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Le saint des saints : une pièce en longueur, dépourvue de fenêtres, avec une seule porte capitonnée, trois rangs de sièges de cinéma vieillot en peluche rose très usée et nostalgique, un écran et une batterie de projecteurs, une vidéo complète, des établis le long d’un mur avec une sertisseuse et deux râteliers pleins, sans la moindre arme prohibée, un labo photo, une minichaîne Thomson et un bar.

Il y manque seulement un divan et le reste de la baraque pourrait se casser la figure sans que je m’en rende compte.

Sur l’écran, une vue fixe en noir et blanc. Du bon boulot de professionnel. Tout au plus pourrait-on reprocher les blancs un peu trop livides et quelques noirs très empâtés, une exagération des contrastes assez grand-guignolesque, si on n’avait pas présent à l’esprit que la blancheur des faces provient en l’espèce du fait que la plupart des victimes ont été égorgées, avant ou après qu’on les eut lardées de coups de poignard et qu’on leur eut fracassé le crâne avec des tuyaux de plomb : les noirs empâtés, c’est seulement la transcription photographique des paquets de sang séché.

De ces vues fixes, j’en ai cinquante-trois. Les cinquante-trois photographies qui figurent, agrandies en format 21 x 27, dans l’album réalisé par l’identité judiciaire de Z… à l’intention du juge d’instruction chargé de l’affaire du massacre de la Villa Blanche sur les hauteurs de Nice, à la fin juillet. Cinquante-trois copies sous forme de diapos demi-format.

L’affaire puait la merde, pour tout un tas de raisons, ne serait-ce que parce qu’on y voyait traîner en coulisse les ténors occultes de l’équipe sortante, tous plus hors du coup les uns que les autres, tous plus innocents les uns que les autres, y compris M. François, et comme les coulisses étaient chargées, il n’avait pas été difficile de sortir les copies de l’album. Question de monnaie…

À trente-six ans, Antoine Morin était directeur de société ; il avait l’oreille du pouvoir, disait-il, et faisait office de conseiller technique de l’ancien responsable régional sud-est du Groupe Défense Occident (G.D.O.), une officine dont les activités consistaient essentiellement à la fourniture d’agents électoraux aux candidats de l’ancienne majorité, au chantage et à l’extorsion de fonds et dont les membres les plus connus arrondissaient leurs fins de mois à l’aide de divers expédients, allant du braquage au proxénétisme hôtelier.

Morin se vantait volontiers de ses excellents contacts au plus haut niveau de la police, tant locale que nationale, et il était rare que ses interventions ne fussent pas couronnées de succès. Bien que tout n’allât pas pour le mieux dans le meilleur des G.D.O. possibles, le patronat se faisait tirer l’oreille pour cracher au bassinet comme avant ; on ne savait plus trop quoi foutre des Corses et même les grands flics, qui avaient senti le vent tourner, commençaient à prendre leurs distances ; Morin était encore un bonhomme avec qui compter, jusqu’au moment où une équipe de petits marrants avait eu la bonne idée de le trucider, lui, sa petite famille, sa bonniche et ses chiens.

Sept morts ; sans ordonnance.

Un straf de camionnettes pour sortir les corps, connerie sur connerie, des voisins bavards et les membres de ce que des journaleux en mal de sensationnel avaient appelé le « commando » s’étaient retrouvés entre les pattes de la P.J. en deux coups les gros. Pour certains, ça avait dû avoir un léger arrière-goût de retrouvailles gênées, toujours est-il que l’affaire n’avait pas tardé à se tasser pour commencer dans la presse : la tuerie de la Villa Blanche faisait partie maintenant des choses du passé, n’est-ce pas ? On n’allait pas tarder à en parler en faculté.

Dans la foulée, on avait lancé en douce un petit mandat d’amener concernant l’un des anciens comptables d’Antoine Morin, un nommé Victor Emmanuel Cerutti, lequel avait déjà disparu depuis un moment, mais dont on avait parlé avec insistance et qui était susceptible d’apporter au juge mandant tout un tas de précisions, tant sur les modes de financement et les activités réelles de la S.A. Morin, que sur le G.D.O. et ses liens financiers avec des officines comparables, aussi bien italiennes qu’allemandes et sud-américaines, et enfin sur le Groupe Sportif Wolfram, filiale active du G.D.O., et ses ébats hermético-militaro-politiques, groupe dont il avait été le trésorier de 1975 à août 1980, date de son départ avec la caisse.

Victor Emmanuel Cerutti, c’est Verlaine.

Tout en repassant les diapositives, l’une après l’autre, je repense à Verlaine. Un pauvre type falot, maigrichon, à la calvitie précoce, un de ces mecs qui constituent autant de paratonnerres aux coups de pied au cul de la vie. J’ai tout sur lui, de ses empreintes au genre de pompes qu’il achète, tout ce qu’il faut pour loger un type. Il faut que je le loge. J’éteins le projecteur. J’éteins le plafonnier. Je reste dans le noir. Quand je l’aurai trouvé, il faudra que je l’accidente.

Pas que je le tue ou que je le suicide, non, il faudra que je l’accidente. Le mieux, c’est la bagnole, mais ça, c’est de l’épicerie, la partie la plus chiante du boulot…

Je reste un bon moment dans le noir ; pas moins d’une heure en tout cas. Le loger : s’il n’est pas déjà mort, même extrêmement prudent, il aura laissé une trace ici ou là, il aura rencontré quelqu’un. Il est bien allé voir Joseph, donc il n’a pas quitté la France. Il avait une gonzesse avec lui…

Une gonzesse.

Elle lui a tout bouffé.

Pas quitté la France. Verlaine, c’est pas un type à quitter le territoire. Une femme. Dans le noir, je suis Verlaine, je ne sais pas où il est, mais je sais pourquoi il y est, je pourrais décrire l’endroit, mais il y a quelque chose qui manque, un détail, un rien. Une heure de noir complet, sans un bruit.

Un détail.

Calibre .22.

Je me fous de Verlaine.

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