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Le vieil homme l’attendait dans le hall. Autrefois, il passait au commissariat accompagné de sa femme, mais cette dernière étant décédée, c’était désormais seul qu’il rencontrait Erlendur. Le couple venait régulièrement le voir à son bureau depuis bientôt trente ans, d’abord chaque semaine, puis une fois par mois, ensuite la fréquence de leurs visites s’était espacée à quelques fois par an, à une fois par an et, pour finir, à une fois tous les deux ou trois ans, le jour de l’anniversaire de leur fils. Depuis tout ce temps, Erlendur avait appris à bien les connaître, eux et cette douleur qui les poussait à venir le voir. Le plus jeune de leurs fils, David, avait disparu de leur domicile en 1976 et ils étaient sans nouvelles de lui depuis.
Erlendur salua le vieil homme d’une poignée de main et l’invita à le suivre dans son bureau. En cours de route, il lui demanda comment ça allait. L’homme lui répondit qu’il était entré en maison de retraite depuis un certain temps et que ça ne lui plaisait pas beaucoup. Il n’y a que des vieux, a-t-il regretté. Il était venu au commissariat en taxi et demanda à Erlendur s’il pourrait lui en appeler un autre une fois qu’ils auraient terminé.
– Je vous ferai raccompagner, répondit Erlendur en lui ouvrant la porte du bureau. Donc, il n’y a pas beaucoup d’animation à la maison de retraite ?
– Très peu, répondit le vieil homme en s’asseyant aux côtés d’Erlendur.
Il venait aux nouvelles même s’il savait, et ce depuis bien longtemps, qu’il n’y avait rien de neuf à propos de son fils. Erlendur comprenait cet étrange entêtement, il avait toujours reçu ce couple avec tact, il s’était montré attentif et avait écouté ces gens. Il savait qu’ils avaient inlassablement suivi les actualités, lu les journaux, écouté la radio et regardé les informations télévisées, dans le maigre espoir que quelqu’un, quelque part, ait trouvé un indice. Mais rien de tel n’était arrivé au cours de toutes ces années.
– Il aurait eu quarante-neuf ans aujourd’hui, observa le vieil homme. Le dernier anniversaire qu’il a fêté était celui de ses vingt ans. Ce jour-là, il avait invité tous ses camarades de lycée, Gunnthorunn et moi, nous lui avions laissé la maison. Les réjouissances se sont prolongées jusque tard dans la nuit. Jamais il n’a fêté ses vingt et un ans.
Erlendur hocha la tête. La police n’avait jamais eu aucune piste sur la disparition de ce jeune homme. Elle avait été prévenue une journée et demie après que David avait quitté le foyer familial. Il étudiait parfois chez un ami jusque très tard, puis ils se rendaient au lycée tous les deux. Il avait affirmé à ses parents qu’il allait passer la soirée chez le camarade en question. Il avait également mentionné qu’il devait aller acheter un livre dans une librairie. Les deux garçons étaient en dernière année de lycée et allaient passer leur bac au printemps suivant. Voyant qu’il ne rentrait pas du lycée, ses parents commencèrent à passer quelques coups de téléphone afin de savoir où il se trouvait. On avait découvert qu’il n’était pas allé en cours le matin. Ils avaient appelé son camarade qui leur avait répondu que David ne lui avait pas rendu visite et qu’il ne lui avait pas parlé de ses projets pour la veille au soir. Il avait demandé à David s’il avait envie d’aller au cinéma avec lui et ce dernier avait répondu avoir d’autres chats à fouetter sans plus de précision. D’autres amis et camarades avaient été interrogés et aucun d’entre eux n’était au courant des allées et venues de David. Ce dernier était parti vêtu d’une tenue légère et s’était contenté de dire qu’il allait peut-être passer la nuit chez son ami.
On avait publié un avis de recherche dans la presse et à la télévision, mais en vain, et, avec le temps, l’espoir que nourrissaient ses parents et son frère s’amenuisa de plus en plus. Ils excluaient catégoriquement l’hypothèse du suicide, intimement convaincus que l’idée elle-même était à mille lieues des pensées de David. Au bout de quelques mois et semaines passés sans que rien ne vienne expliquer la disparition, Erlendur leur avait dit qu’il fallait se garder d’exclure cette éventualité. Pour sa part, il n’entrevoyait guère d’autres possibilités, ce jeune homme n’avait pas eu l’idée de partir escalader une montagne ou de s’aventurer seul dans le désert intérieur de l’Islande. Une autre explication envisageable était qu’il avait par hasard croisé la route de dangereux individus qui, pour des motifs obscurs, lui avaient réglé son compte avant de dissimuler son cadavre. Ses parents et ses amis avaient nié qu’il ait pu avoir des ennemis ou qu’il ait eu des activités douteuses pouvant expliquer sa disparition. Après vérification, il était apparu qu’il n’avait pas quitté le pays par avion et son nom ne figurait pas non plus sur les registres des passagers des compagnies maritimes. Les employés des librairies de la ville n’avaient pas remarqué son passage le jour où il avait disparu.
Le vieil homme saisit la tasse que lui tendait Erlendur et sirota le café, même s’il n’était plus très chaud. Erlendur avait assisté à l’inhumation de son épouse. Le couple semblait avoir très peu d’amis et la famille était restreinte. Leur autre fils était divorcé et sans enfant. Un petit chœur de femmes se tenait à côté de l’harmonium : Écoute, ô artisan des cieux…
– Il y a du nouveau dans notre affaire ? demanda le vieil homme, sa tasse à moitié vide à la main. Un nouvel élément qui serait apparu ?
– Non, malheureusement, lui répondit Erlendur, une fois de plus. Les visites de cet homme ne le dérangeaient aucunement. Ce qui le gênait le plus, c’était de ne pas pouvoir faire mieux que de l’écouter raconter les épreuves et les tourments que le couple avait traversés à cause de ce pauvre garçon, car enfin comment de telles choses pouvaient-elles se produire et comment se faisait-il qu’on n’ait jamais eu la moindre nouvelle de lui ?
– Enfin, vous êtes évidemment assez occupés comme ça, ajouta l’homme.
– Ça arrive par vagues, répondit Erlendur.
– Oui, enfin, eh bien, je ferais peut-être mieux d’y aller, fit l’homme sans bouger d’un pouce, comme s’il lui restait encore quelque chose à dire bien qu’ils aient abordé les points les plus importants au cours de leur discussion.
– Je vous contacterai si j’ai du nouveau.
Erlendur percevait chez le vieil homme comme une hésitation.
– Oui… hum… c’est que, enfin… Erlendur, ce n’est pas sûr que je vienne à nouveau vous déranger, déclara le vieil homme. Le moment est peut-être venu d’abandonner. En outre, ils ont trouvé quelque chose… Il se racla la gorge. Ils ont trouvé une saloperie quelconque dans mes poumons. J’ai fumé comme un imbécile, et voilà le résultat, donc je ne sais pas ce que… Et il y a aussi toute cette poussière de ciment qui n’a pas arrangé les choses. Par conséquent, Erlendur, je suis venu vous dire adieu et vous remercier pour tout ce que vous avez fait depuis la première fois où vous êtes passé chez nous, cette affreuse journée. On savait que vous nous aideriez et vous n’avez pas failli, même si nous ne sommes pas beaucoup plus avancés. Évidemment, notre fils est mort, il l’est depuis toutes ces années. Je crois que nous le savons depuis longtemps. Mais on… enfin, nous… il y a toujours de d’espoir, n’est-ce pas ?
Le vieil homme se leva. Erlendur l’imita et lui ouvrit la porte.
– Oui, il y a toujours de l’espoir, répéta Erlendur. Et cette chose dans vos poumons, elle vous fait souffrir ?
– De toute manière, je suis presque devenu une épave, répondit l’homme. Je me sens épuisé chaque jour. Épuisé. Et maintenant qu’ils m’ont diagnostiqué ça, j’aurais presque l’impression d’avoir encore plus de mal à respirer.
Erlendur le raccompagna à l’accueil et s’arrangea pour qu’une voiture de police le ramène à la maison de retraite. Ils se quittèrent sur les marches du commissariat.
– Adieu donc, cher Erlendur, dit le vieil homme aux cheveux gris, au cou massif, au corps amaigri et voûté par une vie de travail pénible. Il avait été maçon et son visage était aussi gris que du ciment.
– Prenez soin de vous, conclut Erlendur.
Ensuite, il le regarda entrer dans la voiture de police qu’il suivit des yeux jusqu’au coin de la rue où il la vit disparaître.
Le pasteur avec qui Maria avait été le plus en contact était une femme du nom d’Eyvör. Elle n’officiait pas à Grafarvogur, mais dans une paroisse voisine. Elle était abattue et attristée par le destin de Maria ; dire qu’elle n’avait pas vu d’autre issue que de mettre fin à ses jours…
– Il y aurait de quoi verser toutes les larmes de son corps, confia-t-elle à Erlendur, assis dans le bureau qu’elle occupait dans l’église, en cette fin de journée. Quand on pense que des gens dans la fleur de l’âge se suicident comme s’il n’y avait pas d’autre solution. L’expérience prouve qu’il est possible d’aider ceux qui sont confrontés à une crise spirituelle ou à de grands malheurs quand on s’y prend assez tôt dans le processus.
– Vous ignoriez que Maria était en danger ? demanda Erlendur en méditant sur ce mot : processus, un terme qui lui avait toujours porté sur les nerfs. J’ai cru comprendre qu’elle était très pieuse et qu’elle fréquentait cette église.
– Je savais qu’elle n’allait pas bien depuis le décès de sa mère, répondit Eyvör, mais rien ne présageait qu’elle allait choisir une solution aussi radicale.
Le pasteur était âgé d’une quarantaine d’années. C’était une femme élégante qui aimait les bijoux, elle portait trois bagues, une chaîne en or autour du cou et de grandes boucles d’oreilles, assorties à son tailleur violet. Elle avait été surprise de cette visite de la police qui voulait lui poser des questions sur cette paroissienne qui s’était suicidée. Elle lui avait immédiatement demandé s’il venait la voir dans le cadre d’une enquête. Non, absolument pas, avait répondu Erlendur en concoctant à la va-vite une excuse selon laquelle il en était à la phase finale de la rédaction de son rapport. Ayant appris que Maria avait Eyvör pour pasteur, il voulait s’asseoir un moment avec elle pour discuter et profiter de son expérience. Les suicides faisaient malheureusement partie des affaires, et non des plus sympathiques, qui arrivaient sur le bureau du policier qu’il était et Erlendur avait à cœur d’en apprendre un peu plus sur leurs causes et leurs conséquences si cela pouvait l’aider dans son travail. Ce policier un peu lourdaud plaisait bien à Eyvör. Elle lui avait immédiatement trouvé quelque chose de rassurant.
– Non, bien sûr que non, observa Erlendur. Ça lui est arrivé de vous parler de la mort ?
– Oui, à cause de sa mère et aussi d’un événement qui s’est produit dans son enfance, je ne sais pas si vous êtes au courant, hésita Eyvör.
– Vous parlez de la noyade de son père ? répondit Erlendur.
– En effet. Maria a eu beaucoup de difficultés après le décès de sa mère. En fait, c’est aussi moi qui me suis occupée de son inhumation. J’ai assez bien connu la mère et la fille, surtout après le début de la maladie de Leonora. C’était une femme énergique, une femme d’exception qui ne s’avouait jamais vaincue.
– Que faisait-elle ?
– Vous voulez parler de son métier ? Elle était professeur à l’université, elle occupait une chaire de langue et littérature françaises.
– Et sa fille était historienne, compléta Erlendur. Voilà qui explique la bibliothèque bien fournie de leur domicile. Maria était-elle dépressive ?
– Disons qu’elle ne respirait pas la joie de vivre. J’espère bien que vous n’irez pas crier cela sur tous les toits, je ne suis évidemment pas censée vous en parler. Elle ne me parlait pas directement de sa souffrance, mais je voyais bien qu’elle allait mal. Elle venait à l’église, mais sans jamais réellement s’ouvrir à moi. J’ai tenté de lui apporter mon soutien, mais c’était plutôt difficile. Elle éprouvait une grande colère. Elle éprouvait de la colère à voir sa mère partir ainsi. Elle en voulait aux puissances supérieures. Je crois qu’après avoir vu sa mère diminuer puis s’éteindre, sa foi a légèrement vacillé, cette foi enfantine qu’elle avait pourtant toujours conservée.
– Mais les voies du Seigneur sont impénétrables, n’est-ce pas ? nota Erlendur. Lui seul connaît le but de toute cette souffrance, c’est bien cela ?
– Je n’exercerais pas cette profession si je ne croyais pas que la foi puisse nous aider. Si nous ne l’avions pas, où serions-nous donc ?
– Avez-vous remarqué l’intérêt qu’elle portait au surnaturel ?
– Non, pas précisément. Mais, comme je viens de vous le dire, elle était plutôt secrète et réticente à se dévoiler, en tout cas dans certains domaines.
– Comment ça ?
– Elle croyait aux rêves, pensait qu’ils pouvaient lui enseigner des choses que nous ne percevons pas à l’état de veille. Cette croyance s’est renforcée avec le temps et, finalement, j’ai eu l’impression qu’elle concevait les rêves comme une sorte de porte permettant d’accéder à un autre monde.
– Un monde parallèle, un au-delà ?
– Je ne sais pas exactement ce qu’elle entendait par là.
– Et que lui avez-vous dit à ce sujet ?
– Ce que disent les prêches de l’Église. Nous croyons en la résurrection au dernier jour et à la vie éternelle. Les retrouvailles des amis chers sont l’essence du message pascal.
– Ces retrouvailles, elle y croyait ?
– Oui, et j’avais l’impression que cette idée lui procurait un certain réconfort.
Elinborg accompagnait à nouveau Erlendur quand il rendit une brève visite à Baldvin, le mari de Maria. C’était le lendemain de sa discussion avec le pasteur. Il s’était inventé un motif, prétendant avoir oublié son bloc-notes. Debout à côté de lui dans ce salon de Grafarvogur, elle le regardait expliquer la raison de sa visite. Erlendur n’avait jamais eu le moindre bloc-notes.
– Je ne l’ai pas vu ici, regretta Baldvin en parcourant la pièce du regard, au cas où. Je vous appellerai si je le trouve.
– Merci beaucoup, répondit Erlendur, et excusez-moi pour le dérangement.
Elinborg affichait un sourire embarrassé.
– Dites-moi, je sais que cela ne me regarde pas, mais Maria percevait-elle la mort comme la fin de toutes choses ? interrogea Erlendur.
– La fin de toutes choses ? répéta Baldvin, étonné.
– En d’autres termes, croyait-elle en la vie après la mort ?
Elinborg lui lança un regard intense, jamais auparavant elle ne l’avait entendu poser ce genre de question.
– Je crois, oui, répondit Baldvin. Il me semble qu’elle croyait en la résurrection, comme tous les chrétiens.
– Beaucoup de gens confrontés à des difficultés ou à la perte d’un proche sont en quête de réponses, certains vont même jusqu’à se tourner vers des médiums ou des voyants.
– Ça, je n’en sais rien, observa Baldvin. Pourquoi me posez-vous ces questions ?
Erlendur avait eu l’intention de lui parler de la cassette que Karen lui avait confiée, mais il se ravisa. Il faudrait attendre un moment plus propice. Il lui sembla brusquement inutile de mêler Karen à cette affaire ou de faire part à Baldvin des inquiétudes qu’elle nourrissait. Erlendur devait se montrer loyal envers cette femme.
– Je pensais simplement à voix haute, précisa Erlendur. Nous vous avons déjà assez retardé comme ça, excusez-nous pour le dérangement.
Elinborg sourit, elle serra la main de Baldvin et prit congé de lui en lui exprimant toute sa sympathie.
– Qu’est-ce que ça signifie ? s’emporta-t-elle une fois dans la voiture, alors qu’Erlendur s’éloignait lentement de la maison. Elle s’est suicidée et toi, tu viens raconter au mari des sornettes sur la vie après la mort ! Tu n’as donc aucun sens des convenances ?
– Elle est allée consulter un médium, se justifia Erlendur.
– Comment tu le sais ?
Il sortit la cassette que Karen lui avait confiée et la tendit à Elinborg.
– Voici l’enregistrement de la séance chez le médium que Maria est allée voir.
– Une séance chez le médium ? répéta Elinborg, dubitative. Elle est vraiment allée consulter un médium ?
– Je n’ai pas tout écouté. Je voulais qu’il entende ce que contient cette bande, mais…
– Mais quoi ?
– J’ai envie de trouver le bonhomme en question, répondit Erlendur. J’ai brusquement eu envie de savoir à quel jeu ce type-là s’est livré et de découvrir si c’est lui qui a entraîné cette tragédie.
– Tu crois qu’il a joué avec elle ?
– Oui, il a raconté qu’il voyait un bateau sur un lac, qu’il a senti une odeur de cigare. Bref, du n’importe quoi.
– Il parlait de la noyade du père de Maria, n’est-ce pas ?
– En effet.
– Tu ne crois pas aux médiums ? interrogea Elinborg.
– Pas plus qu’aux elfes, conclut-il en sortant de l’impasse.