armagnacs. Lantier alluma une autre cigarette. Il dit:
— C’est sa peau, que vous voulez?
— Non, répondit la femme. Je fume également, vous savez…
Il lui tendit son paquet de cigarettes chiffonné.
— Vous l’avez tiré du trou, docteur. Je ne suis pas sûr du tout que c’est ce que vous avez fait de mieux dans votre vie. Il a eu une rééducation pénible. Il ne pouvait plus se servir de sa main droite, ce qui aurait permis de le reléguer dans quelque service administratif à classer des fiches. Katz a passé des heures et des heures à Mado, d’abord à rater un éléphant au bout du pas de tir. À présent, il signe K de la gauche. À dix mètres et en double action. Dans toutes les positions…
La femme posa le menton sur le dos de ses mains, accoudée à la nappe.
Elle remarqua avec douceur:
— La virtuosité au tir ne signifie rien. Aucune virtuosité ne signifie quoi que ce soit, pas même celle d’un chirurgien: nous sommes des mécaniciens. Katz n’aurait raisonnablement pas dû s’en sortir quand on l’a trouvé…
— Il s’en est sorti…
— Qu’en savez-vous? Seulement des mécaniciens, commissaire! Ne l’oubliez pas. Le reste… (Elle tapota la cendre de sa cigarette, eut un sourire amer qui la défigurait.) Katz pourrait signer avec ses doigts de pieds que ça ne changerait rien. Je ne suis pas psychiatre, Lantier, mais moi aussi j’ai étudié son dossier. Certainement avec autant de minutie et d’objectivité que mes confrères. J’ai rédigé un rapport. Rassurez-vous: pour moi, et puis je n’ai pas qualité…
Lantier la regarda durement:
— On vous aurait emmené un type, un autre, dans le même état, un civil, n’importe qui? Vous auriez fait la même chose, médicalement, mais est-ce que vous auriez repris le dossier? Si ça n’avait pas été ce pourri de flic, est-ce que vous vous seriez acharnée de la sorte, est-ce que vous seriez allée voir son patron pour qu’il le lourde?
Elle secoua doucement la tête. Elle était très belle et on la disait très compétente. Quarante-deux ans, célibataire, pas de liaison connue, un peu de coke de temps en temps, jamais en service. Habitait un quatre pièces moderne dans le treizième, en rapport avec ses revenus. Se déplaçait généralement à bord d’un véhicule Renault 5, dont elle ne prenait pas grand soin. Aimait Modigliani, le free jazz et, très modérément, les fleurs coupées. Buvait peu.
Elle fit non de la tête. Lantier observa ses ongles pourpre.
— Docteur, plaida Lantier, Katz a eu plus que son compte. Il était armé, et pourtant, il n’a pas fait usage de son arme, ce que j’aurais fait à sa place. Je ne crois pas qu’on ait pu le surprendre. Ils lui ont cassé à peu près tout ce qu’ils pouvaient lui casser à coups de tuyau de plomb…
— Pourquoi? coupa la femme.
— Il était sur un coup.
— Vous ne pouvez pas m’en parler, bien sûr.
Lantier sourit, il était capable de sourire.
— Personne ne sait jamais sur quel coup est Katz, avant qu’il vous ramène une ribambelle de tordus en cadènes, à la queue leu leu. Ça a toujours été un soliste. Très dur, très entier. Efficace. Vous pouvez envoyer votre rapport, la Chancellerie aime ça, en ce moment, les flics qui se tiennent pas à carreau. En vous débrouillant bien (Il la parcourut du regard.) et vous avez tout pour ça, vous pourrez vous payer la peau d’un pied-plat de flic. Ne comptez pas sur moi pour cirer la planche.
Il se leva. Il n’avait pas touché à l’armagnac, devant lui.
Il laissa un billet de cinq cents francs sur la table et sortit.
Le boulevard Saint-Germain était tiède, grouillant de monde.
Lantier avait très vaguement envie de dégueuler.
Il faisait vraiment tiède. Katz sortit du service, il avait fait expédier la victime à l’institut médico-légal, un black qui devait pas peser plus de quarante kilos, avec des fringues bon marché, et qui puait la misère, gabonais, camerounais, qui pouvait dire, avec rien qu’un ticket de métro en poche, et que personne viendrait jamais réclamer, il avait rempli les papiers, il y aurait autopsie ou non, ce qui ne changerait rien pour le refroidi, puisque aussi bien c’était pas ça qui le ramènerait de là où il était maintenant peinard, bien au frais, dans son tiroir où on en aurait bien mis deux pareils ensemble, il avait tiré son temps. C’était bien ça le fond des choses, le plan, au bout du compte: tirer son temps. On en faisait une maladie, mais c’était tout ce qu’il y a de plus simple: tirer son temps cahin-caha comme une putain de charrette trop lourde, mal arrimée, et qui craquait à tout bout de champ.
Katz marchait par les rues, le blouson ouvert. Une fille jeune en sandales chaloupait des hanches devant lui, une espèce de baluchon à l’épaule. Elle tourna vers lui un visage en cheveux où se lisait l’hésitation, mais pas de peur. Elle dit:
— Notre-Dame?
Elle remonta les cheveux sur son front.
— J’y vais, dit Katz.
— Notre-Dame? Notre-Dame?
Il lui fit signe et elle le suivit. Anglaise ou américaine. Conne comme une barrique à suivre le premier venu, comme ça, à une heure du matin. Leurs pas étaient étouffés. Elle rassembla les mots qu’elle trouva, en fit quelque chose de vaguement significatif, où se mélangeait une espèce de besoin de se faire comprendre, comme si ça pouvait faire avancer des choses qui n’avaient pas à avancer. Elle regarda les cheveux poivre et sel, le blouson, tout en continuant à se toucher les cheveux en parlant. Peut-être qu’elle en avait besoin, finalement, de parler. Elle sortit un paquet de Pall Mail de quelque part (poche de sa jupe vague, trop longue en crépon blanc, froissé), en tendit une et Katz la prit: dans certaines tribus, c’était comme ça qu’on faisait ami-ami. Il donna du feu.
— Vous? (Elle pointa l’index sur lui.) Vous, quoi?
— Rien, dit Katz.
— No job?
— No job…
Ils étaient arrivés. Le parvis était éclairé. La fille hésita, leva la tête, vit la rosace. Katz fit de même.
C’était un bouquin auquel il ne comprenait rien. Elle sentait le bois de santal, il y avait de la propreté dans sa manière de s’extasier. Les morts en ont aussi, des fois, au dernier moment, quand ils ont le temps de comprendre. Lorsqu’elle baissa le menton, regarda alentour, Katz avait disparu. Un type jouait doucement de la guitare, quelque part. Du blues…
Le blues à la nuit.
La porte était carmin, avec des motifs psychédéliques compliqués, polychromes, style fin vingtième acrylique. Lantier tapa du plat de la main, deux trois fois, une heure dix du matin, il ne dormait plus beaucoup, l’envie lui en était passée tout d’un coup, il ne se rappelait plus quand. Dans sa tête, il y avait Katz et la femme, ça faisait une sorte de bloc indistinct, une gêne. Il n’arrivait pas à mettre à plat, il ne savait pas pourquoi. Elle avait fait du beau travail. On la payait pour ça. Comme on le payait, lui… Comme on payait Katz. La minuterie claqua et s’éteignit et il ne fit pas un geste.
On ouvrit. Un homme mince et svelte, en training.
Lantier entra.
— Je vous dérange?
— Pas du tout… Passez dans le living.
On y avait déménagé pas mal de choses, il n’y restait que le magnétoscope et la télévision, une table sur tréteaux, une chaise, quelques poufs à même le parquet. Lantier s’approcha de la table couverte de papiers, d’esquisses, de pots de crayons et de marqueurs, tout un fouillis éclairé par une lampe de bureau de style Scandinave. Lantier saisit une esquisse au fusain, une fontaine dans le Midi, sans doute un bouquet d’eucalyptus au port solennel et éploré des arbres, une silhouette de femme enveloppée de voiles. Lantier ne se retourna pas:
— Elle est partie…
— Oui, dit l’homme depuis la porte.
Lantier reposa ce qu’il avait entre les doigts, d’autres fontaines, des visages, une reproduction du Caravage, une grille de mots fléchés. Une heure et demie du matin: l’inspecteur principal Rodriguez dessinait. Debout contre un gros poste stéréo, l’Eurosignal, à la poignée de fenêtre le .357 réglementaire, renversé dans un étui d’aisselle.
Lantier se retourna brusquement:
— Comment ça fait?
— Trop frais.
— Bien sûr, fit Lantier.
— Plus tard…
— Non, coupa Lantier. Et Katz?
Rodriguez se redressa.
— Conduit dans le dix-huitième. Il en avait pour vingt minutes et ça a duré vingt minutes. Il est revenu, on est rentrés à la boîte.
Lantier esquissa un sourire. Il commençait à se déplumer et souffrait de l’estomac. La femme s’était contentée d’un chateaubriand et il avait suivi. Elle avait choisi un grand bordeaux. Le sourire de Katz était aussi incolore que ses yeux. Il dit, doucement:
— Ne me prenez pas pour un cornichon, Rodriguez. Je vous ai collé sur le dos de Katz. Vous êtes pendu à ses basques. Vous fonctionnez à deux. Vous êtes Katz. (Il s’anima un peu.) Pas pour que vous me racontiez ces conneries de pied-plat. Où est-il allé? Qu’a-t-il fait? Qui a-t-il vu? Pourquoi? Vous êtes son ombre…
Rodriguez secoua la tête. Il dit, d’une voix traînante:
— Et s’il l’avait perdue, son ombre?
— S’il l’a perdue, je vous débarque.
— Il en avait pour vingt minutes…
— … Dans le dix-huitième, railla Lantier. (Il hurla:) Vous vous foutez de moi, nom de Dieu? Où?
— Aucune idée…
— Où l’avez-vous laissé dans le dix-huitième?
— À un coin de rue.
— Quelle rue?
Rodriguez secoua lentement la tête. Il décida:
— Vous pouvez me débarquer.
— Imbécile, murmura Lantier.
Il se dirigea vers son interlocuteur qui barrait la porte.
Les deux hommes se mesurèrent du regard et Rodriguez se détourna.
— Il a compris le coup de l’ombre, patron… Katz a toujours travaillé en solo, et un beau jour on lui fout un type sur les bretelles. Vous pourrez en mettre un autre, et encore un autre… Ça sera pareil. Il le promènera, comme il me promène. C’est un soliste…
— Bien sûr, murmura Lantier.
Il sourit de nouveau, plus intérieur.
— Je n’aime plus ce métier, Rodriguez. Je n’aime pas les raisons de pied-plat. Trop tard pour changer. On se donne des raisons… Celles qui arrangent. Un jour, il faudra regarder la déchirure, bien en face, la mesurer, en long, en large et en travers… Katz a votre âge, trente-sept ans, vous dessinez et il lit…
— Il lisait.
Lantier reboutonna sa veste. Il annonça:
— La femme a remis le couvert… Rédigé un rapport.
Rodriguez lâcha le chambranle.
— Pourquoi?
Lantier lui passa devant. Le .357 faisait une bosse très indiscrète contre son flanc gauche. Il tourna à peine la tête.
— Pour des raisons de pied-plat. Ne le perdez plus: allez bouffer avec lui, allez chier et baiser avec lui, mais ne le perdez plus! Plus une seconde. Il ne vous a rien dit?
Rodriguez sourit.
— Katz ne parle pas, dit-il d’un ton de reproche.
— À croire qu’il est contagieux, grinça Lantier.
Il sortit. Il était sur le trottoir. Il alluma une cigarette. Ses doigts tremblaient. Il avait violemment envie de dégueuler. Il inspira un grand coup et se dirigea à pas lents vers sa voiture. Elle avait des yeux étranges, très foncés lorsqu’elle était en colère, plus clairs et presque doux lorsqu’elle paraissait penser à autre chose, ou s’en foutre. Peut-être suffisait-il de mériter son indifférence? Lorsqu’elle lui parlait de Katz, ses yeux étaient comme deux canons de fusil juxtaposés, insondables comme une nuit trop noire, glacée. Lantier déverrouilla la portière, s’enfonça dans le siège.
Il tourna plus d’une heure sur le périphérique, parfois très vite, parfois plus lentement. Le vent venait de l’ouest. Il allait pleuvoir. Il essayait de se rappeler ses paroles, ce qu’elle avait dit, exactement, au mot à mot, et il n’y parvint pas, qu’il fallait le tirer de là, avant qu’il soit trop tard, quelque chose dans ce goût-là, qu’il fallait le sortir, avant qu’il fasse une connerie, tellement grosse que personne ne pourrait plus rien pour lui.
Ce n’étaient pas ses mots à elle. Ses mots, il ne s’en souvenait pas.
Elle était très belle.
Il s’en souvenait.
Pas de petit ami attitré, rien, impeccable comme une laque du matin sur un ciel bien tendu, rien dans le dossier. Lantier avait un dossier sur elle. Il en avait un sur Katz, un autre sur Rodriguez… Il y avait quelque chose d’entomologique dans sa passion des dossiers, des photos au téléobjectif, plusieurs relevés de comptes, des articles de journaux, une communication qu’elle avait faite dans un bulletin médical…
Lantier avait un dossier sur lui-même.
Il n’était ni plus épais, ni plus consistant que les autres.
Il décrocha porte d’Orléans, se perdit par habitude dans des ruelles coutumières. Rentra la voiture dans le parking souterrain. On lui avait laissé un message sur le répondeur. Il l’écouta debout, la veste entre les doigts.
Rodriguez n’avait rien d’un imbécile.
Katz non plus…
Il se passa les doigts sur la figure, jeta sa veste sur le divan, entreprit de retirer son revolver de l’étui.
Avant qu’il ne soit trop tard.
Elle avait bien dit: avant qu’il ne soit trop tard…