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La nuit, mais il fait chaud, encore très chaud ; le fond de la nuit, c’est comme une porte de four qu’on aurait laissée ouverte et j’attends en fumant une cigarette, assis dans la voiture garée sur un vieux bout de parking dans une zone comme il y en a mille en France, au bas mot.

Des Caddie plus ou moins désossés, des arbres rabougris, du grillage et des panneaux de basket, une mob’ de temps en temps, les terrains vagues derrière, tous les ingrédients du blues urbain, la came et le reste. La voiture que j’attends, c’est une Renault 5 prune, une bagnole assez jeune et déjà fatiguée, avec une quéquette de citizen-band au milieu du pavillon.

Au volant de la R 5, il y a une fille assez jeune et déjà fatiguée, l’ancienne amie de Verlaine, avec laquelle ce crétin s’est tiré. Il a vraiment manqué de cul, Verlaine ; il aurait difficilement pu tomber pire, le mec. La seule photo que j’ai d’elle, c’est une photo prise au Polaroid et elle n’est pas seule dessus. J’ai beau essayer en fumant, je n’arrive pas à imaginer à quoi elle peut ressembler, une fois habillée.

Je fume et j’attends, et quand j’ai fini ma cigarette, j’en allume une autre pour changer. Je me tape une boîte de bière de temps en temps.

La voiture se pointe, un peu avant minuit, et plus qu’au radar. Elle ferait vachement gaffe qu’elle ne conduirait pas autrement. En réalité, elle ne fait pas gaffe : elle est raide défoncée. Elle se range entre deux bagnoles et j’ai le temps de descendre de la mienne, de verrouiller la portière sans me presser. Je porte une paire d’Adidas bleu marine, un jean avec une veste de treillis et un ras du cou en éponge kaki.

Quand elle se rend compte, elle voit un type habillé plutôt sportif à côté d’elle. Elle a réussi à fermer sa caisse et elle tourne la tête, comme si elle avait mal entendu, ou quelque chose dans ce goût-là. Elle regarde aussi vers son entrée, puis vers les terrains vagues, elle marmonne quelque chose, elle ouvre la bouche, pas forcément pour crier.

Je lui prends le bras doucement, je la décolle de la voiture. Elle remue la tête : ni oui ni non ; elle est encore plus cuite que je le pensais. Elle est saoule perdue.

Je la rassure :

— Je viens de la part de Verlaine.

Elle me regarde comme elle peut, je lui prends son sac des mains, lui passe le bras autour des épaules et l’emmène, pas à pas. On manque deux trois fois se casser la gueule, mais elle marche. Elle pousse la porte à tâtons et on commence à monter. Pas de lumière, pas d’ascenseur, et l’alcool la rend amoureuse comme une laque.

Je lui prends le trousseau, je farfouille dans la serrure pendant qu’elle se vautre sur mon épaule et on finit par rentrer. Elle balance ses godasses au hasard pendant que j’explore. Une table en Formica et quatre chaises, un frigo et un Camping-gaz dans la cuisine, un sommier et un matelas dans la chambre, recouverts de coussins et de couvertures en fouillis, des fringues pendues à la poignée de fenêtre, un gros magnétoscope et une télé couleur, des bouteilles alignées le long des murs, de tous les murs, des vides et des pleines, des grandes et des petites, des aux trois quarts vides et d’autres avec une bougie plantée dans le goulot…

Elle vacille derrière moi et se rattrape au chambranle du bout des doigts. Je me retourne. Elle a la bouche très rouge, elle porte une robe assez propre, assez chouette, en tissu bleu passé, une robe boutonnée devant avec une ceinture en toile et quatre grandes poches dans le genre saharienne.

Et je comprends comment Verlaine s’est fait coxer : elle a du chien, elle en veut et en plus elle a l’air à la fois maternelle et un peu paumée, un peu floue, le genre grande frangine au cœur large, le vieux mythe usé de la pute généreuse et tendre, et ce con de Verlaine qui avait tellement besoin qu’on l’aime.

Large de thorax mais pas trop de seins, ventre plat, jambes musclées, un cul comme une malle arrière de 403. Elle s’assoit sur le bord du matelas et me tape une cigarette. Par-dessus le briquet, elle me dit :

— Comme ça, tu connais Verlaine.

— Je connais Verlaine.

— Tu connais Verlaine mais je te connais pas.

— Ça ne fait rien… Tu m’offres un verre ?

Elle fait un vague geste vers la plinthe. Je ramasse une bouteille de scotch près de la porte, je fais sauter la capsule et je viens m’asseoir à proximité. Je bois un coup pour voir, puis je lui passe le flambeau et elle s’envoie deux claques de déménageur. Puis elle souffle un coup, comme si elle venait de se taper un cent mètres, elle remonte une mèche et s’évente de la main. Elle a une haleine surchargée et ses doigts tripotent un bouton du haut.

— Tu voudrais pas ouvrir un peu la fenêtre ?

J’ouvre la fenêtre en grand. Peine perdue ; dehors, il fait toujours aussi chaud : des grosses bulles de chaleur qui viennent crever à la surface de la nuit. Elle dit, dans mon dos, et j’ai pas tellement envie de l’entendre :

— Vous étiez ensemble à l’armée. Vous étiez dans les commandos et Verlaine, il s’occupait des explosifs. (Elle rit, comme on rit quand on a un coup dans l’aile. À ce moment-là, je me suis rendu compte de la voix qu’elle avait, cassée comme si on lui avait martelé le larynx à coups de tuyau de plomb, une voix de jeune dure.) C’est marrant, hein, on imaginerait pas Verlaine dans les explosifs, quand on le voit comme ça.

Je me retourne. Elle a quand même défait les deux boutons du haut. Pas trop de seins en effet, même si le soutien-gorge bleu fait ce qu’il faut pour l’avantager. Elle a chaud, mais elle ne sue pas. Je récupère la bouteille. Elle dit en serrant les genoux :

— C’est qui, toi, beau mec ?

— Un ami à Verlaine.

— Je crois pas que tu es son ami, beau mec.

Je bois un coup. C’est du moyen, mais ça se laisse boire. Elle reprend le manche. Je ne suis pas beau mec après les quatre mois d’hosto que je viens de m’offrir. J’ai la moitié de la gueule en peau de fesse et j’ai jamais été très expressif. Je lui pose la main sur la cuisse, au-dessus du genou.

— Pourquoi tu crois pas que je suis son ami ?

— Il avait pas d’ami, Verlaine. Et ses potes, je les connaissais tous. Est-ce que ça te va ?

Je presse avec les doigts. C’est du velouté, du dur, du froid. C’est marrant comme certaines femmes ont quelque chose d’un peu minéral, des fois, la hanche, ou un sein, ou le creux du dos, comme des dunes. C’est froid, les dunes, immobile, même si on devine encore que ça a bougé, aux longues vagues que ça fait.

— Ça me va… Ça me va… Je sais pas si ça me va. Il te parlait de l’armée, Verlaine ?

— Tout le temps. Dès qu’il avait fini de me baiser. Des types, des histoires, des trucs assez dégueulasses. Il disait qu’il s’était fait défoncer, un coup…

Elle s’envoie une rasade de la droite. De la gauche, y a deux boutons qui sautent. Elle sort une épaule. Il fait chaud. La cigarette fume dans son coin, dans le cendrier, le filtre maculé de rouge épais.

— Quels types ?

— Des types, elle répète, l’air buté.

Je lui prends la bouteille. Elle commence à avoir nettement trop d’avance à l’allumage. Il faut presque que je l’arrache tellement elle s’accroche. Le verre du goulot entrechoque ses dents. Elle respire à fond, deux ou trois fois, et elle se remet à compter, les yeux dans le vague.

L’un après l’autre, elle me sort le nom et le prénom de chacun des hommes de la section ; c’est tout juste si elle ne me donne pas leur matricule. Il en manque un. Celui-là, si elle trouve, elle a gagné. Elle recompte, ou Dieu sait quoi.

— Verlaine…

Elle fait oui. Ça devient très pâteux, point de vue élocution. Elle secoue la tête au ralenti. Verlaine… Un pauvre mec. Il lui avait fait croire des choses : qu’il avait une boîte, qu’il était plein de fric, des trucs comme ça. En réalité, il avait un peu de monnaie, pas des masses, du pognon qu’il avait piqué à des types, des anciens copains à lui, et il l’avait embarquée avec lui dans sa cavale : un jour ici, le lendemain ailleurs ; en plus, il était devenu mauvais ; il lui allongeait des tisanes terribles dès qu’elle mettait le nez dehors, pour un oui pour un non.

Il avait qu’un truc pour lui, Verlaine, à part son fric : il baisait comme un dieu. De ce côté-là, c’était un sacré mec, Verlaine, la queue en l’air en un tournemain, et du costaud, hein, du tirailleur marocain, solide et longue durée. Elle rêve. Du moins, elle donne l’impression de rêver ; en tout cas, elle s’est arrêtée de compter. Elle tourne un peu la tête, sans faire attention aux cheveux qu’elle a sur la figure.

Elle fait un geste vers la bouteille.

Je fais non de la tête.

Elle hausse les épaules, une fois, deux fois. Elle défait le reste des boutons, dénoue la ceinture. C’est très chouette, très tentant, la petite culotte bleue à l’élastique un peu usé. C’est très juvénile ; là où on attendrait du noir d’encre, je la prends entre les doigts, je les emmêle bien dans le tissu tiède et je tire, pas pour la faire glisser le long des cuisses mais pour l’arracher ; elle remonte le bassin, ça lui rentre dans la raie et le tissu craque peu à peu.

Le reste, c’est plus que dingue.

Quand on a fini, quand elle a fini, parce que moi je ne finis pas, il est un peu plus de deux heures du matin. Elle fredonne une rengaine bon marché. Verlaine. Elle me récite la Chanson d’automne d’un bout à l’autre, sur un ton monocorde, et c’est horriblement triste et nu.

Elle murmure, l’avant-bras sur les yeux :

— C’est lui qui s’est tiré, beau mec, c’est pas moi qui l’ai lourdé. Il avait plus confiance. Il disait que les autres allaient le retrouver, que j’allais le vendre, je sais pas, moi… Peut-être que je l’aurais vendu et peut-être pas. Je sais pas. Peut-être qu’il avait raison, peut-être pas… (Elle soulève le bras, me regarde. On dirait qu’elle a moins soif, brusquement, qu’elle se rappelle.) Comment on peut savoir, avant, hein ?

— Oui. Comment…

— Combien ça vaudrait si je te disais où il est ?

Je lui flatte le flanc, lentement, du bout des ongles, et ça houle sous mes doigts. Je ris sourdement.

— Ça vaudrait rien du tout. J’aime pas payer quand je peux faire autrement. En plus, tu ne sais pas où il est, Verlaine.

Elle se crispe, pas tellement à cause des ongles. Elle écarquille les yeux, parce que tout vient brusquement de se télescoper dans sa tête ; elle n’a plus besoin de compter ou de chercher celui qui manque. Elle se redresse sur les coudes, elle regarde mes cheveux, mon visage. Elle fait :

— Simon. (Elle se tait puis elle ajoute :) C’est toi, Simon.

Peut-être qu’elle va crier, je ne sais pas, ou elle rit, elle gonfle ses poumons, ses seins bougent et s’aplatissent de chaque côté, un peu ; on dirait qu’elle va crier la tête en arrière, en appui sur les coudes. Je la sonne à peine dans les basses-côtes. Le temps qu’elle reprenne son souffle, je suis sur elle, je lui maintiens les deux poignets au-dessus de la tête. Je glisse un genou entre ses cuisses. Elle ne se défend pas vraiment, elle bouge un peu le bassin mais ça aide plutôt qu’autre chose. Je lui murmure dans l’oreille, doucement :

— Parle-moi de lui et je te ferai pas de mal. Pas plus de mal que ça… (Je la sens qui s’installe, elle a la tête qui roule régulièrement, elle pousse du bassin.) Dis-moi tout ce qui te passe par la tête, tout ce que tu te rappelles, ce qu’il te racontait, même pour déconner, où il voulait aller plus tard, les villes, tout ça…

Elle me soulève presque, les jambes raidies, mais elle parle, un filet de voix d’abord, et puis elle parle, de plus en plus vite, avec des moments de silence, elle fait non de la tête ; de temps en temps, je lui passe la bouteille et elle boit ou seulement, si je ne l’incline pas assez, elle lèche le goulot et elle parle… Au bout d’une heure, on a fait le tour. Elle se lève à tâtons et elle va dégueuler.

Je me rhabille. La bouteille est presque vide. J’en prends une autre. Elle revient se recoucher, le bras devant la figure, à croire qu’elle dort comme ça, elle remonte une couverture sur ses jambes. Elle tremble de partout. Je prends la bouteille, lui fourre le goulot entre les dents. Elle en boit un peu, en recrache pas mal. Elle veut bouger la tête, faire quelque chose. Je lui cloue les cheveux avec le poing, dans le matelas. Elle essaie de se redresser et je crois qu’elle voit les gants de chirurgien, je crois qu’elle comprend, mais allez savoir…

Je la tiens bien à plat et elle boit, comme si elle jouait le temps. Elle bouge la tête, mais pas très fort, elle avale régulièrement, elle remonte les mains, elle dessine quelque chose. Une seconde, elle me regarde, une seconde, pas plus : elle a un regard lucide, presque pas suppliant. Ils ont tous ce regard-là, à un moment ou à un autre. Plus de force. Plus rien. J’enlève la bouteille et la tête roule sur le côté ; elle a les mains ouvertes.

Dans ma veste de treillis, j’ai un cylindre en aluminium brossé, un petit attirail de camé : un nécessaire de survie des G.I. ‘s au Viêt-Nam. C’est pratique et étanche. Dedans, il y a une seringue chargée, un barillet d’aiguilles. J’en choisis une assez fine, je la fixe au bout et je pousse un peu sur le piston.

Quand c’est prêt, je lui prends la tête doucement, je la tourne vers moi et je lui ouvre la bouche.


Je passe dix minutes à tout nettoyer, j’arrange les bouteilles qu’elle a saignées, je récupère son mégot, la routine. Je laisse la lumière allumée dans la chambre, puis je me tire sur la pointe des pieds.

Le plus délicat, c’est le verrou. Je tourne la grosse molette du bout des doigts, je comprime le pêne avec un morceau de Celluloïd du format et de l’épaisseur d’une carte de crédit, puis je tire doucement la porte. J’enlève le cellulo et le verrou se ferme comme un grand. Un seul tour, mais c’est bien suffisant.

J’essaie d’ouvrir. Le verrou claque.

Je range le cellulo et je tourne les talons.

Je ne sais toujours pas où est Verlaine, mais j’ai déjà une idée de la région. En plus, j’ai une trique phénoménale. Quand le jour se lève, je me promène du côté de Notre-Dame. Des pigeons se dandinent devant moi. J’ai tout jeté dans la Seine, le cellulo, le cylindre et les gants en latex, mais pas au même endroit, et le cellulo a mis un temps fou à tomber en virevoltant avant de toucher l’eau grise.

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