J’ai l’entrepôt dans les jumelles, les bâtiments bas, les deux hangars, plus en avant, les remorques rangées à cul le long du grillage, à droite la presse hydraulique, des carcasses de bahuts, des bagnoles empilées en instance de compression, le tout enclos d’une double haie de grillage électrifié. Le labo, c’est la remorque du milieu, la seule qui soit fixée à un tracteur. Les prises du poste d’eau sont branchées.
Je balaie la cour. Pas de Mercedes. Ils manquent pas de place dans les hangars. Je règle les jumelles sur les fenêtres du bâtiment administratif. Rien ne bouge. Pour un peu, on croirait que tout est abandonné.
Surfeur se flanque à plat ventre à côté de moi. Il mâche ses mots, juste assez distinctement pour que j’entende :
— J’ai leur fréquence radio. Ils trafiquent en clair, sans décodage ni rien.
— Kayser ?
— Kayser. Ils ont la garde basse.
Je regarde ma montre. La sueur me brûle les yeux : ça tape dur sur la rocaille. Il est seize heures vingt. Je reprends les jumelles. La sueur me coule partout sur la figure, elle me dégouline du menton. Ils ont commencé l’opération de transformation depuis presque deux heures. Quelque chose de glacé me grouille dans le ventre, me remonte entre les dents, comme de l’eau froide.
— Les tubes sont en place ?
— Ouais, fait Surfeur.
Je me passe la manche de chemise sur le front. La terre est chaude sous moi, le soleil me cuit les épaules et la nuque. Je dois faire une grimace, parce que je commande à mes muscles de le faire. Très haut vers le nord, il y a un rapace qui cercle doucement dans l’air brûlant, les ailes immobiles.
J’ai l’impression que tout gonfle, que l’espace qui tremble au soleil se dilate, que le temps glacé prend une autre dimension. Cinq ans pour en arriver là. Surfeur mâchouille du chewing-gum. Les autres sont en place, trois kilomètres d’ici. Ils ont le pick-up Ford dans le collimateur.
Il y a deux types dans la cabine du pick-up, deux soldats en train de picoler ou de lire des bandes dessinées, ou d’étudier Paris-Turf ou quelque chose dans ce goût-là, en train de mijoter au soleil qui tombe droit et fait trembler les collines.
Dans le meilleur des cas, il leur reste dix minutes à vivre. Je baisse les jumelles, je récupère le portable que j’ai contre le flanc. Surfeur décroche à plat ventre, il rampe jusqu’au lance-roquettes un peu plus bas. Le rapace tourne toujours, sans hâte, il prend un ascendant.
C’est maintenant que ça va se jouer, maintenant, sur ce no man’s land qui grésille doucement sous le soleil, maintenant. Je pose la joue contre le sol, Surfeur se retourne, je vois sa face bronzée, inexpressive, le blanc presque bleuté de ses yeux. On pourrait encore décrocher. On pourrait…
Je presse sur la pédale d’émission.
D’un seul coup d’ailes paresseux, la buse vient de prendre encore une bonne centaine de mètres ; c’est plus qu’un point noir dans le blanc qui brasille.
Le pick-up appelle et, d’un coup, c’est la panique. Cinq ou six hommes sortent du bâtiment administratif. Ça serait un jeu de se les faire au fusil à lunette, pendant qu’ils regardent de tous les côtés comme s’ils s’attendaient à ce que les collines fourmillent d’indiens. Ils sont cinq. Le sixième reste sur le pas de la porte. Un type massif aux cheveux d’un blond presque blanc, les poings plantés sur les hanches.
Surfeur colle la tête derrière le viseur du tube. La barre de ses épaules est dure et immobile. Il a les jambes largement écartées, le corps oblique par rapport à l’axe du lance-roquettes. Kayser rentre dans le bureau. Quand il ressort, il a un fusil d’assaut à chaque main ; il les lance à deux de ses types. Le rideau métallique du hangar A remonte sans à-coups, la Mercedes cueille quatre hommes, le dernier retourne sur le pas de la porte avec Kayser, ils suivent la Mercedes des yeux.
À la manière dont elle démarre, en chassant du cul dans les graviers, on pourrait penser qu’elle va se taper deux mille bornes à fond la caisse dans la foulée. Kayser rentre pour relever la barrière électrique qui commence à remonter. La poussière levée par la voiture n’est pas encore retombée.
Surfeur est toujours immobile.
La voiture freine pour passer la barrière.
Plus d’oiseau dans le ciel.
La lourde caisse pique du nez…
Une longue flamme derrière le tube.
La roquette glisse avec des boules de feu dans son sillage, tout se dilate à nouveau, Kayser baisse les bras, je laisse tomber les jumelles. Deux mobiles : la bagnole couleur sable et la roquette. L’engin pénètre à la base du pare-brise, de plein fouet. Surfeur est toujours immobile.
L’image se défait, une explosion secoue la Mercedes qui part en tonneau, une grande flamme dure et immédiatement la fumée noire ourlée de crasse qui monte, la poussière, le capot voltige haut dans le ciel comme un fétu arraché au vent, l’explosion gronde et se répercute avant que la caisse soit tout à fait immobilisée.
Kayser et son type ont disparu dans le bâtiment.
Surfeur s’affaire.
Une longue bande d’herbe sèche calcinée marque l’emplacement du tir derrière le tube. Il approvisionne posément, vérifie les contacts, enfonce le jack et tripote sa boîte noire puis il tourne la tête.
— Radio, je lui dis.
Il secoue la tête. La Mercedes brûle, renversée sur le flanc et la fumée noire monte droit comme un clou et s’épanouit. Plus un bruit, même plus l’écho des munitions qui crépitent, ou c’est qu’elles n’ont pas commencé à exploser. Une flamme dure sous le châssis. Le réservoir saute et arrose la caillasse, la fumée noircit.
Je remonte sur les coudes, Surfeur décroche à son tour, on parcourt une trentaine de mètres courbés en deux, presque côte à côte. Il a niché la Range Rover dans un repli de terrain et tendu une bâche sur le pavillon. Le micro de la radio se balance au bout du tortillon noir. Je le prends à pleines mains.
— Kayser, j’appelle. Kayser, vous m’entendez ? Parlez, Kayser.
Ça crache un maximum. La fumée monte haut, très haut, elle forme un champignon gras dont le chapeau commence à dériver au vent et les bords s’effilochent. L’oiseau a disparu. Sur un coin de banquette, Myriam fume. Elle a la figure luisante, mais ses yeux sont mornes et vides. Elle est en train de se demander s’il n’y avait pas d’autre solution pour les cinq types qui grillent dans la bagnole. Il y avait peut-être une autre solution, seulement il fallait taper un grand coup pour que Kayser comprenne qu’il n’avait pas affaire à une bande de charlots. Un grand coup risqué parce que Surfeur pouvait manquer la bagnole.
Surfeur…
— Parlez, Kayser.
— Ici Kayser.
— Vous allez sortir, Kayser.
— Impossible.
— Vous allez sortir avec le Toyota. Vous allez prendre à trois heures par rapport à la perpendiculaire des bâtiments. Vous avez du monde pour éteindre la voiture. Faites-la éteindre.
— Vous êtes givrés, dit la voix dans le haut-parleur. Une voix sobre, métallique, dépourvue d’inflexions.
— Sortez, Kayser. Vous avez une minute.
La radio se remet à crachoter. Je baisse le squelch. L’oiseau a dérivé. Il est à présent presque à la verticale des collines. La fumée continue à monter, mais le chapeau se dissipe peu à peu. Quelques crépitements sourds. Déjà vingt secondes. Le rideau du hangar se lève.
— Cagoules ! je dis d’une voix enrouée.
Surfeur boit à son bidon, il secoue la tête en même temps. On se fait des gueules de fedayin. Sur le portable, Tony me passe qu’ils se sont occupés du Ford et qu’ils reprennent l’autre côté. Il n’y a pas eu de problèmes. J’accuse réception. Le Toyota roule vite et pique droit vers les collines, à notre gauche, sans se soucier du terrain. La poussière tourbillonne derrière. Surfeur me passe le bidon, je remonte à peine le bas de la cagoule. Quand j’ai fini, je rappelle Kayser.
— Stoppez au niveau du buisson rabougri, à gauche. Coupez le contact et attendez.
— Vous êtes dingues, répète la voix.
Le Toyota s’arrête.
La Mercedes brûle encore, mais à petits coups. Il n’y a plus de flammes, rien que des hoquets de fumée plus ou moins noire qui s’enroulent sur eux-mêmes et montent presque à regret. La gosse prend son Uzi.
— Je viens avec toi.
Elle a la voix dure.
Surfeur secoue la tête. Ce que je vois de ses yeux est dur aussi. Le radar. Je passe la lanière du portable à l’épaule, je glisse un. 45 plein dans la ceinture, derrière, sous la chemise, je fais des gestes machinaux, des gestes habituels, et Surfeur secoue à nouveau la tête. La sueur me pique la figure, sous le tissu.
Le temps d’arriver à défilement non loin du Toyota, je suis trempé de la tête aux pieds. Le ciel blanc tourne au gris, ou c’est l’éblouissement.
Kayser a ouvert la portière.
Il a les deux mains sur le volant, les poignets cassés et il fume en fixant les deux silhouettes en treillis qui avancent sur le chemin. Au dernier moment, il met pied à terre d’un seul mouvement souple, presque lymphatique. Il porte des espadrilles, un vieux pantalon de treillis décoloré et un maillot de corps douteux.
— Éteignez la Mercedes et passez-la à la presse.
Ses yeux bleus, couleur de porcelaine, se posent sur nous. Il crache la cigarette à ses pieds, glisse les mains dans la ceinture.
— Pas assez de monde pour ça.
— Écartez-vous, Kayser…
Il obtempère, sans hâte. Il recule jusqu’au buisson, il me laisse tout le champ qu’il faut pour donner un coup d’œil dans le Toyota. Il y a un automatique entre les coussins, un 9 mm camus. Je le ramasse et je le fourre dans la poche, sur la cuisse droite. Il y a une grosse cibi allumée, mais aussi et surtout un radiotéléphone dont la grande antenne remue encore derrière, fixée au garde-boue.
— Éteignez la Mercedes, Kayser. Rentrez-la et passez-la à la presse. (Je me retourne.) Appelez votre contact. Annoncez-lui ce qui vient de se produire. Passez-lui que le camion et son contenu se trouvent sous le feu de trois tubes et qu’un des servants au moins en touche assez pour flanquer sa roquette dedans sept fois sur six. Autre chose… L’opération continue, dans le bahut.
— Pas d’opération. Vous êtes dingue.
Je lui lance le boîtier. Surfeur l’a réalisé sur le modèle des boîtiers de commande à infrarouge des téléviseurs modernes, sauf qu’il n’y a qu’une grosse touche à la place du clavier.
— Au cas où vous auriez pensé aux snipers, Kayser. Les trois systèmes de mise à feu sont radiocommandés. Vous pouvez parvenir à descendre l’un d’entre nous. Ça n’empêcherait pas les autres d’envoyer la purée.
Kayser retourne l’objet.
— Trois tubes, il traîne. L’hélico, c’était ça.
— Pas d’hélico.
Il secoue un peu la tête.
Il a un regard dolent. Il a intercepté le boîtier d’une main. L’autre est toujours dans la ceinture. Il hoche la tête et cueille de la langue une goutte de sueur sur la lèvre craquelée.
— Appuyez, Kayser.
— Il y avait cinq hommes dans la voiture.
— On les pleurera plus tard…
Il me prend presque à contre-pied : il me renvoie le boîtier presque sans bouger, le visage impassible ; j’ai l’impression qu’il se tasse un peu pour bondir. Il a renvoyé plutôt bas. Je plie les genoux, je récupère du gauche et en même temps, le .45 fleurit dans ma main droite. Kayser stoppe sur le bout des orteils, comme s’il venait de percuter une paroi de verre blindé.
— Vous avez choisi le boîtier plutôt que le pistolet, il observe d’une voix traînante. Gaucher… Cinq hommes. Il ne reste plus grand monde.
— Appelez vos autorités, Kayser. Annoncez-leur la bonne nouvelle.
Il a un rire en toile émeri. La sueur lui coule entre les sourcils, le long des maxillaires. Il cherche une cigarette dans une poche. Je lui laisse le temps, mais pas trop. Myriam est silencieuse, juchée sur un bout de remblai. J’agite doucement la gueule du .45.
Kayser me passe devant, il s’assoit et se penche sur le téléphone. Avant d’appeler, il se tourne vers moi :
— Quand les autres ont appelé, j’ai failli y aller moi-même, il sourit à blanc. Ca tient à un rien, des fois.
— À un rien. Appelez.
Il pianote sur le clavier, de ses doigts boudinés. Il annonce la bonne nouvelle, il résume d’autorité mais au bout du compte l’interlocuteur peut se faire une idée exacte de la situation. Kayser éloigne le combiné de l’oreille, on va lui passer quelqu’un d’autre, ou quelque chose dans ce goût-là. En même temps, il observe vaguement la rocaille, le ciel épais, il lape un peu de sueur au coin de la bouche.
— Vous comptez ramasser combien, ce coup-là ? il s’enquiert tranquille.
Je lui annonce le chiffre. Il tourne la tête vers l’appareil, il pianote sur le volant. Puis il replaque le combine à l’oreille et il se met à débiter des « oui » et des « non » pendant cinq bonnes minutes. À la fin, il se retourne vers nous en plaquant la paume sur le micro. Il dit :
— Ils sont disposés à traiter. Je suis pas sûr que c’est ce qu’ils font de mieux, mais ils sont d’accord pour négocier. Vous prenez ?
— Rien du tout. Ils ont deux heures à partir de maintenant pour réaliser la transaction. Dans deux heures, tout saute. Dites-leur : « deux heures ». Pas une minute de plus. Et le plus tôt sera le mieux.
Il passe, ça racle et il recommence le petit jeu des oui et des non jusqu’au moment où il fait mine de me tendre le combiné. Pas assez de câble. Je secoue la tête, négatif. Il remet la paume sur le micro, mais moins près.
— Passez-moi le numéro. On va les rappeler.
Il rend compte et me donne le numéro. Je l’envoie à Surfeur sur le portable. Surfeur va l’envoyer à Ben.
— Qu’est-ce qu’on fait ? demande Kayser.
— On raccroche et on attend.
Il raccroche.
— En deux heures, c’est pas possible de réunir tout le fric que vous demandez, il observe. (Il examine sa cigarette cabossée et il la froisse entre les doigts et la jette dehors.)
Je laisse mouler. Deux heures, c’est pas assez pour sortir autant de fric, mais c’est dix fois ce qu’il faut pour opérer un virement de compte à compte dans une tranquille petite banque à l’étranger. Ben a étudié le coup et quand il étudie un coup dans la banque, c’est pas la peine de passer après : c’est du tout bon.
— Ramassez la Mercedes, Kayser. C’est pas la peine que des curieux viennent foutre leur nez dans nos affaires.
Il palabre sur la cibi. Le reste du personnel n’est pas très chaud pour montrer le bout du nez, mais il emporte le morceau et une dépanneuse peinte en jaune ne tarde pas à quitter son hangar.
— Vous avez des extincteurs ? demande Kayser.
— Y a intérêt. C’est pas prouvé qu’on va pouvoir la bouger tout de suite.
— Noyez-la et passez-la à la presse.
— … kay.
Un voyant clignote sur le radiotéléphone.
Quand il raccroche, Kayser se passe l’index le long de l’arête de son nez busqué. Il a l’air plus que désabusé, mais il s’abstient de tout commentaire. On observe de loin les deux types qui arrosent la carcasse de la voiture à l’aide de mousse carbonique. Je me gratte à travers le tissu de la cagoule.
— Vous pensez quand même pas que vous allez vous en tirer comme ça, fait Kayser. Qu’est-ce qui me dit que vous n’allez pas tout flanquer en l’air au moment de décrocher ?
— Rien ! je ricane. Sauf que si on en avait eu envie, on aurait déjà pu tout flanquer en l’air.
— C’est quand même pas triste de prendre une bonne pincée au passage, non ?
— Vous déconnez, Kayser.
Il s’essuie la figure avec le bas du maillot de corps en découvrant son ventre blanc et lisse, puis il sort du Toyota. Il se déplie avec précaution. Les deux types tournent autour de la carcasse calcinée, un peu comme s’ils n’avaient pas encore décidé par quel bout la prendre.
— Deux heures, je rappelle. Pas une minute de plus.
Kayser fait oui de la tête.
On dirait que ça lui en touche une sans faire bouger l’autre. Il reste quand même cent dix-sept minutes.
Je pense aux deux types en train de turbiner dans leur boîte de conserve. Je pense à ce qu’ils sont en train de fabriquer, à tout ce talc first quality choice. Je pense, mais je n’arrive pas à imaginer à quoi ça ressemble, comment ils procèdent. Je n’arrive à rien.
Une bouffée d’air tiède s’enroule autour des buissons. Ça fait un moment que j’ai le .45 dans la main, alors je le remets dans la ceinture là où il était. Je palpe le boîtier du bout des doigts, à travers le tissu de ma poche de poitrine. Et s’il avait appuyé ? Je me rappelle la jambe de Verlaine, bouffée par les rats, je me rappelle tout ce chemin poussiéreux et avant les couloirs et les murs de l’administration pénitentiaire et encore avant, quand je tournais avec mes types…
Kayser se penche brusquement. Ses yeux bleuâtres sont fixes et intrigués : il les promène sur moi. J’ai l’impression qu’il fouille sous la cagoule, un peu partout. Il dit :
— Vous avez des cicatrices autour des yeux. Quand j’ai vu la cagoule, tout à l’heure, ça m’a fait penser à un type, un coureur… Lauda. Lauda a eu un accident, c’est ça ?
— C’est ça.
Il recule d’un pas. Le .45 sort tout seul.
— Gaucher. Un grand type maigre.
— Pas tellement maigre.
— Simon, il fait. Simon…
Il lève le bras, mais la balle lui troue la paume de la main et lui fracasse la moitié gauche du crâne. Il saute en arrière comme si on lui avait brusquement tiré la carpette sous les pieds, ses bras fouettent l’air et son gros corps massif s’écrase par terre.
Je passe une bonne minute à fixer le sang noir qui s’étale dans la poussière, le .45 le long de la cuisse.
Myriam remue derrière. Elle descend de la butte, l’Uzi braqué nulle part. Je vois ses Pataugas plantés à côté des miens, immobiles. Les types ont fini par charger la Mercedes, je sais pas comment. Kayser ne bouge pas plus qu’un bœuf foudroyé.
Il est mort.
Archimort.
Surfeur appelle sur le portable, mais c’est loin, brusquement, très loin. Je laisse Kayser là où il est, à côté du Toyota, et je tourne les talons. Il me semble qu’une grosse mouche bleue s’est déjà posée sur sa main. Elle ne va pas tarder à découvrir la bouillie de son crâne et à rameuter ses compagnes. Je remonte vers la Range Rover, le pistolet au poing.
Je ne sais pas si la buse s’est remise à tournoyer ou pas dans le haut du ciel, je sais simplement que la cagoule me brûle, que je vois pas à dix pas, rien que des rideaux de lumière blanche, des draperies verticales, étouffantes comme des toiles mouillées.
Surfeur est debout à côté de la voiture, les jumelles au cou. Il vient de boire et je lui prends le bidon des mains. Il lève les sourcils.
— Kayser, j’explique. Il a essayé de me piquer mon calibre.
Il regarde la gosse. Elle fait oui de la tête. Je lui passe le bidon. Il fait de plus en plus chaud. J’arrache la cagoule. L’air danse autour du périmètre des barbelés. On entend des grands gémissements métalliques, des longues plaintes amères à l’échelle du soleil blanc. Ils sont en train de compresser la bagnole. L’air danse partout.
Le cauchemar. Le même que…
Il faisait chaud et les rideaux respiraient comme un dormeur au sommeil pénible, crevé de rêves épuisants. En fait, c’est ça : il faisait horriblement chaud.
La femme portait une de ces robes qui ont l’air d’avoir été taillées dans du papier crépon. Elle avait la bouche un peu molle, et c’était pas difficile de voir qu’elle venait de faire mal à la bouteille de bourbon qui traînait à ses pieds.
Une bouteille de Four Roses sur laquelle on voyait encore l’étiquette du supermarché où je l’avais achetée avant de monter. La bouteille était couchée sur le flanc et son contenu avait arrosé la moquette sous mon nez. Elle avait laissé une tache humide, rectangulaire, parce que la femme avait fait rouler la bouteille sous son pied, un bon moment, en la contemplant d’un œil éteint.
Pour une sacrée biture, c’était une sacrée biture.
Ça avait commencé par une biture soignée.
Après, j’avais essayé de me remettre sur les pieds, j’avais dû me casser la gueule deux trois fois, je m’étais appuyé sur ses genoux froids ; bon, je m’étais encore cassé la gueule contre elle quand elle les avait laissés ballants, comme si elle n’en avait rien à foutre de ses propres jambes. Elle m’avait dit quelque chose dans le goût de « j’te connais, Simon, je sais quel genre de type tu es, un détraqué, Simon, un détraqué » et le bas des rideaux balayait la moquette, doucement, incroyable, un souffle pur et tiède, retenu.
Il faisait horriblement chaud, mais le verre du goulot était frais sous mes doigts, frais dans le creux de ma paume. Alors ça s’était détraqué. Pour de bon. C’est même presque incroyable que la bouteille n’ait pas explosé, avec ce que je lui ai mis sur la gueule, pendant qu’elle criait pour rien.
Surfeur m’annonce que LIMA DEUX, en face, a appelé. LIMA DEUX, c’est Tony et sa gonzesse. Ils couvrent les deux tubes situés de l’autre côté des bâtiments. L’un des deux L.R.A.C. tient le bahut sous son feu, le second les bâtiments administratifs. Ils ont la situation en main, LIMA DEUX, simplement ils trouvent qu’il fait beaucoup trop chaud.
— Ça va finir par un orage, estime Surfeur. Il doit pas rester tellement de monde, en bas. Les deux types de la dépanneuse, les deux du camion-labo… (Il fouille le périmètre avec ses jumelles. Je me laisse tomber sur le remblai, le dos à la pierre brûlante, je ferme les yeux mais c’est presque pire, ce rideau sanglant, alors je les rouvre. Myriam se balade, le bidon à la main.) Il va bientôt rester personne, il ajoute.
Personne… Je cherche la buse de tout à l’heure. Myriam a posé son Uzi quelque part, elle boit au bidon. Surfeur fouille toujours les bâtiments, les remorques qui mijotent en plein soleil, le cimetière des voitures. Une large tache de sueur s’étale entre ses épaules. Il reste une heure et demie et les minutes traînent, s’étirent…
Il va y avoir de l’orage.
Un vent gris balaie les herbes sèches.
À l’emplacement où la Mercedes a brûlé, il reste un cercle noir de pierre et de terre calcinée, d’à peine six ou sept mètres de diamètre.
À une huitaine de bornes, le Puma attend accroupi, les pales inertes, le top pour venir nous cueillir et dégager. Un peu plus loin, il y a les voitures. Dans une heure et demie, de toutes les façons, tout sera terminé : Tony et la Grenouille auront dégagé pour nous rejoindre, ce sera fini.
Avec ou sans vent gris.
Surfeur s’esquinte les yeux. J’ai envie de lui dire que ça sert à rien, qu’ils peuvent trafiquer tant qu’ils veulent, en bas, l’Organisation n’aura jamais le temps d’envoyer ses soldats, qu’ils sont dans la cage et que leur seule chance de rester intacts c’est que les autres fassent fissa pour raquer. Pas la peine de s’esquinter les yeux ou le tempérament.
J’ai le .45 à plat sur la cuisse.
Je sors le boîtier de télécommande, je le tripote dans tous les sens. Et si Kayser avait appuyé ? Je le remets dans la poche. Surfeur a eu raison sur toute la ligne : il a fabriqué trois trépieds solides pour les tubes, il a mis au point un dispositif de commande à distance qui rend vaine toute tentative de descendre les servants au fusil à lunette. Il a mis le pied dans la combine un peu par hasard et il l’a perfectionnée au point qu’il suffirait d’un type ou deux pour mener l’opération à bien…
Il a toujours les jumelles aux yeux.
Le radiotéléphone grésille au tableau de bord de la Range. Je prends. Ben annonce que l’opération est en cours, que ça se déroule normalement. Surfeur a les coudes sur la poitrine, les épaules droites. Il a pris en direct sur le haut-parleur.
Le vent soulève de la poussière.
Ils ont marché. Ils sont en train de raquer pour qu’on leur foute la paix, pour qu’on les laisse traiter leur camelote tranquilles, même si ça leur coûte les yeux de la tête. Ils ont réagi en businessmen sérieux et responsables.
— Décrochage dans quarante minutes, annonce Ben. Je vous donnerai le top départ. Ça marche, chez vous ?
— Ça marche, je réponds.
Je replace le combiné sur sa fourche.
Surfeur a laissé tomber ses jumelles ; il tripote un bidule le dos tourné. Ça marche tellement bien que quand il se retourne vers moi, il me braque une espèce de lourd tube en plomb sur l’estomac. Son regard est plus opaque que jamais. Derrière le tube, il y a la silhouette mince d’un .22 automatique. La gosse regarde l’Uzi sur la banquette de la Range et le pistolet dans la main du jeune homme.
— Les mains sur le pavillon, Simon. C’est seulement de la 5,5 mais à cette distance, vous n’avez pas l’ombre d’une chance.
Je pose les deux mains à plat sur le pavillon de la voiture, j’écarte les pieds. Il me soulage du .45, il récupère le boîtier dans ma poche de chemise et il se recule. Le vent tourbillonne.
— Narcotics Bureau ? je dis en me redressant.
— Quelle importance, maintenant ?
— Aucune, je reconnais.
— Vous avez commis une erreur. Vous avez demandé à certains de vos amis de se renseigner sur le compte d’un ancien sous-officier de l’armée française en rupture de ban… Vos amis se sont renseignés et le ministre de la Défense nationale les a rassurés sur le compte de votre nouvelle recrue. Dans le même temps, il a alerté ma boutique. La boucle était bouclée…
Je me frotte les mains.
Son visage anguleux ruisselle de sueur.
— Il va falloir en finir, je dis doucement. D’une manière ou d’une autre. Et y en a pas trente-six…
— Non.
— Je vous vois pas alerter la cavalerie.
— Non, il répète sans remuer la tête.
Le museau lourd de l’automatique se relève. Un calibre .22 à silencieux, l’arme de dotation de pas mal de services spéciaux, y compris les pilotes d’U2, à l’époque. Surfeur grimace. Il n’est plus si jeune que ça.
— J’ai eu peur que vous ayez compris le coup, à un moment, il dit bizarrement. Vous m’avez appelé le Surfeur de la côte ouest. En un sens, vous aviez deviné tout de suite, mais vous n’y avez pas prêté attention. Vous n’avez pas écouté tout à fait ce que vous disiez. Curieux, non ?
— Curieux. Il va falloir nous descendre tous les deux, descendre les autres… Sans compter que vous aurez toutes les peines du monde à récupérer Ben et le fric.
— Le fric… Quelle importance ?
— Aucune importance.
— Vous vouliez prendre la suite. Vous avez monté cette combine bidon pour faire mettre un genou en terre à une, deux ou trois familles du Grand Sud. Vous vous foutiez pas mal du fric, en définitive. C’était bon à prendre au passage, mais dans votre esprit, c’était un aspect mineur de l’opération. (Il bouge à peine le pistolet dans son poing.) Vous vouliez devenir le patron et ça ne datait pas d’hier. Vous avez tué Cora parce qu’elle l’avait deviné. Elle seule avait compris le but que vous poursuiviez et c’était très habile de vous poser en victime de l’Organisation alors que vous étiez en train d’en prendre la tête.
Je m’essuie les paumes sur les jambes de treillis. La gosse bouge d’une jambe sur l’autre, mais placé comme il l’est, Surfeur nous couvre à l’aise tous les deux. Si on était dans un western, ce serait le moment de tenter de régler l’affaire à coups de pétard, comme des grands garçons.
— C’est dur de descendre des gens de sang-froid, Surfeur ?
Il fait un geste quelconque. Le vent se lève à nouveau, la longue antenne de la Range oscille doucement sur son embase. Je ne vois toujours pas le busard. Il fait trop chaud, l’air tremble à nouveau partout, le vent, le ciel blanc.
— Pas maintenant, dit Surfeur. On va attendre le top de décrochage. Ça vous laisse un peu de temps. Asseyez-vous sur le remblai, pas trop près l’un de l’autre, les mains sur les cuisses.
Il nous suit du canon de son arme.
Il va attendre que Ben appelle. Je m’essuie encore les paumes sur le tissu chaud. Il va accuser réception et ça sera normal, puisqu’il a tenu la liaison radio depuis le début, ensuite il pressera trois ou quatre fois sur la détente du pistolet, à cinq mètres il n’aura aucun mal. Je tourne la tête. Myriam fixe un point quelque part, la figure grise. C’est difficile de dire si elle a la trouille ou pas.
Je lui fais signe, mais elle ne bouge pas.
Surfeur est adossé à la Range.
Son visage n’exprime rien.
Il attend.
— Depuis quand tu es branché sur moi, Surfeur ?
— Depuis ton deuxième séjour aux States, avec Cora. On avait appris qu’il y avait un type qui commençait à monter, mais on n’était pas fixé sur l’individu. (Il hausse vaguement les épaules.) On avait même mis une équipe de psychologues sur deux ou trois profils, dont le tien. On les a étudiés de long en large.
Je secoue les épaules d’un air fataliste. Je souris vaguement. Des psychologues, un profil sur ordinateur, et quoi encore ? Arriver tout en haut, des raisonnements logiques, de la connerie, tout ça. Je me marre brusquement :
— Et ça a donné quoi, mon profil ?
— Tueur psychopathe : le syndrome de l’ancien combattant.
Il secoue les épaules, tout en fixant un point loin derrière moi. J’enfonce la main droite dans la poche du treillis et le museau du pistolet remonte et fixe en plein sur ma figure. Je continue à rire amèrement en hochant la tête, je pose la main droite sur la poche, j’explique :
— Cigarette, Surfeur, cigarette, c’est tout.
— Bouge pas, il grogne en baissant le canon.
Il avance d’un pas ; j’ai la cuisse dans sa direction ; il va faire quelque chose, je ne sais pas quoi, en tout cas, il tourne à peine la figure vers la gosse. Je saisis le tissu entre les doigts, de la gauche, je cherche mon paquet de tiges, une fesse et l’épaule droite levées, je farfouille sans prendre garde au pistolet qui remonte.
Il n’entend pas le claquement sec de la culasse, je n’entends presque pas le bruit étouffé de son arme. Je tire deux fois coup sur coup avec le pistolet de Kayser tout en partant en roulé-boulé. Figure idiote. Il a deux balles dans le ventre, une de chaque côté du nombril, il bute contre la Range, il m’accompagne sans peine, malgré tout et c’est comme au ralenti, c’est tout juste si je vois pas les trajectoires dures de ses .22.
Je roule et je tire encore, deux fois, trois fois… Trop chaud. J’ai le pneu de la bagnole près de la bouche et allez savoir pourquoi il est là, j’ai du sang gluant partout sur la poitrine, entre les jambes. Le salaud m’a assaisonné. Ça fait un mal de chien mais c’est loin, je sais que je vais pas mourir, que je peux pas mourir.
Je me relève sur les genoux, la tête entre les bras. Il est assis par terre, adossé à la roue avant. Il fait « oui » avec la tête, « oui » doucement, « oui, oui ». Le long pistolet repose à côté de sa cuisse. On se regarde. J’entends le radiotéléphone, dans l’habitacle. Ça me siffle dans la caisse, ça cascaille chaque fois que je respire.
— Con, hein, tout ça, je dis pour lui et moi.
Il renverse la tête en arrière. Je m’agrippe aux poignées de portes, j’arrive à me redresser, je me casse la gueule et je me redresse. La gosse me tient par-derrière, comme elle peut, et je mets le pied sur le pistolet, je le repousse en arrière, doucement, comme si je grattais le sol.
Je prends le combiné poisseux du radiotéléphone.
Ça me coule entre les jambes, chaud d’abord et glacé après sous le genou.
— Vous pouvez décrocher, annonce Ben. C’est terminé.
— Okay, je fais. Ici aussi…
Je paume le combiné.
La gosse me soutient toujours. Je me redresse hors de l’habitacle. Surfeur a la figure crispée, les mâchoires serrées. Il résiste autant qu’il peut lui aussi : il s’économise, ses doigts griffent par terre. Le vent, toujours le vent. Il faut appeler les autres, leur balancer qu’on s’en va, qu’on rentre à la maison. Je récupère le portable sur le siège, un portable au hasard.
Surfeur remue. Il essaie de plier les jambes, comme si ça pouvait changer quelque chose. Je l’ai mouché deux coups au ventre, une fois à la poitrine, le reste dans les nuages. J’appelle Tony en LIMA DEUX. Je tousse mais ça passe quand même. Il y a du sang sur le siège, sur le tableau de bord, sur ma chemise. Le combiné se balance doucement à la fourche, maculé de sang.
Décrocher. Se tirer…
Je baisse la tête. Surfeur a une main par terre, je la vois, celle qui tenait le pistolet, l’autre sous la fesse gauche, quelque part, je la vois pas, je vois seulement le poignet qui fait un angle insolite avec l’avant-bras.
Il relève la tête millimètre par millimètre. À travers un voile blanchâtre, j’aperçois ses yeux vides. Déjà trop loin.
C’est sûr qu’il en chie : au moins autant que j’en chie moi-même. Je cherche le pistolet, un pistolet, en grognant, pendant que ça continue à se dilater, de plus en plus ; c’est maintenant glacé même entre mes jambes. On se quitte pas des yeux, comme deux alcoolos qui en finissent pas de se chercher pour se poivrer mutuellement.
Myriam crie quelque chose. Je vois rien. Elle crie contre moi, elle me dit quelque chose ; je flanque un coup de savate à Surfeur, à l’épaule, et son buste bascule, il se plie en deux aux hanches, il s’étale presque à plat ventre, parallèle à la caisse, sa main gauche apparaît, pliée, les doigts serrés sur le petit boîtier noir.
Le reste…
Tout s’embrase, la terre, le ciel, le tonnerre gronde et se répercute au-delà des collines et un immense nuage noir monte à l’assaut du soleil tout droit, des cailloux et de la terre passent en sifflant au-dessus de nos têtes, une plaque de tôle virevolte très haut, un des pylônes du périmètre vacille et s’effondre doucement en pliant sur lui-même. La baffe des explosions ; un des tracteurs saute en se cabrant à peine, une torche plus ou moins humaine court en zigzag entre les pans de flammes.
Surfeur ne bouge plus.
Myriam me tient, à bras-le-corps.
Je sens ses seins contre mes côtes ; elle a la tête près de mon épaule. Je lui dégoise des mots sans suite ; elle ne dit rien, elle essaie de me tirer. J’essaie de contourner la voiture dont la tôle me brûle les paumes, j’essaie d’escalader le remblai. Le nuage obscurcit le ciel et des grandes flammes rouges ne cessent pas de s’enrouler et de monter à des vingt trente mètres ; on lutte en silence.
Fini. C’est fini.
J’ai froid aux doigts, j’ai froid dans le ventre. Il reste une boule chaude, même brûlante, près du sternum ; ça fait pas tellement, tellement mal ; je sais pas qui a gagné, lui, moi, qui sait ?
Je sais seulement que c’est long d’en finir, même quand on n’a jamais cessé de le souhaiter, presque depuis le départ. Elle me tire en arrière. Tout le dépôt crame, embrasé d’un bout à l’autre. Une vague explosion de temps en temps.
On tourne le dos, on commence à escalader le raidillon ; il reste une trentaine de mètres, je les fais presque à genoux, toujours en dégoisant des conneries sans queue ni tête. Elle me tient, elle me tire, elle ne dit rien, elle n’écoute pas. Quand je trébuche, elle me soulève. J’escalade une colline. Deux collines. Je voulais aller en haut, jusqu’en haut. Je suis en train de monter. Centimètre par centimètre. Surfeur ne manquait pas de cran. Il a fait ce qu’il a pu. J’ai fait ce que j’ai pu. Tout est bien.
Tout part en couilles, mais tout est bien.
Il fait de plus en plus froid, en montant maintenant.
De plus en plus froid, de plus en plus sombre…
À flanc de colline, pas loin, le ventilateur bleu et blanc est en train de s’élever. C’est beau. Il dérive, parallèlement à la ligne de crêtes ; il est encore en contrebas et en grondant il s’élève. C’est très beau. Aux commandes, il y a Shadrack qui scrute le sol qui défile doucement et s’enfonce. Il cherche.
Campée sur ses jambes écartées, Myriam agite les bras. La Puma hésite et tourne son museau. Le vent des pales nous balaie la figure, un anneau de poussière naît et s’élargit sous l’appareil, enveloppe la silhouette de la gosse. La figure tournée vers moi, elle crie quelque chose que je n’entends pas. Elle se protège la tête avec ses bras.
La Puma se dandine sur place ; ses roues vont bientôt toucher le sol. Bientôt. Je ferme les yeux sur les turbines jumelées, sur la poussière qui les crible et me crisse dans la bouche.