Katz n’avait pas cessé de se livrer à un interminable monologue, pendant que Rodriguez conduisait, l’emmenait où ils devaient aller, la vie de chaque homme et de chaque femme était faite d’une infinité de cercles concentriques, les uns se croisaient, d’autres pas, les chemins bifurquaient et il ne fallait rien y voir de moral. Il n’y avait pas de hasard. Ils couraient derrière Joko sans parvenir à lui mettre la main dessus, mais en ramassant des bouts au fur et à mesure. Katz avait coupé la radio de bord. Il manquait un arcan au jeu des policiers.
Rodriguez regarda machinalement sa montre, puisque personne ne l’attendait plus chez lui. Il était vingt heures. La circulation était moyennement dense et la nuit pas encore tout à fait tombée. On flânait sur les trottoirs, parce qu’il faisait assez tiède, dehors. Tout aussi machinalement, Rodriguez conduisait. C’était impossible, de suivre Katz dans sa déconnographie, trop épuisant. Les cercles revenaient tout le temps, comme s’ils l’obsédaient. Il ne fallait pas les déranger. C’était Katz qui était dérangé. Pourtant, Rodriguez sentait qu’il cherchait quelque chose à travers tout ça et qu’il avait du mal à le trouver, mais que lorsque Katz aurait trouvé, tout deviendrait simple, au moins dans sa tête.
— Joko, fit-il.
Il tapa sur l’épaule du conducteur.
— Joko!
— Ouais, d’accord, fit Rodriguez.
Il ne pensait plus à dissimuler son irritation. Ils lui cavalaient aux fesses depuis des heures. Katz avait blousé Berg, il l’avait fait au flan en lui parlant des putes, et d’ailleurs il n’y en avait eu qu’une de découpée en rondelles la nuit d’avant, et encore tout laissait à penser qu’elle avait eu affaire à un client déséquilibré. Les risques du métier. Rodriguez connaissait Berg et savait que ce n’était pas le genre de poulet à se laisser monter dessus sans miauler.
— On fonce chez Vernois, déclara brusquement Katz.
— Vernois?
— Foncez, ordonna Katz en commençant à baisser sa vitre pour plaquer le gyrophare au pavillon.
Rodriguez déboîta brusquement et mit le pied à la planche.
— Il ne sera plus au bureau…
— Il y habite, ricana Katz.
Rodriguez alluma le deux-tons. Quitte à cartonner, autant le faire dans les formes légales. Il eut du mal à éviter un cabriolet Golf GTI qui avait brûlé un feu rouge, manqua percuter un car de touristes anglais. Les rues s’étaient soudain peuplées d’une quantité incroyable de voitures. Dans son rétroviseur, Rodriguez aperçut le mufle effilé et bas d’une Alfa qui avait pris son sillage. Il y avait toujours des rigolos pour profiter de la brèche ouverte par une voiture d’intervention, une ambulance ou les pompiers, et il n’y accorda guère d’attention, occupé qu’il était à sa trajectoire et à ne rien emplafonner.
Finalement, c’était quand même plus excitant que de ricocher de taudis en sex-shop et de fast-food en couloir d’immeuble pour s’entendre dire que Joko s’était mis aux abonnés absents et que les gouapes qui l’accompagnaient d’ordinaire aussi. Qu’ils avaient tous disparu de la circule. Katz s’était tu, et avec les gueulantes du moteur c’était aussi bien.
Ils coupèrent le gyro et le deux-tons bien avant d’arriver chez Vernois. Rodriguez, tout en ralentissant, donna un coup d’œil au rétro. Le connard à l’Alfa avait pris son pied et fini par dégager. Ou alors il était arrivé à destination et à quelqu’un malheur était bon. La voiture se rangea devant l’entrée de l’immeuble et Rodriguez serra le frein à main en laissant tourner le moteur. Il fixait la rue devant lui.
— Je vous attends?
— Non, fit Katz. Vous venez avec moi.
Rodriguez tourna la tête et examina le visage de son ombre, autant que le permettait la vague lueur des réverbères. Katz ruisselait de sueur et il s’occupait à remplir le barillet d’un .38 bull-dog qu’il ne lui avait jamais vu entre les doigts. Il comprit que Katz brûlait ses vaisseaux. Il pensa que tout homme avait le droit de choisir sa mort, puisqu’il n’avait pas eu celui de décider de sa vie. Il pensa également au carnet de moleskine noire, dans la poche du blouson de cuir. Katz releva la tête et se cambra pour glisser le revolver dans la ceinture.
Plus en haut dans la rue, très loin d’eux, une voiture cherchait à se garer en musardant. Katz saisit la poignée de portière. Il allait sortir. Rodriguez coupa le moulin, arracha les clés du contact.
— Katz, dit-il doucement, vous avez tort…
— Qui sait? murmura Katz.
— C’est sûr, déclara Rodriguez sans plaisir. Vous avez monté un beau piège, parce que vous savez qu’on pourra jamais rien contre des Farouks et des Pastors, parce que personne ne parviendra jamais à les amener devant un tribunal. Je crois pas que vous soyez un pourri…
— Qui sait? répéta Katz.
Si le mot désespoir avait un sens pour lui, il y avait dans sa voix quelque chose qui y ressemblait fort. Rodriguez serra le trousseau de clés dans sa paume. Oui, Katz avait monté un coup splendide. Il les avait manipulés et cette bande d’enculés avait marché dans sa combine. Il avait tout monté depuis le début pour faire un peu de nettoyage par le vide.
— Rodriguez?
— Oui? fit ce dernier.
— Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé. N’essayez pas de comprendre. Ça risquerait de vous faire découvrir des trucs qui ne vous feraient pas plaisir.
— La fille…
— Qui vous dit qu’elle n’est pas déjà allongée?
Ils sortirent simultanément de la voiture. Rodriguez s’attarda à verrouiller les portières, pas besoin de se faire chourer la radio en plus. La rue était déserte, tranquille et minable. Comme sa vie. Il suivit Katz qui étouffait ses pas dans l’escalier chichement éclairé aux forts relents d’urine. Vic Vernois. Entrepreneur de spectacles.
Rodriguez vérifia machinalement la présence de son .357, sous l’aisselle.
Katz lui avait dit dans la voiture: «Nous sommes entrés dans l’ère des trahisons. Il faudra vous y faire.» En haut des marches, à droite, une lumière jaune et trouble traversait le carreau dépoli de la vieille porte en bois. Vic Vernois peint au pochoir, comme Spade & Archer, en arc de cercle. Rodriguez avait son revolver en main lorsque Katz fit sauter la serrure à coups de talons, ce qui n’était guère difficile et inusité. Les deux flics se ruèrent dans la pièce.
Vautré dans un fauteuil pivoté, parallèle au bureau, un homme aux yeux jaunes très écartés était en train de se faire sucer par une fille qui tourna vers eux une face blême et morne, stupéfaite. La main de l’homme abandonna la tête qu’elle plaquait contre lui l’instant d’avant et s’abattit dans un tiroir ouvert.
— Pas de connerie, Vic, l’arrêta Katz d’une voix mortellement neutre.
Vernois remarqua le chien relevé du .38 à canon court dans la main du flic.
Il se servit des deux mains pour se rajuster.
— Casse-toi, dit-il à la fille.
Les deux flics la laissèrent partir comme s’ils ne la voyaient pas. Ils entendirent ses pas décroître dans l’escalier. Le clappement hésitant du portail.
— Joko, fit Katz.
— Allez vous faire mettre, sourit Vernois en pivotant dans son fauteuil, bien en face.
L’instant d’après et sans comprendre comment, il avait ramassé le bureau sur les genoux et le fracas ne s’était pas éteint que Katz lui avait déjà bondi dessus, l’avait arraché du sol et plaqué au mur, tout en lui martelant la face à coups de talon de crosse.
Rodriguez couvrait la porte.
À présent, la Simca roulait au pas sur le périphérique. Kenny en avait eu marre de se faire klaxonner derrière, et il s’était résigné à allumer son warning, ce qui fait que les quatre clignotants palpitaient faiblement tandis qu’il abandonnait derrière lui un nuage bleuté. Il avait remis quatre litres d’huile sur l’autoroute, mais ça n’avait pas suffi. La fille sortit de sa torpeur!
— Tu pourrais dormir chez moi…
— Si on y arrive.
— Il y a le métro.
Il avait le pied au plancher et ça ne tirait plus. Le nuage d’huile brûlée se répandait en nappe, à présent. Il sortit à la première porte: il n’avait pas envie de payer un dépannage en plus.
Pourquoi avait-il dit si on y arrive?
Puisqu’il avait décidé de la larguer au premier coin de rue?
La Simca tressauta sur les pavés et il eut l’impression qu’elle allait se démantibuler sur-le-champ. Elle continua cependant d’avancer, un peu comme un bateau qui court sur Terre. Il n’était plus très sûr que le moteur y fût encore pour quelque chose. Il alluma une cigarette. Ingrid Vidali se tourna vers lui et parut s’intéresser à son profil droit, qu’il ne trouvait pas plus remarquable que l’autre.
— Je suis désolée, proféra-t-elle d’une voix étrangement douce.
— Tu n’es pas dans le moulin, objecta-t-il.
Elle lui frôla la joue de ses doigts glacés.
— Sans moi, tu aurais peut-être roulé moins vite, Kenny.
Il tripota l’embrayage en pure perte. Il ne lui restait plus qu’à se ranger quelque part avant de serrer. Il n’accordait plus la moindre attention au voyant rouge. Pas beaucoup plus à ce que la fille disait, sans doute machinalement. Kenny avait pris l’habitude de sérier les problèmes: d’abord un bout de trottoir où laisser la caisse. Ensuite… Ensuite, il verrait.
Il dit à mi-voix, parce que ça lui revenait:
— Le bout de la route…
Il sentit de nouveau les doigts glacés qui ne s’attardèrent pas, tira sur sa cigarette. Une station-service ouverte, à droite. Il y aurait peut-être moyen de s’entendre. La Simca parvint à peine à dépasser les pompes de manière à ne pas embouteiller la piste. C’était vraiment le bout de la route.
Lantier était assis à son bureau, en bras de chemise. Il devait rester une douzaine de flics dans les bureaux de l’étage, tout au plus. Il n’avait pas eu le temps de s’attaquer au courrier ordinaire, qui s’amoncelait dans une corbeille de plastique rouge. Il se passa les mains sur la figure et chercha une cigarette. La langue et le palais le cuisaient. Trop de cigarettes et de cafés. Il avait de la limaille de fer sous les paupières: pas assez de sommeil. Il était en fin de carrière. Bientôt il pourrait se reposer. Farouk et Pastor, et d’autres visages défilèrent dans sa tête. Presque toute sa vie… Il avait commencé flicard, à l’époque où on portait encore une pèlerine qui pouvait se révéler dissuasive, convenablement pliée. Il avait gravi doucement les marches. Il s’était marié et avait eu deux filles. Leur mère était partie lorsqu’elles avaient fini par atteindre leur majorité. Elle se trouvait encore assez jeune pour refaire sa vie, à quarante-trois ans.
Elle l’était vraiment. Lantier en conservait un souvenir diffus, ni agréable ni désagréable. Il contempla les meubles du bureau, l’armoire forte d’un gris réglementaire, les autres en bois — il avait refusé catégoriquement le nouveau mobilier moderne, qui avait abouti dans le bureau des stagiaires —, les deux vieux fauteuils en cuir fatigué. Revint à Fabienne Aubry et à Katz. Bien sûr, qu’il avait des affaires à régler, des criminels à découvrir, des hommes à arrêter, mais brusquement tout lui parut insignifiant. Comment dirait-on, lors de son pot de départ? Qu’il avait passé la majeure partie de son existence à traquer le crime sous presque toutes ses formes? Personne ne s’exprimait plus ainsi, à moins d’être doté d’un humour imperméable. On ne parlerait pas plus de bons et loyaux services. Lantier avait trop d’expérience pour penser qu’on pût encore accorder du crédit, ou la plus petite considération, à la loyauté. Il avait été obligé de refoutre Pastor dehors, comme il avait dû relâcher Farouk. Il devait reconnaître que chacun jouait sa partition de son côté, mais que c’était le même air. Les mêmes instruments. Lantier avait utilisé tour à tour la séduction, la brutalité et le chantage pour parvenir à faire tomber des dizaines d’hommes, dont certains étaient morts, ou ressortis ou rangés, ou retournés au trou. Un petit matin, il avait dû assister à une exécution capitale… Un matin d’été, où l’air était salubre, entre quatre murs d’une cour. On n’avançait qu’à coups de cicatrices, jusqu’au moment où on n’avançait plus.
Il n’avait plus de cigarettes, et la flemme d’aller en chercher…
Un instant, il hésita, le petit bristol entre ses doigts et le rangea dans son sous-main de cuir. Entre elle et lui, il y avait Katz, qui n’était pas réapparu depuis le matin. Avec un autre patron, ce dernier serait bien contraint de rentrer dans le rang. Lantier n’avait pas le sentiment de le couvrir: Katz remplissait les marges et fournissait largement le dépôt et il n’avait pas envie de savoir comment il s’y prenait. Katz était malin. On n’avait pas prise sur lui. C’était certainement sa plus grande force, avec ce goût qu’il avait de traîner dans la rue, à l’affût de tous les coups, sur tous les plans. La rue aurait dit: un vicelard. Elle s’y connaissait. Katz faisait peur: la preuve, on l’avait dérouillé.
Fabienne Aubry avait à peu près l’âge auquel la femme de Lantier l’avait lâché. Au juste, elle ne l’avait pas lâché: elle avait pris un autre chemin. Il n’était plus temps, maintenant, qu’il en prenne d’autre. Il entrouvrit son tiroir, dans lequel il avait jeté le .357, au début de l’audition de Pastor. Il regarda pensivement la crosse combat. Il avait besoin physiquement d’une cigarette et de dormir. Il avait besoin de parler à la femme. Elle avait réveillé en lui son sentiment latent de solitude. Chaque homme muré dans sa nuit. On avait beau se faire des signes, de chaque côté des voies, le train n’en passait pas moins inexorablement avec son cortège de morts et de vivants effarés. Le revolver ne rimait à rien et pas plus la carte et la plaque qu’il devrait restituer avant de partir.
Il se trouvait seul, au cœur de la Cité et mesurait avec précision que ce qu’il avait fait n’avait servi à rien, et qu’il ne laisserait pas grand-chose. Entre la femme et lui, il y avait Katz. Entre Katz et lui, il y avait toute la lourde machine de l’administration, avec ses rouages anonymes et implacables, ses haines impersonnelles, son inexorable inertie. Lantier éteignit la lampe de bureau. Dans la pénombre, il se demanda s’il serait contraint de lâcher Katz et s’il en trouverait la force, au dernier moment, si la fraternité aurait un sens ou si celui-ci n’aurait pas l’élégance de ne pas lui laisser le choix: s’il ne prendrait pas tout seul la bretelle de sortie, ce qui était bien dans son genre.
Katz disait qu’il n’y avait qu’une seule fidélité: la fidélité à soi.
Vernois pissait le sang par le nez et la bouche, mais ses yeux jaunes n’avaient rien perdu de leur fixité. Katz le tenait par la chemise et lui cogna l’arrière du crâne contre la cloison.
— Pour qui roule Joko, Vic?
Une bulle de sang apparut au coin des lèvres.
— Tu le sais bien, dit Vernois d’une voix empâtée.
— Le monsieur, derrière, le sait pas, fit Katz en désignant Rodriguez avec son bull-dog d’un geste négligent.
— Qui c’est, ce type?
— Un type…
Rodriguez n’avait pas dit un mot, pas fait un geste. Il s’était contenté de surveiller la porte et de jeter un coup d’œil détaché à ce qui se passait dans la pièce. Il n’avait pas exactement des manières de flic. Katz avait remis le bull-dog dans sa ceinture et lâcha la chemise. Vernois s’ébroua doucement. Juste avant qu’il fonce, Katz lui expédia son poing droit en pleine face. La tête cogna contre la cloison. Vernois sentit les genoux lui manquer. L’autre type n’était pas un flic. Le pire des flics ne se serait pas comporté comme ça. Katz retint Vernois par l’épaule de veste.
— Alors?
— Va te faire mettre.
— Tu es dur à la détente. Tora, murmura Katz, ça te dit quelque chose?
Vernois s’essuya le sang d’un revers de manche.
— C’est un type à lui… fit-il lentement.
— Tu as mis du temps, Vic, ricana Katz. Il voudrait savoir pour qui roule Joko. Malek est mort, ce matin.
Vernois s’essuya de nouveau, contempla fixement le tissu taché de rouge, qui ne tarderait pas à devenir brunâtre. Il savait que Malek était mort, par la bande.
Il se doutait bien que les choses n’allaient pas en rester là. Vernois leva la tête et dit, d’une voix presque inaudible:
— Tu es la plus belle ordure que j’aie jamais vue, Katz. (Il secoua la tête, respira avec difficulté et avala du sang. Goût de cuivre, Katz n’avait pas fait trop fort, un simple échantillon de ses possibilités.) Joko bosse pour Marco. Il est rentré dans l’équipe y a pas longtemps, faut croire que le vieux est devenu cinglé. Malek, c’est lui?
— Pose pas de questions, Vic, prévint Katz. Ça pourrait énerver notre ami.
Rodriguez tourna vaguement la tête, rencontra les yeux jaunes, et se détourna sans un mot.
— Qu’est-ce qu’il fait, chez Marco? demanda Katz.
— Qu’est-ce que tu crois qu’il fait? Comme lui… Vernois donna un coup de menton en direction de Rodriguez, déglutit.
Katz lâcha le rembourrage de la veste.
— Ce matin, Malek est allé chercher le paquet à la gare d’Austerlitz, fit Katz. Il a dû prendre toutes les précautions possibles et imaginables pour ne pas se faire filer. Il n’a pas pensé que les autres l’attendaient à l’arrivée.
— On pense jamais à tout, remarqua Vernois.
Il sortit un mouchoir de sa poche et se mit à se tamponner.
— Renverse pas la tête, ricana Katz, ça sert à rien… Où est Joko?
— Farouk n’aimerait pas qu’on lui fasse des misères. Surtout en ce moment.
Katz le regarda de très loin.
— Il va falloir que tu choisisses ton côté, Vic, dit-il d’un ton vague.
Vernois acquiesça. Il n’avait pas très mal, ça viendrait plus tard, si on lui en laissait le temps. Il ne manquait pas de cartes dans son jeu, mais Katz n’avait pas tout à fait l’air d’être dans un état normal, et l’autre type ne lui disait rien de bon. Il n’avait même pas entendu le son de sa voix. Katz n’avait pas fait allusion au coffre, ni à ce qui se trouvait dedans. S’il tombait, le flic tomberait aussi, il ne pouvait pas l’avoir oublié; et personne n’avait envie de tomber et de tirer des années de centrale. Surtout pas Katz. Vernois regarda son mouchoir, qu’il pliait avec soin avant de se le remettre sous le nez, puis le visage de Katz.
Farouk ou Tora. Il murmura doucement:
— Et merde, Katz. C’est devenu trop compliqué pour moi. Farouk a passé le mot qu’il fallait pas toucher à Joko, vers midi. Joko est passé ici, y a un moment. Il voulait savoir où la fille pouvait se planquer, si j’avais une idée…
— Tu avais une idée?
Vernois fit non de la tête.
— Pourquoi?
— Elle était avec Ségura. (Vernois enleva le mouchoir.) Tu sais comment c’est, Katz… Peut-être qu’elle est au courant, peut-être pas… Écoute, Katz, j’étais pas d’accord pour qu’ils t’envoient une torpille, mais je crois pas que je compte beaucoup. Théo n’était pas chaud non plus, remarque.
— Il est complètement froid, maintenant, ricana Katz.
— Farouk a essayé de tout garder. Il était pourtant au courant qu’il fallait pas jouer au petit soldat avec les ritals, depuis le temps… (Il haussa les épaules. Katz bouffait à tous les râteliers, mais au moins il savait sentir d’où venait le vent.) Y a des types qui sont arrivés de Milan, cette nuit… Ils avaient déjà tâté le terrain.
— Où est Joko?
— Aucune idée. Peut-être chez la fille.
— Quelle fille?
Vernois secoua les épaules et se dirigea vers un classeur métallique. Le revolver que tenait le type le suivit, plaqué au flanc droit. Il sortit des photos en vrac que Katz examina rapidement et lui rendit.
— Elle bosse pour toi?
— C’est une soliste, fit Vernois. (Il rangea les photos.) Paraît qu’elle est super, mais elle a failli piquer un mec, dans une soirée.
— Piquer?
Vernois referma le classeur, fit un geste explicite de la main, celui d’enfoncer une lame à hauteur du nombril.
— Il a fallu du monde pour l’empêcher de le planter… C’était une soirée… un peu spéciale, si tu veux. Seulement personne s’attendait qu’elle aille chercher un couteau dans la cuisine. C’était spécial, mais cool. Tu comprends?
— Je comprends, rétorqua Katz.
Vernois se tamponna encore un peu sous le nez, ça ne coulait presque plus, mais ça commençait à lui gronder sérieusement dans le crâne et il avait l’impression que sa tête avait doublé de volume.
— Le type s’en est tiré avec une dizaine de points de suture…
— Quand même!
— Ouais.
— Joko la connaissait?
— Ouais. Il était déjà passé chez elle, mais elle n’y était pas. (Vernois fit bouger son menton.) Si ça se trouve, elle s’est déjà tirée au diable. Katz, Farouk aurait jamais dû…
— Quoi?
— Il a pris un coup de vieux.
— Ça se pourrait bien.
Vernois hésita encore un instant. L’immeuble était vide et silencieux. C’est pour ça qu’il avait loué les locaux. Il choisit son côté, balança en vrac:
— Katz, Joko attend la gonzesse chez elle. Il risque d’attendre jusqu’à perpète, remarque! Y a d’autres mecs avec lui. Ils ont une grosse bagnole, genre américaine, j’peux pas te dire la marque, avec une roue de secours derrière le coffre.
Katz sortit les pinces qu’il portait à la ceinture, saisit le poignet de l’homme et l’attacha à un tuyau de chauffage central. Il n’avait pas besoin de le palper, puisque le .32 se trouvait sous le bureau renversé. Il prit la précaution d’arracher les fils du téléphone. Rodriguez avait remis le revolver à l’étui. Katz allait quitter la pièce et considéra sa capture avec ironie.
— Vic, toi aussi tu as pris un coup de vieux: je te présente l’inspecteur Jean-Michel Rodriguez… (Vernois faillit s’arracher la main en tirant sur les menottes.) Te fais pas de souci, on va t’envoyer du monde pour que tu te sentes moins seul.
Vernois tira de nouveau et le tuyau résonna de manière lugubre.
En descendant les marches, les deux flics l’entendirent jusqu’en bas, bong, bong, bong, à chaque fois que l’autre essayait d’ébranler la fonte de toutes ses forces. Il finirait peut-être par y arriver, ou alors il se fatiguerait.
Tapi dans l’ombre, Diogène aussi entendit le bruit, qui semblait issu de nulle part. Il se trouvait un étage plus haut. Plus question cette fois de filer les flics. Il sortit son Ruger et vissa le silencieux au bout du canon. Lorsque le portail se fut refermé, il se mit à descendre et le bruit creux parut scander ses pas. Mornes, creux, réguliers. Monotones.
Lantier allait partir dormir un moment. Dans la pénombre, la pendule de bureau marquait vingt-trois heures. L’office central avait pris Pastor en filature, mais le policier ne se faisait pas beaucoup d’illusions. Il demanderait peut-être une construction sur ses lignes téléphoniques. Il fallait pour cela des raisons précises et il n’en avait pas beaucoup, simplement la conviction intime que Pastor avait la taille de se livrer à ce genre de manipulation, même si les raisons devaient lui rester encore un moment passablement obscures. Allez savoir pourquoi la banquise bouge et craque, parfois…
Lantier pensa avec ironie que le crime revêtait parfois un aspect géologique. Le dernier grand affrontement avait fait trente morts sur une dizaine d’années, avant que l’Honorable Société vienne y mettre le holà. Pas la police, ni la magistrature. De respectables hommes d’affaires. Des morts sans confession.
Un téléphone sonna et il décrocha d’un geste mécanique.
Ligne directe.
Katz l’appelait, alors qu’il disposait d’une radio dans sa voiture.
Lantier alluma aussitôt sa lampe de bureau et attira un bloc de sténo.
La voix de Katz était calme et précise, presque détachée.
Lantier prit rapidement.
— Il te faut du monde?
— Ils sont trois ou quatre…
— D’accord. J’envoie du personnel chez l’autre connard. Comment il est?
— Hors d’état de nuire…
— Vivant?
— Évidemment… À quoi ça servirait, autrement?
— Katz…
— Oui?
— Fais gaffe à toi. N’essaie pas de monter. J’arrive dans un quart d’heure tout au plus. Comment c’est?
— Un immeuble, à côté de la tour Montparnasse. Un jardin derrière. Quatrième étage droite en montant.
— La fille est dedans?
— Aucune idée.
— Il va falloir investir en douce. Tu as quelqu’un, avec toi?
— … driguez.
— Ne bougez pas! Je prends l’écoute radio. Ne bouge pas, Katz!
Ce dernier avait raccroché. Lantier alluma sa console radio. Personne ne trafiquait. Il appela la voiture. Personne ne répondit. Il glissa le .357 dans son étui, appuya sur la touche de son interphone. Appela l’état-major. Il sentait que c’était une question de minutes.
Diogène roulait à toute allure. Il connaissait Paris comme sa poche et il n’avait pas besoin de gyrophare pour se frayer son chemin. Il n’avait jamais vu Vernois auparavant et l’autre n’avait fait aucune difficulté à parler, conscient que ça n’avait plus aucune espèce d’importance pour lui. La balle de .357 lui était entrée juste entre les yeux et l’arrière de son crâne avait crépi les photos épinglées au mur. Il s’était tout de suite détendu et effondré en tas, en glissant lentement le long du tuyau, jusqu’au moment où la menotte avait rencontré le raccord perpendiculaire qui menait l’eau au radiateur.
Il était resté un bras en l’air, la tête — ce qu’il en restait — renversée en arrière et la bouche grande ouverte.
L’Alfa glissait à toute allure.
Quoi de plus naturel, de moins inattendu, qu’une intervention de police pour qu’un flic ait un pépin? Et qui pourrait jamais dire qui avait bien pu ouvrir le feu le premier et sur qui il tirait?
Il parvint sur l’objectif beaucoup plus tôt qu’il l’avait prévu. La rue était étroite et déserte et rien n’indiquait qu’il allait s’y passer quelque chose. Diogène ne s’y engagea pas et laissa l’Alfa sur le trottoir, devant un magasin de literie où l’on faisait des soldes.
Il avait dévissé le silencieux de son Ruger et remplacé l’étui percuté par une balle expansive, dans le barillet. Il referma sa veste et se mit à progresser à défilement. Il repéra, à une dizaine de mètres, la courte antenne de la voiture. Se rencogna dans une entrée. La voiture était vide. Plus haut dans la rue, et mal rangée, il y avait une grosse bagnole avec un type au volant, le coude appuyé à la portière. De la fumée de cigarette s’élevait de temps à autre du pavillon.
Diogène se mit à respirer à fond, retenant son souffle quelques secondes avant de le laisser s’échapper entre ses lèvres.
Il se sentait parfaitement détendu.
Katz s’essuya la figure avec la main. Rodriguez le couvrait, enfoncé dans le siège du passager, les yeux au ras du tableau de bord et la nuque dissimulée par l’appuie-tête. Katz était accroupi entre deux voitures et il voyait les fenêtres allumées au quatrième. Un homme dans l’Ariane trafiquée, et qui n’avait pas du tout l’air de s’en faire puisqu’il grillait tranquillement sa cigarette en laissant pendre le bras avec négligence à la portière, de temps à autre. Les autres en haut? La fille, il ne savait pas. La sueur lui coulait le long des flancs. Il y avait peut-être une autre issue, par le jardin, derrière.
Trop tard, pensa Katz: il est trop tard. Pourvu qu’elle ne soit pas rentrée de son voyage. Pourtant, il faut toujours rentrer, un jour ou l’autre. Katz savait qu’il ne pouvait pas bouger. Il n’eut aucune peine à reconnaître la détonation dans la nuit, bien qu’elle lui parvînt étouffée. Presque aussitôt, la lumière de l’entrée éclaira le trottoir. Celui qui conduisait l’Ariane mit le contact…
Et tout se détraqua brusquement.
Katz embusqué les vit sortir, la fille se débattait et hurlait, ils allaient la charger dans la voiture, mais elle était encore vivante, le moteur grondait, l’homme au chapeau la frappait à coups redoublés sur la tête, mais elle s’accrochait au pavillon, il lui martela les phalanges avec son arme. Katz sentit la sueur lui couler dans les yeux, le long du nez: quatre hommes qui tabassaient une fille sous ses yeux, mais cette fois, ce n’était pas pour qu’elle craque et se mette à table, ou pour le faire craquer, lui, c’était pour l’emmener. Et ils n’y arrivaient pas. Et les flics n’arrivaient pas. Le Noir donna un coup de poing dans les reins de la fille. Le conducteur était sorti.
Elle hurlait un prénom, comme une folle, malgré les coups.
Il n’avait pas compris qu’elle hurlait un prénom.
Rodriguez vit alors la silhouette de Katz surgir et s’installer sur le trottoir, comme au stand. Il n’eut pas besoin d’enregistrer la remontée de l’arme tendue dans les deux poings.
— Joko! cria Katz.
Aussitôt après, il ouvrit le feu. La première balle fit éclater la tête du Noir, la seconde traversa la portière et frappa le conducteur qui pivota, jeta les bras au ciel et alla s’abattre le long du capot, la troisième, sans que le canon ait paru chercher la cible, toucha le maigrichon au bec-de-lièvre qui s’était retourné et dont les mains pendaient pourtant de chaque côté du corps. Un flot de sang jaillit à l’impact, sous le cou. Joko avait jeté la fille de côté, il n’était pas plus à couvert que le type qui avait tiré mais elle le gênait. Il braqua le .45 et tira en même temps que Katz. Les deux détonations se confondirent, mais ils n’avaient touché ni l’un ni l’autre. La fille gigotait à plat ventre. Il n’avait pas le temps de l’expédier.
— De la part de Farouk! cria Katz.
Il avait relevé le chien du revolver. Joko avait le doigt sur la queue de la détente. La fille se retourna et vit la silhouette du jeune homme au chapeau. Elle tenait le .22 de Baby — c’est comme ça qu’ils avaient appelé le Noir — entre les doigts, elle était sur le dos, et les yeux livides ne la regardaient pas, ils l’avaient oubliée, occupés à fixer le canon du revolver, à mesurer les chances et aucun des deux autres n’en avait la moindre, cette fois. Ils ne pouvaient plus se manquer.
Il se produisit deux choses en même temps: une silhouette avait surgi derrière Katz et il y avait eu une détonation qui l’avait projetée en avant, et en même temps, à la même seconde, Joko entendit les deux claquements du petit automatique et sentit les deux balles lui pénétrer dans le flanc. Il ne lâcha pas le .45, le moteur de la voiture tournait, il se rua dedans et l’arracha du trottoir. Une balle fit éclater la lunette arrière pendant qu’il remontait la rue en faisant hurler les pneus, une autre frappa le coffre.
Hébété, Rodriguez se retenait au pavillon de la voiture. Il avait encore son revolver entre les doigts. Il venait de coller une balle dans la nuque du type qui voulait nettoyer Katz. Il l’avait vu en une fraction de seconde lever le revolver à canon court et le braquer sur le dos du blouson, entre les épaules, tout en courant. Rodriguez avait tiré sans sommation, le poing appuyé au pavillon. Dans la nuque. La fille s’était remise debout toute seule. Elle aussi avait encore le pistolet entre les doigts, un ridicule .22 de rien du tout. Elle enjamba un corps et marcha au hasard. Puis elle laissa tomber le pistolet à ses pieds, dans le caniveau.
Katz la regarda en face.
Elle eut l’impression de reconnaître des traits familiers.
Ils n’auraient jamais dû sortir. Kenny n’aurait jamais dû essayer de prendre le pistolet de celui qui portait le chapeau. Elle n’aurait jamais dû vivre. Elle plongea le poing dans sa poche de jean, en sortit le caillou qu’elle tendit à l’homme aux traits familiers, et qu’il ne prit pas. Elle regarda l’autre homme qui s’approchait, et dont les pas ressemblaient à ceux d’un homme ivre. Il sortit de façon gauche un porte-cartes qu’il ouvrit et elle reconnut ce qu’il lui montrait sans un mot: une carte de police.
Katz avait fait quelques pas en arrière et retourné du bout de sa chaussure l’épaule du mort. Il ne restait pas grand-chose de sa face, rien que des lambeaux sanguinolents, un œil qui ne semblait plus tenir à rien. Rodriguez rangea sa carte, prit ce qu’elle lui tendait: un diamant. Une pierre. Katz avait encore reculé, il embrassa la scène d’un seul regard, les corps affalés, le sang noir encore luisant. Il laissa tomber le revolver vide. Rodriguez avait rangé le sien sous l’aisselle. Katz laissa tomber son propre porte-cartes. Sur le corps.
Rodriguez essaya de lui saisir le bras.
Les autres n’allaient pas tarder à arriver. Il faudrait expliquer beaucoup de choses, pourquoi ils n’avaient ni brassard de police ni fait de sommations. Ce que la fille avait fait… Katz reculait pas à pas. Il avait la figure inondée de sueur et les mâchoires contractées.
Il avait appelé Lantier en arrivant sur les lieux, et ce dernier n’était pas arrivé à temps. Il avait tiré sur Joko et il l’avait manqué, comme si au dernier moment il n’avait pas voulu vraiment l’abattre, alors qu’il aurait dû commencer par lui. C’était fini. Il ne regarda ni les yeux de la fille ni Rodriguez, son esprit enregistra machinalement le bruit que faisaient les deux-tons, encore très loin. Il regarda seulement de nouveau la face dévastée, l’œil exorbité, hocha à peine la tête et détala à toutes jambes, sans entendre ce que Rodriguez criait.
Il s’enfuit.
Avant que les flics arrivent…