Une heure après, il y a un express pour Paris, avec supplément. Je prends deux premières, j’acquitte le supplément, je chinoise juste assez pour que la fille se rappelle éventuellement un grand escogriffe avec une sale gueule et des cheveux blancs, flanqué d’une jolie petite à la robe froissée, je paie avec du fric que je tire d’une liasse de billets de cinq cents balles.
La fille, c’est une Antillaise maigre dont les yeux rougeâtres disent clairement qu’elle en a vu d’autres et ça m’évite d’en remettre.
On se dirige vers les quais, on descend dans le passage souterrain, seulement on ressort par les arrivées. Au volant de sa Mercedes, il y a un maigrichon qui s’emmerde à cent sous de l’heure, le drapeau en bas. Il glisse sa revue de sports cérébraux sous le pare-soleil, on charge les sacs dans le coffre et il profite de ce qu’il est penché pour jeter un regard par en dessous aux jambes de la gosse.
Il a trop de dents en or pour être vraiment dangereux. On monte, il se retourne à peine, en rallumant une Gitane maïs avec son zipo :
— Où c’est qu’on vous amène ?
— À Lyon, je rigole.
Au risque de se bousiller la colonne, il se retourne d’un coup. J’ai un bras autour des épaules de la gosse, l’autre libre. Je cherche dans la poche de poitrine de ma chemise.
— Ça va vous coûter les yeux de la tête. En plus, faut que j’avertisse le standard…
Je ressors la liasse, j’en détache deux belles images, je les fourre dans son col. Il les prend avec précaution, il les défroisse.
— Je paie la croque, en plus, j’ajoute. Et pas dans un routier, madame ne supporte pas.
Je me renfonce dans la banquette, je range le fric et ma main retrouve tout naturellement sa place, entre les genoux frais de la gosse. Un peu au-dessous de Beaune, j’ai gagné pas mal de terrain et Myriam respire de plus en plus vite, de plus en plus fort, à croire qu’elle se met à étouffer dans l’habitacle, les mâchoires serrées à bloc.
Le taxi sifflote quelque chose, on bouffe de l’autoroute, pas précisément à cent trente.
D’une certaine façon, je pourrais dire que je rentre à la maison, si on y rentre jamais. Je n’y rentre pas seul, elle est avec moi. Je pense à des trucs : la vie, la mort, comment ça a commencé, quand ? C’est pas du tout évident, j’essaie de me rappeler ce qui a foiré, le premier dégoût, quand j’ai bifurqué et si je reviendrais comme avant, si je le pouvais.
— Simon, elle murmure, Simon, comme si je m’en allais aux confins de la nuit.
On quitte l’autoroute pour casser la croûte, la nuit tombe et il fait encore tiède, le ciel est lavé. On trouve un relais niché dans des pins ; c’est intime et sympa : des types discutent, au bar, de football et de gailles. On commande des apéros, trois repas, on nous apprête une table avec une nappe étincelante…
Myriam me sourit un peu, pas trop.
Je téléphone de la cabine. Je pourrais encore reculer, retourner en arrière, je ne sais pas, j’ai composé le numéro, ça sonne au bout, longtemps. Je pourrais… J’ai mon correspondant. Je lui demande si Marge est arrivée, il me répond qu’il ne l’a pas encore vue, je lui annonce qu’elle va passer, dans la soirée. Il dit : « Ah, bon… », c’est tout. Je lui demande s’il a de quoi la coucher, il me répond oui, bien sûr, il a de quoi…
On se dit tchao, c’est tout, et je raccroche. En raccrochant, je pense à ce que le type va faire (tout le film se déroule dans ma tête en une seconde) : tirer un gros cube, une Honda ou une grosse Yamaha, récupérer un automatique 11,43 plein, une combinaison et des bottes, un casque intégral.
Après ça, il va aller attendre que Marge rentre de son club, tapi dans la pénombre de son garage souterrain.
J’appelle Tony.
— Tu as vu Verlaine ? il me demande avant que j’aie le temps de dire quoi que ce soit.
— Oui et non.
— Comment il est ?
— Intransportable, vieux…
Il y a un silence lourd, pas très gai, au bout du fil. J’imagine la tronche à Tony, ses souvenirs… J’éprouve pas le besoin de m’étendre.
— Tu rentres quand ?
— Tu as du monde ?
— Du monde ? Ouais… Pourquoi ?
— Pour nous récupérer à Lyon, dans la nuit. Même endroit que d’habitude. Dans… (Je jette un coup d’œil à ma montre, le temps de bouffer, de faire les cent trente bornes qui restent, je calcule large.)… un peu plus de quatre heures, ça te va ?
— Ça me va. C’est mal barré, Simon.
— Non. Duraille, c’est tout.
Il soupire, pas convaincu du tout. J’essaie pas de lui remonter le moral pour le moment, ça serait aussi coriace que de gonfler un pneu de camion avec une pompe à vélo. Je raccroche, vite fait. On aura tout le temps à la villa, parce que c’est à la villa qu’on va habiter, à partir de maintenant et jusqu’à ce que tout le cirque soit terminé.
On mange de bon appétit, les trois, on se tape un vieil Aloxe-Corton, des entrecôtes fondantes avec un petit roux d’échalotes émincées, des pommes paille, la gosse m’adresse par-dessus la table des sourires un peu tristes alors je lui prends la main, je la serre entre mes doigts.
J’aurais pu tout arrêter, mais il aurait bien fallu qu’un jour ou l’autre je remonte aux créneaux, que je recommence, parce que c’est la vie que j’ai choisie, c’est ce que j’ai voulu pendant ces mois passés à attendre entre quatre murs, que la porte s’ouvre, que je sois à nouveau dehors, debout dans le soleil ou sous la pluie, à traîner ma misère.
Dans le bar, un type met un disque, un vieux rock ringard, des gens rigolent. Les doigts de la gosse remuent sous ma paume :
— Tu étais vachement loin.
— Pas tellement.
Je pense au bahut qui attaque une rampe, son pot au-dessus de la cabine, à droite, comme un schnorchel de sous-marin pendant la Seconde Guerre. Je pense à ce qu’il faut, à la tête de Tony quand il va voir la liste, à la tête des autres quand ils vont comprendre ce qu’il leur arrive et qu’ils n’ont plus qu’à raquer ou je fais tout sauter.
Je souris encore plus quand je pense à ce que je vais innover sur le vieux continent : le racket au L.R.A.C., au lance-roquettes antichar, pour être plus précis et détaillé.
En d’autres termes, au bazooka.
Myriam me considère avec attention : elle scrute ma figure, elle devine que je me marre vraiment, je sais pas à quoi, elle esquisse elle aussi un sourire, à grands traits quand même, encore un peu hésitant.
— Quand c’est qu’on arrive ?
— Demain.
Tony est au rendez-vous, troisième niveau du parking de la Part-Dieu, c’est mauvais signe, parce qu’il porte des jeans usés, une veste de treillis de l’armée U.S. et un col roulé en coton noir. Il a des boots aux pieds, pas de bada. Le type, avec lui, c’est un jeune gaillard aux cheveux bruns coupés très courts, bien bâti, avec un teint de surfeur de la côte ouest, des moustaches encore plus fournies et enjôleuses que celles de Tony et quelque chose d’un peu vitreux dans ses yeux couleur aigue-marine.
Ils sortent de la Jaguar, le jeune prend nos sacs, il les fourre dans le coffre. Je fais un minimum de présentations, j’ajoute à tout hasard :
— C’est ma femme, Tony. Je demande qu’elle soit considérée comme ça, à partir de maintenant.
— Okay, okay !
Il n’y a pas beaucoup de lumière, il me fixe quand même dans les yeux. Le jeune s’est remis au volant, il démarre le moteur. Il fait pas de bruit, mais il a l’air d’un jeune dur.
— Tu as écouté les infos, sur la route ? me demande Tony.
— Non.
— Moreau s’est fait exécuter, y a pas une heure, dans son garage, il m’annonce sans me quitter des yeux. Il est descendu de sa CX, un type l’attendait.
Je sors une cigarette, je l’allume. Le type au volant attend, Tony attend, la gosse attend, juchée sur ses échasses, tout le monde attend, même si tout le monde n’attend pas exactement la même chose. J’aspire une grande bouffée de fumée un peu amère, je dis doucement :
— Il faut que je pleure ?
— Moreau, c’était un des types de l’Organisation. Dans le bizeness, il passait pour un juge de paix, un conciliateur, un truc dans ce goût-là, si tu vois ce que je veux dire, un gros bonnet, une espèce d’intouchable.
— Ça va. Intouchable, pas tant que ça. La preuve.
— 11,43. Un contrat.
Je me marre durement. Intouchable, contrat, putain de terminologie de merde, il fallait pas commencer, jamais, jamais savoir ce que ça représentait, ces conneries, des milliards et des milliards, de la sueur, du sang et des larmes, toute la lie, la boue, la pourriture de l’humanité, partout. Intouchable. Dans dix minutes, au prochain bulletin sur Europe, ça va devenir un parrain, un ponte de l’Organisation, celle qui n’existe pas dans ce pays.
Moreau, dans pas longtemps, ça va être un cadavre dans un tiroir de l’I.M.L., une étiquette attachée au gros orteil. 11,43. Je me marre ; je sais pas si le type qui l’a expédié connaissait Marge, qui elle avait été pour nous, les jeunes crevards des années cinquante, avec nos blousons en Tergal, nos pompes blanches et nos Lambretta, Marge pour qui Delon expédiait Ronet au couteau de plongée, en plein soleil, Marge…
— Y a pas d’intouchables, Tony. Y a des types qui montent et d’autres qui descendent, des types qui font des erreurs et d’autres qui paient des additions…
Je prends la gosse par les épaules, je l’emmène jusqu’à la bagnole. Le jeune pousse la portière de l’intérieur, il porte un blouson court en toile de jean, une vieille chemise kaki. Pendant qu’il tripotait la poignée pour ouvrir, j’ai eu le temps d’apercevoir le long baudrier de cuir noir luisant qu’il porte sous l’aisselle gauche, la crosse combat…
J’aide Myriam à monter ; elle me serre la main comme si elle avait une trouille panique que je me tire en courant à l’autre bout de la terre. Tony a ouvert sa portière, il la tient vaguement entre les doigts, il me regarde en se mordillant la moustache.
— Jusqu’où tu veux monter ? il me demande d’un ton pensif.
J’ai un drôle de sourire, c’est sûr, je dis doucement :
— Jusqu’en haut, tout là-haut… Tu as même pas idée.
— J’ai idée, il regrette. Là où il y a plus personne. Et une fois que tu y seras ?
— T’occupe. J’ai des ententes.
— On s’entend pas avec le diable. Je sais que tu as la baraka, que tu es un des deux ou trois grands types en ce moment, mais… l’Organisation.
L’Organisation, je m’assois dessus. L’Organisation, c’est une administration comme une autre : elle a ses failles, je les connais, comme je connais les failles de l’autre. La baraka…
Il a une grimace sceptique, mais il monte quand même dans la voiture et on s’arrache, on traverse Lyon désert, on file vers le sud, toujours plus au sud.
Myriam dort, en rond sur la banquette, sa tête sur mes genoux et mon blouson sur elle. Dans son sommeil, elle me tient la main et dès que je bouge, elle serre ; la nuit défile, les phares, les feux de position des camions, les patelins déserts où palpitent les feux orange.
La nuit et Myriam.
Le haut, le bas, je m’en fous.
N’empêche, j’aurai ce putain de bahut, avec sa cargaison et les types dedans, j’aurai ce que je veux en dollars U.S. ou canadiens, ou en lires, et pourquoi pas en francs français ?
Pour une seule raison : parce que l’idée m’a tenté.
L’idée…
L’idée, c’est Verlaine qui l’a eue le premier, piquer le bahut à la fin de l’opération, le bahut et la came, et il avait gratté au maximum jusqu’au moment où il avait compris qui il y avait derrière, et que ça serait pas avec ses rigolos du Groupe Wolfram qu’il pourrait se farcir l’Organisation par la face nord.
L’idée…
Il fait chaud, trop chaud, on sent que ça va pas tarder à crever et la mer est blanche en face, on entend des « plouf ! » mats quelque part, derrière les lauriers roses, des piaillements, l’été… Je me tape une John Courage au goulot, les autres regardent le mur, les agrandissements épinglés derrière moi et Tony fait :
— Et s’ils marchent pas pour raquer ?
— Pourquoi ils marcheraient pas ?
— Je sais pas. Ils peuvent trouver que c’est salé, non ?
— C’est salé. J’ai jamais dit que c’était cadeau. S’ils raquent pas, ils perdent la came et les deux chimistes dedans. Je parle pas du labo, parce que c’est de la merde à côté du reste…
— Ils perdent… Ils perdent, fait le Surfeur de la côte ouest, ça veut dire qu’on envoie la purée. C’est ça ?
— C’est ça, je souris.
— Si on envoie la purée, on fait une opération blanche, observe Tony. Ils paument le maximum, mais nous, on ramène que dalle… Sans compter…
— Sans compter ?
— On se les met à dos. Et pas qu’un peu.
Il secoue la tête doucement. On sent que c’est pas une idée qui lui botte des masses. Je repose ma bière. J’allume une cigarette. Je prends mon temps. Il y a une guêpe qui grésille quelque part, contre une vitre. Je reprends, piano.
— Le problème, c’est pas qu’on calcine le bahut ou pas. S’ils raisonnent froidement, ils ont qu’à attendre la fin de l’ultimatum, seulement ils courent le risque d’avoir affaire à une bande de pignoufs, une équipe de dingues prêts à défourailler à tout-va pour un oui pour un non. Un coriace court le risque et laisse mouler. Un vrai coriace avec des nerfs d’acier. Un patron…
Tony relève la tête, doucement. Il plante ses yeux dans ma figure, il lève une main, il fait « attends, attends »…
— Moreau, il dit. Un patron comme Moreau.
— Moreau était en cheville avec les Latino-Américains de la côte est. Pour les mecs du Narcotic Bureau, c’était le patron de la came française. Le seul et l’unique.
— … Et Moreau se fait rectifier. Il se fait descendre dans son garage, sans mobile apparent… (Tony me fixe.) Bon, lui aurait couru le risque. Et il est plus là.
— Plus de grand patron, je dis pour résumer. Le bahut, c’est pas la propriété privée de telle ou telle famille du coin, c’est le camion d’une S.A. avec siège social et tout et tout, un pot commun en quelque sorte. Un petit bout de multinationale…
— On risque d’attendre un sacré bout de temps avant qu’ils aient une commande, observe le Surfeur. Le temps que ça se remette en ordre, tout le bordel…
— On attend rien du tout.
Tout le monde me regarde, abruti de chaleur.
Tony saisit quand même une bière glacée au goulot. Le Surfeur passe ses pouces dans la ceinture du jean. Ben s’allume une cigarette au mégot de la précédente. Le .45 automatique fait une bosse confortable sous sa veste de costard. Manu a croisé les bras sur son ventre, les pieds bien campés par terre, à dix heures dix.
Ils me regardent.
— On attend rien, j’explique, parce qu’on va passer la commande nous-mêmes, comme des grands. Qu’est-ce que vous en dites ?
Ils continuent à me regarder.
Dans le fond de la pièce, Myriam fait pivoter doucement son fauteuil, du bout de ses orteils nus, les orteils du pied droit. Elle est assise sur sa jambe gauche. Elle se tape un porto-flip en fumant une cigarette. En tout et pour tout, elle porte une de mes chemises kaki aux manches retroussées.
J’interroge Tony du regard. Il secoue vaguement les épaules, il retrousse ses bacchantes du bout de l’ongle. Il dit, d’une voix plus que désabusée :
— Je suggère qu’on passe au vote, Simon.
— D’accord. Main levée ou bulletins secrets ?
Il se marre doucement, il secoue la tête. Il a l’air abattu, déprimé.
— Main levée… On va pas se faire chier à confectionner les bulletins et tout le tremblement, le dépouillement. Main levée…
J’explique les modalités du scrutin. Pour, contre, abstention. On commence par le pour.
— C’est pas normal, objecte Tony, ça risque d’influencer.
— Contre, alors…
— Si tu veux…
Je récite :
— Que ceux qui votent contre le projet débattu précédemment le manifestent en levant le bras.
— Le droit ou le gauche ? demande le Surfeur.
— Celui que tu veux, mâchonne Tony avec une amertume à débiter en tranches épaisses.
Il lève le bras, l’un des deux. Le Surfeur garde les pouces dans les passants du jean. Je passe au pour. Tout le monde lève le bras, chacun le sien, un au choix. Plus ou moins haut. J’écrase ma cigarette. Projet adopté.
Immédiatement, j’accorde une suspension de séance.
On est sur la terrasse, j’ai un verre à la main, Myriam de l’autre côté, on sent des bouillonnements d’air sourds et gris, des grosses bulles qui viennent crever jusqu’ici, mais on n’entend plus personne derrière les haies, ça va craquer d’un instant à l’autre. Le Surfeur se pointe et engage la pointe du pied entre les barreaux de la grille. Il s’accoude à la rambarde.
Il tourne son regard vitreux vers moi.
— Je vous prenais pour un ringard, il dit en souriant à peine. Style survivant du premier R.E.P., l’angoisse, quoi…
— Je pensais que vous alliez me casser la baraque, style survivant de mai 68.
Il tire sur sa cigarette, mais il ne sourit plus. Il hoche la tête.
— Vous casser la baraque…
— Y a plein de trous, c’est pas une baraque, c’est un clapier ouvert à tous les vents.
— Avec cent briques au bout chacun, c’est ça ?
— C’est ça.
— Je crois que j’ai le moyen de boucher pas mal de trous dans votre clapier. À commencer par les problèmes de personnel.
Il fume placidement. Tout en fumant, il m’expose son idée.
— S’il s’agit de tout foutre en l’air, on n’a pas besoin d’une précision absolue des trajectoires. Je suppose qu’il y a de l’essence, de l’huile, des matières combustibles, ne serait-ce que les autres remorques…
— Il y a tout ça.
Il soulève un coude, il tourne la tête un petit peu.
— On peut télécommander la mise à feu.
— On peut. Ils peuvent aussi se pointer et changer l’orientation des tubes.
Il a un rire sec et froid ; un peu le bruit d’un sac d’os qu’on remue à bout de bras.
— Ils auraient pas le temps. Ils auraient même pas le temps de s’approcher à moins de deux mètres. Où c’est que vous allez dégotter les lance-roquettes ?
— Où ils sont, je souris. Tout simplement où ils sont. Au centre mobilisateur 27, un peu au nord-est de la bonne ville de Carcassonne.
Le Surfeur se fend d’un sourire exigu. Il dit rien que deux mots :
— Tout simplement…
Je coince Tony dans la cuisine. Il est en train de se confectionner un sandwich à deux ponts avec de la scarole, des olives noires dénoyautées, du beurre d’anchois, des tranches de tomates et d’œufs durs, du thon à l’huile arrosé de ketchup et du brie de Meaux. Il essaie de dégager en douce, mais j’ouvre la porte du frigo.
— Il nous faut Shadrack, Tony, je dis doucement.
Il ferme les yeux. Il pousse un peu la porte. Je pousse dans l’autre sens. Il rouvre les yeux ; il a un sourire d’une innocence révoltante. Je dépucelle une bière.
Un éclair au loin, tout contre l’horizon.
— Impossible, Shadrack, annonce Tony.
— Impossible ? Il est au placard ?
— Non.
— Il est esquinté ?
— Non.
— Triquard ?
— Non.
— Alors ?
Tony m’observe sans le moindre ressentiment, comme un joli fœtus en train de barboter dans son bocal de formol. Il attaque le sandwich, stationné derrière la porte comme s’il en avait pris son parti.
— S’est marié, il annonce entre deux bouchées.
— Marié ? Shadrack ?
— Marié.
— Avec qui, lui, Shadrack, enfin, je bafouille, avec qui il a ? Il est ?
— Avec la Grenouille, ricane Tony. Ouais mon vieux, parfaitement : avec la Grenouille. Ça te la coupe, hein ?
— À peine, je reconnais.
— C’est pourtant la vérité vraie. Shadrack a convolé en justes noces avec mon ex-femme, la Grenouille, à la fin de la semaine dernière, à Sanary, Var, France…
Je l’observe avec attention. Il m’observe en mâchouillant. Il me vient une question à l’esprit, mais je fais dans le nuancé, la demi-teinte. J’observe simplement, mais sans appuyer, que je savais pas que Tony et son ex, ben, ils étaient plus mariés, je savais pas que ça s’était fait officiellement. Il observe un point sur la mer, à mi-chemin d’ici et d’ailleurs. Il me confesse :
— Moi non plus, je savais pas. J’ai su qu’on était divorcés quand elle m’a montré la photo dans le journal. (Il a l’air lugubre.) Des fois, Simon, tu vois, le divorce, c’est comme quand on est cocu, c’est l’intéressé qui l’apprend le dernier.
— Ça n’empêche quand même pas Shadrack de piloter un ventilateur, quand même ?
— Si, laisse tomber Tony.
— Non.
— Ils sont en voyage de noces. Elle s’est mariée en blanc, y avait même une chiée de demoiselles d’honneur et tout le saint-frusquin, des gamins mignons à croquer déguisés comme des petits pages du Moyen Age… (Il laisse échapper un soupir mélancolique.) Aussi sec que c’était fini, ils se sont tirés en voyage de noces.
— Où ça ?
— J’en sais rien, dit Tony.
Il est accoudé à la porte du frigo. Je me tape quelques gorgées de bière. Ou je suis le dernier des ploucs, ou il y a une combine là-dessous. Je referme la porte, Tony chantonne entre ses dents quelque chose qui ressemble très vaguement à un air du Splendid, mais allez savoir lequel.
— Tony, je dis d’un ton même pas menaçant, on n’a pas quarante-huit heures pour récupérer Shadrack et ta gonzesse. Pas quarante-huit heures…
— C’est plus ma gonzesse, sourit Tony.
— Pour moi, si. Quarante-huit heures. Démerde-toi.
Un éclair vaste et froid comme un plat à barbe envahit la maison. Myriam glisse sa main sous mon bras. Quand elle se déplace, elle fait pas plus de bruit qu’un rêve, un fantôme ou une araignée.
— Quarante-huit heures, je répète.
Le reste est noyé dans le grondement du tonnerre et je dois reconnaître que, de temps en temps, les éléments font un effort touchant pour rendre le son d’une grande plaque de tôle mince agitée devant un micro.
Avec les vibrations en plus.
Au temps zéro moins trente secondes, on est accroupis dans la pinède, en lisière, il fait encore tiède par bouffées et le centre mobilisateur en contrebas n’est qu’une masse de baraquements à peine plus sombres dans le noir velouté de la nuit. Une seule lampe brille tout au fond, au-dessus de la porte coulissante du garage, asticotée par des milliers d’insectes qui n’arrêtent pas de lui tresser une cage lumineuse, de leurs éphémères trajectoires entrelacées.
On a beau tendre l’oreille, c’est le calme plat : pas un bruit, pas le moindre craquement, sauf un chien qui hurle dans le lointain, de temps en temps. Je me retourne sur les talons. Tout le monde porte des treillis de récupération et des Pataugas et le tapis d’aiguilles contribue à amortir le frôlement des pas. On porte aussi des cagoules de motards.
Zéro.
Deux silhouettes indistinctes me passent devant, dévalent le remblai avec des pelles-bêches articulées, des planches et des cisailles ; en quelques bonds elles atteignent la clôture électrique ; à peine le temps de les entrevoir que les deux types sont déjà à plat ventre et attaquent. On n’entend rien, sauf le chien, et si on n’entend rien, les types qui roupillent dans le baraquement sud n’entendent rien non plus.
Tony explore le camp à l’infrarouge.
Il me touche le bras.
— Personne dans la guérite, il me souffle à la figure. Personne dehors de ce côté-ci.
— Pourquoi y aurait quelqu’un dehors ?
— Le règlement ! il ricane doucement.
Le règlement part en couilles, Tony, je pense sans rien dire. De notre temps… De notre temps, face à une demi-douzaine de types résolus, bien armés et convenablement entraînés, qu’est-ce qu’on aurait fait de plus, avec des flingots vides et pas l’ombre d’une raison de se faire crever la paillasse ? Les gosses, maintenant, ils veulent durer et pourquoi pas, après tout, durer, merde alors ?
Le bip des deux taupes grésille à mon oreille. Au cadran de ma Citizen, ça fait pas cinquante secondes qu’ils ont attaqué, mais ils renvoient le bip alors je me redresse à peine, je fais signe et la deuxième vague dévale le remblai, Tony et Ben devant, la gosse et moi sur leurs talons. Myriam a adopté un P.M. Uzi qui traînait tout seul au stand, sous la villa ; elle nous a un peu montré comment elle envisageait le tir crouch, ce qui fait qu’on l’a admise dans le club très fermé, Simon & Co, à main levée et à l’unanimité.
On s’affale dans l’herbe, pas trop loin du numéro deux des taupes, je rampe vers lui en enfilant mes gants en tricot et le Surfeur me confie à l’oreille, sur le même ton qu’il parlerait d’une vieille chtouille :
— Y avait pas de jus dans cette putain de clôture ! Pas la moindre trace de jus !
— Sûr ?
— Un peu ! S’il y en avait eu, votre copain serait aussi ratatiné qu’une vieille merguez, à l’heure qu’il est.
On dirait qu’il est déçu, je sais pas si c’est parce qu’il manque le courant ou parce que le rombier devant en a réchappé.
— Ça va, je coupe court.
Ils ont cisaillé tranquilles ; je rentre la tête et les fesses et je passe en traînant le sac d’intervention. De l’autre côté, la première taupe couvre l’opération, le genou gauche en terre, une 30 x 30 au poing. Je connais pas sa tête, mais à son attitude, il donne vaguement l’impression de se faire chier.
Accroupi, je sors les bombes incapacitantes du sac, deux lacrymos que je fourre dans les poches de treillis.
Tony prend une bombe, Myriam est tout contre la clôture, elle aussi un genou en terre, l’Uzi sur la jambe gauche. Quand Ben est passé, on se redresse et on fait mouvement l’un après l’autre vers les baraquements, en faisant seulement gaffe à pas se marcher dessus.
Le Surfeur et la taupe № 1 longent la clôture et se dirigent, eux, vers le portail d’entrée. Ils ont cinq minutes pour tout ouvrir, pas une de plus. Passé les cinq minutes, je commence le compte à rebours.
Le chef d’unité est un type balèze et trapu, avec un treillis propre et des rangers éblouissants. Il n’arrête pas de dévisager les cagoules tout en reculant. Je lève le museau de mon .45. Il a l’air de savoir de quoi je parle ; il me lance un trousseau. Je lui fais signe d’avancer, de passer devant.
— Ça vous servira à rien ! il ricane froidement. Toutes les armes qui sont entreposées ici sont neutralisées et c’est le chef du dépôt qui a la clé du coffre…
Je refais le même geste, juste un peu plus nerveusement. Il obtempère, en haussant les épaules. Je lui enfonce le canon du Colt dans les côtes, beaucoup plus que ce qui serait nécessaire et Tony donne l’impression de s’énerver. Il manipule sa Thompson comme s’il s’agissait d’un balai de chiottes et qu’il sache pas trop quoi en faire. Dans la lumière jaunâtre de la lampe, je reconnais que ça doit être vachement éprouvant pour les nerfs de l’adjudant-chef Mau Rebell, ces tordus enfouraillés ras la gueule et qui se déplacent sans faire plus de bruit que l’ombre des nuages, mais il faut dire qu’il s’en tire très bien.
Le chef traîne les pieds, les mains à hauteur de la ceinture, les paumes en bas.
Ses chaouches ne traînent rien du tout : ils sont saucissonnés dans leur piaule, avec de l’Albuplast sur la bouche et des boules Quies dans les oreilles, et sous le bandeau, ils peuvent rien voir, pas même distinguer la silhouette sombre adossée à la porte du baraquement, une arme courte au poing.
Le chef Rebell regarde les caisses s’enfourner dans le 4 x 4 rangé à cul devant la porte. Si j’ai bien suivi l’affaire, on en est déjà à une centaine de pistolets mitrailleurs M.A.T. 49, probablement dépourvus de leur tige guide et du ressort récupérateur qui va-t’avec, si en plus on n’en a pas retiré le bloc de culasse mobile, une bonne vingtaine de F.M.B.A.R. calibre 7,62, quatre A.A. 52 canon lourd, une trentaine de pistolets automatiques RA. 50 calibre 9 mm, des grenades à fusil, et on continue à engranger.
C’est avec un visible serrement de cœur que le sous-off regarde partir les quatre tubes lance-roquettes qu’il venait juste de prendre en compte quinze jours auparavant, les quatre tubes plus deux caisses à munitions contenant chacune quinze projectiles et les glaces de rechange du système de visée…
Il a déjà eu le temps de s’attacher.
Il se console sûrement en se disant qu’on l’a dans l’oignon, que les projectiles, c’est des roquettes d’exercice, qu’on est en train de se crever le dard pour peau de balle, avec toute cette ferraille hors d’état de nuire.
Mon chrono fait tilt, on charge encore deux caisses de bricoles, le moteur du 4 x 4 tousse et démarre. Les autres montres ont dû faire tilt aussi. On saute sur Rebell, on le saucissonne comme tout le monde, pour faire plus plouc j’arrache les fils du téléphone, une bonne poignée et on se fond dans la nuit dehors.
Le portail est grand ouvert, un type accroupi de chaque côté. Le Surfeur drive le bahut comme un dieu, tout en douceur, il a pas allumé les phares, mais on distingue la route vaguement phosphorescente entre les grandes herbes, devant. Il pile au portail. Les deux derniers montent. On vient de se farcir un dépôt de l’armée, ça a été à peu près aussi duraille que piquer un bonbon à un môme de la maternelle et aussi excitant que s’embourber une pute vite fait.
La gosse se serre contre moi.
Elle a retiré sa cagoule, elle se fait vaguement mousser les cheveux. Elle remarque d’une voix acerbe :
— C’est toujours comme ça, un truc de commando ?
— Quand ça marche, ouais.
— Ah bon ! C’étaient des ploucs, vos mecs.
— On se plaint pas ! je grogne. Dis donc, Surfeur, ça t’ennuierait d’allumer les loupiotes avant qu’on se soit viandés ?
Il tourne la tête vers moi. Ses yeux et ses dents luisent un instant, pas longtemps.
— Vous avez besoin ?
— Ça peut quand même aider, non ?
Il hausse les épaules. Je sens que ça l’emballe pas, je sors une cigarette, je l’allume. Au bout de quelques minutes, je vais remettre le couvert, mais c’est pas la peine, il m’explique :
— Pour moi, c’est comme en plein jour, en ce moment. Je sais pas s’il y a une explication scientifique…
— Il y a une explication scientifique, je dis d’un ton cassant. C’est pour ça, les lunettes noires, le jour ?
— C’est pour ça.
Je soupire un grand coup, tout en haussant les épaules à mon tour. Je suppose qu’il sait ce qu’il fait, en tous les cas, on ne sort pas de la route, on prend même le virage qu’il faut, comme il faut, quand il le faut, sans trop mouliner. J’ai gagné le gros lot, je me balade avec un taré complètement nyctalope et une fille qui s’emmerde pendant une opération commando super-chiadée, réalisée à plus de quatre cents bornes des bases de départ et à peine moins toc qu’une pièce de trois balles, je me remplis les poumons de bonne fumée bien âcre.
— Simon, murmure Myriam, je voulais pas te vexer.
— Je suis pas vexé.
— C’est vrai, c’était super-bien tes idées, les types en couverture, le minutage archiprécis, tout ça, on sent l’ancien professionnel…
— Tu crois ? je m’inquiète.
— C’est sûr. Remarque, on aurait pu rentrer par le portail, se servir et se tirer, c’était pareil. Mais ça enlève rien à tes qualités de professionnel. Rien du tout…
On arrive en haut de la colline, je reconnais le coin et le Surfeur lève le pied avec pas mal d’élégance. Une lune ronde et rouge s’est levée au-dessus des arbres, louche comme un gendarme boiteux.
Ça fait cinq minutes, une odeur bien particulière traîne dans l’habitacle, une odeur de ce patchouli dont les gosses de tous les sexes imaginables s’arrosent pour faire plus mieux Katmandou, que ce soit à Lille ou à Carpentras, une bonne vieille odeur d’herbe.
Le Surfeur vire large, sans emphase, et arrête le bahut à côté d’une grosse masse sombre, plutôt pataude, entre la lune et nous, un machin qui a l’air à genoux sur ses coudes. On dégage du bahut, la gosse se tapote les cheveux, la tête en arrière.
La masse sombre, c’est le ventilateur que Shadrack, Tony et Manu ont tiré dans l’après-midi, après que tous les pleins, toutes les vérifications aient été faits. Un Puma civil, un magnifique Puma bleu ardoise et blanc vif, pratiquement tout neuf.
Dans la cabine de l’hélico, Shadrack fait semblant de roupiller, les mains sur le manche comme s’il les avait oubliées là. Je comprends ses sentiments, mais je ne les partage pas. Personne aime se faire emmerder en plein voyage de noces, c’est un fait.
La lune monte doucement, toujours aussi sinistre. Je me tourne vers Manu. Le gros soupire en se tapotant le gras de la cuisse avec le museau du .45.
— Qu’est-ce tu veux que j’te dise ? (Il hausse les épaules.) Il fait la gueule depuis le début, depuis le moment où on l’a coxé en train de faire ses courses, sur le parking du Casino. Depuis, il a pas arrêté de faire la gueule. Qu’est-ce tu veux que je te dise ?
— Rien ! je grogne. Shadrack, tu es pas raisonnable. D’abord, qu’est-ce que c’est que cette histoire de mariage avec la Grenouille ?
Pas de réponse. Pas de réponse, bonne réponse.
— Il fait la gueule, répète Manu. Il arrête pas.
— Vous l’avez travaillé au corps, quand vous… quand il a… quand vous vous êtes rencontrés ? je soupçonne.
— Pas du tout ! s’indigne Manu. Pas du tout !
— Pas du tout ! ricane Shadrack. (Il secoue sa belle gueule bouclée de Berbère, il regarde la lune avec une indignation parfaitement feinte, il lève ses grandes mains au ciel. Manu se soulève sur une fesse et Shadrack se renfonce dans son siège, à toute vitesse. Il prend quand même la lune à témoin.)
— Un fade de cent bâtons, je lui rappelle.
— J’veux pas un centime, il me rappelle. Je marche dans la combine parce que vos types m’ont braqué. J’veux pas toucher un centime qui provienne de l’Organisation. Je veux continuer mon petit job honnête. (Il tourne la tête vers moi, mais dans la pénombre, ça avance à rien. Il me demande :) Ça vous tente pas, les jackpots, Simon ? Putain, ça marche pourtant le tonnerre. Bientôt, on en installera même dans les couloirs des maternités pour que les mecs et les grosses s’emmerdent moins en attendant…
Manu prend le .45 par le canon, bien couché dans la main. Shadrack la boucle aussi sec. Une main me tape sur l’épaule. C’est Tony :
— On a fini le transbordement, les tubes sont brêlés… Nous sommes ça y est, on peut vas-y…
Shadrack soupire à fendre l’âme.
On roule en Camaro sans dire grand-chose, Myriam est étendue dans le siège du conducteur, les bras souples, elle arrête pas d’attaquer comme si on avait la moitié de l’enfer au cul et je reconnais que je ferais pas mieux.
Le jour se lève devant, juste dans l’axe du capot, pour ainsi dire à midi, et il nous inonde de ses rayons rougeâtres. Je me passe la main sur la figure.
— Ils doivent être arrivés, observe la gosse.
— Ils doivent…
— Fâché ?
— Tu penses…
J’allume la radio de bord ; on attend les infos. Je crève la dalle et rien ne vient au bulletin de sept heures, rien sur le pillage d’un dépôt d’armes dans la nuit, alors j’enfonce une cassette dans le lecteur, n’importe laquelle au hasard, ça chique pas, je tombe sur Tiny Grimes. J’aurais pu tomber plus mal, mais à peine.
On s’arrête dans un troquet, on s’y enfile des crèmes et deux corbeilles de croissants. Myriam m’observe sans sourire. Au bout d’un moment, elle se marre.
— Combien de chances tu crois qu’on a qu’ils raquent, en face ?
— Pas derche, je reconnais. J’ai un peu foutu le boxon dans le jeu, la commande est partie, on a les tubes et du monde sur chacun des trois chimistes de service, mais s’ils veulent pas cracher au bassinet…
— S’ils veulent pas ?
Je fais un petit geste qui suggère une explosion assez étouffée. Elle m’observe très attentivement, elle touille le reste de son troisième crème, elle ajoute du sucre.
— Je crois pas qu’ils vont aimer, si tu fais ça, elle dit doucement.
Je me fous qu’ils aiment ou pas. J’aime pas non plus ce qu’ils font, ni la manière qu’ils ont d’expédier ceux qui les gênent un tant soit peu. Je lui explique tout ça : elle commande un autre crème, une autre corbeille de croissants, elle se masse doucement l’estomac et rigole :
— J’ai un vrai petit cheval, là-dedans.
J’allume une cigarette, je rigole une octave plus bas, le résultat n’a rien de convaincant. On s’attarde dans le style péquenot attendrissant, la radio du bistrot distille du Verchu. Quand on ressort, il fait déjà moins frais, le ciel est très bleu mais on sent qu’il va encore faire une journée torride. On remonte dans la Camaro, je remets la radio, on tombe en plein flash spécial d’information.
— Ils parlent pas des tubes, remarque Myriam quand le plus gros est passé. C’est quoi, des FAMAS ?
Je lui explique.
— Vous les aviez pas vus ?
— On les avait vus.
— Ça se négocie bien ?
— Encore assez…
Elle met le contact. Je lui commence une conférence sur le nouveau fusil d’assaut français, elle m’interrompt :
— C’est vrai que vous bossez avec l’E.T.A. ?
— L’E.T.A., mon cul, je rigole. L’E.T.A., c’est moi, miss…
— Y disent vraiment n’importe quoi, hein ?
— N’importe quoi, mon chou.
— Il s’appelait vraiment Mau Rebell, le chef ?
— À en croire son badge, oui.
— Tu crois que ça va marcher ?
— Y a pas de raison, je dis doucement.
— Que ça marche ou que ça marche pas ?
— Que ça marche pas.
— Y a longtemps que tu bosses avec les autres, Tony, Manu et Ben ?
Je cherche, je cherche pour voir quand on a commencé à tourner ensemble, les conneries qu’on a faites au bahut, ou dans les petites rues du vieux Nice, dans le temps. Aussi loin que je puisse remonter, ils ont toujours été là, ces enflés.
— Ben, elle demande, c’est vraiment ton frangin ?
— Ouais.
— On dirait pas. Ça lui arrive de se marrer ?
— Comme tout le monde : pas souvent.
— C’est des durs, hein ?
— Comme tout le monde.
— Cent briques, ça fait du bruit, non ?
— Pas autant qu’une grenade.
— Cent briques… Qu’est-ce qu’on va foutre avec tout ce fric ?
Je coupe la radio ; après Tiny Grimes, on a droit à Art Blakey et ses Jazz Messengers, et la gosse persiste à foncer droit devant, comme une bombe. C’est vrai ; qu’est-ce qu’on va foutre, avec tout ce fric ? On va se faire chier comme avant, ni plus ni moins qu’avant.
Je m’étends dans le siège, je m’étire. Entre le fric et nous, il reste quelques jours et le patron de l’entrepôt où le bahut va aller se ranger tranquillement, dans environ quarante-huit heures. Un type trapu aux cheveux blancs avec des yeux d’un bleu de porcelaine naïve, un autre ancien, un autre dur, dirait la gosse, Kayser Camille, un schpountz bon teint puissant comme un taureau et plus vif qu’un furet. Kayser… La dernière fois qu’on s’est vus sur le terrain, ça s’est terminé à coups de pétard par un match nul, et ça me fait plaisir de le retrouver parce qu’en plus, il est plus malin qu’un singe et aussi vicieux qu’un âne arabe.
Kayser et sa palanquée de soldats.
— Ils sont sûrs d’eux, je dis pour rien. La faiblesse de la force, c’est de croire à la force, là c’est pareil… Si on veut investir le périmètre, forcément on se casse la gueule avec ce qu’ils ont comme personnel et comme matériel. Ils peuvent avoir farci les fenêtres du premier de snipers, sans compter le toit des hangars… Seulement, on veut pas investir…
— Les tubes, c’est pour ça ?
— C’est pour ça.
— Tu as une sacrée équipe, Simon. Ils ont déjà fait de la taule ?
— Les uns oui, les autres non.
— Ils ont pas parlé des tubes, à la radio. C’est bizarre, non ?
— Non. Tu vois la panique, s’ils racontent partout qu’ils se sont fait tirer quatre lance-roquettes antichars ?